i décembre
La terre a disparu. Adieu, pairie ! Me voilà encore une fois hors de France, libre de tous les liens de l'habitude; encore une fois sur la mer sans bornes à regarder les jeux des marsouins et les spirales des goélands.
J'aurais aimé voir de grandes choses ; si j'avais pu choisir mon temps, j'aurais vécu au milieu de la gloire ; aussi n'ai-je jamais rien épargné
pour courir aux spectacles historiques dès qu'il s'en est annoncé un sur la scène du monde. Mais y a-t-il de grandes choses pour un contemporain ? La France conquérant un empire dans rExtrème-Orient, la Chine le plus vaste et le plus vieux des États s'éhranlant sous les coups de l'Europe, le Japon subitement ouvert s'emparant de nos découvertes et mariant deux civilisations dans ses îles, ne sont-cepaslàde grandes choses ? Sans doute la postérité les considérera comme telles; seulement le curieux qui les contemple de près n'en aperçoit que des détails mesquins, sans aucune proportion avec cette grandeur, des intrigues misérables disputant ta un ministre les moyens de réussir, des fautes faisant manquer les occasions, des soldats pataugeant dans les rizières, ou le ridicule d'un peuple jaune adoptant des costumes pour lesquels il n'est point fait; elles n'éclatent aux yeux ni dans un grand événement ni dans un grand homme, et celui qui en jouit le mieux est peut-être le penseur qui de son fauteuil, en embrasse l'ensemble et,
en calcule les effets dans ses méditalions/Je sais cela, je le sais ; pourtant je repars quand même, et l'espoir des émotions est déjà un plaisir. Bals l'abîme, hélice; fends la mer bleue, bateau; action, distrais moi! La vie est comme l'eau, d'autant plus amère qu'elle croupit davantage ; il faut qu'elle coule vite, et s'en étourdir, car si elle vous laisse le temps de l'interroger ce n'est plus qu'une fastidieuse énigme. En voyage, au moins, on s'échappe à soi-même; les jours s'envolent plus rapides, emportés par les surprises de l'inconnu; l'Ame, occupée ailleurs, n'a plus le loisir de se désespérer dans ce puits de ténèbres où elle cherche en vain la vérité.
Notre bâtiment est un de ces grands paquebots des Messageries maritimes qui sont les chefsd'œuvre de la construction moderne. Les Français sont convaincus que, de môme que nous ne
savons pas coloniser, de même notre marine est incapable d'entrer en concurrence avec la marine anglaise. Une opinion vaut l'autre. La réalité est que les Anglais eux-mêmes trouvent nos bateaux plus agréables que les leurs; les passagers pour l'Inde viennent volontiers s'embarquer à Marseille, fuyant la cuisine barbare de leurs compatriotes.
Chaque navire a un tempérament propre comme un être vivant; construisez-en deux exactement semblables, sur le même type et les mêmes mesures, ils n'en seront pas moins aussi différents que deux petits d'une même portée. Le SaghaJien appartient à la catégorie des grands marcheurs, mais il n'est pas parmi les mieux classés dans le nombre.
La connaissance est vite faite entre passagers. Savoir qu'on va passer un mois ensemble sur le même plancher de navire établit une communauté de sort qui abrège les cérémonies. Ce sont des Anglais partant pour Tlnde, des planteurs hollandais qui retournent à Java, des Français
deCochinchine, des fonctionnaires qui vont organiser les services au Tonkin. Ces derniers viennent presque tous de la Bretagne, la terre des marins; les colons de la Cochinchine sont des négociants de Bordeaux ou de Marseille. Quand le Paris des clubs, cet égoïsle songe-creux, s'impatiente de celle question du Tonkin, qui repousse dans l'ombre les sujets ordinaires de ses déclamations, il oublie cette héroïque population de nos côtes, qui vit de la mei". Il est bien •facile de dire que nous devons nous concentrer sur nous-mêmes, et de vanter la politique des mains nelles; mais il seiait tout aussi facile de dire à celle popuhîion qu'elle n'a (juà disparaître. De quel droit, pour que! profit la patrie la détourneroil-elle du genre d'existence auquel la destine la nature?
Je suis très frappé de la conversation de ces hommes. La boule terrestre leur est aussi familière que la mappemonde à un savant de cabinet. Ils s'informent d'amis qui sont aux Antilles, à la Guyane, en Cochinchine ou à Taïti du même ton
qu'un boulevardier demande des nouvelles d'un habitant des Ternes ou de Montrouge. Un jeune homme, chel' à trente-trois ans de l'une des premières maisons de commerce de Saigon, qu'il a lui-même créée, en est à son quatrième voyage en France. Il a, de plus, visité Hong- Kong, la Réunion et l'Inde. Un autre, qui n'a que vingt-sept ans, va pour la troisième fois au Siam. En réalité, jamais les hommes disposés à courir les mers n'ont fait défaut dans un pays où s'est produite l'aventure du marquis de Rays. Ce. qui a manqué à la France pour mettre plus de suite dans ses entreprises coloniales, c'est une capitale où il y eût une opinion pour les soutenir. Paris qui, à tant de point de vues, est un si admirable résumé de noire pays, a toujours eu cette énorme lacune de ne point comprendre les instincts de nos gens de mer. Ceux-ci commencent des établissements ; et c'est Paris, indifférent, qui les trahit au moment où ils ont besoin de la patrie. Louis XY a bon dos quand on le charge de toute la responsabilité de l'abandon
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des Dupleix et des Montcalm. Ces héros n'auraient pas été abandonnés si l'opinion les avait pris sous sa garde. Mais quelle est la voix qui s'est élevée en leurfaveur?Quise souciait d'eux? Qui les connaissait même et soupçonnait leur mérite?On saitles mots dédaigneux par lesquels Yollaire annonçait la perte des « quelques arpents de neige » du Canada. Voltaire, c'était Paris. Et Louis XV, en abandonnant nos colonies, ne lésait que ces populations des côtes, dont la capitale ignore les besoins.
26 décembre.
Hier, jour de Noël, nous avons passé la matinée ta Naples, après laquelle on dit adieu à l'Europe.
Nous avons admiré, une fois de plus, cette incomparable baie dans la beauté architecturale
de laquelle les parties se balancent harmonieusement comme dans le plan d'un édifice. La ville nous a déplu. Les musées étaient fermés, nous n'avions pas le temps d'aller au dehors, et l'on sait qu'on ne trouve à Naples ni beaux palais ni églises bien remarquables. Or, sans le prestige de la belle saison; s^gis les pampres qui verdoient sur les flancs du Vésuve; sans la promenade du Pausilippe, pleine des souvenirs des grands Romains qui y avaient leurs villas; sans Pompéi, ce coin de l'antiquité si miraculeusement sorti des ruines; sans les Titien, les Corrège, les Caravage, les Ribeira, les Luca Giordano, l'exquise Psyché, les autres marbres et les bronzes divins de son musée, Naples, découronnée de ses attraits, n'a plus à montrer que ses mendiants et sa saleté. Il serait impossible d'être plus sordide sous un plus beau ciel. La crasse monte en noires arabesques le long des murs; le plastron de l'habit du garçon, dans le restaurant le plus réputé, luisait comme un miroir, et le peuple amassé dans l'église où nous sommes
entré pour voir un office exhalait une telle odeur qu'on aurait pu croire que l'on n'a pas repris de bains en Italie depuis que les barbares ont renversé Rome et ses Thermes.
Les Italiens, si jaloux de leur jeune réputation, devraient bien prendre quelques mesures pour cacher ces misères affligeantes. Un jour de nettoyage obligatoire par semaine leur feraitcerlainement faire des progrès dans Testime des nations.
29 décembre.
La Méditerranée est une mer colérique, jamais longtemps paisible. Le mauvais temps nous a pris au sortir de Naples ; puis, pendant quatre jours, jusqu'en vue de la côte d'Egypte, nous avons subi une série de grains violents.
Le passager, étendu sur sa couchette, écoule
les vagues donner l'assaut au navire pendant ces mornes heures d'oisiveté forcée; il n'est séparé de l'ennemi que par l'épaisseur de la coque, et il en suit tous les mouvements. Il sent la mer qui prépare son attaque, se ramasse, et se gonfle avec un bruit sourd et profond; le flot arrive, lancé comme une décharge d'artillerie contre le navire, qui penche sous le poids, en craquant dans ses membrures; la masse énorme s'écroule sur la paroi avec un bruit de décombres, la crête passe par-dessus le pont et des paquets d'eau tombent à l'intérieur par toutes les claires-voies des ronfles. Encore une poussée et le navire se coucherait tout à fait. Mais la mer ne donne pas deux coups de suite ; après chaque efl'ort, elle reprend haleine à la façon d'un lutteur fatigué; le tumulte de la tourmente est ainsi coupé de courts et étranges silences qui émeuvent plus que ses hurlements furieux.
Pauvre folle, qui s'irrite sans savoir qui la mène, et qui tempête comme si elle était libre !
Toi aussi tu es à la chaîne, forçat condamné comme les autres à l'œuvre incompréhensible du monde. Gronde, gronde, et menace, menace ! Tu ne connais pas plus que nous l'heure des événements, et pas plus que nous tu ne fais ta volonté.
Cependant ces colères de la mer vous font découvrir avec humiliation combien l'homme est une misérable et frêle machine. Mangerat-on? Ne mangera-t-on pas? Belle question qui obsède exclusivement la pensée. Parfois les vieux ofhciers du bord, bien amarinés, se trouvent presque seuls à table. Ils avalent à la hâte et retournent vite à leur posle. La nuit, ils ne dorment guère. Repas incertains, repos troublés, aucune douceur d'existence, vingt-cinq ans à la mer loin de la famille, deux fois plus de chances qu'à terre pour ne pas arriver jusqu'au bout de la carrière : et voilà la vie du marin. Si la sensibiUté moderne, qui irrite autant de misères humaines qu'elle en guérit, se mettait à s'apitoyer sur un sort aussi dur, on se demande s'il
se trouverait encore longtemps des hommes pour l'affronter. Pour l'instant, quand on a Fair de plaindreun marin, celui-ci vous regarde avec surprise. Ils adorent leur pénible métier. Les émotions sont l'intérêt de la vie, et quel jeu en donne autant que les périls incessants de la mer?
On abesoinpourtant,dès maintenant, du concours des races inférieures pour certains emplois impossibles aux blancs. On ferait un cours d'etli nographie assez varié sans sortir du Saghalien qui a complété son équipage parmi les divers peuples dont son itinéraire touche le territoire. Le personnel de ses manœuvres, de ses domestiques et de ses chauffeurs est une image en petit de la tour de Babel. Des coulis chinois, jaunes colosses silencieux, doux comme des femmes, qui roulent leur queue autour de la tête pour travailler, s'y mêlent à de grêles Somalis aux cheveux tressés en cordelettes, qu'on engage à Aden, et à d'affreux nègres d'un noir poudreux dont la tête est rasée comme une pastèque.
L'enfer n'aura plus de surprises pour ces pauvres diables, si jamais ils y descendent. Par les températures de 40 degrés à l'ombre de la mer Rouge, au milieu d'une mer surchauffée qui a des flamboiements d'acier en fusion, dans ces cales fumantes dont les flots bouillants font comme un bain -marie, ils restent devant l'ardente fournaise de la machine àjeter sans relâche du charbon au brasier qui le dévore, lisse mettent complètement nus et, pour soutenir le feu qui rôtit leur corps ruisselant, ils s'incendient intérieurement par d'incessantes lampées d'alcool.
:2 janvier 188-1.
Une ligne de becs de gaz égrenés en chapelet d'étoiles au bas du manteau de la nuit annonce Port-Saïd quand on y arrive le soir. On ne voit pas autre chose, car la terre, à peine émergée
1i DE PARIS AU TONKIN
de la côte d'Egypte, ne se distingue pas de la mer dans l'obscurité.
Vue de dix heures à minuit, la ville a la physionomie louche d'un coupe-gorge où des filles et des croupiers sont embusqués sur la grande route d'Europe pour attendre les gens qui ont fait fortune aux Indes. Un sable épais y étouffe les pas. Des ombres empaquetées dans des burnous glissent silencieusement le long des murs. Des orchestres de femmes autrichiennes et valaques dont la beauté est en raison inverse de la distance qu'il leur a fallu parcourir pour échouer si loin, jouent des valses dans des musicos que leurs vitres vivement éclairées signalent de loin. Des Levantins obèses, sanglés dans des vêtements qui les gênent, les cheveux gras et luisants, les mains chargées de bijoux faux, se tiennent près de la porte, faisant carillonner quelques pièces de monnaie pour appeler l'attention sur une roulette aux opérations de laquelle le Dieu Hasard ne préside pas. Une population étrange, aux visages brûlés par tous
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les soleils de l'Orient, boit de la mauvaise bière, écoute de la mauvaise musique et se laisse voler >oii argent dans ces repaires que des policiers indigènes en tarbouch, aussi bénévoles que des alguazils d'opéra-comique, surveillent d'un œil paternel.
Suez, à l'autre bout du canal, est la contrepartie arabe de cette Gythère européenne. Les deux villes, nées du commerce, ont la désolation des lieux que la nature n'a point ellemême désignés pour l'habitation de l'homme. Elles calomnient l'Orient aux yeux du voyageur qui débute par elles et qui n'y trouve ni la végétation luxuriante ni les frais ombrages qui sont le charme des pays chauds. En revanche, Ismaïlia, au bord du lac Timsah, apparaît au milieu de ses pins et de ses platanes comme une ravissante oasis. Le malheur est qu'on n'a point le temps d'y descendre. On n'aperçoit de près que le palais qu'Ismaïl Pacha avait fait construire pour recevoir l'impératrice Eugénie à l'inauguration du canal. Le monument est une ruine comme le
pouvoir des deux souverains qu'il a abrités; le sable en a envahi les salles basses; les élégantes guipures mauresques en stuc tombent de ses vérandas sans que personne songe à les relever.
Comme pittoresque, il n'est rien de plus plat que le canal de Suez. Le colossal n'y est nulle part apparent. Pour le sentir, il faudrait recourir aux statistiques, saisir l'énormité de l'effort dans quelque détail à la façon d'Hérodote dénombrant la quantité d'oignons consommés par les ouvriers de la grande pyramide d'Egypte, se représenter les vies d'hommes qu'il a coulées, apprécier sur les cartes la révolution qu'il a faite dans la navigation, parcourir du vol de la pensée les conséquences du rapprochement de la jeune Europe et de la vieille Asie, toutes choses qui sont impossibles au voyageur qui passe ou auxquelles il ne songe point. Il est là, sur le pont du navire, sa lorgnette à la main.
qui demande à ses yeux des impressions grandioses et qui n'en reçoit que de médiocres. Aucun aspect n'étonne son imagination, rien ne lui donne le saisissement du surhumain. Pour peu qu'il ait couru le monde, des ouvrages de bien moindre importance l'auront autrement ému. Il est absolument déçu; le sublime se dérobe.
Cette déception, fréquente avec les grandes entreprises modernes, tient sans doute aux conditions dans lesquelles elles s'exécutent. Autrefois de pareilles dépenses ne pouvaient être projetées que par des chefs ambitieux qui s'occupaient de leur réputation personnelle autant que de l'utilité publique. Pour alteindre à la gloire, ils visaient à l'effet. Si le Pharaon Nechao avait, comme on lui en attribue la pensée, creusé le canal trente siècles avant M. de Lesseps, il n'aurait pas manqué d'en relever la construction par une décoration appropriée à la grandeur de Fœuvre et destinée à rappeler sans cesse à la postérité combien lui, Nechao, avait été un
grand roi. Il aurait ruiné l'Egypte pour un certain nombre d'années et laissé un monument admiré de tous ceux qui ne l'auraient pas payé. Aujourd'hui, Nechao est remplacé par une Société financière qui ne s'est formée que sur Tassurance d'un bénéfice. M. de Lesseps a dû viser au pratique, laisser de côté l'effet. Et le canal est une merveille d'utilité absolument sans figure.
La déception tient assurément aussi aux conditions locales. Si on écorchait la Hollande, on aurait les environs de Port-Saïd, une terre plate à demi noyée. Des sables jaunes, fauve linceul de la solitude; des flaques d'eau qui renvoient en reflets aveuglants la dure lumière qui les frappe; un horizon immobilisé dans les miroitantes fantasmagories du mirage; l'immense silence du désert qui vous enveloppe et qu'on sent peser sur soi; l'air farouche de la stérilité qui semble demander ce que viennent faire les vivants chez elle : tel est le tableau. Tant qu'on longe le lac Menzaleh, une note gracieuse en atténue la
tristesse; des milliers de llamands pèchent et manœuvrent, rangés comme des soldats, pour pousser devant eux le poisson. Leurs files sont si correctes que, s'ils ne bougeaient point, on les prendrait pour des alignements de pilotis. Parfois ils s'envolent, et l'on n'aperçoit plus alors que leurs aisselles, d'un rose vif, tourbillonnant dans le lointain, comme des fleurs de pêcher au souffle du printemps.
Mais bientôt le sable l'emporte, les oiseaux disparaissent, et rien ne bouge plus sur cette terre morte, si ce n'est, de loin en loin, quelques chameaux à la mine chétive et pelée que suivent des Arabes en guenilles, avec ce pas allongé et solennel du nomade qui a l'infmi devant lui.
On croise fréquemment des navires qui rentrent en Europe, et dont le pont fait songer à un lendemain de bataille. Les vaincus des climats chauds, les blessés de la fièvre et de la dyssenterie, hâves, maigres et débilités, s'appuient aux bastingages pour voir passer ceux qui vont afl'ronter les mêmes dangers. On se re-
garde borda bord, ceux qui partent, insouciants et comptant sur leur étoile; ceux qui reviennent, atteints, les yeux cernés et noirs, avec cette nuance de stupeur des gens qui se sentent frappés parle sort. Les navires eux-mêmes sortis depuis longtemps du port, l'épiderme éraillé et sali par les épreuves; les jointures, d'où le calfatage est tombé, pareilles cà des rides, ont une physionomie de faiblesse et de fatigue. L'un d'eux avec le croissant égyptien sur un pavillon rouge ramenait des pèlerins de La Mecque, qui voyageaient tous coiffés du turban, tous un chapelet dans les mains, insensibles à ce qui se passait autour d'eux et rêvant accroupis.
Quand on examine les bords du canal, on remarque, le long des déblais rejetés sur la berge, de petils courants de sable pulvérulents qui descendent vers l'eau. Ce n'est rien, c'est presque imperceptible; c'est le vent du désert en irain
de défaire sournoisement le travail de cent mille ouvriers. Les navires l'aident; ils traînent après eux un petit razde marée quicourtle long delarive, rongeant les endroitsparticulièrement friables, emportant de larges pans du sol. Il faut des dragues puissantes pour enlever ces décombres. Après avoir autrefois permis auxbâtiments de traverser le canal à toute vitesse; on mesure aujourd'hui leur marche. Six milles à l'heure; si nous essayions d'aller plus vite, le pilote de la compagnie qui nous conduit nous rappellerait au règlement.
Joncs, ajoncs, roseaux, tamaris, M. de Lesseps a fait essayer de toutes les plantations pour fixer ces berges mouvantes. Elles ont réussi sur quelques points, échoué en beaucoup d'autres. Il est évident que le canal n'aura un caractère définitif que quand on l'aura partout revêtu de pierre. Les tronçons déjà défendus de cette manière sont assez larges pour permettre à deux naviresdepasser de front; il est toujours entrédans les projets de M. de Lesseps de rendre cette lar-
geur générale. Actuellement les navires s'en vont à la queue leu leu, les uns derrière les autres. Quand la file qui arrive de Pord-Saïd rencontre celle qui vient de Suez, l'une d'elles se range dans une gare et laisse passer Faulre. Si un navire donne dans le sable et s'échoue, les deux files s'arrêtent et toute navigation est suspendue. Nous avons éprouvé cet ennui près d*lsmaïlia: Les heures d'attente comptent triples au milieu du désert; pour peu qu'elles se prolongent, on devient d'une humeur d'Anglais contre le canal.
7 janvier.
Maintenant notre pays n'est vraiment plus qu'un souvenir au fond de notre cœur. Passé l'Egypte, il n'est plus rien, ne compte plus, n'existe plus. De Suez à San-Francisco, sauf dans rindo-Ghine, nous ne trouverons désormais partout que la race anglaise, langue et mœurs, dominant sans partage; une race forte et entière, âpre, exclusive, orgueilleuse, qui à son esprit et son fonds propre, qui se suffit et dé-
daigne ce qui n'est pas elle. Le rayonnement de Paris s'arrête à la Méditerranée; au delà, Paris cesse d'être une lumière du monde; il nous faudra débarquer en Amérique pour retrouver des hommes qui rêvent de lui.
Nous sommes depuis cinq jours dans la mer Rouge. La mer est calme, le ciel ardent, mais supportable. Nous ne connaîtrons des chaleurs de ces parages que ce que nous en racontent les officiers du bord. En été, disent-ils, Tair est parfois irrespirable comme celui d'une fournaise, les rayons du soleil tuent aussi sûrement que des flèches empoisonnées. Certains cas foudroyants sont à peine croyables : un passager se découvre la tête quelques secondes poursaluer; il n'en faut pas davantage, le soleil le frappe, quelques heures de délire, et c'est un homme mort.
Les journées passent dans une molle nonchalance. Le soir on revêt la mauresque, puis on s'étend sur les chaises longues en rotin pour causer, ou, quand la conversation tombe, pour
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regarder les étoiles et écouter gémir la mer le long des flancs du bateau qui la déchire. La mauresque dont le nom pourrait faire croire à une provenance méditerannéenne n'est autre que la blouse et le pantalon chinois de soie ou d'indienne; c'est un vêtement indispensable pour les nuits des pays chauds. Un jeune homme de nos compagnons est la joie de notre petite troupe: il organise des jeux, il est bon pianiste, il fait danser, il danse, il dessine. A Suez il nous avait montré qu'il montait bien à cheval ; il s'amuse et nous amuse. Je songeais, en le voyant ainsi briller, que rien de ce qui le rendait charmant ne lui avait été appris au lycée. Notre système d'éducation ignore combien il importe de plaire dans la vie. Peu de morale, point d'arts d'agrément; le bonheur est la seule chose à laquelle il n'ait point pensé.
La terre qu'on découvre à droite, à gauche, n'a pas un brin d'herbe ; ce sont des rochers rougeatres aussi proprement nettoyés que le stuc d'une carte en relief. De loin en loin, des récifs
hérissent leurs angles contre lesquels les vagues démolissent lentement des vapeurs échoués.
Ce matin, cinquième jour, ces côtes désertes se sont rétrécies devant nous, et l'îlot de Pcrim nous est apparu comme un dogue couché en travers du détroit de Bah-el-Mandeb. Ce dogue porte le collier anglais. [1 surveille le passage qui a dix milles du côté de l'Afrique et un mille et demi seulement du côté de l'Asie. Un fort loge une petite garnison avec laquelle les condamnés aux mines de Sibérie ne voudraient pas changer de condition. De quelque côté qu'elle tourne ses regards, elle n'a à contempler que la mer nue et les rochers nus, l'eau bleue et la pierre rouge. Le soleil la cuit à grand feu sur l'étroit îlot où les flots l'emprisonnent. L'eau et les vivres lui sont apportés d'Aden, qui est à six heures. On dit qu'on remplace tous les trois mois l'officier qui la commande pour l'empêcher de devenir fou.
La position de Perim est formidable, elle pourrait devenir un autre Gibraltar, fermant d'une
clef sûre la route des Indes. Cependant la France possède les moyens d'en contre-balancer les avantages. La côte qui fait face à Perim lui appartient en effet de chaque côté du détroit, quarante-deux kilomètres autour de Cheikh- Saïd, sur le littoral arabe, et cent onze kilomètres autour d'Obock, de Ras-Doumeirah à à Uas-Ali, sur le littoral africciin. Ne cherchez pas ces détails sur nos caries; on a fait en France quelques beaux travaux spéciaux, mais point de bonnes cartes courantes; celles de nos atlas ordinaires sont généralement abandonnées aux fantaisies des graveurs, qui ne savent pas le premier mot des choses qu'ils ont à rendre.
Aussitôt qu'on pressentit l'avenir de l'isthme de Suez, l'Angleterre, qui possédait déjà les principaux points de la route du cap de Bonne- Espérance, s'assura ceux de la nouvelle roule qui allait s'ouvrir. Elle occupa Aden en 1839 et Perim en 1840. La France chercha de son côté une station sur la mer Piouge. Elle essaya des
baies d'Adulis, d'Amphilœ et d'Edd, sans se fixer définitivement dans aucune. En 1862, elle acheta le territoire d'Obock au sultan de Rahita. Cheikh- Saïd a été acquis en 1868 par l'ingénieur Boilay, pour le compte de la maison française Mas et Suel. L'État y installa un dépôt de charbon pendant la guerre de 1870. Le bâtiment à deux étages qui fut construit alors pour loger le personnel est toujours debout sur la plage, et le Sailing-Book anglais le désigne sous le nom de French-Post,
Il serait facile d'opposer aux canons de Perim des canons qui les domineraient de Cheikh-Saïd ; mais c'est bien assez des malheureux soldats anglaisa rôtir sous le soleil ; il estinutile d'aller réveiller les vieilles jalousies et les vieilles querelles. La France aurait mieux à faire en essayant une bonne fois de tirer parti de cette possession d'OlJOck^, dont la côte s'infléchit à l'ouest quand on sort du détroit. Le développe-
1. Le gouvernement français a fait occuper Obock par un résident et une petite garjiison au mois d'aoïJt 1884.
ment de nos établissements de l'extrême Orient doit nous inspirer l'ambition de posséder, nous aussi, notre route des Indes, sur laquelle nos navires voyageront sans avoir rien à demander en pays étranger. Obock est une station toute désignée de cette route, le mouillage y est meilleur qu'à Aden, on y trouve de l'eau. Mahé, avec son port naturel, serait la suivante dans l'Inde.
Yoici l'histoire qu'on raconte à Aden sur la prise de Perim : Un capitaine de frégate, portant un des noms les plus honorablement connus de la marine française, avait reçu, -du gouvernement de juillet, la mission d'occuper cet îlot. Le vaisseau fait le tour de l'Afrique et touche à Aden, où le gouverneur anglais récemment installé donne une petite fête aux officiers du bord. Au milieu du dîner, le capitaine de frégate se penche d'un air malin vers son hôte :
— Maintenant, je puis tout vous dire. Vons
avez occupé Aden, mais nous, nous allons occuper Péri m.
Le gouverneur ne bronche pas, sort un instant, revient, fait l'aimable et prolonge la soirée très longtemps. Le capitaine de frégate part enfin de manière à arriver à Perim avant le jour. Que voit-il? A Tancre, un navire que le gouverneur avait dépêché en toute hâte, et, débarqué sur l'île, un détachement anglais dont l'officier lui dit :
— Perim était à prendre puisque vous veniez pour le prendre. Nous l'avons pris.
L'anecdote m'a paru caractéristique pour les deux peuples : le Français, causeur et glorieux, qui ne résiste pas à l'envie d'apprendre à l'Anglais qu'il est roulé, et l'Anglais flegmatique, qui ne se démonte pas. Si le capitaine de frégate avait été Anglais, il serait resté boutonné; et, si le aouverneur avait été Français, l'habitude de la courtoisie lui aurait fait considérer la partie comme perdue.
8 janvier.
Nous sommes arrivés à Aden iiier, au jour tombant. Oh! la digne capitale des sauvages solitudes dont le Bab-el-Mandeb épouvante le voyageur! La désolation trône en souveraine despotique sur cette presqu'île de rochers dont l'image s'imprime dans la mémoire comme le type inoubliable de l'aridité. Quand elle se dresse au-dessus du plan des eaux, empourprée des reflets de la fournaise que le soleil couchant allume sur la mer, l'œil ne distingue d'abord que des profds h l'emporte-pièce aux arêtes aussi vives que celles d'une cassure fraîche, des pics dardés vers le ciel comme des pointes de flamme et tailladant l'éclatant azur tropical de leurs dents aiguës. Puis, à mesure que cette masse hérissée se modèle sous le regard, on voit que les crêtes s'en détachent en plusieurs chaînes entre lesquelles s'évident des
vallées qui descendent vers la mer. Crêtes inaccessibles, vallées abruptes et inhabitables, carcasse de décor sur laquelle la nature a oublié d'ajouter ce qui est indispensable aux ètrc^s vivants. La montagne, hideuse comme un squelette, montre partout son basalte dénudé sur lequel les ravages du temps recoupent de leurs balafres les déchirures des convulsions volcaniques qui l'ont arrachée du fond des flots. Les débris qui s'en détachent et s'amassent dans les creux ont celte stérilité minérale des scories dont le feu a dévoré les principes fertiles. La poussière que le vent y soulève bruisse en tombant comme si elle était composée de petits grains de verre. Aucune source ne ranime de sa fraîcheur un coin de cette terre morte, aucun arbuste n'insinue sa racine dans les fentes, aucune frange de verdure ne masque la gueule des crevasses; nulle part l'humus n'adoucit en molles courbes les lignes heurtées, anguleuses et tranchantes de ce brutal paysage qu'a recouvert d'une teinte générale de cendre rousse
l'implacable soleil qui le calcine depuis tant de milliers d'années.
Les Anglais ont pris ces rochers; avec la patience de l'artisan hindou qui sculpte une vue de ville sur la dure enveloppe d'un coco, ils en ont entaillé les assises les plus voisines du port pour creuser des routes, niveler les esplanades qui portent leurs casernes et élever des fortifications. Ledernierdes sauvages se plaît à entretenir un peu de verdure auprès de sa hutle; les Adenais partagent probablement ce goût instinctif chez l'homme; cependant ils ont en vain essayé de le satisfaire, car, il n'existe pas, dans toute la région qu'ils habitent, un buisson assez bien venu pour leur donner les délices de l'ombre. Nous vîmes cependant, devant la maison du télégraphe, dans des fosses cimentées qui leur conservent entière la moindre goutte d'eau dont on les arrose, ainsi que sous la vérandah de l'hôtel Suel, dans des caisses de bois peintes classiquement en vert, quelques plantes souffreteuses que leurs propriétaires, désireux de ne
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pas oublier comment sont faites les feuilles^ soignaient avec d'autant plus d'amour qu'elles paraissaient bien résolues à mourir.
Il n'est pas besoin d'ajouter qu'un jardin est une merveille connue àAden seulement par ouïdire; pour y manger un poireau, il fant le faire venir du dehors. La ville ne prolonge son existence artificielle qu'à la condition d'être régulièrement ravitaillée. Une partie même de l'eau qu'elle consomme est fabriquée. Quand les barques somalis, qui viennent se disputer les passagers à la coupée du paquebot, retournent à terre, on montre aux étrangers une lourde construction dont le pied baigne dans la mer, en leur disant :
— Voilà les sources d'Aden.
C'est une usine où des appareils de condensation distillent Feau salée. Le breuvage qui en sort ne se distingue pas, les premiers jours, de l'eau des puits; mais on dit que l'insipidité en devient vite sensible et rebute le palais.
Si la parfaite sincérité n'était point la seule
qualité à laquelle prétendeni ces notes de voyage, je pourrais parler longuement des fameuses citernes. J'en ai sous les yeux plusieurs photographies passables et je trouverais dans mes livres cinq ou six descriptions que j e n'aurais qu'à recopier. Rien ne m'empêcherait de disserter sur leur origine et de me prononcer soit en faveur des Perses, sur les indications des archéologues anglais, soit en faveur de la reine •de Saba, comme le veut une légende locale. La reine de Saba aurait mes préférences, je ne le cache point. L'amie de Salomon trouve toujours des poètes, après trois mille ans écoulés, et Aden est tellement dénuée de tout, que je me ferais un scrupule de conscience de lui chicaner encore le prestige du nom de cette beauté mystérieuse. Mais le passager d'un paquebot dispose de sa personne juste aussi librement que le colis arrimé au fond de la cale. Un écriteau l'avertit, pendant les relâches, que le navire repartira à telle heure, et, comme il sait qu'on ne l'attendrait pas, force lui est de renon-
cer aux excursions les plus intéressantes pour rentrera temps. Je n'ai donc point vu les citernes et je n'en dirai rien, si ce n'est qu'on nous a raconté qu'elles ne sont d'aucune utilité, attendu que, le propre des citernes étant de recueillir l'eau des pluies, il faut qu'il pleuve pour qu'elles entrent en fonction. Or Aden n'a jamais reçu une ondée assez forte pour remplir les siennes, et les bosquets que Ton entretient dans le voisinage et qui ne sont, parait-il, pas beaucoup plus vigoureux que ceux du télégraphe, suffisent pour boire le liquide boueux que l'on y puise.
Nous avons dû nous contenter de visiter Steamer-Point, la ville européenne, réunion, au bord de la mer, de quelques maisons à murs épais et à galeries appuyées sur de gros piliers trapus, pareilles à celles que l'on voit dans nos oasis algériennes. Des façons de construire identiques sont sorties d'un besoin commun d'échapper au soleil. Des magasins portant des noms aux consonnances nouvelles pour nos
oreilles; des Parsis et des Banians aux grands yeux fendus en amande et aux manières douces; des juifs de la côte de Malabar qui portent aux tempes la longue mèche en tire-bouchon qu'on retrouve chez leurs coreligionnaires d'Autriche et de Pologne, et qui harcèlent l'étranger sur un ton de prière pour lui vendre des plumes d'autruche ou lui proposer de changer son argent; des cipayes en turban blanc, vous ayertissent que vous avez mis le pied sur une dépendance du British India et que vous allez pénétrer dans un monde nouveau.
Pensant que nous aurons l'occasion de revoir à loisir CCS types dans leur propre pays, nous regardons surtout les Somalisque nous ne retrouverons plus après Aden. Ils viennent de la côte d'Afrique, de cette Région des Aromates d'où les anciens tiraient la myrrhe et l'encens. Ils appartiennent, avec les Abyssins et les GaUas, leurs voisins, à la race foncée sans être nègre, qu'on appelle la race éthiopienne. La couleur des plus blancs ne saurait mieux se comparer
qu'à celle des cosses de caroubier, mordorée avec des luisants plus clairs sur les saillies. La chevelure crêpelée, la poitrine étroite et sans pectoraux, la gracilité des membres, surtout certaines attitudes, comme les jambes tenues droites, sans accuser la saillie du genou, et comme le coude tombant le long du corps tandis que l'avant-bras se relève dans ce geste de Toffrande si familier aux anciens Égyptiens, sont des traits qui font songer aux peintures des hypogées du Nil. Je n'indique ce rapprochement que pour céder au plaisir que l'on éprouve à confronter ses impressions avec les souvenirs de ses lectures, tout en sentant qu'il ne faut pas trop s'y arrêter. Le nez épaté et la peau irrécusablement noire de beaucoup de ces Somalis dénotent des croisements propres à dérouter les hypothèses. Acajou ou ébène, ce sont des sauvages qui sont habillés quand ils ont ceint leurs reins d'un petit lambeau de toile et dont la toilette est complète quand ils se sont enduit les cheveux d'une chaux qui les fait blanchir.
LA MER ROUGE m
L'un de nos campagnons, qui savait un peu d'arabe, engagea avec le patron de la barque qui nous ramenait à bord un brin de conversation.
— Tu esïngrisi (Anglais), lui dit-il.
Le Somali protesta avec indignation.
— Je suis moslim (musulman).
Ce pauvre diable bronzé et presque nu nous regarda tous avec un sourire où perçait le mépris ; il répéta plusieurs fois : Moslim ! Moslim ! Il était évident que, dans sa pensée, il constatait ainsi sa supériorité sur nous.
Nous aimons à croire que l'idée que nous nous faisons du progrès est d'une telle évidence, qu'elle doit s'imposer finalement au monde entier. Eh bien ! ce Somali se moquait parf^iitement de nos inventions et de notre confortable. Le dernier mot de l'ambition humaine consistait pour lui à être musulman; il l'était, et nous lui faisions pitié de ne point l'être.
Ce matin, avant l'appareillage, des enfants ont entouré le paquebot en poussant des cris forcenés ; ils montent deux par deux des pirogues creusées dans un tronc d'arbre qu'au moyen d'une seule pagaie à très large palette, ils font liler sur les vagues avec une légèreté de goéland. Ils offrent de montrer leur talent de plongeur pour quelques pièces de monnaie et sollicitent les passagers par des appels dans lesquels ils mélangent des bribes de toutes les langues qu'ils entendent parler aux marins : « Yes, sir; yes, sir!.. .A la mer, à la mer, capitaine! Defdaye, def daye!... Ho! Ho ! » ils se jettent à la mer, et, les quatre membres repliés à la façon d'une grenouille qui prend le frais à fleur d'eau, ils se soutiennent des heures entières, écarquillant les yeux sur le navire, arrondissant la bouche pour mieux crier. Lance-t-on cinquante centimes, les pagayeurs abandonnent pagaies et pirogues et plongent en faisant jaillir l'eau autour d'eux; ceux qui étaient déjà à la mer font un demi-tour de marsouin sur eux-mêmes et dispa-
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raissent de leur côté. Ils ne remontent que lorsque le plus leste a saisi la pièce, qu'il fourre par précaution dans sa bouche. Ses camarades lui appliquent traîtreusement quelques torgnoles sur la tête pour voir si, par hasard, elle ne tiendrait pas bien contre sa joue. Quand ils ont perdu l'espoir de la lui arracher, les pagayeurs tirent leur coupe pour rattraper les pagaies que le flot emporte, et chacun reprend sa place, les uns assis dans les pirogues qu'ils vident avec les mains, les autres, toujours flottant sur l'eau, en continuant à appeler : « A la mer! à la mer! capitaine !... » On est surpris de leur voir si peu de muscles et tant d'agilité. Il en est qui passent sous la quille du paquebot et reparaissent de l'autre côté en se jouant.
Un incident extraordinaire interrompit cette scène. Un nuage creva subitement et, pendant quelques minutes, versa des cataractes sur Aden' assoiffée. La pluie, en touchant les rochers échauffés, se volatilisait comme une goutte qui tombe sur une plaque rougie ; elle enveloppa la
presqu'île d'une vapeur qui s'évanouit promptement elle-même dans la siccité générale de l'air ambiant. Il paraît que ces courtes averses, qui jadis restaient parfois cinq et six ans sans se reproduire, sont depuis quelques années assez fréquentes l'hiver. On aura peine à le croire^ elles inquiètent les habitants. Aden sans pluies était assez salubre; les pluies pourraient amener des maladies.
11 janvier.
Qui donc a comparé le premier la mer à la femme? Celui-là avait aimé et voyagé. Pauvre jouet sans volonté que le passager bercé par l'énorme océan! La mer est-elle mauvaise? Il l'exècre et la maudit ; il pense avec attendrissement à Pai'is, cet autre charmeur, qu'il a quitté; il lui jure intérieurement, par les serments les plus sacrés, qu'il lui sera désormais fidèle; s'il possédait le tapis sur lequel voyagent, avec
la rapidité de la pensée, les héros des contes arabes, il se transporterait à l'instant même au coin de son foyer, dans le fauteuil où il reprendrait le livre qu'il a interrompu pour partir. Est-elle belle? Il oublie tout, il lui pardonne tout, repris par ce sourire ; la séduction recommence. L'immense vide dont elle l'environne le pénètre de sa grandiose et formidable tranquillité; il éprouve, à y laisser errer le regard, des quiétudes de bienheureux; et il se remet avec délices, comme l'avare qui a besoin de remuer ses pièces d'or, à repasser les rêves dont les enchantements des rivages lointains qu'elle baigne ont bercé sa jeunesse.
Nous sommes maintenant en plein océan Indien. La brise du nord-est, ou, pour parler à la façon des marins, la mousson de Nordèt, nous arrive de l'Inde aussi tiède que nos vents d'août. Pendant six mois, elle pousse la mer dans la
même direction : le navire marchant dans le sens opposé, les vagues filent le long du bord, très vite, très vite, en se poussant les unes les autres, comme si elles étaient entraînées par une pente ou qu'elles fussent pressées d'arriver quelque part .
Le ciel n'est pas aussi différent du nôtre que nous nous y attendions; des nuées en pâlissent l'azur, et il ne nous a pas encore étalé ces constellations, étincelantes comme des joyaux fourbis <à neuf, que les descriptions nous ont promises. Cependant, les astres ne sont plus les mêmes. A midi, quand sa lumière tombe d'aplomb, le soleil a une force inconnue de nos plus violents soleils d'été. La chaleur n'est pas plus grande, mais elle est plus dense pour ainsi dire; les rayons sont quelque chose de palpable, ils frappent la peau h la manière d'un jet brûiant aussi nettement circonscrit que la tache lumineuse
qu'ils projetteraient en tombant par un trou dans une chambre obscure. La mer devient alors un miroir ardent dont le resplendissement est insoutenable. Elle flambe comme un punch monstrueux que brasse le vent. Pour échapper à cette aveuglante réverbération, on couvre les bastingages de toiles du côté où elle reçoit le soleil.
Le soir, l'air conserve de cette débauche de lumière une transparence admirable. Il flotte si lluide, si limpide au-dessus de la mer noircie et opaque, qu'on dirait que celle-ci a avalé les ténèbres de la nuit et les retient dans ses eaux. Et, quand la lune paraît et monte paisiblement à travers l'espace, il l'entoure d'un nimbe ambré dontla chaude et subtile nuance est pour l'œil une caresse aussi douce que le son d'une flûte suave pour l'oreille. Ce n'est plus notre lune du nord, la stérile et froide souveraine des mélancolies et des chimères, qui fait frissonner les spectres dans leurs tombeaux, mais une divinité bienfaisante qui apaise le monde surmené
par les excès du jour; elle repose, elle ranime, et il n'est pas un passager, si fermée que soit son âme aux mystérieux attraits des choses, qui ne reste longuement à la contempler avec un indéfinissable plaisir. Elle donne sur les flots des letes silencieuses auxquelles on s'attarde bien au delà de l'heure que le règlement fixe pour le coucher. Du navire au point où elle s'est levée sur l'horizon, elle tend sur la sombre surface de la mer une bande lumineuse, où les crêtes des vagues se transforment en étincelles qui luisent, s'évanouissent et luisent de nouveau dans un incessant fourmillement. Il semble que des milliards de serpents vermeils se jouent les uns par-dessus les autres.
13 janvier.
Ce matin, nous avons passé près d'une des Laquedives, l'île Minicoi. Une bande d'un vert
tendre émerge de la mer sur une terre si plate, qu'on ne l'aperçoit que comme la ligne qui encadre le bas d'un dessin . Qu'est-ce que ces arbres? Reclus parle de cocotiers. Sur leur nuance pâle, des passagers parient pour des palétuviers. Cela ressemble à une paisible saulaie sur les bords de la Seine, et la tour rouge du phare que les Anglais construisent fait songer à une cheminée d'usine. Ainsi se présente modestement à nous la végétation tropicale dont Minicoi est le poste avancé. N*importe, nous sommes heureux d'être sortis des régions désertes, des affreux rochers nus de la côte arabe et de la pointe d'Afrique; cette verdure nous fait plaisir en nous annonçant que la nature redevient féconde.
15 janvier.
Ceylan, l'île d'émeraude, la terre des rubis, surprend le voyageur qui arrive d'Europe par
Suez. Il passe subitement de l'absolue stérilité à la plus luxuriante magnificence; le saisissement de cet excessif contraste le livre sans réticence à l'admiration. Maintenant, les contes merveilleux de notre vieil ami Sindbad le marin me paraissent beaucoup moins entachés de gasconnade, et je me sens tout disposé à lui faire des excuses pour avoir souvent suspecté sa véracité. Gomment un pauvre Arabe, accoutumé au jeûne des yeux par son éternel sable fauve, ne perdrait-il pas la tête et ne divaguerait-il pas comme un homme ivre en absorbant tout d'un coup un pareil spectacle?
Depuis dix-huit mois, les paquebots ont abandonné le port trop difficile de Pointe-de-Galles pour relâcher à Golombo, la capitale actuelle de Geylan. Les nuées qui couronnaient l'île nous en voilaient à notre arrivée les montagnes en pyramides; nous n'avions donc devant nous que la courbe infléchie de la rade, continuée en pointe d'hameçon dans la mer par la jetée que l'on achève de construire; et, sur cette courbe.
à l'ombre d'une foret de cocotiers, dont le vent balançait les grands éventails, s'éparpillaient, dans un désordre qui sent plus le village que la grande ville, les cases aux toits de tuiles rouges de Colombo. Quelques flèches de clocher pointaient par-dessus les masses vertes; au lieu de ce détail connu, nous aurions préféré les multiples étages d'un gopoura de vieille pagode, dressant vers le ciel leurs innombrables personnages sculptés en relief; mais Colombo n'ayant point été capitale aux temps des dynasties indigènes, n'a point de monuments originaux à montrer au visiteur. ,
Une barque montée par six Malabars, au torse nu et foncé comme un vieux cuir, leur bourse en forme de scapulaireau cou, un foulard rouge noué autour de la tète et la bouche ensanglantée par la chique de bétel, nous amena le pilote qui nous fit entrer dans le port, où un grand nombre de navires étaient déjà à l'ancre. Des embarcations de toute sorte se dirigèrent aussitôt sur nous comme une troupe d'oiseaux de mer qui
s'abat sur un cétacé échoué : des barques couvertes d'un tendelet à l'arrière amenant des Européens en vestes blanches, avec le casque en moelle de sureau ou d'aloès; de petits steamboats, disgracieux comme des sabots, qui vous descendent à terre pour quelques annas; des bateaux indigènes nageant au moyen de rames faites d'une perche à laquelle on ajuste une pelle ronde; des pirogues à balancier, le plus singulier instrument sur lequel l'homme se soit jamais confié aux flots. Les Malais les ont importées de la Polynésie, dont les indigènes leur en avaient enseigné le secret. Figurez-vous deux planches liées en V, mais d'un V dont les branches sont si rapprochées, que la plus fine de nos périssoires paraîtrait pansue auprès, et que les rameurs qui s'installent au dedans, fatigués d'avoir les jambes comme emprisonnées dans des éclisses, les laissent le plus souvent pendre pardessus le bord. Cette machine seule ne tiendrait pas cinq minutes en équilibre sur la mer. On la relie donc, par deux perches recourbées, à une
grosse pièce de bois qui plonge dans l'eau à deux mètres de son flanc. Ainsi développée d'un côté, la pirogue s'en va penchant, pareille à un gros insecte qui a perdu une aile.
En même temps que les embarcations, arrivèrent des volées de corbeaux qui, croassant et se querellant, prirent, sansplusdefaçon, possession du navire et se mirent à chercher si Ton n'avait pas égaré dans les coins quelques débris du déjeuner. Il est curieux de voir cet oiseau, chez nous si sauvage, vivre, dans Colombo, à demi apprivoisé comme les pigeons de Saint-Marc ou de Moscou. Avec son petit œil goguenard et son o'ros bec indiscret, on est sûr de le retrouver furetant partout dans les rues et ne se dérangeant devant le passant qu'autant qu'il risque d'être foulé aux pieds.
La foule des rameurs était déjà aussi bigarrée qu'un champ de tulipes de Harlem; une fois à terre, ce fut une bien autre fête. La pièce principale du costume des Cinghalais est un jupon d'indienne. On ne saurait ima2:iner l'effet d'une
population ainsi vêtue, arborant des nuances auxquelles les glaciers-confiseurs et les marchands de fruits nous ont plus habitués que les tailleurs; le jaune citron, la pistache, le vert pomme, la groseille, le rouge cerise, le rouge feu, le bleu de ciel, l'abricot, le violet outré, aucun ton ne paraît trop vif ou trop invraisemblable. Pour les varier, on les mêle, et ce sont des rayures, des quadrillages, des arabesques géométriques, des ramages de fleurs et de feuillages, des lloraisons de bouquets, des volées d'oiseaux de la plus délicieuse gaieté sous une belle lumière.
Le torse est généralement nu au-dessus de ce jupon; on s'habitue promptement aux riches teintes cuivrées des épidémies patines par le plus cuisant des soleils : elles sont en harmonie avec latonaUté générale du pays, elles expriment la santé; les peaux blafardes que révèlent les bains publics sous nos latitudes tempérées, ici paraîtraient malades, et, le dirai-je, indécentes. Malheureusement, la musculature des Cini^halais
laisse à désirer; leurs formes sont veules et sans accent. Avec leurs cheveux roulés en chignon, leur peigne en écaille, leurs manières douces et certaine bonne humeur aimante qui semble générale parmi eux, avec leur jupon et leurs membres rondelets, on les prend à première vue pour des femmes. Les métis rappellent dans leur accoutrement leur double origine : indigènes par le jupon à fleurs, ilssonl Européens par le paletot noir qu'ils endossent par-dessus et par le chapeau qu'ils posent sur un peigne d'écaillé. Les Maures musulmans, qui sont aussi des métis provenant du croisement des Arabes avec les Cinghalaises^ se reconnaissent à une tiare en fibres de cocotier, teinte de plusieurs couleurs, qui menace toujours de rouler sur leur crâne rasé.
Colombo se partage en deux villes : la ville européenne groupée dans le quartier du Fort, qui a pour faubourgs Savage-Island et Colpitty, réunions de villas au milieu d'une splendide verdure, et Peltah ou Black-Town, la ville noire,
avec ses cent dix mille indigènes. On montre dans la première quelques édifices où l'on a fait grand usage de l'ordre toscan; mais nous avons pour principe de ne pas donner à ces imitations plus d'attenlion qu'au vers latin que l'on fabrique à l'aide d'expressions prises aux anciens poètes. Nous ne nous sommes pas arrêtés davantage au Musée bâti au milieu d'anciennes plantations de cannelliers transformées en parc. La sculpture indoue ne s'est jamais élevée au-dessus du mérite décoratif, c'est la trahir que d'en produire des morceaux détachés. Quant aux collections d'histoire naturelle, l'Inde était pour nous trop nouvelle pour que nous allions nous arrêter devant des animaux empaillés et des graines sèches, alors que tant de choses vivantes nous sollicitaient au dehors.
Nous courûmes donc la ville sans autre but que de la voir. De petits bœufs à bosse, au chanfrein busqué, aux cornes souvent curieusement dressées en branche de lyre, traînaient des carrioles en trottant comme des chevaux; d'autres
étaient attelés à des charrettes bâchées de palmes de cocotiers. Nous fîmes des stations devant des boutiques où éclataient les vives couleurs des fruits inconnus. On nous ouvrit des noix de coco dont nous bûmes l'eau aigrelette sans y prendre un goût bien vif, nous mangeâmes des bananes et des mangoustans, nous mâchâmes des noix d'arec que nous trouvâmes détestables. Le vendeur de bibelots et le mendiant sont une calamité à laquelle l'étranger doit se résigner en quelque endroit qu'il débarque; du moins ceux de Colombo nous amusèrent par la nouveauté : on nous offrait des éléphants d'ivoire ou d'ébène, des bracelets d'écaillé rehaussés de placages d'argent, des coffrets ornés de stries composées avec des piquants de porc-épic, des pierres qui, paraît-il, ne sont pas toujours précieuses. Des enfants nous présentaient des bâtons de cannelUer qui parfument les mains. Des faiseurs de tours tendaient devant nous le tapis usé sur lequel ils escamotaient les muscades, non dans de vulgaires gobelets, mais dans des
moitiés de noix de coco nettoyées et polies. Un charmeur de serpents, un petit panier rond sous le bras, nous harcela jusqu'à ce que, pour quelques centimes, nous lui commandassions une représentation. Il joua d'une sorte de biniou; aussitôt, une cobra de belle taille sortit du panier en dardant une langue fourchue, elle déploya son cou, sur lequel une fantaisie de la nature a dessiné en noir, très exactement, ce binocle à branche, dont se servait le dix-huitième siècle. Notre charmeur était novice, il ne savait que présenter un linge rouge au serpent, qui se jetait bravement dessus.
Bien que la saison fût défavorable, et les herbes annuelles séchées, la végétation nous enchantait par-dessus tout, une végétation au port énergique, aux branches noueuses et puissantes, à l'écorce brillante de sève, au feuillage opulent, net comme une découpure dans le métal et durci par les vents brûlants. La ville et plus spécialement Savage- Island et Colpitty étalent, drues et hautes, cou-
vrant la terre d'ombre, les merveilles d'un parc botanique où les plus admirables essences disputent le sol aux cocotiers. Ceux-ci dont la forêt recommence toujours devant le visiteur sont d'une élégance plus raffinée que nos dattiers algériens; le stipe n'en est pas écaillé et, au lieu de s'élancer d'un jet, il ondule comme un grand cou d'oiseau. Mêlés à eux nous retrouvions, comme de vieilles connaissances, ces arbres dont les noms apparaissent dans Bernardin de Saint- Pierre tout imprégnés de soleil: les manguiers qui se détachent en masses sombres, les pamplemousses, les papayers avec leur touffe de feuilles aux lobes écartés, les corossols chargés de fruits enveloppés de piquants comme nos châtaignes, les jacquiers aux troncs desquels pendent de grosses courges longues et rugueuses, les figuiers multipliants aux dômes énormes et beaucoup d'autres dont je chargerais inutilement le papier . Deux lacs aux contours capricieux et de petites pièces d'eau que constellent les blanches étoiles des lotus ouvrent iî travers toutes ces frondaisons
dévastes perspeclivesoù la vue plonge avec ravissement. Cette force dans la vie végétale inquiète; comment no6 modestes poumons d'hommes du nord supporteront-ils l'air qui la nourrit et qui nous bat la joue de son souffle chaud?
Ces arbres ont un caractère commun; les feuilles, chargées d'une couleur intense, luisent comme des laques. Au-dessous croissent, touffus et désordonnés, nuancés à l'infmi du blond au ponceau bruyant, des arbustes parfois aussi colorés que des buissons de fleurs. Mais, quelle que soit cette nuance, elle ressort toujours aussi franche et aussi solide que le vert des arbres sur le fond rouge du sol de Colombo pareil à de la brique pilée. Point de ces couleurs maigres et crayeuses de nos pays tempérés, mais des tons gras et lustrés, violemment rassemblés. L'éclatante lumière se charge de mettre de l'harmonie dans le tapage.
Dialogue avec un compagnon de voyage :
Lui . — Eh bien! comment avez-vous trouvé Colombo?
Moi. — Admirable! C'est bien l'Inde. Aucune déception! J'en ai pris le plus que j'ai pu par les yeux.
Lui. — Quels blagueurs vous faites, vous autres écrivains ! Je ne sais pas où vous voyez tout ce que vous racontez ensuite. Avez-vous jamais mangé un plus mauvais dîner qu'à l'hôtel?
Moi. — Je ne sais pas, je n'ai pas fait attention.
Lui. — J'en suis sorti plus affamé qu'en arrivant. Et cette poussière rouge! Non, ne me parlez pas de ce pays.
Un autrepassagerme disait : a J'ai vu plusieurs fois le Bosphore sans éprouver cette émotion dont on parle tant. »Etil ajoutait, au cours de la conversation. « A Athènes, l'Acropole n'est pas encore ce qu'il y a de mieux. » Comment les hommes se comprendraient-ils?
J'ai connu, plus que personne, cette crise douloureuse de la jeunesse où rame malade du vide que fait en elle la perle des premières croyances cherche anxieusement, à travers les philosophies, des convictions nouvelles où elle retrouve le repos. Au milieu de mes tourments, je m'abandonnais quelquefois à la chimère. Je pensais à ce vieil Hindoustandont la civilisation était déjà mûre alors que l'Europe balbutiait encore dans la sauvagerie, à cette aînée vénérable de notre race, à cette terre classique des vastes cosmogonies sur laquelle, depuis tant de siècles, les systèmes s'engendrent les uns des autres dans une végétation aussi touffue et aussi luxuriante que celle de ces figuiers qui se multiplient d'euxmêmes à l'infini, chacune de leurs branches devenant un arbre à son tour, aussitôt qu'elle touche le sol. Et je me disais que peut-être au moment où mes belles années s'en allaient en lambeaux, déchirées à tous les buissons de Tincertitude, il y avait dans quelque solitude du Gange, prés d'une fontaine fréquentée seule-
ment des animaux sauvages et de lui, à l'ombre des bananiers dont les fruits lui suffisaient, quelque prince fatigué des grandeurs comme Sakyamouni, ou quelque brahme retiré loin du monde et vivant en ascète pour mieux méditer, un sage enfin qui avait découvert la vérité et qui savait le pourquoi de notre existence et le pourquoi du monde. Oh! de quel cœur je serais parti pour lui demander de m'admettre comme son disciple! Aujouj:d'hui que je suis résigné à n'être dans la vie qu'un acteur qui ne connaîtra jamais de la pièce où il figure que le bout de rôle dont il est chargé, je ne prendrais plus le bâton du voyageur pour une pareille raison. C'est donc avec ce sentiment de douce complaisance que l'on apporte à la réalisation d'un ancien projet dont on n'attend plus rien que j'acceptai l'offre qu'un de nos compagnons de voyage nous fit de nous présenter à Sumangala, le plus distingué des prêtres bouddhistes de notre temps.
Sumangala est grand prêtre de la Sripada et
principal de la Widyodaya-Parivena. La Sripada est le temple construit sur le pic d'Adam, dont le cône noir s'aperçoit au loin de la mer et domine Ceylan. Au sommet de cette montagne est marquée l'empreinte gigantesque d'un pied humain que les bouddhistes considèrent comme le pied de Bouddha, les sivaïtes comme le pied de Siva et les chrétiens et les musulmans comme le pied d'Adam, ce qui fait du pic, pour tous ces croyants, un lieu sacré entre tous. La Widyodaya-Parivena est le grand séminaire bouddhiste de Colombo, où les bonzes viennent s'instruire avant de se répandre dans Ceylan, dans le Siam, en Birmanie et jusqu'en Chine. Sumangala est, en outre, l'inspirateur de la TheosophiccU Society, qui a conçu l'ambition hardie de rallier l'Europe à ses doctrines. Oui, l'Europe; et non pas en partant des basses classes, comme jadis le christianisme ; mais en commençant par les esprits les plus cultivés qui, sous la double action de la science contemporaine et du découragement religieux, seraient pour la plupart d'ores et
déjà devenus des bouddhistes sans le savoir. J'annonce à nos savants ces nouveaux apôtres.
Le bouddhisme est l'Église qui comprend le plus grand nombre de fidèles sur la surface du globe. Il lui a fallu respecter bien des superstitions locales et se mélanger de bien des croyances antérieures pour retenir sous son influence lescinq cents millions d'hommes qui le professent entre Nippon et Ceylan. Mais il entend se présenter entièrement épuré de tous ces alliages à l'Europe, dont la conquête lui donnerait l'universalité. — Il n'y a pas eu de création, partant il n'y a point de créateur; le monde, fait de matière et de force, est éternel; il n'y a point d'âme immortelle; les individus sont les incarnations passagères de formes qui sont ellesmêmes dans un perpétuel devenir : tels sont les principes essentiels d'une religion qui commence par écarter l'idée d'un Dieu créateur distinct de la création. On remarquera qu'ils embrassent à la fois le matérialisme de Biichner.
celle docUiae évolutioiinisle de Darwin dont toute la science contemporaine est imprégnée, et ce pessimisme qui a touché de son doigt desséche le front de tant de penseurs européens de ce siècle-ci. Il est hon de noter en passant que Sumangala est familier avec Comte, Bùchner, et Darwin, dont il lit les œuvres dans le texte original; l'entrée de ce dernier dans le Nirvana a été célébrée par une cérémonie spéciale à la Widyodaya-Parivena, aussitôt que sa mort a été connue à Ceyian.
Ces coïncidences, qui vieillissent de vingtcinq siècles des théories nées d'hier chez nous, sont autant de circonstances que le bouddhisme considère comme préparatoires de son avènement. Il estime qu'elles font de lui le résultat suprême de la science deviné par Bouddha depuis des milliers d'années; fort d'une antiquité aussi respectable et s'appuyant sur des autorités aussi décisives, ce funèbre consolateur se tlatte de persuader l'Europe et de lui rendre, par cette
espèce de mort anticipée qu'on appelle le renon-
cernent, la paix de l'âme qu'elle a perdue avec la foi.
En dépit de ce sonore nom sanscrit, la ^Yidyodaya-Parivena est une bâtisse quelconque élevée sur des arcades par un architecte européen et barbouillée assez agréablement de blanc et de rouge; d'autres constructions de moindre importance, où logent les professeurs et les élèves, sont disséminées dans un jardin où la nature tropicale a dressé des monumenls de verdure, dont nous étions heureusement, pour le quart d'heure, plus friands que de monuments de pierre. Tandis que notre compagnon allait demander la permission de nous introduire, nous nous fîmes nommer ces beaux arbres qui nous étaient inconnus et nous observâmes l'endroit. Le mur de clôture, volontairement abandonné, tombait en ruine et la grille qui avait dû défendre jadis Tentrée avait disparu; le jardin, comme un symbole des doctrines qui s'y enseignent, était ouvert à tous les passants. De jeunes bonzes, en robe jaune orange, le visage
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plus blanc que les autres indigènes, allaient et venaient; quelques-uns d'entre eux étaient tellement amaigris par les jeûnes et les macérations, et leurs jambes en étaient si bien réduites à la peau et aux tibias, que leurs larges pieds semblaient littéralement emmanchés d'un bâton. J'avoue que nous nous amusâmes de ces silhouettes falotes plus que nous n'en fûmes édifiés. Des bandes d'enfants sortis je no sais d'où nous entourèrent curieusement; l'ovale régulier de leurs visages, leurs yeux largement fendus où la blancheur de la cornée accusait l'éclat des prunelles de jais, leurs abondants cheveux noirs naturellement lustrés, leurs dents rangées et brillantes à faire envie à une jolie femme, leur teint doré de bronze neuf, l'expression de douceur de leur physionomie, leurs gestes aisés de jeunes vagabonds élevés au grand air, leurs rires francs et faciles, les rendaient charmants. Les garçons étaient aussi peu couverts que possible par un morceau de cotonnade blanche. Les filles, un peu plus vêtues, étaient
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coiffées d'un cône d'indienne à fleurs, et toutes avaient déjà la narine droite percée d'un trou où était fixé pour le moment un grain de corail rouge et où elles passent plus tard un ^rand anneau d'or ou d'argent. Elles ont une façon de porter les bébés trop jeunes encore pour marcher qui est générale dans l'extrême Orient. Elles les asseoient à cheval sur leur hanche, une jambe sur le ventre et l'autre derrière le dos, el, les soutenant d'une main, elles trottent avec la plus grande agilité. Des distributions d'annas de cuivre nous valurent plusieurs salves de hourras; puis nos petits amis devinrent si bruyants, que nous tûmes heureux qu'on vînt nous arracher à Texpression de leur reconnaissance en nous annonçant que Sumangala était prêt à nous recevoir.
Cet homme aux ambitions si hautes, avec lequel les princes de l'extrême Orient correspondent, dont tant de milhons d'hommes vénèrent le nom, et qui, cà certains points de vue, est une sorte de pape, nous accueillit avec la
simplicité d'un philosophe sous une modeste vérandah aux pili?.rs de bois grossiers et aux murs lavés au lait de chaux. Ses disciples vinrent se grouper autour de nous, avec une familiarité respectueuse pour recueillir les paroles qui tomberaient de sa bouche ; les uns se tinrent debout, les autres s'accroupirent sur les marches de la vérandah. Ses cheveux et sa barbe grise coupés court laissaient apparaître la structure d'une tète de buste antique, massive et volontaire; il drapait son vêtement jaune de bonze à la manière d'une toge, l'épaule droite sortant nue et libre; et il était étendu, la tête accoudée, sur un de ces lits de repos que les Européens ont introduits à Geylan et dont le style empire aflecte des airs romains. Nous crûmes voir Sénèque, non celui de la légende, écrivant sur une table de bois précieux, avec un stylet d'or, un traité sur le mépris des richesses; mais Sénèque ayant mis sa conduite d*accord avec sa doctrine, et vivant heureux dans le dédain des vains plaisirs.
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La conversation s'engagea immédiatement sur les principes du bouddhisme. Quand nous lui posions quelque question d'apparence captieuse, il riait, avant de répondre, du rire clair d'un homme qui a depuis longtemps triomphé de tous les arguments d'école. Il insista spécialement sur la concordance de ses doctrines avec les conclusions de la science européenne, et il se plaisait dans ses détinilions à se servir des formules et des mots habituels à nos savants. Tandis qu'avec son assurance de chef d'Église, il nous disait qu'il n'y a point de créateur et que rien ne survit de nous après notre mort, je songeais que ce sont là des affirmations aussi dénuées de preuves que les affirmations contraires; elles exigent donc également, pour être crues, la foi, c'est-à-dire ce dont notre Europe, possédée du démon de l'examen, est le moins capable actuellement. Et il me semblait que nous autres, avec notre incurable doute plein d'angoisses et de désespoirs, si nous sommes moins près de la paix intérieure.
nous sommes aussi moins éloignés de la vérité.
Sumangala nous exposa ensuite la morale bouddhiste, une des plus belles qui aient été enseignées aux hommes. Obéissance aux parents, amour des enfants, dévouement aux amis, indulgence envers les inférieurs, bienveillance envers les animaux, respect des prêtres et des gens instruits; en trois mots, tolérance, charité et fraternité universelle : telles en sont les principales recommandations. On arrive à lesexécuter par l'anéantissemeut des passions et des désirs qui sont considérés comme la cause première de tous nos maux.
J'étais extrêmement cui'ieux de savoir comment il déduisait une telle morale d'une telle philosophie, comment, d'une conception du monde où l'homme n'est plus qu'un atome aussitôt évanoui que paru, il tirait des raisons suffisantes pour le déterminer à étouffer les instincts qui le sollicitent pendant son éphémère existence. Le seul motif supérieur qu'un homme ait de faire le bien n'est-il pas, en effet, de sentir
qu'il se met en accord avec l'ordre général des choses? Mais il se trouva que le seul point sur lequel j'espérais tirer un profit réel de notre entretien fut aussi celui sur lequel les réponses de Sumangala furent le moins nettes.
Le bouddhisme ordinaire, non pas celui qu'on veut prêcher en Europe, le bouddhisme ordinaire a conservé la croyance hindoue à la métempsychose; l'âme doit passer d'un corps dans un autre par une série d'existences successives. Vivre, pour le bouddhisme, étant le grand malheur, abréger cette série d'existences successives est le but que le sage bouddhiste se propose. Plus il approche de la perfection, plus la série sera courte ; la perfection même l'amène au INirvana c'est-à-dire à l'anéantissement final au sein de la nature ; il est délivré. Faire le bien, c'est donc pour lui travailler à sa délivrance, comme pour un chrétien, c'est travailler à son salut. 11 va de soi que Sumangala, songeant à évangéliser les savants d'Europe, ne peut leur parler de métempsychose; on lui rirait au nez. C'est une
de ces superstitions dont il débarrasse la doctrine pour la présenter à l'Europe; seulement, en renonçant à la métempsychose, il se trouve privé du même coup de la base de sa morale. Nous le pressions de questions ; mais plus nous insistions, plus il était obscur. Notre introducteur, témoin de notre déception, nous dit que le grand-pi'être ne pouvait exprimer toute sa pensée devant ses disciples. Les religions de rinde, pareilles en cela à beaucoup de religions antiques, ont, comme les images; sculptées dans leurs temples, plusieurs faces : l'une, destinée au commun du peuple, a les traits grossiers qui conviennent à des esprits ignorants; l'autre, voilée aux profanes, reproduit pour une rare élite les doctrines dans toute leur pureté.
Avant de prendre congé de nous, Sumangala nous fit remettre un petit tract à la façon anglaise intitulé : A Biuldhist catechism, et rédigé par le colonel ILS. Olcott, président de la Tlieosophical Society, dans le but de mettre l'essence du bouddhisme à la portée des lecteurs
européens. 11 nous annonça en même temps que ce catéchisme venait d'être traduit en français.
On nous proposa encore d'aller voir Arabi, le vaincu de l'équivoque bataille de Tell-el-Kébir, auquel les Anglais ont donné Ceylan pour Sainte-Hélène. N'ayant point de lettres d'introduction, n'étant pas même annoncés, le respect des infortunes historiques nous inspira quelque scrupule. A quel titre nous présenterions-nous à lui? S'exhibait-il donc comme une bête rare à la curiosité du premier badaud qui frappait à sa porte! On nous assura que l'étiquette était, comme le costume, extrêmement simplifiée sous le ciel de l'Inde; et nous nous laissâmes conduire.
Arabi demeure à l'extrémité de la ville indigène, qu'il nous fallut traverser dans toute sa longueur. C'était le soir : les marchands de fruits rentraient les bananes et les cocos pendus devant
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leurs échoppes; des musulmans, accroupis sur leur table, tournés vers La Mecque, faisaient leur prière en frappant la planche de leur front ; les Cinghalais commençaient à s'enfermer chez eux pour la nuit : opération d'une simplicité patriarcale pour la plupart, car elle consiste à remettre en place quelques pieux de la case qu'on enlève le lendemain pour sortir; des lampes primitives éclairaient, dans les intérieurs peuplés de corps bronzés, une vie toute nouvelle pour nous, dont les scènes défilaient au trot de notre voiture comme les tableaux de la lanterne magique. Avec les cases couvertes de tuiles rouges, alternaient des jardins aux murs blancs, par-dessus lesquels se balançaient les cocotiers ; des senteurs aux arômes capiteux nous faisaient deviner des parterres que nous ne pouvions voir.
Le cocher s'arrêta devant une grille en bois d'aspect rustique, d'où partait une allée qui se perdait à travers les cocotiers dans un petit parc clos de murs. Point de sonnette; un cerf de
cette jolie espèce qu'on appelle axis, et dont le dos roux est tacheté de blanc, faisait seul faction auprès de la porte; il s'en vint familièrement mordiller à travers les barreaux de la grille l'écorce parfumée de nos bâtons de cannelier. Au bruit que nous fîmes, un vieillard se réveilla en toussant dans une case, de l'autre côté de la rue. Ayant compris ce que nous désirions, il escalada sans façon la grille avec une prestesse qu'on n'aurait pas attendue de son âge, et, une fois de l'autre côté, il nous invita du geste à le suivre par le même chemin. Le souvenir de certains articles d'un code sans doute ignoré à Ceylan et le souci de la candeur immaculée de nos pantalons blancs nous empêchèrent de pénétrer aussi cavalièrement dans la propriété d 'autrui. Le vieillard disparut alors parmi les arbres et revint bientôt avec un Arabe qui chitïonnait sa gandoura trouée, de Tair ahuri d'un homme qu'on vient de tirer du sommeil. Ce serviteur nous déclara tout d'abord que le « général » dormait. Puis, renonciation de nos qualités
ayant paru le troubler, il se reprit et nous dit qu'il allait voir si le « général » dormait. Il paraît que le a général » dormait décidément. Après avoir donné une menue pièce de monnaie au vieillard qui escaladait si délibérément les grilles, nous nous en retournâmes comme nous étions venus.
J'ajouterai que j'éprouvais un secret plaisir de l'issue de notre démarche. L'espèce humaine est assez fertile en désillusions pour qu'on ne recherche pas trop les occasions de la voir humiliée. Arabi est une fort médiocre figure; pourtant j'aurais été attristé de retrouver cet homme qui a été tout puissant dans le pays des Pharaons et qui a tenu l'Europe attentive, jouant les phénomènes, et répondant, comme la femme colosse, aux questions banales de quatre jeunes Français. Je l'aime mieux derrière sa grille rustique, invisible parmi ses cocotieis.
Connaît-on vraiment l'Anglais en Angleterre? Complètement, j'en doute. L'Anglais que nous apercevons dans ces stations de Tempire des Indes est sur le théâtre de sa gloire. Ce qui, dans son île, semble en lui étroit, égoïste et brutal, ici paraît légitime. Comment ne se croirait-il pas le premier dans le monde à voir qu'il y occupe la première place ? Il est le maître de deux cent cinquante millions de sujets. L'orgueil d'une aussi vaste puissance, la confiance en soi qu'elle lui donne, la hardiesse qui en est la conséquence, le senliment qu'il est l'élu de la fortune, le droit qu'il en tire de tout sacrifier à son seul intérêt, la froide résolution avec laquelle il l'exerce, en font un des types les plus remarquables qu'ait produits l'humanité. 11 est admirablement fort, et la vie est belle en lui.
La gloire, cette semence des audaces! Quand je pense que des économistes examinent gravement si l'Inde a coûté à FAngleterre plus qu'elle ne lui a rapporté ! Lâchez vos statistiques, pauvres aveugles, car vous n'y ferez jamais entrer le plus
évident quoique le plus rebelle aux chiffres des avantages de cette conquête, l'exaltation de IVime anglaise, qui a rendu la race capable de toutes les ambitions et de toutes les entreprises.
18 janvier.
Nous avons abord M. François Deloncle, un jeune homme dont l'esprit décidé attire l'attention et la sympathie. Il croit à ce qu'il veut; nulle langueur, nulle incertitude ; il est plein de projets. Il se rend à la cour de Siam pour traiter du percement de l'isthme de Kra. Maintenant que nous sommes en face de la presqu'île malaise, il nous explique l'entreprise.
Deux jours à gagner pour aller de l'Inde en
Chine, trois pour aller à Bangkok, ki Cochinchine placée sur la roule des paquebots de Textrême Orient; cinquante kilomètres de canal entre le Pakchnam et le golfe de Siam. M. de Lesseps donne au projet l'appui de son nom. Le roi de Siam s'est engagé envers lui ; il attend l'achèvement des études préparatoires pour lui donner la concession définitive.
21 janvier.
Quand on approche de Singapour, le détroit se rétrécit. Une foret drue et noire s'étage sur la côte; au-dessus, dans l'air, les éventails des palmiers se découpent à jour en fine guipure. Des îlots, chargés d'arbres penchés sur les vagues qui écument à leurs pieds, s'arrondissent comme les corbeilles de verdure d'un parterre, et la mer passe autour ses bras pareils aux allées bleues d'un céleste jardin.
Le navire pénètre dans un goulet étroit enlre l'île de Singapour et celle de Blakan-Mati. Un coin du Japon, cette exquise miniature, a été transporté là sous le soleil des tropiques. Derrière de tout petits promontoires où des vérandas blanches se laissent voir dans les feuilles, on découvre de toutes petites criques au fond desquelles des cases indigènes regardent l'eau du haut de leurs pilotis. Chacune a son paysage différent, et la végétation, moins grandiose qu a Ceylan, est aussi plus variée. Au bout de ce passage, la rade s'ouvre, immense, avec des hgnes de navires à l'ancre, tout noirs sur sa nappe gris d'aurore que vaporise le soleil. Des barques arrivent remplies, comme un éventaire, des plus belles coquilles. Les casques rubanés de rose, les nacres qui ont le doux éclat de la perle, les bénitiers aux côtes rugueuses, les cônes grivelés, les conques marines épanouies comme des calices rouges, d'autres coquillages inconnus d'un rose de fleur de pécher ou d'un bleu de saphir mêlent leurs nuances moirées, brillants joyaux tirés du fond
de la sombre mer. Sur le quai, des Malais au nez épaté avec deux narines en trou de vrille et de grosses mâchoires nous offrent des perroquets ; un changeur, accroupi sur un tapis à l'ombre d'un grand parasol de papier, fait tinter des pièces pour attirer l'attention. Le changeur est toujours le premier personnage que l'étranger rencontre en débarquant dans ces ports lointains.
Nous voici parmi les races jaunes. Ce sont des Chinois qui chargentle charbon à bord du na\ ire, des coulis avec la queue dans le dos, la queue maigre et courte des pauvres qui ne peuvent pas soigner cette partie de leur toilette. Ils ont le torse nu ; la houille poudre de noir leur huileuse peau jaune. Ils trottent avec une morne régularité d'automate en s'accompagnant de cris affreux. Leurs faces de brute font peur, et ils boivent comme des bêtes Teau bourbeuse d'un tonneau planté sur le quai. Parmi eux,les fumeurs d'opium se reconnaissent à leur maigreur de squelette ; la peau tendue comme un parchemin
ridé sur les os du crâne, le cou réduit à un paquet de muscles, les côtes saillantes comme des cercles de tonneau font songer aux acteurs des vieilles danses macabres.
Le palais du gouverneur qui est joli, un jardin botanique où l'on a trouvé le moyen de supprimer l'ombre, la promenade au bord de la mer sur les pelouses de laquelle on voit des Anglais en maillot jouer au lawn-tennis comme dans tous les pays où habitent les Anglais, telles sont les curiosités que vous montrent d'abord les cicérone officieux qu'un passager nouveau venu rencontre toujours à bord d'un paquebot. Mais le grand intérêt de Singapour c'est le mélange des peuples. Créée au confluent de cent races, la ville s'est peuplée de recrues fournies par chacune d'elles. Bengalis au profd aquilin et aux grands yeux de femme. Malabars bronzés aux jupons bariolés. Cinghalais au peigne
d'écaillé, Malais aux traits grossiers brûlés parle soleil et aux membres athlétiques, Chinois en robe flottante et à longue queue, Javanais, Battaks, Birmans, Siamois, sauvages de Sumatra, nègres de la presqu'île de Malacca se croisent dans les rues comme les prahos aux voiles rouges, les lourdes jonques avec un château sur le gaillard d'arrière et un œil peint à l'avant, les sampans en forme de sabots, les pirogues à balancier, les embarcations de toute sorte et de toute provenance se croisent dans le port.
Nous vîmes deux de ces nègres, sans doute tout frais débarqués, errer à travers la ville, et nous les suivîmes quelque temps pour j.ouir de leur étonnement. Ahuris et craintifs, ils allaient l'œil et l'oreille aux aguets, ne pouvant se défaire de leurs précautions ordinaires, stupéfaits d'assister à un si grand concours de foule sans querelle et de ne pas entendre siffler les flèches à travers les arbres des promenades .
Et, tout en les suivant, je songeais que nous assistions à quelque chose de semblable à ce
ee DE PARIS AU TONKIN
qu'on vit dans les premiers temps de l'empire romain, alors que, le monde connu ayant été soumis par les armes de Rome, aux guerres incessantes qui séparaient les peuples succéda dans l'univers une paix profonde que la reconnaissance publique appela la Paix romaine. Il ne faut pas se reporter à bien des années en arrière pour trouver un temps où toutes ces races, qui s'agitaient paisiblement assemblées sous nos yeux, ne se connaissaient que pour s'être rencontrées sur les champs de bataille. La violence réglait leurs rapports, les princes étaient des chefs de bande, la haine divisait même les villages, les pirates infestaient la mer, et il n'y avait de sûr que ce qu'assurait l'épée. L'Angleterre est venue; sur trois mille lieues de côte, à travers des espaces plus grands que le monde ancien, la paix règne.
Sur la mer qui berce de nouveau nos rêveries,
ce prodigieux spectacle de la foule de Singapour me revient encore à la pensée.
Sil'onadmetque, pour tout être humain, qu'il soit blanc ou jaune, qu'il ait le nez aquilin ou aplati, qu'il ait les cheveux lisses ou crépus, que son cerveau soit étroit ou développé, le plus sacré et le plus imprescriptible des droits soit celui de disposer librement de son sort, la domination anglaise repose sur l'injustice. Elle a été imposée, elle se maintient par la force. Cependant, mettez en comparaison, d'une part, l'état misérable et précaire où vivaient ces peuples, et, de l'autre, l'ordre et la sécurité dont ils jouissent; d'une part, les violations quotidiennes des principes les plus évidents de l'équité et des prescriptions les plus sacrées de la pitié, les dévastations, les atrocités, les angoisses qui pullulent dans l'incertitude du lendemain, et, de l'autre, une loi droite et impartiale, le travail assuré de ses résultats, les jouissances de la prospérité, et dites, vous qui êtes sincères et qui cherchez la vérité, dites si vous ne sentirez
pas s'ébranler en vous la conliance que vous aviez dans votre conception de la justice. Auparavant, à quoi ces peuples servaient-ils pour le reste du monde ? A rien. Maintenant ils sont associés à la vie commune du globe. La domination anglaise est incontestablement plus avantageuse à la civilisation générale, à l'intérêt supérieur de l'humanité, que l'anarchie qu'elle a remplacée. Comment donc la véritable justice serait-elle en désaccord avec le progrès?
La vérité est terrible, mais c'est la vérité. L'idée d'un droit supérieur à la force, cette idée qui nous est si chère depuis nos désastres, ce n'est que de l'opium à l'usage des vaincus. Si elle endort la douleur, elle endort aussi l'énergie en donnant à croire à l'homme que son salut ne dépend pas uniquement de lui-même. De quoi est donc fait le mortier dans le monument de rhistoire, sinon de la poussière des peuples broyés dont on ne sait même plus le nom. N'avaient ils pas de droits, ceux-là? Que devenait la justice immanente pendant qu'on les suppri-
mait? Ah ! ne comptons que sur nous ! La nature sème ses germes; puis, sourde aux souffrances, inexorable comme une loi, elle trie les pousses les mieux venues et rejette le reste. Elle ne reconnaît le droit d'être libre qu'à ceux qui ont la force d'être libres et le droit de vivre qu'à ceux qui ont la force de vivre. Yoilà quelle est sa justice, et il n'y en a pas d'autre parmi les nations.
LA COCHINCHIIS'E. — TOURArsE
La haute mer est un spectacle qu'aucun peintre n'a reproduit. Ne la cherchez ni dans ces flots roux de la mer du Nord que Ruysdaël étudiait à Scheveningue, ni dans cette vague de nos côtes dont Courbet n'est jamais parvenu k rendre tout à fait les glauques et vitreuses transparences. C'est, par un temps calme, une sorte de plaine ridée et déserte, d'un ton bleu noir pareil à la lessive d'indigo, sur laquelle l'écume blanchit avec la froide tristesse de la neige ; une
LA COCHIKCHINE 91
plaine stérile et inhumaine, étalée dans un grand silence, sous un vide de mort. Des froncements en plissent toujours la surface hargneuse, et dessous on sent que des colères couvent.
Les bonnes heures de rêverie ! Cette sombre mer vous donne le même plaisir qu'un cheval insoumis que l'on fait marcher quand même. Toi, la puissante et la monstrueuse, toi, la toujours déchaînée, c'est toi qui nous portes, nous autres moucherons. Et puis ces heures ne servent à rien, ni à personne; elles sont absolument inutiles; il semble qu'on les vole au sort qui nous condamne à agir sans ^que nous sachions dans quel but. Et cela est délicieux.
23 janvier.
Nous étions importunés de ne plus rencontrer que des pays anglais depuis Port-Saïd : assez de drapeaux rayés, assez de soldats en casque
blanc ! La vue du cap Saint-Jacques, en nous annonçant une terre française, amena un air de joie sur tous les visages. Oui, jeunes et vieux, nous étions plus gais.
Les montagnes du cap sont couvertes d'arbres qui perdent leurs feuilles, aussi fûmes-nous surpris de leur trouver un aspect aussi peu tropical. Ces bois dépouillés, avec leur teinte hivernale, auraient pu nous faire croire que nous n'avions pas quitté la côte brûlée de la Provence. Le paquebot les laisse à sa droite, el, remontant le Don-Naï, il entre dans la Cochinchine à laquelle les descriptions nous avaient préparé, la plate région des rizières et des arroyos. L'imagination, quand elle se porte sur un sujet, en embrasse tous les aspects ensemble, alors que, dans la réalité, ils ne se montrent que successivement l'un après l'autre. De là vient que les spectacles sont souvent si différents de Tidée qu'on s'en fait par avance. Si Ton essayait de se figurer la Cochinchine d'après sa réputation redoutable, quelle physionomie farouche et terrifiante ne lui sup-
poserait-on pas? Nous nous étions amusés, en route, à dresser la liste de tous les dangers dontles conseilleurs officieux menacent le voyageur qui s'y rend, à commencr par la fièvre, le choléra, la diarrhée, les tigres, les serpents et les insolations. Nous étions arrivés à l'émouvant total de soixante-seize calamités auxquelles on nous ôtait tout espoir d'échapper et dont la moindre suffit à faire passer de vie à trépas un homme bien constitué. Je dois confesser que, si bien fourni que soit cet arsenal de mort, il n'en paraît rien. A le juger sur la mine, on acquitterait le pays, pour sa paisible et plantureuse bonhomie.
Les rizières mûres, entrecoupées de lignes de verdure et de palmiers, couvraient le sol de leurs nappes blondes. Les indigènes occupés à la moisson étaient répandus dans les champs. Le riz déjà récolté était empilé en meules auprès des villages, dont les cases jetaient des taches grises au milieu du vert des bananiers. Des buffles noirs, aux grandes cornes en croissant,
vautrés dans la vase, tenaient le muffle levé dans .une contemplation stupide. La rivière s'étendait tranquille comme un lac et unie comme une giace entre les pâles bordures des palétuviers, que des plantes grimpantes couvraient de fleurs blanches. Elle conduit à Saigon par tant de sinuosités que la ville, dont l'horizontalité du terrain permet d'apercevoir de très loin les édifices, nous apparaissait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, comme dans un mirage changeant. Les tours rouges de la cathédrale, l'élégante colonnade du palais du gouverneur, les maisons blanches, des navires qui semblaient suspendus en l'air, se démasquaient tout d'un coup derrière un bosquet, puis se cachaient derrière le bosquet suivant, pour se remontrer encore au premier tournant du fleuve.
Le caractère local est moins prononcé à Saigon qu'à Colombo et à Singapour où les Asiatiques débordent les Européens. Les rues sont bien tracées, les maisons blanches se défendent du soleil par des arcades ou des véraudalis, la
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rivière est animée par les jonques qui circulent autour des navires à l'ancre. La cathédrale, lourde construction de briques, ne vaut pas les trois millions qu'elle a coûtés ; mais le palais du gouverneur avec ses colonnes annelées est le plus bel édifice que les Européens aient bâti dans les mers des Indes. M. Thomson nous y reçut avec cette aiïabilité qui l'a fait aimer partout où il a passé. Des achats à faire, des arrangements à prendre, occupèrent si bien notre temps que nous n'eûmes le loisir ni de bien visiter la ville, ni d'aller à Cholen ; nous pensions y revenir, y séjourner même pour voir où en était notre colonie. La maladie en décida autrement; et j'ai le chagrin d'avoir passé par la Cochinchinc sans l'avoir vue.
26 janvier.
Nous sommes repartis sur Vllissus qui fait avec le Saigon un service bi-mensuel entre la Gochinchine et le Tonkin.
Maintenant, noas ne perdons plus de vue la côte de l'Annam : des montagnes dont on se fatigue comme d'un écheveau qu'on ne peut débrouiller; une végétation maigre et noire; et de toutes parts ces tons terreux du sol nu qui sont d'un effet si pauvre. Parfois des blancheurs au bord de la mer nous font songer aux villes arabes de la Méditerranée; à la lorgnette, on reconnaît des falaises de sable qui s'écroulent. De loin en loin, un bouquet de palmiers, un ou deux toits écrasés auprès, quelques voiles déployées en aile de mouette au ras de l'eau, dénoncent un village de pêcheurs ! Évidemment la population est clair-semée. Où sont les vallées
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qui la nourriraient? La marée pousse sa ligne d'écume jusqu'au pied des montagnes.
28 janvier.
Quand nous y arrivâmes, la baie de Tourane évoqua la même comparaison dans l'espril de tous les passagers : on la prendrait pour un lac suisse. Des montagnes, aux plus hauts pics desquelles les nuages mettaient une blanche collerette, l'entourent de trois côtés en projetant de grandes ombres sur ses eaux. Le soir, ce fut autre chose, et nous nous crûmes à Naples. Les feux de barque des pêcheurs, qui étaient tous allés jeter leurs fdets sur le même banc, criblaient la nuit d'étoiles d'or comme une grande ville brillamment éclairée au bord de la mer.
Le commandant de Vllissus, M. Chaboud,nous
mena aux Grottes de marbre. Nous traversâmes
la baie toujours remplie de barques de pèche.
Les filets semblaient ramener du fond de l'eau • trouble des panoplies dont le métal brillait ta travers leurs mailles noires, et on aurait juré que les pêcheurs penchés sur ces prises mystérieuses jonglaient avec des sabres : en réalité, ils attrapaient d'étranges poissons qui ont la forme et le luisant de lames de fer élamé. Puis nous entrâmes dans la rivière sur les deux bords de laquelle les cases en bois de la ville de Tourane se cachent au milieu de jardins clos de hautes haies vives. La population fêtait son jour de l'an ; une pétarade incessante détonnait dans tous les coins, et, près de chaque habitation, une longue tige de bambou élevait vers le ciel, dépliées dans un petit panier, des prières pour se rendre les dieux propices pendant l'année qui s'ouvrait. Un Chinois d'une politesse un peu vulgaire, mais affable, empressé et gai, nous tit entrerdanssa case où d'autres Chinois vulgaires également, mais également gais et empressés, buvaient déjà du vin de riz ; il nous y offrit, en nous la faisant arroser de vin de Bordeaux et de
bonne bière allemande, une collation de fruits secs, litchis, graines de pastèques, arachides, oranges confites, tranches d'écorce de limon, proprement rangés dans les compartiments en rosace d'une grande boîte laquée. Nous ne nous attendions point à entrer en relation d'une façon aussi pacifique avec les fils du Ciel. Notre hôte, ne parlant aucune langue que nous pussions comprendre, employait une mimique expressive pour témoigner son contentement de traiter des étrangers : il ne cessait de s'occuper de nous que pour allumer de temps en temps devant sa porte, une boîte de pétards qu'il regardait éclater en riant d'un rire d'enfant.
Sous un hangar, dont la grande toiture décorée nous avait frappé de loin, des affûts aux marques de îlrest et de Toulon, des yoles, des vergues, des bois de toute sorte, gisaient dans un pêlemêle poudreux, restes délaissés, pourris et vermoulus des cadeaux que nous avons faits au roi d'Annam à la suite du traité de 1874. Nous avons mis nos engins perfectionnés entre les
lUJ DE PARIS AU TOÎSKIN
mains de ce peuple vieillot, mais nous ne lui avons pas changé le cerveau pour lui apprendre à s'en servir. Un gardien, qui s'enfuyait effaré d'un côté quand nous passions de l'autre, surveille ces débris et cultive des patates dans la cour de ce magasin royal. 11 ne survit de nos pi'ésents que deux canonnières ancrées dans la rade de Tourane, où nous sommes allés les voir plus tard. Pauvres navires déshonorés, quelle fin! Les mandarins en ont enlevé tous les cuivres pour les vendre ; une saleté sordide les défigure : des rats avaient fait leur nid au fond d'un canon où ils avaient vécu paisibles jusqu'au moment de notre visite. Gomme nous regardions leur habitation de trop près, ils s'enfuirent : celte surprise parut sans doute d'un haut comique au mandarin à figure de singe qui nous faisait les honneurs de son bord car il se tint les côtes pendant quelques secondes.
Mais revenons à Tourane où, après avoir pris congé de notre Chinois, nous continuâmes à remonter la rivière. De lourdes jonques descen-
daient, leurs voiles de natte arrondies sous la
brise, un œil peint à l'avant qui bien souvent
veille seul la nuit. Des sampans filaient d'une
allure oblique pliant sous le poids d'une petite
voile carrée, et, pour les tenir en équilibre, des
hommes, sur une perche horizontalement plantée
dans le bord opposé à celui qui penchait, étaient
accroupis à six pieds de l'embarcation, balancés
comme elle, se tenant par miracle sans tomber
dans Peau. De toutes petites barques marchaient
à la rame, si maladroitement manœuvrées,
l'ail- si peu pressé et faisant si peu de chemin
qu'on aurait cru qu'elles n'allaient nulle part.
Les chapeaux des pagayeurs et des passagers,
celui des hommes en forme d'abat-jour de
lampe, tombant jusque sur les épaules, celui des
femmes, large comme une roue et pareil à un
grand tamis retourné, faisaient la tortue les
uns contre les autres, serrés et ronds comme
une poussée de champignons énormes.
Au-dessus de la ville, la rivière divisée en
plusieurs bras, serpente à travers des dunes de
sable clair d'une nudité saharienne. A quelques kilomètres, surgissent de ce sable, aussi brusquement que des rochers accores, les curieuses fantaisies naturelles que nous allions voir. Quatre montagnes de marbre, d'un blanc légèrement lavé de bleu, isolées les unes des autres, superposent leurs assises à de grandes hauteurs à la façon de gigantesques ruines. Des herbes grasses, des plantes grimpantes, des lianes, des buissons rabougris se sont insinués dans les interstices et, après avoir descellé les blocs, les retiennent maintenant dans le réseau solidement accroché de leurs racines. Avec cet instinct du pittoresque qui guide tous les moines dans le choix de leur site, des bonzes se sont emparés du sommet de l'une d'elles où ils entretiennent un jardin planté de figuiers. De loin ces arbres paraissaient chargés de gros fruits ; en approchant nous vîmes que ces fruits n'étaient autre chose que des nids suspendus aux branches, dans lesquelles se querellaient bruyamment des volées de loxias ; les
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bonzes nous prièrent de ne pas faire de rnal à leurs hôtes. Une grotte ouverte dans le marbre a été transformée en temple ; quatre guerriers accotés à des bêtes chimériques et traités dans le goût grotesque des Chinois en défendent rentrée; la voûte, tendue de plis de marbre froissés comme une somptueuse draperie, est percée d'une ouverture par laquelle on aperçoit le ciel à travers une frange de verdure. Cet antre, taillé dans la plus noble des pierres, aurait plu aux Grecs et mériterait de pkis beaux dieux que des bouddhas obèses. Un autre rocher est évidé en forme de cirque où de jolis arbres croissent dans les fissures et où Ton pénètre par deux arches que la nature s'est chargée de construire. D'un côté du monastère, on aperçoit la vaste plaine de Tourane tigrée de blanc par les dunes, rayée de bleus arroyos et encadrée de montagnes; de l'autre, on découvre la grande mer que mord de ses capricieuses indentations la côte pierreuse, sévère et déserte. Un déjeuner sur le sable nous mit en relations
pour la première fois avec la race annamite. Les habitants du village voisin accoururent à la nouvelle de notre présence; ils firent cercle autour de nous pendant que nousmanp;ions, les enfants nus, la peau beurre frais, une simple ficelle autour des reins; les hommes imberbes; les vieillards ridés et recroquevillés, les joues tombant dans la bouche vide de ses dents rongées par le bétel ; tous chétifs et débiles, des membres grêles et le cou mince. Visiblement nous leur apparaissions comme des êtres d'une nature extraordinaire, dieux ou démons ; ils nous observaient avec un sourire soumis et craintif, effarouchés au moindre geste qu'ils ne comprenaient pas et se sauvant, les vieux comme les jeunes, sans vergogne. Certaines choses les jetaient dans des étonnements profonds; un morceau de glace les amusa longtemps, ils le laissaient tomber aussitôt qu'ils l'avaient touché comme s'ils avaient craint d'avoir les doigts rôtis; puis ils le reprenaient, pour le rejeter encore; les vieillards hochaient la tête avec un
geste défiant. Le vin fit faire la grimace à la plupart des jeunes qui en burent, mais, cette fois, les vieillards, le gosier plus ferme, y revinrent, et, se passant doucement la main sur le ventre, ils nous exprimèrent qu'ils y prenaient plaisir. Ils s'adressaient à nous les mains et les coudes joints en plongeant la tête, et, pour un rien, ils se jettaient à genoux et frappaient la terre du front. La peur est évidemment leur état d'esprit habituel. Pauvres gens! leur servilisme inspire la compassion. Frères, c'est trop, c'est trop; relevez-vous !
HAl-PHONG. — PREMIERE VUE DU TONKIN
1" février 1884.
Nous sommes arrivés ce malin à Haï-phong, juste quarante jours après avoir quitté Marseille.
Nous avions mouillé hier en face du Cua-Cam pour attendre la marée. Les eaux du golfe, teintées de rouille, clapotaient comme les eaux troubles d'une inondation. Le Tonkin était enveloppé de brumes à la façon d'un rivage du nord, et la fraîcheur de la température, qui nous avait fait remettre nos vêtements d'hiver plies
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dans nos malles depuis Port-Saïd, éloignait comme un rêve depuis longtemps évanoui les tièdes souvenirs de Saigon. Devant nous se dressait, avec ses brèches de rempart démantelé, le mur de rochers de la Cac-Ba; à l'extrémité droite tremblaient dans le brouillard les silhouettes en forme de tours des îles Norway, sorte d'ouvrage avancé de cette immense fortification naturelle. A gauche, Do-Songprojetait au milieu des flots roux son promontoire au bout duquel la petite île de Hong-Do met un point. Et, derrière, entre lui et la Cac-Ba, dans le lointain, nous apercevions, confuse et tremblée comme un dessin d'enfant, une ligne de verdure pâle qui se détachait à peine de la surface des eaux : c'étaient les premières rizières du Delta.
L'entrée du Cua-Cam a plus de caractère que celle duDon-Naï. Le paysage est d'une ampleur grandiose, et, sous le ciel sombre et chargé de pluie qui pesait sur lui, à notre arrivée, il nous fit une forte impression. Façade trompeuse de la plus plate des plaines ! Les nappes d'eau, en
ouvrant d'immenses vides à la vue, donnent toujours de la solennité aux spectacles dont elles font partie. Celles qu'étalent les bras du fleuve sont continuées par les rizières. Le panorama se déroule avec des perspectives infinies, tacheté parla multitude des bois d'aréquiers des villages dont les fines aigrettes mouchettent de vert le blond tapis des moissons; animé par les grands oiseaux dé mer qui remontent les embouchures et par les jonques dont les voiles carrées ont l'air de sortir de terre; prolongé dans le lointain par les montagnes de Quang-Yen que de bizarres jeux de lumières grandissent démesurément.
Une heure de rivière et l'on est à Haï-Phong. Des sampans, à la fois demeure et gagne-pain des familles qui les montent, entourent le paquebot pour descendre les passagers à terre. Nous nous glissons sous le toitrond de l'un deux pour saisir l'occasion d'examiner un intérieur tonkinois. Un petit chien de l'espèce locale, trapu comme un ours et noir comme une taupe, était
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posté en sentinelle sur le toit; deux poules, la plume hérissée par le temps pluvieux, se morfondaient sur un perchoir enbamhou qui saillait en dehors de la barque. La famille se composait du mari et de la femme, qui ramaient Tun à l'avant et l'autre à l'arrière, et d'un bébé du plus beau jaune assis sur la natte à l'intérieur, et fort occupé à sucer le manche d'un couteau de cuisine. Nous essayâmes en vain de nous lier avec lui par ces agaceries auxquelles se prennent les enfants en Europe; sans pleurer ni rire, aussi impassible que les bouddhas accroupis dans les pagodes, il continua à sucer son manche de couteau. Le mobilier était d'une simplicité merveilleuse; une marmite bouillait à l'arrière au-dessus d'un foyer creusé dans un caillou; quelques tasses de faïence grossière étaient rangées entre deux planches sous la barre du gouvernail; un nœud de bambou servait d'étui aux petites baguettes avec lesquelles on mange; un autre nœud de fort diamètre contenait plies et roulés, les vêtements de rechange.
Avec un grand plat où des radis blancs nageaient dans l'eau et un jouet d'enfant, nous ne découvrîmes pas autre chose. A l'occasion du jour de l'an, les parois étaient tapissées d'images chinoises où nous crûmes reconnaître des truies accompagnées d'innombrables petits cochons; mais notre interprète, plus famiher que nous avec- les productions des artistes de Canton, nous assura que c'étaient des éléphants en famille.
Au temps où M. Dupuis vint pour la première fois au Tonkin, Haï-Phong se composait de deux de ces cases en torchis couvertes de feuilles de lataniers, qu'on appelle des paillottes. Le traité de i874 nous ayant donné le droit de nous établir sur ce point, les mandarins annamites inaugurèrent les procédés amicaux dont ils ne se sont plus départis depuis, en nous choisissant avec soin, sur la presqu'île formée par deux canaux,
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le Cua-Cam et le Song-Tam-Bac, un endroit plus propre aux évolutions d'une flottille qu'à la construction d'une ville, car l'eau y était beaucoup plus abondante que la terre. Des mares coupées de digues, tel était le terrain. Haï-Phong est quand même surgi de cette solitude paludéenne. Le génie militaire a bâti, le long du Cua-Cam, de jolies maisons blanches décorées de briques chinoises découpées à jour, où sont logés le résident et les divers services. Les colons qui arrivent bâtissent par derrière dans le même style. Sur le Song-Tam-Bac s'allonge une bourgade dont les deux rues vont sans cesse empiétant sur les champs auxquels elles aboutissent. Trois ou quatre mille Tonkinois y grouillent dans la puanteur et la saleté, sous des paillettes qu'écrasent de leur air cossu quelques maisons chinoises aux murs de brique et aux toits de tuiles. D'autres logent dans les sampans amarrés à. la rive. Toujours cette population chétive, cette mine humble de peuple piétiné à plaisir qui nous avait frappés à Tourane. J'ai vu, en
Algérie, une race fière, toujours blessée du joug que nous lui avons mis. On surprend souvent dans l'expression d'un simple muletier arabe le mépris du musulman pour le chrétien et la haine du vaincu qui n'est point résigné. Ici, rien de semblable : les visages ne laissent point voir d'autres sentiments que la crainte; ce sont des esclaves qui sont passés aux mains d'un nouveau maître et qui l'interrogent du regard pour deviner ce qu'ils doivent en attendre. Sourit-on, ils sourient; s'informe-t-on sur quelque détail qui vous frappe dans une case, les voilà amusés comme des écoliers et qui bavardent comme de vieilles femmes. Race qui ignore les sentiments profonds et dont l'esprit s'est noué pendant la croissance. Ceux qui ont longtemps vécu parmi eux les comparent à des enfants : ils en ont la douceur, l'humeur superficielle et aussi les courtes colères irraisonnées.
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Les bateaux remontent de Haï-Phong à Hanoï en empruntant leur route à divers fleuves et à divers arroyos, le Song-Tam-Bac, le Lach-Tray, le Lach-Van-Uc, le Thaï-Binh, le Gua-Doc, et enfin le fleuve Rouge, le père des eaux de ce pays. Il nous fallut vingt heures de navigation pour le voyage.
Les contrées fertiles n'offrent ordinairement pas plus de matière à la description que les peuples heureux à l'histoire; l'excessive culture ruine le pittoresque parce que la main de l'homme nivelle les accidents qui varient la beauté de la terre. Le Tonkin n'échappe pas à cette monotonie que la nature avait elle-même préparée. Des bords de la mer aux montagnes qui jettent le soir leur ombre sur Hong-Hoa, à travers ce vaste triangle du Delta, que découpe, comme les mailles croisées d'un filet, le réseau des troubles arroyos du fleuve, s'étend une plaine aussi unie que la nappe paisible des eaux qui l'ont formée du limon qu'elles déposent. En quelques rares endroits, comme à la montagne de l'Éléphant, des rochers,
qui étaient des îlots lorsque le pays était encore un golfe, se dressent solitaires au milieu de l'immensité qui s'est solidifiée autour d'eux. Aucun autre obstacle n'arrête l'œil plongeant dans les profondeurs de l'horizon. Le paysage, ayant pour base toujours la même plaine, a forcément toujours le même aspect. Cet aspect étonne. Après qu'on l'a contemplé deux cents kilomètres durant, on le trouve prodigieux.
La terre rougeâtre, grasse et luisante, s' étage en couches épaisses sur la tranche des berges qui croulent, trahissant ainsi le secret de sa fécondité. Partout où porte le regard, les cultures succèdent aux cultures ; aucune parcelle n'est restée inutiUsée. Chaque champ est entouré d'un petit cordon de terre qui sert tantôt à le protéger contre les inondations tantôt à y retenir l'eau quand le riz a besoin d'être baigné. La plaine, rayée de ces talus, est divisée en innombrables creux comme la plaque de cuivre que l'ouvrier prépare pour y verser l'émail. Des digues destinées à contenir le fleuve aux hau-
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tes eaux, des levées qui portent les chemins, conduisant d'un village à un autre, forment les principales nervures de ce lacis sous lequel les industrieux payans ont enserré le sol nourricier. A voir qu'il n'est pas un arpent qui n'ait été remué et remanié pour être approprié à ce système agricole, on songe avec stupéfaction à l'énorme travail accumulé par les générations qui ont soumis le pays tout entier. Mais aussi quelle population ! J'ai visité les deux tiers de l'Europe, et nulle part, sauf dans notre département du Nord et dans quelques districts de la Belgique, je n'ai vu d'agglomérations aussi rapprochées. On a constamment sous les yeux douze ou quinze villages espacés à mille ou douze cents mètres, et souvent moins, les uns des autres. Les toits de tuile des pagodes aux coins relevés en pointe de sabot, les murs blancs des maisons riches aperçus à travers la verdure font quelquefois songer à une bourgade européenne.
Les centres de trois ou quatre cents cases, avec quinze cents à deux mille habitants, ne sont
point rares. J'avais toujours trouvé, à part moi, fort exagérés les chiffres des habitants que Ton attribuait au Tonkin; maintenant je suis convaincu que la vérité est du côté des totaux les plus élevés. Voilà ce qui étonne à première vue le voyageur et fait l'intérêt de ce pays plat : rien ne vous a habitué à une pareille fertilité ,
Toutes les cultures sont alignées comme les légumes de nos maraîchers; les Tonkinois ne sèment rien à la volée, sauf le riz, mais ils le repiquent ensuite. Le pays est propre, soigné, sarclé comme un jai'din sans fm, au milieu duquel les bosquets des villages se dressent pareils à de luxuriants vergers. Derrière les hautes haies de bambous dont le feuillage léger a des frissons de peluche verte, croissent les plantations de mûriers nains dans les pousses dorées desquels il semble qu'on devine déjà la soie du ver qu'ils nourrissent, les aréquiers aux grêles colonnettes, les litchis énormes, chargés de thyrses fleuris en ce moment, tordant leurs membres contournés sous d'opulents dômes d"un vert
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poussé au noir, les forêts de bananiers dont les larges et luxueuses feuilles ont Féclat du satin, et des arbustes de toute sorte, goyaviers, pêchers, parmi lesquels éclatent en taches sanglantes les rouges fleurs des hibiscus.
De ces haies géantes, vrais remparts contre les pirates, les paysans sortaient le matin en longue files et se répandaient dans les champs, les uns poussant devant eux leurs troupeaux, d'autres une longue houe en bois renforcée d'un morceau de fer sur l'épaule, d'autres conduisant leur charrue, car on est fort occupé en ce moment à des labours. Ces charrues légères et primitives sont traînées par un seul buffle que le laboureur conduit lui-même ; la grosse bête, avec sa mine stupide, évolue docilement au bout du sillon. La terre inondée des rizières se remue au moyen d'une sorte de herse composée de deux traverses emmanchées de longues dents de fer. Les hommes, les vêtements repliés au-dessus de la ceinture, y travaillaient plongés dans Teau jusqu'aux cuisses, et les buffles, immergés
lis DE PARIS AU TONKIN
jusqu'au ventre, n'en marchaient pas moins en ligne bien droite, remuant de leurs larges sabots la bourbe noire du fond d'où s'exhalaient sans cesse des bulles de gaz qui venaient crever à la surface autour d'eux. D'autres buffles paissaient sur les talus des digues, entourés de bandes de pies qui, prenant leur dos pour perchoir, s'occupaient obligeamment à extraire les parasites de la peau. Parfois le bambin qui les conduisait montait sur l'und'euxpour les suivre dans les terrains inondés et voyageait familièrement mêlé aux oiseaux. Des enfants, qui restent jolis tant que les caractères de la race ne sont pas trop accusés sur leur visage, accouraient enfouie au bord du fleuve pour regarder le monstre fumant qui nous emportait. Ils riaient naïvement, nous demandaient des sous, et nous saluaient à la façon annamite, en serrant les mains et les coudes l'un contre l'autre, et en les balançant de haut en bas. Des vieillards, enfants décrépits, qui avaient le même sourire innocent que leurs petits-fils, se joignaient à
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eux. Les laboureurs s'interrompaient un moment par curiosité à notre passage, puis se remettaient tranquillement à la besogne comme si nous avions été sur quelque fleuve de France, à quatre mille lieues de la première garnison chinoise.