LIVRE PREMIER
Prkmbiile.
Voltaire est le premier qui , à notre connais-* sancc , ait fait usage de ces mots : La philosophie de Vhisioire. Il publia sous ce titre quelc[ues articles détachés sur les différentes races éPhommes^ les sauvages j P Amérique , Vlnde^ rÉgypie^ la magie ,' etc. , etc. Ce pamphlet fut composé , comme il le dit lui-même, pour « l'illustre mar- » quise du Châtelet-Lorraiue » , à laquelle il s'adresse ainsi dans Tintroduction : « Vous voudriez » que des philosophes eussent écrit l'histoire an- » cienne , parce que vous voulez la lire en philo- » sophe< Vous ne cherchez que des vérités utiles ,
2 MBLIOTHÊQUE NOUVEÛfcE.
. et VOUS n^ej 8lièr«s IrowÉ, «|e$-voOS. qœ » d'inutiles erreurs. Tâchons de nous éclairer en- » semble; essayons de déterrer quelques monu- » ments précieux sous les ruines des siècles. » (V Tout le monde sait qu'en fait de critique Imtori^e et d'értidition. rien i'Me l'ignorajce ic Voltaire , si ce n'est peut-être sa mauvaise foi proverbiale. Les quelques prétendues origines quu a discutées pour l'instruction de « l'iUustre mar- «quise»le disputent en extravagance et en absurdité à ce qu'il écrit de plus inepte et de plus impie. Il n'y a pas autre chose à dire sur ces feuillets mis au rebut par les incrédules eux-mêmes. Aussi n'en parlons-nous qu'à cause de leur titre.
La pensée qui inspirait ce titre h Yoliaire , engendrait un peu plus tarden AUemagne cette éeoic de l'exégèse rationaliste, qui a exploré et interprété les monuments du passé avec le parti pn» de les façonner en arguments contre la u-adiuon cathoUque. Les differems travaux entrepris de ce pomt de vue n'ont été généralisés qu'à la fin du dix-huiUème siècle. Ce n'est même que dans le nôtre que l'on a essayé de combiner les découvertes, vraies ou fausses, annoncées par les naturalistes ,avec les résuluis , bien ou mal vérifiés, des recherches historiques, pour en Urer une science ti). Œutw» de VoUwre, 1 16,1». « »* »• *<*«*' "*« ^'^^^
Dfi LA P^iQSOPtliË afe i*iHStOiRË. i^ àmtemuMiistae. li porte toujours dans soq fond un ««rUin noBibpe à» princjiies on da lois dont U use iAcessanusent, qa*U le sache ou qu'il Uigooee, pMr apercevoir» c^onattre et définir le moiiidre Ml TeUnsont h knae foi en ueilreexitteBGe, en «elk àm fiMtés qui nous entourent » et les klées d'mÊitéf de lariété , de tout » de partie , d'ordre hiénrebique » d'ordre logique > que domine le principe de causalité.
Cèsenrant le monde k cette lumière , riMnaie y a reconnu l'ordre hiérarchique, c'est à savoir l'é* cheile des êtres. Cette pensée est de tous les temps: ette fut, pour msi dire, la charpente du vaste polythéisme qui a été le berceau de tous les ouïtes paiens; elle régla l'écûnomie du dogme de t'expiaties par la métempsycose ; elle présida aux elassl- ^cations du naturalisme philosophique. Toujours {wéseale dans la spéculation eUe a inspiré en dn iNvaes manières une multitude de penseurs ckréaîens. Au xv* siècle, Raymond de Sébonde eu fit le fondement spécial de sa théologie naturelle^ ou vrage traduit par Montaigne, et dont, le premier ftepitre est intitulé : « de l'esehelle de nature par laqudle l'homme mottte à la oognoissance de soy et de son Créateur, * H divisé celte écheUe en quatre « escbeUnu» » ainsi rangés :
« ÏAttt çequi e^ oo UaTçairti mvkumi»m
H feiBLIOrâÈQtJË NOtJVfiLLïî.
» vie, sans sentiment, sans intelligence , 8ansjtt'>> » gement , sans libre Tolonté ; oa bien il a Testre » et le vivre seulement, et rien du reste; ou bien y> il est, il vit, lisent, et c'est tout; on bien il est» » il vit, il sent, il entend et veut à sa liberté. Ainsi » ces quatre choses, estre, vivre, sentir et enten* » dre , comprennent tout , et rien n'est au delà ; » car sous Tintelligenne est aussi logé le Jugement » et la liberté de vouloir. » (Liv. clt, p. 5.)
Linnée a dît plus tard : t Les minéraux crois^ sent, les végétaux croissent et vivent, les animaux croissent, vivent et sentent. »
Leibnitz ajouta à l'idée de l'échelle des êires un des principes de sa philosophie auquel il a donné le nom de loi de continuité.
« Les hommes, a^t-il dit, tiennent aux animaux, » ceux-ci aux plantes, et celles-ci aux fossiles».. .• » La loi de continuité exige que tous les êtres naît torels ne forment qu'une seule chaîne , dans la » quelle les différentes classes , comme autant » d'anneaux, tiennent si étroitement les unes aux » autres, qu'il soit impossible de fixer précisé- » ment le point où qudqu'une commence ou finit» » toutes les espèces qui occupent les régions d'in- » flexion ou de rebroussement devant être équivo- » ques ou douées de caractères qui se rapportent » Clément aux espèces voisines. Ainsi l'existence
DE LA PlilLOSOPntH tiE L*H]§TOIRE. is » ie soophytesy par exemple, d'animaux-ptafi- 9 tes^ non - sealement n*a rien de monstmenx, 9 mais il est même convenable à l'ordre de la na- » (ure qu'il y en ait .. .. Telle est chez moi la force » du principe de continuité, que non-seulement je » ne serais pas étonné d'apprendre qu'on eût trou- » Té des êtres, qui par rapport à plusieurs pro- > priétés» par exemple celles de se nourrir ou de » multiplier, pussent passer pour des végétaux à » aussi bon droit que pour des animaux , et qui » renversassent les règles communes, bâties sur la » supposition d'ane séparation parfaite et absolue » des différents ordres des êtres simultanés qui » remplissent l'univers; j'en serais si peu étonné, » dis-je, que même je suis convaincu qu'il doit y » en avoir de tels, «t que l'histoire naturelle par- » viendra à les connaître un jour, quand elle aura » étudié davantage cette infiDÎté d'êtres vivants, » que leur petitesse dérobe aux observations com- » munes , et qui se trouvent cachés dans les en- » trailles de la terre et dans l'abîme des eaux, d ( Lettres de Leibnitz. ]
Les expériences de Trembley sur le polype vérifièrent le pressentiment de Letbnltz. Le polype bourgeonne comme les plantes; il se reproduit comme elles par sections, par boutures; il se meut, il se nourrit , il sent à la manière des animaux.
10 «aLIOTaÊQUE MOilVElXC
Voilà donc ranimal-phoU» )e zoophyte> et k chatnon ^ai, d'iprte Leibnit^;, dev^t mûr te r jgne «niloal ai^ règiMî w^pfolt éuU mai d^CQVnm (»«:
TraoUey,
Cbarlei BqMel i'empw» do Cfttti» déomv^rte pNir «|te«dr9 ai« {lifid de b leltre et i^ipliqiier dw0 un seoui lont mifitérkl k principe oxHaf^iywpie «vaocé par Leibwt^ L*icbe|k des ttr^ fut k se» yei^x u»e ligne iioiqiie, partout eontioue. «'admettait û ioterruptkm, ai aaut^ d*4iiCMoe cs^ ffèce, et d^t ks degrés disiioguis ks uns des au- Ivespv de sinpks nuances se rôsoUaknt finale* ment» qu'il se Tavonât ou non» en l'unité de forme on de structure» « Le polype, dit Bonnet» unit les » plantes aux insectes. Le ver à tuyau conduit des » insectes aux coquillages, La limace touche aux ^ foqniUages et «ux reptiles. L*anguilk forme un « passiige des reptiks aux poissons. I^e poisson voit |»nt e<gt un milieu entre les poissonsci ks oi- H seaux. La cbauve-somis enoMo^ les oiseaux » tf^ ks qu«trapèdes (1). »
Cette pénétration absolue des formes |k l'aide dos termes de tfansitionnu de passage équivaMt rigou- «eiisement au principe panthéiste de Tiinité de «nmposîiion, dont il sera traité plus basi» et que Jiii-
(i) Principes philosophiques sur la Cattse première et itir iH eff^ft, p Ma.
DE LA MILOîfO^IItË DB t'ttStÔIRE. SY
cotot a pDputarii»é en en fonant là elé de teMe de ses iilventiotis pédagogiques résnthées conifiK^ l\in satit dans cet atiome : t Tont est dans tout. %
Bonnet ne continuait pas sa ligne jnsqti^an »{« néral. « Si te polype, disait-il, nons montre le « passage dti Tégëtal ^ I*antmal, on ne déoovth» » pas également celai dn minéral an ? égétal. • Il manqnait donc dn chaînon plante-pierre, mais peut-être qne depuis, chose que nous ignorons comidètement, cette transition a été trontée. A vrai dire, cela ne serviAiit de rien à prouver qlie sa ligne c nnique et continae » existe réeHeflK»! dans la nature des choses.
Un illustre savant de notre époque réfute ahisi le naturaliste genevois:
« TiC polype, selon Bonnet, fait donc le passage du règne végétal au règne animal. Or, si l'on «itend dire par là qne le polype, à ne iconsidé-* rer que la simplicité de sa structure^ est Panimd qni se rapproche le plus de la plante, on a raison. Mais si Ton entend dire que le polype est une espèce mitoyenne^ équivoque^ qn*il est moi^ tié animal, moitié végétal, on se trompe. Le polype est animal et n*cst qu^animai. Il sent, H se meut, il mange, ii digère, etc. H se reproduit, à la vérité, par bouture, comme la plante; mais eette proptiété même H la partage tveù des ani-
28 BIBLIOTHÈQUE NOUVfXLE.
» maux d'une structure bien plus compliquée, et » dont le caractère exclusif d animalité ne sau- » rait être mis en question, par exemple, avec des 9 verf {te Lombric, ou ver de terre, les Naides, 9 OU vers d eau douce), animaux qui ont un e»- » tomac, des intestins, une circublion complète, 9 des artères, des veines, un système nerveux dis- « tinct, etc., etc. La 6a/a»tandr^, qui est un ani- » m^Xvertébré^ un reptile, reproduit sa queue et » SCS pattes, et les reproduit autant de fois qu'on » les coupe. Le polypeif^^'est donc pas un être » équivoque; c*estun animal dont la structure est » plus simple que celle des autres, et voilà tout
» Il est curieux de voir sur quelles bases fragiles » Bonnet se fonde pour établir les autres passages.
» Ainsi, par exemple, la limace fait passage des coquillages aux reptiles, parce qu'elle rampe ; 9Yanguille,àes reptiles SLWxpoissons, parcequ'elle » a un corps allongé; le poisson volant {Ihiron^ 9 délie de mer, etc.), parce qu'il peut s'élever et » se soutenir dans l'air ; la chauve-souris, de /*oi- » seau au mammifère, parce qu'elle vole, etc.
» C'est donc toujours par une circonstance ex* » térleure, et qui ne fait rien au fond des structu-*» o res, à la nature intime de l'animal, que Bonnet « se décide.
« Toute la sU'ucture intcrieurei profonde, sé<
9 pirela/î]nai^^qoiestunmo^/tijyife,dii rgpUlt^ »qai est iia anUnal vertébré; même , cette actioa » deraHiper» qui leur estcommuoe, se bit^par des » moyens très diflérents dans le reçàk et dans la » limace: la limace rampe par la simple contrac- » lion d*na ditque charnu placé sous le Tentrc, le » reptile» par le jeu de. vertèbres à facettes articu- » laires très compliquées, etc. L'anguille, qui a les » nageoires, les branchies, les vertèbres, eta,des » poissons, n*a rien du reptile; le poisson volant, » qui est un vrai poisson, n'a rien de Toiseau ; la » chauve-souris, qui est vivipare, qui a des ma- » melles, qui allaite ses petits, quia une respiration » simple, etc. , vole, il est vrai, et n'en est pas plus » oiseau pour cela, car elle vole par des moyens B tout différents de ceux de Toiseau. L'oiseau vole » par tout son bras, et n'a de doigts qu'en vestige,; » la chauve-souris vole par des doigts très déve- » veloppés, au contraire, et réunis l'un h l'autre » par des membranes. » (P. Flourens, travaux de Cuvier.)
La plus curieuse application qui ait été faite de l'être double au sens de Bonnet, c'est le rôle que Fourrier lui a donné sous lenom d'ambigu^ dans la théorie de l'harmonie universelle. D'après Fourrier, il y a, parmi les hommes, des types essentiellement équivoques créés exprès pour fonctionner à
80 UÏBLIOTlIf^tJË NOÛtELLE.
tlirbdé t^nnèMon, et cpA passent pour Aèi Vlêieitt <èt ats méchant!», ptirée qn*on he sait ni les mettreà \eùf placé, ni les einployeh Lliomme k dottUe fecë, le protfe, le fourbe, serait, à Veh trolre; un être sui generfs, ainsi fait par IMcn, c*e8t4i«4ireà double fkce, protée et fourbe. C'est là tm article majeur du synïbole phalànstéricn. Fourrier die, en riioûneur des prêtées, ces deot vers de Lafoa*tain :
Le sage dit selon les gens: Vh-e le Roi ! Vive la Ligue !
Clianipfort a jugé nécessaire d'annoter la malice du fabuliste , et de faire cette remarque : « Ce n'est » pas le sage qui dit cela , c'est le fourbe, el même » le fourbe impudent. » Certes, il n'avait pas tort de penser qu'il fallait Ih un garde-fou , mais de quoi pouvait-il servir contre les aberrations de Fourrier qui glorifie le sage de Lafontaine précisément parce qu'il y reconnaît un fourbe impudent!
M. Flourens a posé et résolu la question des êtres prétendus équivoques, de la façon la plus judicieuse et la plus exacte. Ce n'est pas à des analogies extérieures, aux phénomènes de la surface que l'on doit regarder, c'est à la structure profonde, à la nature intime de l'cire, et de ce point de vue, il n'y a ni équivoque, ni ambigu. L'anatomie est îcî d*accord avec la métaphysique aux yeux de la ^
DE LÀ HlIUmMItfi M IWSTOinE. M
quelte il te*y a pM et B ne prat|ms y aroir (TMne double , ce qne Ton exprime daos l'école en AtMit que Pêlre H INiifhé sont rédproqnement oon? erfRiles. ChiH}ne être est constttoé dans son fcnd fm* tine esBctHre nniqne, et Têtre a donUe essence, elft coDt iN>nnement nne absundîté. Quant k l'ècheHe des êtres elle se compose de degrés parfiritement distincts et séparés les ans des antres » n*ayant d'antres liens que les rapports harmoni-' qucs institués par Tnnité idéale dn plan général de la création. Ce qui snit adièrerade ie démontrer.