‹ De Paris au SoudanChapitre 100 sur 112 · EMILE BROUSSAIS · texte numérisé non relu

EMILE BROUSSAIS

4* — Vigie Algérienne

du 14 décembre 1880, huitième année (2* série), n* 491

Nos lecteurs se rappellent peut-être les articles que nous avons consacrés Tannée dernière, à la question du Transsaharien. Nous nous étendions sur les avantages immenses offerts au commerce français et au marché algérien par un chemin de fer ouvrant à nos produits une roule nouvelle et une contrée presque sans limites.

De misérables questions de clocher ont enrayé le mouvement d'opinion qui semblait déjà s'accentuer. Chaque province voulait avoir, non pas seulement son embranchement, ce qui aurait eu quelque raison d'être, mais la possession du tracé unique, a l'exclusion des autres provinces, ce qui s'expliquait moins pour les départements de Constanline et d'Oran.

Au lieu de mettre tin au différend par une résolution patriotique, les ingénieurs on renchéri encore sur ces divisions ; ils ont patroné chacun leur petit projet et ont aigri la discussion par leurs petites querelles d'amour-propre. Si bien qu'on n'a pas adopté aétinitivement le tracé central, seul facile et seul profitable, et que nous sommes retombés, pour

longtemps encore, dans la période des études interminables et des explorations sans but. Grâce ennn aux hésitations éternelles de notre Gouverneur, les Commissions envoyées dans le Sud n'ont été fti dirigées ni soutenues ; elles ont abouti à un échec humiliant pour la France. Espérons que cet hiver les nouveaux explorateurs seront plus heureux.

Pourtant, c'est un pays bien grand et bien riche que celui qui s'étend au Sud du Grand Désert et où nous voulons faire pénétrer notre commerce et notre civilisation I Le Soudan appelé quelquefois aussi Takrour, occupe, au cœur de TAfrique, une superficie de 2,750,000 kilomètres carrés environ. On le place entre le Sahara au Nord, le bassin du Nil à TEst, la Sénégambie à l'Ouest, et au Sud la Guinée et les régions inexplorées de l'Afrique centrale. C'est une bande de 2 J50 kilomètres, très irréguliére comme limites et dont la largeur, dans certaines parties, dépasse 1 ,000 kilomètres. La France y tiendrait prés de cinq fois et demie.

Cette contrée, couverte d'une végétation puissante, est arrosée par un des plus grands cours d'eau du monde, le Niger. Ce fleuve s'y développe en une vaste courbe de 4,800 kilomètres et son bassin forme l'Ouest, c'est-àdire la partie la plus importante du Soudan pour nous. La portion orientale comprend le bassin de la Bénoué (affluent du Niger) et les cuvettes sans issues au fond desquelles dorment les eaux des lacs Tchadd et Fittré. Presque privé de hautes montagnes, le Soudan est une plaine immense et humide bordant une autre plaine immense aussi, mais privée d'eaux courantes, le Sahara.

A ceux qui nous demanderaient de les renseigner sur la fertilité du Soudan^ sur le nombre et la valeur de ses productions, nous répondrions : on trouve, dans cette contrée, trois conditions de richesse qui ont fait la fortune de l'Inde et de ses dominateurs successifs. Ces trois conditions, les voici : une terre féconde, des eaux abondantes, une chaleur humide et presque continue. Aussi, y voit-on pousser naturellement^ dans les terres basses, le colon, le riz, l'indigo ; dans les terrains rocailleux, le poivre, le gingembre et la noix de gourrou. L'orge, les dattes, un peu de blé sont récolté dans la zone avoisinant le désert. Partout s'étendent des champs de mil dont les variétés sont très nombreuses.

C'est à profusion qu'affluent, sur les marchés du Soudan, le maïs, le sorgho, le doura, les patates douces, les ignames, les pastèques, les oignons, les fèves, et les haricots. Les confins du Sahara sont couverts de vastes forets de gommiers que l'on exploite depuis des siècles. L'arbre à caoutchouc et l'ébénier ne sont pas rares. Partout, sauf dans le Massina où l'usage en est interdit par la superstition, le tabac est répandu et cultivé avec soin.

Mais jusqu'à présent, les principaux aliments du commerce soudanien sont encore les graines et les fruits oléagineux, qui abondent dans ces

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régions plus qu'en aucun pays du monde. L'arbre à beurre (bassia Parkii) vient en première ligne; c'est Pessence dominante des forêts du Haut Niger ; ensuite nous citerons Tarachide et le sésame. Ces deux derniers produits sont Tobjet d'un troc important sur les côtes du golfe de Guinée et au Sénégal.

Le rème animal est aussi bien représenté que le régne végétal. L'éléphant, 1 hippopotame, le rhinocéros peuplent les forêts et les marécages. Les girafes, les antilopes, les buffles, les autruches font de ces contrées le paradis des chasseurs. De nombreux troupeaux de bœufs^ de moutons, de chèvres paissent une herbe qui prend des proportions gigantesques. Presque partout ont voit des ruches remplies d'abeilles qui fournissent d'amples provisions de cire et de miel.

Tous les voyageurs nous parlent des minerais de fer qui abondent en Migritie et dont quelques-uns sont utilisés par les indigènes. Mais le principal attrait mineralogique de ce pays c'est sa richesse en or natif. Les mmesduBouré^ mal ex|3loitées, envoient, par an, pliis de 2 millions de ce précieux métal à Tombouctou et à Sierra-Leone. Bien plus riches sont les mines du Kong, que Tinsécurité et les guerres perpétuelles ferment au commerce européen.

Koukaoua, kano, Mgornou, Sokoto, Ségou sont des villes importantes dont la population varie de 30 à 60 mille âmes. Les cités de 5 à 20 mille habitants et même plus, ne sont pas rares et les villages se comptent par milliers dans le Takrour. Au total, on évalue la population de cette Inde Africaine à 40 millions d'âmes. Cette évaluation est faible et il y atout lieu de croire que pour réagir contre des chiffres exagérés, ou esl peutêtre resté au-dessous de la vérité.

Par ce rapide exposé de la géographie générale du Soudan et des principales productions de cette région, nous croyons avoir répondu d'une façon préremptoire au principal argument des adversaires du chemin de fer de la Méditerranée au Niger. Ces derniers répètent, à qui veut les entendre, que le Sahara ne produit rien, et le Soudan pas grand chose, que c'est folie d'aller ensevelir des millions dans les sables du désert.

Heureusement pour la civilisation et pour la France, cette affirmation, dont quelques dénigreurs systématiques ont fait un acte de foi, est démentie par les récits des voyageurs les plus sérieux, c'est-à-dire parlévidence plus forte que les raisonnements. Barth, Rohifs, Mape, Gallieni, Soleilletontpu adfmirer, dans le bassin du Kouara (Niger) des richesses agricoles et lorestières dont rien ne peut donner une idée en Europe. Ces produits n'attendent, pour entrer dans le grand commerce universel, qu'une voie ferrée et la protection d'une grande puissance, qui assure aux régions soudaniennes une sécurité qui leur fait complètement défaut.

Cette protection, elles l'auront peut-être bientôt. Les Anglais cherchent à pénétrer en Afrique par le cap Juby, par la Gambie et par Sierra- Leone, mais ils sont encore loin du but. Nous avons l'avance par l'Aigérie et le Sénégal ; laisserons-nous encore une fois échapper un empire colonial qui s'onre pourainsi dire de lui-même. Laisserons-nous des nations rivales et peu bienveillantes s'établir à côté de nous, chez nous? Car l'Afriaue du Nord tout entière doit appartenir à la France I

A rétroit, en effet, sur le vieux continent^ c'est en Afrique qu'elle doit reprendre une politique ferme et suivie. Tous les grands patriotes répètent depuis plusieurs années que c'est dans cette direction que les Français doivent satisfaire leur légitime besoin d'expansion. Allons, un peu d'énergie, qu'on pose, à Alger, la première pierre de la gare du Sud, et dans quelques années notre patrie devra à ta République de nouvelles Indes Françaises, plus riches et plus prospères que celles perdues, il y a un siècle, par l'incurie d'une monarchie croulante et justement méprisée.

Emile BROUSSAIS.

EITRMT DES DËLIBËMTIONS DU CONSEIL GËNËBÀL D'ALGER

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