V. Louis Ducros : « Diderot », Perrin 1894, p
3. Le gaillard débridé qu'il était ne se représente guère la religion que sous les espèces d'une cagote aigre et mesquine.
4. « mises en parallèle ou en opposition avec les Pensées philosophiques. On
Théologien ouvert et tolérant, il est d'accord avec Diderot sur bien des points. Il lui remontre sans aigreur que les macérations et les larmes ne sont pas imposées par un Dieu de bonté mais sont commandement d'homme et invention de moines. Que la piete des uns soit austère, celle des autres souriante, qu'en conclure pour la doctrine ? Jugez-la dans sa source et non par ses tenants. La divinité des Ecritures n'est pas éblouissante, ditesvous, puisque le style en est barbare ; Moïse est inférieur à Berruyeril). Mais c'est le fond, non la forme qui prouve. Et cependant, quel pécheur écrirait aujourd'hui comme Jean ? On juge d une doctrine par sa conformité avec les idées que nous devons avoir de Dieu, sa convenance avec le vrai bonheur de l'homme (2) \ous vous plaignez qu'on parle trop tôt de Dieu aux enfants! Sans doute il faut leur en parler à un âge raisonnable et raisonnablement en partant de la vue du monde. Il faut, dites-vous, leur donner l,idee de sa présence universelle. Oui, mais pas dans nos superstitions ou nos débauches (3). - La religion naturelle, à qui toutes les autres donnent la seconde place et qui s'attribue obstinément la première, est en effet la première. — Je le veux • mais on ne peut la vivre sans secours. La religion chrétienne', destinée non a la combattre mais à la confirmer, donne les forces nécessaires.
En même temps Polier juge que Diderot outrepasse parfois les droits de la raison et dogmatise, ainsi quand il ravale le témoignage des sens (4) La certitude de la vue égale celle du raisonnement. Si le prodige vu vous paraît trop irrationnel, restez dans c dou e, mais ne niez pas. Vous exagérez d'ailleurs votre foi dans es syllogismes ; ceux de Descartes ne vous ont pas convaincu de 1 existence de Dieu. - Vous dites : les passions sont bonnes ; cette proposition générale est un a priori mille fois contredit par
y ajoin/ quelques réflexions d'un autre auteur sur ces dernières >, Rouen 1747
2 V 8« t I n iVn" f?. ""'' "' '-'""' " ^""""^ Court „, Paris Grassart
\» ' ;• '■ P- " n- 1- Sur ses rapports avec Voltaire,v. Desnoireterres t. V 212
.uàr^T T"";" ""J'"'" '^''"^ P"^ ''^^P'» "» P"^". P"'"^ "né saveur parHcuhere sous la plume du fanatique» ami du naturel et de la simplicité.
^J^^R^ponse très nette et très pleine, qui oppose au Dieu pantliéiste le Dieu
4. « Pourquoi me harceler par des prodiges, quand la n'as besoin oottr me terrasser que d'un syllogisme .. 180. . Moins un fait a de vraisemblance n^s 1? témoignage de l'historien perd de son poids ». 154. aisemDiance, plus
rexpérience. Il faut distinguer le don et l'abus, « ce qui est de • Dieu d'avec ce que l'homme y ajoute » (1). Ce n'est pas leur degré de violence qui les rend plus ou moins recommandables mais les objets auxquels elles s'appliquent. Il s'agit de les régler, non de les ruiner comme vous feignez de le croire.
Ce dernier point est vertement traité par Formey, qui fit succéder aux Pensées chrétiennes de Polier des Pensées raisonnables (2). -, „*
Pourquoi exalter systématiquement un mouvement de lame indifférent en lui-même ? Vous dites que les passions rendent capable de grandes choses, tandis que la superstition qui les gêne rabaisse l'homme et le vieillit. Mais il n'est pas de plus grande chose que la maîtrise de soi. La religion ne contraint que les inclinations déréglées, elle allume au contraire celles qui procurent la véritable grandeur. Aimer Dieu et son prochain, ce n'est pas rien aimer. — Vous poursuivez : le bonheur est d'avoir des passions fortes et qui s'équilibrent, ainsi balancer le penchant au plaisir par l'intérêt de la santé. Pure logomachie. « On peut « atteler 4 coursiers fougueux de front parce qu'un habile cocher « les met à l'unisson en leur faisant prendre la même route, mais < on ne saurait faire aller de concert 4 passions véhémentes parce « que chacune d'elles tire à soi dans une direction opposée à « celle des autres ». — Il n'est pas de vertu sans passion ; je l'admets, puisque la passion est la vie en mouvement, mais « grandeur et vertu dépendent uniquement de l'exacte subordi- « nation des passions, réglée sur celle qui règne entre les objets « mêmes de ces passions » (3).
Formey accueille gaillardement, et pour cause, les satires de Diderot contre le célibat du cloître. « Il trouvera dans la commu- « nion dont il est extérieurement membre assez d'autres abus « de cette trempe pour exercer sa plume. Mais l'évangile n'en « ressentira pas le moindre contrecoup » (4). « L'erreur des (( hommes peut-elle donc rejaillir sur Dieu. S'il y en a qui soient « capables de le prendre pour un tyran, le devient-il pour <f cela ? » (5). — A vous en croire, un dévot tremble de peur ou
2. u opposées aux Pensées philosophiques, avec un essai de critique sur le « livre intitulé les Mœurs », (an.) Berlin 1749. pet. 8», rééd. 1756.11 y règne une bonne humeur qui en rend la lecture agréable. Formey excelle à relever les « à peu près » chers aux philosophes, comme le tombeau de Mahomet situé par Diderot à la Mecque. « Ce ne ,peut être qjue par le privilège d'un style extrêmement figuré qu'il parle de renverser les autels de Mahomet ». 135.
s! p. 25. Formey ne s'abstient pas des plaisanteries vulgaires sur les . tor-
DES LETTRES PHILOSOPHIQUES A L'ENCYCLOPÉDIE 307
brûle d'amour selon son tempérament. « Comme si tout chrétien « était nécessairement un cagot atrabilaire ou un casuiste relâ- " 1. kk" i . " P^'""°""« "'«-Wl jamais tenu de milieu entre ^fA. ! \ T'^PP^ ** '^ ^- ^''•«'•'1 ^ <2). Un Pavillon évêque « d Alet, un Beisunce évêque de Marseille... appartiennent-ils à « une ou 1 autre des deux classes dans lesquelles vous renfermez « tout le christianisme ? » (3).
Vous assimilez les miracles de Paris aux miracles de J.-C. Mais 1 imposture des convulsionnaires a été d'abord découverte. Les infirmes guéris n'étaient pas d'antécédents connus comme l'aveugie-né»
Formey est moins heureux contre la partie forte de l'ouvrage A propos des légendes païennes, dont celle de Romulus est lé type 11 se contente d'afflrmer que la légende chrétienne a une plus grande authenticité. Sur la constitution du canon, œuvre de la critique humaine, il n'apporte rien de solide, admettant implici-
"i"'"* 1"^ ^' ^^"^^ ^"'■^"* suidés par des règles sûres. Quand il afl-aibht imprudemment la preuve de Dieu par l'ordre du monde en disant que cet ordre ne troublerait pas beaucoup Spinoza qui le conçoit nécessaire, il comble par avance les vœux de Diderot En somme, s'il effrite la première partie des Pensées où éclaté la passion de l'antichrétien. il laisse intacte la plus solide, celle qu, est fondée sur l'histoire, non sur des spéculations ou des sentiments.
Après les Pensées raisonnables, on vit les Pensées anti-philosopttiques du pasteur vaudois Allamand (4).
Elles sont pittoresques et pJeines de bon sens. L'auteur secoue avec vigueur les paradoxes du philosophe et le ramène à l'équité
!"l^néTd?v"a.e^lTn'''''- " " "'^ " «"'" d'embonpoint mieux condinonne m de visage plus fleuri que celui des reclus et des recluses Le^ fnii.«
A. ?: "^^'*"- ^^?."t*^ ^''^''''^ ^- ^' (1680-1733) recteur du séminaire des aumôniers de I« manne ^ Toulon (1728) avait séduit une de ses pénitentes Catl^HneCa dene jeune fille d'une rare beauté. Les deux frères de mte Lr^i^rrrun doSl funr;nd' '^"*"* incriminèrent la morale relâchée des jésuites. Le scandée
3. La mémoire du janséniste Pavillon est encore vénérée à Alet (Aude) comme cou: VT'V ""'''"r ^^'--"^- ïl -* <^-te- que Diderot aU connu bZ-
4. La Haye 1751, 12 (an.). L'auteur écrivit aussi contre d'Holbach • VAnti- Bernier 1770. V. infra c. X. § 4. D'abord précepteur à Paris, A /Zaznan/ a va i\écrt à 1 instigation de Saint Florentin une lettre contre les assemblées de relig^onna" res. Rentré dans son pays, il fut pasteur aux Ormonts sa patrie, à Bex à Cors er. enfin professeur de grec à l'académie de Lausanne jusqu'à sa mort' (1784). Il a correspondu avec Voltaire, V. PicheraUDardier o. c. t. II, 123 n
avec une bonhomie suisse qui amuse. En disant : J.-C contredit Moïse, on eut raison de le châtier, Diderot croyait peut-être porter un coup fourré à la religion d'Etat de son pays, mais <l^oi'Cesl lui qui s'enferre. Il suffit de le prendre au sérieux et de lui demander : « Pourquoi donc écrivez-vous des Pensées philoso-
phiques ?))(!). ., , ,, ,
Sa mauvaise querelle sur le manque d'art de la Bible appelle la bourrade que voici : « Quoi, le St-Esprit a trop d'esprit pour « avoir dicté la Bible ? Que ne dites-vous aussi : il Y a Plu^ ^^^l « et plus de symétrie dans le moindre parterre du Bd St-Antoine « que dans tout le coteau et toute la plaine de Cbampigny donc « c'est quelque mauvais jardinier qui a dressé ce coteau et cette c. plaine-là I Je sais ce qu'il vous faut ; des allées de sable, des « bordures de bonis... grand bien vous fassent I il y en a tant et « plus dans le jésuite Berruyer et ailleurs ». Diderot sincère aurait contresigné sa conclusion : « la nature qui est hors de nous s'entend avec celle qui est en nous » (2).
On ne déclame que contre les mauvaises passions, mais c est cela qui donne de l'humeur aux philosophes. Accourez Céladons et Don Quichottes dont les grandes passions font des héros. Les arts fleurissaient-ils en Allemagne plus qu'aujourd'hui, au temps des passions fortes, avant la trêve de Dieu et la paix publique du \y^ siècle ? Sont-ils dans leur fleur chez les Hottentots ?
Vous demandez un bon syllogisme plutôt que des faits. « Si « vous n'en voulez qu'aux miracles de l'abbé Paris, je les abana donne à votre belle humeur; ils pourront embarrasser les « molinistes quand, réitérés et variés à l'infini, en toute occasion, « sans préparation et dans les 3 parties de notre hémisphère ils . les auront converties au jansénisme ». Leurs partisans et vqus posez en fait qu'ils sont semblables aux miracles de J.-C. Eux concluent qu'ils sont vrais, vous qu'ils sont tous faux. « Le pose en fait est le même des deux côtés, quelle des deux conséquences est la plus pitoyable ? » (3). Les miracles de Paris ont marque la décadence de son parti ; ceux de J.-C. son triomphe (4).
La Lettre sur les aveugles ne suscita pas de riposte immédiate. Diderot ayant été emprisonné, l'intervention du bras séculier parut peut-être une réponse suffisante.
1 P 58. Diderot contredisant Moïse, et celui des Hébreu-x ev celui de Paris, devait en effet trouver bon son emprisonnement à Vincennes.
4. Ls^'idées de Diderot sur le miracle ont été aussi réfutées par Vernet, au t. IV de son apologie, p. 247. V. infra p. 350.
DES LETTRES PHILOSOPHIQUES A L'eNCYCLOPÉDIE
En 1759 Boullier inséra dans ses « Pièces philosophiques et littéraires » des Observations, où il soutenait que la beauté de la Nature apparaîtrait même à un aveugle par les sens autres que la vue, dans l'harmonie des sons, dans les rapports géométriques, le métîSanisme des organes. Il y pourrait trouver la preuve de Dieu(l). Le témoignage des voyants lui suffirait à la rigueur : il conçoit bien l'astronomie et les lois de la lumière sur un simple témoignage. L'aveugle sera même plus naturellement spiritualiste que le voyant, car connaissant moins de qualités de U matière, il sera moins enclin à croire qu'elle pense (2).
indépendante
Si le scandale causé par les opuscules du père de l'Encyclo- 5. — Touspédie s'explique aisément, la réprobation soulevée par le livre saint et la des Mœurs nous étonne. C'est un honnête recueil de réflexions morale morales assez médiocres. On n'ose pas, à propos de Toussaint, rappeler La Bruyère ou Nicole ; il est vraiment trop loin d'eux. Seulement ce médiocre, placé en plein courant du siècle, traite de la morale comme si elle se suffisait à elle-même, et, avec la même énergie que ses chefs de file, réhabilite la nature et « canonise les passions » (3). Sans lui consacrer de réfutation en forme, presque tous les apologètes lui décocheront quelques traits.
Formey (4), après avoir critiqué Diderot, s'en prend à ce moraliste qui insiste avec une complaisance suspecte sur l'amour et ses plaisirs, et qui laisse entendre qu'il rejette la révélation. « On « dirait que l'expérience a démontré que les hommes peuvent « avoir des mœurs sans le secours de la révélation et c'est pour- « tant tout le contraire ; car i7 ne s'agit pas de quelques parti- « culiers ; il s'agit des nations entières dont personne n'ignore <i l'état corrompu avant le christianisme. C'est un étrange artifice « que celui dont les déistes se servent perpétuellement. Ils em- « pruntent de la révélation ce qu'elle a de plus beau, de plus « pur, de plus lumineux et vous disent ensuite : voilà la nature... « elle vous suffit, vous n'avez pas besoin de la religion. Et d'où
1. C'est l'avis de P. Villey : « La cécité n'appoiie aucun argument inédit en faveur de l'athéisme^, comme si les yeux étaient nécessaires pour mesurer ce quil y a d'ordre dans la nature ». — A propos de la Lettre sur les aveugles. R. du xviiie siècle, oct.-déc. 1913, p. 427.
2. Boullier croit que la Lettre a pour objet de rendre douteuses les vérités géométriques. Hormis l'hypothèse matérialiste, l'idée de Diderot est qu'il faut croire la raison plutôt que les sens^ puisque l'aveugle ordinaire à qui l'on rend la vue ne reconnaîtra pas un cercle ou un cube qu'il connaît par le seul toucher tandis que l'aveugle géomètre les identifiera plus aisément. '
3. L'expression est de Belsunce, dans son Instrudtion pastorale de 1753. Le 6 mai 1748 le Parlement avait condamné « les Mœurs ».
4. Essai de critique sur le livre des Mœurs, ^ à la suite des Pensées raisonnables.
« ont-ils tiré ces règles admirables, ces principes salutaires si ce « n*est de l'évangile ?»(!).
6.— Buffon Au moment où « les Mœurs » libéraient la morale, Buffon et la physi- affranchissait ce qu'on appelait d'un terme général « la pbyque indé- sique ».
pendante Le 15 janvier 1751 la Sorbonne censure 14 propositions de VHistoire naturelle et demande une rétractation. Le 12 mars, le savant donne par lettre des « explications » sur les points censurés : il avait fait une pure supposition philosophique. Le 4 mai la Sorbonne se déclare satisfaite. Mais l'abbé Duhamel{2), outré de cette complaisance, publie les Lettres d'un philosophe à un Docteur de Sorbonne sur les explications de M. de Buffon i^) pour s'étonner « qu'il se tienne constamment dans les bornes du .( déisme... que la Faculté n'entreprenne pas de l'en faire sortir a et ne lui apprenne pas à parler et à penser, leçon dont il a « grand besoin, car il s'en faut de beaucoup qu'il ne connaisse « toutes les choses sur lesquelles il entreprend de décider » (4). Tel est le ton sur lequel les hommes d'Eglise parlent encore des
savants.
Duhamel dénonce les erreurs sans les réfuter. Son ouvrage est fait pour blâmer les juges tout autant que le condamné.
Mais l'oratorien de Lignac(5), sans culture préalable autre que la connaissance de la Genèse, eut le beau courage d'écrire une réfutation générale de Buffon, la plus complète qui ait paru (6). L'ignorance du public sur des matières aussi neuves que la formation de la terre excuse l'audace de l'abbé, puisqu'on attribua sérieusement son ouvrage à Réaumur.
1 Ce reproche soulève un problème insoluble. Il est à jamais impossible de savoir si, sans le christianisme, le philosophe ancien qui hésitait à soigner un esclave malade, fût devenu au cours des siècles St Vincent de Paul ou Lincoln.
2. Né à Lille en 1700, mort en 1769, plus connu comme auteur des Lettres
flamandes (1752).