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chrétienne, sans être encore contestée, devient un peu moins écrasante à mesure que l'on connait le mahométisme de plus près. Les peuples musulmans aux portes de l'Europe furent en effet les non chrétiens les premiers étudiés. Le protestant Chardin dans son Voyage en Perse (1686) (1) fit des populations qu'il avait visitées une peinture aimable, bienveillante et remarquablement exacte. En 1696, Cotolendi (2) remanie et complète l'Espion du grand Seigneur de Marana ; il y vante la tolérance des mahométans, bien supérieure à celle des chrétiens.
Mais l'ouvrage décisif sur la matière fut celui de l'orienttiliste hollandais Reland : « La religion des niahométans exposée par leurs propres docteurs avec des éclaircissements sur les opinions qu'on leur a faussement attribuées ». Il parut en latin à Utrecht en 1705(3), fut réimprimé en 1717 et traduit en français ou plutôt adapté par le pasteur David Durand en 1721 (4). Le livre est destiné à rendre justice aux niahométans odieusement calomniés par les historiens ou les apologètes chrétiens. On sent chez l'auteur et le traducteur un large esprit de tolérance (5). Le mahométisme sera donc étudié dans ses sources. « Le bon sens, dit Re- « land, est de tous les pays et de tous les climats, et je ne saurais « me persuader qu'une religion qui a fait tant de progrès au long « et au large dans l'Asie, dans l'Afrique et dans notre Europe « même depuis l'établissement de l'évangile, soit aussi destituée (( d'apparence de vérité que nous le prétendons ». CXXV. Suit la réfutation des calomnies que des auteurs ignorants de l'arabe ont répétées, sur la foi de petits grecs au zèle menteur.
Les mahométans ne croient pas Dieu corporel, ni ami du péché. Ils ne pensent pas que la religion naturelle suffise au salut, ni que des ablutions ôtent les souillures de l'âme. Il y a dans leur paradis de la volupté sensuelle, et c'est la tare de leur religion, mais il y a
1. Publié à Londres ; rééd. 1711, 10 v. 12 ; 1735 Amst. 4 v. 4» ; 1811, 10 v. 8°. Nous ne parlons pas du Voyage au Levant de Tourneforf, Paris 1717 2 v. 4° et Lyon 3 v. 8". parce qu'il est déclai;é inexact par Reland, un bon juge en ce qui touche au mahométisme.
2. Jurisconsulte d'Aix, déiste. Il ajouta un 5" et un 6° tomes à l'ouvrage du génois Marana intitulé L'Espion du Grand Seigneur dans les cours des princes chrétiens, ou Mémoires pour servir à l'hstoire de ce siècle depuis 1637 jusqu'ew 1GS2, souvent réimprimé. V. Lansoii : R. cours 10 déc. 1908, p. 215 sq.
3. De religione mohaminedica libri II, quorum prior exhibet compendiunv titeologiœ mohammedica:... posterior examinât nonnulla quœ falso MohammeV danis tribuuntur. 8°.
4. La Haye 12, rééd. 1824. Reland (1676-1718) fut professeur de philosophie et de langues orientales à Utrecht (1701-18). 'Durand, né à Sf-Pargoire (Hérault) l()80-17f)3, pasteun de l'église française de la Savoie à Londres.
5. Le traducteur demande ce que diraient les protestants, si on les jugeait) sur les déclamations de la Sorbonnc ot non sur leurs originaux. Les attaques des apologistes contre les musulmans remontent à Duplessis-Mornay,
d'autres joies aussi ([ue les commentateurs ont laissées dans l'ombre.
L'idée qui remplit tout l'ouvrage est celle de la vaste extension lie la religion naturelle. On sait quelle pointe antichrétienne les déistes peuvent lui donner (1).
Dans son « Xazareniis » (2), Toland lançait l'idée que les musulmans ont du christianisme une notion plus saine et plus authentique que la nôtre. Ils ne sont pas éloignés en effet du christianisme primitif qui est le chritianisme judaïque. Le nôtre est corrompu. Le véritable évangile est celui des Ebionites (3) où Jésus était représenté comme un simple homme. Le mahométisme peut passer pour une secte chrétienne, qu'on devrait tolérer à Londres comme on tolère tant de sectes chrétiennes en Turquie.
¥A en effet, à en croire Jacques Massé, le héros d'un roman déiste bien caractéristique de l'état des esprits vers 1710(4), on trouve chez les Turcs autant de loyauté et de charité que chez les chrétiens. *
Le baron de la Hontaii avait fait des observations analogues chez les Peaux Rouges (5). Le sauvage s'élève à la vertu en suivant simplement la religion naturelle.
A côté de ces esprits hardis, des esprits conservateurs nuiintenaient l'opinion traditionnelle, non qu'ils répondent toujours expressément aux i)reniiers, mais ils bravent la menace qu'on sent dans l'air. Avant Reland, l'anglais Prideuiix (G) avait écrit
1. En 1703 avait paru, sous le nom d'Echialle Mufti, une prôtcndue traduction de la Religion ou théologie des Turcs s. 1. 12, rééd. Brux. 1701, 12, dont l'auteur fort prudent disait : '■ j'^ù découvert dans cette théologie ottomane iKassez Ix-aux sentiments de la grandeur cl de la puissance de Dieu » ji. 1. La Vie de MahonieJ, de noulainvillicrs, « avec des réflexions sur la religion maliontélane et les coula/nes des musulmans », Lond. et Amst. 1730, 8" recelait aussi une arrière pensée anti-chrétienne. Elle est sans valeur.
2. Le Nazaréen, ou le christianisme judaïque, païen et mahométan, Lond. 1718, 8".
3. C'était une des versions de Véuangile selon les Hébreux, ([ui n'est plus considéré par aucun critique connue l'original de notre Matthieu (V. Iloltzmann : ■ Einleitung in das S'. T. ». Bcsonderor Theil, K 2 § 8-. Les chrétiens judaïsants de Syrie comprenaient les Ebionites, qui tenaient Jésus i)()ur le fils de Joseph, et les Sazaréens qui admettaient sa naissance, miraculeuse. V. Guigncberl : « Manuel d'hisf. anc. du christianisme », p. I.">1 s<i.
4. Voyages et aventures de .faaiues Massé, Bordeaux (Hollande), 1710 (an.), par Tgssol de Patot. professeur de mathémati(iues à Deventer. M. Lanson a longuement analysé cet ouvrage. (/{. cours 17 déc. 1908, p. 2o9 s(i).
'y. Nouveau voyage dans l'Amérique septentrionale, La Haye 1703, 2 v. 12. V. Lanson, ih. 10 déc. 1908, p'. 217. — On peut mentionner encore Levesque de Hwigny (109a-178.")) qui montra dans son Histoire de la philosophie païenne (1721), rééditée en 1715 sous le litre de Théologie païenne 2 v. 12,' (|ue le christianisme n'avait rien apporté de nouveau en fait de doctrine ou de morale.
6. 1648-1724, professeur d'hébreu au collège do Christ-church, puis doyen de Norwich.
la Vie de l'imposteur Mahomet (1697) pour défendre la religion chrétienne « qu'une multitude odieuse de déistes a infectée » (1). Nous mentionnons son ouvrage, qui fut d'ailleurs loué par Reland, parce que nos apologistes puiseront largement dans la traduction française qu'en fit l'ancien pasteur Daniel de Larroque en 1699. Prideaux montre que Mahomet fit servir de prétendues révélations à satisfaire ses passions dominantes : l'amour et l'ambition.
J. Charon (2) n'admet pas qu'on raie de l'apologétique la preuve par la propagation du christianisme, sous prétexte que le mahométisme s'est établi aussi rapidement et choque tout autant l'esprit et le cœur. Le Coran ne retient qu'un mystère, celui de la résurrection, dont les peuples qu'il subjugua étaient déjà instruits. Quant à la morale, elle est médiocre et peu gênante (3). Que coûtent et que valent des jeûnes et des prières quand la concupiscence est déchaînée ?
Piolet dans ses Dissertations sur la supériorité de la religion chrétienne (4) montre qu'elle enseigne tout ce qu'il y a de bon dans les autres ; ce qu'elle n'admet pas doit être rejeté. Les histoires de ses saints livres sont sans égales par la singularité des faits, leur vérité, leur importance ; ses dogmes sont sublimes, inspirent la vertu et illustrent la gloire de Dieu ; sa morale est sainte, les rétributions qu'elle annonce sont éternelles.
C'est à la démonstration plus étroite et plus sûre de la supériorité de la morale chrétienne que se réduisent le plus souvent les apologistes.
Le P. Bernard Lamy (5) ne voudrait point d'autre preuve, parce que tout le monde peut en juger. Seulement, ce disciple de Pascal et de Malebranche l'élargit jusqu'à y englober toute
1. Le mot est tiré de la préface de son traducteur de Larroque. l'ancien continuateur des youvelles de la république des lettres, rentré en France depuis 1690 et converti au catholicisme. Sa traduction parut à Paris, in-8".
2. Démonstration évangélique, Paris 1703, 12. V. supra p. 217.
3. On peut, si l'on est curieux d'entendre sur toutes ces questions une opinion m<Klerne et autorisée^ consulter l'Histoire sociale des religions, de Maurice Vernes. Vol. I, « Les religions occidentales dans leur rapport avec le progrès politique et social ». Giard et Brière 1911, 8°. « La réforme due à Mohammed.
■ dit l'auteur, a constitué un élément de régression pour une fraction notable < du genre humain, quelque grandes que soient les vertus morales, privées ou « familiales qu'il reconunande » p. 332.