CHAPITRE IX
J.-J. Rousseau
« Consultons la lumière intérieure ».
(Profession de foi du Vicaire savoyard).
Jusqu'ici les défenseurs du christianisme ont eu si peu d'action sur l'auditoire habituel des philosophes, qu'il serait difïicile à cette époque de citer un Français notable, homme d'esprit et chrétien. Un penseur que la secte encyclopédique a d'abord pris pour l'un des siens parce qu'il se prétendait tel, sapait l'ordre social, fréquentait Diderot, flattait Voltaire et acceptait les bienfaits d'Helvétius (1), va restaurer le s])iritualisme que l'auteur de Candide a mal défendu et apporter à la religion une aide plus jmissante que celle d'Houteville et de Turrettin. Housskau se réclame de la raison, émeut les sentiments, écrit avec génie. De là sa force.
La lumière L'idée s'établissait que la raison conduit normalement à l'atointérieure inisme ou au i)anthéisme, et l'exemple du déiste Voltaire, de plus en ])lus gagné par Bayle, sinon ])ar Diderot, n'était pas fait pour réhabiliter le dogmatisme cartésien. On regardait hors de soi, on n'y voyait que matière et mouvement et l'on introduisait dans l'homme une passivité mécanique analogue.
Rousseau reprend la méthode classique, celle que de Lignac s'évertuait à prôner dans le désert (2) ; il regarde en lui-même et y retrouve, en déi)it d'Helvétius, à peu près tout ce que l'intuition des grands spiritualistes y avait découvert (3). C'est pourquoi Grimm api)clait dédaigneusement la ])remicre partie de sa Pro-
1. A en croire Voltaire : Lettre à d'Alembert, 28 août 1705. Let à Ilelvt-tius 7 nov. 1700. Rousseau fut en tout cas un des familiers des soupers holhachiqucs. Sur sa rupture avec les philosophes lire Masson [100], ch. 5 et 0.
2. Le témoUjnuiie du sens intime et de l'expérience, opposé à la foi profane et riiliciile des fatalistes moftemes. 1700, I? v. 12.
.■?. Il est de son sirilc par quehiues traits : estime les passions, conserve à l'anmiir pro])re une ])l:ic(' ]>rivilé};i(''r cl ciiiil à riWhu'alioii. V. Keini [97]. 402.
fession de foi « un cahier de philosophie scolastique » (1). Cette première partie est, dans sa rédaction définitive, pleine de ripostes à « l'Esprit )) (2). Elle a été si souvent et si minutieusement analysée (3), que nous en résumons pour mémoire les principaux points.
J'existe ; le monde aussi, car mes sensations « m'affectent malgré que j'en aie >> (4). La matière de ce monde, mue selon certaines lois, décèle une volonté et une intelligence (5), Intelligence et Volonté me sont connues par ma propre expérience. Or (( nul être matériel n'est actif par lui-même et moi je le suis. On a « beau me disputer cela, je le sens, et ce sentiment qui me parle « est plus fort que la raison qui le combat » (6). Je suis donc immatériel et libre. La promesse que je trouve en moi d'un accord entre la justice et le bonheur, promesse déçue en cette vie, me prouve une vie future (7). Que faire « pour remplir ma destination sur la terre ? » (8). La raison nous trompe souvent, la conscience jamais (9). Elle n'est pas un préjugé de l'éducation : elle existe chez tous les peuples (10). Elle n'est pas la voix de l'intérêt identifié avec le bien public. « Qu'est-ce qu'aller à la mort « pour son intérêt ? « (11). « Conscience, instinct divin, immor-
1. Ce développement philosophique fait surtout penser à Clarke dont on sent aussi l'influence dans la partie religieuse de la Profession.
2. Rousseau dut le lire dans l'automne de 1758 (V. Reo. univ. juin 1912 p. 55). — P. M. Masson {R. h, l. janv. 1911 p. 103», établit par un brouillon de lo « Profession » antérieur à cette lecture que les ripostes ont été ajoutées plus tard. V. id. R. des deux Mondes 15 juin 1912 p. 880 sq. — Barni : « Les moralistes français » [77] p. 160. On sait que la Bibliothèque nationale possède l'exemplaire de « l'Esprit » annoté par Rousseau. V. Keim 457.
3. Pour nous en tenir aux ouvrages les plus classiques, V. Bartholmess : « Hist. crit. des doctr. religieuses de la philosophie moderne » 1855, 2 v. 8°, I, 241 sq. Barni : « Hist. des idées morales et politiques en France au xv!!!"! siècle » 1867, 2 V. 12, II, 122 sq. Bersot : « Etudes sur le sviii'^ siècle >- 1855, 2 v. 18 ; II, 83 sq. — Villemain : « Tableau de la littérature au xviii« siècle », éd. de 1868, II, 271 sq. Les études modernes de Hôffding, Bouvier, Parodi, ^chinz. Seippel. Cuendet, Masson (o. c. II ch. 3i complètent ces excellentes analyses sans rien y ajouter d'essentiel. V. Bibliographie dans Masson [166], III, 401 sq.