III. — Apologies générales
Pendant que certains apologistes attaquent les philosophes corps à corps, d'autres continuent à défendre la vérité chrétienne en général ou quelque vérité particulière.
Le P. Merlin il) essaie de restaurer la foi aux miracles, mais c'est en soutenant la conception la plus inacceptable aux contemporains, celle de la violation des lois naturelles. Il ne sort pas du cercle : Dieu prouve l'authenticité des miracles, les miracles
prouvent Dieu.
Un prêtre de Moulins, Auroiix des Pommiers (2), se modernise en admettant que la doctrine discerne les miracles et répond à l'objection nouvelle: la doctrine chrétienne étant absurde, les miracles chrétiens le sont aussi. Mais il conteste l'absurdité de la divinité du Christ, par le distinguo des deux natures qui répugne aux esprits du temps (3).
Dans les apologies générales on peut distinguer celles qui suivent l'ornière classique et qui s'en tiennent notamment à l'idée de la formation contrôlée de la tradition évangélique, et celles où se marque un effort d'intelligence plus moderne.
Les œuvres complètes de l'abbé de St-Réal publiées en 1757(4) offraient un modèle de ces raisonnements « carrés » chers aux
1. Dissertation sur les miracles ' contre les impies (an.) s. n, n. L 1742, 12. V Trév. 1742, p. 355, 1003, 1603.
' 2. Traité sur la nécessité de s'instruire de la vérité de sa religion et sur les moyens de s'en assurer. Paris 1742, 12. L'auteur était Docteur en théologie et conseiller-clerc au Présidial de Moulins.
3. D'autres auteurs défendent les prophéties. Un anonyme publie en 1/41 un Traité du caractère essentiel à itous les prophètes de ne rien dire que de vrai quand ils prophétisent, Brux. 12. C'est une apologie des prophéties du second
orfirp
4.*I1 s'agit de l'historiographe de la cQur de Savoie (1639-92). Ses œuvras.
t. es estimées pour l'élégance de leur style, avaient été souvent i»"?»'»"™^^^^:^^'^^' 5 V. 8o ; 1740 Amst. 6 v. 12 ; 1745 Paris 3 v. 4« ; 1755-56 ib. » v ^ 2 ; 1j..7 ib. f, V. 16. Le traité apologétique dont nous parlons se trouve au t. II de cette dernière édition, qui est la meilleure.
apologistes du xvii^ siècle et que tant de leurs successeurs reproduisaient encore.
Sa Méthode courte et aisée pour combattre les déistes repose
sur un sophisme et un anachronisme. Le premier consiste à
soutenir « que l'histoire de l'Exode et celle de l'Evangile n'auraient
« jamais eu de cours si elles eussent été fausses, parce que l'insti-
« tution du sacerdoce des juifs et celui des chrétiens, du sabbat,
« de la Paque, de la circoncision, du baptême et de l'eucharistie
« y est racontée comme une chose établie dès lors, laquelle a
« subsisté depuis sans interruption » (1). Le second consiste à
transporter aujourd'hui l'hypothèse de l'imposture ou de l'illusion
pour en montrer l'absurde. Si je disais que j'ai fait traverser la
Seine a pied sec aux habitants de Paris, qu'il faut couper le petit
doigt a chaque enfant de 12 ans et que cela se fait de tout temps
en mémoire de tel événement, comment le faire croire ?
Cinquante ans après Bayle, trois ans avant le désastre de Lisbonne, le P. Touron développe la conception la plus rigoureuse de la Providence (2). Dieu est un horloger, maître absolu de son horloge, et qui la détraque ou l'arrête pour l'éducation des humains. Bossuet entrait dans le conseil de Dieu, mais pour saisir les grandes lignes du plan divin. Le moine rend raison du détail de l'histoire. Constantin est heureux ; c'est pour que les païens n'imputent pas au christianisme les maux de l'empire. Jovien ne règne que quelques mois ; c'est pour que les princes ne viennent pas au christianisme par intérêt. Quelques années plus tard Touron, Lactance au petit pied, voyant les arguments savants glisser sur les sceptiques, agitera le spectre de la mort épouvantée de l'impie (3). Lefranc de Pompignan ne veut voir chez ce dernier que des passions et de l'orgueil (4). De tels livres étaient bien faits pour dégoûter les philosophes et les pousser aux représailles.