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en possession de la grâce l'âme est en liberté ; il se retire dans la solitude.
Telle est la i)artie la plus vivante de l'apologétique de Malebranche : la philosophie établit .que l'honinie est fait pour connaître la vérité et aimer le bien, l'expérience du chrétien prouve que sa religion le conduit à cette fin en perfectionnant son intelligence et sa volonté, elle est donc la religion vraie.
La correspondance mémorable de Malebranche avec Dortous de Mairan prouve bien quel était pour le grand oratorien luimême, et quoiqu'il en eût, le fondement solide de la foi. On sait ijue ce disciple de Malebranche, gagné par la philosophie de Spinoza, demandait à son maître de le sauver en réfutant le panthéisme de l'Ethique. Notre penseur, peut-être inconsciemment gêné par les rapjDorts de sa philosophie avec celle du philosophe d'Amsterdam, se trouva déconcerté et ne sut que dire au jeune homme : tenez-vous à la foi, sans elle la raison s'égare. Ce fervent de la Raison en est réduit à opposer aux raisonnements de l'impie la certitude intime, inébranlable mais indémontrable, du mysti- (iuc(l). Imaginez un goutteux à qui un philosophe démontrerait qu'il ne peut pas être malade : « Je sais que votre démonstration « est fausse, répond le goutteux, et vous vous moquez de moi. « Adieu. Le vrai fidèle fait comme le goutteux » (2).
Concluons. Malebranche a été lu avidement, puisque de 1675 à 1712 on compte 5 éditions de la « Recherche de la vérité », mais la partie métaphysique de son apologie était peu efficace. Impuissante contre Spinoza, elle va grossir aux yeux du siècle de Bayle les difficultés de la religion. Les dogmes révoltent les incrédules ; les démontrant nécessaires, il les fait monstrueux. En rendant raison des mystères, il fait éclater le divorce entre la raison divine qui les a conçus et la raison humaine qu'ils offusquent. L'apologie métaphysique conviendra de moins en moins à des esprits de plus en plus positifs (3). Tout au plus, le xvin" siècle reticndra-t-il pour l'utiliser la thèse d'allure spinoziste : Dieu incapable d'agir i)ar des volontés particidières. Chez les chrétiens, Malebranche contribuera à maintenir longtemps encore l'idée que la religion est dialectiquement démontrable.
1. S.iisissanlp illustration du mot de Fichie : « La démonstration ne produit pas la foi, c'est la foi qui suscite la démonstration. >' (Sur la croyance d'un gouvernement divin du monde, 1708).
2. 3" let. à Dortous, V. Ollé-Laprune, l, 1.32. Cet auteur a relevé ailleurs combien les Ihéories de Malebranche sur la grâce sont llottanles et contradictoires. Mais on sent riu'il a éprouvé ce dont il ]>arle, et que sa foi en la grâce sort de cette expérience bien plus (|ue de ses spéculations.
.3. Les Nouvelles de In rvpubli(ine des lettres insinuent que les " Conversalions chrétiennes ■> ne sont eonvaincanlcs ([ue pour les cartésiens. .?anv. ITO.T, p. 71.
l'âge d'or de l'apologétique classique 83
La partie psychologique et pascalienne de son apologie, tirée de l'universelle expérience chrétienne, indiquait bien la voie de l'avenir, si la vie intérieure dont tant d'àmes vivaient au xvii^ siècle avait persisté. Elle restera sans effet ; car nous allons entrer dans un siècle dont les yeux regardent le monde, et la preuve intime fournie par les âmes individuelles deviendra vite la preuve par les bienfaits publics de la religion. Aussi bien ce genre de démonstration n'a de prise que sur ceux qui ont fait un commencement d'expérience analogue et qui cherchent parce qu'ils ont déjà trouvé.