Entretiens
7. Descaries ennemi de l'optimisme : Dieu n'a pas fait les choses ainsi
BAYLE
qu'il ne faut pas « considérer une seule créature séparément lorsc( qu'on recherche si les ouvrages de Dieu sont parfaits, mais « généralement toutes les,créatures ensemble ; car la même chose « qui pourrait peut-être avec quelque sorte de raison sembler fort « imparfaite, si elle était seule dans le monde, ne laisse pas d'être « parfaite étant considérée comme faisant partie de cet uni- « vers ». Bossuet, ennemi de l'optimisme de Malebranche (1), écrit de son côté : « A regarder le total, rien n'est plus grand ni « plus petit qu'il ne faut ; ce qui semble défectueux d'un côté « sert à un ordre supérieur et plus caché que Dieu sait. » (2).
C'est à cette idée que Leibniz allait donner une base ample et magnifique : toute sa philosophie.
Il intitule sa réfutation de Bayle : Essais de Théodicée (3), c'est-à-dire jugement ou justification de Dieu. Ce titre est un signe des temps. « La plus grande partie de cet ouvrage, dit l'auteur, « avait été faite par lambeaux quand je me trouvais chez la feue « reine de Prusse (Sophie Charlotte) où ces matières étaient sou- « vent agitées, à l'occasion du Dictionnaire et des autres ouvrages « de M. Bayle qu'on y lisait beaucoup... S. M. m'ordonnait assez « souvent d^ mettre mes réponses par écrit... Après la mort de a cette grande princesse, j'ai rassemblé ces pièces... Comme j'ai « médité sur cette matière depuis ma jeunesse, je prétends de « l'avoir discutée à fond. » (4). Nous savons en eff'et que la préoccupation religieuse fut dominante dans la vie de Leibniz ; il aurait souhaité d'être un nouveau Pascal (5), et, dans le monument colossal qu'il rêva longtemps d'élever à la vérité du christianisme, la Théodicée aurait été une pierre des fondations, une partie de cette « théologie naturelle démonstrative » (6) d'où l'on s'élève à la religion.
La forme de ces essais sera populaire, car l'apologète philosophe a « pour but principal la connaissance de Dieu telle qu'il la
parce qu'elles sont bonnes, mais les choses sont bonnes ainsi parce qu'il les a faites. (Réponses aux sixièmes objections, § 6 et 8).
1. On sait qu'il inspira à Fénelon sa « Réfutation du système du P. Malebranche ».
2. C. p. Nourrisson : « Essai sur la philosophie de Bossuet », 1852, 8«>, p. 163.
3. Le mot est de 1697. V. Guhrauer : « G.-W. Freiherr von Leibnitz. Eine Biographie. » Breslau, 1846, 2 v. 12 ; 2« éd., t. II, 245 sq.
4. Gerhardl : « Die philosophischen Schriften von Leibniz », Berlin, 1875- 90, 7 V. 4° ; t. m, 321.
5. Ib., p. 195-96, Lettre à Th. Burnetl, 11 fév. 1697, c. p. Baruzi : « Leibniz et l'organisation religieuse de la terre », Âlcan, 1907, 8o, p. 222.
6. Dans la même lettre à Burnett, il insiste sur la nécessité d'établir certaines vérités préliminaires à l'apologétique : « J'appelle Etablissement lorsqu'on détermine et achève au moins certains points et met certaines thèses hors de dispute pour gagner terrain et pour avoir des fondements sur lesquels on puisse bâtir. » Ib., p. 192.
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BAYLE
faut pour exciter la piété et pour nourrir la vertu » (1). Le défenseur de la « gloire de Dieu » qui a montré ailleurs que comprendre cette gloire c'était l'augmenter en aimant Dieu (2), déclare ici: « j'ai tâché de tout rapporter à Tédification ».
L'éternel conciliateur que fut ce vaste génie se propose encore non seulement de concilier la raison et la foi, la toute puissance de Dieu et le bonheur de l'homme, le sentiment religieux et la conscience morale, mais aussi de réconcilier les diverses écoles protestantes en apportant à quelques problèmes irritants de la théologie une solution acceptable pour tous (3).
Son idée centrale est bien connue : Dieu a fait pour le mieux.
Jaquelot et Leclerc rendaient compte du mal moral, le plus grave,
par la liberté, mais Dieu restait sous le coup de l'accusation :
pourquoi créer la liberté et façonner un monde où il y ait place
éventuelle pour le mal ? Dire : Dieu l'a fait le meilleur possible,
Y il a été déterminé à le créer non par une nécessité géométrique
; et spinoziste certes, mais par une nécessité morale tirée de sa
j perfection, c'était innocenter l'Auteur des choses. Il n'aurait pu
1 prévenir le péché qu'en péchant lui-même, en abandonnant le
1 meilleur. Devait-il cesser d'être Dieu ?
Tous les mondes possibles étant présents à l'entendement divin, ils luttent entre eux (4) si l'on peut dire, pour se réaliser, et chacun a autant de chances qu'il a de perfection. C'est ce principe de l'optinlisme que Leibniz développe avec une courtoise abondance dans un livre sans chapitres, à peine divisé en paragraphes inorganiques : le désordre de Bayle semble l'avoir gagné.
Dans une introduction édifiante le philosophe montre que ceux qui détruisent les perfections de Dieu détruisent la religion. Les sociniens qui nient sa prescience, les supralapsaires qui font de lui un despote arbitraire ne sont pas qualifiés pour réfuter Bayle.
Le vestibule de l'ouvrage est un Discours de la conformité de la foi avec la raison, où l'on justifie contre l'auteur du Dictionnaire l'attitude intellectuelle des croyants. Bayle mêle les notions comprendre et expliquer, prouver et répondre aux objections,