Thèse soutenue en Sorbonne le 18 nov. 1751. V. infra
3. Voici les principaux ouvrages dangereux pour la foi chrétienne publiés de 1730 à 1750, en dehors des œuvres de premier plan auxquelles nous nous arrêtons :
1734, Les princesses malabares ou le célibat philosophique, condamné par le Parlement le 31 déc. 1734, Andrinople (Paris) 8°, rééd. 1744 ; — 1735, une réédition non tronquée de la Vie de Spinoza, Hambourg 8" ; abbé de Charte-Livrij : « Dialogues critiques et philosophiques «, éd. augm. Lond. 12. Ce sont des dialogues satiriques entre Neptune! et St Antoine de Padoue prêchant aux poissons, entre Homère et le pape sur l'infaillibilité et la tradition, entre Moïse et St-Paul sur les prédictions vagues dont il est facile de trouver l'accomplissement etc., (V. Bibl. fr. t. 23 p. 57). — 1736, Recueil de divers écrits, p. p. Saint Hyacinthe, où l'on trouve notamment : Agathon ou de la Volupté par Rémond le grec. De Radicati : « Recueil de pièces curieuses sur les anatières les plus intéressantes », Rot. 8". Ce déiste hostile aux églises et aux prêtres, mais nullement à J.-C, est un des nombreux précurseurs de Voltaire dans l'emploi du masque oriental ; — 1738, d'Argens : « Lettres juives >', La Haye 6 v. 8°, rééd, 1742, 54, 66, 77, suilesquelles Aubert de la Chenaye des Bois renchérit sous prétexte de les réfuter, dans sa Correspondance hist., philos, et critique entre Arisite et Lisandre. La Haye 3 v. 8° ; de Mandeville, rééd, des Pensées libres sur la religion, dont la 1" traduction française parut en 1722 à la Haye 2 v, 12 ; — 1739, d'Argens : « Lettres chinoises », La Haye 6 t. 12 ; — 1741, Examen sur la religion en général dont on cherche de bonne foi l'éclaircissement, rééd. 1745, 1761. V. Lanson P.. h. 1., avr. 1912. — 1748, Nouvelles libertés de penser. Amst. 16, recueil d'opuscules parmi lesquels « le Philosophe » de Xaigeon, une Lettre sur l'argument de M. Pascal et de M. Locke (l'argument du pari) les Sentiments des philosophes sur la nature de l'âme (la matière peut penser). V. Lanson. R, h. I. avr. 1912, p. 306. Un colporte,ur de cet ouvrage fut mis à la Bastille, ib. ; — 1744, Mussard : « Conformité des cérémonies modernes avec les anciennes » rééd. Amst. 2 v. 12 ; — 1745, La vraie religion démontrée par l'Ecriture sainte, éd. augm. de l'Examen de la religion CV. ci-dessus 1741). La Mettrie : « Hist. naturelle de l'âme », La Haye 8" et 1747 Oxford 12 ; —1746, d'Argens : « La Philosophie du bon sens ou réflexions philos, sur l'incertitude des connaissances liumaines », La Haye 2 v. 12, rééd. 1747, 55 ; — 1748, Montesquieu : « L'Esprit
On comprend dès lors que l'Anti-Pascal de Voltaire ne soit pas une escarmouche isolée. Il répond aux besoins profonds d'un temps où la personne humaine, de plus en i)lus consciente de sa dignité et de ses droits, s'estime hautement et aime avec ardeur la vie terrestre. Tous les apologistes de la nature en veulent à celui qui l'a si superbement déprisée. Voltaire, — leur coryphée • bientôt, — traduit leur commune i)rotestation. Si le conflit n'était qu'un drame de théâtre, non une lutte historique pour la vie intellectuelle et morale, nous dirions que la rencontre des deux grands antagonistes était la scène inévitable, la scène à faire.
Nous allons suivre la défense opposée aux divers assaillants que nous avons nommés, puis les défenses générales. Rien que les deux premiers volumes de VHncyclopcdie paraissent en 1751 nous n'arrêterons cette étude qu'en 1754, date de la première réfutation du célèbre dictionnaire.
1. — Les Les Lettres philosophi(iiies {\) étaient la première attaque fran-
Lettres çaise dirigée contre le christianisme à visage découvert. Le Parphilosophi- Icment s'émut enfin de l'audace croissante des incrédules et fit ques brûler l'ouvrage, le 10 juin 1734, « comme scandaleux, comme
contraire à la religion, aux bonnes mœurs et au respect dû aux puissances » (2). Le premier et le dernier griefs paraissent à vrai dire les plus forts. Le scandale de l'irrespect fit plus pour et contre le livre que la notoriété de l'auteur, l'agrément du style et la hardiesse des idées. Le i)remier venu, un poète, traitait sur un ton cavalier et de plain-pied les sujets les plus respectés, en s'arrogeant même la supériorité de l'ironie. Passe encore un Persan, mais un sujet du roi très chrétien... L'impertinence était intolérable, tous les bons esprits en furent offusqués.
Les bons chrétiens s'aheurtèrent surtout aux hérésies suivantes:
(les lois » ; La Beaumelle : « L'Asiatique tolérant », Paris (Amst.) 12 ; — 171!», Lettres à Sophie contenant un examen des< fondements de la reliijion chrétienne et diverses objections contre l'immortalité de l'âme, Lond. 8° ; — 1750, Deslan-, des : « Traité sur les différents degrés de la certitude morale », Paris 8". L'auteur souttent que la certitude d'une tradition drcrcHt mathématiquement à! mesure que le temps s'écoule. — 1751, Miralxaid : >• Le Monde, son orif/inc et son antiquité •< . — « De l'Ame ei de son immortalité ■< . Lond. 8". Ces 2 traités avalent été déjà publiés en 1740 par ./. Fr.. Bernard, dans ses Dissertations mêlées 2 v. 12. V. Lanson. R. h. 1. avr.-juin 1!)12.
1. L'édition anglaise avait paru en 17.'t:î. U-s 2 premières éditions françaises l)ortent les litres suivants : Lettres philoso])hi<ines par M. de Voltaire, Amsterdam (Roueni 1731 ; — Lettres écrites de Londres sur les Anqlois, Hasle (Londres) 1731. V. l'édition critique de Lanson, Soc. des Textes français modernes 1009, 2 V. Iti.
2. V. sur cette coiidnniiKiliDn, Desnoirctcrrcs-: >. Voltaire et la société au xviii' siècle ■> t. 11,37. Lanson : H. de l'nris 1 mai 1!»0), Canssij : W. bleue 1 et 11 juil. 1908.
DES LETTRES PHILOSOPHIQUES A l'eNCYCLOPÉDIE 295
les 5 pi'emières lettres sur les quakers tournent en dérision Église, sacrements et prêtres, la 6'' vante la tolérance et la multitude des sectes, la 7" le socinianisme, la 25° attaque Pascal et développe une idée déjà lancée dans le public :
« Il enseigne aux humains à se haïr eux-mêmes, Je voudrais malgré lui leur apprendre à s'aimer » (1). L'homme n'est pas tragiquement malheureux, il n'est pas une énigme, ses passions ne sont pas coupables (2), « il est ce qu'il doit être » (3). Voltaire nie la théorie d'Huet(4), le double sens des prophéties (5) ; il constate que certaines ne sont pas accomplies, par exemple celle touchant le retour du Christ (6), qu'il traite de juif circoncis (7).
Mais l'utilisation des idées de Locke pour une fin antichrétienne La matière eut un retentissement plus grand encore que l'anti-Pascal et fut pensante considérée comme la nouveauté la plus dangereuse.
On s'est étonné du sort fait par Voltaire et par son siècle à un philosophe médiocre et sans rigueur. Sans insister sur le fait que Voltaire était alors tout plein de ses entretiens avec Bolingbroke, et sans invoquer sa propre médiocrité philosophique ou celle de ses admirateurs, constatons que Locke répondait merveilleusement au besoin des esprits après les excès dogmatiques du xvii" siècle. Il réduit la connaissance à l'humain et s'en contente.
Pour Spinoza, Malebranche, Leibniz, la pensée vraie est la pensée de Dieu en nous. L'intelligibilité des choses n'existe que du point de vue de la connaissance totale. L'efTort philosophique consiste à remettre la pensée finie dans la pensée divine. — Locke se place au point de vue de l'entendement humain. Or cet entendement est borné (8) ; la Providence nous l'a donné réduit, suffisant pour vivre. Notre premier devoir est de faire l'inventaire de nos ressources, de déterminer la portée de nos facultés pour éliminer les problèmes insolubles. Cette analyse du donné aboutit à tracer une démarcation entre le connaissable et l'inconnaissable. La religion nous renseigne sur les grands problèmes métaphysiques, notre esprit limité, point. Ainsi les autres philosophes partent de la définition de la substance, Locke refuse de se donner