IV. — HUET
« Te ciim tua Monstratione magniis perdat Jupiter » (1), disait le pieux Racine, qui n'avait pas tout à fait dépouillé sa malice avec sa mondanité. C'est au digne Huet, évèque d'Avranches et à la Demonstralio evcaxgelica qu'il appliquait ce vers de Térence. Et, de fait, lorsqu'on entreprend la lecture de l'énorme in folio latin, hérissé d'érudition, parsemé d'excentricités, on comprend l'impatience du plus attique de nos écrivains.
Il ne faut pas rester sur cette impression pour juger équitablement un des grands efforts faits par l'apologétique française au moment où Bayle va paraître. Huet apologiste se distingue par la position qu'il adopte et par sa conception de la certitude.
A l'inverse de Malebranche, cet érudit qui a plus de lectures C]ue de méditations s'abstiendra de tout argument métaphysique. Il veut prouver la vérité du christianisme par l'autorité du témoignage, c'est-à-dire en appliquant les règles de la critique historique. Jusqu'à Houteville, son œuvre restera l'enquête la plus minutieuse, sinon la plus judicieuse, pour prouver la religion par les faits. Par l'étendue de ses connaissances, par l'examen scrupuleux qu'il fait de toutes les opinions émises sur un problème donné, sans omettre les saugrenues, par ses conjectures aventureuses et sa sérénité à déduire les conséquences d'un principe hasardeux, l'ami de Lafontaine fait penser dans le siècle français du bon sens et de la mesure à quelques allemands du siècle dernier.
Sa théorie de la certitude s'est développée au cours de ses Son « scepdivers ouvrages. En germe dans la préface de la Demonsfratio. ticisme » elle devient plus consciente dans la Censure de la philosophie cartésienne (lOcSO), se précise dans les Alnetame quiestiones de
1. La peste soit de toi et de ta démonstration. — Louis Racine : < Mémoires sur la vie de J. Racine n. Œuvres de Racine p, p. Mesnard, Hachette, 1865, t. I, 301.
concordia rationis et fidei (1690) (1), s'exagère et se ruine ellemême dans le Traité philosophique de la faiblesse de l'entendement humain (1723), qu'il n'osa pas publier. Le liremier prouvait directement la divinité du christianisme, les trois suivants devaient écarter les obstacles qui s'opposent à la foi. Huet n'est pas philosophe ni théologien. Au siècle des raisonneurs lucides, il apparaît gêné dans le maniement des idées. Voici cependant, semble-t-il, le fond permanent de ses considérations sans rigueur. Une démonstration est un raisonnement fondé sur des principes primitifs ou sur des principes connus à l'aide de ces principes l)rimitifs. Or, les démonstrations fondées sur des principes tirés de l'expérience et de l'évidence morale sont supérieures aux démonstrations géométriques, en ce qu'elles obtiennent un assentiment plus étendu. L'existence d'Auguste, par exemple, établie par le témoignage historique, est plus généralement adoptée que les vérités mathématiques regardées cependant comme les plus incontestables (2). La démonstration évangélique sera bien plus convaincante fondée sur des preuves morales (3).
Faisant un pas de plus, ou dévoilant mieux sa pensée, Huet attaque le critérium cartésien de l'évidence qui conduirait à rejeter les vérités obscures de la foi. 11 y a jjarfois de l'obscurité dans les idées vraies et de la clarté dans les fausses. La véracité divine, garante de la vérité de nos conceptions claires, n'est ellemême établie (pie sur une idée claire et Descartes tourne en cercle (1). Aussi notre érudit accueille-t-il avec joie les vieux arguments des sceptiques. Dans son Traité de la faiblesse de l'esprit humain, écrit pour ceux qui ne s'en rapportent qu'à la raison, il met cette raison aux prises avec elle-même pour que, constatant sa faiblesse, elle sente la nécessité de la foi. Victorieuse ou vaincue dans le conflit des dogmatismes, elle est toujours démontrée impuissante. La philosophie qui s'abstient de tout assentiment dogmatique est moins opposée au christianisme qu'on ne i)cnse, car elle laisse le champ libre à la foi. Elle se contentera de chercher le jjlus vraisemblable.
1. Questions d'Aulnay. Huet avait reçu l'alibaye d'Aiilnay en récompense (le ses services de précepteur.
2. Ceux qui ne doutent pas de la géométrie, fondée sur des i)ostulats indémontrables ou évidents d'une évidence non rationnelle, ne devraient pas douter de la religion fondée sur des preuves morales.
3. La faiblesse philosophique de Huet éclate dans la confusion de ses idées touchant « les vérités morales et pratiques ». 11 juxtapose sous ce titre des vérités d'expérience sensible, comme le lever du soleil, et des véi'ités historiques. Il abuse vraiment des doutes émis jiar •' (|uel(|ues philosojjhes " sur la certitude absolue de la proposition : 2 et 2 font I. pour ravaler les vérités géométriques.