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CHAPITRE V

AU CERCLE FRANÇAIS DE l'haRMONIE

25 octobre.

Nos réceptions officielles commencent dos le mardi soir. La première nous est offerte par nos compatriotes les Français établis à New-York; et c'est là pour nous un plaisir.

Même ici les Français sont divisés. Ce n'est pas que l'on trouve en Amérique des légitimistes, des orléanistes et des impérialistes : monarchie et empire paraissent également des idées singulièrement attardées en ce pays où la république et la liberté fleurissent depuis un siècle, où tout le monde y est également attaché. Mais il y a, ici comme ailleurs, les modérés et les violents, les opportunistes et les radicaux: la colonie française

est divisée en deux partis qui se regardent volontiers en chiens de faïence. Modérés et radicaux, les uns etdes autres ont leurs cercles, leurs lieux de réunion, leurs sociétés de bienfaisance distinctes. Pour nous fêter, ils ont cependant oublié leurs désaccords et fait une trôve ; le produit de la réunion — car c'est ici une réunion payante — sera partagé également entre les deux sociétés de secours.

La fête a lieu dans un théâtre, à l'Académie de musique. Le temps, qui menaçait depuis le matin, s'est tout à fait gâté : c'est par une pluie battante que nous arrivons à l'Académie. Le Comité nous reçoit, et nous prenons place sur la scène. La salle est bondée, de l'orchestre aux dernières galeries ; elle est toute décorée de drapeaux américains et français réunis. L'hymne de l^ Marseillaise nous accueille; tous se lèvent pour l'entendre, dans la salle et sur la scène. C'est debout aussi que tous nous écouterons tout à l'heure l'hymne américain, le Star spangled hamier.

Ce n'est pas un Français cependant, c'est un Américain — et c'est là une attention délicate — que le comité français a chargé de nous souhaiter la bienvenue. L'orateur est M. Coudert, l'un des avocats les plus renommés de New- York. Il est vrai que M. Coudert est, par ses origines, un ~

Français, comme son nom l'indique; il est vrai aussi qu'il manie notre langue en Français véritable. Son accent seul nous avertit qu'il n'est pas né de ce côté de l'Océan ; mais il sait notre langue aussi bien que pas un de nous ; la phrase n'est pas seulement correcte, facile, limpide, harmonieuse ; il connaît toutes les finesses de notre idiome et môme toutes ses malices. Tour à tour il est capable d'exprimer sa pensée avec force ou de faire deviner ce qu'il ne lui plaît pas de dire. M. Coudert est catholique, catholique sincère, et il ne le cache pas. Il était naguère, dit-on, le bras droit de l'archevôque de New-York, le cardinal Mac Glosky; mais les catholiques ici ne ressemblent pas à un trop grand nombre de nos catholiques français, qui pourraient venir prendre de lui des leçons. Sa foi religieuse ne l'empêche pas d'être fermement républicain; -le mot de république ne lui brûle pas les lèvres. M. Coudert ne se contente pas d'accepter la république, il est ce qu'on appelle ici démocrate. On lui prête des ambitions politiques, bien justifiées par son talent, et peut-être y a-t-il quelque courage dans l'acte qu'il fait aujourd'hui : il s'expose en effet à déplaire au parti allemand, très puissant à New- York ; il n'a pas hésité pourtant à venir nous souhaiter la bienvenue. Il a fait davantage : il a

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brûlé ses vaisseaux et affirmé bien haut ses sympathies pour la France, en qui il voit, dans le présent comme dans le passé, l'apôtre généreux de la civilisation, le vrai « soldat de Dieu ».

Pendant trois quarts d'heure, M. Goudert tient l'assemblée littéralement sous le charme. Il est tour à tour spirituel, incisif, éloquent. Mais où il nous va au cœur, c'est lorsqu'il parle de la France, de son rôle dans le monde, comme en parlait noire Michelet; et il nous émeut plus encore quand, d'une main délicate, il touche à nos douleurs, que lorsqu'il célèbre notre gloire passée. Il a su nous louer comme il nous plaît qu'on nous loue.

Un seul d'entre nous est capable de répondre comme il convient à ce beau discours, trop vite fini : c'est M. Spuller, et M. Spuller prend la parole. Il exprime en termes si heureux les sentiments qui sont dans notre cœurs 5. tous, l'admiration que nous inspire la grande démocratie américaine, si hardie à la fois et si sensée, que, lorsqu'il a fini, notre président, M. de Lesseps, se lève, va à lui et l'embrasse.

M. Evarts, président du comité américain, prend ensuite la parole et prononce un discours en anglais. Le délégué de la ville de Paris, M. Desehamps, se fait entendre à son tour. Mais la foule

réclame et acclame M. de Lesseps et M. Bartholdi ; l'un et l'autre est forcé de se lever, de s'avancer, de prononcer quelques paroles. M"^" Bartholdi, qui, d'une avant-scène, assiste à la cérémonie, tout émue, se retire au fond de la loge pour cacher de douces larmes.

La première partie de la soirée est finie. C'est un concert qui doit terminer la fête. Les délégués quittent la scène et vont s'asseoir dans les loges et les avant-scènes. Place aux chanteurs et aux chanteuses, aux musiciens et aux choristes ! Nous voici à noire tour spectateurs après avoir été acteurs. Le concert est intéressant et varié. Nous entendons la voix superbe et bien connue de ^tme Fursch-Madier qui s'appelle aujourd'hui jyirae Fursch-Madi. Nous applaudissons à ce qui reste du contralto, jadis magnifique, de M*"^ Trebelli. Nous écoutons un beau chœur en honneur de la statue de Bartholdi, composé par un musicien qui n'a pas voulu se faire connaître. On n'a voulu nous faire entendre que des œuvres de maîtres français, et on les a bien choisis : Berlioz, Gounod, Ambroise Thomas, Adam, Massenet, Bizet, Saint-Saëns, Delibes. Belle et bonne soirée ; soirée toute patriotique, et qui aura été profitable aux Français malheureux, hélas ! trop nombreux

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