I. L'ÉVKIL I)i: LA CRITIQUE
Il est possible (|ue ces deux hommes fussent arrivés seuls à concevoir la criti(iue bibliciue indépendante. Mais Ilobbcs {\), Spinoza, La Pcijrcrc (2), les y ont aidés. Bien qu'ils ne l'avouent pas, celte iniluence nous paraît difïicilement contestable.
Pour ai)})liquer à l'étude de la Bible les règles que, depuis la Renaissance, les savants appliquaient avec plus ou moins de rigueur à l'étude des textes profanes de l'antiquité, le catholique avait à déchirer deux voiles : la croyance au livre inspiré et la foi à la tradition dépositaire du vrai sens. Le préjugé du livre saint occupait seul le i)r()testant, mais bien plus fortement encore que le catholique, puisque l'Ecriture, que Rome subordonne à la Tradition, était pour les réformés l'unique règle de la foi. Les traditions de l'exégèse orthodoxe n'étaient pas i)our eux contraignantes. Sans i)arler des sociniens, que la liberté d'examen rendit aussi hardis qu'on i)ouvait l'être, les réformateurs avaient jeté par-dessus bord, en même temps que les Pères et le moyen-âge, une bonne i)art de l'exégèse allégorique, et, depuis l'origine, les érudits protestants contestaient les inlerijrétations par lesquelles l'Eglise appuie de textes les dogmes proprement romains. D'ailleurs, mettre la Bible aux mains de tous c'était préparer la sou-
1. Nous Ile piirlons pas <lcs iiiiti;ilcurs C.apeUc c\. Morin. dont l'orlliodoxic n'était pas suspecte. Dans son » Léviathan », III, :î.3, Ilobbcs traite « <Ui iionil)re, de raneirnnelé, «le l'auloi'ité et de l'inlci-pi-étation des livres de la Bible ... V. infra p. 50.
2. Le protestant ]ai l'cijrèrc. de liordeaux ( 15!» I-I(i7(ii, soupçonna, en lisant au chap. ."> de l'épili-e aux Romains': " Comme j)ar un seul homme le péché est entré dans le monde ■■ , etc.. qu'il y avait eu des honnnes avant Adam. Il pi'oflta d'un séjour aux Pays-Ras pour exposer sa thèse dans un livre c|ui f!t scandale : •< Privudimiila' sive exercitatio super versilnis 12, i;{, 11, ea])itis V epistola- Pauli ad Romanos, quibus indicantur primi homines antc .\damuni eonditi. ■> ir)."»5, 1". L'ouvrage fut brùlé par le Parlement de Paris, ly'auteur, arrêté à Bruxelles sur l'ordre de l'archevéciue de Malines, obtint sa liberté en abjurant le protestantisme et en se létractant à Rome. II devint Ijibliothécaire du prince de C.ondé.
veraineté du sens littéral dans les esprits peu entraînés à la théologie.
C'est cependant le catholique qui formula de la façon la plus moderne les exigences de la critique scientifique. Cela tient non seulement à la qualité plus solide de son érudition orientale, mais surtout à l'assurance qu'il avait ou feignait d'avoir en la tradition, antérieure et supérieure à l'Ecriture. Les fréquentes sorties de Simon contre les protestants (1) et leur superstition de la Bible, ne sont à notre avis qu'une habileté, peut-être à demi-consciente, pour rassurer les autorités ecclésiastiques. En insistant sur le caractère relatif et secondaire de la tradition écrite, idole des protestants, il se donnait les coudées plus franches pour la critiquer (2), mais la contre-partie manquait, car il se gardait d'autre part d'exalter imprudemment la tradition orale. Il n'a pour elle que des louanges convenues ; en réalité, il lutte sans cesse pour échapper à son étreinte, Bossuet ne s'y est pas trompé.
Bossuet le blâma, puis le persécuta pour avoir essayé, dans la « Version de Trévoux », de traduire le Nouveau Testament selon la vérité philologique, non selon la vérité catholique (3). Quand les Pères ont fixé le sens d'un mot ou d'une phrase sur lesquels l'Eglise appuie un dogme, la linguistique et la grammaire n'ont plus voix au chapitre. Ainsi les mages adorèrent l'enfant Jésus (Mat. 1, 11). Ne dites pas qu'ils le saluèrent ou qu'ils lui rendirent hommage ; vous nous ôteriez une preuve de la divinité du Christ. Mais le « moqueur déclaré », comme l'appelait son grand adversaire, se débattait ou pirouettait sans céder. Car <» il y a bien de « la différence entre le sens théologique et celui qu'on appelle « grammatical ou littéral. Un interprète doit toujours avoir devant « les yeux ce dernier. Autrement chacun prendra la liberté de « traduire l'Ecriture selon ses préjugés, et alors ce ne sera plus « interpréter la parole de Dieu, mais l'expliquer selon ses idées » (4). Les traducteurs des divers partis font du N. T. un traité de dogmatique.
1. Précaution analogue chez les jansénistes. Lo zèle déployé par Port-Royal contre ces frères spirituels qu'étaient les calvinistes tient un peu à leur ardent désir de jnettre leur orthodoxie au-dessus du soupçon.
2. Les '. modernistes ■ contemporains ont, eux aussi, tiré grand parti de cette relativité, admise par l'Eglise. M. Margival se trompe, à notre avis, lorsqu'il accepte hon jeu hon argent la tactique de Simon et le croit bon catholique sur sa parole. Mais M. Margival est un disciple moderne de Simon et a besoin des mêmes sûretés. — Essai sur R. Simon et la criliiiiie biblique au XVII'- siècle, Maillet, 1900, 8°.
.T .. Soutieau Teslament de S.-S. J.-C. traduit sur l'ancienne édition latine avec des remarques >, Trévoux, 1702, 1 v. 8". Bossuet condannia l'ouvrage, ainsi que le cardinal de Noailles, et publia contre lui 2 Instructions. Paris, 1-02-.-5. 2 v. 12.
4. Hisl. crit. des Versions du S.-T.. 1(190, 4", p. 447. V. note suivante.
En 1G85 paraît son Histoire critique du Vieux Testament. Tout le livre est téméraire. i)ar la recherche des sources, des dates, des interprétations, (jui trouble la confiance ollicielle dans l'intégrité des Kcritures juives (1). Mais la nouveauté scandaleuse est l'atteinte qu'un homme d'Kglise porte à l'authenticité du Pentateuque par la thèse suivante : Moïse n'est pas l'auteur du Ppntateuque entier. Il a fait les lois et les ordonnances. Des écrivains i)ublics, scribes ou chroniqueurs olliciels dont Simon suppose l'existence, ont rédigé la partie historique sur l'ordre de Moïse et peut-être après lui. De là les invraisemblances menues ou fortes relevées par Aben-Ezra.
La même année. .Ikan Lkclfuc. (2) critiqua cette hypothèse dans les Sciitiincnis de quelques théoloyiens de Hollande sur l'Histoire critique du Vieux Testament. Mais c'était pour opposer une conjecture à une autre. « Le compilateur du Pentateuque a pu « être un Israélite craignant Dieu qui aurait recueilli tous les « écrits de Moïse et y aurait ajouté d'autres faits tirés de livres « anciens et dignes de foi en faveur des Samaritains, vers le « temps de la Captivité » (3). Ce serait. i)ar exemple, un sacrificateur envoyé de Babylone jjour instruire les nouveaux habitants de Palestine, vers la 18'' année de Josias.
Les lettres 11 et 12 des « Sentiments » formaient un Traité de l'inspiration des auteurs sacrés qui n'est pas un hors-d'œuvre, car il est difficile de soulever la question d'authenticité d'un livre saint sans toucher à celle de l'insjjiration. Ce traité fit horreur.
Le but de Lederc était pourtant très religieux. (Conscient des
1. Nous n'avons pas à analyser ici l'œuvro colossale de Simon ; nous éludions la défense, non l"aUa(|Ue. S'oitx indit/iions seiileiiieni ht direction et les principaux résnltats de cette itttaqiie. /)"iir éclairer les points sur lesquels porte lu défense. On trouvera l'analyse de l'Histoire critique dans Marçiinal. o. c. Simon poursuivit niélliodiquenient ses recherches dans Vllisloire critique du Texte du S. T.. Roti, 1089, 4". à laquelle le protestant C.oulan répondit par un Examen... (Amst., lOlM)) ; — Vllisloire criliiiue des Versio/is <hi S. T.. Rot., IllitO, I". <|ui le mit eu conflit avec Arnauld ; — Vllisloire critique des principaux C.oninienlaleurs du S. T.. Rot., UW.i, 1". comhatUie avec force par Roxsuet dans sa Défense de la tradition et des Saints Pères. L'irréductible opposition de l'exét^èse Iradilionnelle et de l'exégèse sclentifl(|ue se mar(|ue dans celle réponse par des fornuiles et des exemples saisissants. C'est le livre à lire pour le lettré ■■ honnête homme » qui veut comprendre vile et bien la révolution religieuse que Simon pouvait opérer, si, pendant près d'un siècle, les disciples ne lui avaient nian<iué. Nous ne pouvons en faire étal, car il |ik»rut en lT:>:i «lans le 2'- volume des Œuvres posthumes de Hossuet (Paris, 4").
2. Littérateur et théolofîien ( l()r>7-17:?('.l, i)rol"esseur à Amsterdam de 1(184 à 1728, un des esprits les plus ouverts du temps. 11 est encore connu des lettrés par ses >• Hibliotliècpies • : Itibliothèque universelle et historique (1('.8fi-9.^) ; Bibliothèque choisie (170:1-1.^1 ; liibliothèque ancienne et moderne (1714-27».
3. . Parrhasiana ou pensées diverses sur des matières de critique, d'histoire, de morale e1 de politique. Avec la défense des divers ouvrages de M. L. C. • Amst., 1099, 8", par Théodore Purrhase (Jean Leclerc).
obstacles que les affirmations antihistoriques et les absurdités métaphysiques opposent à la foi, il est de ceux qui périodiquement vont essayer d'ôter ces pierres de scandale. En reconnaissant la non-inspiration des livres historiques, on « soudra tout « d'un coup une infinité de difficultés que les libertins ont accou- « tumé de proposer contre l'Ecriture sainte, qu'il n'est pas pos- « sible de soudre selon les principes ordinaires... on les verra « embrasser sans peine ce qu'ils ont rejeté jusqu'à présent avec « opiniâtreté parce qu'on l'appuie mal à propos sur des suppo- « sitions qui se trouvaient contraires à toutes leurs lumières ».
Sa méthode découle du principe protestant : l'inspiration des Ecritures se révèle par le témoignage intérieur du St-Esprit. Alors que l'Eglise catholique préfère prouver cette inspiration juridiquement, par des productions de titres : authenticité des livres, dons surnaturels de leurs auteurs, constitution du canon, tradition constante, le protestant confronte leur contenu avec les exigences de sa conscience ou les besoins de son cœur, et de l'harmonie entre le livre et ces besoins il conclut à son origine divine. Cette conclusion n'est pas la conséquence d'un raisonnement : c'est une impression directe, l'intuition d'une « onction » spéciale. Telle était du moins la notion des réformateurs.
La scolastique protestante du wiT siècle revint vite à la démonstration dialectique et traditionnelle de l'inspiration,, mais le principe de la Réforme restait vivant chez les théologiens en marge de l'orthodoxie et prenait insensiblement la forme suivante: la conformité de la Bible à la conscience morale et à la raison prouve son inspiration. Leclerc soutint que là où la Bible choque la raison ou la conscience, elle n'est pas inspirée. Le désordre et les sutures maladroites des livres historiques prouvent qu'ils ne sont pas l'œuvre d'auteurs privilégiés, mais de personnes pieuses visant à l'édification. Les Proverbes sont des conseils de la sagesse humaine. Dans Job, Dieu approuve des choses « qui ressemblent « fort à des blasphèmes » : « puissé-je n'être pas né ; — te sied-il bien de me faire tort ? » (1). Il n'est pas besoin d'inspiration pour savoir que Dieu afflige quelquefois les bons pour les éprouver. Il y a des cruautés dans les Psaumes, des enfants écrasés sur la pierre (2). L'Ecclésiaste soutient le sentiment sadducéen que tout finit avec la vie. Rien dans le Cantique des cantiques, ni dans l'A. T., ni dans le X. T., n'autorise l'application allégorique de ce poème à la synagogue ou à l'église.
Si nous passons aux auteurs du X. T., nous constatons qu'ils