‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 336 sur 390 · Les Précurseurs · texte numérisé non relu

Les Précurseurs

D'autres apologistes dédaignent d'opposer aux ouvrages philosophiques de cette période une réfutation particulière. L'apologétique redevient générale et, malgré l'affaissement de la culture biblique et théologique, moins mauvaise que dans les années précédentes. Car les chrétiens ont enfin découvert les sources religieuses encloses dans l'œuvre de Rousseau. La génération nouvelle ne l'attaque plus. La postérité chrétienne de Rousseau surgit en France sous nos yeux.

Elle est double, quoique son principe soit un ; ce principe est — terme moderne, idée ancienne, — une sorte de pragmatisme : la vérité de la religion se prouve par ses bienfaits. Mais les uns sont plus frappés par les bienfaits sociaux et politiques, les autres par les bienfaits individuels et spirituels.

Les premiers, esprits mesurés et positifs, dont le type est Daunou vont des futurs prêtres constitutionnels à Bonaparte, en passant par Necker. Ils représentent le gallicanisme sur lequel le philosophisme a déteint : Constituants, approbateurs de la constitution civile, puis, à défaut, du Concordat, Théophilanthropes. €'est. la « troisième France », qui ne veut ni du gouvernement des prêtres ni de l'athéisme forcené, et qui constitue bien, semblet-il, la masse modérée un peu molle qu'au cours du xix* siècle les minorités extrêmes, bruyantes et actives, entraîneront tour à tour.

Ce premier groupe a des attaches avec Rousseau rationaliste, et son église nationale sort avant tout du vieux gallicanisme, mais aussi de l'Emile et du Contrat social, qui réclame une « religion civile » contrôlée par le Souverain.

Si l'on pouvait classer les âmes, nous dirions que le second tient davantage de Rousseau sentimental, et nous conduit insensiblement à Chateaubriand. Il n'est pas un développement apologétique du « Génie du Christianisme » dont il n'ait fourni le thème, .sur lequel le virtuose brodera ses variations prestigieuses. Quelques-uns de ces précurseurs vont plus profond que Chateaubriand,

Apologies générales.

La double postérité religieuse

de Rousseau

il!.!

1. Analyse et examen de l'Antiquité dévoilée etc. (an.) Paris 1788, 8». V. à la fin : Précis raisonné des 4 systèmes.

- -ils

dont rame si peu chrétienne s'arrête à la surface du mystère, — et, retrouvant le mysticisme, ils retrouvent aussi Pascal.

Le Chris- « La vertu est nécessaire au bien tant public que particulier : tianisme « or la religion chrétienne est Tinstitution où la vertu est le plus est vrai « parfaitement enseignée ; donc, cette religion est nécessaire au parce qu'il « bien tant public que particulier ». Ainsi parle le P. Hayer(l), est bon çi sigaud ajoute (2) : elle est le lien social parfait. Or, explique un troisième (3), le .vrai et l'utile se joignent nécessairement, car ^< se conformer au vrai c'est agir d'une manière conforme à la nature et à la disposition des choses ». Celui qui agit ainsi « doit . parvenir à ses fins », et parvenir à ses fins « c'est en quoi consiste l'utilité ou le bonheur ».

Telles sont les idées que les apologistes vont presqu'exclusivement développer ; non seulement parce qu'ils savent moins la théologie, mais parce qu'ils sont fils de Rousseau et que le siècle, obsédé par le malaise social, ne peut plus écouter et aimer que les idées utiles (4).

L'abbé Gérard (5), qui avait eu une jeunesse dissipée et qui s'était converti sous l'influence de l'abbé Legros, chanoine de la Sainte Chapelle, montra dans un de ces romans par lettres si goûtés depuis Héloïse, le christianisme à l'œuvre dans la vie d'un homme du monde exposé à mille traverses.

Le Comte de Valmont ou les égarements de la raison, qui parurent en 1774(6) en 3 volumes élégants illustrés de vignettes

1. L'Utilité temporelle de la religion chrétienne, Paris 1774, 12, p. XV. Le Journal historique loue dans cet ouvrage « une certaine théologie de sentiment qui captive le cœur en même temps qu'elle éclaire Tesprit ». [43] cet. 1775, P. 482.

2. Economie de la Providence dans V&tablissement de la religion, Paris 1787, 2 V. 12. L'auteur était chirurgien. V. J. eccl. [55], janv- 1788. p, 7.

3. Duvoisin : « Essai polémique sur la religion naturelle », Paris 1780, 12, p. 355 ; citation de Silhouette qui a pris l'idée à Warburton.

4. Ajoutons que tous les ouvrages philosophiques contemporains montrent le christianisme inutile ou nuisible aux états^ notamment VEssai sur les préjugés, le Système social, la Politique naturelle, d'Holbach. Masson a surabondamment démontré le pragmatisme des « disciples involontaires » de Rousseau [166], III, c. 3 et 4. Nous abrégeons ce développement pour ne pas tomber dans des redites ou exploiter les mêmes textes.

5. Né à Paris en 1737 d'une fannille modeste, il étudia à Louis-le-Grand. Il fut chanoine de St-Louis du Louvre. L'Assemblée du clergé de 1775 le félicita pour son ouvrage. Emprisonné sous la Révolution, il mourut en 1813.

6. Paris, 12. Le succès lui fit ajouter 2 volumes. Cela n'empêche pas Grimm de prophétiser « qu'il n'a pu exécuter son plan de manière à se faire lire...

« Je lui promets que Mme la Dauphine n'aura pas la patience d'en lire une « ligne et j'en suis fâché, car ce M. ***, qui écrit d'ailleurs très bien, est si « méchamment pieux etc.. Tout cela est d'un ennui à périr ». X, 407.

DU <( SYSTÈME DE LA NATURE )) A LA RÉVOLUTION 477

exquises, eut vingt éditions et fut l'apologie la plus lue depuis Abbadie.

La première partie est plus théorique ; dans la seconde on voit comment la foi est le meilleur ressort personnel. Les péripéties du roman ne sont pas uniquement prétexte à disserter, elles sont attachantes. Et puis la psychologie reparaît : si les lettres du comte à son fils sont apologétiques, les lettres à sa bru sont des lettres de direction morale et pédagogique où éclate l'influence de Rousseau. Le souci de la vie morale et de l'éducation développé par les sentiments de famille conduit à considérer la sainteté des dogmes et de la morale comme la plus forte preuve du christianisme et « la plus sensible » (1). Les vertus qu'il nous inspire, la paix et les douceurs qu'il procure font éclater l'insuffisance de tout autre secours que le sien pour résister au mal.

A tout cela se mêle le sentiment de cette harmonie de la Nature, que les anciens apologistes concevaient. La paix du soir, les travaux des champs, l'éveil de la vie au matin (2) font un cadre virgilien, c'est-à-dire déjà religieux, à une œuvre qui nous transporte bien loin des arguties grammaticales de Moïse et de Bullet.

27 ans plus tard, l'abbé mettra à la portée de tous les hommes « l'art de se rendre heureux » : c'est la piété (3).

L'Assemblée du Clergé de 1775 elle-même omettait, dans son Avertissement aux fidèles (i), tout appel à l'Ecriture, au dogme, à la métaphysique. Plus encore que celle de 1770, eUe invoquait les eff'ets bienfaisants de la foi : repos de l'esprit et de la conscience, consolation, ordre public ; et l'archevêque de Lyon, Malvin de Montazet, commentant cet Avertissement à ses ouailles, développait cette idée qu' « avant J.-C. les malheurs du genre humain étaient le scandale de la Providence ». « Il était réservé à l'évangile de nous apprendre le grand art de savoir être malheureux » (5).

En même temps que le clergé modernisait officiellement l'apologétique, nous avons vu qu'il mettait encore à l'épreuve la vertu des premiers docteurs vainqueurs du paganisme. Il chargea l'abbé

Page 1