QUEBEC
ITT, RUK SrxvjOSBP*
Enregistré co'.. formcn.cn t à 1' Acte du Parlement du Càaida. ™ar l'abbé Léos I'kovancuer, eu l'aanée 1881, au bureau du Ministre de l'Agricultur.'.
Pi
Le départ — L'Intercolonial — Une entrevue — Halifax— VHibernian — l'Otéan — Sauvé d'un danger — Moville — Liverpool — Londres.
On peut avancer, sans faire injure à la vérité, que les voyages sont presque aussi anciens que l'humanité.
Du moment que l'homme conçut l'idée de connaître ce que l'horizon borné de son lieu d'habitation dérobait à ses regards, data l'époque des voyages et des pèlerinages, si tant est que ces derniers ne se distinguent des premiers que par le motif qui les inspire.
Les besoins de la vie, les exigences du commerce, les rapports entre les différents peuples ont fait naître la nécessité des voyages ; tandis que la piété seule a donné origine aux pèlerinages.
Chacun, à l'audition d'un récit quelconque, se forme de suite une composition de lieux ; l'imagination aidant, il arrange comme il croit le comprendre la topographie de l'endroit où a eu lieu l'action ; les rochers, les rivières, les montagnes, les plaines viennent se ranger d'eux-mêmes' en leur lieu propre, et il voit de suite les personnages du fait rapporté, chacun avec une physionomie qui lui est particulière, venir prendre place à l'endroit convenable. Et dès Lors il n'a plus qu'un désir : voyager, se transporter au lieu ou s'est passé l'événement, pour confronter sa composi-
tion imaginaire avec la réalité, afin de faire les rectifications nécessaires pour se rendre un compte exact de l'héroïsme des acteurs dans la circonstance, mieux apprécier la grandeur du dévouement, du sacrifice qu'on fait valoir, se mieux pénétrer enfin d'admiration ou de haine pour les personnages, suivant qu'ils s'en sont rendus dignes.
Les pèlerinages sont aussi anciens que l'histoire des peuples, mais c'est surtout depuis le christianisme qu'ils ont revêtu ce caractère de dévotion qui les distingue aujourd'hui. Le tombeau du Christ où il a vaincu la mort et le péché, le Calvaire où il a consommé son sacrifice, la grotte de Gethsémani où il s'est livré à ses ennemis, l'étable de Bethléem par laquelle il a fait son entrée dans le monde, les tombeaux des martyrs qui ont répandu leur sang en témoignage de leur foi, ont été, dès les premiers temps de l'ère chrétienne, l'objet de la visite des âmes pieuses. C'est là qu'on venait, et de l'Orient et de l'Occident, raviver sa foi à son foyer même, ranimer sa ferveur, puiser la force nécessaire pour marcher à la suite du divin crucifié, affronter les tyrans qui avaient juré de faire disparaître la foi nouvelle, et se disposer à faire le sacrifice de sa vie même, si la chose devenait nécessaire.
Tout enfant encore sur les bancs du catéchisme, il me souvient comme le récit de la passion du Sauveur em blasait mon imagination, évoquait en mon âme des sensations vives et durables. Je me faisais bien de suite une composition de lieux à ma façon ; mais que de lacunes, d'interruptions, de contradictions même venaient souvent enlever toute suite à mon arrangement, pour me laisser dans le vague, dans l'incertain ; et alors de me dire : mais tous ces lieux, Bethléem, Jérusalem, Nazareth, le Thabor, Jéricho, Tibériade, sont des lieux qui existent encore sur la terre, ne pourrait-on aller les visiter?... Sans doute je n'osais alors porter mes désirs jusque là, cependant je savais que d'autres l'avaient déjà fait.
Et- bien ce que je n'osais espérer dans mes rêves d'enfant, il m'a été donné de le réaliser dans ma vieillesse. Oui ! j'ai vu ces lieux sacrés où se sont accom-
DE QUÉBKC A JÉRUSALEM 7
plie»s les plus grandes merveilles qu'aient enregistrées les annales de l'humanité. J'ai foulé de mes pieds les routes où Abraham, David, Salomon avaient marché, le sol qui a reçu les empreintes des pieds de Jésus et de Marie, de Joseph et de Jean-Baptiste, de Pierre et des autres apôtres, des Jérôme, des Hélènes, des St Louis et de tant d'autres lumières de l'église qui font aujourd'hui l'ornement du Ciel. Mais c'est surtout aux pas de Jésus que je me suis attaché. J'ai appliqué avec dévotion mes lèvres sur le rocher de la grotte de Bethléem où il est né, j'ai parcouru toute la Galilée où il a si souvent marché ; j'ai vu le Jourdain où Jean-Baptiste l'a baptisé, Nazareth où il est demeuré pendant près de 30 ans caché, le lac de Tibériade aux eaux duquel il a commandé, le Thabor où il s'est transfiguré, le G-olgotha où on l'a crucifié, le sépulcre d'où il est ressuscité, enfin le mont des Oliviers d'où il s'est enlevé vers le Ciel ; et c'est le récit de ces pérégrinations, des sentiments que la vue de ces lieux ont réveillés dans mon âme, le langage que ces témoins occultes de si grandes ■merveilles tiennent encore au cœur du croyant, que je viens soumettre à l'appréciation de mes lecteurs, sur d'avance que ma narration toute simple et sans emphase ne pourra manquer de les instruire et de les édifier, comme la visite de ces lieux m'a éclairé et édifié moi-même.
Il ne manque pas d'ouvrages sur la Terre-Sainte, pleins d'intérêt et mieux écrits que je pourrais le faire, mais j'ai cru que le point de vue où j'étais pour apprécier ces lieux étant mieux connu de mes lecteurs, je les intéresserais par cela même u)us que les nombreux récits étrangers qu'on en possède. Canadien, j'ai vu les choses en Canadien, et j'ose le croire, avec tout l'intérêt que mes autres compatriotes mettraient à les voir.
Il n'arrive presque jamais qu'un récit de voyage puisse satisfaire toutes les exigences, mais il est un défaut commun a la plupart des écrivains voyageurs que je veux surtout éviter; c'est de compter trop sur les connaissances «lu lecteur pour s'autoriser à omettre une foule de détails qu'on est chagrin de ne pas y rencontrer. Voulant me mettre à la portée de tous ceux qui pourront me lire, je ne veux rien
omettre de tout ce que je jugerai devoir intéresser, tant sous le rapport religieux qui fait l'âme des pèlerinag que sous celui de l'histoire naturelle dont je poursuis l'étude en tout temps et partout. Car, qu'on le remarque bien, le motif de religion qui doit nous animer dans les pèlerinages n'exclut pas l'instruction qu'on en peut retirer, ne nous empêche pas de jouir des beautés de la nature qui s'offrent à nos regards. Chaque fois donc que mon int rét de naturaliste a été excité par les nouvelles productions qui se présentaient à mon inspection, je n'ai pas nérendre note, et je veux soumettre c rva-
s à mes lecteurs, surtout lorsqu'il m'aura été possible, en l'absence d'auteurs, de iaire l'identification des spécimens renconrr
Dans toutes les nombreuses générations qui se sont succédées depuis la naissance du christianisme, il s'est trouvé des fidèles à foi pins vive, à piété plus ardente, qui se sont sentis pi iller prier sur le tombeau du Sau-
veur, d'aller visiter les Lieux-Saints qui ont été les heureux témoins des prodiges d'amour et de miséricorde que l'homme Dieu n'a cessé de semer sur ses pas durant tout cours de sa vie mortelle ; d'aller raviver leur foi par le témoignage de ces silentieux témoins des ordres du Ciei communiqués à la terre. Les pèlerinages ont vu leurs jours de plus grande splendeur au temps des croisade mais depuis Pierre l'Hermit.- et St B Tnard, sans avoir été nais discontinués, ils ont subi diverses intermittences dans Je plus ou moins d'attention qu'on leur accordait. Da.. rniers temps d'impiété et d'affaiblissement de
la foi, les pèlerinages ont semblé se réveiller, comme pour opposer une nouvelle barrière à la libre pensée qu'on prêche de toute part.
ans le bat de rendre plus faon pieuses
pérégrinations aux catholiques de tous . . qu'il s'
formé a Paris, en 18-53, un comité composé d'ecclésiastiques et de laïques pour préparer l'organisation de caravanes, assurer par des relations déjà établies en Orient la sécurité et la bonne direction des voyageurs, et enfin se vir pour la réduction des prix, d'intermédiaire officieux
entre les pèlerins et les compagnies qui se chargent d'ordinaire du transport pour ces contrées.
Le conseil organise deux voyages par an : au mois de mars et au mois d'août; le premier pour les fêtes dePàques^ et le second au moment des vacances.
Le chiffre de 12 pèlerins est le minimum pour chaque pèlerinage. '
^^~ Le prix dn pèlerinage, à partir de Marseille, aller et retour, pour visiter la Judée, la Galilée et la Syrie jusqu'à Beyrouth, est de 1410 francs en 1ère classe, et de 1215 fi\ en 2e classe, sur les paquebots des Messageries maritimes françaises.
L'excursion étant un pèlerinage proprement dit, et non un voyage de touriste, les ecclésiastiques pour y être admis doivent présenter une autorisation de leur évêque, et les laïques une recommandation d'un ecclésiastique.
Il est facile de voir par les prix donnés ci-dessus, qu'il n'est pas nécessaire d'être millionnaire pour entreprendre un tel voyage ; pour celui qui sait tant soit peu pratiquer l'économie en voyageant, $800 à §900 peuvent suffire.
A plusieurs reprises déjà j'étais venu sur le point de partir pour l'Europe, surtout dans le but de retirer d'une telle visite l'instruction qui en est la conséquence naturelle, mais surtout des connaissances plus étendues sur la science dont je me suis fait une spécialité ; et toujours des obstacles insurmontables étaient venus renverser mes projets» C'est après avoir pris connaissance des conditions des pèlerinages français que j'ai pu voir que le voyage, nonseulement d'Europe, mais encore d'Orient, n'était pas audessus de mes ressources, et un compagnon de route s'étant présenté, dans la personne de M. Majorique Bolduc, curé de Douglastown, que je connaissais depuis son enfance, je me décidai de suite à tenter l'entreprise.
Après donc m'être entendu avec le comité de Paris pour assurer notre admission et connaître la date précise du départ, je laissai Québec le 17 février dernier pour me diriger sur Halifax, afin de prendre le steamer de la ligne Allan du 19 pour me transporter à Liverpooi. Le départ
de Marseille était fixé au 17 mars, j'avais donc tout un mois pour m'y transporter.
Comme mon compagnon iip dorait me rejoindre qu'à Dalhonsie.je ' pj*rtis seul de Québec. Dès 8J h. a m , après avoir traversé le fleuve en un bateau qui semblait se taire un plaisir de faire fuir les glaçons flottants devant lui, j'étais installé dans le char de Flntercolonial qui devait me transporter à Halifax. l*rès de trois pieds de neige recouvraient partout le sol, mais il faisait un beau soleil, et la température, quoique nn peu vive, n'était pas au-dessous de nos belles journées d'hiver. Je m'installe seul sur un ban^, évitant la rencontre d'étrangers qui pourraient m'arracher aux réflexions que ne manquait pas de faire naître en moi la séparation de tout ce que j'avais de cher et que je laissais derrière moi.
Tous les sentiments tant soit peu vifs de l'âme commandent le recueillement. La tristesse comme la joie vientelle à se faire sentir, qu'aussitôt la pensée se plait à se replier sur elle-même, pour perfectionner, compléter Je sentiment qui l'agite. La nature a horreur du va^ue. de l'indécis ; un sentiment qui n'est encore pour ainsi dire qu'ébauché ne peut répondre à ses aspirations ; elle ne peut être satisfaite que lorsqu'elle s'est livrée tout entière à la pensée qui l'agite, qu'après que la méditation a donné à ce sentiment sa parfaite complétiou.
Pourquoi a-t-on dit que les grandes douleurs comme 1ns grandes joies sont muettes ? C'est en conséquence de la règle que je viens de signaler: que la nature aime à parfaire son œuvre, que les ébauches de sentiments, les sensations imparfaites lui répugnent ; lancée dans la voie, elle tend impérieusement à parvenir au but, à compléter son ébauche. C'est par ces opérations tontes naturelles de la pensée, que les saints, en outre de la "race qui les soutenait, trouvaient une satisfaction, une espèce d'enivrement, autant dans les mortifications auxquelles ils se livraient, que dans la contemplation des joies pures qu'ils entrevoyaient dans l'autre vie.
C'est absorbé tout entier dans les réflexions que fait naître en moi la séparation que je viens d'opérer, c'est en
mettant les sentiments qui me dominent en unisson, par la pensée, avec ceux des amis que je viens de quitter, et i en déroulant dans mon imagination les nombreux accidents f dé la lonarue route que je vais parcourir, que nous nous détachons de la gare sans que j'aie remarqué le sifflet qui en avait commandé le départ. Les paroisses de S-Charles, Montmagny, Ste-Louise, Ste-Anne, etc., passent devant nous, sans pour ainsi dire se faire remarquer. C'est à peine si je coustate que la neige semble diminuer d'épaisseur à mesure que nous poursuivons notre route vers l'Est.
Mais voici que nous touchons à la paroisse de l'isle- Yerte, paroisse qui m'intéresse d'une manière toute particulière, parce que j'en ai été le curé de 1852 à 1854. Moins de deux semaines avant mon départ, j'avais reçu de mon ancienne paroisse une lettre que mes lecteurs, j'ose le croire, me pardonneront de reproduire ici.
Isle- Verte, 27 janvier 1881- M. l'Abbé Provancheb, Cap Rouge.
Cher et ancien pasteur,
En voyant la suscription de la présente, vous allez sans doute vous demander : mais qu'elle est cette Phiiomène qui se réveille ainsi de l'Isle-Yerte, et que peut-elle me vouloir ? J'avoue qu'après un silence de plus d'un quart de siècle, on peut sentir un peu la ressuscitée ; mais vous avez assez bonne mémoire — et je sais aussi que votre cœur n'est pas moins riche que votre mémoire — pour qu'en évoquant vos souvenirs, vous ne vous rappeliez ausitôt cette imparfaite de Philomène C, qui vous amusait tant parfois de ses espiègleries, et qui la veille encore de votre départ, se mêlait même de vous faire des prédictions que les événements sont venus justifier depuis.
Je prends plaisir, parfois, à reporter mes pensées vers ce temps si éloigné déjà, mais si beau ; à me rappeler tous mes enfantillages, dont je me sens souvent pressée «le vous demander encore pardon, surtout lorsque je considère la réputation et les honneurs que vous ont si justement assurés vos talents et vos travaux. J'étais si enfant ! niais
j'ai souvenance aussi que, lorsque je m'associais à vos nièces pour vous faire quelque espièglerie, vous ne dédaigniez pas de vous faire aussi jeune que nous, pour riposter à notre manière. Hélas ! ce temps si heureux est déjà bien loin de nous.
Votre chère Délimaest depuis plusieurs années devant Dieu ; sans doute qu'elle prie là pour son oncle qu'elle aimait tant. Et pour moi, de bien plus graves soucis sont venus remplacer les étourderies de la fillette de 1-4 ans. Comme bien d'autres, j'ai pris mari, et trois enfants, dont la plus jeune compte déjà 14 ans, sont là sous mes yeux pour me rappeler sans cesse que mon printemps est déjà passé.
J'apprends par les journaux que vous devez faire un lointain voyage, que vous voulez aller visiter les lieux que Jésus-Christ a sanctitiés par sa présence. Je viens donc solliciter une faveur : c'est de m' adresser d'abord votre photographie, à laquelle je tiens beaucoup ; et lorsque vousoS'rirez le saint sacrifice de la messe dans les vénérés sanctuaires de la Palestine, j'ose vous demander un petit souvenir pour moi, pour ma vieille mère qui vous a toujours tant aimé, et pour toute ma famille.
Mais ne reviendrez- vous jamais nous revoir? Oh ! oui; il le faudra, surtout après votre voyage, pour nous raconter les merveilles sans nombre qu'il vous aura été donné de contempler et d'apprécier. ]N 'est-ce pas que j'ai droit d'espérer cette faveur ?
Je forme des vœux pour votre voyage, et prie le Ciel qu'il vous accorde santé, bonheur, succès et prompt retour.
Votre toute dévouée.
Philomènk.
Le convoi avait à peine touché la gare, que j'étais sur la plateforme pour voir si je. n'y rencontrerais pas quelque figure connue. Mais parmi tous ceux qui étaient là, personne que je reconnusse. Je remarque un monsieur suivi de trois dames qui ont l'air de m'exammer un peu soigneusement.—Mais c'est lui ? se disait-on, dépistées par mes habits de laïque et la barbe que je portais. — Philomène ? — Oh ! M. Provancher ; voici mon frère avec mes deux
filles. Mais hélas ! nous n'avons que le temps de nous serrer la main, et déjà le train esc en mouvement. Infernale machine, m'exclamai je ; pas même une minute pour avoir le plaisir de renouveler connaissance avec des personnes qui nous sont chères !
Mais que les regards sont éloquents dans ces moments, qu'ils en disent long au cœur sensible ! La gare fuit rapidement derrière nous, j'ai à peine le temps de remarquer les adieux qu'on m'adresse de la main, que je retombe sur mon banc le cœur brisé, et tout entier aux idées noires qui m'obsèdent. Hélas ! me disai:;-je, n'est-ce pas là l'image parfaite de la vie ? Des semaines et des mois de soucis et de peines, pour des. minutes de joie ! Partout la contradiction, les contrariétés, la déception ; partout les épines sous les roses ! J'en étais encore à ces sombres réflexions, lorsqu'on annonça Trois-Pistoles, où je savais qu'un buffet bien garni pourrait au moins satisfaire aux exigences de l'estomac qui commençaient à se faire sentir, s'il ne pouvait guérir les blessures du cœur.
Après le repas, je reprends mon siège dans le char en m'eflorçant de chasser de mon esprit les pensées sombrer qui m obsédaient, ce à quoi la conversation d'un compagnon de route ne contribua pas peu, en m'entre tenant de cultures d'amateur auxquelles il se livrait- Qu'il est regrettable, me disais-je, que des personnes si intelligentes n'aient pas au moins une teinte de botanique ; commes elles doubleraient et quadrupleraient les jouit sauces qu'elles éprouvent dans la culture des plantes exotiques, si elles savaient en distinguer les familles, reconnaître leurs analogues, et s'appliquer à faire des collections de genres ou d'espèces. Mais malheureusement le plus souvent, on ue connait pas même exactement le nom des plantes auxquelles on donne ses soins, et le succès dans ces cultures est plutôt le fruit du hasard ou le résultat d'avis reçus, que la connaissance des aptitudes, des besoins et des soins que requiert telle ou telle plante recherchée.
11 était passé 3 heures lorsque nous touchâmes Ri-
mous.ki, où, à mon jrrand regret, je vis l'amateur qui m'avait si agréablement entretenu, me laisser seul a continuer la route.
Bientôt nous touchons Ste-Flavie, et nous tournons le dos au fleure pour traverser la péninsule Gaspésienne. Le cheval de 1er qui nous entraîne semble redoubler de force à mesure que nous montons sur les hauteurs, et fait fuir derrière nous les quelques habitations que nous rencontrons dispersées ça et là avec une vitesse vertigineuse. A 7 h. 20 m. nous sommes à Campbelton, N. 13. ; je promène mes regards de toute part sur le trottoir pour découvrir mon compagnon de voyage ; mais en vain. 11 m'attend à la station voisine, pensai-je ; et, en effet, à Dalhousie, tandis que je le cherchais sur le trottoir de la gare, il était déjà dans le char même à s'enquérir de moi. Nous voici donc associés maintenant pour ne nous séparer qu'à notre retour, lorsque nous aurons fait connaissance avec l'Europe, l'Afrique et l'Asie que nous nous promettons de visiter.
Après quelques instants donnés à la conversation, nous nous installons sur nos bancs de manière à tirer le meilleur parti possible de la nuit que nous avons à passer ainsi, et qu'il nous faudra couper en deux par un changement de char à Moneton.
Les émotions du départ que je venais d'opérer, jointes aux cahotements de la route et aux couches peu confortables que nous offrent des bancs de chemin de fer m'avaient à peine permis de me livrer au sommeil, lorsque le conducteur vint crier : Passingers for Halifax mnst change cars. Il passait 3 h. du matin lorsque nous fûmes installés dans notre nouveau char.
Plus nous avançons, plus nous voyons la neige devenir de moins en moins abondante, si bien que bientôt les champs n'en ont plus que quelques taches. Il se fait jour, et nous voyons à notre droite se développer la baie de Fundy. dont les bords à cet endroit sont fort bas et tout couverts d'une herbe ne recelant aucune trace de neige ; nous voyons même en plusieurs endroits des animaux dans les champs.
Nous perdons bientôt la baie de rue et reprenons les hauteurs. Le terrain rions parait ici fort pauvre. Nous vovons de nombreux pins rouges sortir de blocs de rochers entassés les uns sur les autres, recouvrant en grande partie des kalmias et des andromèdes d'assez ehétive apparence.
A 10 h. nous entrons dans la gare d'Halifax, et allons de suite nous installer à l'hôtel de même nom. Mous sommes tout étonnés après nous être fait traîner en cariole (1 ) à Québec la veille, de nous trouver installés ici dans un wagon, comme si une nuit avait suffi pour nous faire passer de l'hiver à l'été ou du moins au printemps.
Halifax, sans avoir rien d'extraordinaire, esi nue assez jolie ville ; sa situation parait encore plus agréable lorsque nous la voyons du port.
19. Fév. Nous sommes tout surpris ce matin qu'après nous être promenés sur la terre hier, nous la trouvons maintenant entièrement cachée sous une couche de 7 à 8 pouces de neige tombée dans la nuit. Mais tout nous fait augurer qu'elle ne sera p is de longue durée, car dès 6 h. il l'ait une pluie battante qui la délaye en une boite des plus désagréables pour les piétons.
Nous allons dire la messe à la cathédrale, où nous sommes accueillis avec une extrême bienveillance par Mle G-rand-Vicaire Power, en l'absence de l'Archevêque, qui nous devance d'une semaine seulement en Europe.
Vers 11 h., la pluie diminuant à peine, nous laissons notre hôtel pour aller nous installer dans le vaisseau qui est amarré au quai même. C'est VHibernian que nous allons avoir pour nous transporter de l'autre côté de l'océan ; c'est un vaisseau sûr, mais peu rapide. Nous sommes les deux premiers rendus ; mais bientôt nous voyons de nouveaux compagnons arriver avec leurs bagages et prendre comme nous possession de leurs cabines. On nous sert à 1 h. un copieux dîner, auquel nous faisons d'autant plus honneur que le fort vent qui souffle de l'Ouest nous inspire des craintes sur la disposition dans laquelle nous pourrions être à l'heure du souper.
(1) La cariole à Québec est une espèce de traîneau.
La pluie a cessé de tomber et a fait place à un vent très fort, qui, quoique sans effet sur les eaux de la baie, nous fait présager quelques désagréments lorsque nous n'aurons plus aucune terre pour nous mettre à l'abri. A 2 h notre vaisseau se sépare du quai, et prend de suite sa direction vers l'Est. Nous prenons plaisir à examiner le paysage des deux côtés de la baie, et notre palais flottant semble mépriser le vent qui l'assaille de côté, pour prendre une allure tout-à-fait rassurante ; les eaux sont à peine ondulées par ce vent, et notre course est si rapide que, nous voyons plusieurs petites îles que nous passons, s'enfuir derrière nous, comme si elles avaient le mouvement à notre place.
Comme nous l'avions prévu, nous étions à peine en plein océan, que notre vaisseau subissait déjà toute l'influence des vagues soulevées par le vent. Il n'y a pas encore deux heures que nous avons laissé le quai, que déjà plusieurs ont payé le tribut à Neptune et sont en proie à tous les tourments du mal de mer. Mon compagnon a été l'un des premiers à s'exécuter, et ne parait pas devoir en être quitte pour si peu; quant à moi, je résiste encore, mais je vais venir le moment où il me faudra en faire autant. Le tangage se joint au roulis pour nous agiter en tous sens. Sur les 13 passagers de chambre de ce voyage, deux seulement accompagnent le capitaine à table à l'heure du souper, tous les antres préfèrent l'abstention à toute nouvelle absorption, si toutefois ils n'en sont pas rendus déjà à faire des remises.
Il n'était pas encore 9 h. que nous allions nous mettre au lit, cherchant dans une nouvelle position un adoucissement au malaise que nous éprouvions. Mais à peine étais je descendu dans ma cabine, que je me sens encore plus mal ; je m'enfonce dans mon lit, et essaye de me prémunir contre le roulis qui, quoique ma couche soit fort étroite, me ballotte d'un côté à l'autre, menaçant de me verser par dessus la planchette assez étroite qui me protège du côté opposé à la cloison. Mais comme il y a déjà quelques années que je suis déshabitué des mouvements du berceau, je n'ai pas subi plus de 2 ou 3 de ces ballotages, que
le cœur n'y tient et qu'il me faut restituer. Heureusement que l'accident a été prévu, car un vase en fer-blanc, qui glisse en coulisse sur la planchette du bord de ma couche, me permet de m'exécuter sans secours étranger, et aussi sans incommoder personne, étant seul dans ma cabine. L'estomac se trouve soulagé, mais le cœur n'est pas encore remis parfaitement ; c'est à peine si je puis jouir d'un demi sommeil durant le reste delà nuit. Les gémissements et les sons inso.ites qui sortent aussi de toutes les cabines voisines, ne sont pas non plus des plus propres à me remettre ; cependant je tiens encore bon pour cette fois.
Dimanche 20 février. — Le même que j'avais été chercher un adoucissement à mon malaise la veille, en allant me mettre au lit, de même en cherchè-je un nouveau en laissant de bonne heure ma cabine pour monter sur le pont. Je le trouve tout couvert d'une neige fondante tombée durant la nuit. Le vent souffle avec force de l'Ouest et le soleil semble vouloir se montrer. Une demi tasse de thé avec 2 bouchées de pain est tout ce que je puis prendre pour le déjeûner ; et au dîner, je ne veux seulement pas essayer de prendre quoique ce soit.
A midi nous sommes à 236 milles d'Halifax, par la latitude nord 4-3°, 29 Le vent va toujours croissant, et bien qu'il nous favorise dans notre course, vers les 4 heures de l'après midi il se déchaîne en véritable tempête. La lame à chaque instant s'élève en colline sur le flanc du vaisseau et déferle sur le pont qu'elle balaye en allant s'échapper par l'autre côté. Plus de terre eu vue, le ciel audessus de nos têtes, et l'abîme sous nos pieds. L'élément liquide semble furieux de se voir braver dans sa puissance par ce copeau qui se balance à sa surface, en déliant pour ainsi dire ses efforts pour le perdre. Tantôt le flot s'élevant en monticule comme, pour lui barier le passage, se rabat sur son avant qu'il inonde complètement, et tantôt l'assaillant obliquement, il le couvre presque d'un bout à l'autre. Mais toujours la nef métallique se débarrasse de ces étreintes, et se balance sans dévier de sa route, comme si elle se riait de ces vains efforts. — Mais, capitaine, dis je en le rencontrant, c'est une véritable tempête que nous
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avons là ? — Yes, it is ; but no danger ; ail is right.—PouT me rassurer davantage j'interroge les stewards. N'y a-t-il pas de danger, nous a\ons un vent de tempête ? — Du danger V nous nous occupons fort peu de ce temps là, nous; nous en avons vu bien d'autres. Ces réponses suffisent pour m'enlever toute crainte ; et de fait, je trouvais que j'avais bien assez à résister aux étreintes du mal de mer* sans avoir à trembler encore de peur en vue du danger.
Mais la cloche du souper nous appelle bientôt à table, et je fais un efïort pour m'y transporter. C'est un vacarme affreux dans tout le salon, à chaque mouvement du vaisseau c'est un cliquetis de verres, assiettes et autres ustensiles dans les cases qui les retiennent captifs, à l'aire croire que tout va se briser. Les tables sont toutes partagées en petits carrés par des planchettes destinées à retenir les plats ; mais ces barrières sont encore insuffisantes ; pas d'autre moyen de garder le bouillon dans son assiette ou le thé dans sa tasse, qui d'enlever ces vases de la table et de les retenir à la main, en choisissant les instants les plus favorables pour se les porter à la bouche. J'avale avec efforts quelques bouchées de bœuf, mais je suis aussitôt forcé de quitter la table pour aller les remettre. Me sentant ensuite moins tourmenté, je reviens vers la fin du repas pour avaler quelques gorgées de thé, et je vais de suite me mettre au lit. Le tangage et le roulis sont toujours affreux, nos chambres sont froides et humides, et je suis si abattu, que malgré le vacarme d'enfer qui se fait partout, je me livre au sommeil comme si rien n'était.
Lundi 21 février. — Ce matin vent N. N. Est, par conséquent debout, mer assez calme avec un beau soleil. Mon estomac semble me dire que j'ai reçu le baptême du marin, et que désormais je n'aurai plus à m'occuper des mouvements de la mer. Aussi je mange au déjeûner avec tout l'appétit que fait naître un long jeûne, et je ne me sens en aucune façon in ommodé. La gaîté revient parmi les passagers, et nous tâchons par la lecture, le jeu de carte, et l'inspection des vaisseaux que nous rencontrons de temps à autre, de rompre la monotonie du temps qu'il nous faut passer ici. Je suis tellement ha-
bitué aux mouvements du vaisseau maintenant, que n'en tenant aucun compte, je ne manque jamais de faire chaque jour, avec mon compagnon, de longues promenades sur le pont, en nous enlaçant les bras l'un de l'autre pour nous prémunir contre les chutes. Souvent aussi nous prenons plaisir à examiner une foule de goélands qui suivent toujours le vaisseau, à la recherche de tout comestible qui peut en tomber. Il nous suffit d'abandonner un simple morceau de papier au vent, pour en voir de suite 3 à 4 se le disputer, tant qu'ils n'eu ont pas reconnu la nature. A midi nous sommes à la latitude de 44°, 28, et comptons 262 milles dans les dernières 24 heures.
Mardi 22 février. — Vent S. E., très fort ; mer fort agitée. À midi latitude 46° 03, nous comptons 202 milles dans les 24 heures. Vers 2 h., le vent redouble d'intensité et nous amène une nouvelle tempête encore plus forte que celle de la veille.
Mercredi 23 février. — Mer encore houleuse; vent O. S. O. ; à midi latitude 48° 15 ; 238 milles dans les 24 heures.
Jeudi 24 février. — Vent N. N. E-, mais beau soleil; mer paisible. A midi latitude 50° 08 ; 252 milles dans les" 24 heures; à 1220 milles d'Halifax, par conséquent à la moitié delà traverse. Nous sommes ici en plein milieu du golfe slream, aussi la température est-elle des plus agréables. Pour la première fois depuis notre départ, on ouvre les hublots du salon. A 10 h. du soir, nous sommes encore sur le pont à respirer l'air tiède de ce courant équatorial.
Vendredi 25 févuer.— Vent fort, E. S. E. ; latitude 50° 48 ; 248 milles dans les 24 heures ; 1468 d'Halifax.
Samedi 26 février. — Vent très fort, E. S- E., froid ; beau soleil; latitude 53° 01; 225 milles dans les 26 heures.
Dimanche 21 février.— 1 eut E. ; latitude 53° 42; 146 milles dans les 24 heures ; 1839 milles d'Halifax.
Lundi 28 février. — Vent E. ; soleil ; latitude 54° 23 ; 213 milles dans les 24 heures ; 2052 d'Halifax.
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Mardi 1er mars. — Vent E. N. E. ; beau soleil. Grande joie à bord vers 9 h., nous distinguons les côtes d'Irlande qui nous paraissent presque toutes blanches de neige. Un vieux marin du bord nous dit qu'il n'a pas vu cela depuis 18 ans. Nous entrons dans l'après midi dans le Loch Foyle pour déposer les malles à Morille, lesquelles, par ce moyen, parviendront à Londres 15 à 18 heures avant notre arrivée.
Mercredi 2 mars. — Nous arions calculé pouvoir débarquer à Liverpool vers les 10 h. a. m., mais nous avions compté sans la brume qui nous força dans ia mer d'Irlande à ralentir considérablement notre marche, et même en arrivant, à l'interrompre parfois entièrement ; c'est à peine si nous voyions à 50 pas devant nous. Vers les 8 h. nous voyions déjà distinctement les côtes de l'Ecosse, mais cette brume nous enveloppa bientôt pour faire disparaître toute terre à nos regards.
Les vaisseaux dans la brume doivent à tout instant faire jouer leur sifflet afin d'éviter les collisions ; mais plus nous avancions, et plus nombreux devenaient ces sons de tous côtés. Nous n'avancions qu'à marche fort lente, lorsqu'un petit rapeur à notre droite nous cria d'avoir à nous garer d'une rencontre que nous allions faire. C'était un gros steamer américain qui venait à toute vapeur en sens contraire. Les ordres sont aussitôt donnés de part et d'autre et la vapeur renversée. Les matelots efiarés sont partout aux manœuvres, les commandements se répètent impérieusement, mais nous croyions la collision inévitable, tant les vaisseaux étaient poussés l'un vers l'autre. Nous étions à prendre nos précautions contre le choc, lorsque nous voyons la rencontre s'opérer sans se toucher, en laissant à peine un pied de distance entre les deux steamers. Les prières de nos nombreux amis qui nous avaient promis leur concours ont sans doute forcé le Ciel à nous sauver de ce danger, aussi est-ce de tout cœur que nous répétâmes un fervent Deo Gralias.
Il était 4} h. p. m. lorsque nous mîmes le pied sur le quai de Liverpool. Le prisonnier qu'on élargit après une longue détention, ne jouit pas, je pense, d'une plus grande satisfaction en reprenant sa liberté, que le voyageur
impatient, qui après 11 jours de mer, foule de nouveau la terre de ses pieds.
Comme un train express laissait Liverpool à 5 h. pour Londres, nous passons directement du quai à la gare, et moins de 20 minutes après notre débarquement, nous étions transportés sur le sol britannique à une vitesse de 40 milles à l'heure.
Si nous ne sommes pas encore entièrement en été ici, nous touchons au moins au printemps. C'est à peine si nous voyons quelques taches de neige dans les endroits ombragés, partout on est aux travaux des champs ; on laboure, on bêche, on prépare de toute part le sol à recevoir les semences qu'on veut lui confier.
A 9 h. précises nous entrons dans la gare de Londres, ayant parcouru les 200 milles qui la séparent de Liverpool en 5 heures seulement, et 10 minutes après nous sommes installés à l'hôtel Holborn & Viaduck qu'on nous avait indiqué.
Nos compagnons de vaisseau. — Un darwiniste. — Londres; S. Paul ; chemine de fer; cabs. — Traversée de la Manche.— Dieppe. — Elouen. — Paris; bote! S. Sulpice; le pourboire; violation dû dimanche.
Londres, 3 Mark 1881.— Maigre notre extrême désir de fouler de nouveau la terre de nos pieds, ce n'est pas sons quelque chagrin que nous' nous sommes séparés de nos gais compagnons de vaisseau.
Nous n'étions, ai je dit, que 13 passagers, decham bre en tout ; pas une seule dame. C'étaient pour la plupart des marchands des Provinces maritimes, qui s'en allaient en Angleterre faire leurs emplettes annuelles. Plusieurs d'entre eux traversaient l'océan pour la 4e ou la 5e fois. Nous avions en outre un jeune officier de la garnison des Bermudes, un vieux commerçant de grains de Brockville, Ontario, un négociant de Montréal d'une naïveté sans pareille. 11 s'en allait, disait-il, voir sa belle à Dublin, devant l'épouser dans quelques mois. Et li dessus les questions pleuvaient sur les qualités physiques de la fiancée: est-elle grande, blonde, svelte, jolie de iigure? quelle est son teint, la couleur de ses yeux, c»-lle de ses cheveux etc. ? Mais dit l'un, vous devez en avoir une photographie? il faut nous la montrer. Et le nigaud, sans remarquer qu'on le sciait ainsi impitoyablement, donnait des réponses à toutes ces questions. 11 poussa même la condescendance jusqu'à aller chercher la photographie qui circula de mains en mains, avec force exclamations sur l'être sans pareil qu'elle représentait. On eut dit, vraiment, qu'il était le premier à prendre plaisir à faire rire de lui.
Nous comptions encore un comédien Irlandais de New-York, qui, à l'esprit naturel qu'il possédait, joignait souvent l'esprit d'emprunt dont il avait l'habitude de faire
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usage. Il était toujours tort gai, et avait sans cesse le mot pour rire sur les lèvres. Lors du gros temps que eûmes le Séjour, il était sans cesse à demander que le vent soufflât encore plus tort; il voulait voir, disait il, les values se soulever comme des montagnes h i unpête se déployer dans toute sa majesté. 11 y eut de tait tempétn, mais malheureusement pour lui, non là où il aurait voulu la voir. Ayant ingurgité un peu trop' de wifkey, il perdit sou aplomb, et U» mal fie mer s'y joignant il dut s'éclipser durant trois longs jours, étant tout c- temps pins occupé à remettre q:;'a prendre; aussi le gai viveur, le spiritu» I teur avait-il fait place à l'idiot, au stupide lisciple d> Bacchus, et ce n'est qu'au moment où lu vaisseau le (3 a Moville, qu'on put remarquer ch.'Z lui le retour de sa gaîté première.
Nous avions encore an autre personnage qui nous intrigua assez durant les premiers jours. A parlait le français, l'anglais, l'allemand etc. avec une égale facilité. Trapu< carré des épaules, de taille moyenne, le crâne en partie veuf d'une pilosité rousse qui ne s'étalait plus qu'à la nuque et aux tempes, on ne le voyait guère qu'a la table à l'heure des repas ; il passait tout son temps sur le pont, a se chauffer près de la cheminée, tantôt conversant avec les passagers d'entrepont avec lescptels il paraissait très familier, et tantôt absorbé dans la lecture d'un livre anglais qu'il tenait toujours à la main. Quelle était sa patrie, où allait-il, d'où venait-il. dans quel but voyageait-il ? voila ce que chacun se demandait, et ce à quoi personne ne pouvait donner de réponse. Histoire, géologie, botanique, géographie, rien ne lui paraissait étranger; mais c'était un code à lui qu'il avait pour toutes ces sciences. Il se déclarait surtout partisan du darwinisme M. Ghreen, le maître de poste du bord, m'avait prêté un livre d'histoire naturelle dans lequel se trouvait une ligure d'un horrible gorille; il [n'arrivai un jour d'exhiber en sa présence la gravure a d'autres compagnons, en leur disant : voyez, c'est ici le portrait du grand'père de monsieur. LC t chacun de rire au éclats en passant le livre à son voisin. — Montrez, lit notre homme; et prenanl le livre: très bien, dit-il, c'est cela, voila mon aïeul ; mais c'est aussi
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le vôtre. — Merci, répliquai-je ; libre à vous de reporter si haut votre origine, pour moi, laissant le singe avec tous les autres animaux dépourvus de raison, je me contente de faire remonter mon origine à Adam, qui sortit pur et parlait des mains du Créateur. Si votre philosophie vous fait chercher votre origine en descendant l'échelle des êtres, c'est en la remontant, moi, que je trouve la mienne. Nous finîmes par reconnaître que notre mystérieux étranger était whesphalien de nation, catholique ou prétendu tel eu religion, et qu'il voyageait dans l'intérêt d'une compagnie puissante qui s'occupait surtout de l'exploitation de mines de charbon. Malgré ses originalités, ce personnage était du reste fort accommodant et ne se formalisait de rien.
Mais nous voici à Londres, la capitale de ce puissant empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, la ville la plus grande du inonde, comptant 4.000,000 d'habitants, c'es -à-dire presque autant que toute la population du Dominion réunie ensemble. Quatre millions d'êtres humains qui tous consomment et ne produisent rien pour le soutien de la vie, se trouvent agglomérés ici sur un même point. Que de rayons doivent converger vers ce centre pour conserver son activité à une aussi grande masse ! Aussi voyez ces forêts de mats couvrant son fleuve ; ce sont les productions du globe entier qu'on réunit ici en entrepôt ! Voyez Ces réseaux de chemins de fer qui couvrent sou territoire comme d'un treillis, pour l'échange des produits des arts et de l'industrie, que réclament les mille nécessités de la vie !
Mais Londres, comme toutes les autres grandes villes, n'est pas seulement un marché de provisions, une halle d'échange des produits divers ; c'est encore un centre de civilisation, un loyer de lumière pour les sciences, les arts et l'industrie, c'eil le cœur de ce colossal empire qui écartant ses bras de gauche et de, droite, les réunit aux antipodes en embrassant le globe entier. Aussi ce n'est pas dans une visite de quelques heures, ni même de quelques jours, qu'on peut se former une juste idée de tout ce que renferme cette vaste métropole. Mais comme nous nous proposons de nous y arrêter plus longuement à notre retour,
et que nous devons ce soir même nous mettre en route pour le continent, nous nous contentons d'en prendre nne vue d'ensemble en parcourant ses principales rues: Strand, Oxford, Lutgate, Essex etc.
Et tout d'abord nous nous rendons au bureau des affaires Canadiennes, dans l'espoir d'y trouver ppu'-ètre quelque journal du pays pouvant nous donner iï<'s nouvelles de quelques jours après notre départ. Mais déception ! des journaux français de Québec, point ! Nous demandons la Minerve, et après recherches, on Unit par en trouver une pile de numéros non encore développés, mais tous de date antérieure à notre départ de Québec. Les Canadiens-lrançais nous paraissent peu connus dans ce bureau ; on a peine à nous comprendre lorsque nous parlons notre langue j nos journaux sont ou absents ou à peine trouvables etc.
Comme St Paul se trouve tout près de notre hôtel nous ne manquons pas d'y entrer. L'aspect extérieur est bien celui des cathédrales catholiques ordinaires, mais comme tout est froid, insipide à l'intérieur ; on voit bien que ce n'est plus la maison de Dieu, le lieu de sa résidence. C'est dans l'église de S. Paul, en 1170, que fut massacré S. Thomas archevêque de 'Cantorbéry. Le temple, tel qu'il est aujourd'hui, est cependant de cons- Iruclion assez récente ; un incendie l'ayant réduit en cendres, on le reconstruisit en suivant le plan de ses dispositions premières. Parmi les tombeaux des grands hommes qui ont eu ici leur sépulture, on remarque surtout celui de Wellington, le vainqueur da Waterloo, dont le cénotaphe, en beau marbre blanc, occupe une chapelle latérale à droite vers ie bas de la nef.
Les distances à parcourir pour se transporter des différents points de la ville sont si considérables, qu'en outre des voitures de place, des omnibus et des tramways, on se sert encore des chemins de fer. Mais ces chemins de fer ne nuisent en rien à la circulation ordinaire, étant cou* tamment ou sous terre ou sur les maisons. J'ai remarqué un endroit surtout où 3 lignes de chemin de fer se trouvaient, superposées à leur rencontre pour diverger de là en différents sens.
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Parmi les voitures de place, il en est ici de construction fort singulière; ci •• cabs à an seul cheval avec seulement deux places pour les voyageurs Le cocher est juché seul <jn arrière suc un siège tort élevé, de manière que s vou.-5 passent au dessus de la tet^. Les tiinons remontant aussi au dessus 'in garrot du cheval, la voiture, lorsqu'elle est chargée de deux personnes, se tronvi - en éq ni libre, l'animal n'étant fatigué par la seule traction. Ces voiture; sont rapides et très confortable.* ; elles sont de plus à taux Tort réduit, suivant la distance que 'on parcourt; le seul inconvénient qu'on lnur trouw, est que le voyageur est obligé de l'aire lui-même les le la montée et de ia descente, le coeht-r demeurant toujours c:oué sur son siège aérien. Deux panneaux en bois, à charnières, fort inclinés en arrière, se rabattent sur vos genoux pour vous couvrir les pieds et vous mettre à l'abri de tout*:' éciaboussure.
Nous sommes ailés dire la messe ce matin à i'ég'lise S. Pierre (Italienne)!, où les Pères qui la desservent nous ont accueillis avec beaucoup de complaisance. Nous n'avons pas été peu surpris de trouver ainsi, en pleine semaine, un si grand nombre de personnes entendant la messe avec beaucoup de dévotion. Le 11. P. Supérieur s'est plu à nous parler de Montréal et de Québec qu'il avait visités ci:
Ce qui ne manque pas de frapper tous les étrangers à Londres, c'est cet air enfumé qu'on y rencontre partout.
L'Angleterre étant, une ile, se trouve p.tr cela même pxposée à de fréquents brouillards venant de la mer ; mais ce qui contribue surtout à charger .l'atmosphère de cette vaste capitale, ce sont les cheminées de ses usines .-ans nombre, qui vomissent continuellement leurs jets de fumée de charbon, jkussi remarquons-nous que cette atmosphère lourde et sombre est bien plus épaisse dans les faubourgs où se concentrent ces usines, qu'au cœur de la ville même où elles font presque défaut.
Comme il entrait dans notre plan de voyager en économisant autant que possible, tout en ne nous refusant rien de ce qui pouvait nous intéresser sous quelque rapport, et que d'ailleurs mon compagnon pas plus que moi
DE QUEBSO A JERUSALEM 27
n'avait été bercé sur les genoux d'une duchesse, nous allâmes prendre des billets de 2e classe à l'agence Cook pour Bordeaux, avec faculté de nous arrêter à toutes les villes principales sur la route. Le prix du billet de Londres à Bordeaux, y compris la traversée de la Manche par New-Haven et Dieppe, fut de <£3 6 9, ce que nous considérâmes comme une déduction notable sur les prix ordinaires des diverses compagnies.
Bien que nous eussions retenu notre logement à Holborn et Viaduck hôtel, notre plan était bien arrêté de n'y pas prendre nos repas, et cela pour deux raisons: d'abord par ce que ça coûte plus cher, et ensuite parce que les repas y durent bien trop longtemps; nous préférons de beaucoup les restaurants où l'on nous sert à la carte à toute heure, sans compter qu'il est bien plus facile d'avoir chaque plat à son goût. Nous allâmes donc prendre un excellent dîner à un restaurant qui ne nous coûta que 2/5 chelins. ce qui certainement était fort raisonnable.
Nous étant décidés à partir par le train de 8 h. p. m. pour la France, nous laissâmes notre hôtel vers les 1\ h. pour nous rendre à la station du London Bridge. Il était convenu que nous payerions 7/ pour la chambre à deux lits que nous occupions, mais voici qu'on vient y ajouter 3/ de plus pour le service. Allons, dîmes-nous, il paraît qu'ici, à part du prix en gros, il faut encore payer les articles en détail ; c'est un excellent moyen d'exploiter les étrangers. Mais ce n'était que pour une journée, nous nous exécutons sans faire aucune objection.
A 8 heures précises nous laissions Londres pour New- Haven que nous atteignions à 10J heures. Nous passons des chars au steamer Brighton qui nous attendait au quai, mais qui, eu égard à la. marée, ne devait partir que vers les 3 h ures du matin. Nous nous rangeons donc à l'avant du vaisseau qui est réservé au passagers de 2e classe, et cherchons à nous installer le mieux possible sur les sofas pour y passer la nuit. Nous nous trouvons noyés au milieu d'une bande d'allemands et d'italiens qne nous trouvons un peu trop bruyants pour nous permettre un repos convenable. Cependant nos places sont assez confortables et nous nous efforçons de nous livrer au sommeil.
Mais voici qu'an importun s'en vient nous déranger eu criant sur tons les tons qu'il avait perdu son bille (billet), et qu'il lui fallait retrouver son bille. Allons, di--je à mon compagnon, payons la différence pour la première classe, et émigrons d'ici, pour laisser à ce brave la facilité de chercher son bille là où il voudra. Nous payons donc chacun 2/ et allons nous installer à l'arrière, sur des sofaslits fort convenables.
La mer, sans être trè« mauvaise, était cependant passablement houleuse, si bien que quelques minutes seulement après avoir laissé le quai, plusieurs des voisins se mettaient à restituer. Pour moi, je ne fus nullement affecté du mouvement et pus jouir d'un bon sommeil.
4 Mars. — Dès les 7 heures j'étais sur le pont à examiner les côtes de France que nous ne faisions encore qu'entrevoir. On nous servit 1<> déjeuner, et aussitôt après nous pûmes voir distinctement les falèses de craie blanche qui bordent la Manche eu cet endroit, et qui à distance nous paraissaient comme des côtes couvertes de neige. A 10^ heures nous entrions dans le port de Dieppe; c'est une espèce de canal bordé de chaque côté de quais en pierre détaille. Nous ne fûmes pas peu surpris de voir, face à faC", de chaque côté du port, deux superbes crucifix de grandeur naturelle, que nous nous empressâmes de saluer avec dévotion.
Mais quoi! pensai-je, on chissé le Christ des écoles, on ne veut pas que les enfants aient son ima^e sous les yeux par ce qu'on craint qu'ils ne comprennent son langage, et ici il est expos.'- à la vue de tous, de l'orme très apparente pour être mieux rem irqué ! Ah ! c'est qu'à côté de la France des Ferry et dés Grambetta, ii y a encore 1 i France de S. Louis et de Louis Xi V. qui n'a pas encore renie son Dieu, elle. C'est de ce même port de Dieppe que cette France chrétienne détachait ses flottes pour courir à la conqnête de nouveaux roy mm «s à Jésus-Christ. Ci de ce même port, que l'illustre fille de Sie Ursule, que le Canada pourra bientôt, nous Pesp rons, honorer autels comme une sainte, avec la plupart de nos ancêtres
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après s'être agenouillés devant ces mêmes images du Christ, pour faire agréer leur sacrifice, se dirigeaient vers ce Nouveau-Monde qui est devenu notre patrie, et auquel l'ancien pourrait venir aujourd'hui emprunter l'esprit de foi qui fait son bonheur et qui honore sa sagesse, puisque celle-ci n'a de véritable base que dans la crainte de Dieu. Non, certainement, toute la France n'est pas de l'école des athées et libres-penseurs qui la gouvernent aujourd'hui ; le Dieu du Calcaire peut y trouver encore de nombreux adorateurs.
Le premier parmi tous les passagers, je traversai la passerelle et touchai le sol de la France. Enfin, dis-jer me voici donc en France! — Oui! dit une dame qui me suivait, que ça fait du bien de se trouver en France ! — Vous êtes donc française ?- Oui, mais absente depuis plusieurs mois. Et vous aussi, sans doute ? —Pardonnez, je ne suis pas français, mais la France est la patrie de mes ancêtres, je suis Canadien. — Du Canada ! à ancêtres français ! se mit à répéter la dame, paraissant complètement déroutée.
Dieppe a une population d'environ 26,000 âmes. Ses deux principales églises sont !St Jacques et St Rémi. Elle possède une promenade publique qui ofFre une magnifique vue de la mer.
Nous n'avons pour ainsi dire que le temps de recevoir sur nos malles la. marque officielle que nous étions en rènle7 que nous prenons nés places dans les wagons du chemin de fer pour-Paris. Je remarque près de la gare d< s lilas dont les bourgeons commencent à s'épanouir. La température est aussi très douce et serait d^s plus agréables, si de petites ondées ne venaient, de temps en temps taire interraittancj avec un soleil des pins brillants qu'on préférerait parfois un peu moins chaud.
.Nous traversons donc cette Normandie d'où sont partis nos aveux. Je remarque que partout les terres sont cultivées j'.\ .c un soin extrême. Nulle part de pacages comme « h> z nous, mais on fait pâturer les animaux dans des prairies dont on ne leur livre qu'une ce rtaine partie, des enfants avec des chiens veillant à ce qu'ils ne se répandent } as ailleurs ; car de clôtures ici, point ; seulement des
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haies vives en certains endroits, et la plupart dn temps les différentes piopriétés ne se distinguent les unes des antres que par des cultures différentes. Toutes les habitations sont groupées en villages autour de l'église, et les campagnes offrent partout des cultures sans interruption. Peu après midi, nous entrons dans la gare de Rouen, la capitale de la Normandie Comme il y a un autre train à 3 heures, nous laissons hier le nôtre 'pour avoir le temps de visiter un peu la ville.
Et tout d'abord nous portons nos pas vers la cathédrale S. Ouen. dont nous avions surtout remarqué le clocher qui est en fer et à jour, c'est la construction la plus haute qu'ait élevée la main des hommes. Il mesure quatre mètres de plus que les pyramides d'Egypte.
À 3 heures nous reprenons le nouveau train, et à 9 h. nous entrons dans la gare du Nord, à Paris. De Rouen à Paris, nous suivons presque constamment la Seine. Nous la suivons sans cependant la côtoyer, car évitant ses contours, nous la coupons jusqu'à onze fois avant d'entrer dans Paris. La Seine, à vives fort basses, s'épanchait dans les champs voisins en plusieurs endroits. Partout nous avons vu les hommes aux travaux des champs, labourant, béchant, hersant, etc., les prés verts, et les animaux broutant l'herbe nouvelle.
Aussitôt descendus dans la gare, nous prenons une voiture pour nous conduire à l'hôtel S. Sulpice qu'on nous avait recommandé. Les cochers sont ici, comme partout ailleurs, fort avides d'emploi ; jamais ils n'avoueront ne pas connaître l'endroit que vous voulez atteindre, sauf à aller se renseigner plus sûrement quand il le faudra. L'hôtel S. Sulpice, s'était probablement dit notre automédon, doit se trouver près de l'église S. Sulpice, et traversant la ville en passant la Semé sur le Pont-neuf, il nous arrête à L'hôtel du Vatican, en face de la place S. Sulpice, dans la rue du Vieux-Colombier. — Est-ce ici l'hôtel S. Sulpice, demandâmes-nous ? — L'hôtel S. Sulpice ? il n'y en a pas de ce nom, nous répètent à la ibis deux dames de la maison.
; ici l'hôtel du Vatican où logent d'ordinaire les ecclésiastiques.
]1 est 9 heures passées, nous sommes près de S. Sulpice, notre cocher n'en connaît pas plus long que nous, nous consentons à descendre pour passer la nuit à cet hôtel, sauf à nous mieux renseigner le lendemain.
Notre bagage déposé à l'hôtel du Vatican, combien ? d< mandai-je au cocher ? C'est deux francs, répondit-il. Je donne les deux francs, et mon homme tend encre la main. Mais est ce qu'il y aurait erreur ? N'avezvous pas vos deux francs?- Oui; mais le pourboire.— Comment ! le prix du tant n'est pas suffisant ? Il vous faut quelque chose de plus ? C'est une véritable mendicité. Et combien vous faut-il?— Ce que vous voudrez. — Je lui donne . 10 sous de plus, et mon homme parait satisfait Et voila ce que c'est que ce pourboire qui est inconnu en Amérique; une véritable mendicité sous une autre forme; rien de plus désagréable. Et que n'élève-t-on les tarifs de manière que l'étranger en soit quitte pour le prix fixé? On dirait vraiment qu'en Europe on ne s'étudie pas à accommoder le visiteur, mais qu'au contraire on le considère comme une proie qu'on peut exploiter à merci. Car il n'y a pas que Je pourboire des cochers qui soit en contravention avec les règles du confort et du commerce facile que le voyageur trouve partout en Amérique. Voyez encore dans les hôtels. Vous payez tant pour la chambre, mais le soir arrivé, si vous ne voulez pas rester dans l'obscurité. il faut vous pourvoir vous-même de lumière Et ee n'est pas encore tout ; vous êtes à votre toilette, vous avez bien de l'eau et une serviette, mais de savon, point, si vous n'avez pas eu le soin de vous en pourvoir auparavant. Evidemment n'est-ce pas là rendre le séjour des hôtels plus difficile et désagréable ? Ou plutôt, n'est-ce pas là se ménager un prétexte, une occasion de pouvoir exploiter l'étranger à sa guise? Car venez-en au règlement avant votre départ. Pour une bougie d'un sou et un morceau de savon de (}{>wx sous, on vous chargera 10 sons pour chaque, ajoutez à cela 2 à 3 francs de service par semaine, et vous voila avec une pension de TA 10 francs par jour, au lieu de 4à 5 francs qu'on vous avait fait entendre. Estce bien là viser à accommoder convenablement les voya-
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geurs ? Il arrive même parfois qu'on ait fort à souffrir de cette coutume irrationnelle. J'arrive un soir vers les 11 heures à Turin, je loge à un superbe hôtel ; un garçon monte mou bagage à ma chambre au 3e. J'ai besoin de faire un peu de toilette avant de me mettre au lit. Je vais pour me laver les mains, mais il n'y a point de savon ; je sonne. Après un quart d'heure d'attente, se présente une servante, qui probablement sortait de son lit. — Ne pourrais-je avoir du savon pour me laver? — Il est trop tard, les magazins sont fermés? — Mais n'en avez-vons point dans la maison ? — Nous n'en avons point ; le garçon ira vous en chercher demain matin. — Mais votro garçon ne sera sur pied que ver? les 7 heures, et dès 5^ heures il me faudra être rendu à l'église. Demain, dit la lille en refermant la porte, le garçon ira vous en chercher. 11 fallut me coucher ainsi sans me laver.
Le lendemain, peu après 5 heures, le garçon se présente avec un morceau de savon de 2 sous ; c'est 10 sous, dit-il. Je les lui paye de suite. Au moment de solder la note je trouve encore le susdit savon quoté à 10 sous. JBitlez cet item, dî>-je au comptable ; c'est assez d'avoir payé une fois 10 sous ce qui n'en vaut que deux, sans le voir figurer une deuxième fois dans votre note.
lJ;ius tout, notre parcours depuis la gare, nous n'avons vu partout qu'une profusion de bi>cs de gaz, tant dans les vitrines faisant briller mille objets divers, que dans les rues que i!ijs piétons sans nombre encombraient en certains endroits. Oà et là des lumières électriques s'ajoutaient aux becs de gaz pour faire de la nuit un véritable jour.
Par h, •") mars. — Etant allés dire la messe à S. Sulpicece
matin, nous nous renseignons sûrement sur l'hôtel que
nous voulions trouver; c'est au No. 7, rue Uasimir-Dela-
vigne ; cet hôtel est tenu par un M. Lebrun, homme très
: fort accommodant, qui a eu occasion de faire
connaissance avec plus d'un Canadien di'jà. Aussitôt
notre déjeûner nous allons nous y installer. Nous
convenons de payer 1.50 franc par jour pour la chambre,
et ne prendrons les repas qu'à la carte. Mais un seul
pris ainsi à table d'hôte a suffi pour nous dégoûter
tout-à-fait de ce mode ; les hôtes, pour le plus grand nombre, sont des étudiants en médecine a\ec des jeunes filles de divers emplois, les uns et les autres à babil fort bruyant et très peu intéressant pour nous. Mais ce qui nous décourage surtout c'est la durée des repas, le dîner à 6 h. ne durant pas moins d'une heure et demie. On dirait qu'après chaque plat, on attend qu'un commencement de digestion soit fait avant qu'on nous en présente un second. Définitivement nous arrêtâmes que nous ne prendrions plus nos repas que dans les restaurants, où nous aurions plus à notre goût et où un quart d'heure seulement nous suffirait pour notre réfection.
De même que pour Londres, nous remettons à notre retour à visiter Paris plus en détail, nous nous contentons, après en avoir étudié le plan, de prendre des vues d'ensemble des divers quartiers où nous appellent les quelques affaires que nous avons à traiter. Et tout d'abord nous nous rendons chez notre banquier retirer le montant de nos lettres de crédit, puis au bureau des pèlerinages, 6, rue de Furstenberg, pour régler définitivement notre admission et payer notre passage. JNous payons pour le pèlerinage complet de Marseille à Marseille, passant par Naples, Alexandrie, la Judt'-e, la Galilée, la Syrie jusqu'à Beyrouth et le retour de cette dernière place par Jaffa, Alexandrie, etc., 1370 fr. pour chacun, sans avoir rien de plus à débourser, sauf la visite au Caire et aux Pyramides si nous voulons la faire.
Tout en passant, nous admirons les magnifiques ponts jetés sur la Seine, les statues qui les décorent, l'immense construction du Louvre, la plus vaste que nous ayons encore vue ; les superbes vitrines de la rue de Rivoli, particulièrement celles des grands magazins du Louvre et celles du Palais-Royal, où brillent en immense profusion les bijouteries les plus riches et des plus variées etc. etc. Tout ce que nous voyons, la Seine avec ses ponts, ses quais et s<\s vaisseaux ; les places publiques avec leurs obélisques et leurs statues ; les fontaines avec leurs décorations ; les jardins publics avec leurs bosquets et leurs parterres ; les boulevards sans lin avec les façades si ornementées de leurs
demeure* de G à 7 étages et toutes de même hauteur, simulant des blocs sans lin ; les rues si soigneusement lavées chaque matin avec leurs nombreux omnibus et leurs riches boutiques ; les églises, h»s théâtres, les calé*, les édifices publics, tout nous convainc du premier coup d'œil que Paris est sans contredit la pi us belle ville du monde, celle qui offre la plus grande somme d'agréments au visiteur. La Seine qui la travers.' presque en son milieu, ses nombreux boulevards avec leurs files d'arbres non interrompues, ses larges rues toujours si propres et si nette;-, font que malgré la hauteur de ses constructions, i'air y circule toujours librement, et n'a rien de cette atmosphère lourde et nauséabonde de la plupart des autres villes ; et malgré ses !8 dimensions, i<js tramways, les omnibus, les voitures de place sont en si grand nombre, que le transport d'un peint à un autre peut en tout temps s'opérer sans retard et pour quelques sous seulement. Aussi si Londres, en vue générale, parait surtout la. villes des affaires et de l'industrie, Pans s'annonce comme étant particulièrement la ville des promeneurs et des touristes.
Dimanche 6 mars. — Quel coup d*œil se présente à nous ce matin dès notre sortie poui nous rendre à l'église ! Les boutiques sont partout ouvertes, les rues sont occupées par de lourds camions chargés de matériaux, et de nombreux ouvriers sont au travail et dans des constructions pr qu'on érige, et dans des rues qu'on répare. Ce spectacle nous révolte. Mais quoi, dis-je à mou compagnon, cette ville si belle, si riche, si élégante, cette capitale du monde civilisé croit pouvoir se passer de Dieu, et lui rel'hommage de ce repos qu'il a toujours si impérieusi ment exigé '. Elle en portera tôt ou tard la p. un.*. Le Maître de l'Univers saura bien encore, quand le moment a venu, trouver des Prussiens pour humilier et punir nation ingrate qui le méprise et foule aux pieds aandements. Nisi Dominas cuslodierit civitalem, frustra vigilat qui custodit eam. Si le Seigneur n'y met luimême la main, e'est en vain que veillent à la garde de la maison ceux à qui elle a été confiée. Si cependant l'oubli de Dieu, la violation du dimanche étaitle seul crime qu'on
eut à reprocher à la France, on pourrait encore ne pas désespérer de son pardon, mais qu'on ouvre ses journaux et ses revues, qu'y voit-on ? Ce n'est pins seulement par l'indifférence qu'on se rend coupable envers Dieu ; on lui déclare ouvertement la guerre. Ni Dieu ni maître porte pour titre l'un de ses journaux, et l'on y prêche ouvertement l'athéisme. La religion, la superstition comme ou l'appelle, — a fait son temps, répète-t-on, il faut la remplacer par le culte de la raison. Et là dessus on enlève les crucifix des écoles, on les entasse pêle-mêle dans une charette et on va les verser dans un coin d'une salle municipale. L'homme descendu du singe, dit un antre organe, poursuit son évolution comme tous les autres être de la nature, et quand le temps de sa dissolution est arrivé, ses éléments vont s»- mêler à la poudre de tous les autres êtres qui l'ont précédé; et, il n'en reste plus rien. Quand on en est rendu ainsi à ne craindre plus ni Dieu ni diable, quelle morale veut-on qui puisse retenir l'homme dans le devoir ? Aussi voyez déjà les fruits de cette irréligion, de ce dévergondage de la raison ! Des ambitions effrénées se sont emparé du pouvoir ; c'est au nom de la liberté qu'on opprime la liberté même ; la propriété particulière n'est plus respectée. Au nom de la légalité on vient vous arracher de votre demeure et vous jeter sur le pavé ; ou vient vous ravir vos enfants pour leur montrer, dès l'âge le plus tendre, la voie de la perversité. Toutes les franchises honnêtes sont ou entravées ou supprimées, seule la lieense, la liberté de faire la guerre à Dieu, d'entraver le libre exercice de la religion, est reconnue et proclamée. Français, vous apprendrez encore une fois de plus qu'on ne se moque pas ainsi impunément de Dieu. Le Dieu qui voit vos iniquités et votre scélératesse rendra a chacun selon ses œuvres, reddet unicuiquique secundum opéra ejus (Rom. 2, 5, 6 ) ; l'histoire est là pour nous donner milie fois la confirmation de cette vérité.
Mais la France a-t-elle oublié son Dieu à ce point qu'il ne s'en trouve plus chez elle qui fasse le bien, non est qui facial bon/an, non est usque ml unum, comme disait le prophète ? Détrompons-nous; la race des lils de S. Louis n'est pas encore éteinte ; la fillo aînée de l'Eglise compte encore
des légions de ses enfants fidèles ; la nombreuse assistance que nous avons vue aux messes de S. Sulpice ce matin, bien plus encore la société d'élite qui se pressait cet après midi autour de la chaire Notre-Dame pour entendre le P. Montsabré et suivre la procession réparatrice qui venait ensuite, nous est une garantie que la foi, je dirai plus, que la piété même n'a pas encore déserté le pays de nos ancêtres. Si l'ivraie parait l'emporter sur le bon grain en plus d'un endroit, la moisson n'est pas encore désespérément perdue.
Cette procession réparatrice qui se fait à Notre-Dame le premier dimanche de chaque mois, est une amende honorable pour les nombreux outrages à la divinité durant la grande révolution de 1793, auxquels on joint sans doute aujourd'hui les horreurs non moins révoltantes de la Commune de 1871.
W3-lViSflH3r
Départ de Paris. — Orléans ; Tours ; Poitiers; Angoulême. — Une discussion à propos des Jésuites. — La Garonne ; Bordeaux. — Grenade ; Horcenx ; Pont-de-Marsan ; sol pauvre. Tarbes, très malpropre. — Arrivée à Lourdes.
7 et 8 mars. — Nous continuons tous les jours notre visite de Paris. Les églises de S. Germain "des Prés, S. Germain l'Àuxerrois, S. .Nicolas des champs, S. Gervais, attirent particulièrement notre attention. Nous admirons dans la dernière une superbe chapelle dédiée à Ste Philomène, dans laquelle on conserve de ses reliques ainsi qu'une magnifique statue. Des lampes en grand nombre brûlent constamment devant l'image de la sainte, et tous les murs sont couvers d'ex-voto ou de plaques de marbre remémorant des faveurs spéciales obtenues.
Comme nous nous rendions à cette église, nous fîmes la rencontre d'un convoi tunèbre. Nous fûmes tout d'abord surpris de ne voir aucune croix sur le corbillard ; c'est qu'ici la même voiture sert à transporter à la dernière demeure, et l'athée qui ne voyait dans son être que des éléments matériels qu'il devait un jour rendre à la nature, et le chrétien sincère qui ne livre à la terre sa dépouille mortelle qu'en attendant le moment où elle doit revivre par la résurrection pour partager éternellement le sort de son âme, de cette émanation de la divinité que le Créateur a soufflée en lui. Est-ce là la carcasse d'un descendant de singe ou les restes mortels d'un être formé à l'image de Dieu, que l'on transporte en terre ? Aucun signe extérieur ne donne de réponse à cette question. Cependant toutes les têtes se découvrent au passage, mais rien n'indique, soit dans la suite du cortège, soit dans les allants
et venants des rues, que ces marques de respect soient dues à un sentiment religieux plutôt qu'à une simple coutume de politesse toute mondaine.
Comme le Luxembourg se trouve tout près de notre hôtel, nous ne manquons pas de nous diriger, à plus d'une reprise, dans les magnifiques jardins qui l'avoisinent. Partout la nature donne des signes de son réveil. Les magnolias ont déjà les bourgeons tout renflés et prêts à s'épanouir, les pensées sont en fleur et les rhododendrons sur le point de le devenir, etc.
9 mars. — A 9 heures ce matin nous laissons Paris pour Orléans, que nous atteignons peu après midi. Comme nous l'avions fait à Rouen, nous remettons à continuer notre route par un autre train de l'après midi. Nous admirons sur la place publique la statue équestre de Jeanne d'Arc. La jeune fille, sons son costume de guerrière, semble refléter sur sa figure l'inspiration du Ciel qui la dirige. Nous entrons dans l'église S. Vincent (diacre), où se trouve une superbe statue de Ste Germaine; la jeune sainte est représentée tenant son tablier rempli de fleurs. On sait que cette jeune héroïne était fort malmenée par sa bellemère. Un jour qu'elle partait comme d'ordinaire pour aller garder les troupeaux, avec un morceau de pain noir pour son unique repas de la journée, la mégère la voyant tenir son tablier enroulé, l'accusa auprès de son mari d'avoir dérobé des comestibles de la cuisine ; on courut à elle et on la contraignit d'exhiber ce qu'elle paraissait ainsi vouloir cacher. Elle ouvrit donc son tablier, mais, ô surprise, il était tout rempli de roses ! et cela en plein février, lorsqu'on ne voyait encore aucune fleur.
Nous pénétrâmes aussi dans la cathédrale, où nous nous plûmes à nous représenter dans la chaire le grand évêque qu'elle venait de perdre, émouvant les fidèles par le charme de son éloquente parole. Nous y admirâmes surtout un chemin de croix en relief de grandeur naturelle, du plus bel effet.
Ayant remarqué plus loin un convoi funèbre se rendant au cimetière, nous nous rangeâmes à la suite et le suivîmes jusqu'au bord de la fosse. Nous admirâmes des
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mausolées en grand nombre et de fort bon goût. Des pervenches sur plusieurs tombes étalaient déjà leurs jolies fleurs bleues.
A 3 heures nous reprimes le convoi qui nous déposa à Tours à 8 heures. La Loire que nous côtoyons comme nous l'avions fait de la Seine, est aussi à rives fort basses, si bien qu'à quelques arpents de distance seulement, la vue s'en trouve totalement dérobée et qu'on ne soupçonnerait pas même sa présence. La îieauce que nous traversons ici est réputée l'un des quartiers des plus fertiles de la France, aussi remarquons-nous que les cultures sont partout des mieux soignées et des plus promettantes.
A mesure que nous avançons, Je réveil de la végétation se montre de plus en plus prononcé. A Eeaugeney, les amandiers commencent à montrer quelques fleurs, a Blois ils sont en pleine floraison.
Il était 8 heures passées lorsque nous sommes arrivés à Tours, de sorte que nous ne pûmes visiter cette ville qu'à la clarté de la Lune. Sa cathédrale nous parut assez remarquable, bien que ses tours s'annoncent comme étant trop lourdes.
10 mars. — Dès les 5.45 h. a. m., nous étions installés dans le convoi en route pour Bordeaux. Une pluie assez abondante semblait s'annoncer comme devant persévérer toute la journée, cependant vers les 7 h. les nuages se dissipèrent tellement que le soleil brilla dans tout son éclat.
A 7.56 h. nous mettons pied à terre à Poitiers pour prendre le déjeûner ; les quelques minutes seulement qui nous sont données ne nous laissent pas le temps de faire même la plus petite excursion dans la ville, dont le nom nous est devenu familier par les savants écrits de son dernier évêque, Mgr Parisis. Nous poursuivons de suite notre route jusqu'après 11 heures, lorsqu'on nous arrête à Angoulême pour y prendre le dîner.
L'administration des chemins de fer ne vise pas seulement ici au confort des voyageurs, mais elle s'occupe encore de leur agrément. A chaque station, surtout lorsqu'il s'y
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trouve un buffet, nous avons un joli parterre à notre disposition, où s'étalent des fleurs en profusion et souvent des plus rares ; et parfois nous ne savons ce qu'il faut admirer davantage, ou de l'éclat des fleurs qu'on cultive, ou de l'art avec lequel on les dispose. Je trouve ici, à An^oulême, de magnifiques fuchsias dans le parterre, tout couverts de fleurs, avec de superbes ribes ornementales, à fleurs jaunes du plus bel effet. Les magnolias ont les bourgeons un peu plus développés qu'au jardin du Luxembourg, mais ne montrent pas encore leurs fleurs.
Sur presque tout le continent européen, les voitures de chemins de fer ont une disposition toute différente de celles de l'Amérique. Les chars, au lieu d'une grande salle unique où se rangent les bancs à la suite les uns des autres de chaque côté d'une allée médiane, sont divisés transversalement en compartiments pouvant loger 10 personnes, 5 de de chaque côté se faisant face. Les portes sont toutes latérales, et une fais renfermé dans votre compartiment, vous n''-n pouvez plus sortir qu'à la station suiaante. Ce système a ses avantages et ses inconvénients. Malheur à vous, par exemple, si vous vous trouvez pressé de soulager la nature, il vous faudra endurer votre colique jusqu'à la prochaine station, et, encore ne vous donnerat-on là que quelques minutes, que vous ayiez été retardé ou non par d'autres qui occupaient les places avant vous. La propreté de ces cabinets laisse souvent aussi à désirer. Pas moyen non plus d'étancher votre soif sur la route, à moins que vous n'ayiez eu la précaution de renfermer une bouteille de vin dans votre porte-manteau. Il arrive souvent aussi que la société de ceux qui viennent partager votre compartiment n'est rien moins qu'agréable ; pas moyen de l'éviter. D'un autre côté, n'êtes-vous que 2, 3 ou 4 ensemble, vous pouvez tout à votre aise vous étendre sur les bancs et vous y livrer au sommeil.
On voyage généralement ici, et même les personnes de bon ton, dans les voitures de 2de classe, qui sont très confortables, bien rembourrées et très propres. Il n'y a pour ainsi dire que les princes et les grands seigneurs qui se rangent dans la 1ère classe, aussi ces compartiments sont-ils presque constamment vides.
Ajoutons encore une autre particularité. On n'entend jamais parler ici de chars de chemins de fer, et on parait même s'étonner de nous entendre désigner ainsi ce qu'ils appellent tout simplement voitures, ou parfois wagons, qu'on prononce vagons. " En voiture, messieurs," tel est le cri qui retentit dans toutes les gares au moment de partir. Que l'académie se prononce pour ou contre nos appellations, il me semble que nous sommes bien libres dedésignercomme nous le jugerons convenaWe des voitures de forme particulière qui nous sont propres, libre aux français de qualifier les leurs suivant qu'il leur plaira. Yagon nous semble une corruption du mot anglais wagon qui n'a rien de rationuel et qu'on doit trouver fort peu euphonique ; cependant n'allez pas entreprendre de persuader aux français que notre mot vaut bien le leur. Nos frères de France, à force de se vanter et d'exalter outre mesure leurs qualités, en sont venus à croire qu'ils possèdent, exclusivement le monopole des connaissances en tout genre, et que tous les autres peuples doivent aller emprunter chez eux ce qui leur manque. Ce sentiment est si général chez eux, que le premier venu ne se gène nullement pour vous faire la leçon, s'il vous arrive d'employer une expression peu en usage chez eux. *' Un char, dites-vous ? mais c'est un vagon que vous voulez dire ? " Il m'arriva, un jour, dans un entretien avec un tout jeune prêtre français, de prononcer le mot piquet. " Mais c'est piqué qu'il faut dire," repartit mon jeune suffisant. — Mot, sieur, reqliquai-je, nous sommes tellement attachés à la France, que nous croyions que les français avaient tontes les qualités au plus haut degré, mais je vois qu'une certaine dose de modestie et de savoir-vivre ne leur siérait pas mal.
En partant d'Angouléme nous nous trouvâmes seulement trois dans notre compartiment : mon compagnon M. Bolduc, et un monsieur fort bien mis, portant le ruban à la boutonnière, et pouvant avoir la soixantaine environ. Ce monsieur paraissant d'un fort bon commerce, la conversation ne tarda pas de s'engager entre nous. Après quelques questions sur le pays que nous traversions, j'en vins à lui parler du gouvernement de la France. M'é-
tant enquis préalablement s'il n'était pas un étranger comme nous, il me répondit qu'il était du pays, un militaire en retraite, qu'il avait fait la campagne de Crimée, et que maintenant il se livrait à la culture dans le voisinage de Tours. Après diverses autres questions, je me hazardai à lui demander :
— Que pensez-vous de votre République ? Croyezvous qu'elle vive ?
— Mais pourquoi pas ? Certainement qu'elle vivra. Est-ce que vous pensez, vous, qu'elle ne vivra pas ?
— Nous sommes des étrangers, et nous ne jugeons des choses que par ce que nous en avons vu dans les journaux. Or j'en suis venus à la conclusion que votre République ne peut durer longtemps.
— Mais pourquoi?
— Parce qu'elle recèle des germes de mort qui doivent nécessairement amener sa perte.
— Mais que voulez-vous dire? Expliquez-vous. Quels sont ces germes de mort ?
— Les voici : les principes qui servent de base à la stabilité des gouvernements sont méconnus chez vous ; les règles qui garantissent la sécurité ne sont pas respectées ; la liberté qu'on fait sonner si haut n'est plus qu'un mot, elle n'a plus de valeur que pour opprimer les faibles, violenter les consciences, violer la propriété individuelle.
— Mais où ? mais quand ? mais comment ces choses sont-elles arrivées. Expliquez- vous, reprit mou homme avec vivacité.
— Fort bien. N'aije pas vu que tout dernièrement on avait expulsé des propriétaires de leurs demeures, contre tontes les règles de la justice et du droit ?
— Où ça ? Jamais.
— Tout récemment, je lisais dans les journaux que, dans une certaine ville non loin d'ici, les agents de l'autorité se présentèrent devant la maison d'un certain propriétaire et qu'on l'invita à sortir. Le propriétaire, qui s'attendait à cette visite, avait barricadé sa porte, et il dit aux agents
par un guichet : Que me voulez-vous ? Je suis citoyeu français, né en France, j'observe les lois de mon pays, et je tiens ici dans ma main l'acte de ma propriété, qu'exiget on de moi ?
— Que vous sortiez de cette maison.
— Je ne céderai qu'à la force, répondit le Père, car c'était un Père Jésuite.
— Oh ! un Jésuite! voila la clef de l'énigme. Mais les Jésuites en ont tant fait qu'il a fallu, pour le plus grand bien de la société, des mesures générales dont quelques uns ont eu à souffrir. On rencontre des cas semblables dans tous les états.
—Les Jésuites en ont tant fait, dites-vous ; s'il vous plait, racontez-moi donc ce qu'ils ont fait. Je serais fort aise de l'entendre de votre bouche ; je sais un peu, moi aussi, ce qu'ont fait les Jésuites, mais je parierais que ce que vous pouvez m'en dire sera tout différent de ce que j'en connais.
— Mais l'histoire est là ; ils en ont tant fait que l'Eglise a été obligé, de les supprimer.
— C'est vrai ; mais vous savez que dans toutes les familles tant soit peu nombreuses, il se rencontre toujours quelques mauvaises têtes qui viennent à bout de soulever des mécontentements et de troubler l'harmonie. Or l'Eglise qui est une très grande famille, a parfois à subir ces troubles et ces divisions. Il arriva un moment, vers la fin du siècle dernier, que presque tous les gouvernements s'entendirent pour demander la suppression des Jésuites, l'impiété les représentant comme un obstacle à la prospérité des peuples. L'Eglise, en mère compatissante pour la faiblesse de ses enfants, crut devoir, pour le moment, céder à l'orage, et supprima l'ordre de St Ignace. Mais du moment que sa liberté d'action lui fut rendue, l'Eglise ne tarda pas aies rétablir, et aujourd'hui, de même qu'il y a un siècle, il se trouve encore des mauvaises têtes qui trouvent dans les Jésuites un obstacle formidable pour l'exécution de leurs desseins pervers et qui veulent les mettre au ban de la société.
Mais revenons à la question de propriété et de sécurité personnelle. !Sur le refus du Père Jésuite de sortir de sa demeure, sa véritable propriété, l'agent ordonna de crocheter la serrure ; puis on saisit le propriétaire et on le traîna brutalement dans la rue. Or je vous le demande, en quoi la qualité, la condition ou la profession d'un citoyen peut-elle affecter son droit de posséder ? Si aujourd'hui, au nom de la légalité, on peut arracher Pierre de sa demeure et le lancer dans la rue, parce qu'il prie Dieu trop longtemps et qu'on l'appelle Jésuite, ne pourra-t-on pas demain aller traiter de la même manière Paul, parce que ce sera, par exemple, un ancien militaire et que peut-être
il ne priera pas assez? Et ne voyez-vous pas de suite la
tyrannie, l'arbitraire, l'anarchie dans la communauté ? Non, un gouvernement qui ne sait pas respecter le droit et la justice, ne peut subsister, il a en lui-même un germe de mort qui tôt ou tard produira son effet !
Mon homme ne dissimula pas, en entendant ces réflexions, de \ ifs sentiments d'impatience ; cependant il se contint ; mais bientôt changeant un peu de ton, il poursuivit.
— Tenez, entre nous, le prêtre a un regard faux; c'est un ennemi de la société qui cache son jeu.
— Mais que voulez-vous dire par ce regard faux ?
Mais oui ! vous le rencontrez, il feint de ne pas vous remarquer ; puis avec son air humble et piteux, il vous regarde en dessous, en méditant les trames qu'il mettra en jeu pour vous dominer et vous asservir.
— Yous prétendez que le prêtre a le regard faux ; mais n'est-ce pas vous plutôt qui, avec vos préventions, le regardez le premier de travers ? Voila ce qu'il importerait d'éclaircir.
— Oh ! je connais mon monde. Quand j'étais enfant, nous rencontrions souvent notre curé ; c'était toujours un plaisir pour nous ; il nous accueillait avec bonté, nous lui frappions sur la bedaine, il prenait part à nos jeux, se montrait familier avec tout le monde ; c'était là l'ami de ses semblables, le citoyen vraiment recommandable.
— Mais pourquoi n'allez-vous plus frapper ainsi sur la bedaine de votre curé ? Je parierais qu'il vous accueillerait encore avec plaisir. Mais ce dont je n'ai pas de doute, c'est que si vous allez lui demander un service quelconque, vous trouverez toujours en lui un homme prêt à vous aider ; faire du bien à tous, se dévouer pour ses frères, jusqu'à obliger ceux qui le méprisent, qui le persécutent, semble une seconde nature chez le prêtre» Et c'est ce bienfaiteur de ses semblables que vous accusez d'être l'ennemi de la société ?
— Oh ! je ne me fais pas illusion. Tenez, je vois bien que vous ne partagez pas mes opinions ; mais vous dites ouvertement ce que vous pensez, et il y a plaisir à discuter avec vous. Mais il n'en est pas ainsi avec les prêtres ; ils sont assez rusés pour ne pas découvrir leur jeu.
—Vous pensez que le prêtre ne parle pas ainsi ouvertement? Et bien, je vais vous surprendre, c'est que mon compagnon et moi nous sommes tous deux des prêtres.
— Vous des prêtres ?• ....Mais vous n'êtes pas comme les nôtres. >
— Vous vous trompez ; nous sommes absolument comme les vôtres. Nous avons à peine le temps de nous reconnaître, que de suite nous sommes des frères, nous sommes en tout d'accord. Mêmes opinions, mêmes vues de la société, mêmes tendances, mêmes aspirations, recherche constante du jusre et du vrai.
— Mais qui êtes vous donc si vous n'êtes pas français ?
— Nous sommes des canadiens, des français de l'Ame rique.
— Oh! il me fait plaisir de pouvoir serrer la main à des frères d'outre mer, bien que nous n'ayons pas en tout les mêmes opinions.
Mon homme, bien que vivement piqué parfois de mes répliques, et sans dissimuler les mouvements d'impatience qui quelquefois s'emparaient de lui, ne s'écarta jamais des règles des convenances et de la politesse, et après des poignées de mains et l'échange de nos cartes, il uous pressa d'aller le voir, à notre retour, dans ses terres de la Tourainne.
— Mais n'y aurait-il pas risque de nous faire regarder de travers ? dis-je en riant.
— Oh ! je vous promets Ja plus franche hospitalité. Bien plus, j'ai un fils qui s'occupe d'histoire naturelle, et qui sera enchanté de faire votre connaissance. Venez passer chez moi au moins quelques jours, et vous pourrez tout à votre aise faire des chasses, examiner ses collections et vous reposer dans la solitude des fatigues de votre long voyage.
Mais déjà, sans que pour ainsi dire nous eussions remarqué les nombreuses stations que nous avions passées, nous étions engagés sur le superbe pont qui coupe la Garonne en face de Bordeaux; nous n'eûmes que le temps de remercier notre compagnon de sa cordiale invitation et de lui serrer de nouveau la main en prenant congé de lui, que nous entrions dans la gare. L'horloge de la station indiquait 1\ h. P. M.
Bordeaux est une bien jolie ville, sur la rive gauche de la Garonne. Los nombreux vaisseaux d'outre mer que nous voyons accostes aux quais nous rappellent le port de notre ville de Québec ; mais contrairement à notre capitale, Bordeaux est en pleine rase, ne présentant ni caps ni collines. Sa population est évaluée à environ 200,000 âmes. Distante de 363 milles de Paris, la capitale de la Gironde en compte 56 jusqu'à son embouchure dans l'océan. La Garonne qui a ici une apparence magnifique, nous parut un peu moins large que le St-Laurent en face de Québec. A part le pont du chemin de fer, un autre pont en pierre, de 17 arches, relie ses rives l'une à l'autre. Bordeaux qui s'énorguillit d'avoir vu naitre dans son sein le moraliste Berquin et le peintre Carie Yernet, se distingue encore aujourd'hui par le commerce, l'industrie, les sciences et les arts. Bordeaux était déjà une ville importante lors de la conquête de ce pays par les Romains ; on y voit encore aujourd'hui les restes du palais de Galien.
Nous prenons une chambre à l'hôtel le plus voisin pour refaire notre toilette, et nous nous mettons de suite à la visite de la ville. Pendant que mon compagnon parcourt les places publiques, le port, visite les églises, etc. je
me rends, moi, directement à la rue. Lamouroux, pour faire la connaissance personnelle d'un professeur de l'université, avec lequel j'étais en correspondance depuis quelques années déjà ; car M. Pérez, à de longues études sur différentes branches des sciences, joint un goût particulier pour l'histoire naturelle, et spécialement pour l'entomologie, s'étant attaché surtout à la famille des Apides de l'ordre des Hyménoptères.
Le savant professeur, qui me parut jeune encore, mais très faible de santé, se montra on ne peut plus surpris de ma visite, ne sachant pas même que j'eusse traversé l'Atlantique. Il m'accueillit avec une extrême courtoisie, me présenta à sa dame, et fit de très vives instances pour me retenir à dîner, invitation que je dûs décliner, pour ne pas manquer l'heure du rendezvous à notre hôtel, arrêtée avec M. Bolduc. L'intéressante conversation de mon ami me lit trouver bien trop courts les quelques quarts d'heure que je passai avec lui. Je ne pus que jeter un coup d'oeil rapide sur des dessins exécutés par lui comme démonstrations en rapport avec des études embryologiques qu'il poursuivait dans le moment.
Comme il se faisait déjà tard lorsque je pris congé de mon ami, je ne voulus pas manquer de visiter au moins la cathédrale S. André, parmi les nombreuses églises que possède Bordeaux. Cette cathédrale, quoique déjà assez ancienne, n'est pas encore terminée, le portail reste encore à construire. Le temple me parut très large pour sa longueur ; entre autre choses j'y remarquai le tombeau du cardinal de Cheverus, que Boston a eu l'honneur de compter parmi ses évêques.
11 Mars— H fait ce matin un soleil magnifique et tout nous fait présager une superbe journée. Nous croyons remarquer sur les pièces de bois et le gazon des traces d'une légère gelée blanche. Lès les 6 heures nous sommes rendus à la gare pour continuer notre route vers le midi.
A peine sommes-nous sortis de Bordeaux, que nous nous trouvons dans une campagne tout différente de celles que nous avons traversées depuis Paris. Ce sont partout
des landes sablonneuses, à sol pauvre et peu propre à la culture ; aussi les habitations se montrent-elles assez rares et d'apparence fort humble. La voie ferrée est presque partout bordée de forêts de pins d'assez chétive apparence. A plus d'un endroit j'ai trouvé des points de ressemblance avec la Virginie orientale, moins toutefois la belle venue des pins de cette dernière contrée. Observons aussi que ces pins, bien que fort ressemblants en apparence, appartiennent à deux espèces différentes ; c'est le Pinus resùwsa que nous avons en Virginie, tandis que c'est le Pinus maritima qui se montre dans les landes au midi de Bordeaux.
. On nous arrête une demi-heure à Morcenx pour le déjeûner. Nous sommes encore ici en pleines landes, forêts de pins très pauvres. Nous rencontrons des filles qui vont pieds-nus et nous voyons dans les champs des petits bergers gardant les troupeaux ; c'est la première fois que nous en remarquons, et la chose nous parait d'autant plus digne de notre attention, que jusqu'ici nous ne connaissions les bergers que pour les avoir vus mentionnés dans des livres, car on sait qu'en Amérique, avec nos champs clôturés, la garde des troupeaux devient inutile.
Je m'éloigne quelque peu de la gare en attendant le départ du train, dans l'espoir de faire quelques captures d'insectes et pour cueillir quelques fleurs de bruyère qui commençaient à se montrer. Mais partout le sol est mélangé de cendres ou saturé d'huile échappée des locomotives, deux conditions qui permettent à peine la vie aux insectes ; et pour les fleurs, elles se trouvent de l'autre côté d'une clôture en fil de fer qu'il m'est impossible de franchir. Toutes mes chasses se bornent à 2 Bembidium, un Staphylin et une Coccinelle que je prends sur une plante.
Plus nous pénétrons vers le midi, plus la végétation se montre avancée. A Grenade, nous remarquons un champ de colza en pleine floraison. A Pont-de-Marsant les pruniers commencent aussi à montrer leurs fleurs ; de sorte que pour cette année, ce n'est plus le printemps qui vient à nous, mais c'est nous qui allous au devant de lui.
Je ne fus pas peu surpris, en tournant par hasard mes regards à notre droite, de voir, malgré le beau soleil et la chaleur d'été qu'il faisait, la chaîne des Pyrénées tout près de nous avec ses cîmes toutes couvertes de neige. C'était un paysage d'un aspect tout nouveau pour moi, car on sait qu'ici la neige de nos montagnes ne s'allie jamais à la chaleur estivale des plaines. Les cîmes des Pyrénées, dont nous côtoyons presque la base, et qui se montrent ainsi revêtues d'un manteau de neige, me paraissent de formes très variées et à contours assez uniformes, pouvant mesurer en hauteur de 2,000 à 3,000 pieds. Dès notre départ de Morcenx, j'avais remarqué que nous changions de direction, que nous nous éloignions des bords de l'Atlantique pour suivre à peu près la chaîne des Pyrénées qui séparent la France de l'Espagne.
A 2 h. p. m. nous entrons dans la gare de Tarbes, qui n'est qu'à quelques lieues seulement de Lourdes, où il nous tarde tant d'arriver. Tarbes, chef-lieu du département des Hautes-Pyrénées, est une ville épiscopale d'environ 14,000 âmes. Cette ville n'a rien de remarquable et me parait fort pauvre. Les rues sont irrégulières et malpropres, et les habitations fort modestes. Comme nous avons plus d'une heure à passer ici, j'en profite pour faire une chasse aux insectes dans une place publique, tout-à fait déserte dans le moment, ornée de rangées de chênes et bordée d'un côté par un fossé ouvert. Je prends une Sialis wfumata, et des hémiptères en quantité sur les herbes et le tronc des arbres. Mais ces punaises sont toutes de la même espèce, c'est la Pyrrhocoris apteris, à livrée noire et rouge et privée d'ailes comme l'indique son nom. Je vois aussi quelques Libellules voltiger au-dessus du fossé, mais je ne puis réussir à en prendre aucune, car il me faut avancer avec d'extrêmes précautions sur le gazon qui borde ce fossé, si je ne veux pas me souiiler les pieds à chaque instant, cette bordure paraissant servir de latrine publique aux visiteurs qui, sans aucun doute, doivent à certaines heures, se réunir en ce lieu, comme l'indiquent les bancs fixés en certains endroits et le piétinement du sol tout autour des arbres-
Après avoir visité la vieille cathédrale que je trouve fort pauvre et assez petite, je reviens à la gare en suivant d'autres rues, et bientôt le train se remet en marche en se dirigeant vers les Pyrénées mêmes, pour s'arrêter à 5 heures dans la gare de Lourdes. Nous prenons de suite une voiture pour nous conduire à un hôtel plus rapproché de la basilique, qui se montre sur la hauteur dominant toute la ville. Nous traversons le Gave qui roule ses eaux rapides sur les cailloux qui le tapissent, ce Gave que j'ai vu si souvent mentionné dans les récits de M. de Lasserre, et tournant un peu à gauche, la voiture nous arrête à l'hôtel Soubirous, tenu par une cousine même de Bernadette, l'heureuse jeune fille à qui la Reine du Ciel a bien voulu se montrer. Nous ne voyons des deux côtés de la rue que des magasins d'objets de piété, chapelets, médailles, images, statues, cierges, etc., et l'hôtel même où nous descendons en contient un des mieux assortis.
Lourdes ; la basilique, la Grotte, le Gave ; paysage ; le mont Calvaire, insectes. — Toulouse ; S. Sernin, ses précieuses reliques. — Vignes; Oliviers. — Castelnaudary. — Ségala. — Béziers. — Cette ; tonneaux de vin : mollusques. — Lunel. — Marseille ; la Cannebière ; la cathédrale; un correspondant; rencontre des pèlerius; visite à l'Evêque; N. D. de la Garde ; la crois de pèlerin.
Vendredi, 11 Mars. — Lourdes ! Lourdes ! j'ai peine à le croire, je suis à Lourdes, à 1394 lieues de Québec ! Mais ce qui m'émeut d'avantage n'est pas tant la distance qui me sépare du pays natal, que les souvenir qu'éveille dans mon esprit ce coin de terre que je foule de mes pieds en ce moment. Je me vois dans un lieu qui semble devenu un centre, un foyer de merveilles. Tout parle ici à l'imagination, à l'esprit, et au cœur. Ces fières Pyrénées, à cime couronnée de neige et à tase couverte de fleurs, ne sontelles pas l'image de cette Heine dont le diadème est plus brillant que le soleil, et dont les pieds sont couverts d'une verdure qu'émaillent des fleurs de vertus sans nombre ? Ces montagnes abruptes, qui semblent se resserrer sur la gorge profonde que s'est creusée le Gave, ne figurent-elles pas les bras de cette Reine de toutes grâces se rapprochant pour étreindre ses entants soumis et respectueux qui viennent ici implorer son secours et concentrer davantage sur eux ses bénédictions ? Et ce Grave qui roule constamment ses eaux limpides sur les cailloux qui tapissent son lit, n'est-il pas l'image de ce courant de faveurs célestes, que des hommes pervers, au cœur endurci, s'efforcent d'obstruer par les cailloux de leur impiété et de leur libertinage ? Ces couvents sur toutes les hauteurs d'alentour, ne sont-ils pas des sentinelles toujours en faction, le jour et la nuit,
pour honorer Celle qui a bien voulu choisir ce coin de terre pour y semer ses largesses ? Et cette superbe basilique, avec sa flèche perçant les nues, avec ses milliers d'ex-voto qui tapissent ses murs, et ces magnifiques boulevards, et ces riches constructions, tout ne proclame-t-ii pas que Celle en qni le Seigneur a fait de grandes choses, veut aussi en faire d'extraordinaires en ces lieux ?
Et la G-rotte, donc ? Oh ! c'est surtout la Grotte qui parle au cœur du pieux pèlerin. N'est-ce pas là, en effet, que la Keine du Ciel et de la Terre est venue elle-même proclamer ce que le Père Eternel avait décrété de toute éternité, ce que Pie IX, son enfant dévoué, a donné pour dogme au monde entier, et ce que tous les fidèles s'estiment heureux aujourd'hui de confesser : JE SUIS L'IMMACULÉE