‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 213 sur 390 · Pope déiste · texte numérisé non relu

Pope déiste

Fil

sanes, écrivit tout un livre pour le réfuter : Le pokme de Pope, intitulé Essay sur Vhomme convaincu d'impiété (1).

Gaultier s'étonne qu'on ait laissé un membre de l'Académie imprimer avec privilège de l'Académie* une traduction de Pope dédiée au duc d'Orléans. Les ouvrages impies anonymes, comme <( l'Examen sur la religion en général » (2) révèlent l'intention de ceux qu'on signe. C'est d'inculquer le principe déiste : la nature et la raison sont l'ouvrage de Dieu, les religions celui des hommes. On pourrait extraire de « l'Essai » un catéchisme dont voici les principaux points : Dieu a créé le meilleur monde posy\ sible pour le bonheur de tous les êtres, y compris les animaux. Il les conduit par des lois générales qui ne lui permettent pas de déranger pour quelques favoris le système de l'univers. Il faut céder aux lois de la nature, amour-propre, passions, qui indiquent où Dieu nous pousse. Y trouver du mal c'est en mettre dans Dieu lui-même. On voit sortir des passions les vertus : de la colère, le courage, de l'avarice, la prudence. La raison doit « être moins l'ennemi que le modérateur » (3).

Que fait Pope en niant le désordre sinon donner la main à Spinoza ? Tous les impies, à son exemple, vantent l'amour-propre comme le lien de la société, parce que, disent-ils, il se limite luimême dans son propre intérêt. « Tel est l'emplâtre que Pope, à « rimitation de Spinoza, cherche à appliquer au mal que doit « causer dans le monde ce principe meurtrier, qu'en suivant la (.; cupidité on ne fait que suivre la loi de la nature » (4). Mais dire que l'amour-propre est la source de tout bien parce qu'il est la source de la société, que la bienveillance de tous envers tous est proportionnée au degré de dépendance où nous sommes les uns à l'égard des autres, rétrécir au sens égoïste la maxime « ne faites pas à autrui... » c'est substituer la crainte à l'amour. Or sans amour comment se faire esclave volontaire ou soigner les

pestiférés ?

En terminant, Gaultier lance un des premiers l'idée, qui fera son chemin, d'un immense complot tramé contre la religion, et le premier, à notre connaissance, il soupçonne les francs-maçons d'en être les auteurs.

1. La Haye 1746, 8». J. B. Gaultier, né à Louviers (1685) mort à Paris (1755) fut le théologien de l'évêque de Montpellier, Colbert. Il combattit avec un zèle égal jésuites et philosophes.

2. Trévoux 1745, 12. Cet ouvrage, qui avait longtemps couru en manuscrit, fut faussement attribué à Bufnet traduit ipar Saint Evremond, puis à La Serre. V. Lanson, art. cit. R.Ji.l. avr.-juin 1912.

DES LETTRES PHILOSOPHIQUES A L'ENCYCLOPÉDIE

« Qui sait si cette société qui prend le nom de Framassons « n'est pas établie pour réunir dans un même corps tous les « sectateurs de la religion naturelle.,. Le nom de Framassons « annonce un dessein de bâtir » (1). Pourquoi ce secret ? Celui qui fait le mal hait « la lumière » (2). Ils reçoivent des gens de toutes religions ; il y a parmi leurs chefs des incrédules avérés. « Quoi qu'il en soit des framassons, toujours est-il bien certain « que l'impiété gagne à vue d'oeil. // se forme une conspiration « générale contre la religion. Les systèmes ne sont pas totalement « les mêmes, mais tous vont au même but » (3).

Si médiocre que soit Gaultier son ouvrage est intéressant par les soupçons qu'il exprime, par ce qu'il nous révèle du rôle des impiétés manuscrites ouvrant les yeux les moins avertis et précisant la portée des hardiesses imprimées, par ce qu'il montre enfin du genre d'action de Spinoza : sa spéculation hautaine a des effets terre à terre et positifs. Où sont les définitions et les théorèmes de l'Ethique, les controverses des premiers adversaires sur la substance ? le grand public paraît les ignorer. Mais il sait que la nature est bonne, que l'amour-propre est légitime. Avec une clairvoyance ennemie, Gaultier rapporte ces idées à leur principale source et saisit l'unité du mouvement d'ensemble qui entraine les esprits.

Si certains chrétiens s'alarmaient de l'honnête déisme de Pope, 4. - Diderot

qu'allaient-ils dire à la rencontre de l'homme qui incarne le plus profondément en son siècle l'esprit de Spinoza, quoique toutes leurs « apparences » s'opposent ?

Diderot fait paraître en 1747 un petit livre autrement hardi que les Lettres philosophiques, moins spirituel certes, mais plus suggestif. Les Pensées philosophiques sont encore du Bayle, mais du Bayle élargi et franc, tirant vers le matérialisme et épuisant le principe de la raison souveraine. Il n'y manque aucun des couplets qui sont désormais « de style » dans la littérature antichrétienne : celui du Dieu cruel ; — sans aboutir formellement au panthéisme, Diderot cherche Dieu dans la nature organisée : s'il n'est pas un agent moral, il est encore le principe intelligent du bel ordre ; — celui de l'athéisme préférable à la superstition, celui des passions bienfaisantes, non seulement parce que Dieu nous les a données, mais, plus profondément, parce qu'elles sont divines, étant les lois mêmes de la Nature qui est Dieu. Puis vient

Ses tendances € matérialistes »

.fi

la critique audacieuse de la révélation : le St-Esprit parle bien mal pour qu'on croie à Vinspiration littérale ; la formation des légendes païennes et chrétiennes est identique ; les miracles, même accomplis sous nos yeux, sont inadmissibles car la raison

est supérieure aux sens.

De tous les méfaits du diacre Paris, les « Pensées philosophiques » restèrent le plus redoutable (1).

Deux ans plus tard, Diderot enhardi enseignait dans la Lettre sur les aveugles que le hasard est créateur. Il s'en tenait encore au mécanisme suranné qui compose la Henriade en agitant des lettres dans la nuit. Mais il concevait bientôt la matière sensible, et, dans les Pensées sur l'interprétation de la nature (1754), tirait de cette « sensibilité », qualité générale et essentielle de la matière, ridée d'une évolution créatrice que les modernes ont peu modifiée (2). ^

Réfutateurs Les « LiltiLJ philosophiques » suscitèrent des réfutations, ^ pour une fois assez heureuses et d'une verv^e amusante. Elles \ étaient cependant l'œuvre de pasteurs ou de professeurs protestants ; mais ils avaient barre sur Diderot par le fait que la moitié de ses critiques portaient sur le catholicisme seul. Comme il était naturel à un Français du xviir siècle et qui n'avait pas voyagé, Diderot identifie le christianisme avec l'église romaine, et ne se borne pas à attaquer ce qui est commun aux diverses églises, au moins à toutes les orthodoxies, mais il impute les abus ou les singularités d'une confession à « la religion du Christ » (3). Ses adversaires auront beau jeu à dénoncer cette illusion d'optique ou ce défaut de loyauté. N'oublions pas que la polémique antireligieuse n'était pas en ce temps une controverse académique, mais une lutte au couteau pour l'air respirable contre la plus formidable puissance d'oppression qui ait existé.

George Polier, professeur d'hébreu à Lausanne, riposta sans retard aux « Pensées philosophiques » par des Pensées chrétiennes (4).

1. En 1752 l'abbé de Prades pourra écrire aux Appelants : « L'impie a vu « dans la capitale du royaume, au milieu d'un peuple éclairé, dans un temps « où le préjugé n'aveuglait pas, vos tours de force érigés en prodiges divins. « vos prestiges regardés, crus et attestés comme des actes du Tout Puissant « et il a dil : ,un miracle ne prouve rien ; il ne suppose que des fourbes adroits « et des témoins imbéciles ». Réflexions sur l'Instruction pastorale de l'évêque d'Auxerre 1752, p. 96 (V. infra p. 336). Les Pensées philosopfiiques furent con-

. damnées par le Parlement le 7 juillet 1746. avec VHistoire naturelle de Vàme.

Page 1