‹ De Pascal à Chateaubriand; les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 28 sur 397 · Traité III · texte numérisé non relu

Traité III

6. En voici un exemple (propos. 7» : Spinoza ne prouve point (lue la substance ne puisse être produite par une autre cause. Il dit : c'est inxpossible, parce que l'idée de cette substance dépendrait de l'idée de sa cause, ce qui est contre la définition de la substance. — Pardon, il n'est pas contre la définition de la substance que son idée dépende de l'idée de quelcpie autre chose, pourvu que cette autre chose ne lui serve pas de sujet. Or, la cause de la substance n'est nullement son sujet. — (Spinoza parle le langage mathématique, Lamy le langage courant).

(le ses Entretiens sur la niétaplujsiqite et la religion (l(i88) V Que Dieu agit toujours selon ce qu'il est », il s'indigne à la pensée que les êtres imparfaits et méchants puissent être des parties de l'être parfait : « Quel désordre, quel combat entre la divinité et ses parties ! » (1). El, dans la !)" Méditation chrétienne, il conteste que les esprits soient des modifications particulières de la raison universelle. Spinoza n'a soutenu cela que parce qu'il croyait la création impossible. On dit : Dieu ne peut i)as avoir la puissance de tirer quel([ue chose de rien, iiujis il est aussi diflicile de mouvoir une chose déjà existante. Nous croyons mouvoir plus fûcile que créer parce que nous pouvons l'un et pas l'autre, ou plutôt « les hommes s'imaginent qu'ils ont véritablement la puisspnce de remuer les corps ». C.ela posé, il faut distinguer l'étendue matérielle qui est créée de l'étendue intelligible qui est éternelle et infinie. Mais c'est cette distinction (pi'un disciple de Malebranche, Dortous de Mairan, ne comprendra plus bien quand il aura h: Spinoza. L'auteur de la Recherche de la vérité, dont le .système verse au panthéisme par une pente invincible, était mal i)lacé pour combattre l'auteur de rKtliitpie. Sa doctrine sur les rapports de l'âme et du corps, les causes secondes, la vision en Dieu, e.st toute pénétrée d'un j)anthéisme latent. Si nos idées viennent de Dieu, que devient notre liberté ? La vision en Dieu ne conduit-elle pas à l'existence en Dieu ? Si Dieu n'agit (pie par des volontés générales, que devient le miracle ?

Jaquelot pins cx])resse est la réfutation donnée par .Taquklot dans sa

(( Dissertation sur l'existence de Dieu » (2). Il y a une substance, qui n'existe pas nécessairement parce qu'elle ne contient pas l'existence dans sa définition. Le sophisme de Spinoza consiste à unir étroitement l'existence à la substance. — C'est toujours la même incompréhension du caractère mathématique des notions de l'Ethique. Ja(iuelot démontre un Dieu créateur de l'Univers

1. V. sur vr[U' conlrovcrsc philosophique (jui débordo notre oadrc l'arliclc filé de Hninsrhuicri (R. met., 1905, p. f>i)2 sq.) : « Historiqucmeiif, il est possible de soutenir que l'absurdité est simplement la transposition inconsciente que Malebranche le |)reniier a fait subir au Sipi'io/isnie. > Il demande au Dieu de Spino/a " de justifier par la perfection absolue de son essence non seulement l'univers tel cpie le conçoit rinluition rationnelle, l'unité du 1out, — mais l'univers tel (jue se le fi};ure rimaj^ination, la multiplicité des parties •. Or, '■ l'iinil'ers matvrivi el Pni n'csl qu'une upimreuee née de l'imajiination humaine et de ses auxiliaires : le nombre, le temi)s, l'espace (Uvisible ■. //>., 701 et 701.

2. 1^1 Haye, 1097, 1". réimpr. Paris, 1711, '.\ v. 12. C'est le premier ouvraj^e apolojiélique de l'auteur. Jaquelot. né à Vassy en 1017, fut chassé par la Révocation à Heidelberfi, puis à La Haye. Le roi de Pi-usse l'appela à Berlin où il mourut en 1708. Il est surtout connu par sa controverse avec Bayle.

par les preuves cartésiennes, notre liberté par le pouvoir que nous avons d'appliquer notre esprit à la méditation, d'agir contre notre inclination naturelle. Bayle lui reprocha d'avoir mal établi la liberté divine et humaine.

Il ne faut pas être surpris de voir « l'impie » Bayle attaquer Bayle avec vigueur l'impie Spinoza. L'article « Spinoza » du Dictionnaire critique (1) n'est pas uniquement un article-bouclier à l'abri duquel passeront les hardiesses voisines. Bayle a sans doute grand plaisir à jouer une fois au naturel le rôle de philosophe bien pensant, mais c'est l'Ethique qu'il attaque. Le Traité a, comme bien on pense, toute sa faveur. Or, ce grand démolisseur des constructions métaphysiques devait se piquer au jeu, en présence d'un monument dont l'architecte proclamait la solidité nécessaire. D'autant plus qu'il n'en est pas de plus purement spéculatif, offrant moins de contact avec l'expérience. Or, comme M. Delvolvé l'a lumineusement établi (2), le « sceptique » Bayle est un esprit positif qui n'admet de philosophie que celle qui s'appuie sur les faits et prolonge le mieux notre connaissance des faits. C'est au nom de l'expérience qu'il repousse l'unité de substance. Nous concevons distinctement la matière comme composée de parties extérieures les unes aux autres ; ses modifications continuelles sont incompatibles avec l'unité de Dieu. Nous constatons par l'expérience des existences distinctes qu'aucun raisonnement a priori ne peut identifier.

A cette fin de non recevoir péremptoire Bayle ajoute l'argument déjà classique tiré du principe de non contradiction : Dieu substance unique ne peut pas au même moment dire oui et non, aimer et haïr (3) ; et une protestation d'ordre moral contre un système qui fait Dieu auteur de toutes les erreurs et de tous les crimes.

Après Bayle, le meilleur réfutateur de Spinoza est sans contre- Fénelon dit FÉNELON. C'est dans le chapitre 2 de la seconde partie de « l'Existence de Dieu » qu'il a systématisé ses idées sous le chef: (' Si l'être infini peut être la collection de tous les êtres. » Toutes

1. La 2- édition renlcrim- une défense des premières eriti((ues. L'iinnée même de l:i publication du Dictionnaire, Bayle écrivait à l'abbé Dubos : > J'attends avec impatience l'exemplaire du livre du P. Lanii contre Spinoza pour voir le tour ([u'il a pris ; car peut-être n'a-t-il pas choisi celui qui serait le plus i)roprc par rapport à l'entêtement des Spinozistes de ces quartiers. » 28 mai 1G97. LeI. inédites, R. h. 1., oct-déc. 1912, p. 9'M.

2. Essai sur Pierre Bayle. Alcan, 190G, 8». Nous nous inspirons ici du chap. â de la II" ])artie de cet excellent ouvrage, p. 2.59 sq.

."î. " Dieu modifié en Allemands a tué Dieu modifié en mille Turcs,... il se persécute, il se tue, il se mange, il s'envoie sur l'échafaud », art. Spinoza.

les preuves qu'il a données précédeninient de l'cxistente de Dieu prouvent bien une perfeetion infinie, mais elles ne prouvent pas qu'elle soit distincte de l'enseiuble des êtres. Le tout est plein et continu, il n'y a de changement que dans les relations réciproques des parties. Pourquoi ajouter à l'Univers une autre nature incompréhensible ? — A cela Fénelon répond : 1" cette hypothèse auppose l'infinie perfection changeante et variable. Toutes les parties séjjarémenl sont changeantes. Donc le tout doit l'être, car il n'est pas une idée abstraite mais la totalité des parties. Or, on peut concevoir un tout immuable, donc plus parfait.

2" Ce qui es! composé ne peut être l'infini absolu. Car si l'on admettait une identité réelle des parties, l'une serait l'autre, la terre serait l'eau, le chaud le froiti, ce (jui est absurde. Et, à admettre une séparation réelle, on retond>e dans l'inqjcrfection que relève l'objection précédente. « S'il y a identité réelle entre les l)arties et le tout, il faut dire ou que le tout est chaque partie ou que chaque partie est le tout » (1). Si le tout est chaque partie, il a les imi)erfections des ])arties et renferme des contradictions. Si chaque partie est le tout elle est infinie, imnuiable, donc n'est \)\\\s partie et rien de ce qu'elle paraît.

3" Tout composé ne peut exister par soi. i)uis([ue chaque partie est imparfaite ; et un composé ne peut être infini, jjuisqu'on jjeut toujours lui ajouter ou retrancher une partie. L'inlini doit être Un.

4" Un composé d'êtres infinis ne répond pas à l'idée de l'infinité absolue. Il est contradictoire, car d'une part il contient des jierfections infinies, et, d'autre part, la faculté de croître et de décroître (puis(|u'il est composé) lui ôte la i)rincipale.

Spinoza nierait que l'Etre soit un composé, à moins qu'on ne veuille dire que la définition est composée des théorèmes qu'elle enferme. Ainsi, même cette réfutation si séduisante porte mal. Le s])in<)zisme est un bloc ; on accepte ou l'on n'accejjte pas sa définition de la substance. Il y est tout entier renfermé. Et l'adoption ou le rejet de cette définition, comme de tout autre système métaphysique, ne s'imi)ose par aucune raison démonstrative.

Mais ce qu'il y a d'intéressant, c'est que, malgré sa crili(|ue, Fénelon tend lui-même au panthéisme, et cet éclectique qui fond tous les grands spiritualistes, utilisant la grandeur et la bassesse de l'homme d'après Pascal, la liberté d'après Descartes, l'action de Dieu d'ai)rès Malebranche, le mal détail de l'ensemble d'après Leibniz, est avant tout un platonicien (jui a lu Spinoza. « Dieu

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