‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 84 sur 390 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

l'âge d'or de l'apologétique classique

commun à nos pères du xvir et du xviii'' siècles, lui interdit toute conception approximativement exacte des origines du christianisme. Sa notion du passé est faussée par l'impuissance cartésienne à penser autrement que par idées claires. Chez un apologiste français du siècle de Descartes cette impuissance se traduira par le besoin d'introduire dans les faits historiques, c'est-à-dire dans le déroulement de la vie, la logique et une cohérence lumineuse qui n'y sont pas.

Or, quand il s'agit d'un moment de l'histoire trouble, mal connu, fuyant, où un monde nouveau, c'est-à-dire imprévisible et en apparence au moins indéterminé, s'est formé par degrés au sein de collectivités infimes, d'où nous voyons sortir après un long travail caché les évangiles et une religion nouvelle, nous ne pouvons pas enfermer ce travail anonyme d'âmes vivantes, cette création d'idées et de sentiments inouïs, la naïve transposition de l'histoire du Christ en légende, dans des syllogismes et des dilemmes. Pas plus que Descartes n'admet d'activité inconsciente de l'esprit, Abbadie ne tolère qu'un fait ou une idée ait pénétré dans la créance des premiers chrétiens sans qu'ils l'aient su et voulu, sans un contnMe exact, des enquêtes, des témoignages, tout un appareil judiciaire qui confond notre sens moderne des réalités psychologiques. Abbadie est un des meilleurs représentants de ce qu'on pourrait appeler la conception carrée de Vhistoire. Elle sera commune à tous les polémistes de l'âge classique, chrétiens ou antichrétiens, et Voltaire imaginant des imposteurs qui dupent à plaisir des imbéciles se place sur le terrain même où, depuis Abbadie, les apologètes livrent bataille. L'idée que les martyrs aient « pris des sûretés » avant de hasarder leur vie, cette idée qui mêle un froid calcul de la prudence à l'enthousiasme de la foi dénote une ignorance surprenante de l'action secrète et aveugle des sentiments.

Quand il réfute ceux qui pensent : le Nouveau Testament â été corrompu, il pose aussi mal la question que ses adversaires. Le vrai problème n'est pas si l'évangile s'est corrompu une fois rédigé, mais si la tradition orale ne s'est pas insensiblement muée en légende dans le trajet des faits à la rédaction définitive, s'il restait, au moment où cette rédaction parut, des témoins qui auraient pu la contredire, et si les souvenirs n'étaient pas altérés dans l'imagination des premiers conteurs. De même les évangélistes n'auraient pas osé mêler de surnaturel à des faits aussi publics que l'histoire de Zacharie, le massacre des Innocents, la multiplication des pains. Tout fut clair, défini, constant.

Outre ce défaut de sens historique qui vicie la démonstration

par les faits, on relève chez Abbadie quelques graves erreurs matérielles fondées sur des raisonnements spécieux, difficilement acceptables, même dans l'état rudimentaire de la critique. Il conclut témérairement que le Nouveau Testament fut composé avant la ruine de Jérusalem, parce que, faisant plusieurs fois mention de l'église de Jérusalem, il n'indique nulle part que la ville soit alors détruite et prend soin de prouver que Dieu aime autant les gentils que les juifs. — Il faudrait distinguer entre les épîtres, dans lesquelles seules il est question des gentils, et les évangiles qui, reconstituant des scènes antérieures à la ruine, n'ont pas à épiloguer sur cette catastrophe (1). Quand notre auteur avance parmi « les faits qui ne peuvent être contestés » que la religion chrétienne ne s'est pas établie par le secours de la politique et de l'autorité, il fait bon marché de l'histoire après Constantin (2).

Un coup grave sera porté à l'Ecriture par ceux qui établiront Tantiquité des Chinois et des Chaldéens. Abbadie écarte dédaigneusement ces prétentions nouvelles.

C'était pécher contre les sciences naissantes, qui démontreront bien plus irréfutablement que La Peyrère le grand âge du monde et son immensité. En plein succès des Entretiens sur la pluralité des mondes, il s'insurge contre l'hypothèse des globes habités ; à la veille de la découverte de la gravitation universelle il repousse l'inviolabilité des lois de la nature. Confondant la Terre et l'Univers, il croit ruiner l'hypothèse du monde incréé en constatant que la montagne est encore haute, comme si notre planète ne pouvait pas être récente dans un monde éternel.

Il fait injure enfin à la philosophie, en proclamant la convenance des mystères avec, les lumières de la raison. Descartes, en les mettant à part, les mettait hors la loi de l'intelligence et refusait d'envisager ce qui ne saurait être un objet de pensée.

Ainsi ce majestueux édifice apologétique, où entrent quelques solides matériaux, va se lézarder en plusieurs endroits. La critique et la philologie, que notre auteur dédaigne, retarderont la date des évangiles que toute sa démonstration suppose écrits au lendemain de la mort de Jésus ; l'astronomie, les sciences physiques et rhistoire prouveront la jeunesse du peuple hébreu. La philosophie désormais attachée au critère cartésien de la vérité, l'évidence, daignera de moins en moins discuter l'inintelligible. Mais ce triple conflit n'a pas encore éclaté dans sa force. Abbadie, qui n'en pres-

Page 1