‹ De Paris au TonkinChapitre 8 sur 9 · IN · texte numérisé non relu

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longtemps ainsi. A la fin, nous découvrîmes un tas de formes rondes ramassées sur le bord comme un troupeau de gigantesques tortues. C'étaient les couvertures en bambou des sampans d'un yillage de pêcheurs. Les chiens se mirent à aboyer avec fureur; alors notre pilote appela au secours, mais il n'y aurait eu que des m.orts dans les embarcations qu'elles ne seraient pas restées plus tranquilles. Le pilote sauta à l'eau en hurlant des injures, il alla de sampan en sampan secouer les dormeurs. Quand il entrait par l'avant, je voyais, du milieu du fleuve où j'étais resté, les hommes filer prestement par derrière et les femmes accueillaient l'importun déçu par des rires moqueurs. Il donnait des chasses à travers la flottille et finissait toujours par attraper un fuyard. Sitôt que celui-ci se voyait pris, il cessait de courir et rie résistait point, il venait docilement à la barque où le pilote rangeait ses prisonniers. La crainte de toute autorité est telle chez les Annamites, qu'il suffit d'un boy de dix ans pour réquisitionner

de vigoureux coulis sur une route; tant qu'il espère échapper par la fuite, Thomme court; dès qu'il a senti la main de l'enfant s'abattre sur lui, il s'arrête avec résignation et se laisse conduire et battre par un morveux qu'il enlèverait entre ses deux doigts.

Le quartier-maître fit mettre à l'eau les auxiliaires ainsi racolés. Le matelot silencieux leur donna l'exemple ; il ôta ses vêtements et se jeta à la rivière, plongea joyeusement une ou deux fois comme un être qui retrouve son élément préféré, toussa, éternua, et vint diriger la manœuvre. Les pêcheurs passèrent de gros bambous sous l'arrière de la quille et poussèrent lentement le bateau à la force des leviers. Quand on le sentit fioller enfin de nouveau, tout le monde poussa un cri de joie, auquel les indigèn(3S s'associèrent avec des piaulements d'enfant qui s'amuse.

Nous n'étions pas en marche depuis une heure que je fus de nouveau éveillé ; le bateau, comme un monstre frappé à mort, dérivait sans

force, gagné par le courant. La lune avait descendu; elle était maintenant sur l'horizon, pareille à l'ouverture ronde d'une urne, d'où s'épanchait le fleuve toujours luisant des mêmes reflets d'or pâle.

Cette lois, c'était le quartier-maître qui se frottait les mains et le mécanicien qui était en colère. Le matelot, impartial comme un Terme, était toujours entre les deux, regardant dans le vide.

— Cet imbécile est incapable de conduire une machine, me dit le premier en me" montrant son ennemi; il y a encore quelque chose de cassé.

Trois fois on éteignit les feux et trois fois on les ralluma, le mécanicien croyant avoir trouvé la cause de l'arrêt et s'étant trompé. Découragé, il proposa d'attendre le jour ; nous mouillâmes à une demi-heure de Sontay. Le lendemain matin, il découvrit et répara l'avarie.

Sontay se repeuple lentement; sa physionomie n'avait pas beaucoup changé depuis deux mois que nous l'avions visité, sauf que la végétation, maintenant luxuriante, avait caché, sous ses festons verts, les ruines que nous avions vues encore dans leur première horreur. Le colonel Dulieu, commandant supérieur, avait fait percer de larges rues et nettoyer la ville, mais les habitants ne revenaient point; peut-être Sontay, occupé depuis dix ou douze ans par les Pavillons noirs, était-il depuis longtemps abandonné par les Tonkinois et les cases vides sont-elles sans propriétaires véritables. Le colonel nous fit part d'une observation curieuse : d'innombrables corbeaux perchent ordinairement dans les arbres de la citadelle et des pagodes; depuis le passage des deux brigades, ils avaient disparu, d'où l'on concluait qu'ils avaient suivi l'armée dans l'espoir de se repaître de cadavres.

Au delà de Sontay, le mécanicien eut encore lieu de se réjouir aux dépens de son camarade; et le quartier-maître eut encore occasion de

prendre sa revanche. Cinq fois nous échouâmes. Quand l'avant du hateau était peu enfoncé dans le sable, les hommes dansaient sur l'arrière pour l'en dégager. Il y avait je ne sais quoi de macabre, de comique et de poignant h la fois à voir ces pauvre diables en détresse, irrités de tant d'accidents, simuler des gestes qui sont le propre de la joie et du plaisir. Le soir, le quartier-maître, intimidé, s'arrêta et nous passâmes la nuit, mouillés près du bord.

Le lendemain nous trouvâmes à l'ancre, à l'embouchure de la rivière Claire, ta Hache et le Yatagan, qui n'avaient pu remonter plus loin. La rivière ne ment point à son nom. C'était la première eau bleue et limpide que nous découvrions au Tonkin. Elle descend des montagnes à travers de grands rochers sur un lit de cailloux très resserré et très profond. Elle nourrit des poissons célèbres parmi les indigènes et dont on ne retrouve l'espèce que dans les rivières de Chine, ce qui leur a fait croire à l'existence d'une communication souterraine entre leur

pays et le Céleste Empire. Nos équipages ne peuvent en ce moment vérifier cette réputation culinaire. — C'est la saison où le poisson est retourné en Chine, on n'en prend plus, disaient les pêcheurs.

Cette eau claire, si séduisante à l'œil qui la compare aux flots troubles du fleuve Rouge, n'est pourtant point bonne à. boire. Elle donne des boutons, ce qu'on attribue, un peu légèrement sans doute, à ce fait qu'elle passerait sur des gisements de mercure.

Des radeaux de toutes sortes attendaient derrière les canonnières que l'expédition de Hong- Iloa lut terminée pour descendre à travers le pays pacifié. C'est merveille de voir combien la vie est intense ici; sous les apparences de mort de la guerre, elle fermente comme la sève prête à rompre l'écorce au premier rayon de soleil. Depuis deux jours, le fleuve, désert jusque-là au-dessus de Sontay, s'est couvert d'embarcations qui surgissent de partout. Les radeaux de la rivière Claire descendent dans le bas pays avec

des pièces de bois de charpente de toute beauté, des madriers qui ont vingt mètres de long, des bambous, des rotins aussi longs, aussi souples et plus résistants que des cordes, des feuilles d'un certain palmier avec lesquelles on fait des toitures, des chapeaux, des manteaux grossiers. Pour tous ces articles qui lui sont de première nécessité, le Delta est tdbutaire de la montagne, il ne saurait se passer d'elle; et c'est là une des raisons de regarder comme un projet inconciliable avec la réalité l'occupation restreinte qui sépare deux régions que le besoin a de tout temps réunies.

Yers midi, nous atteignîmes le confluent du fleuve Rouge et de la rivière Noire, où une quinzaine de chaloupes et de canonnières étaient réunies. De là on aperçoit le mirador de Ilong- Hoa, une tour de brique rouge au milieu d'arbres verLs sur la berge gauche profondément entaillée du fleuve. Nous avions mis cinquante et une heures pour faire environ cinquante kilomètres ; par nos misères on peut juger des fatigues par-

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ticulières de cette expédition. Pour Bac-Ninh, c'était la difficulté des transports par terre ; pour Hong-Hoa !a difficulté des transports par eau. Il est vrai qu'avril est la fin extrême de la saison sèche, le mois de l'année où le fleuve est le plus bas.

Les Chinois doivent être des mathématiciens fort distingués. Avant une affaire, il semble qu'ils fassent le calcul des chances qu'ils ont pour eux; si les chances contraires l'emportent, ils se retirent sans vergogne. Le patriotisme ne les influence pas; le point d'honneur, qui suffit à donner du courage à des mercenaires, leur est inconnu. Léonidas n'aurait jamais recruté trois cents hommes sur les bords du Yang-Tse. Les défenseurs de Hong-Hoa, jugeant d'avance la partie perdue, avaient évacué la place à la première nouvelle du départ de notre armée de Hanoï. D'après le plan du général en chef, le

général de Négrier devait, attaquer de front, tandis que le général Brièrc de llsle, traversant la rivière Noire à dix kilomètres au-dessus de son embouchure devait exécuter un mouvement tournant. Le 11, deux batteries canonnèrent la place qui ne répondit point; le 12, le général de Négrier y pénétra sans tirer un coup de fusil. Luh-Yinb-Phuoc avait fui avec ses Pavillons noirs du côté de Lao-Kaï, tandis que le prince Hoang- Ké-Yinh regagnait le Than-Hoa avec ses bandes annamites. Du haut du mirador on aperçut, disparaissant dans les villages de La rive gauche, une poignée d'incendiaires qui avaient brûlé la ville avant de se sauver.

La citadelle de Hong-Hoa est presque aussi grande que celle de Sontay, mais elle n'est point bastionnée, et la ville est très petite : deux pâtés de maisons à la chinoise, brique et tuile, et de misérables paillottes dispersées au miheu des jardins d'une végétation luxuriante, le tout pouvant contenir 2 à 3000 habitants. Bien des villages du Delta ont une autre impor-

tance. Les montagnes bariolées, tantôt noires sous un manteau de sombres forêts et tantôt rousses sous une toison d'herbes hautes de six pieds, commencent tout près. Le site mouvementé délasse de l'éternelle plaine qui s'étend de là jusqu'à la mer^

18 avril.

Pas plus qu'après la prise de Bac-Ninh, on n'a essayé de pousser plus loin après la prise de Hong-IIoa. La saison des pluies va arriver, et c'en sera fait des opérations militaires pour quelques mois. Et je n'ai pas plus de confiance aujourd'hui qu'il y a un mois dans le système

1. Je ne veux point laisser passer ces notes sur l'occupalion de Hong-Hoa sans y ajouter mes remerciements à l'adresse du colonel Guerrier, le chef d'état-major du général Millot. Je l'avais connu en Khroumirie et je fus heureux de le retrouver au Tonkin. Sans la bienveillance affectueuse qu'il m'a témoignée pendant toute la campagne, il m'aurait été impossible, malade et ne pouvant tenir à cheval, d'aller à Hong-Hoa.

qui consiste à ne point sortir du Delta. J'écris au Temps :

« Cette trêve imposée par la nature est-elle le prélude de la pacification définitive? Je ne veux pas me mêler d'être prophète ; cependant je ne saurais m'empêcher de dire que je le souhaite plus que je ne l'espère. Certes, il peut arriver que la cour de Hué se résigne enfin franchement à notre domination, que la Chine renonce à des prétentions qu'elle ne peut soutenir, que les Pavillons noirs se dispersent pour chercher des moyens d'existence plus honorables que le brigandage. Nous nous sommes chargés de la sécurité au Tonkin; or, dans certains cas qui pourront fort bien se présenter, l'état actuel de notre occupation ne nous permet pas de l'assurer sans nouvelles expéditions. Supposez que la cour de Hué ne se résigne point et continue à intriguer contre nous; que, par exemple, elle fasse, ou tout au moins laisse massacrer les chrétiens du Thanh-Hoa parce qu'ils sont suspects de sympathie pour nous. Supporterons-nous ces mas-

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sacres à quelques lieues de nos garnisons? Non. Supposez que les Chinois s'établissent fortement à Lang-Son ou à Gao-Bang et rendent inabordables les districts miniers où plusieurs de nos compatriotes se disposent à aller en exploration. Tolèrerons-nous longtemps qu'ils nous privent et d'une des richesses les plus certaines du Tonkin et d'une des sources de revenu les plus productives du futur budget colonial? Non. Supposez que les Pavillons noirs se retranchent sur le fleuve Rouge, entre Hong-Hoa et Lao-Kaï, qu'ils construisent dans cette région un nouveau Sonlay, que, comme par le passé, ils ruinent le commerce indigène avec le Yunnanpar des droits de douane oppressifs et qu'ils ferment complètement la route au commerce européen. Nous laisserons-nous priver du plus brillant avantage de la possession du Tonkin, celui ([ui excite d'une façon toute particulière la jalousie des Anglais, l'accès aux provinces occidentales de la Chine? Non encore.

» De sorte que, si l'on me demandait si l'ex-

pédition du Tonkin est terminée, je serais embarrassé pour répondre.

» Ah! dirais-je, si nous avions fait le nécessaire pour rendre de tels événements impossibles, si nous occupions Lang-Son, Thaï-Nguyen, Tuyen-Quan et Lao-Kaï, si nous avions mis un résident auprès de chaque gouverneur de province pour surveiller sa conduite, si nous étions établis à Hué assez fortement pour obliger la cour à la droiture et à l'application loyale des traités, oui, la campagne serait terminée, car nous aurions supprimé toutes les causes qui peuvent amener des opérations nouvelles. Mais ces causes subsistent; nous interrompons la campagne sans avoir expulsé complètement les Chinois du territoire tonkinois, sans avoir poursuivi les Pavillons noirs jusqu'au Yunnan, sans avoir mis dans notre main et rendu impuissante la cour d'Annam. Les événements que j'énumérais plus haut peuvent donc se produire. Se produiront-ils? Ne se produiront-ils pas? Le hasard en décidera dans l'avenir. Nous n'avons

pas tiré tout le fruit de nos victoires qui nous permettaient de faire ce que nous voulions dans 1-e pays, nous avons laisse une part à l'inconnu alors que rien ne nous y obligeait; nous avons agi en joueurs qui s'en remettent à la fortune pour un gain qu'un peu de labeur leur aurait donné. Si la fortune nous est contraire, si nous perdons, il nous faudra payer. C'est-à-dire recommencer les opérations de guerre au mois d'octobre prochaine »

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