V. infra 195. Ed. de 1757. t. II
« ne nous a point fait part de ses desseins, n'est-ce pas une « arrogance extrême d'oser dire : Dieu s'est proposé ceci ou « cela ? Servons-nous plutôt de nos connaissances mathématiques « et expérimentales pour remonter aux causes eflicientes. » Pluche constate que cette règle « a séduit beaucoup d'esprits ». Malgré quelques concessions négligeables il s'entête à mêler la métaphysique à la physique, la recherche du pourquoi à celle du comment, et, faisant éclater une inintelligence absolue de la révolution intellectuelle qui s'accomplit sous ses yeux, il s'indigne « qu'on étudie la nature pour avoir lieu de calculer » (1).
Le beau Traité de Fénelon sur l'Existence de Dieu tirée de la connaissance de la Nature (1712-1,3), qui eut un si vif succès, est assurément le chef-d'œuvre de cette apologétique virtuellement condamnée (2). Le fond commun de ces sortes d'ouvrages y est revêtu d'une poésie qui tantôt annonce BufTon et Bernardin, tantôt égale la Bible.
« Mais que signifie cette multitude presque innomlirable d'étoiles? I^a pro- « fusion avec laquelle la main de Dieu les a répandues sur son ouvrage fait « voir qu'elles ne coûtent rien à sa puissance. Il en a scinc les deux comme « un prince maçinifhiiie répand l'aryen t à j)leines mains... Que quelqu'un « dise tant qu'il lui plaira que ce sont autant de mondes semblables à la « terre que nous habitons : je le suppose pour un moment. (Combien doit « être puissant et sage celui qui fait des mondes aussi innombrables que les « grains de sable qui couvrent les rivages des mers et qui conduit sans peine « pendant tant de siècles tous ces mondes errants comme un berger conduit « un troupeau ! » (.'{).
Il ne faut pas douter que la splendeur et la séduction de la forme aient rehaussé la majesté de l'argument finaliste déjà compromis. En France la beauté du vêtement donne aux idées vieillies de toute origine une i)rodigieuse survie. Au demeurant, la curiosité de la Nature était déjà si vive qu'on lisait avidement tous ceux qui parlaient d'elle, en philoso[)hes ou en théologiens (4). Fénelon repousse la notion d'un monde s'orga- Piisant sans (Créateur. L'idée qu'il se fait d'une combinaison tout extérieure à laquelle aurait procédé le hasard ôte toute valeur à ses raisonnements, au gré des modernes. Il voit le hasard ])rocé-
1. Ib. .■?!.'). II est fiaiichcnuMit hostile aux " volontés généialcs ». V. Ilist. tin ciel : Le monde de Descartes. A ses yeux, le bois est plus léger ^ue l'eau i)our rendre les bateaux possibles.
2. Dans la 2" pai fie : /^é/iio/i.Vi/ra/io/i tirée des preuves purement inlcUectaelles. tous les grands si>iritualisles ont niis le meilleur de leur pensée : Descartes sa noiion hautaine de la liberté, Pascal l'idée de la grandeur et de la bassesse de l'honime, Malehranche celle de raction de Dieu i)ar les lois les plus simples et les plus fécondes, Leibniz son explication du mal i>hysique. Cet ouvrage est trop classirrue pour qu'il y ait lieu d'insister.
.3. (If part., c. 18). Cf. la page (pii commence ainsi : <■ Voyez-vous ces vastes forêts qui iiaraissent aussi ancieimes fpie le monde ? ■ (ib. c. 12i. 1. \. Mornet [10.'> bis], loc. cil.
dant à la manière de l'homme, du dehors au dedans, en assemblant des matériaux (1). Mais on ne saurait lui reprocher d'ignorer Darwin et Bergson.
La meilleure preuve de l'importance prise par les sciences phy- Pluche sjqucs dans les préoccupations des honnêtes gens vers la fin de la période que nous étudions nous est fournie par l'abbé Pluche. Cet ancien professeur de rhétorique (2) entreprend un grand ouvrage de vulgarisation scientifique en 11 volumes, pour canaliser dans la bonne direction la curiosité grandissante. C'est le Spectacle de la Nature ou Entretiens sur les particularités de l'histoire naturelle qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens curieux et à leur former l'esprit. Il paraît en 1732 ; son complément, l'Histoire du ciel (3), en 1739. Cet ouvrage aujourd'hui oublié fut un des classiques du siècle (4).
L'auteur étudie successivement ce qui regarde les animaux et les plantes, les dehors et l'intérieur de la terre (5), le ciel et les liaisons des différentes parties de l'Univers avec les besoins de l'homme, l'homme seul et en société, l'homme en société avec Dieu. Ici se place une démonstration du christianisme sur laquelle nous reviendrons. L'œuvre est, en somme, une encyclopédie des sciences physiques théoriques et appliquées à l'usage des gens du monde (6). Des gravures contribuent à la rendre attrayante. L'Histoire du ciel réfute la physique de Descartes comme contraire à Moïse « selon lequel chaque être particulier est l'ouvrage
1. « Que dira t'on d'un homme qui se piquerait d'une philosophie subtile et « qui, entrant dans une maison, soutiendrait qu'elle a été faite par le hasard ?... « Qu'y a t'il de plus absurde que de se représenter des pierres, qui se taillent, « qui sortent de la carrière, qui montent les unes sur les autres sans laisser de « vide, (pii portent avec elle leur ciment pour leur liaison ? » l'<^ part. c. 72.
2. Pluche (1088-17(51) fut successivement professeur à Reims (1710-13), directeur du collège de Laon et précepteur à Rouen. Il refusa d^adhérer à la bulle Vniyenitus et vint à Paris, où il écrivit ses ouvrages tout en donnant des leçons d'histoire. V. Eloge de Pluche p. Rob. Estienne 1765, 12.
3. « considéré selon les idées des poèiles, des philosophes et de Moïse. » Paris Estienne 2 v. 12.
4. Mornet l'a trouvé dans 206 Bibliothèques, sur les 500 dont il a dépouillé les catalogues, soit 14 fois de moins que Buffon (o. c. 248 et 26.3). La dernière édition est, le croirait-on, de 1875, p. Picaudé, 3 v. 8". Sur l'estime qu'en faisait Rousseau, v. Masson [166], I, 106.
5. Cette partie comporte im manuel pratique sur l'entretien du jardin d'agrément, du potager, des bois, des vignes, la fabrication du vin, du cidr^, etc. et des notions plus théoriques sur les sources, la nier et sa faune, la navigation.
6. Un jésuite, le P. Biiffier (1661-1737) publia au même moment un recueil analogue pour les sciences morales. C'est le Cours de sciences sur des principes nouveaux et simples pour former le langage, l'esprit et le cceur dans l'usage ordinaire de la vie. Paris f^velier et Giffart 1732 fol. (V. Mém. Trév. mai 1732). Le cours traite de grammaire, éloquence, poésie, musique, logi([ue, métaphysique, morale, un j>eu de droit et d'économie politique. Il renferme aussi une apologie de la religion.
d'une volonté particulière », et à l'expérience « selon laquelle il est impossible par aucun mouvement général d'organiser un corps » (1). Il repousse également Newton, parce que l'attraction ne suffit pas à rendre compte de la structure des êtres ni du fond même de l'I'nivcrs. Ce cpi'il rejette en somme c'est toute explication mécaniste du monde.
Mais, tout conservateur qu'il est, il veut maie mort à l'ancienne éducation littéraire imi)régnée de mythologie (2), i)lus encore aux exercices scolastiques (3). 11 réclame un enseignement fondé sur le vrai, pratiquement utilisable et limité (4), un enseignement scientifique en un mot, tel qu'on pouvait le concevoir à cette époque. C'est cela qui marque les progrès de l'esprit nouveau depuis les « Entretiens » de Fontenelle. Les « modernes » parlent très haut.
Baisse de la superstition et de la croyance
au surnaturel
I/état d'esprit scientifique et critique devait amener une baisse de la superstition, légère étant donné le cœur humain et le petit nombre des personnes cultivées, sensible cei)endant (5). Avec