Des Esprits forts », vers la fin
.1. Amst., 1713, 8". Martin était pasteur à Utrecht. Il a fait une révision de la Bible iVOlioetan (l()!)f)-1707) qui est restée en usage dans les éfj,lises françaises jusqu'au xi.V siècle. Celte version eonsciencieuse et barbare ne fut pas entièrement suj)plantée par la révision (.VO.slenxtld (1711).
4. C. 11. L'auleui- d'une critique des « Entretiens » parue dans les \niivellex (le la rcpiibliqae des leltrex foet. l(i!)!), p. liSd) conteste simjilemenl la mécanique de l'ontenelle.
« Vous demandez peut-être si nous sommes les seuls dans l'Univers que « Dieu ait si bien traites ? S'il n'y a point dans la lune ou d'autres hommes « ou d'autres créatures que Dieu ait aussi iavorisés ? ^'aine curiosité, frivole « demande ! La terre, Luciie, est habitée, nous l'habitons et nous savons « que nous l'habitons. — \'ous avez obsernc la lune, vous avez reconnu ses « taches, ses abîmes... tous les astronomes n'ont pas été plus loin. Imaginez « de nouveau.x instruments, obseri>cz-\a avec plus d'exactitude : voyez-vous « qu'elle soit peuplée, et de quels animaux ? ressemblent-ils aux iiommes '? « Sont-ce des hommes? Laissez-moi voir après vous; et si nuiis sommes « convaincus l'un et l'autre que des hommes habitent la lune, examinons « alors s'ils sont chrétiens, et si Dieu a i)artagé ses laveurs entre eux et « nous (1). »
Ce n'est donc j)as cette petite infraction à la .sévère méthode des savants qui est redoutaljle, c'est la méthode elle-même, appliquée rigoureusement : ne rien avancer qui ne soit démontré, prouvé par le raisonnement ou constaté par l'expérience.
(>'est aussi l'immense orgueil dont les premières découvertes scientifiques (2) remplissent le cœur de l'homme. On va répétant que l'élargissement du ciel laissait l'homme humilié sur son grain de poussière. Nous .sonuiies plus fraj)pé de l'exaltation de sa dignité, que les chrétiens eux-mêmes ressentirent. Poussière, soit, mais qui embrasse le monde. Pascal redresse le roseau ])ensant p.vec un frémissement de fierté. La Bruyère cesse de dénigrer, quand il i)arle du <■ petit animal relégué en un coin » qui « s'est « fait une méthode infaillible de prédire à quel point de leur « course tous ces astres se trouvent d'aujourd'hui en 2, en 4, en <i 20.000 ans » (3). L'abaissement de l'hounne « relégué « est compensé i)ar la conviction qu'il possède les clés de la connaissance et de la jjuissance. L'observation armée du verre grossissant, le calcul — perfectionné depuis par Descartes — ont d'abord conduit l'homme, pénétré de l'enchaînement nécessaire des choses,
1. Esprits forts, 15. On ne peut mieux dire. N'ayant aucunc| répugnance à admettre tous les hommes ou êtres supérieurs que l'on voudra dans toutes les planètes que l'on voudra, nous sommes un peu surpris q'ue l'on traite sérieusement la sufîgestion puérile et extra scientifique de Fontenelle. Quand il diit : « toutes les preuves qu'on peut souhaiter d'une pareille chose,! vous les avez ; <■ la resscmlilance entière des jilanètes avec la Terre qui est habitéei, l'inipossi- '■ bilité d'inianiner aucun autre usage povu' le(|uel elles caissent été faites, la X fécondité et la magnificence de la nature, de certains égards qu'elle, païaît « avoir eus pour les J)esoins de leurs habitants, comniei d'avoir donné des lunes « aux planètes éloignées du soleil et plus de lunes aux plus éloignées » (G'' soir), il raisonne sur de grossières analogies, comme si l'homme ne pouvait pas ètje une « réussite « exceptionnelle, réalisée dans un i)etit coin de l'univers «û s'offrent les complexes et très étroites conditions nécessaires, — à notre connaissance, — à la vie d'un être pensant, et pas ailleurs. N'insistons i)as. La Uruyère dit l)ien : observons, nous verrons ensuite. — Le discours à Luciie date de \{\<.)2 (-" éd.).
2. On en trouvera le relevé dans liaudisson : « Essai sur l'union du christianisme avec la philosophie >>, Paris 17S7. 12.
.'!. Esprits forts -l.'t. vers la fin.
à la conquête du ciel. Que ne pourront-ils pas désormais ? Nous ne savons pas tout, mais nous savons la vraie méthode.
Fontenelle n'apparaît guère plus modeste qu'un docteur de Sorbonne, détenteur de la vérité (1).
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas une leçon de modestie que l'homme du xviii" siècle retirera de ses écrits et de cette excursion au-delà des vieux murs du monde. Le triomphant c refert nobis Victor » de Lucrèce exprime le vrai sentiment de nos gens, aux yeux de qui l'homme miroir de l'univers grandit, à mesure que Dieu s'éloigne. L'humilité est une attitude essentiellement religieuse, et quand les hommes de foi reprochent aux autres l'orgueil, nous ne savons ce qu'ils entendent, si ce n'est cette ferme confiance dans l'esprit humain que les « Entretiens » de Fontenelle inspirent.
Mais, grandi ou humilié, peu importe ; il reste que les sciences impriment à cet esprit, selon le mot de Jaquelot, « des plis funestes à la religion i).
Dans la préface de son Traité de l'existence de Dieu (1697) le pasteur de la Haye qui, lui. se sent troublé par l'immensité du monde, constate que « les mathématiques accoutument l'esprit à K ne se laisser persuader que par une certaine évidence dont les « matières de religion ne sont pas susceptibles. L'astronomie « étourdit la raison et l'imagination par les idées qu'elle nous « donne de l'étendue presqu'infînie de l'Univers, de la grandeur « démesurée de tant d'astres que nous n'apercevons que comme « des étincelles dans les cieux. La Terre s'évanouit quand on fait « réflexion que la distance de ces astres se compte par des « millions de lieues... C'est un point, c'est un rien que la religion « néanmoins engage de considérer comme une partie la plus « considérable de l'Univers, la plus favorisée du Créateur et la « seule qu'il ait honorée de ses grâces et de ses merveilles les « plus extraordinaires. La philosophie occupée à la recherche « des causes naturelles, croit avoir satisfait pleinement l'esprit <.' quand elle l'a conduit jusqu'à la première de ces causes et « qu'elle nous a donné la connaissance de la nature...
« Ainsi on peut dire des sciences qu'elles remplissent un peu « trop l'esprit et qu'elles le façonnent trop à leur mode. » (2).
1. M. Lan.ion relève « qu'il a quelquefois le ton assuré d'un hommo. qv'i a raison tout seul contre les autres ». (R. des cours, 26 nov. 1908^ p. 118i. — I.a leçon de modestie qui se dégagerait de Microniéijas, vrai supplément à la Pluralité (les mondes, nous semhle aussi bien théorique. L'humilité philosophi{]ue du vrai savant, que quehjues grands esprits connaissent, parait moins sincère chez les esprits moyens qui jouissent des fniits de la science sans avoir enduré le labeur de l'enfantement.
L'utilisation I.f prestige des théories nouvelles est tel, que le besoin s'est fait apologétique sentir d'y harmoniser la (lenèse. C'est le travail de Pénélope que des sciences certains croyants reprendront toutes les fois que surgira un nouveau système du monde. 11 ne jjrouve qu'une ehose : le désir du savant chrétien d'unifier sa pensée.
Déjà Théodore Burin avait opéré cet ajustement dans Le monde massant (1), interprétation cartésienne de la cosmogonie mosaïque. On y trouve la formation mécanique de l'Univers, la rotation de la terre. L'auteur s'aide des lumières de Descartes parce que, suivant les princi])es des discijjles d'Aristote, la création est hérissée de dillicultés. \allade dans un Discoars philosophiqae sar la créalion et l'arranf/ement du monde (2) montre aussi tous les êtres, y compris les anges, créés j)ar les lois de la communication des mouvements. 11 y joint une exjjlieation de la Chute et du désordre de l'honuue : l'âme tend aujfjurd'hui à détruire « la machine » que l'union de l'àme et du corps ne devait pas altérer. Les rapports étroits du fœtus avec la mère rendent inévitable la transmission du péché. Un élève de Rohault, Genest, fit un travail analogue en vers d'une platitude horrible (3). On ne peut le comparer à l'Anti Laerèee du cardinal de PolUjnac dont l'exorde et quelques fragments parurent la même année (1716) (4). Ce poème latin, véritable tour de force littéraire du successeur de Bossuet à l'Académie, est la réfutation de l'épicurisme par l'exposé de la physicpie et, i)artiellement, de la métaphysique cartésienne. Il porte naturellement contre tous les athées ; Spinoza y est combattu (5). Il devait servir de préface à une défense en vers du christianisme qui est annoncée au livre i). Mais comme il ])arut tardivement, à un moment où la physique de Descartes était abandonnée, il est permis de croire que son succès fut un succès de curiosité dû en grande partie à ses qualités littéraires (G).
1. Uliccht 1085, 12. Buyle, qui lui dc-ceine quolquos (-logos, njoutc snns rire : " Il serait à souhaiter, que l'auteur portât sa philosophie carlésiennc jusques à l'histoire de la tentation. » (iV. r. /. déc. 1()85, p. l.'JOS). V. Fahricins : « Delectus arf^unientorum » p. .3fi2. La preniièiv lent^itive de cet ordre est celle de Jcnn Uuerpoel (de fironingue) auteur du « Cartesius mosaisans », Leovardiae KO!». 12 (V. Hist. rép, lef. t. IV, 332). Il y en eut d'autres. V. dans notre biblio- Riaphie : SI Hamheri 1713.