Emtle, IX
3. Encore aujourd'hui les uns se lamentent sur les âmes qu'il a éloignées de la foi (V. LicMenberger : Encycl. [30] , XI, 334) les autres sur les âmes qu'il
J.-J. ROUSSEAU
Nous verrons le ton des chrétiens. On sait que Voltaire appela l'auteur d'Emile « le Judas de la philosophie » (1), et que Diderot ne désespérait pas de le voir finir dans une capucinière.
A considérer l'efficacité des œuvres, Rousseau est en effet le Rousseau meilleur apologiste du siècle, le restaurateur de la religion. // a apologiste dégagé dans les âmes les fondements essentiels de la foi.
Tout d'abord le sentiment de la dépendance. L'homme dépend non seulement comme chez Helvétius de l'univers physique et de la société humaine, mais d'un Etre souverain et intelligent, et voilà renoué le fil, coupé par le positivisme, qui nous relie à un monde invisible. Placés à dessein dans un concert, nous voilà responsables de la partie que nous devons jouer. Nous devons collaborer à l'ordre, accepter les maux (2), adorer notre maître pour ses bienfaits, le louer de l'or des genêts et de la pourpre des bruyères.
Ce n'est pas tout. Le Vicaire savoyard réintègre Vabsolu dans l'homme où l'on disait que tout est relatif, acquis et introduit par l'action du milieu. En plein triomphe du sensualisme, il affirme l'inné ; cette conscience innée en nous n'est pas la règle empirique et changeante des Encyclopédistes, elle a une valeur absolue, c'est une communication incessante avec Dieu, puisque par son moyen il nous parle à toute heure. C'est le « sub specie seterni » rétabli comme point de vue de la conduite humaine et de la destinée.
Enfin Rousseau réveille le sentiment mystique. Il ne faut rien exagérer. Le mot de mysticisme évoque chez certains le souvenir obligé de Mme Guyon ou de Sainte-Thérèse. Les déductions serrées de la lettre à Beaumont rappellent mal, assurément, leurs effusions spirituelles. Mais si l'on définit le mysticisme le sentiment de Dieu en nous ou de nous en Dieu, il semble incontestable que Rousseau, quoiqu'il ne perde jamais pied, l'éprouve. Celui pour qui la loi morale a une origine surnaturelle, est une loi vivante, la voix de Dieu en l'homme, est déjà un mystique, à la façon de
lui a conservées (Champion o. c. 33©). De même Renan recevait après la publication de la Vie de Jésus des lettres de gens qu'il avait éloignés de l'église et de gens qu'il avait ramenés à révangil,e. L'attitude modérée adoptée par un / Rousseau ou par un Renan (que nous ne comparons pas autrement) nous semble / être, jusqu'aujourd'hui, la plus foncièrement antipathique à l'esprit français if ami des positions tranchées.
1. Le^t. à Helvétius, 27 oct. 1766. Il admirait sincèrement dans la Profession « cinquante bonnes pages » destructives. V. Desnoireterres VI, 320, 327 sq. Masson III, 32 sq. B. Bouvier :. « Notes inédites de Voltaire sur la « Profession de foi ». Ann. J.-J. Rousseau 1905 p. 272.