CHAPITRE X
Du Dictionnaire philosophique au Système de la nature
L'Eglise et le Parlement avaient espéré enrayer la philosophie La lutte par une réaction violente. continue
L'exhumation d'une loi de 1563 condamnant à mort qui écrit contre la religion, n'était qu'un épouvantait (1), mais la guerre aux livres redouble et la Bastille est encore debout. Clément XIII, à son avènement en 1758, avait, dans une lettre circulaire, recommandé la vigilance. Si les philosophes avaient indirectement contribué à la ruine des jésuites, cette ruine ne marquait point une victoire à leur actif. Au lendemain de l'expulsion, les gallicans de toute robe démontraient leur orthodoxie en poursuivant l'impiété. L'Assemblée du clergé de 1765 exhorte les évèques à suivre l'exemple donné en 1763 par Pompignan, auteur d'une grande Instruction pastorale sur la prétendue philosophie des incrédules modernes (2). Son Bureau de la juridiction est d'avis :
1" — de flétrir par une condamnation générale l'Analyse de Baijle, — l'Esprit et les ouvrages écrits pour sa défense, — le Contrat social, — les Lettres de la Montagne, — le Dictionnaire philosophique, — la Philosophie de l'histoire, — le Despotisme oriental.
2° — de faire précéder cette condamnation d'une instruction sommaire.
3" — de conjurer le roi de mettre un frein à la licence des
1. M. Rouslan, clans son beau livre sur Les philosophes et la société française, s'effraie à cette pensée : « On ne se servait pas des armes, c'est vroi, mais on les avait et je tro.uve que ce n'était pas rassurant ». [112] p. 17. Qu'il se rassure. On n'aurait pas pendu un académicien.
2. Le Puy 4". Le journal de Trévoux sif^nalc « le prompt débit d'une l''" édition de cet ouvrage dont la consommation a fait en très peu de mois désirer celle que nous annonçons ». Airr. 1764, p. 1118. Voltaire y répondit par Vlnstruction pastorale de l'humble évéque d'Alétopolis et par 2 Lettres d'un quaker a Jean-Geonje Lefranc de Puntpiijnan.
mauvais livres « dont le cours ne pourra être eflicacement « arrête que lorsqu'il voudra bien donner aux cvcqnes la même « part dans, cette administration que leur ont donnée les rois V prédécesseurs dans le siècle du luthéranisme » (1).
Le roi répond simplement qu'il sera vigilant (2), et Jolij de l'icurij requiert au Parlement contre les « Lettres de la montagne » et le « Dictionnaire philosophique ». L'année suivante, l'évèque de Langres flagelle à son tour les philosophes (3). De la îiarre est décapité. Cette exécution atroce d'un libre penseur après un procès régulier remplit d'horreur les philosophes, que les pendaisons de libres croyants, par mesure administrative, avaient jusqu'alors médiocrement émus (4).
La sensibilité du patriarche en fut ébranlée au point qu'il demanda sa protection à Frédéric et voulut un moment fonder à Clèves une Salente philosophique (5). En 1770, l'Assemblée du clergé lance un nouvel Avertissement (6), suivi de mandements parmi lesquels ceux de Messieurs d'Amiens et d'Angoulème. Elle adresse au roi encore un Mémoire, encore une liste d'ouvrages scandaleux, et, pour essayer d'une arme nouvelle, charge le V. Bonhomme, cordelier, de publier, sous le contrôle de l'archevêque de Reims et de Messieurs les Agents du Clergé, une analyse raisonnée des premiers Pères apologètes (7). Mais, la même année, la philosojjhie du siècle a dit son dernier mot dans le Sijstème de la nature d'Holbach, que le Parlement, fidèle second de l'Eglise, condamna le 18 août, sur réquisitoire de l'avocat général Sé(/uier (8).
En efTet, les philosophes ne se sont pas laissé intimider. Depuis l'affaire de « l'Esprit », ils sentent que la lutte décisive est engagée. C'est jusqu'en 1770 une avalanche de i>roductions où l'on
1. l'rccis (les procès verbaux des assemblées dit clerçié, Actps de l'assomhlcc (le 1 "().'> [5] p. 10.")9. V. Procès verbaux des usscniblces [.'<] l'O."), t. VIII, p. 1352- .'j.'). 03, fi.'), 140."). Mémoire et pièces justificatives p. 107.