eccl. [55] sept. 1788 p
4. « Je n*ai garde de vous entretenir de tous ces ouvrages qui paraissent en faveur de la religion. Depuis que l'abbé Bergier a fait fortune à ce métier là, tous ses confrères s'en mêlent ». Grimm, X. IX, 250, fév. 1771.
par lui-même (1) résume sous une forme intéressante tous les arguments des critiques antérieurs. Bergier se sert des concessions de Rousseau à la foi et au rationalisme pour le pousser tantôt vers l'orthodoxie, tantôt vers la négation radicale. C'est la tactique habituelle des extrémistes contre les moyenneurs. Logiciens, ils accusent le modéré d'inconséquence. Mais ici la contradiction était dans les choses, dans l'évangile saint et incroyable, autant que dans l'esprit de Rousseau.
lo __ puisque vous dites Jésus saint, pourquoi repoussez-vous la hiérarchie qu'il a lui-même instituée ?
2« — puisque vous rejetez l'incompréhensible, pourquoi ne rejetez-vous pas Dieu et ses attributs, qui le sont, de votre aveu, et qu'une pensée logique ne saurait admettre ou concilier ? (2).
Ce qu'il y a de moderne et d'émouvant chez Rousseau, cette sincérité absolue qui lui fait reconnaître du « divin » en Jésus et l'arrête hésitant devant les miracles, paraît à l'intellectualiste Bergier un manque de bonne foi ou de logique (3). Or, c'est par cette attitude nouvelle, répondant aux besoins des consciences qui se réveillent et des esprits qui ne peuvent se rendormir, que Rousseau agira jusqu'aujourd'hui avec puissance.
Est-il besoin de dire que le prêtre exploite avec vigueur l'intolérance de Rousseau à l'égard des athées, dangereux pour la société. Le même principe nous autorise à persécuter les antichrétiens (4).
Au terme de l'ouvrage, le lecteur garde la notion de deux oppositions irréductibles.
La première, déjà ancienne, est celle qui mettait aux prises
1. « ou Examen des principes d'incrédulité répandus dans les divers ouvraqes de M. Rousseau, en forme de lettres >>. Paris 1765, 12. L'ouvrage fut réimprimé en 1765. 66. 68. 71. 74. 75. Nous citons l'édition de i775. i Bergier avait publié un ouvrage sur les racines hébraïques, mais « en combattant les incrédules, il va plus directement à son but qui paraît être un bon bénéflcc. Ainsi soit-il ». C'est tout ce que l'équitable Grimm trouve à dire de l'ouvrage estimé d'un honnête homme. (VI, 293).
2. Les athées et les matérialistes « soutiennent comme vous que 1 on ne doit « point admettre ce que l'on ne peut comprendre, et qui semble renfermer con- « tradiction : or je ne comprends point, dit un athée, cet être éternel et infini « que l'on appelle Dieu ; les qualités qu'on Uni attribue renferment contradic- « tion, donc je ne dois point l'admettre. Je ne comprends point, dit un maté- « rialiste, cette substance que l'on nomme esprit ; ce que l'on en dit renferme- « contradiction ; je ne dois donc pas l'admettre ». l'* part. p. 43.
3. Il oubliait que notre logique règne dans les déductions de la pensée, pas toujours dans le domaine de la vie. L'opinion de Rousseau est un reflet de sa vie
intérieure. . ^ ^^
4. « C'est purger le corps politique d'un sang impur, c'est retran(^er un « membre pourri... Vous ne soutiendrez pas, je pense, qu'en envoyant Cartouche « sur la roue l'on ait fait une plaie à l'humanité ». 247.
J.-J. ROUSSEAU
Bayle et Jurieu, l'opposition de l'autorité extérieure et de l'autorité intérieure, la lutte pour l'hégémonie entre la conscience et le dogme. La seconde est un conflit entre les deux sens d'un mot. Quand Rousseau dit : Jésus, l'Evangile est divin, les orthodoxes de tout bord, mais surtout ceux de Rome, entendent l'adjectif au sens traditionnel, c'est-à-dire mythologique et matériel : l'Evangile et Jésus sont descendus des cieux, Jésus est Dieu, l'Evangile est sa Loi dictée. Rousseau lui donne un sens plus spirituel ou philosophique : le divin transparaît en J.-C. et sa parole. Fils de Leclerc, d'Huber et d'Abauzit (1), fds de cette Genève dont un géomètre sans esprit de finesse disait les pasteurs mécréants parce qu'ils ne voyaient pas dans le fils de Marie le Logos hypostatique, le Vicaire savoyard ne parle plus la même langue que de Reaumont ou que Rergier. De là un nouveau malentendu qui ôte au « Déisme réfuté par lui-même » de la force et de la valeur (2).
Il eut pourtant un grand succès, mais désormais bien peu d'apologètes échapperont à l'influence de Rousseau. En 1771, l'abbé Dinouart, qui veut fermer la bouche aux philosophes, tire son principal argument « de la voix intérieure de notre cœur même « qui nous prouve par un genre d'argument supérieur à tous les « sophismes, supérieur même à toutes les démonstrations de
1. On sait qu' « Abauzit fut à Genève le ^vrai et silencieux modèle de ce christianisme philosophique dont Rousseau devint par moment l'incomparable orateur ». Villemain [118] éd. de 1846, IL 106. V. Nouv. Héloïse ô** p. let. 1. — A lire ses pages « Sur la connaissance du Christ » et « Sur l'honneur qui lui esit dû », on comprend qu'il ait pu inspirer le passage fameux du « Vicaire » sur J.-C. Un« partie de ses œuvres fut publiée par Moultou, son exécuteur testamentaire. Œuvres diverses de M. Abauzit, contenant ses écrits d'histoire, de critique et de théologie^ 2 v. 8<>, le 1" Lond. 1770. le 2* Amst. 1773. Un éditeur non autorisé fit paraître une moins bonne édition à Genève en 1770. — Voici quelques pensées de l'auteur : « Il y a contradiction à dire qu'un dc^me est « révélé et qu'il est incompréhensible. Dire que Dieu nous révèle des dogmes « incompréhensibles, c'es^t dire qu'il nous donne des idées de choses dont nous « ne pouvons avoir aucune idée : cela est absolument impossible ». iDes mystères de la religion, éd. Moultou I, 43). « Un dogme n^'est important dans la « religion qu'à proportion de l'influence qu'il peut avoir sur notre sanctification, « mais un dogme plein d'obscurité ne peut avoir que très peu d'ilnfluence sur « notre cœur » (ib. 47). « Je regarde J^-C. comme le grand et l'infaillible Doc- « teur ; j'admire son pouvoir, ses vertus, ses talents extraordinaires, je le « reconnais pour mon supérieur et comme devant être un jour mon juge, « j'avoue qu'après Dieu il est l'auteur de mon salut ; je suis pénétré de recon- « naissance envers lui... » (De l'honneur qui est dû à J.-C. ib. 134). Voltaire écrivait avec quelqu'exagération : « Il n'y a plus dans la ville de Calvin que quelques gredins qui croient au consubstantiel ». Let. à d'Alembert, 28 sept.
2. Bergier excelle dans certaines réfutations de détail, toutes les fois que Rousseau rationalise l'évangile, nie que J.-C. ait voulu faire- des miracles ou en tirer argument. Il faut réformer non l'évangile par sa raison, mais sa raison par l'évangile (let. 12).
« Vécole que la religion est faite pour Vhomme, que Vauteur de a V homme est Vauteur de la religion » (1).
L'action de Jean-Jacques décuple celle des philosophes chrétiens d'Allemagne et de Suisse qui maintenaient le spiritualisme contre Técole française et qui, plus que les évadés de Rome, sont ses frères intellectuels : Euler (2), Mérian (3), Bonnet surtout qui, dans ses Recherches philosophiques sur les preuves du christianisme (4), abandonne les dogmes et tous les points contestés entre chrétiens, explique les miracles par un ordre naturel extraordinaire parallèle à l'ordre naturel des choses et prédéterminé, et renonce comme le « Vicaire » à toute certitude là où l'obscurité est encore si grande.
1. L*art de se taire, principalement en matière de religion, Paris 12. L'auteur était rédacteur du Journal ecclésiastique. Il est à remarquer que dans le catholicisme la preuve interne est surfout familière aux jansénistes. Son titre m*a charmé, écrit Grimm ; « l'auteur ne s'est pas cru obligé d'exercer l'art qu'il enseigne » t. IX, 250.
2. Lettres à une princesse d'Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophie. Pétersbourg 1768, 3 v. S». Ces lettres écrites en français, de 1760 à 62, à une nièce du roi de Prusse, la princesse d'Anhalt Dessau, e,urent un grand succès jusqu'au milieu du xix» siècle. L'auteur y maintient la liberté divine et humaine (2« part. c. 20-23).
8, ^é près de Bâle en 1723, mort en 1807. Appelé à Berlin par Maupertuis, il devint à la mort de Formey secrétaire perpétuel de l'Académie. Tous ses mémoires de philosophie sont écrits en français.
4. Genève 1770 et 71, S». C'est la réimpression des chap. 16 à 21 de sa Palingénésie philosophique qui ont rapport à la révélation. On sait que le grand naturaliste essayait dans cet ouvrage de donner une base scientifique à la doctrine de l'inamortalité, en attachant l'âme à un petit organisme impérissable. Car toutes les analogies tirées du développement des êfres organisés s'opposent à Tattéantissement d*un être indéfiniment perfectible. — V. sur les écoles spiritualistes de Suisse et de Berlin : Villemain [118]» 19» leçon ; Bartholmess [121], I, 259 &q. Sur l'antipathie de Bonnet pour Voltaire : Desnoireterres [92], VII, 129. Les idées de la Palingénésie furent adoptées par l'abbé Bailly dans son traité de L'immoïMalitê de l'âme, Dijon 1781, 12.