‹ De Paris au TonkinChapitre 2 sur 9 · INSTALLATIONS A HANOÏ · texte numérisé non relu

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L'hôtel de Hanoï où nous sommes descendus est le premier de la ville, c'est aussi le dernier, car il est seul. Et voici ce que c'est qu'an hôlel au Tonkin, pour le moment.

Des cases en fer à cheval autour d'une cour ouverte sur une mare; des cloisons en bambou, mal calleutrées de torchis; un toit en paillette. Entre le toit et les cloisons, un vide de cinquante centimètres fort agréable l'été, vous dit -on, pour l'air qu'il donne; mais le voyageur qui

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débarque en février, avec des températures nocturnes de huit degrés, trouve qu'on pense à l'été l)ien tôt. Des portes faites par des charpentiers indigènes qui ne connaissent pas les joints à rainures et sont incapables de serrer exactement deux planches ; des fenêtres sans vitres, closes par des volets en bois plein. Si vous voulez avoir chaud, il faut fermer les volets, et, si vous voulez voir clair, il faut les ouvrir, de sorte qu'il est impossible de voir clair et d'avoir chaud en même temps. Le sol est pavé de briques, le plus humide des pavages ; le Tonkin étant à demi aquatique, il en résulte que, pendant les saisons pluvieuses comme celle où nous entrons, la chambre est d'une moiteur constante. L'imprudent qui laisse négligemment traîner à terre une partie desa toilette la retrouve le lendemain malin gonflée comme une éponge; la moisissure couvre en un clin d'œil d'une abondante végétation bleuâtre les mallesposées sur le carreau, et, quand vous vous étendez le soir sur votre paillasse, il vous semble que vous

foulez une couche de champignons. Quelques précautions auraient raison de cet inconvénient, mais il faudrait les inventer; et j'admire combien, dans les choses les plus simples, sont rares les hommes qui ne sont pas de simples copistes et tirent quelque chose de leur propre imagination. Sale pays! répète-t-on en chœur en attendant.

Le locataire de ces chambres où s'ébattent tous les vents doit supporter des cohabitants qui ne payent aucune redevance. De petits lézards que l'on afflige du vilain nom de margouillats, vêtus de la tête à la queue d'une robe grise rayée de noir, souples et vifs, courent sur les murs. Ils justifient leur réputation d'ami de l'homme en donnant la chasse aux moustiques. Que ne sont-ils plus nombreux et les moustiques plus rares ! Légers comme un souffle et insaisissables comme un rêve, tournoyant sur leurs ailes diaphanes ou se balançant sur les filaments plus ténus que des fils d'araignée qui sont leurs pattes, ceux-ci vous harcèlent sans

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relâche de leurs suçoirs si bien aiguisés que la plus fine aiguille n'est qu'une poutre auprès. Ils fondent sur vous, sous vos regards, aux endroits les plus apparents, sans s'émouvoir du geste que vous faites pour les écraser, en tortionnaires tout à leurs fonctions, qui savent bien qu'il y a des légions prêtes à les remplacer si on les tue. Vous êtes désarmé devant le nombre, à la merci de ces frêles créatures. La lutte est impossible, et, dans votre impuissance, humilié de l'irritation où ces éphémères vous jettent, vous crieriez volontiers comme Macbeth au spectre de Banco : «Approche sous la figure de l'ours velu de Russie, du rhinocéros cuirassé, ou du tigre d'Hyrcanie, prends tout autre forme que celle-ci, et mes nerfsimpassibles ne trembleront pas. » Des moineaux encapuchonnés de roux comme ceux d'Europe et aussi effrontés qu'eux viennent aider les margouillats et prennent vos poutres pour perchoirs. Un autre saurien de plus grosse taille, affreux à voir avec la crête charnue qui lui court sur le dos, le jecko, gîte dans

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le fourré des paillottes en compagnie de rats innombrables, et de loin en loin quelque crapaud delà mare voisine s'en vient familièrement regarder dans votre cbambre comment les Européens sont faits. Avec tant de créatures, pour la plupart desquelles la vie active ne commence qu'après le coucher du soleil, la nuit réparatrice, la douce reine des pavots, devient une sorcière de sabbat. Les moustiques bourdonnent sur un ton aigu, les margouillats s'appellent en glapissant, les jeckos jettent le cri qui leur a fait donner ce nom, les rats sifflent et font dans les boiseries un vacarme de tarière enragée, des grenouilles au gosier de saxophone se mêlent au chœur des crapauds en aboyant avec la force d'un chien, des étalons hennissent comme des mâles en folie, des cochons qu'un charcutier voisin égorge dans les ténèbres, protestent contre une mort prématurée, sur laquelle des bœufs à la voix grave semblent beugler une plainte, et le patient qui se retourne sur sa couche de champignons, souhaitant vainement

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le sommeil, se sent des envies de crier à son tour, pour regretter, sur le diapason ambiant, les lits secs et les nuits de France.

Parlerai-je de la cuisine qui l'attend pour se refaire? ô mon estomac, en parlerai-je? Gomment des veaux innocents peuvent-ils se transformer en escalopes que Ton croirait taillées dans des tiges de bottes? Gomment des poulets d'un âge encore tendre deviennent-ils si obstinément coriaces pour avoir passé par la casserole d'un cuisinier annamite?

Quelques jours après, nous avons pu ^déménager. Autre tableau.

Les pagodes sont très nombreuses à Hanoï. Sur quelques points, leurs toits hérissés de dragons se touchent, couvrant des quartiers. La plupart ne servent point à un exercice régulier du culte, ce sont des monuments dédiés à des génies, au souverain, ou à de grands person-

nages; quand les fondateurs meurent ou se dispersent, elles ne sont plus entretenues et se délabrent. Les écailles de faïence des dragons tombent avec le plâtre qui les retenait, les toits se défoncent, et l'édifice devient peu à peu une ruine sous les arbres plantés au moment de sa construction et qui continuent à grandir. Le terrain sur lequel est bâti Hanoï étant domaine de l'Etat, le gouvernement est le propriétaire de ces pagodes; avec l'autorisation du tongdoc, le résident français, M. Donnai, nous a obligeamment fait transformer en habitation une de celles qui sont abandonnées. Nous avons des murs de brique et un toit de tuile. Foin de l'hôtel maintenant !

Le premer objet qui tombe sous nos regards à notre réveil est un grand panneau laqué portant en lettres dorées hautes d'un pied cetle maxime qui n'a pas été inventée par un révolutionnaire : (( L'autorité royale est le bonheur du peuple. » D'autres inscriptions, gravées en rouge sur les poutres, rappellent la date fort ancienne

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de la construction de la pagode et contiennent des vœux en l'honneur du souverain. Les deux portes extérieures ont aussi leurs inscriptions : « La lune bien claire, >) lit-on au-dessus de l'une, et au-dessus de l'autre : a Le temps propice. » Sont-ce le nom des portes, sont-ce des souhaits? On a le choix entre les deux explications. D'après notre interprète, cela est de la poésie dans le goût chinois et fait rêver les lettrés sur les bords du fleuve Rouge. Dans la cour intérieure, sur le mur blanchi à la chaux, un tigre fantastique ouvre une énorme gueule rouge en regardant avec des yeux gros comme le poing un renard à. la queue en panache peint à la détrempe comme lui.

Notre porte donne sur le petit lac qui est si gracieusement encadré dans le plan de Hanoï. C'est un spectacle charmant que d'y voir lever l'aube; il brille alors de ce doux éclat que les contes de fées appellent la couleur de ciel et dont n'approchent ni les merveilleuses nacres de Singapour ni l'orient des plus belles perles; sous

les brumes qui s'évanouissent, il semble que la lumière sorte de ses eaux au lieu de s'y refléter. []n demi-sommeil, que rompent seuls les oiseaux chanteurs tôt éveillés, prolonge la paix de la nuit dans le matin. Un îlot, semblable à une corbeille de verdure dont les feuillages retombent et trempent dans le lac où ils se mirent, laisse voira travers ses bosquets les toits ornés, la colonne blanche et le kiosque à piliers de bois de l'une des plus riches pagodes de la ville, qu'une mince passerelle de bambous plus faite pour les chèvres que pour le pied lourd de l'Européen relie à la terre ferme. Dans le lointain, un îlot plus petit porte une autre pagode en forme de pièce montée, chef d'œuvre à trois étages de quelque pâtissier chinois, fenestré d'ouvertures ogivales fort inattendues en pareil lieu. En suivant les bords du lac, l'œil se promène sur des bandes de gazon du vert le plus vigoureux, des buissons de bambous dont les grêles frondaisons se découpent sur le ciel avec des finesses de guipure, des arbres d'essences

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variées au milieu desquels se distinguent des cocotiers qui, étonnés de se rencontrer si loin de la mer, se regardent mélancoliquement dans l'eau, des mangliers et des litchis qui élèvent par-dessus toutes les autres masses vertes leurs grosses têtes sombres. Par les percées de ce rideau apparaissent, dans le rose sourire du matin, les blancs pignons des maisons dont un curieux ornement en profd de chapeau termine l'angle, les toits de tuiles rouges rehaussés de bordures au lait de chaux, de nombreuses pagodes reconnaissables à leurs lignes gondolées et aux ornements de leurs arêtes, un linga, souvenir des cultes priapesques de Flnde, qui dresse sur un haut obélisque son innommable symbole. On a l'impression d'une grande ville, et rien dans cet aspect extérieur n'avertit des misères que révèle une promenade dans les rues.

Bientôt des habitants se montrent, un brouhaha confus, premier murmure de la population, monte par-dessus Hanoï; des ouvriers passent,; leur outil sur l'épaule; des femmes

viennent au lac laver leurs légumes ou rincer lenr vaisselle. Elles ne s'installent pas sur le bord, comme onjerait en Europe; elles entrent dans l'eau jusqu'au genou, ou bien elles gagnent une planche amarrée à quelques pas de la rive, et là, comme sur un radeau, acccroupies sur leurs talons, elles vaquent à leurs travaux.

Puis, nos gens arrivent les uns après les autres.

Nous aurions voulu les faire coucher dans notre pagode, mais ils ont tous un ménage en ville et refusent de s'enfermer la nuit.

Voici en premier lieu le principal personnage de la bande, l'interprète Khoa, un Annamite de la Cochinchine. Sa face jaune présente les caractères de sa race qui s'éloignent le plus de notre idéal, le front bombé, les yeux bridés, le nez camard aux nnrines renflées, une bouche démesurément fendue. 11 s'est fait couvrir les dents de laque noire pour s'embellir. Sa physionomie

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a la double expression qui dislingue les hommes intelligents que nous voyons ici, qu'ils soient Annamites ou Chinois, à savoir la ruse et le conbentement sensuel. Ces gens ne connaissent évidemment pas l'ennui, j'entends par là ce sentiment dont Léopardi disait : a L'ennui est en quelque sorte le plus sublime des sentiments humains; sentir que notre âme et nos désirs sont plus grands que l'univers et en souffrir, c'est le principal signe de grandeur et de noblesse que présente la nature humaine. » Le propre de l'âme européenne est d'être insatiable et de ne pouvoir trouver de repos; nous ne concevons point une intelligence supérieure sans les inquiétudes de la pensée et les souffrances qui les suivent. On ne découvre point trace de ces tourments sur les figures jaunes; leur civilisation, dirigée uniquement vers la recherche du bien-être, limite leur bonheur à des satisfactions qu'il est aisé de se procurer. Aussi ces jouisseurs, savourant sans arrièrepensée leurs voluptés grossières, ont-ils tous

dans la mine je ne sais quoi de vulgaire et de bas qui fait mal à voir.

Notre Khoa ne quitte jamais un large parapluie qu'il ouvre en toute occasion; c'est un insigne annonçant de loin un homme qui n'est point du commun. Quand on l'approche, une grosse bague de jade vert passée à l'annulaire appelle l'attention sur sa main; ses ongles, qui ont dix centimètres de long et qu'il soigne avec plus d'amour-propre qu'une jolie femme, révèlent en lui le lettré. Il porte en turban im crépon de soie rouge qui laisse poindre le dos d'unpeignedeprix en écaille enrichie d'argent; sa robe noire de fine soie de Chine est brochée de chrysantèmes de satin, et ses élégantes bottines à l'européenne ont des pointes vernies. 11 sait bien le français, qu'il a appris au collège d'Adran, à Saigon, et assez bien le chinois des trois dialectes du Fokien, de Canton et du Yunnan. 11 est fertile en histoires de toute sorte. Tantôt, pour nous flatter, il nous raconte qu'il se propose de vivre désormais à la française; tantôt^

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pour nous éblouir, qu'il est marchand de soie et qu'il profite du voyage pour nouer des relations commerciales entre le Tonkin et la Cochinchine. Si nous l'écoutons complaisamment, il nous vole de moitié sur les achats qu'il fait pour notre compte. S'il nous voit fâchés, il ne nous vole plus que d'un quart en criant bien haut contre la filouterie naturelle des Tonkinois. Nous étions prévenus; il ne s'agit pas de n'être pas volé, c'est impossible : il s'agit d'être volé dans la mesure que l'usage tolère. Beaucoup de Français sont très malheureux pour ne pas se rendre compte de l'inconséquence dans laquelle ils tombent quand ils s'exaspèrent de ce que les Annamites ne les comprennent point, alors qu'eux-mêmes ne veulent point comprendre les Annamites. N'attendons du prunier que des prunes, et tout ira bien.

Vient ensuite, par ordre d'importance, le cuisinier Ta, qui est aussi un gentleman à parapluie et à bottines vernies. Il est imposant à voir marcher dans la rue avec sa gravité de bedeau

en procession. Son honneur ne lui permet point de porter le panier de bambou dans lequel il met les provisions qu'il achète au marché; il entretient à son service particulier un boy qu'il paye, et ce boy pour se faire aider est lui-même suivi d'un petit sous-boy qui consent à trotter toute la journée pour rien, pour apprendre le métier, et aussi pour la gloire de servir de seconde main un dignitaire aussi considérable que notre cuisinier. La domesticité en Annam est ainsi une chaîne dont il est difficile de trouver la fm.

Ta nous a donné pour serviteurs son cousin Aïe, qui soigne les chevaux, et Déan, qui est chargé de l'appartement; chacun d'eux a également son sous-boy, qui le sert gratuitement ou à peu près et qui amène des camarades. Quand il nous arrive d'entrer dans la cuisine, c'est une levée de jeunes têtes rasées, aux yeux effarés, parmi lesquelles il y a toujours quelques visages nouveaux.

Tout ce monde besogne toute la journée et fait

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peu de travail; ils sont maladroits aux choses que nous leur demandons et ne savent pas se servir de nos outils. Ils frottent la même paire débottés pendant une demi-heure sans relâche, et, au bout de ce temps, elle est naturellement mal cirée. La main-d'œuvre est à très bon marché, mais elle est aussi de mauvaise qualité. Adresse-t-on une observation à Dean, il est aussitôt saisi d'une attaque de coliques à fendre l'âme, il se tord, il se tient le ventre avec les mains, il reste abattu, la tête sur son coude; ne fait-on plus attention à lui, il se guérit subitement et reprend ses occupations.

Ce sont des enfants qui ignorent ce qui constitue pour nous la dignité personnelle; avec cela, très rusés et très lins : après deux jours qu'ils vous approchent, ils devinent déjà vos faibles et les exploitent.

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