‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 123 sur 390 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De Bayle à Voltaire

Le premier choc de la critique et de la foi avait été grandiose. D'un côté Spinoza, Simon, Bayle, de l'autre Pascal, Malebranche, Leibniz, pour ne nommer que les athlètes. L'âge suivant n'assistera plus guère qu'à des combats inégaux.

En attendant la venue du génie du siècle, la lutte parait s'assoupir si l'on en trace la courbe en ne joignant que les sommets. En fait elle se poursuit sans répit; nous voyons Voltaire se former idée par idée dans les productions manuscrites d'incrédules subalternes (1). Seulement, de.« l'Histoire des oracles » et du « Dictionnaire historique » aux « Lettres anglaises », l'irréligion française ne publiera qu'un ouvrage important, les Lettres persanes, et cet ouvrage impertinent qui eut dix éditions dès la première année fut entièrement négligé par les apologètes, comme par les évoques et la Sorbonne plus occupés des derniers « Appelants ». Le venin déiste s'y cache ; les critiques les plus grosses ne portent pas le plus loin. Montesquieu approuvant le divorce, ou reprenant de vieilles plaisanteries protestantes sur l'idole du Vatican et sur le célibat des moines, n'ébranlait pas le christianisme dans ses fondements. Les Lettres étaient surtout politiquement scandaleuses ; peut-être aussi le côté galant ^e l'ouvrage fit-il baisser les yeux aux théologiens (2). Quoi qu'il en soit, leur attention était ailleurs.

De 1708 à 1734 c'est l'Angleterre qui mène le train. Une pléiade Le déisme de déistes s'emplçie à monnayer Bayle et enhardit par son exem- anglais pie les mécréants français auxquels elle donnera d'abord le ton. Leurs incisives productions passent la Manche, quelquefois traduites par les réfugiés qui font circuler les idées. Ces mêmes réfu-

1. V. sur ces ouvrages qui circulaient sous le manteau, Lanson : « Questions diverses sur l'histoire de l'esprit philosophique en France avant 1750 » (R. h. 1., janv.-mars et avr.-juin 1912).

2. C'est un peu l'opinion de Michelet ; la frivolité couvrit tout. (Hist. de France, t. XV, 425). La seule protestation vint de Marivaux, dans le Spectateur français (1722-23, n« 8). Il dit que l'auteur compromet par son badinage la gravité des questions traitées. La première réfutation ne parut qu'en 1751 : Les Lettres persanes convaincues d'impiété, par l'abbé Gaultier, V. chap. suiv. I, § 7.

fiiés exportent encore davantage la littérature chrétienne, que les attaques de la libre pensée anglaise ont fait Heurir avec vigueur (1). Si Desmaizeaux, Roussel, Garrigue rendent accessibles à tous nos gens Collins et Wollaston, Barbeyrac traduit les sermons de TiUotson, Joncourt ceux de Sherlock ; de Marmande, Mazel, Lemoine les traités apologétiques du même, sur 1 immortalité, la résurrection, les prophéties ; Ricotier ajoute la c arte de notre langue aux démonstrations à la fois serrées et prolixes de Clarke ; de La Chapelle, en traduisant l'ouvrage de Ditton sur la résurrection de J.-C, fait à une apologie médiocre un honneur

bien immérité (2). , ,. -

Ainsi pendant une quinzaine d'années le public français, tant les dévots que les impies, - va se nourrir de la pensée

anglaise (3). ,. ■ a^

Cette pensée est, il est vrai, pour une bonne part issue de France ; pour la première fois, non la dernière, les Français faisaient fête à leurs idées retour de l'étranger. Nous ne prétendons certes pas que les déistes qui ont été les maîtres les plus directs et les plus authentiques de Voltaire fussent de fidèles interprètes de toute la pensée baylienne. L'implacable critique aurait désavoue ces spiritualistes, si préoccupés dans l'ensemble des intérêts de l3 religion. Leur nom même est incompatible avec le naturalisme auquel Bayle paraît aboutir. Mais ce naturalisme, si bien dégage par les modernes qui ont lu Auguste Comte, seuls et seulement vers le milieu du xvin' siècle les matérialistes l'utiliseront. Comme les protestants rationaux et plus fortement, les déistes anglais ont I subi l'inHuence du Bayle première manière, ennemi du surnaturel et des dogmes, champion de la conscience humaine et de la raison. Ils s'échelonnent par degrés insensibles entre Leclerc et Voltaire, du pieux Locke à l'injurieux Toland qui finira par dépasser le déisme (4). Ils ont certainement contribué à vulgariser Bayle en France même, par la forme nette qu'ils ont donnée a ses principales thèses, par l'exagération de quelques-unes. Toland reprend la critique du « consentement universel » et soutient a

1 Le Dhvsicien Robert Boyle (1827-91) avait légué un fonds dont les revenus a^nu'e^^ (50 livres sterling environ), devaient servir à récompenser le nre'dicatêur qui prêeherait 8 sermons apologétiques dans ime egl.se désignée BentlTy aJ-ke et d'autres profilèrent de eelte fondation et publièrent leurs

'"'2!"nous mentionnons dans notre Bibliographie les prinelpales de ces Ira-

''"t'Barbetfrac peut publier jusqu'à 7 volume» de sermons de TiUotson sans

''T LcnreTàVel'ena. 1704. Ses derniers ouvrages. Nazarenn, 1718. PantheUtlcon 1720, sont panthéistes.

DE BAYLE A VOLTAIRE

son tour Tathéisme préférable à la superstition (1). Tindal établit la raison juge légitime des dogmes (2). Mandeville adopte le paradoxe des croyances sans action sur la conduite et montre que les vices privés créent la prospérité publique (3). Collins, faussant la juste protestation de Bayle contre le préjugé qui fait l'athée nécessairement scélérat, nous présente un libre penseur nécessairement vertueux (4).

Ils agissent aussi sur le public français par leurs doctrines propres. On en connaît les points communs. Elles se trouvent déjà chez Herbert le fondateur de l'école (5), elles sont parfaites chez Tindal (6) le plus systématique de ses disciples. Il y a dans toutes les religions un même fond qui en est la substance essentielle ; le bon sens y reconnaît la loi naturelle primitive à laquelle les divers peuples ont fait des additions diverses. Il y a un Dieu organisateur du monde par des lois immuables. Il faut l'honorer ; mais la religion se réduit à la morale que la lumière naturelle nous révèle suffisamment : l'adoration que Dieu aime, c'est la vertu. Cette vie sera suivie de rétributions. Le surplus est le fait des prêtres qui ont transformé la religion en superstition.

Comme les protestants français, les déistes anglais sont violemment anticléricaux, ayant les uns et les autres sous les yeux une religion dominante très ecclésiastique, ritualiste, intolérante, où les serviteurs de Jésus n'étaient pas détachés des grandeurs temporelles.

On sait quelles habitudes d'esprit et quels sentiments ces écrivains ont contribué à entretenir chez les libres esprits de France: l'anticléricalisme âpre, l'identification de la raison et du bqn sens, la confusion de la religion et de la superstition, l'inintelligence historique et psychologique qui réduit les choses religieuses à un commerce entre imbéciles et imposteurs.

Soit manque d'envergure, soit que l'esprit « analysant » du

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