I. — Voltaire
Depuis la condamnation de la Religion naturelle, depuis qu' « Omer » et « le Pompignan » ont sonné l'hallali contre les philosophes. Voltaire est exaspéré. En dépit de courtes paniques où ses nerfs « prennent le dessus » (3), on peut dire qu'il n'a plus peur. Sa situation est désormais stable ; Genève est folle de lui, malgré quelques tracasseries sans grande portée du clergé (4). Helvétius molesté, Rousseau proscrit, Calas, Sirven, La Barre ont décuplé sa haine de Vinfâme, et comme il n'a ni la sotte fierté qui pousse Jean Jacques à signer ses ouvrages, ni la sotte dignité de les avouer, il est sûr de tuer son homme et de n'être point tué.
1. En particulier le problème historique des Origines chrétiennes ne fait aucun pas en France dans cette période.
2. Voici les ouvrages anti chrétiens, contemporains ou réimprimés, que les apologistes négligeront en général : 1762, Toussaint : « Eclaircissements » (suite des « Mœurs » brûlée par le Parlenaent), Boulanger : « Recherches sur l'origine du d-espotisme oriental ». 1767, De Vimposiure sacerdotale, tr. de l'anglais par d'Holbach ; La religion chrétienne analysée, par C. F. G. D. T. ; Homélies prononcées à Londres en. 1765 dans une assemblée particulière, sur l'athéisme, sur la superstition et sur l'interprétation de l'A. T. ; L'esprit du clergé ou le chrisïticmisme primitif vengé des entreprises et des excès de nos prêtres modernes, tr. de l'anglais de Thomas Gordon ; Traité des 3 imposteurs ; Collins : « Essai sur la nature et la destination de l'âme humaine ». 1768, d'Argens : Œuvres ; Collins : « Examen des prophéties », tr. p. d'Holbach ; Les -prêtres démasqués, tr. de l'anglais et retfait par d'HolbacH ; Toland : « Lettres philosophiques » ; d'Holbach : « David ou l'histoire de l'homme selon le cœur de Dieu » ; Pierre Cuppé : « Le ciel ouvert à tous les hommes » ; De l'origine des principes religieux ; Lettres à Eugénie ou préservatif contre les préjugés. ; d'Holbach : « De la cruauté religieuse » ; L'Enfer détruit, 1770, d'Holbach : « Essai sur les préjugés » ; Examen critique de la vie et des ouvrages de Si Paul ; Naigeon : « Recueil philosophique » ; L'esprit du judaïsme. 1771 : De la Bastide : « Réflexions philosophiques sur la marche de nos idées ».
3. En 1755 au moment de la publication de la Pucelle à Bâle, en 1766 après la condamnation de La Barre, ou quand il crut qu'un frère des Pompignan viendrait lui casser bras et jambes. V. Desnoireterres VI, 499, 495, 264.
4. En janvier 1759, îl exhortait Helvétius à venir « dans un pays où il n'y a point d'archevêque qui excommunie les livres qu'il n'entend pas », (ap. Keîm, « Helvétius » 438). Le 23 juillet 1766 il écrit à Diderot : « Vous devriez bien venir dans un pays où vous auriez la liberté entière non seulement d'imprimer ce que vous voudriez, mais de prêcher contre des superstitions aussi infâmes que sanguinaires ».
Il discrédite la Bible
Alors, de 1762 à 1770, il s*escrime sans retenue et jette son fourreau. Des Sentiments de Jean Meslier aux Questions sur l'Encyclopédie, il dit vraiment tout ce qu'il a sur le cœur et, pour frapper l'infâme au nœud vital, il vise presqu'uniquement la Bible.
Si les hommes ne croyaient pas posséder une vérité révélée, ils ne l'imposeraient pas si hardiment. La négation de la révélation est l'essentiel des pages qu'il extrait du Testament de Jean Meslier (1), (1762). La religion chrétienne a pour fondement un principe d'erreur : la foi, créance aveugle. Elle porte sur des miracles, analogues à ceux de toutes les religions ; des livres falsifiés, des prophéties. Si les oracles de l'A. T. étaient vrais, les juifs seraient depuis longtemps le peuple le plus puissant de la terre. Toutes les nations opprimées, les Irlandais par exemple, font un rêve analogue. Les prophètes prêtent à Dieu des ordres ignobles et un langage plus indécent que celui des crocheteurs (2). Des prédictions du N. T., aucune n'est réalisée. Aussi les chrétiens se jettentils sur le sens mystique, « subterfuge des interprètes ». La foi reçoit enfin des doctrines incroyables ou moralement pernicieuses. La morale chrétienne « est la même au fond que dans toutes « les religions, mais des dogmes cruels en sont nés et ont ensei- « gné la persécution et le trouble » (3).
Désormais, la position de Voltaire est immuable, nette, et d'une simplicité bien française : le christianisme est déraisonnable et malfaisant. En un siècle hanté par le noble souci du bonheur terrestre des hommes, on juge l'arbre à ses fruits et c'est « un blas- « phème de prétendre qu'un arbre qui a porté tanfr et de si horria blés poisons a été planté des mains de Dieu même » (4). « On a (^ beau dire que c'est la faute des jardiniers, bien des gens sen- « tent que c'est à l'arbre qu'il faut s'en prendre » (5).
Mais Voltaire a hâte de prêcher de lui-même. La même année que le Testament, il publie le Sermon des 50 où il condense sa
1. Il a négligé les parties spinozistes et anarchistes. V. Lanson, R. h. 1. 1912 p. 13.
2. Il s'agit du « déjeuné d'Ezéchiel » (Bz. 4, 11 sq.) symbolisant la misère du peuple après la ruine de Jérusalem, et des prostitutions A'Oolla et OholWa (Ez. 23), Samarie et Jérusalem, adonnées aux dieux étrangers. Voltaire reviendra désormais avec délices sur ces deux épisodes, en faisant comme ce traducteur moderne de Pétrone qui trouvait le moyen d'ajouter des obscénités à l'original. Ronsseau, qui lisait la Bible dans des traductions moins inexactes que la Vulgate, dit avec exagération : « U est presque toujours de mauvaise foi dans les extraits de l'Ecriture ». (Le/, à M. D.., Motiers, 4 nov. 1764).