KOLE 1JE LA EU A.N CE
hiéroglyphes sont demeurés impuissants à l'aire progresser la Chine, et n’ont pas tardé à l’isoler de la science occidentale. Les Chinois, fiers de leur œuvre et de son ingénieuse complication, ont dédaigné les barbares qui ne pouvaient en pénétrer les prétendues profondeurs. Ils se sont fait une gloire de ce qui devenait pour eux une cause, chaque jour plus certaine, d’infériorité et de décadence. Ils se sont complu dans l’élégante manie du pinceau devenue leur science unique. Ce qui n’est ailleurs que le moyen de s’instruire a été réputé, en Chine, l’instruction elle-même. Les lettrés se sont résignés à passer leur vie à apprendre à lire, et à considérer leur réputation comme au comble, lors qu’après une longue carrière d’études ils pensaient avoir pénétré tous les mystères de leurs étranges dessins. Follement entichés de tradition, ils ont tout rapporté à leur bizarre science, jusqu’aux règles infaillibles du gouvernement ! Le pouvoir devait inévitablement s’absorber aux mains de cette oligarchie savante. Si, en effet, il est relativement facile d’apprendre les quelques milliers de signes nécessaires aux relations ordinaires, si le peuple même possède à cet égard une instruction élémentaire beaucoup plus répandue qu’elle ne l’est dans la plupart des États européens, il n’en est pas moins vrai que des études longues et pénibles sont nécessaires pour arriver à comprendre et
DANS L’EXTHÈME ORIENT.
à écrire les dépêches officielles, pour lire les ouvrages classiques et y retrouver les formules des rites qui président à tous les actes importants de la vie sociale et politique. Telle est la raison d’être du prestige des lettrés et leur droit à l’obéissance du peuple. Dans une société formaliste p\ réglementée à l’excès, ils sont devenus des instruments indispensables de gouvernement, et leur influence l’a plus d’une fois emporté sur les volontés des empereurs.
Cette influence lutte aujourd’hui avec l’énergie du désespoir contre l’invasion de la civilisation occidentale. Elle combat pour l’existence même d’un corps politique jadis éminent, mais dont le savoir puéril, les préjugés haineux, la corruption invétérée, ne peuvent plus inspirer que la pitié èt le dégoût. Les lettrés ne Sont pas sans comprendre instinctivement la supériorité de cette science européenne, dont ils repoussent avec tant d’horreur les innovations dangereuses ; ils sentent que la fin de leur règne approche et s'efforcent de reculer à tout prix le moment fatal où il faudra abdiquer.
Car, sur un peuple aussi pratique que le peuple chinois, les démonstrations matérielles ont une puissance irrésistible. Le commerce européen a noué avec l’extrême Orient des relations qui ne pourraient être rompues qu’au prix des plus graves perturbations économiques. Les rébellions qui,
ItOLE DE LA FRANCE
pendant ces dernières années, ont ébranlé l’empire, ont fait envier aux populations de l’intérieur la sécurité et le calme que la présence des étrangers assure au littoral. Elles leur ont dévoilé l’insigne faiblesse et la dépravation chaque jour croissante de leurs gouvernants, et ont indigné contre eux l’opinion publique. La grande démocratie chinoise n’est point à la veille de se dissoudre, comme le croient et le désirent certains esprits superficiels. Elle a des habitudes de tempérance, un acharnement au travail, un esprit de solidarité, un respect du principe d’autorité qui forment des liens puissants et difficiles à rompre. Elle impose à ses fonctionnaires une responsabilité réelle et la voix du peuple — si l’on en croit la loi — est encore ici la voix de Dieu l . Quiconque a un peu vécu dans l’intérieur de la Chine n’a pu manquer d’être touché de la lutte acharnée et courageuse que livrent à la misère ces immenses foules, trop nombreuses pour
1. La Chine n’a jamais connu l’article 75, et les fonctionnaires supportent dans toute leur étendue les conséquences de leurs actes ou les résultats de leur administration. D’après la loi chinoise, si une émeute entraînant mort d’homme a lieu dans le coin le plus reculé d’une province, non seulement les autorités locales, mais le vice-roi lui-même, encourent les derniers supplices. Aussi de nos jours tous les faits de ce genre sont-ils dissimulés et dénaturés avec le plus grand soin par les intéressés. Quand une ville est mécontente de son préfet, les négociants se réunissent et conviennent de fermer tous les magasins pendant quelques jours. 11 n’en faut pas davantage pour que le préfet soit immédiatement révoqué, sans aucune chance d’obtenir ailleurs la moindre compensation. (Note de Vauteur.)
la terre qu’elles cultivent. Leur résignation est admirable ! Là, nulle révolution sociale n’est à craindre, parce que le travail et l’intelligence n’ont plus aucun droit à revendiquer. Ces traits sont-ils d’un peuple condamné à une irrévocable décadence ! Nous croyons, au contraire, que pour faire bénéficier le reste de l’humanité de ces qualités merveilleuses, pour donner à ces efforts un but digne d’eux, il suffirait d’une action persévérante et pacifique des peuples qui sont devenus les aînés de la Chine en civilisation ; il faudrait plaider auprès des Chinois eux-mêmes une cause qu’obscurcissent à plaisir les passions et les intérêts des lettrés qui les gouvernent.
Si P écriture hiéroglyphique des Chinois est le plus grand obstacle à la diffusion des idées et de la science européennes, si elle maintient seule le prestige et l’autorité de ceux qui paraissent décidés à perpétuer les malentendus entre les deux races, s’il faut y voir, en un mot, la cause primordiale de l’avortement de la civilisation chinoise et de l’isolement regrettable où s’obstine un tiers de l’humanité , il semble que c’est à la remplacer que doivent tendre tous les efforts des hommes politiques *.
Supposons un instant les caractères latins adop-
1. La réforme que préconise ici Francis Garnier n’est point aussi simpie qu’elle le paraît au premier abord. Nous citerons, pour en mieux faire comprendre les difficultés pratiques, un passage très intéressant du livre d’un des meilleurs amis de Garnier, de M. E. Luro, inspecteur des affaires indigènes en Cochinchine. A la page 142 du Pays d'Annam (chez Ernest Leroux), M. Luro, exposant l’état de l’instruction publique dans l’Annam, écrit en effet : « Ap- » prendre à lire et à écrire en chinois ou en annamite, n’a pas » le meme sens qu’apprendre à lire et à écrire en français. Chez » nous cela signifie étudier et connaître les combinaisons de vingt- » quatre caractères, à l’aide desquels on représente le son et par » conséquent la signification des mots. Apprendre à lire et à écrire
gg <2 ROLE DE LA FRANGE
tés en Chine, les principaux ouvragés de la littérature chinoise, quelques traités élémentaires de science et d’histoire européennes traduits, à l’aide de cette notation si simple, en chinois vulgaire. Le temps que les Célestes consument aujourd hui à n’apprendre qu’imparfaitement à lire serait fructueusement employé à acquérir une foule de notions qui leur feraient voir le monde sous un jour tout nouveau. Les fables ridicules qu’on leur raconte sur l’Occident, les prétentions orgueilleuses de ceux qui les dirigent seraient réduites à néant. Les Chinois s’étudieraient eux-mêmes, jugeraient de l’antiquité de leur race, de la valeur de leurs
» en chinois, signifie au contraire se familiariser avec la forme et » le sens des deux ou trois mille hiéroglyphes usuels. Chez nous,
» on écrit la parole ; en Chine, on représente la pensée. Cliacun » des caractères idéographiques n’a d’ailleurs, le plus souvent, au- » cun rapport direct avec l’idée représentée et se compose de traits » graphiques purement conventionnels, dont la combinaison îégu- » lière forme les hiéroglyphes. S’il fallait étudier et retenir sépaié- » ment chaque caractère, la mémoire humaine reculerait devant » une semblable difficulté ; mais le problème se réduit à se fami- » liariser avec tout au plus un millier de figures fixes, pouvant se » combiner deux à deux, et dont les traits invariablement dessinés )) de la meme manière se gravent facilement dans la mémoire. Il » va sans dire qu’il s’agit ici d’une mémoire spéciale, analogue » à celle du peintre et que nous appellerons la mémoire de la vue, » par opposition à la mémoire des sons. Cette mémoire, inculte » chez les Européens, est extraordinairement développée chez les » peuples de race chinoise. L’atavisme, l’inlluence du milieu, facili— » tent l’intelligence des hiéroglyphes et en livrent rapidement le
» secret. » #
Plus loin, à la page 154 du même ouvrage, M. Luro ajoute :
< ( La science philosophique et littéraire dont nous avons énuméré » les examens et le programme, est souvent puérile, toujours ingé-
traditions, de la prévoyance de leurs législateurs. Ayant conscience de ce qui leur manque, ils comprendraient l’importance des relations avec les autres peuples. Ce serait comme un trait de lumière illuminant ce vaste empire d’une extrémité à l’autre. Aucune révolution, sauf peut-être celle que l’imprimerie a opérée en Europe au seizième siècle, ne serait comparable à celle-là !
Est-elle chimérique ? se heurterait-on à des difficultés insurmontables ? Nous ne le pensons pas. Le Chinois est amoureux de lecture, passionné
» nieusement et vainement compliquée comme les caractères qui » la représentent.... 11 ne faut cependant pas se méprendre sur » notre pensée : quelque compliqué que paraisse aux Européens » l’usage des caractères chinois, ce système de représentation de la » pensée est loin d’être aussi défectueux que l’on veut bien se l’i- » maginer à priori. Avec les idiomes monosyllabiques, il est im- » possible d’exprimer complètement la pensée humaine par la » représentation phonétique du langage, à cause du nombre limité » des monosyllabes dont nous disposons, même lorsqu’ils sont » multipliés par des tons variés, et, surtout, à cause delà multitude » des mots homophones. Les Annamites sont donc condamnés à » l'usage des caractères chinois tant que leur langue vulgaire ne » sera pas mieux construite. Il se produira sans doute avec le » temps, dans cette langue, un travail de concentration qui la fera » passer du monosyllabisme au disyllabisme et au polysyllabisme.
» On remarque déjà, dans l’annamite vulgaire, une tendance » au disyllabisme provenant de l’usage de plus en plus fréquent » des mots doubles, formés de deux synonymes monosyllabiques.
» Le besoin de se faire comprendre des Européens, rebelles » aux délicates nuances des intonations orientales, ne peut que fa- » voriser cette tendance. Cela est d’un heureux augure pour le « triomphe définitif de l’idiome vulgaire et l’abandon de l’écriture » chinoise. Mais un changement aussi considérable dépend de » causes multiples qui agissent fort lentement. En attendant, il » faut reconnaître que la lecture des caractères chinois est indis- » pensable pour administrer les peuples de l’Annam. »
pour le travail. Le moindre hameau possède uue école. Pour des gens habitués à retenir et à classer dans leur mémoire des milliers de signes conventionnels, l’étude de 25 lettres ne serait qu’un jeu. Nous avons vu, en Cochinchine,où prévaut l’écriture chinoise, des enfants apprendre en moins de quinze jours à lire l’annamite écrit en caractères latins. Les prêtres catholiques indigènes préfèrent presque tous aux hiéroglyphes l’usage de ces caractères. L’avantage que l’on trouve à écrire véritablement (( sa parole », la facilité et la rapidité dix fois plus grandes de l’écriture phonétique, sont bien faits pour recommander son emploi à des gens aussi pratiques que les Chinois. Quelle admiration n’éprouveraient-ils pas pour un de leurs jeunes compatriotes lisant couramment leurs classiques, transcrits d’après cette méthode, et en commentant le sens, prodige qu’un lettré blanchi sur les livres ne pourrait accomplir qu’à grand’peine, en hésitant à chaque hiéroglyphe J Et pourtant ce miracle n’exigerait que quelques mois d’études !
Un éminent sinologue, M. Wade *, a demandé avec instance que le personnel européen chargé des relations diplomatiques avec la Chine, fît les plus grands efforts pour arriver à posséder parfaitement la langue chinoise. « Rien ne confirme davantage,