Boullier l'entend au sens spirituel
DES LETTRES PHILOSOPHIQUES A l'eNCYCLOPÉDIE 299
plus antipathique à son génie, assura des lecteurs aux dix éditions de son livre.
Boullier n'a pas de peine à toiser la courte psychologie de Voltaire demandant : qu'est-ce que ne penser qu'à soi ? est-ce regarder ses mains, ses pieds ? Il est impossible de ne penser qu'à soi, on deviendrait idiot. « N'être point occupé et n'exister pas est la même chose pour l'homme » (1).
Ici-bas, répond le défenseur de Pascal, l'homme est malheureux parce que l'activité et le repos sont séparés ; et il se sent si misérable qu'il préfère encore l'agitation au repos. C'est un désordre. Tous les sages du paganisme ont compris que ce n'est pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement, puisqu'ils ont fait consister le bonheur dans la plus grande indépendance possible des choses extérieures.
A vrai dire, l'optimisme de Voltaire ne tiendra pas longtemps ; il ne résistera pas à Freitag et au tremblement de terre de Lisbonne. Pour le moment notre philosophe, tout pénétré de l'influence de Bolingbroke, répéterait encore « tout est bien », — à moins qu'il ne fasse ici le satisfait pour mieux contredire aux Pensées (2).
Le cartésien Boullier, toujours sérieux, offre le spectacle plaisant d'un homme convaincu aux prises avec Protée. On ne sait
1. Apologie, p. 159. Le principal intérêt de l'Anti Pascal de Voltaire est qu'il constitue un document; de premier ordre pour la connaissance de son caractère. Cette impuissance à vivre en soi d'un homme toujours hors de lui, toujours en action, qui pense en par'lant ou en écrivant, assez peu soucie,ux de sa destinée métaphysique, fait un contraste saisissant avec le goûti et la science de la vie intérieure chez un homme qui passa des années dans la méditation. Voltaire est l'ennemi né de Pascal, non seulement pour des raisons spéculatives, non seulement parce que Pascal est le géant, moins facile à abattre qu'un Houteville ou un Jaquelot et que la difficulté excite Voltaire, non seulement parce que Voltaire n'aimera jamais beaucoup la supériorité d'autrui, mais aussi parce que les tempéraments de ces deux hommes s'opposent. Voltaire éproiuve à lire Pascal, l'agacement de l'homme qui ne sent nullement en lui l'angoisse ou la misère, ni aucune de ces délicatesses familières aux hommes de culture intérieure. L'homme bien équilibré et de moralité moyenne s'impatiente volontiers en présence d'une conscience affinée et douloureuse. Certaines préoccupations morales sont restées étrangères à l'amant de Mme du Châtelct, ancien élève des jésuites. Suivant le caractère du lecteur, les critiques de Voltaire lui paraissent d'un merveilleux bon sens ou d'une affligeante inintelligence. Les critiques d'ordre historique» sont presque toutes d'une parfaite justesse
2. Il écrira plus tard : « ceux qui ont crié que tout est bien sont des charla- « tans... J'ai vu Bolingbroke rongé de chagrin et de rage,; et Pope qu'il engagea « à mettre en vers cette mauvaise plaisanterie était un des hommes les plus à '< plaindre que j'aie jamais connus ». L'univers a bien une valeur esthétique, mais aucune valeur morale : « Si on entend par tout est bien que la tête de a l'homme est bien placée au dessus de ses deux épaules,... que son intestin « rectum est mieux placé vers son derrière qu'auprès de sa bouche, à la bonne « heure !» c. p. Carrau : « La philosophie religieuse en Angleterre depuis Locke jusqu'à nos jours », Âlcan 1888, 8o p. 87.
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