V. — L'Apologétique psychologique
Bien plus intéressants sont les apologistes qui font appel à la preuve interne (1), suivant la voie ouverte par Pascal. Ils ne se contentent pas, comme les intellectualistes, de lui emprunter l'argument du pari et les réflexions sur l'obscurité des mystères qui rend la foi méritoire, ni, comme Ph. de Varennes (2), de constater du dehors que le christianisme explique la misère humaine et y remédie, mais, rendant la religion plus intérieure et la considérant de plus en plus comme une source de vie spirituelle autant que comme un catalogue de propositions auxquelles l'esprit doit adhérer, ils croient la justifier en montrant la vie qu'elle éveille dans l'àme et le bonheur dont elle la remplit.
Cette tendance est naturellement plus sensible chez les protes- Plus
tants. Nous avons dit pourquoi. Leur individualisme religieux, le fréquente l)rincipe du libre examen, celui du témoignage intérieur du chez les St-Esprit, étaient, même aux temps scolastiques, autant de portes protestants ouvertes à l'expérience mystique. La preuve de la divinité de la Bible par son contenu leur était toujours familière (3). Le vieux liochart avait excellemment décrit ces effets de « la Parole ».
« Ce n'est pas que nous nous vantions d'avoir des révélations particuliè- « res par lesquelles l'Esprit nous révèle que tel livre est de l'Ecriture et que
1. Ce mol étant pris par les auteurs en deux sens différents, précisons une fois pour toutes celui que nous lui donnons. Preuve interne signifie pour certains : preuve intrinsèque par le contenu de la révélation ; ce contenu est si excellent qu'il apparaît divin. Pour d'autres, c'est la preuve par les effets que la religion produit dans l'àme, par ce que les Ihéologiens appellent les " fruits spirituels » de la foi. Dans le l''"" cas la preuve est prise de l'inltérieur de la doctrine, si l'on peut ainsi parler, dans le 2'", de l'intérieur de l'homme, de son expérience Intime. C'est pourquoi nous parlons plus souvent de preuve psychologique ou de preuve pragmatique. — A vrai dire les 2 sens se rejoignent, car la valeur intrinsèque de la doctrine ne nous est connue que par l'cfTet qu'elle a sur nous, tout au moins par sa conformité plus ou moins grande avec les exigences de notre conscience et de notre sensibilité. Quanvi nous disons le christianisme supérieur au mahométisme, c'est en comi^arant l'un et l'autre non à un étiilon hors de nous, mais à un idéal que nous portons en nous, savoir essentiellement nos besoins moraux et religieux que telle religion satisfait plus ou moins. En définitive, c'est donc à l'harmonie avec
nos besoins spirituels que se réduit la preuve interne. f
2. Un des nombreux imitateurs de La Bruyère. Il publia en 1712 un recueil anonyme d'observations morales. Les Hommes, qui fut réimprimé en 1727. L'ouvrage se termine, comme les « Caractères », par un traité de la vérité de la reliqion, en 20 pages, où l'auteur s'inspire de Pascal.
3. « En supposant que Dieu ait voulu se révéler et donner aux hommes des lois et des préceptes... n'est-ce pas ainsi qu'il devait parler ? « Martin : « La Sle Bible », .\mst. 1707, 2 fol. Préf. de l'.i. T., p. 188, V, dans le Traité de la reliijion révélée du même, (Lewarde 2 v. 8") « le témoignage des chosts mêmes », L I, c. l.î. V. aussi Elle BenoisI : « Mélange de remarques contre M. Toland », Delft 1712, 8", p. 15.
« tel livre n'en est pas, ni que si on prend une lif^ue ou un passage à part « nous nous vantions de pouvoir toujours discerner si c'est la parole tle Dieu « ou des hommes. Seulement nous disons que tout fidèle versé en la lecture, « en l'ouïe et en la méditation de la parole de Dieu... sent que celle parole a « toute une autre rertu que celle des hommes, et que, comme dit le psal- « miste « la loi de l'Eternel est le restaurant de l'âme », qu'elle réjouit le « cœur, qu'elle fait que les yeux ooienl, qu'elle apaise les troubles de la « conscience par le sentiment de la rémission des péchés et l'assurance de la « yrâcc de Dieu, qu'elle le ])iquc au-dedans d'ai(iuilloi}s secrets, et réueille en « lui l'amour de Dieu et du jyrochain qui porte son image, qu'elle dompte ses « ajfections rebelles... pour rendre l'iiomme de Dieu parfaitement instruit et « accompli en toutes bonnes œuvres. C'est ce qui le fait écrier : voix de Dieu « et non point d'homme. » (1).
Çà et là un prêtre tient quelques propos analogues. Ainsi Jean Claude Sommier, prédicateur de Léopold ^^ duc de Lorraine, remarque dans le Pentateuque « un caractère qui doit le faire recevoir comme parole de Dieu «. Après mille précautions pour bien établir que la foi est fondée sur l'autorité de l'Eglise et sur cette autorité seule, il ajoute : « Ce que nous disons n'empêche « pourtant pas d'avouer que certaines personnes ne puissent par « leur étude et leurs méditations particulières trouver dans l'Ecri- « ture un certain caractère extraordinaire et divin... qui peut « naturellement contribuer à en faire reconnaître la vérité et la « faire resjjccter plus que tous les autres livres du monde » (2).
Mais en général la conception catholique de la foi répugnait à lo ])rcuve interne (3). — Beaucouj) d'apologistes catholiques présentant Jésus connue un législateur et son message comme une loi nouvelle, il était naturel ([u'ils cherchassent plus volontiers des
1. .Sermon de la dioinilé. nérc.<isité et ccriiliule de l'Ecrilarc sainlc. t. I, 8.">. Les sermons de liochart furent tardivement publiés en 170.')-11 (Ainst. .'5 v. 12) et 1714. Ils n'avaient point vieilli. Voici la conclusion du passaj^e cité : <' J'estime c[u'il est malaisé qu'un homme, cpiel (ju'il puisse être, lise les « derniers discours de J.-C. à ses apôtres ou le caiiticiue de Moïse en sa « mort, ou l'épître de S. Paul aux Ephésiens, ou les discoui-s qu'il tient aux « anciens de ré};lise de Jéi-usaleni dans le 10" chapitre des Actes, ou 2 ou « .3 paf^cs des psaumes à l'cRiverture, «pi'il ne sente (piclque chose de ce que « nous disons ». Ib.
2. Histoire dogmatique de la religion, nu la relifiioii jiniuvée par l'aulnrilè divine et humaine et par les lumières de la raison. ('.ham]is et Paris 1708-11, .T V. 4". t. III, .T4. .Sommier est jaiisénisic. Il n^est pas au courant des c«)iit'r()verses modernes avec les incrédules et puise son érudition dans Iluet.
3. Dans celte conception Vidée tient la première place. Dans « Le Dniime source d'unité et de sain.teté dans l'Eijlise ><, le P. de Poulpiquet expose i\uc la révélation consiste avant toiU dans l'imposition à l'humanité de vérités de l'ordre intellectuel. Aux pages 13, .")2, 72, 74, il parle de vérités qui n'ont besoin de se justifier ni au re|»ard de la loj;i(|ue ni au rej^ard de la conscience et «pi'on ne peut connaître que parce que l'autorité nous les enseigne. A. Maisonnciive écrit : " Là foi est avant tout assentiment de l'esprit... S'il y a une l'chition nécessaire et une harmonie désirable entre jîenser juste et bien vivre, ceci dépend de cela >. Dirt. de Ihéol. rath. Vacant H Mangenryt, art. .{poloijétique (Méthodes nouvelles), (.32] p. 1578.
preuves rationnelles et historiques de l'authenticité de cette loi. Ils se préoccupent de l'objet de la foi, plutôt que de l'acte de foi, l'attitude nouvelle de l'âme, qui fait qu'elle croit. Cette « nouvelle naissance » suit l'acceptation de la vérité. Les protestants, gagnés jadis à l'intellectualisme, songent maintenant à présenter aussi la foi par son côté psychologique et subjectif. Ils disaient avec les catholiques : ceci est vrai, et ils déduisaient les bienfaits qui doivent en découler. Ils commencent à dire : j'ai éprouvé, tous les vrais chrétiens éprouvent de tels bienfaits, donc la religion est divine, et l'on voit un archevêque anglais (1) prononcer un sermon apologétique « of the inward peace aiid pleasure which attends religion )>, sur la paix intérieure et la joie que procure la religion.
Cette tendance encore timide s'était fortifiée dans les controverses. Sous la pression de Nicole et de Bossuet les réformés ont entrevu qu'ils devaient renoncer aux autorités extérieures. Ils se réclamaient des apôtres, mais il n'y a pas de tradition visible jusqu'à eux. Ils ont dans les synodes un magistère dogmatique, mais de quel droit ? le principe de l'examen coupe à sa racine toute autorité. Ils invoquent comme règle de leur foi l'Ecriture interprétée avec l'aide du St-Esprit, mais leurs divergences d'interprétation ressemblent furieusement à la variété des opinions humaines. L'idée point que chacun interprète avec sa raison.
La doctrine de Baijle sur la conscience juge souverain de l'Ecriture, en attendant qu'elle amène les chrétiens modernes à repousser ouvertement ce qui dans la Bible est inassimilable à leur morale, conduit plus d'un protestant du xviii'' siècle à reconnaître que si l'Ecriture leur parait divine c'est qu'elle est généralement en merveilleux accord avec la conscience. Au moment où Martin soutient que les textes sacrés se sont conservés sans altération, Crousaz est forcé par la critique de Collins de chercher leur authenticité dans leur teneur même. Sommes-nous sûrs du Canon et des manuscrits ? Qu'importe, « ce ne sont pas les livres, ce ne sont pas les versets et les mots qui fondent notre foi, ce sont les choses que ces livres nous apprennent » (2).
On sait combien Locke, dans son moralisme étroit, exaltait cet accord. La conscience, qu'aucun système de philosophie ne satisfait, a enfin trouvé la morale parfaite dans le Nouveau Testament; c'est à bon droit qu'elle le proclame inspiré (3).
1. Tillotson (l().'50-9)), archev. de Canlorhcry, dont les sermons lurent traduits en français par Barbeyrac. Anist. 1706-41, 17 v. 12. Serm. 12.
2. Examen du Traité de la liberté de penser. Amst. 1718, 8". p. 82.
.3. (c II s'en faut de l)eaucou]) que les règles des philosophes contiennent une morale aussi parfaite (|ue celle qui a été iiroposée par J.-C. et enseignée par SCS apôtres, gens ignorants pour la plupart et simples pécheurs, mais pécheurs
Il était impossible que des esprits ouverts connue en comptait le Refuge, vivant dans des pays où la liberté de penser existait en fait, au milieu du choc des idées, au contact d'un parti déiste agissant, ne fussent pas inquiétés par l'ébranlement de l'ancienne apologétique. Leurs croyances dogmatiques sont peut-être atteintes, la foi dont vit leur âme ne l'est pas. De là leur tendance à diminuer la part des preuves externes dans lesquelles leur esprit n'a plus qu'une confiance chancelante et à tirer argument de la vie même de la conscience et du cœur que le christianisme nourrit en eux. L'autorité se maintient à leurs yeux en devenant plus morale, en prenant son point d'appui toujours plus dans l'homme même.
Cette tendance comporte naturellement mille degrés : à peine naissante chez certains, plus raisonnée chez d'autres, jamais exclusive, elle se manifeste à côté de l'apologétique traditionnelle qui garde le premier rôle. Nous lui faisons une place un peu plus grande que ne l'exigerait le nombre assez restreint de ses représentants. C'est pour suivre des yeux le courant pascalien qui porte l'avenir ; or il grossit après Bayle.
En 1688 un jésuite, le P. Dozcnne, donnait comme conclusion à son traité de la « Divinité de J.-C. par ses oeuvres » (1) un Discours sur le bonheur des hommes de trouver en J.-C. tous les vrais biens. Il y invoquait son expérience personnelle et celle des martyrs.
En 1692 Pictet écrivant Contre l'indifférence des reliffions (2) donne à cette preuve toute son ampleur. Il s'étend sur les afTinités de la parole de Dieu avec notre âme : elle nous révèle à nousmêmes et nous révèle notre fin. C'est ainsi que les écrivains si distants qui l'ont rédigée ont pu avoir un esprit commun. Et surtout, c'est « un livre qui apaise tous les troubles de l'âme, ce que (' tous les livres du monde n'auraient jamais pu faire, qui nous
inspires fie Dieu ». — Que la reUgion chrclienne est 1res raisonnable, Amst. l()9fi, p. .309.