Temps du 8 juin 188i
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ville. A un mois de distance, on ne reconnaît plus certains quartiers.
D'abord, les grands arbres des pagodes, qui étaient tout nus depuis noire arrivée, se sont bablés, non pas de verdure encore, mais d'énormes et innombrables fleurs d'un rouge vif; cela leur faisait d'immenses panaches qui flamboyaient joyeusement sur le ciel éternellement gris. Quand le vent secouait les branches, ces lourdes fleurs tombaient sur les toits comme des balles de plomb et rompaient les tuiles. Les enfants se rassemblaient en grandes bandes autour des pagodes pour les ramasser; avec leur peau de safran, leurvenlre ballonné, leurs rondeurs sans voile, ils ressemblaient à de gros amours jaunes, sous les guirlandes avec lesquelles ils jouaient.
Je suis toujours surpris de les voir si nombreux; il y en a des douzaines grouillant devant chaque porte, avec des têtes drôlement ajustées; l'un est complètement rasé, un autre a gardé un
petit marabout derrière la tête, quelque chose
comme le germe de la queue chinoise, un autre deux mèches, un autre un simple carré tondu comme un velours sur le sommet du crâne; une petite fille n'a que des bandeaux, qui lui tombent à la chien sur les joues; une autre n'a de rasé que deux petites tonsures carrées, qui ressemblent à un commencement de damier. Ils ont la mine très éveillée et naïve, ils sont peureux comme des Tonkinois et effrontés comme des enfants; au moindre geste qui les inquiète, ils s'enfuient éperdus avec des cris de poule effarouchée, mais ils reviennent promptement avec curiosité, et, s'ils vous trouvent doux avec eux, ils vous harcèlent de leur familiarité bruyante et rieuse.
Ensuite, des fleurs de toute sorte ont paru au marché, apportées par les paysans des environs, des roses à demi sauvages de la pâleur si délicatement veinée de nos églantines, des jasmins,des seringas, des tubéreuses mêlées, avec les hibiscus qui boutonnent toute l'année, à d'autres fleurs aux tons francs que je ne connais point et
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dont les senteurs violentes se supportent difficilement dans un appartement clos. Les Annamites les arrachent brutalement sans leur laisser ce brin de tige qui, pendant quelques heures, les font paraître encore vivantes comme au jardin; ils les entassent en jonchées au fond des éventaires. Pour reconstituer un bouquet, ils prennent un rameau épineux et piquent les corolles sur les pointes.
Ensuite les litchis, premiers fruits que nous ayons vu nouer, ont grossi; leur joue granuleuse a rougi sous les baisers de l'air tiède, et ils ont mûri. Leur pulpe emprisonnée entre une coque fibreuse et un pépin intérieur rond et brun comme une petite châtaigne est une sorte de gelée transparente, très ferme, d'un parfum de muscat et d'une fraîcheur exquise. Cette fraîcheur passe vite. « Rapide comme un courrier de litchis » est un proverbe tonkinois. Il vient de ce que les empereurs qui n'en ont point dans leurs vergers de Hué en font venir des bords du fleuve Rouge, et le courrier qui les porte doit
marcher à toute vitesse pour ne pas leur laisser le temps de se gâter.
Et maintenant les mangues sont mûres à leur tour. Elles apparaissent sur les tables pareilles à de grosses poires jaunes. Leur chair molle se mange avec une petite cuiller. Il faut s'habituer à leur odeur de térébenthine. Nous voilà dans la saison des fruits, les mangoustans vont arriver du sud. Le beau temps est passé, nous annoncent des anciens résidents, préparez-vous aux chaleurs.
Gomme si la saison de l'espérance était également celle où le croyant sent le plus vivement qu'il est entre les mains de Dieu, il m'a semblé qu'avec le printemps il y avait aussi un renouveau de la piété annamite.
On mettait des fleurs sur les petits autels domestiques que les plus pauvres ont dans leurs logis. On voyait des offrandes sur les tables
sculptées des pagodes devant les bouddha? obèses assis sur la fleur de lotus. Culte dont la foi a sombré dans la routine, où le symbolisme extérieur a remplacé la flamme intérieure; religion épuisée. Si Bouddha et les innombrables dieux que la surperslilion lui a donnés pour compagnons se contentent de ce qu'on leur offre, c'est qu'ils sont bons princes et qu'ils entendent la plaisanterie. On les honore avec des trompel'œil, on les régale avec des procédés de comédie. On ne leur offre que des apparences. Au lieu de sacrifier un cheval en chair et en os qui coûterait très cher, on leur porte une image en osier semblable à un des jouets de nos bébés; quelques carrés de papier doré ou argenté sont censés faire Tolfice de lingots d'or et d'argent; pour quelques sapèques, on peut se donner l'air d'oflrir des millions. On expose encore sur les autels des robes, des bonnets, des souliers qui sont toujours, d'après ce système, en simple papier et de modèles minuscules; avec deux godets de couleur, on y peint des joyaux que les
dieux sont tenus de regarder comme sans prix et des broderies qu'ils sont priés de trouver d'une richesse fabuleuse.
Je ne comprends, du reste, pas grand'chose à l'esprit religieux des Tonkinois. Des pagodes partout, à se toucher dans certaines rues, et des cérémonies, des prêtres, nulle part. Beaucoup de ces édifices tombent en ruine, abandonnés. Dans les autres, le silence. Le curieux qui y pénètre y trouve l'autel voilé, plongé dans Tombre. Un vieux gardien, aux dents usées, fume sa pipe ou récure ses écuelles dans une niche près de la porte. Il se dresse sur son seuil et vous regarde étonné et inquiet. Je demande où sont les bonzes, on me dit qu'il n'y en a point ou très peu. Le gardien n'est qu'un serviteur payé de ses services sur quelque donation pieuse.
Certains jours, cependant, quelques pagodes s'animent; des femmes s'y réunissent et chantent des prières en rythmant la cadence par des coups frappés sur une tringle de fer, ce qui fait
exactement le bruit qu'on obtient avec une clef sur une paire de pincettes. Ces chants sont un monotone récitatif, digne de cet étrange accompagnement. C'est d'abord à bouche fermée un bourdonnement nasillard pareil à celui d'un frelon qui cherche à se poser, puis les lèvres s'ouvrent brusquement, les voix éclatent et descentent en chevrotant la gamme avec des bêlements de brebis perdue. Le bourdonnement recommence, suivi bientôt des bêlements, et c'est ainsi sans fm.
Pendant quelques soirs, jusqu'à une heure très avancée, le vent nous a apporté des pagodes voisines ce carillon de cuisine et ces accents plaintifs. Malade, plus impressionnable que de coutume, et rêvant dans le mystère de la nuit, je m'en sentais à la longue le cœur profondément remué. Il me semblait que c'était l'âme de ce vieux peuple enfant qui s'exhalait et se révélait à moi; elle disait, dans cette musique obstinée et rudimentaire, son incurable infériorité, son absence de virilité, sa résignation, sa
trivialité sénile, sa facilité d'humeur. Il est content de bien peu et gai dans son humilité, mais il vous donne celte indicible mélancolie qu'inspire la fatalité des races.
Quelques aspects de la ville.
Cinq heures du matin.
Une aube trouble, l'aube d'un pays très humide. De la haute digue qui protège la ville contre le fleuve descend un murmure contmu, un jasement de ruisseau touiours roulant. Les coulis s'alignent sur la crête deux par deux en longues tiles, s'accroupissant, le bambou avec lequel ils portent les fardeaux dressé en l'air, de sorte qu'on les prendrait pour des régiments de lanciers. Ce sont eux, les intarissables bavards, qui font ce bruit au rendez-vous qu'on leur a donné. Hommes et femmes sont pêlemêle. Parmi les premiers, il y a bien des faces
de brutes, taillées à coup de serpe dans le buis, mais très peu ont une expression vraiment mauvaise; un affolement d'étourneau, un rire niais qui demande pardon, quelquefois un air canaille sans profondeur de perversité, voilà ce qu'on lit dessus le plus souvent. Les femmes sont toutes jeunettes avec un cou mince et frêle. Quand elles vont dans les rues à la fiie, se dandinant aux ondulations du bambou qui plie à cbaque pas sous la secousse de la charge, elles ôtent craintivement leur chapeau à chaque Européen qu'elles croisent, et c'est toute une affaire pour remettre cette lari^e machine sur leur tète.
Dix heures.
Quelques chasseurs auxquels la chaleur interdit plus longtemps la campagne rentrent, suivis d'un boy de huit ou dix ans, qui porte le gibier. Des cavahers reviennent de la promenade mati-
sa DE PARIS AU TONKIiN
nale. La chasse et réquitation sont les deux grandes distractions de Hanoï. Des gamins, à la mine effrontée, et qui ont attrapé quelques mots de notre langue, guettent les Français aux portes et s'offrent à les suivre pour aller chercher des pièces abattues ou pour tenir le cheval. On tue, selon la saison, des cailles, des bécassines, des canards, rarement des oies; le gibier à poil n'existe que très loin, dans la montagne, où l'on trouve aussi des faisans et des paons. Les chevaux, proportionnés à la taille des indigènes, sont grands comme des ânes d'Egypte; ce sont de robustes bêtes dans leurs petites proportions, et qui, tout étonnées d'être soignées, deviennent, entre des mains européennes, aussi douces et aussi maniables que les cavaliers bien souvent inexpérimentés qui les montent peuvent le souhaiter.
Les Annamites ne sont pas encore accoutumés à voir dans leurs rues autre chose que des piétons. Ils musent le nez au vent, l'air occupé d'un rêve; le galop du cheval les tire du plus profond
de leur distraction et aussitôt ils se croient perdus. Le bourgeois le plus grave qui se promène une main au cordon de son grand chapeau en abat-jour de lampe et pensif à l'imitation des sages chinois, ses modèles, est pris de peur et perd toute dignité dans la fuite. Chacun se sauve en courant, alors qu'il suffirait d'un pas pour se garer; puis chacun rit de soi-même. Quelques colons ont fait venir de Hong-Kong des djirinkichas, ces petites voitures traînées à bras qu'ont inventées les Japonais, et c'est bien pis avec elles : la foule ne sait plus que devenir quand elle en aperçoit une arriver.
C'est le moment le plus animé de la journée dans les quartiers indigènes. Il y a cohue au marché, presse devant les boutiques, abondance de passants dans les rues. Nos villes d'Europe ignorent ce fourmillement d'une population tout entière au dehors. Regarder passer la foule en quelque endroit du monde que ce soit est un plaisir dont un observateur ne se rassasie point; pour lui, chaque figure, avec la physionomie
particulière que lui ont imprimée les passions, porte écrite dans ses traits une histoire à déchiffrer; ici le plaisir se double de l'étrangeté de la race que les figures racontent en même temps que la vie des individus. Les vieillards ont des visages de vieille pomme tapée, toute ridée et toute flétrie, qu'ils essayent en vain de rendre sérieux : gravité de surface qui cède brusquement sous une impression de frayeur ou sous une envie de rire. Les jeunes gens semblent effrontés, peureux et bons enfants; souvent les amis vont la main dans la main l'un de l'autre ou le bras passé sur l'épaule. Les femmes font de petites vieilles qui gardent toujours quelque chose d'enfantin dans leur mine rusée et naïve à la fois ; les jeunes, qui ont quelque toilette, se mettent aux pieds de grandes et lourdes semelles à la pointe recourbée en bec de sabot, qu'elles traînent avec peine et qui leur donnent une démarche hésitante; elles ont l'œil doux, un air de mouton en dépit de leurs luisants bandeaux de gros cheveux noirs partagés à la gamin sur
DER>'IÈRES NOTES ^^^
le coin du front et de la crânerie du nœud de leur turban.
Peu de gestes et beaucoup de mots dans celte foule; l'Annamite parle sans cesse ; des querelles assez fréquentes, promptes comme la poudre; les femmes vocifèrent sur un ton soutenu, vomissant des flots de paroles incroyablement pressés ; la grande injure du pays est de menacer les ascendants de son adversaire d'outrages impossibles k rendre en français. Plus la fureur est grande, plus haut on remonte dans les aïeux. L'instant d'après, tout estoublié. Ce monde peut avoir des passions vives, à coup sûr il n'en a pas de profondes ; s'il se cache quelque chose de fort et de tragique en lui, sa physionomie n'en dit rien, car la nature qu'elle révèle est tout à fleur de peau.
Cette absence d'énergie fatigue même à la longue. On la retrouve partout qui saute aux yeux : dans les visages, où rien de mâle ne paraît; dans les vêtements de coupes féminines, aux plis pauvres et étriqués ; dans les gestes, où
toujours se sent quelque chose de la crainte installée en permanence au fond de Tâme; dans l'histoire, qui est celle d'un éternel esclavage; dans les mœurs, empreintes d'un humiliant servilismc. Les sentiments qui constituent pour nous la noblesse humaine et qui ont inspiré nos héros sont étrangers à cette foule, et, quand je l'ai trop longtemps observée, je me débarbouille la vue à regarder un de nos officiers qui passe, fièrement campé sur sa selle, la moustache retroussée^ le sabre battant sur la cuisse.
Cinq heures de l'aprcs-midi.
Les marchands commencent à quitter les nattes étalées sur le seuil des boutiques; les marchandises rentrent dans les paniers et dans les boîtes où on les serre; les portes en auvent se rabattent sur les demeures, le bruit s'apaise dans la vie indigène. C'est, au contraire, l'heure où les Français affluent dans la rue des Incrus-
leurs, leur promenade favorite. Les bureaux ferment, les officiers ont expédié leur service, on va prendre l'absinthe chez madame de Bère. Les plus voisins sont à pied, flânant le long des boutiques, donnant un coup d'œil aux broderies qu'ils ont commandées et que l'ouvrier achève, aux incrustations nouvelles qui paraissent aux étalages; les autres arrivent sur leurs petits poneys lancés au galop, qui font bravement tourbillonner le sable de la rue. Quelques officiers ont leurs chevaux de France ou d'Afrique, et ces grandes bêtes énormes, au milieu de ces montures naines, ont l'air de sortir de ce pays dont les habitants prenaient Gulliver sur la paume de leur main.
Des gamins tonkinois se précipitent en se culbutant au-devant des cavaliers, pour leur prendre la bride, et, quand il y a quinze à vingt chevaux tenus par ces pouilleux aux débraillés pittoresques, en désordre dans l'herbe folle qui pousse le long du mur de l'autre côté de la rue, le tableau est amusant.
Bien modeste, le Helder de Hanoï : un loit de paillolte sur des poteaux et des tables de bois blanc. Mais on se retrouve autour, la citadelle échange les nouvelles avec la concession. On commente les nominations récentes ; on éreinte un peu les camarades favorisés, qu'on félicite un moment après quand ils arrivent; on discute les faits de la campagne ; on se redit des épisodes que tout le monde connaît. La ligne se plaint d'être sacrifiée ta la marine, qui trouve qu'elle a cent fois plus de raison de se plaindre ; on joue les consommations aux dominos. Des mendiants s'approchent et tendent la main, des prestidigitateurs et des acrobates opèrent dans la rue, sous les pieds des chevaux surpris, au son d'une musique criarde, entourés d'un cercle bruyant de galopins. Les incrustations qui ont quelque tare et se vendent difficilement en boutiques sont apportées à cette sorte de petite foire par des gaillards qui les colportent de table en table, faisant des prix dont ils sont tout de suite disposés à rabattre les deux tiers.
Madame de Bère est une institution à Hanoï. Elle a sa légende. Elle faisait partie de l'expédition Dupiiis et n'a jamais plus quitté le Tonkin. On vous raconte avec quel courage elle a fait le coup de feu contre les Pavillons noirs, avec quel dévouement elle a soigné les blessés. On s'attend à une façon d'héroïne et on trouve une bonne vieille aux mains débiles et tremblantes, toujours volée et toujours recommençant sa fortune, grâce à la sympathie générale qui l'entoure. Des dix-huit compagnons européens de M. Dupuis, deux sont mort et neuf sont restés au Tonkin, inébranlablement confiants dans leur ancien chef, l'attendant toujours pour recommencer. Quoi qu'on dise de cet homme, on n'en fera pas un homme ordinaire.
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Neuf heures du soir.
La nuit noire, une de ces obscurités opaques que verse un ciel chargé. Des millions de lucioles brillent autour des haies et ondoient au souffle du vent comme les flammèches d'un silencieux incendie. Les quelques lanternes pendues à des poteaux pour indiquer les rues semblent être de leur famille, tant leur lumière est impuissante contre ces ténèbres. Des bandes de petits animaux invisibles trottinent le long du lac et des mares où retentit la voix de basse des grenouilles. La ville muette semble déjà dormir. 11 n'y a plus personne dans les rues. Peut-être, au loin une lanterne qui marche : c'est un Français invité à dîner qui regagne son logis.
Cependant, des cases de la ville indigène, par les planches mal jointes, s'échappent des filets de lumière, des bruits d'instruments qui continuent à travailler, des chuchotements de conversation discrète. On dirait que les Tonkinois ue
sont pas soumis aussi impérieusement que nous au besoin du sommeil. Un ouvrier continue toule la nuit une besogne commencée. Après nos marches en colonne, si fatigantes pour eux qui les faisaient chargés du convoi, les coulis couchés autour de nous se mettaient à bavarder au lieu de dormir. Il fallait nous fâcher pour les faire taire.
Parfois, si vous jetez un regard dans une de ces cases, vous apercevez un spectacle singulier et qui vous inquiétera tout d'abord. Des hommes sont étendus de tout leur long, en tas, sur des planches, comme des cadavres, autour d'une petite lampe, dont la lueur ensanglante leurs figures de reflets rouges au milieu de l'obscurité qui enveloppe le reste de la scène. Ils trempent une aiguille dans la substance liquide, noirâtre, que contient une petite boîte, exposent à la flamme la goutte qui y reste attachée, la pétrissent, la chauffent encore, la repétrissent, et, quand elle est préparée, l'introduisent dans l'étroit fourneau d'une pipe qu'ils-
allument aussi à cette lampe. Ce sont des fumeurs d'opium qui se livrent à la triste passion qui les amaigrit, les abêtit et les tue. Us ne disent rien, ils ne font point de bruit; le mystère des actions honteuses, une sorte de stupeur, pèse dans la salle.
15 mai.
Je vais plus mal. Les médecins m'ont dit : il n'y a plus qu'un remède, partez. Le Tonkin n'a point usurpé la réputation de salubrité qu'on lui a faite, comparé à la Gochinchine. Les soldats vivent des semaines dans la boue et dans l'eau, sans qu'il s'en suive beaucoup de maladies. Pourquoi suis-je du peiit nombre des frappés? 11 a fallu partir.
Je quille Hanoï avec un regret. Dans cette grande ville qui se relève de ses ruines, on sent que quelque chose de considérable commence;
mon regret, c'est de ne pas voir ce que ce quelque chose deviendra. Au départ, officiers, fonctionnaires, colons, me font tous le même adieu : « A Paris, à Paris, nous nous retrouverons sur le boulevard. » Paris! le boulevard! L'air en est comme le breuvage de Gircé : quand il l'a une fois respiré, le Français en reste ensorcelé pour la vie. Et même quand il n'en a pas goûté encore, il en subit déjà le charme; il en a tant entendu parler qu'il brûle de le connaître. Paris est pour lui le cœur et la merveille unique du monde. Peut-être est-ce là la principale des raisons pour lesquelles nos colons ne se fixent jamais au loin sans esprit de retour. Aucun pays ne leur fait oublier l'enchanteur. Beaucoup ne le verront probablement jamais, même une fois rentrés en France; ils se retireront chez eux, en Bretagne ou dans le Roussillon; mais de là, du moins, il leur semble qu'ils l'auront sous la main, à leur portée, et qu'ils ne seront plus en exil.
Pour la dernière fois que je le descends, le
fleuve Rouge est plein de spectacles lugubres. Quelque bande de pirates ou de Pavillons noirs a dû saccager un village dans le haut du fleuve, et, comme il arrive après toutes ces catastrophes, on a jeté les victimes à l'eau pour s'en débarrasser plus vite. Après être restés quelques jours au fond, les cadavres sont revenus à la surface; ils descendent le courant, étendus sur le dos, la peau gonflée, les membres tendus, dans des poses qui singent affreusement la vie. L'un d'eux brandit le bras vers le ciel comme pour en appeler les foudres sur ses assassins, et un corbeau attiré par l'odeur est venu se poser dessus. L'imagination la plus sombre n'a pas inventé de tableau plus sinistre que ce fauconnier de la mort avec son oiseau noir sur le poing.
Les marins de notre chaloupe ont vu ces morts passer à Hanoï la veille, ils les connaissent et ils nous les annoncent :
— Maintenant vous allez en voir un qui a le cou coupé.
Deux bateaux à vapeur appartenant à la maison Roques font le service entre Haï-Phong' et Hong-Kong. Six à sept voyages par mois, les plus rapides en cinquante heures; d'autres fois on s'arrête longuement à Hoï-Haou, dans l'île de Haïnan, et on n'arrive que le sixième jour, ce qui fut notre cas. Le navire devient alors une sorte de chambre de torture d'où s'échappent des cris déchirants. On embarque, en effet, des cochons vivants que le Tonkin expédie maintenant réguhèremcnt en Chine; chaque bête est enfermée dans un panier qui emprisonne ses mouvements; on les empile par rangées les unes par-dessus les autres sur le pont, à la façon des sacs de blé; on ne les délivre et ne leur donne à manger qu'au terme du voyage. Les premiers jours, les cochons grognent avec colère, comme des mystifiés qui trouvent ha plaisanterie mauvaise ; puis, à mesure que la faim les tourmente, le ton change, ils deviennent suppliants, mais d'un suppliant, d'un plaintif, d'un pressant, d'un attendrissant, d'un expressif qu'on n'attendrait
point d'un animal. A quiconque s'arrête devant eux, ces pauvres goinfres, affaissés dans leur graisse, anéantis dans un chagrin stupide, recommencent leur lamentation.
Nous passâmes par la baie d'Allong, en doublant la pointe de la Cac-Ba; on perd quelques heures à prendre ce chemin; il est vrai que le spectacle le vaut bien. Cette merveille naturelle défie toute description. Qu'on essaye d'imaginer que tous les monstres, toutes les apparitions dont les banquises des mers du Nord inquiètent l'esprit des marins ont été poussés au fond du golfe du Tonkin, se sont massés le long de la côte et qu'on navigue au milieu des troupeaux de ces énormes colosses, dont le nombre paraît aussi incalculable que celui des grains de sable au bord de l'Océan. Des milliers et des milliers de rochers de quatre à cinq cents pieds de hauteur surgissent à pic du fond des eaux et des-
sinent des formes si étranges, si rares, que l'imagination leur découvre les ressemblances les plus inattendues ; aux pics pointus, aux ballons arrondis, aux crêtes ébréchées se mêlent des pyramides renversées en équilibre siri' leur pointe, des tours gigantesques, des châteaux démantelés, des profils de Behemoths et de Leviathans à demi émergés, des dômes de cathédrale, des fûts de colonne, des murailles en ruine qui font songer à quelque ville que les Titans auraient habitée. Les parois de marbre étalent de grandes surfaces nues et grises sur l'indestructible dureté desquelles rien n'a pu mordre, mais les sommets sont coiffés de buissons serrés, drus et courts qui ressemblent à une toison verte. La mer, étranglée en étroits couloirs, semble frappée de stupeur à voir tous ces colosses immobiles se regarder dans ses eaux; elle est noire et lèche leurs pieds silencieusement. Un calme de tombeau, un calme de pierre, lourd, écrasant, enveloppe leur solennelle tranquillité. 11 y a peu d'êtres vivants sur ces rocs. On n'y voit point
358 DE PARIS AU TOI^Klîs
d'oiseaux; à peine sur ceux qui sont les plus voisins de la terre, entend-on parfois crier un singe qui joue dans le feuillage.
Le navire allait droit vers le nord ; nous regardions saisis d'élonnement les rocliers succéder sans interruption aux rochers ; puis il tourna vers Test, et le soir nous atteignîmes la mer libre. Quelques colosses qui semblent s'êti'e figés trop tôt, pendant qu'ils essayaient de rejoindre le gros de la troupe, se voient encore un moment bossuant l'horizon de leurs dos monstrueux, puis toute trace de la merveille disparaît. Mais, si nous avions continué notre route vers le nord, nous aurions pu naviguer tout un jour sans en sortir; pendant des centaines de kilomètres, dit-on, jusqu'au cap Paklung, ce sont toujours de nouvelles surprises, des édifices chimériques et de vagues animaux fabuleux.
REFLEXIONS SUR LES AFFAIRES DE l'eXTRÊME ORIENT
La nouvelle de la signature de la convention de Tien-Tsin arriva à Hong-Kong pendant que j'y étais. Elle y trouva tout le monde incrédule. Quelles raisons pressantes avait la Chine de conclure la paix? Aucune. Nous ne la menacions nulle part directement; bien plus, elle occupait encore trois provinces du Tonkin que rien ne l'obligeait à nous abandonner puisque nous n'avions pas su l'enchâsser. M. Patenôtre n'était pas encore arrivé, la mission de M. Fournier
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n'était pas encore connue. A l'invraisemblance des dispositions pacifiques de la Chine s'ajoutait ainsi l'absence supposée d'un diplomate français pour signer. La nouvelle semblait manifestement fausse. On n'y ajouta foi que lorsque les journaux de Shanghaï arrivèrent avec le texte même du traité.
Cette convention deTien-Tsin était une bonne fortune inespérée, j'ajouterai imméritée. Il avait fallu pour la conclure : de notre côté un officier entreprenant, connu et aimé de Li-Hung- Chang, qui tira parti de l'émotion causée par la honteuse déroute des troupes chinoises à Bac- Ninh et des craintes inspirées par les projets menaçants que la presse anglaise de l'extrême orient attribuait à la France; du côté de la Chine, un mandarin éclairé, suffisamment renseigné sur les affaires d'Europe, comprenant que, dans une guerre entre la France et la Chine, la France serait tôt ou tard victorieuse, et désireux d'éviter à son pays les humiliations et les malheurs d'une pareille aventure. Mais ce
AFFAIllES DE L'EXTRÊME ORIENT 361
mandarin n'est pas toute la Chine ; au moment même où Li-Hung-Ghang négociait avec le commandant Fouinier, le parti hostile aux étrangers essayait, dansleTsong-li-Yamen, défaire échouer les négociations; pendant tout un jour on put croire qu'il y parviendrait. Après la signature de la convention, ce parti, ferme dans son altitude, travailla à la faire rompre. Il possédait un argument puissant, auquel Li-Hung-Ghang n'avait à opposer que des raisons peu compréhensibles pour des Chinois qui regardent les Européens comme un ramassis de barbares révoltés. — Nous occupons toujoui's trois provinces du Tonkin, disait le parti de la guerre, pourquoi les abandonner de nous-mêmes ? Si les Français s'en emparent malgré nous, il sera bien temps alors de les leur céder; jusque-là il y aurait trahison à ne pas nous y maintenir. Get argument si logique finit par rallier la majorité. Et il gardera toute sa valeur tant que nous n'aurons pas occupé entièremeat le Tonkin. La convention de Tien-Tsin a été violée parce que,
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en laissant Lang-Son aux mains des Chinois, nous leur avions laissé la tentation de le conserver ; et elle ne redeviendra un traité sérieux et respecté que le jour où nous leur aurons ôté celte tentation en les expulsant de cette ville et des autres places tonkinoises qu'ils possèdent encore. Formose ne sera un gage important que lorsque les Chinois n'en auront pas un autre à nous opposer. Pour le moment nous offrons de rendre Formose en échange des trois provinces tonkinoises. Si la cour de Pékin préfère les trois provinces tonkinoises à Formose — et c'est, en effet, le cas — elle aa point de raison pour accepter réchange, elle ne traitera point. Mais le Tonkin une fois entièrement occupé, si nous offrons à la Chine de lui rendre Formose à condition qu'elle reconnaîtra la situation créée par la force de nos armées, la cour de Pékin obtiendra une restitution effective en abandonnant des droits devenus purement platoniques. Elle aura intérêt à traiter, elle traitera.
Ai'FAIRtS DE L'EXTRÈMK ORIEM 363
Je m'arrête; mon livre n'est pas un livre de discussion. Il est ennuyeux d'imprimer sur des sujets auxquelles événements peuvent ôter tout intérêt avant même que le volume soit mis en vente. Supposons que nos difficultés avec la Chine sont terminées, que la paix règne dans l'extrême orient, que nous gouvernons tranquillement le Tonkin. Et qu'on me permette d'exposer quelques vues sur ce que nous avons à faire dans cette partie du monde. Ce n'est pas que j'attende le moindre effet de ce que j'écrirai; mais le premier plaisir des apôtres est de confesser leur foi, le plaisir de convertir ne vient qu'en second.
Tout d'abord je voudrais qu'on installât à Pékin une école dans le genre de nos écoles de Rome et d'Athènes. L'État entretiendrait dans cette ville célèbre, aussi luxueusement que possible, sept ou huit savants dont l'unique emploi serait d'étudier la civilisation chinoise et de nous en faire connaître les résultats et les monuments. Nos politiques y gagneraient des do-
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cumenls certains sur le peuple le plus nombreux de la terre dont nous sommes désormais les voisins; nos philosophes en profiteraient encore davantage. Cet inslitution, en eiïet, ne pourrait manquer de faire faire de grands progrès à la connaissance de l'esprit humain; la société chinoise s'est développée dans une parfaite indépendance, elle a fait la plupart des expériences qu'ont faites les sociétés occidentales et beaucoup d'autres encore dont l'étude fournirait certainement à l'Europe des notions nouvelles sur l'homme.
En attendant les travaux de notre école de Pékin, je voudrais qu'on rédigeât un petit manuel de ce que nous savons dès maintenant de la Chine. Quelques maximes dans le genre des suivantes rendraient impossibles bien des bévues si nos fonctionnaires et nos hommes politiques consentaient à s'en pénétrer.
La Chine ne ressemble point à l'Europe.
Les Chinois sont plus fiers d'être Chinois que nous ne le sommes d'être Fiançais. Ils ne se
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considèrent pas seulement, à l'exemple de tant d'autres nations, comme le premier peuple du monde, ils se considèrent comme le seul digne de ce nom. Notre avis n'est pas pour eux l'avis d'un supérieur, ainsi que notre vanité est disposé à l'imaginer; il est exactement le contraire. Il n'a des chances d'être écouté que s'il est appuyé par la crainte de notre force.
Les Chinois ne conçoivent point ce qu'est l'Europe; ils nous jugent sur les faits qu'ils ont immédiatement sous les yeux. Une concession qui peut être considérée comme une faiblesse, va contre son but en les rendant moins pressés de conclure. D'autre pnrt, les fonctionnaires chinois sont le produit d'une série d'examens; ils ont l'infatuation propres aux hommes de tous les pays qui arrivent par les concours, ils sont vains, sufllsanls, superbes, faciles à blesser. Il résulte de ces deux observations, que lorsqu'on traite avec eux, il faut être très ferme avec le gouvernement, et très poli, très câlin s'il est possible, avec ses représentanls.
L'orgueil chinois est justifié par beaucoup de bonnes raisons tirées des mœurs de l'empire et de sa situation intérieure. Il ne s'affaiblira point à notre contact; les mandarins sachant une langue européenne et qui ont visité l'Europe ne reconnaissent nullement notre supériorité. r4omment le peuple la sentirait-il?
(( Plus j'apprendrai la civilisation moderne, plus ma passion pour nos vieilles institutions augmentera, car elles seules réalisent ce qu'elles promettent : la paix et l'égalité. )^ Ainsi s'exprime le colonel Tcheng-Ki-Tong qui écrit le français avec beaucoup d'esprit. L'idéal des Chinois est dans le passé ; la sagesse pour eux consiste à ne rien innover, à imiter aussi fidèlement que possible les ancêtres. Le code encore aujourd'hui en usage dans l'empire a été promulgué en l'an 253 avant J.-G. Notre conception du progrès, entendu comme une marche continue en avant à travers d'incessantes modifications leur fait horreur. Les raisons par lesquelles nous l'expliquons et qui nous paraissent
triomphantes leur semblent autant d'iniquités.
Les Chinois se sont appliqués à limiter la production aux besoins de la consommation et à conserver au travail le caractère domestique. Ils répugnent profondément à la grande industrie qui a engendré le prolétariat en Europe. Aussi les théories de développement industriel à outrance, de production pour l'exportation dont nos spéculateurs essaient de les éblouir, ou leur sont inintelligibles, ou leur paraissent folles. L'idée d'un grand commerce extérieur serait une hérésie dans leurs principes économiques. Quand nos diplomates insistent sur les avantages que la Chine pourrait retirer de relations actives avec les autres puissances, leurs arguments sont plus propres à repousser qu'à attirer les hommes d'État chinois.
L'éducation en Europe est essentiellement intellectuelle, elle vise à l'émancipation de l'individu. L'éducation en Cliine est essentiellement morale, elle enseigne à l'individu à vivre raisonnablement dans une parfaite soumission à
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l'autorilé fjiiniliale. Cette morale est toute pratique, elle considère « le moyen terme comme l'indice du meilleur ». Elle fait de la paix le principal élément du bonheur et l'offre aux hommes comme la récompense de la vertu icibas. Plusieurs milliers d'années de cette éducation ont donné à la Chine une aversion invincible et un mépris profond pour les choses de la guerre. Pour qu'elle devînt une nation militaire, il lui faudrait renier toules ses doctrines et changer d'ame, c'est-à-dire l'impossible.
Le sentiment de l'honneur est né en Europe de la nécessité où l'homme féodal, n'ayant à compter que sur soi, se trouvait de se Aiire respecter à tout prix so'js peine de périr. Dans le régime familial chinois, l'individu, toujours dépendant des siens, n'ayant point passé par cette épreuve, n'a point acquis ce genre d'orgueil. Dans l'infortune, le Chinois se fait petit; dans la prospérité, il est insolent. L'homme d'Élat le plus distingué est capable de beaucoup de fourberies et de beaucoup de bassesses pour sauver
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sa tête, quitte à reprendre beaucoup demorpie quand l'orage est passé.
Il n'y a pas de gouvernement chinois au sens européen que nous donnons cà ce mot. La cour vit du revenu des mines et de l'argent qu'elle extorque aux mandarins pour leur faire payer leur emploi. Deux minorités successives ont affaibli son autorité. Chaque province est un royaume presque indépendant avec son budget particulier et son armée particulière. Les fonctionnaires les plus importants se partagent sur l'attitude à prendre vis-à-vis des étrangers; les vieux Chinois, dont le plus connu est le prince Tchoun, père de l'empereur actuel, ont le fanatisme de leur civilisation et repoussent toute compromission avec les barbares. Les autres cà la tête desquels est Li-Hung-Chang sont moins aveugles sans être moins Chinois. Ils se rendent compte de la force de l'Europe et voudraient au moins lui emprunler les moyens de se défendre contre elle. L'impératrice plane, divinité mystérieuse, au-dessus do ces deux partis sans qu'on
puisse dire de quel côté la porte plus spécialement son instinct. Tantôt elle cède à l'un, tantôt à Tautre, ce qui explique qu'à deux jours de distance h Gazette de Pékin publie des décrets qui se contredisent. Aucun étranger n'a jamais vu cette femme qui vit cachée au fond de son palais : on dit qu'elle ne donne audience à ses ministres eux-mêmes que cachée derrière un rideau. C'est une ancienne concubine de l'empereur Si-Yen-Fan, qui passe pour être extrêmement ambitieuse; on l'accuse d'avoir, pour garder la régence, fait tuer le jeune empereur son fils au moment où il atteignait sa majorité. Je pourrais continuer ces maximes. En voilà assez, je crois, pour démontrer l'utililé du travail que je réclame. Le premier soin d'un politique est de connaître ses adversaires.
Notre domination au Tonkin aura à compter avec trois éléments : V le peuple, une masse
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compacte, laborieuse et patiente, de douze à quinze millions d'habitants, qui est bien la race la plus humble, la plus résignée, la plus dépourvue de qualités guerrières, la plus facilement gouvernable qui soit au monde, un peuple qui a la débilité de l'enfant et celle du vieillard à la fois et qui, si l'on refuse à croire à ses sympathies pour nous, assiste, du moins, on en conviendra, avec une singulière indifférence à son changement de maîtres; 2" les lettrés qui étaient les vrais maîtres de ce peuple avant notre arrivée, que nous avons dépossédés de ce privilège, qui sont par conséquent les seules victimes de notre domination, que nous menaçons dans leur existence même par l'exemple de la Gochinchine, où nous nous sommes complètement débarrassés d'eux, et qui ont loutes les raisons possibles pour nous détester cordialement; 3° la Chine, mère de la civilisation annamite, dont l'influence morale restera toujours grande parce que c'est elle que, depuis des siècles, l'Annam est accoutumé à prendre pour exemple, et qui.
profondément troublée dans se? traditions et ses habitudes par notre voisinage, aura une inclination naturelle «à encourager par dessous main les complots qui se fomenteront contre nous.
Donc un élément neutre, plutôt sympathique, et deux éléments plus ou moins ouvertement hostiles. Pour que le gouvernement soit facile et peu coûteux, il nous faudra nous appliquer à ôter au premier tout motif d'écouter les excitations des deux autres.
Sur la Chine nous n'aurons jamais qu'une action indirecte, .l'ai expliqué que c'était son prestige même que le gouvernement chinois défendait contre nous au Tonkin. L'aversion pour notre voisinage, qui l'a décidé à entrer en campagne, lui fera souhaiter notre départ alors même que notre établissement sera définitif. Il ne se résignera jamais complètement, et son mauvais vouloir sera comme un mal endémique pour notre colonie. Il dépendra de nos représentants à Pékin d'obtenir par leur habileté de bons choix de fonctionnaires dans les provinces
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frontières. Il nous faudrait avoir à la tète du Kouang-Tong, du Kouang-Si et du Yunnan des hommes de l'école de Li-Hung-Chang qui, sans professer un enthousiasme démesuré pour les Occidentaux, cherchent à vivre au meilleur prix possible en bon accord avec eux.
Sur les lettrés annamites nous avons pouvoir immédiat; ils sont entre nos mains. Nous pouvons ou les supprimer radicalement ou les réduire à nous servir avec les apparences de la fidélité. Leur existence est un mal; la question est de savoir si leur suppression n'en serait pas un pire. Etant donné qu'il s'agit pour nous de ne point mécontenter et de ne point troubler dans sa vie ce peuple si humble, si doux et si facile, que vaut-il mieux de les garder ou de les détruire? Pour moi, j'ai rapporté de mon passage dans le pays la conviction qu'il sera beaucoup moins dangereux de les garder.
Quand on parcourt le Tonkin, on est émerveillé du nombre extraordinaire des villages, de l'étendue de beaucoup d'entre eux, de la sura-
bondance de la population. Cette masse de douze à quinze millions d'habitants est fort imposante rien que par son nombre. Elle supposerait une légion de fonctionnaires de tous genres pour l'administrer. Celte légion, où la prendre ? La Gochinchine ne lâchera qu'avec peine les bons sujets qu'elle peut posséder. Puis, est-ce avec le surplus d'une colonie de quinze cent mille âmes que l'on constituera les cadres d'une colonie nouvelle qui en compte dix fois plus? D'autre part, ce serait folie que de les improviser avec des nouveaux venus de France. Ce monde annamite est si différent du nôtre! Il est si difficile, avec la meilleure volonté du monde, de le comprendre !
Un moyen de connaître un peuple est d'étudier ses idées religieuses et philosophiques; en l'état actuel, une pareille étude est impossible, non seulement pour l'Annam, mais pour tout l'extrême orient. De bons travaux de détail ont été publiés par les sinologues; quant à un résumé donnant des notions claires et certaines sur les
croyances de celte énorme partie de l'humanité qui couvre le globe du Nippon à Malacca, on n'y saurait songer de longtemps, car le terrain est trop insuffisamment reconnu. La plupart des résidents européens tranchent la question en disant le plus sérieusement du monde que des gens qui se ruinent en pagodes et chez qui la famille est fondée sur la croyance à la survivance de l'âme n'ont point de religion du tout. C'est une opinion commode qui n'est pas de nature à troubler les digestions; mais ce qui convient à un particulier, dont, après tout, ce n'est pas l'affaire, ne saurait contenter un politique.
Un autre moyen de connaître un peuple est d'étudier son droit, dépôt de ses coutumes et de ses façons d'être. En ce qui concerne l'Annam, cette étude n'est pas beaucoup plus abordable pour les Européens que celle des idées religieuses. Il existe bien deux traductions françaises du code annamite et des traductions anglaises du code chinois, dont le premier n'est qu'une copie, mais ces codes sont presque entièrement
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consacrés an droit criminel ; le droit civil, confondu avec la morale, est resté indistinct dans les livres sacrés ; les prescriptions n'en sont nulle part écrites en formules pratiques; l'expérience ne peut s'en acquérir que par une connaissance intime de la vie annamite qu'il est à peu près impossible à un Européen d'acquérir avec l'existence éloignée du monde indigène qu'il est naturellement porté à s'arranger dans le pays.
Notre droit a pour principe fondamental le respect et la protection de l'individu considéré comme un être libre et égal aux autres membres de la société; le droit annamite a pour base le respect et la protection de l'autorité familiale devant laquelle tout s'efface. Delà une différence radicale qui va se répétant en divergences infinies dans la manière d'envisager toutes les questions sociales. Une autredifférence,presqueaussi profonde, provient de la polygamie, et s'ajoute à la première. Les usages relatifs au mariage, aux adoptions, aux successions sont absolument étrano-ers à nos idées. Gbaruera-t-on des Fran-
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rais de les appliquer? Mais, si les Annamiles n'ont pas le crâne fait comme nous, il fluit bien se convaincre que la réciproque est vraie, et que nous n'avons pas le crâne fait comme eux, c'està-dire qu'il nous est exlrêmement difficile de nous placer à leur point de vue et de ne pas trouver niaises ou injustes quantité de choses qui leur paraissent fort respectables. On ne fait bien respecter que ce qu'on respecte soi-même; même en supposant que, par impossible, on constitue un personnel les connaissant suffisamment, des Français seront toujours de mauvais, gardiens pour des coutumes annamites.
On a essayé de l'administration directe en Cochinchine. On a commencé par ôter la justice civile aux mandarins pour la confier à des administrateurs européens. Puis ces administrateurs appliquant très mal les coutumes annamites, on a projeté d'imposer aux indigènes un code civil spécial que des légistes européens constitueront de toutes pièces et que les juges européens pourront apprendre. Nous avons précipité la société
indigène dans un complet désordre parce que, après lui avoir donné des juges qui ne connaissaient pas ses lois, nous avons été conduits à lui donner des lois qu'elle ne connaît pas elle-même. Renouveler cette pitoyable expérience au Tonkin, ce serait en bouleverser la population et courir de gaieté de cœur au devant des difficultés. Si nous voulons l'éviter, les mandarins nous sont indispensables.
Nous trouvons au Tonkin une société aussi fortement organisée que la nôtre, avec la commune plus indépendante qu'en France à la base, et des cantons, des arrondissements, des préfectures, la séparation des pouvoirs et de grands services publics. En théorie, cette organisation vaut mieux que tout autre, puisqu'elle est sortie du développement naturel de la civilisation locale. Dans la pratique la corruption des fonctionnaires en a, comme en Chine, faussé tous les rouages. Conservons l'organisation et réformons les fonctionnaires.
La corruption légendaire des mandarins tient
plus à la situation qui leur est faite qu'à une perversité foncière de la classe des lettrés. Pour le moment, elle est en quelque sorte obligatoire. La loi chinoise, copiée par les Annamites, s'est faite une idée trop haute de la sagesse humaine; elle suppose qu'un homme instruit chargé d'administrer ses concitoyens est suffisamment payé de ses peines par le plaisir de faire régner la justice; les appointements des mandarins les plus élevés ne dépassent guère ceux du boy auquel un Européen fait cirer ses bottes. Qu'arrivet-il? Ayant dépensé en partie ou en totalité leur fortune pour achever leurs études, les mandarins pressurent le peuple, d'abord pour vivre conformément à leur rang,ensuite pour se refaire un bien et se mettre à l'abri du besoin en cas de disgrâce. La première réforme à faire est de leur attribuer des appointements convenables. Une fois l'excuse pour prévariquer supprimée, on punira impitoyablement les prévaricateurs. Quelques exemples sévères établiront promptement d'autres mœurs. Les mandarins continueront
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leurs fondions^ n'ayant du pouvoir que la partie qui pèse au peuple; tandis que nous, recours suprême du peuple contre eux, juges en dernier ressort des griefs des administrés contre les administrateurs, nous en aurons le Leau côté, nous garantirons la sécurité et ]a justice.
Il ne sera pas plus difficile d'avoir raison de leur hostilité. Jusqu'à l'heure actuelle nous avons tellement manqué de vues et de décision que nous n'avons pas su créer parmi eux un parti français, nous avons toujours délaissé ceux qui se sont compromis avec nous. Placés entre une cour d'où dépend leur avancement et des étrangers qui ne reconnaissent point leurs services, ils restent attachés à la cour; le moindre espoir aurait attiré plus d'un ambitieux de notre côté, nous n'avons jamais essayé de le faire naître. Nous enveloppons dans un égal mépris tout ce qui est indigène comme s'il ne valait pas la peine de distinguer ce qui est utile et ce qui est dangereux. Ces hommes ont des passions et des intérêtsparlesquelslaplus vulgaire habileté veut
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qu'on essaie de les prendre et de se les attacher. On a déjà manqué plusieurs fois l'occasion d'en détacher quelques-uns. Pour ceux qui nous resteront contraires, nous devons être sans pitié, car il importe que nous établissions parmi eux et au plus vite cette conviction qu'il est désormais impossible à un mandarin d'être notre adversaire et de rester en place. Il y a deux choses dans la fonction de mandarin, il y a le grade qui s'obtient à Tcxamen, et il y a l'emploi qui est conféré par le roi. Un lettré liit-il sorti le premier de tous les concours n'a qu'un grade purement honoraire tant qu'il n'est pas pourvu d'une place; sa fortune dépend donc entièrement du souverain. Il faut que ce souverain devienne notre créature; qu'il soit entre nos mains un instrument docile et que les mandarins, qui dépendent de lui, dépendent désormais en dernier ressort de nous dont il dépendra lui-même. Nous avons aujourd'hui une garnison à Hué; il faut que notre résident y soit d'une manière effective le premier ministre. Du jour où nous
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avons été les maîtres d'agir, les deux régents Nguyen-van-Thuong et Ton-ïach-Tuyet qui ont trahi à plusieurs reprises leurs engagements envers nous n'auraient pas dû rester vingtquatre heures de plus dans la capitale. Que l'on sache d'avance par tout l'ernpire que quiconque n'est point avec nous, grand ou petit, sera immédiatement brisé, et en aucun pays du monde il ne sera plus facile de gouverner paisible ment.