‹ De Paris au TibetChapitre 42 sur 53 · ROLE DE LA FRANCE DANS I/EXTRÊMEORIENT · texte numérisé non relu

ROLE DE LA FRANCE DANS I/EXTRÊMEORIENT

épuisées de l’Occident, atlire chaque jour davantage l’altenlion des hommes d’Etat. Quand les barrières qui s’élèvent encore entre les deux mondes auront disparu, c’est de ce côté que nous viendra une révolution économique et sociale. Nous profiterons de cette élude pour rechercher par quels moyens la nation chinoise peut être amenée à entrer dans le concert européen et quel avenir est réservé à la France dans ces riches contrées.

Pékin, où il avait été mandé par le ministre de France, et après un voyage de trois mois dans la Chine centrale (mai-août 1873), premier jalon jeté en vue d’une exploration future du Tibet dont poursuivait l’idée depuis longtemps.

» C’est à cette époque que Francis Garnier fut appelé à Saïgon par l’amiral Dupré et qu’il prépara sa mission au Tongking, illustrée par l’héroïque prise d’Ha-noï et terminée par une mort à jamais regrettable.

» Certaines parties de l’intéressante étude que nous publions aujourd hui montrent la rapidité avec laquelle elle a dû être composée et écrite, mais les idées originales abondent, l’énergie de la pensée et celle du caractère percent en maints endroits, et I on y sent vivre l’un des hommes dont le patriotisme, le savoir, la haute intelligence et l’esprit d’initiative étaient le mieux faits pour relever le prestige du nom français dans l’extrême Orient. »

Des deux grandes nations de l’extrême Orient, le Japon et la Chine, la première s’est lancée résolument dans la voie du progrès. Elle travaille à s’approprier la science européenne et ses magnifiques résultats matériels. Télégraphes, chemins de fer, monnaies, calendrier, et jusqu’à nos costumes,elle adopte tout avec enthousiasme. On peut craindre même qu’elle n’entreprenne avec plus de précipitation que de sagesse une réforme qui heurte bien des préjugés et qui violente toutes les habitudes. 11 ne faut pas oublier, en effet, que le Japon est resté, pendant deux siècles, plus hermétiquement fermé à l’Europe que la Chine elle-même.

Celle-ci, toute saignante encore des blessures faites à son orgueil national, repousse les bienfaits de la civilisation et n’en réclame que les moyens de produire des engins de guerre. Elle s’apprête à se servir de leurs propres armes pour les combattre ;

ItOLE DE LA FRANCE

elle accepte d’avance une noùvclle lutte plutôt que de consentir à la transformation radicale dont la menace le contact des Occidentaux.

Pour se rendre compte de ces résistances, il faut se rappeler quelle immense supériorité les Chinois ont eue de temps immémorial sur les nations voisines. Entourés de peuples barbares, ils ont su leur imposer leurs mœurs, leurs lois, leur langue écrite. Conquis plusieurs fois par les envahisseurs du Nord, ils ont toujours absorbé leurs vainqueurs,qui avaient hâte d’accepter la civilisation des vaincus et de renier leur propre nationalité. Pendant des siècles, enfin, la Chine a été réellement en droit de se décerner le titre d’« empire du milieu », de se croire le premier peuple du monde. A l’origine, ses relations avec les Européens, bien loin d’abaisser cet orgueil, n’ont pu que l’exalter encore. Les navigateurs qui, au seizième siècle, ont abordé en Chine, ne parlent qu’avec admiration de cet immense empire et n’approchent qu’à genoux de son souverain. La crainte de compromettre les intérêts commerciaux engagés, le prestige de cet Orient mystérieux, dont on s’exagérait la puissance réelle, firent longtemps garder à son égard une attitude dépendante et sans dignité. La guerre de l’opium rompit enfin le charme et révéla la faiblesse du colosse, mais elle n’était pas faite pour relever l’Europe dans l’estime d’une nation polie et lettrée. Le

coup de foudre de 1860 et le pillage du palais d’été vinrent mettre le comble aux rancunes et aux ressentiments du gouvernement chinois.

Si laChine méconnaît la grandeur et la portée de la civilisation européenne, si elle a eu tort de ne pas voir que les barbares du seizième siècle sont ses maîtres aujourd’hui, s’il y a quelque chose d’évidemment puéril dans son obstination à regarder en arrière et à s’ancrer immobile dans le passé, alors que le progrès, comme un flot irrésistible, emporte toutes les nations vers les merveilleuses espérances de l’avenir, il faut avouer que son infatuation, son ignorance de l’Occident, a sa contre-partie en Europe. On se rappelle le colloque imaginé par Voltaire entre des savants européens et un lettré chinois. Ce dernier s’étonne de ne pas trouver dans le Discours sur Vhistoire universelle môme le nom de son pays. Cet empire, le plus vaste du monde, d’une antiquité prodigieuse, d’une civilisation raffinée, n’y est pas jugé digne d’une mention ! Sommesnous donc beaucoup plus instruits depuis cette époque et les Chinois n’ont-ils pas conservé le droit de traiter légèrement nos prétentions au savoir universel ?

Le commerce européen, qui n’a jamais vu dans la Chine qu’une matière exploitable à outrance, en faisanl prévaloir par la force les exigences les plus étranges, ne l’a-t-il point autorisée à douter de la

justice d’une civilisation qui nous rend si fiers 1 ? De part et d’autre que de préjugés ridicules, que de souvenirs odieux, que de ressentiments, séparent profondément ces deux mondes qui ont tant d’intérêt à se pénétrer et à se comprendre !

Il fut un temps — le temps même de Voltaire où l’on pouvait espérer de voir s’accomplir pacifiquement cette révolution si désirable, cette mise en rapports intimes de deux civilisations et de deux races en qui se résument aujourd’hui toutes les forces vives de la planète. Alors la science chinoise se renouvelait peu à peu, grâce aux travaux et aux efforts des jésuites, qui ont joué un rôle si important à la cour de Kang-hi, ce Louis XIV de l’Orient. Alors, les richesses historiques des annales chinoises commençaient à être dévoilées à l’Europe, et l’on apprenait à apprécier

1. Jo ne citerai qu’un exemple entre mille des abus criants que les Chinois sont en droit de reprocher au commerce occidental. A une certaine époque de l’année, le gouverneur de Pékin met en réquisition, pour le transport du riz nécessaire à la capitale, la plus grande partie des jonques qui se trouvent à Tien-Tsin et sur le Pcï-ho. Cependant, afin de ne pas entraver le commerce, il a été stipulé que cette mesure n’atteindrait pas les jonques dont se servent les négociants européens pour le transport de leurs marchandises. De là est résulté un singulier trafic : chaque année, un certain nombre de propriétaires de jonques viennent acheter aux Européens des certificats de location, délivrés par le consul, qui permettent d’échapper à la réquisition du gouvernement chinois. Tel étranger, dont le commerce est nul, exempte ainsi une centaine d’embarcations, sans en utiliser une seule, et retire de cette fraude des bénéfices considérables. De tels faits sont-ils de nature à inspirer aux Chinois confiance en notre probité? (Note de l'auteur.)

DANS L’EXTRÊME ORIENT. 37j

celle constitution démocratique et égalitaire qui aurait pu faire du gouvernement chinois le modèle de gouvernement; alors, enfin, on constatait, non sans surprise, que presque toutes les découv ertes de l’Occident avaient été pressenties, souvent appliquées, par 1 industrie chinoise, et que nous avions beaucoup à puiser dans les trésors d’une expérience cinquante lois séculaire.

On sait a la suite de quelles déplorables que- 1 elles une congrégation rivale, celle des dominicains, parvint a détruire l’influence des jésuites, et arrêta la Chine dans la voie libérale où elle s’engageait. Le gouvernement de Pékin poursuivit le clnistianismc et se buta de revenir à son isolement systématique. Chez un peuple dont les aptitudes sont variées et l’intelligence ouverte et facile, cet isolement, resté encore si complet, cet avortement d’une civilisation qui s’était montrée merveilleusement précoce et puissante, demeureraient des phénomènes inexplicables, si l’on ne faisait intervenir ici une cause sur laquelle notre attention ne s’est pas suffisamment arrêtée jusqu’aujourd’hui. Nous voulons parler de l’écriture hiéroglyphique.

De quels langes ne se trouve pas entourée une pensée qui ne peut se manifester au dehors avant que la mémoire n’ait retenu et classé plusieurs milliers de signes conventionnels? Quelle difficulté pour toute idée nouvelle? — S’agit-il de rendre une abstraction? Quelle signification vague et presque insaisissable ne présentent pas des caractères qui à l’origine n’étaient que la figuration d’une idée concrète, l’image matérielle d’un ou de plusieurs objets?

Aussi, tandis que les sciences d’observation, comme l’astronomie, atteignaient, en Chine, à un développement remarquable, les mathématiques, pour lesquelles l’esprit exact de la nation semble avoir été fait, y sont restées inconnues. La philosophie, à son tour, s’est arrêtée aux règles de la morale et du bon sens, et les plus grands penseurs de l’Empire Céleste n’ont guère été que des écono-

mistes, faisant découler de quelques principes généraux fort simples les règles qui doivent guider les princes et assurer le bonheur des peuples. Ils ne se sont perdus ni dans les subtilités de la métaphysique, ni dans les profondeurs de la théodicée : le génie pratique de leur race répugnait à des discussions de ce genre et la notation imparfaite dont ils disposaient se refusait à en exprimer les idées.

Laborieusement perfectionnée dans le silence du cabinet, cette notation a bientôt cessé d’être la reproduction fidèle de la langue parlée. Alors que le langage vulgaire se modifiait incessamment au contact des peuples voisins, se subdivisait en dialectes, se pliait aux moeurs, aux productions, aux climats divers, sur toute l’étendue du vaste territoire envahi peu à peu par la race chinoise, la langue écrite, au contraire, s’immobilisait dans des formules de convention et revêtait une égalité de forme qui ne laissait plus aucune place aux qualités propres de l’écrivain.

Les compositions chinoises d’un même ordre paraissent toutes sorties du même moule. Une phraséologie uniforme, fatigante à force de répétitions, s’applique à tous les faits des annales et dissimule les indignations aussi bien que les enthousiasmes de l’historien. Sa science et sa critique sont étroitement impersonnelles. On dirait l’œuvre des siècles

et de la tradition dans laquelle disparaissent les opinions du penseur. Aussi les détracteurs de l’antiquité chinoise ont-ils pu spécieusement accuser ses annales d’avoir été fabriquées après coup, tant on les dirait calquées les unes sur les autres.L’écriture hiéroglyphique, en prévalant dans tout l’extrême Orient, a empêché l’éclosion des littératures locales, expressions naturelles du génie des peuples répandus sur les côtes orientales de l’Asie. Le coréen, le japonais, l’annamite, ont vu s’effacer leur personnalité sous cette forme officielle et pour ainsi dire immuable. Si elle leur assurait le bénéfice de la science chinoise et les résultats d’une longue expérience, elle atrophiait leurs qualités particulières et détruisait leur originalité. Ainsi ont disparu les poésies naïves et charmantes confiées à la seule mémoire, les traditions romanesques relatant les luttes des races en présence et complétant la rigide histoire officielle.

Nous ne pouvons qu’indiquer rapidement les conséquences de la prépondérance singulière et funeste exercée par l’écriture chinoise. Une étude complète de ce fait historique mériterait de tenter un philologue plus autorisé et serait féconde en résultats inattendus. Ce que nous voulons constater ici, c’est qu’après avoir contribué à répandre les bienfaits de la civilisation chinoise, à une époque où le reste du monde était encore en enfance, les

Page 1