Questions sur l'Encyclopédie. V. supra
8. Lettre de St-Martin à Villermoz, 24 mai 1771, pp. Papus : « UlUuminis^ me en France : Louis Claude de Saint-Martin », Paris Chacornac 1902, in-18,
Il se fait des initiations dans toutes les sectes secrètes qui commencent à foisonner, et, au moment où le bon sens de Jean Meslier croit avoir partie gagnée, un homme qui a frappé ses contemporains par sa modération et sa sagesse écrit gravement ce qui suit :
« Vous ferez mettre le candidat dans votre cercle, la face à l'est... Vous « tracerez sur sa tête le triangle désigné dans le grand cérémonial ; après « l'avoir tracé des 2 mains, l'une après l'autre, vous désignerez par un autre « triangle la plaque triangulaire qu'il doit porter sur le front et imposerez « sur son front votre main droite en équerre en prononçant les prières et « mots qui sont déjà en votre possession. Après cette cérémonie, vous ferez « laver les pieds et les mains au candidat et lui ferez parfumer les 4 angles « avec les parfums que vous savez et en commençant par le côté pres- « crit » (1).
Apulée serait-il ressuscité dans le Paris d'Hplbach ?
Un homme fait la transition entre les thaumaturges équivoques à la Mesmer et les mystiques purs à la Dutoit, c'est Martines de Pasqually (2). Mage et magicien, il croit à l'existence d'agents occultes que notre physique d'apparences n'atteint pas, et il cherche à agir sur eux par une technique appropriée ; mais son but est déjà moins de faire descendre les êtres supérieurs vers Thomme que de hausser l'homme vers eux, de le régénérer. De toute façon, nous voilà bien aux antipodes du déterminisme absolu du Système de la nature (1770).
Avec son disciple Saint Martin, l'illuminisme devient de plus en plus moral et religieux, pour rejoindre finalement le mysticisme chrétien de Jacob Bœhme. Grâce au « Philosophe inconnu », Sivedenborg fera chez nous, indirectement au moins, des conquêtes.
Qu'ils soient occultistes ou mystiques, tous ces « philosophes » d'un nouveau genre sapent l'œuvre encyclopédiste, relèvent et adorent tout ce que la philosophie critique, positive et sensualiste a brûlé. Comme un balancier désormais incapable d'équilibre, la pensée humaine repart en sens contraire, suivant un rythme qui durera peut-être aussi longtemps qu'elle.
Tout le siècle travaillait à nier ou à oublier le surnaturel et l'inconnaissable. Le trait commun de ces nouveaux esprits est la foi à VInvisible, à un ordre supérieur à « l'ordre scientifique », à des facultés pour le percevoir autres que les sens : l'intuition, la vision directe, la prière. L'Illuminé est « un être capable
. 1. Ib. p. 95.
2. V. Papus: « Martines de Pasqually », Paris, Chamuel 1895, în-18 ; et l'étude de Ad. Franck sur « La philosophie mystique en France au xviii» siècle 9,
d*entrer en rapport conscient avec le plan invisible » (1). L'un tracera des cercles et prononcera les mots ou les nombres qui enclosent la puissance, l'autre s'abîmera dans la contemplation, après avoir, pendant de longues années, purifié son âme par cette askèse que l'Orient millénaire a transmise à l'humanité, mais tous croient à VEsprit, à son action, à son immortalité.
La sagesse du siècle expliquait le supérieur par l'inférieur, l'âme par la matière, les êtres par les phénomènes. Elle souhaitait borner ses investigations à ce qui est mesurable et prévisible ; et voilà que ces hommes, ressuscitant les illusions les plus anciennes, expliquaient les phénomènes par les êtres, derrière les mouvements cherchaient les causes, et quelles causes I des agents libres qui ne sauraient être objet de science. Ils repeuplaient d'une légion d'esprits mystérieux l'espace que la raison avait enfin laissé lumineux, silencieux et vide.
Saint Martin travaille le mieux à relever les idoles métaphysiques. Il établit contre Garât « l'existence d'un sens moral et la distinction entre les sensations et la connaissance » (2) ; c'est dire qu'il retrouve l'inné en nous. Il restaure l'idée que l'homme peut connaître intimement le principe de son être, cause active et intelligente (3). Il reprend l'idée de la Chute: l'homme, tombé dans la dépendance de la matière et des choses physiques, peut se régénérer grâce au sacrifice du Réparateur, qui a remplacé les expiations anciennes (4).
Et surtout, le Philosophe inconnu ramène des notions et des préoccupations oubliées, toute une conception de la vie abolie par le siècle de Diderot. Il développe la vie intérieure chez lui et autour de lui, non seulement la culture morale que connaissait Rousseau, mais la culture spirituelle» effort admirablement patient vers une croissante libération. Il propage ce sentiment si entièrement étranger au matérialiste : l'amour des âmes. Il inspire le goût des biens spirituels, réhabilite la douleur et la pauvreté. Enfin, suprême reniement, il combat les passions et l'orgueil de la vie (5).