‹ De Pascal à Chateaubriand; les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 299 sur 397 · T. IX, 112 n · texte numérisé non relu

T. IX, 112 n

.".. T. X. 184. V. 182, 18.1 et ISr^ n, 4. Amst. 1764, 8«.

420 DK PASCAL A CHATEAUBRIAND

Le chrétien mauvais citoyen ? Rousseau n'a pu le soutenir qu'en se plaçant au point de vue étroit et haineux des cités anciennes. C'est un mauvais calcul patriotique que d'abdiquer l'humanité. « En (jcnéral, il est vrai de dire des états comme des <(. particuliers que, qui n'aime que lui, n'est aimé de per- 'i sonne » (1). Toute cette réfutation est excellente. Roustan pénétré de l'esprit chrétien et de l'esprit le plus généreux de son siècle, trouve sans effort les formules du patriotisme moderne et laisse loin derrière lui Rousseau, tout occupé des souvenirs du nationalisme antique. Mais il faiblit (|uand il s'agit de démontrer que le christianisme ne favorise pas la tyrannie et n'éteint pas les vertus guerrières, car il est malaisé de tourner le précepte évangélique de non résistance au méchant, même pour faire du chrétien le soldat du droit.

Nous retrouvons le malentendu qui séparait Baijle et ses premiers adversaires. La question qui se pose est au fond celle-ci : quel est le vrai christianisme ? le littéral et théorique ou celui adapté à la vie et aux faits ? Faut-il avec Hayle, Rousseau, Tolstoï prendre à la lettre les enseignements de .lésus, ou avec l'Occident (■ chrétien » en retenir l'esprit ? Rousseau et Roustan ont raison selon la solution choisie. L'un déduit a priori de la charité la faiblesse, l'autre regarde le monde et voit les peuples chrétiens forts. Leurs coups ne portent pas, car si l'un ])arle moine, l'autre lui répond chevalier (2).

La discussion paraissait donc à bout de course quand Vernes la relança en prenant l'offensive avec un argument propre « à faire de la i)cine » aux jdiilosophes : la religion naturelle qui inspire l'amour des hommes est, dans cette mesure, elle aussi, contraire

1. P. .')!. « Le clirclicn ne (initie point son pays ponr aller chasser les autres fin leur >>. 8.1. Grimm donne un échantillon do son ('•quilé on attribuant à l'jntellif?ont auteur de cet ouvrage généreux « autant do chaleur que de sottise ». VI, .^)â. Rousseau insiste surtout sur, la nialfaisance. politique du christianisme dans les <i relations extérieures » d'un peuple (Contrat social III, /ri- Let. de la Mont. III). Il admet sa bienfaisance sociale à Tintériour d'un état. (Prof, de foi. éd. Masson. Hachette 1011. 8" p. Ifil) V. Mnsson [U\(\] 111. 18;? sq.

2. Lefrunc de Ponipitjnan consacra une bomie jjartie do son Instruction pastorale sur lu prétendue philosophie des incrédules modernes (Le Puy ITG.T. 1" et 1701 2 pet. 12 ; — V. (irinun V, 100) à réfuter le « paradoxe de Rousseau ■> . Alors que d'autres étaient frappés par le cosmopolitisme des pliilosoi)hes, lui remarcpie leur patriotisme qui les rend ennemis de ce qui affaiblirait le ])ays (célibat monacal, richesses du clergé etc.). De Bauclair « citoyen du monde », dans son .\nti-Contrat social La Haye 17fi."), 12, n'admet pas que le christianisme favorise la tyrannie, car il prépare la pure démocratie. « Une société de chré- " liens, «luelle qu'elle fût, serait une vraie démocratie. Car si d'un côté les « membres inférieurs du corps ])ollti(|ue étaient soinnis et dévoués à la volonlé « du chef, de l'autre cette niènte volonté du chef serait subordonnée à celle du « peuple et n'aurait jamais d'autre objet i/ue le bien public >. 267.

au patriotisme. C'était ennuyer les déistes que les réduire à déclarer leur religion moins humaine que la chrétienne (1). Rousseau aigri, persécuté, plein de la plus injuste haine pour Vernes, son ancien ami, ne répondit rien aux critiques. « Ne m'envoyez <.' plus de tous ces beaux livres », écrivait-il à d'Ivernois à propos de l'ouvrage de Claparède, « car je vous avoue qu'ils m'en- « nuient à la mort et que je n'aime pas à m'ennuyer » (20 juillet 1765).

Un raisonnement analogue à celui de Vernes fait le fond de la Bergier. meilleure réfutation française du « Vicaire », celle de l'abbé Sa réponse Bergier. C'était le premier ouvrage apologétique d'un prêtre lor- est la moins rain aussi pieux que modeste, qui restera le moins indigne maigne défenseur du christianisme dans le dernier tiers du siècle.

Né à Darney, dans les Vosges, en 1718, Bergier se fit connaître en remportant deux fois le prix d'éloquence à l'Académie de Besançon. Il était principal du collège de cette ville, où il avait succédé aux jésuites, quand il commença à combattre les incrédules. 11 s'en prit successivement à Rousseau, à Levesque de Burigny, à d'Holbach, à Voltaire par occasion (2). En 1780, il résuma ses travaux dans un grand Traité historique et dogmatique de la vraie religion en 12 volumes. Deux ans avant sa mort, survenue à Paris en 1790, il publiait encore un Dictionnaire théologique faisant partie de rEncgclopédie méthodique, « l'arche du Seigneur dans le temple des Philistins », disait l'abbé Barruel (3). On le força d'accepter une pension de 2.000 livres, un canonicat à Notre-Dame et les fonctions de confesseur des tantes du roi (4). Voltaire qui le railla n'osa point le vilipender. Il a décoré le catholicisme français de la fin du siècle de son érudition, de son talent honorable et de ses vertus. '

Un de ses procédés favoris dans la controverse était la rétorsion. C'est elle qu'il emploie contre Rousseau. Le Déisme réfuté

1. Examen de ce qui concerne le christianisme, la reformation êvamji'lique cl les ministres de Genève dans les 2 premières Leitres de M. J.-J. Rousseau écrites de la montagne, Genève I'ïGj 8°. Il y a dans cet ouvrage beaucoup de sophismes.

2. V. infra c. X, § 2, 4, .">. V. Rachaumont [70], 15 juil. 1768 ; 30 déc. 1769 ; 28 févr., 22 juin, 29 juil. 1770 ; 15, 16 janv., 1 avr. 1771. — Gerbet : « Coup d'œil sur la controverse chrétienne » Paris 18.31, 8". — Lanfrei/' : « L^Eglise et les philosophes au wiii"^ siècle », Paris 1855, 16 ; éd. Charpentier 1879 p. 23.'5. — .innales franc-comtoises, Besançon 1861 et 1892.

.3. J. eccl. [55] sept. 1788 p. .3.

•1. « Je n'ai garde de vous entretenir de tous ces ouvrages qui paraissent en faveur de la religion. Depuis que l'abbé Rentier a fait fortune à ce métier là, tous ses confrères s'en mêlent ». Grinim, t. IX, 250, fév. 1771.

par Uii-mcme (1) résume sous une forme intéressante tous les arguments des critiques antérieurs. Bergier se sert des concessions de Rousseau à la foi et au rationalisme pour le pousser tantôt vers l'orthodoxie, tantôt vers la négation radicale. C'est la lactique habituelle des extrémistes contre les moyenncurs. Logiciens, ils accusent le modéré d'inconséquence. Mais ici la contradiction était dans les choses, dans l'évangile saint et incroyable, autant que dans l'esprit de Rousseau.

1" — puisque vous dites Jésus saint, pourquoi repoussez-vous la hiérarchie qu'il a lui-même instituée ?

2" — puisque vous rejetez l'incompréhensible, pourquoi ne rejetez-vous pas Dieu et ses attributs, qui le sont, de votre aveu, et qu'une pensée logique ne saurait admettre ou concilier ? (2).

Ce qu'il y a de moderne et d'émouvant chez Rousseau, cette sincérité absolue qui lui fait reconnaître du « divin )> en Jésus et l'arrête hésitant devant les miracles, i)araît à l'intellectualiste Bergier un manque de bonne foi ou de logique (3). Or, c'est par cette attitude nouvelle, répondant aux besoins des consciences qui se réveillent et des esprits qui ne peuvent se rendormir, que Rousseau agira jusqu'aujourd'hui avec puissance.

Est-il besoin de dire que le ])rêtre exploite avec vigueur l'intolérance de Rousseau à l'égard des athées, dangereux pour la société. Le même princijjc nous autorise à persécuter les antichrétiens (4).

Au terme de l'ouvrage, le lecteur garde la notion de deux oppositions irréductibles.

La première, déjà ancienne, est celle qui mettait aux prises

1. « ou Examen des principes (]'incrè(lnlilv rcpantins dans les divers ouvrages de M. Rousseau, en forme de letlres ». Pniis 1705, 12. L'ouvrage fut réimpriim- cil 17()5, OG, 08, 71, 71, 75. .Vous citons l'cdition de lll.'i. Hergior avait publié un ouvrage sur les raciiips hébraïques, mais <■ en conibatlant les incrédules, il va plus directement à son but (|ui paraît être un Ijon bénéfice. Ainsi soit-il ». C'est tout ce que ré(|uitable Grinini trouve à dire de l'ouvrage estime d'un honnête homme. (VI, 29.'?).

2. Les athées et les matérialisies " soutiennent comme vous que l'on ne doit « point admelire ce que l'on ne peut comprendre et qui semble renfermer con- « tradiction : or je ne comprends point, dit un athée, cet être éternel et infini Il que l'on appelle Dieu ; les qualités qu'on lui attribue renferment conlradic- I' lion, donc je ne dois point l'admettre, .fe ne comprends point, dit un inalé- II rialisle. celte substance que l'on nomme esprit ; ce (jue l'on en dit renferma Il contradiction ; je ne dois donc pas l'admettre ». !■''' part. p. 4.3.

.3. Il oubliait que notre logique règne dans les déductions de la pensée, pas toujours dans le domaine de la vie. L'ojiinion de Konsseau est un reflet de sa vie intérieure.

4-. Il C'est pun/er le corps politique d'un sang impur, c'est retranci/ier un « membre pourri... Vous ne soutiendre/ pas, je pense, qu'en envoyant Cartouche « sur la roue l'on ail fait une plaie à l'humanité ». 217.

j.-j. ROLSSEAr , 423

Bayle et Jiirieu, l'opposition de l'autorité extérieure et de l'autorité intérieure, la lutte pour l'hégémonie entre la conscience et le dogme. La seconde est un conflit entre les deux sens d'un mot. Quand Rousseau dit : Jésus, l'Evangile est divin, les orthodoxes de tout bord, mais surtout ceux de Rome, entendent l'adjectif au sens traditionnel, c'est-à-dire mythologique et matériel : l'Evangile et Jésus sont descendus des cieux, Jésus est Dieu, l'Evangile est sa Loi dictée. Rousseau lui donne un sens plus spirituel ou philosophique : le divin transparaît en J.-C. et sa parole. Fils de Leclerc, d'Huber et cVAbniizit (1), fils de cette Genève dont un géomètre sans esprit de finesse disait les pasteurs mécréants parce qu'ils ne voyaient pas dans le fils de Marie le Logos hypostatique, le Vicaire savoyard ne parle plus la même langue que de Beaumont ou que Bergier. De là un nouveau malentendu qui ôte au « Déisme réfuté par lui-même ^> de la force et de la valeur (2).

Il eut pourtant un grand succès, mais désormais bien peu d'apologètes échapperont à l'influence de Rousseau. En 1771, l'abbé Dinouart, qui veut fermer la bouche aux philosophes, tire son principal argument « de la voix intérieure de notre cœur même « qui nous prouve par un genre d'argument supérieur à tous les « sophismes, supérieur même à toutes les démonstrations de

1. On sait qu' « Abauzit fut à Genève le vrai et silencieux modèle de ce christianisme philosophique dont Rousseau devint par moment l'incomparable orateur «. Villemain [118] éd. de 1846, II, lOG. V. \ouv. Héloïse ô' p. let. 1. — A lire ses pages « Sur la connaissance du Christ » et « Sur l'honneur qui lui esit dû », on comprend qu'il ait pu inspirer le passage fameux du « Vicaire » sur J.-C. Une partie de ses œuvres fut publiée par Moultou, son exécuteur testamentaire. Œuvres diverses de M. Abauzit, contenant ses écrits d'histoire, de critique et de théologie^ 2 v. 8°, le !«■■ Lond. 1770, le 2^ Amst. 1773. Un éditeur non autorisé fit ijaraître une moins bonne édition à Genève en 1770. — Voici quelques pensées de l'auteur : « Il y a contradiction à dire qu'un dogme est « révélé et qu'il est incompréhensible. Dire que Dieu nous révèle des dogmes « incompréhensibles, c'esi dire qu'il nous donne des idées de choses dont nous « ne pouvons avoir aucune idée : cela est absolument impossible •■ . (.Des mystères de la religion, éd. Moultou I, 43). « Un dogme n'est important dans la « religion qu'à proportion de l'influence qu'il peut avoir sur notre sanctification, « mais un dogme plein d'obscurité ne peut avoir que très peu d'influence sur « notre cœur » (ib. 47). « Je regarde J.-C. comme le grand et l'infaillible Doc- « leur ; j'admire son pouvoir, ses vertus, ses talents extraordinaires, je le i< reconnais pour mon supérieur et comme devant être un jour mon juge, « j'avoue qu'après Dieu il est l'auteur de mon salut ; je suis pénétré de recon- « naissance envers lui... » (De l'honneur qui est dû à J.-C. ib. 134). Voltaire écrivait avec quelqu'exagération : « II n'y a plus dans la ^nlle de Calvin (]ue quehjues gredins qui croient au consubstantiel ». Let. à d'Alemberf, 28 sept.

2. Bergier excelle dans certaines réfutations de détail, toutes les fois que Rousseau rationalise l'évangile, nie que J.-C. ait voulu faire des miracles ou en tirer argument. Il faut réformer non l'évangile par sa raison, mais sa raison par l'évangile (let. 12).

« l'école que la religion est faite pour l'homme, que l'auteur de a l'homme est l'auteur de la relie/ion » (1).

L'action de Jean-Jacques décuple celle des philosophes chrétiens d'Allemagne et de Suisse qui maintenaient le spiritualisme contre l'école française et qui, plus que les évadés de Rome, sont ses frères intellectuels : Euler (2), Mcrian (3), Bonnet surtout qui, dans ses Recherches philosophiques sur les preuves du christianisme (4), abandonne les dogmes et tous les points contestés entre chrétiens, explique les miracles par un ordre naturel extraordinaire parallèle à l'ordre naturel des choses et prédéterminé, et renonce comme le « Vicaire » à toute certitude là où l'obscurité est encore si grande.

1. L'art de se taire, principalement en matit-re de reliçiion, Paris 12. L'auteur était rédacteur du Journal ccclésiuxti(iue. Il est à remar(|uer que dans le catholicisme la preuve interne est surtout familière aux jansénistes. Son titre ni*a charmé, écrit Grimm ; « l'auteur ne s'est pas cru obligé d'exercer l'art qu'il enseigne » t. IX, 250. '

2. Leitres à une princesse d'Allentagne sur divers sujets de physique et de philosophie. Pétersbourg 1768, 3 v. 8". Ces lettres écrites en français, de l/fiO à 02, à une nièce du roi dc« Prusse, la princesse d'Anhalt Dessau, eurent un grand succès jusqu'au milieu du xix" siècle. L'auteur y maintient la liberté divine et humaine (2'^ part. c. 20-2."!).

3. >i6 ];rcs de liâle en 172;{, mort en 1807. Appelé à Berlin par Maupcrtuis, il devint à la mort de Formel) secrétaire perpétuel de l'Académie. Tous ses mémoires de philosophie sont écrits en français.

4. Genève 1770 et 71, 8». C'est la réimpression des chap. 10 à 21 do sa Pulinijénésie philosophique qui ont rapport à la révélation. On sait ([uc le grand naturaliste essayait dans cet ouvrage de donner une base scientifique à la doctrine de l'immortalité, en attachant l'âme h un petit organisme impérissable. Car toutes les analogies tirées du développement des êfres organisés s'op|)osent à l'anéantissement d'un être indéfiniment perfectible. — V. sur les écoles spiritualistes de Suisse et de Berlin : Villemain fll8], 19'' leçon ; Partholmess [121], I, 2.^9 sq. Sur l'antipathie de Bonnet i)our Voltaire : Desnoircterrcs [92], Vil, 129. Les idées de la Palingénésic furent adoptées par l'abbé Dailly dans son traité de L'immorialilé de l'âme, Dijon 1781, 12,

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