CONCEPTION
Aussi du moment que nous sommes dans la voiture qui doit nous conduire à l'hôtel, mes regards sont-ils constamment fixés sur la grande basilique que nous ne voyons pas encore entièrement, pour épier le moment où un accident de terrain nous en fera voir davantage. Je remarque à peine le village échelonné sur les rives de ce Gave si étroitement encaissé dans les montagnes qui le bordent e{ que nous traversons sur son vieux pont, peu au-dessous de la digue et du moulin qu'occupait le pèie de Bernadette avec sa famille. Je jette à peine un regard de curiosité sur les nombreux étalages d'objets de piété qui s'étendent sur la rue aux environs de notre hôtel, tant j'ai hâte de prendre possession de notre logement pour me transporter de suite à la Grotte»
Il passait à peine 6 heures que déjà notre souper était pris et que nous nous dirigions vers la basilique, par le grand boulevard qui y conduit directement. Nous détournons nos regards des vendeurs et vendeuses d'objets de piété aux nombreux étalages qui bordent la route, pour n'être pas retardés dans notre marche, et nous pénétrons de suite dans la crypte de la basilique, la nef supérieure étant déjà fermée à cette heure. Nous trouvons un bon nombre de personnes qui prient là devant l'autel de la Ste "Vierge, avec une piété qui nous édihe beaucoup. Ayant
aussi satisfait notre dévotion, nous nous présentons à l'un des Pères qui desservent le sanctuaire, dans l'une des sacristies latérales, pour y l'aire viser nos, célèbre t. Nous sommes accueillis avec beaucoup de courtoisie par le bon religieux, qui uous donne en outre de fort intéressants détails sur les merveilles dont ils sont si souvent les témoins dans ces bénis sanctuaires. Ces religieux sont des Pères de l'Immaculée Conception, qui ont leur couvent tout auprès.
Comme on nous Ta enseigné, nous descendons à la Grotte par un chemin en zigzag sur le rocher presque à pic au devant de la basilique même; ce sentier se réunit au bas avec le chemin qui bifurque du grand boulevard pour aller directement à la Griotte. Car la basilique est construite au dessus même de la Grotte, aune élévation d'environ 200 pieds, sur un rocher à paroi inaccessible, presque perpendiculaire. L'édilice est de style gothique, en superbe pierre de taille, avec une tour au milieu du portail et de nombreux clochetons aux contreforts des longs-pans. Une superbe mosaïque, au dessus de la grande porte, nous montre le buste de Pie IX.
Suivant le chemin qui contourne la base du rocher en longeant le Gave, nous passons devant les loges de bains à notre gauche, et sommes bientôt en face de la Grotte. La statue est là dans sa niche, entourée de nombreuses lumières ; et dans la G-rotte même, que protège une grille en fer maintenant ouverte, mais qu'on peut fermer au besoin, aux pieds de la statue, brûlent des centaines de cierges, dont quelques uns n'ont pas moins de 4 a 5 pieds de long sur un diamètre de 5 à 6 pouces.
Le soleil est disparu derrière les cîmes neigeuses des Pyrénées: les ombres commencent à s'épaissir au pied des rochers ; l'atmosphère est douce et tiède, comme dans nos plus belles soirées de juin; le Gave, qu'on a forcé à s'éloigner un peu en empiétant sur son lit pour prolonger les dalles sur lesquelles s'agenouillent les pèlerins, fait entendre son léger murmure en roulant ses ondes sur ses cailloux ; le silence de tous les êtres animés, la solitude des alentours, l'attitude pieuse et recueil àe d'une vingtaine de pèlerins qui sont là à prier,
tout s'harmonise pour nous pénétrer d'une douce émotion et raviver nos sentiments de piété, Pas le moindre bruit, pas le moindre écho pour troubler le recueillement de ceux qui prient et implorant l'assitance du Ciel dans ce lieu béni. La nature elle-même semble sis;-) >ndre son soàffl > pour ne nuire en rien aux élans du cœur qui sont ici pins éloquents que les paroles.; c'est à peine si les lumières d >s cierges* vacillent parfois sous les ondulations de l'atmosphère. Aussi, pénétrés dès l'abord d'un religieux respect, nous empressons-nous d'abaisser nos fronts sur les dalles du pavé pour ailer ensuite appliquer nos lèvres sur le rocher même, aux pieds de la statue, en nous signant de l'eau qui suinte en cet endroit. Mais c'est surtout l'image de l'Immaculé Conception qui fixe nos regards et attire notre att< tion C'esf là. nous di>ions-nous, qu'à dix-huit, reprises différentes, en 1858. la reine du Ciel et de la T frre, a daigné se montrer ! C'est à et endroit même, qu'indique uneinseription sur le pavé, que se tenait l'ernad (te, lorsqu'elle vit l'apparition et entendit sa voix ! C'est de celte niche naturelle, que la Reine des auges et notre mère proclama elle-même qu'elle avait été conçue sans péché ! C'est du fond de cette grotte que j lilht cette source, qui coule encore si abondamment aujourd'hui, et dont les eaux ont procuré laguérison de tant d'infirmités ! C'est entouré de toutes ces merveilles, ému par de si doux souvenirs, touché par ces preuves de la miséricorde du CV1 pour les hommes qu'attestent ces trophées de béquilles qu'on voit ici suspendus, qu'on sent le cœur s'attendrir, une ferme confiance dissiper toute crainte, et que la prière douce et suave s'échappe des lèvres avec amour. On croit être là dans un canal, dans un courant 'de grâces, et on se s'ut fortifié dans l'espérance, je dirais peut-être mieux, dans l'assurance qu'on pourra en partager quelques-unes !
Après quelques minutes de recuillement, nous prenons nos chapelets et commençons à le récitera demi voix; mais aussitôt toute l'assistance se joint à nous et veut y répondre. C'est donc en commun que nous saluons la \ ierg ■ Immaculée avec les paroles de l'ange et de sa cousine E izabeth, et que nous ajoutons de tout cœur : oui ! pri z pour nous, mais, suitout à i'heure de notre mort. Oii 1
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arec quelle satisfaction nous évoquons alors dans notre souvenir les personnes qui nous sont chères, pour appeler sur elles les faveurs que Lj Ciel se plaît à répandre en ce lieu par l'entremise de sa Reine !
Notre prière fini \ nous prenons un verve d'eau de la fontaine, et recevons du bon Frère qui la garde des explications sur les changements et les améliorations qu'on a pratiqués tout autour. Et achetant à l'étalage voisin 5 gros cierges, je vais moi-même les allumer aux pieds de la statue. Quatre pour des personnes de ma famille, et un cinquième pour une pauvre fille, ayant une maladie incurable, qui était venue se recommander à moi à mon départ. Qui sait, me disais-je, si déjà elle n'est pas dans la tombe? Mais acquittons-nous toujours de notre devoir de charité ; et le cierge est allumé. (1)
Samedi 12 mars — Nous disons, ce matin, la messe dans la crypte de la basilique, car comme il n'y a pas d'autel fixe dans la Griotte, on ne peut célébrer là que dans les grands concours, sur un autel qu'on érige a chaque fois. Nous passons le reste du jour à visiter le village et à renouveler nos visites à la Grotte. A chaque fois c'est toujours le même silence, la même pieté des assistants, la même atmosphère religieuse qui semble nous imprégner spontanément de doux sentiments de piété et de suaves émotions. Aussi est-ce toujours avec regret que nous nous éloignons chaque fois de ce béni sanctuaire.
Comme nous allions pénétrer dans la Grotte, dans l'une de nos visites, je remarquai sur les dalles du pave, un superbe charançon qui venait de s'y abattre. Inutile d'ajouter qne je ne fus pas lent à m'en saisir et que je le conservai avec soin, tant comme un trophée de mes chasses entomologiques, que comme un
(1 ) Dlle Lse. G., du CnpRouge, pauvre fille en service, souffrait d'une cli-p | aie depuis plus d'an an, qui l'avait amenée à un état d'anémie auquel la iue h aine ne pouvait plus remédier. Le 1 1 mars au soir, au moment <<ù nous allumions pour elle un cierge devant N.-D. de Lourde.", elle se sentait plus mal que d'ordinaire, pouvant à peine inarcher, l.e lendemain elle veut, se rendre à l'église seule, malgré l'opposition de ses parents. Elle y fait sa communion, et s'en revient parfaitement guérie, ne sentant plus aucun inalaise. Et après plus de six mois, lu maladie u'a encore donné aucun feigne de réapparition.
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souvenir du lieu où je faisais cette capture. Que nos lecteurs ne s'étonnent pas de me voir ainsi entremêler aux suaves émotions de la piété, la joie profane du naturaliste, à la rencontre de quelque spécimen nouveau pour lui. 'j.ous les êtres ne so it-ils pas des créatures du souverain maître, et ne proclam en Mis pas, chacun à sa manière, ses infinies perfections, sa puissance, sa sagesse ? Cet être infime, ce p^tit OUorynchvs scabrosws, car c'est ainsi que le désigne la science, ne vient-il pas, lui aussi, aux pieds de l'image de la Reine du Ciel, pour chanter ses louanges ? N'offre-t-il pas dans la perfection de ses formes, dans l'harmonie de ses membres et de ses couleurs, aux hommes ses frères dans la création, la preuve que tout dépend de Dieu, de ce Dieu qui n'a pas accordé une moindre attention en conformant ies membres du plus petit insecte, qu'à l'organisation des mondes qui peuplent l'espace, et que tout ce qui existe doit, par conséquent, rendre hommage à l'auteur de toutes choses ?
C'est en me livrant à ces réflexions que je m'assure ma capture en la logeant dans ma bouteille de chasse. Mais qu aperçois-je en levant ies yeux ? Voiai qu'à côté de l'image de Marie, à la hauteur de son épaule, dans la niche même, du côté de la droite, un gentil petit oiseau, une légère Bergeronnette, vient ajouter un brin quelconque au nid qu'elle est en frais de construire en cet endroit. Je dis construire, mais je serais plus exact en disant réparer, car le bon Frère qui garde continuellement la Grotte, me dit que depuis trois ans ce charmant petit oiseau, vient chaque printemps, à cet endroit même, élever sa nichée. Ni le grand nombre des pèlerins, ni leurs allées et venues, ni leurs chants, ni leurs mouvements, rien ne le dérange dans la mission que le Créateur lui a confiée. Ne veut-il pas, lui aussi, ce tout petit passereau, honorer à sa manière li Reine du Ciel et de la Terre dans son béni sanctuaire? joindre son action de louange à la prière des pieux pèlerins qui se succèdent ici sans cesse de toutes les parties du monde ?
La Grotte, comme je l'ai déjà observé, est sur la rive gauche du Gave, qui coule eu cet end. ou de l'Est à
l'Ouest, au bas de la colline escarpée sur Inquelle est construite la basilique, à environ 200 pieds au-dessus. Oelle-cr, avec sa façade à l'Est, présente son côté droit au cours du Grave, de même que la G-rotie son ouverture, et se trouve séparée du reste de la montagne, qui s'élève encore fort haut au-delà, par un chemin public qu'on a presque entièrement taillé dans le roc. On a donné le nom de montagne du Calvaire à ce mamelon qui s'élève de l'autre côté du chemin, au dessus de la basilique, parce qu'en effet, on a érioré un calvaire sur son sommet.
La Griotte peut avoir une cinquantaine de pieds d'ouverture sur une profondeur d'environ 30 pied-, et sa voûte d'environ 25 pieds à l'entrée, se courbe graduellement pour se terminer en angle assez aigu à l'intérieur. C'est de cet angle de l'intérieur que s'échappe la source qui coule si abondamment aujourd'hui et que Bernadette ne put découvrir, sur l'indication de l'apparition, qu'en grattant le sol avec ses doigts. Recouverte par les dalles du pavé de la G- rot te, on entend bouillonner ceite source à son origine et o i la voit couler constamment dans des bassins de pierre à l'entrée, pour passer successivement dans les cabinets de bains installés à la suite les uns des autres sur la gauche* A droite de la G-rotte, et un peu au-dessus de sou ouverture, se trouve une niche naturelle, presque régulière, et c'est là qne Bernadette a vu, à 18 reprises différentes, celle qui s'est nommée elle-même l'Immaculée Conception, et c'est là aussi qu'est placée la statue qui la représente dans l'attitude donnée par l'heureuse jeune fille elle-même. L'églantier croissant au bas de la nich ', et qui lors des apparitions parvenait jusqu'aux pieds de la rSte Vierge, a disparu par suite d'un larcin qu'on pourrait qualifier de sacrilège s'il n'avait eu la piété pour exe ise ; m lis il a été remplacé p sr un autre qu'on a planté sur une motte de terre que retiennent des liens iixés au roc.
La niche, quoique complètement distincte de la Grotte, s'y trouve cependant réunie par un trou dans son intérieur qui met les deux excavations en communication ; c'est par ce couloir que la Ste Vierge parla à Bernadette dans l'une de ses apparitions.
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Le rocher, tout aux alentours de la G-rotte, est entièrement nu, sauf quelques broussailles qui ont pris racine çà et là dans les crevasses et dans certaines dépressions. A droite
de la Grotte, de même qu'en face de la basilique, se trouve aussi un chemin, à pente tort raide, qu'on a pratiqué en zigzags sur le flanc du rocher et qui conduit semblablement au chemin public en arrière de la basilique. Des plantations du plus bel effet servent à protéger ce sentier contre les ardeurs du soleil, en même temps que ries paliers à chaque détour (firent aux voyageurs des sièges pour se reposer.
Poursuivant ce sentier jusqu'au chemin public, nous passâmes devant la résidence des Pères, et nous engageâmes dans un chemin, ou plulôfc un sentier à l'usage des troupeaux, pour parvenir jusqu'au Calvaire en contournant ie mamelon principal. Je voulais tout à la fois jouir du coup d'œil de ce point élevé, et avoir l'occasion de faire provision de {leurs et d'insectes pour mes collections. Deux petits garçons s'offrirent pour -nous servir de go-ides, et nous conduisirent à l'entrée d'un long corridor souterrain. qu'ils nous dirent traverser la montagne de part en "part. Mous avions bien un certain désir de faire cette exclusion d'un nouveau genre, mais la difficulté que nous avions à comprendre ces cicérones, qui ne parlaient à peu près que leur patois, et une affiche que nous trouvâmes à l'entrée avertissant les voyageurs de ne pas tenter cette entrepr sans en avoir obtenu l'autorisation, — d'ailleurs dépourvus de bougies pour nous éclairer dans le trajet, — il nous fallut de suite renoncer au projet, et prendre la route de l'ascension extérieure. M. ik>lduc, ennuyé de me voir à tout instant retourner des pierres pour y capturer des coléoptères, prit bientôt le devant ; et mes deux gamins découragés de me voir rejeter les nombreux insectes, tous de même espèce, qu'ils m'apportaient, m'abandonnèrent aussi bientôt pour retourner sur leurs pas, de sorte que demeuré seul, je 'pus, tout à mon aise, faire mes observations et collecter fleurs, insectes, pierres que je rencontrai etjugai dignes d'intérêt.
Le premier objet qui attira mon attention fut l'Ajonc
D?. QrÉF.EC A JÉRUSiLEJt
on la-enet épineux, Ufez européens, Linné. Pour la première lois que je faisais connaissance avec cet arbrisseau, je pas l'< xaminer lout à mon aise, car il était en telle abondance, que la montagne en était partout couverte. C'est un petit arbrisseau de 12 à 20 pouces de longueur, poussant en touffes, à tiges souvent couchées, à feuilles étroites, lancéolées, raides, entremêlées de nombreuses épines. Il appartient, comme on le sait, à la f.imille des Légumineuses ; mais ce n'était pas e core le temps de sa floraison. Ce n'est qu'après bien des recherches que j î parvins à en trouver quelques fleurs ouvertes dans des endroits abrités par quelques accidents de terrain. Ces fleurs sont j tunes et d'un Tort bel tfïit lorsqu'elles sont en parfaite floraison.
Je piis sons des pierres, à l'entrée du souterrain, une foule de carabiqnes, mais tons de la môme espèce, c'était le Prislonychvs Pyrœnavs, Du four
Je vis plusieurs papillons au vol, particulièrement des Vanesses, mais ne pus en saisir aucun. Je tenais peu d'ailleurs A luire la capture d'insectes que je n'aurais pu emporter, et je n'étais point préparé pour conserver des papillons qui exigent des soins tout particuliers. Je rencontrai aussi quelques bourdons, mais sans pouvoir les capturer, mou lilet étant partout accroché ans nombreuses épines des ajoncs. Je pris encore parmi les coléoptères : Timarcha lœvigaUi, Lin., Auisudacl//!/<s binolalus, Amara trivialis, A. fumiliaris, Clerusfurmicarius, Lin. etc , etc.
Il était près de 4 heures, lorsque je. revins à noire hùtel; nous prîmes à peine quelques minutes de repos et repartîmes aussitôt pour visiter la ville que nous n'avions encore l'ait qu'entrevoir. Nous dirigeant vers le sud, nous traversons le Gave, tout auprès du moulin du père de Bernadette, et continuons jusqu'à l'église paroissiale, qui est ancienne et tort petite; mais tout à côté s'en trouve une nouvelle de fort belle apparence, qu'a fait construire Mgr i'eyiamale, le curé de Bernadette au moment des apparitions, et dont la cave recèle les restes. Nous pénétrons dans la crypte pour admirer le saperbe tombeau qu'on
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a érigé sur le corps de ce vertueux prélat. Rejoignant la route que nous avions suivie à notre arrivée la veille, now» complétons le circuit en nous rendant de nouveau à la Grotte pour y réciter notre office, tout en y faisant une nouvelle visite Nous visitons en passant une très grande construction, tout nouvelle, que l'on a érigée pour héberger les pèlerins, lorsqu'ils se présentent" en trop grand nombre.
Revenus à notre hôtel pour le souper, nous ne fûmes pas peu réjouis d'y trouver 4 charmants commensaux qui venaient d'y arriver ; c'étaient les supérieurs de 4 maisons de Frères des Ecoles Chrétiennes qui s'y étaient donné rendez-vous, savoir : de Paris, de Bordeaux, Clermont- Ferrant et de Pau, Nous passâmes la plus agréable soirée avec ces dignes enfants du Vénérable de la Salle. Supérieurs de maisons importantes, c'étaient aussi des hommes supérieurs par leurs talents, leur érudition, leur connaissance des hommes et des choses, et j'ajouterai! encore par leur piété. S'il est des hommes bien méritants «le- la société, et dont les services sont loin d'être appréciés comme ils le méritent, ce sont bien ces humbles enfants du grand instituteur. Remplissant des fonctions aussi ennuyeuses et ingrattes qu'elles sont précieuses et indispensables, ces religieux, à règle sévère et toute de sacrifice, semblent ne connaître pour rémunération de leurs durs labeurs, que l'indifférence et l'abjection, lorque toutefois le mépris et la persécution ne viennent pas eu prendre la place. Ce sont les nourrices de l'intelligence, qui lui dispensent le lait de l'enfance, en attendant qu'elle puisse prendre une nourriture plus substantielle ; ce sont des éducateurs de jeunes plantes, dont la faiblesse exige des soins continuels ; ce sont des mentors su s et expérimentés, pour faire faire sans crainte les premiers pas dans les sentiers de la vie intellectuelle ; ce sont des substituts pour les importantes obligations que la nature impose à tous ceux à qui elle confie une famille, et qui s'acquittent de leur tâche avec un dévouement sans pareil. Mais qui le croirait, nous sommes leurs débiteurs à tant de titres, et cependant nous leur ménageons encore la considération à laquelle ils ont tant de droits. Mais sont-ils donc des parias
dans notre société, que nous puissions recevoir habituellement leurs services sans nous croire seulement liés à la reconnaissance à leur égard ? 11 me fait toujours plaisir de me trouver en société de ces hommes de sacrilice et de si grande utilité, mais la satisfaction esr encore plus grande, ïorsqu'avec le mérite commun, je rencontre des esprits aussi éclairés et aussi distingués que les qualres supérieurs qu'un heureux hasard avait mis sur notre route.
Comme tous les ecclésiastiques que nous avions rencontrés jusqu'alors, ces bons religieux nous exprimèrent les mêmes craintes pour l'avenir de la France. Ceux qui représentent aujourd'hui l'autorité ne se servent du pouvoir qu'ils ont usurpé que pour faire directement la guerre à Dieu. Le prêtre est de trop dans notre état de société, disent les impies, il est trop gênant pour nos allures, c'est un obstacle à notre marche dans la voie du progrès; il faut le faire disparaître. La religion est une vieille institution qui a fait son temps, disent les libres-penseurs, la croyance en Dieu est une superstition surannée qu'il ne faut pas plus longtemps souffrir; il est temps que la raison prenne son libre, essor et s'affranchisse de ces mille entraves que nous ont léguées des siècles d'ignorance et de bgoterie. Et les impies et les libres-penseurs se donnent la main pour déclarer la guerre à Dieu, pour faire disparaître des consciences cette foi qui fait seule le. bonheur de i'hommeét dans cette vie et dans l'autre. Ni Dieu ni maître, rel est le titre d'un journal qui se publie tous les matins dans la capitale de cette puissance qui s'intitulait naguère, avec une noble fierté, la fille aînée de l'Eglise ! et dans ce journal on prêche ouvertement l'athéisme. Sous le vain i.O'ii de liberté, on porte la tyrannie jusqu'à violenter les consiences dans leurs croyances ; il n'y a de liberté que pour faire le mal ; le libre exercice de la religion est entravé de mille manières. Tous les gens sérieux que nous avons rencontrés s'accordent à dire que la France s'en va à l'abîme, qu'un nouveau cataclisme, une nouvelle commune peut-être, une catastrophe quelconque est inévitable pour purger la France de c<is êtres sans foi et sans honnêteté qui se sont emparés de l'autorité pour en abuser à qui mieux mieux.
Chose étonnante, partout, à Orléans, à Tours, à Bordeaux, etc.. tons ceux que nous rencontrons nous lienm nt Je même Langage, et cependant le mal continue sa pente. Mais est-ce que la France n'est plus aux frai çiis, que. tout Je monde ra • contre l'état de choses actuel et que
cependant on le .soutire, on le tolère, on l'autorise ? disais- je à un voisin dans un char.— Non, répliqua-t-il, la France n'est pas entièrement aux Français ; l'immense majorité des français est religieuse, conservatrice, légitimiste même; mais les bons, d procédés peu honnêtes
qu'emploient les méchants pour dominer, en nus
à piéférer l'abstention au combat contre de tels gens ; et de là la victoire de ces révolutionnai
D'ailleurs, depuis longtemps, Paris, qui es» la sentine de toute l'F le réfngium de la canaille de tous les
pays circon voisins, se donne pour la France même ; et cette écume de la société, ameutée par des hommes sans foi ni Joi. sait mettra à prolit cette apathie des honnête» gens, pour s'imposer et proclamer partout la révolution. .v séd;int rien, n'ayant rien à perdre, ils n'attendent que le trouble pour s'emparer de quelque ch >se. \j \ chute de la Commune a amené la perle d'une portion notable de cette canaille, mais il en est encore trop resté; la souche a reverdi et produit de si nombreux rej to is, qu'elle est devenue aussi menaçante que naguère. Non, à moins d'une intervention directe de la Providence, un miracle de sa miséricorde, que sollic tent sans cesse ces milliers de religieux et religieuses voués à la prière et à la pénitence, la France ne peut être sauvée que par une nouvelle lessive qni la purgera d< e ch ni ms qui i t dominent aujourd'hui en lui imposant leur
Nous ne mimes Sn à notre agréable conversation avec nos aimables religieux, que pour aller f»ire une dernière visite à la crut te avant de nous coucher.
Comme la veille, et comme la chose a lieu tous ies jours, nous trouvons un bon nombre de personnes au pied delà statue, priant avec un recueillement, une dévotion qui nous édifient grandement. Plusieurs malades sont ai là, sollicitant de la Reinedu Ciel le soulagement à leurs
infirmités; les uns y sont venus de leurs pieds, mais les autres sont ou étendus d;ins des chaises-lits munies de roulettes pour le transport, ou rembourrés d'oreillers dans des petites voitures à bras. Tous, malades, infirmes, aides curieux, i bservent le silence le plus rigoureux ; on boit, de l'eau de la source, on égrenne son chapelet, on baise le pavé, mais surtout on laisse parler le cœur dans un lieu dont la vue seule suffit pour impressionner toute âme sensible. Api es avoir satisfait notre dévotion, nous revenons à notre hôtel en récitant notre chapelet, comme nous le faisions à chaîne visite.
Dimanche, 13 mars. — Un vrai soleil de juin de nos contrées brille ce matin de tout son éclat, et l'ait ètinceler le blanc manteau qui recouvre les cîmes des Pyrénées, en le forçant de céder peu à peu à sa puissance.
Comme j'avais été invité à célébrer à la basili-jue la messe paroissiale de 8 heures, je profite de ce retard pour examiner plus à mon aise, du balcon de noire hôtel, le pittoresque et l'agréable variété du paysage des environs. Eu lace de moi ce sont les Pyrénées avec leurs crêtes neigeuses; à gauche le village échelonné sur les pentes du Grave; à droite c'est la basilique avec ses clochetons élancés, qui à distance simulent des lances levées vus le ciel; un peu au delà, de l'autre côté du Grave, c'est le couvent des Carmélites avec ses superbes jardins, une autre communauté de femmes, la voie ferrée, etc.. et partout la verdure, les fleurs, les suaves émanations des matinées printaniéres.
Les h ibitants du lieu remplissent les chemins, se rendant à l'église, en s'entretenant dans leur patois dont je ne puis comprendre un seul mot. J'admire le costume élégant et si modeste que portent les personnes du sexe. Toutes ont. sur leur tête le capulet qui les couvre presque entièrement. Ce capulet est blanc, ronge ou bleu, ce qui fiil dans les masses une variété de couleurs des plus agréables. Vous croiriez voir un parterre où les phlox, les lis, les dauplv.nelles, les roses, etc., s'entremêlent en formant des massifs continus. Autant que j'ai pu le comprendre, ce capulet a à peu près la forme d'un châle
dnnt 2 coté- d'une pointe seraient réunis paT ane coulure, le boi d extérieur est appuyé sur le fi ont et laisse retomber la longue pointe en forme de capuchon, pour couvrir tout le dos de plis des plus gracieux. Parfois le vent pénétrant à l'intérieur projette en arrière la longue pointe du capuchon.
A 8 heures la vaste basilique est remplie de fidèles, ton1* dans l'attitude la plus dévotieuse ; et malgré les messes nombreuses qui avaient été dites auparavant, je donne encore la sainte communion à pins de 100 personnes.
J'admire une fois de plis la richesse de décora* tion de ce superbe temple. 11 n'y a pas moins de 2<J00 à 3000 cœurs en argent ou en vermeil d'accrochés partout ; de tout côté flottent des bannières des plus riches, et la plus grande partie des murailles est recouverte de plaques de marbre remémorant des faveurs obtenues; car, comme on le sait, les miracles ici s'opèrent par centaines.
Je vais faire une dernière visite à la grotte dans le dessein surtout de taire toucher au rocher, aux pieds de la statue, de nombreux objets de piété dont j'avais t'ait provision, tant à Paris qu'ici même, à Lourdes. Je détache pour mon herbier une petite branche de gui d'une toufi* qu'on avait déposée avec beaucoup d'autres fleurs devant, l'image de la Ste Vierge. Je remarque tout à côté une masse de lettres que de pieux pèlerins ont déposées ià, à l'adresse de la Heine du Ciel. Qu'elle est touchante cette naïve dévotion des âmes simples, qui les porte à s'adresser par lettres à Celle dont elles réclament la protection, comme si elles pré voyaient ne pouvoir, dans le trouble de l'improvisation, ép nicher assez librement leur cœur devant Celle à laquelle elles donnent à la vérité le nom de mère, mais qu'elles savent aussi être la Reine de la terre et même du ciel !
Le. petite ville de Pau, à quelques lieues de Lourdes sur la rive droite du Grave, voit chaque hiver un bon nombre d'étrangers qui viennent y jouir de la douceur de son climat.
Ou m'a raconté plusieurs excentricités d'un célèbre
yankee qui y habite depuis quelques semaines, et qui jette i ;r ••lit à pleines mains aux pauvres" paysans des environs. C'est M. Gordon Bennetr, le Tiche propriétaire du New- York Herald. 11 n'a pas acheté moins de 50 chevaux, pour les faire crever les uns après les autres clans des courses presque journalières.
Il n'y a encore que quelques jours, il se rendit dans la forêt pour y chasser le renard. Peu familier avec cette contrée, il perdit bientôt sa route, et marcha longtemps sans pouvoir se retrouver. Harassé, épuisé, il a perçoit à la lin une pauvre chaumière sur la lisière du bois, il s'y rend directement pour parvenir à s'orienter de nouveau. 11 trouve à l'intérieur de cette chaumière une femme seule avec sa fille. Celle-ci, apercevant au doigt du riche chasseur une bague fort apparente, laissa échapper une exclamation de surprise et échangea avec sa mère quelque mots en leurs patois. Que dit-elle, demanda M. Bennett, voyant bien que la conversation était à sou suj t ? — Oh ! rien, lit la mère ; c'est une enfant. — Mais encore ; elle a paru surprise ; qu'elle en est la cause ? — Kien, rien, répéta la mère, — Mais enfin ? — Puisque vous tenez à le savoir, elle a été frappée de l'éclat de l'anneau qui brille à votre doigt. — Vraiment ?... C'est à toi, dit l'Américain, en faisant passer l'anneau dans le do'gt de la jeune fille, mais à condition que vous me remettiez sur la route qui conduit à Pan. — Gardez votre anneau, dit la mère ; on ne se fait pas payer pour de tels services ; d'ailleurs la route de Pau est toute trouvée, vous n'avez qu'à suivre le sentier qui passe devant notre chaumière.
La mère et la fille eurent beau prier le généreux étranger de reprendre son anneau, il ne voulu absolument pas y consentir, et il s'éloigna en laissant les deux femmes stupéfaites de cette rencontre.
Le soir arrivé, le mari est informé de ce qui s'était passé; il examine l'anneau, le juge de grand prix, et dit qu'il ne pouvait pas le garder, qu'il fallait le remettre à son propri taire. Et sur ce. il prend le chemin de la ville, non sans remarquer que sa fille, tout en obtempérant à la dé-
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ci si on de son père, no. pouvait cacher une certaine contrariété.
Arrivé à Pau, il se rend chez un joaillier pour connaître le prix du bijou. "Je vous compterai 40,000 francs, dit le joaillier, si vous voulez m • laisser C"t anneau, car il est monté en diamants. 40,000 francs ! répéta le paysan ; je voyais bien que c'était quelque chose de précieux, mais je ne le croyais pas d'une si grande valeur. Puis reprenant son bijou, il se rend directement à l'hôtel de l'Ainéiicain. — Monsieur, dit-il à M. Bennett, voici un anneau que vous avez donné à nia fille; je vous le rapporte. Nous sommes pauvres, mais nous ne nous fais us jamais payer les services que nous pouvons rendre. D'ailleurs, ajouta-t-il, ma fille doit prochainement se marier, et l'acceptation d'un bijou de si grand pnx pourrait peut-être être mal jugée quelque part. — Votre fille doit se marier prochainement ? oh i fort bien ; alors elle gardera l'anneau, et je m'engage de plus à pourvoir à son trousseau. Et prenant la plume pour écrire quelques mots, il poursuivit: voici un chèque de 10.000 francs pour cette lin.
Un chèque de 10,000 francs avec un anneau ch1 40,000 francs est sans doute un cadeau de noces dont s'accommoderaient plus d'une villageoise.
Revenus à notre hôtel, nous n'eûmes que le temps de prendre notre déjeûner qu'il nous fallut prendre congé de notre hôtesse, Madame Soubîrous, pour nous rendre à la gare, afin de ne pas manquer le train qui nous conduirait à Toulouse le même soir. Je recommande tout particumenf l'hôtel Soubirous à tous les ecclésiastiques qui auraient accasion de faire an pèlerinage à Lourdes. Les prix sont très-modérés, l'accommodement fort convenable, et les gens très polis et bons chrétiens.
A 10 h nous étions de nouveau installés dans le convoi pour refaire notre route jusqu'à Tarbes et continuer de ia vers le Sud-Est jusqu'à Toulouse et Marseille.
A peine avons-nous laissé Tarbes, que nous tombons en plein pays vinicole. Partout, à gauche, A droite, ce ne
sont que champs de vignes. Les vignerons sont actuelle-
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ment occupés à la t ille do leurs vignes. On vif derrière mx les ceps tout dépouillés de li nr végétation de l'année précédente, et les sarments retranchés réunis en petits tas pour être utilisés au foyer. Souvent des femmes sont ainsi occupées à réunir ces sarments par tas.
Aucune ville bien remarquable ne se rencontre entre Tarbes et Toulouse. A Saint-Gaudens, nous coupons de nouveau la Gironne que nous avions à traversée Bordeaux. A 4 heures précises nous entrons dms Toulouse, chef-lieu du département de la Haute-Garonue.
Toulouse est une bien jolie ville, de 115.000 habitants, bâtie sur le bord de la Garonne et traversée par le canal du midi qui fait communiquer l'Atalantique avec la Méditerrannée. Toulonsa est une ville très ancienne; on l'ait remonter à Galba la construction de son capitole. C'était une ville des pins importantes de la Gaule méridionale.
Pour ceux qui ne ^oiit pas des Urésus, l'économie dans le voyage est un item très important, Sans vouloir rien nous refuser de ce qui peut nous intéresser, nous avons, des le départ de Paris, réglé notre programme, pour diminuer les dépenses autant que possible. Et voici comment nous procédons. En arrivant dans une ville, nous laissons nos malles à la consigne, et ne prenant qu'un tout-petit porte-manteau, que nous portons à la main, nous allons faire choix d'un hôtel un peu distant de la gare, pour n'être pus dérangés par le bruit des trains. Nous louons des chambres seulement pour la nuit ; ce qui nous coûte d'ordinaire 2 francs, et nous prenons nos repas chms les restaurants. Nous y payons moins cher et avons plu» à notre goût, sans compter l'économie de temps que nous savons fort bien mettre à profit.
L aissant donc la gare de Toulouse, nous traversons le canal, et nous arrêtons à i'hôtel de Bordeaux, l'un des iers que nous rencontrons. Les réparations convenables à la toilette étant faites, nous nous mettons de suite à la visite de la ville, en longeant la grande place publique qui . nupe le canal à angle droit. Noire première visit i esl à l'égliae S. Sernir^ si renommée pour ses précieuses re-
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lia nos. Cette église très ancienne et de vastes dimensions, était -alors (4 heures) remplie de monde, surtout de femmes, pour le salue qu'on y chante à la suite d'un sermon. Nous rencontrons le curé à la sacristie qui nous accueille fort courtoisement, nous questionne beaucoup sur notre pays, et nous invite à célébrer le lendemain. Ce curé est lui-même rédacteur de la Semaine Religieuse publiée à Toulouse et qui passe pour l'une des plus importantes de la France-
Eu revenant, nous entrons à l'église du Taur, très ancienne aussi, mais petite ; elle fut bâtie à l'endroit même ou S. Sernin fut massacré par un taureau ; de là son nom.
Je remarque que le peuple, par son accoutrement, parait beaucoup plus à l'aise ici qu'à Tarbes et à Lourdes. Cependant, comme je l'avais observé à Paris, Orléans. Bordeaux, et •., la mise des gens est partout assez simple, et bien au-dessous de ce dévergondage de toilettes qu'on étale dans les rues de Québec et Montréal. Il n'y a pas à se le dissimuler, ie luxe prend chez nous un tel développera nt chez ie peuple, qu'il est devenu une véritable plaie nationale. Il a déjà causé bien des désastres, et il en amènera de plus grands encore, si l'on ne se hâte d'y apporter un lemede, d'y mettre un frein. Nos cultivateurs mènent un train de vie, parleur pccoutrement, leurs voitures, leurs habits, sans proportions avec leurs ressources. Aussi que de biens-tbnds sont déjà passés en draps lins, voitures, ameublement, et ces mille colifichets qu'affectionnent tant les personnes du s*jxe ! Que nous voudrions, pour leur servir de leçon pour leur propre gouverne, leur faire voir la mise simple et peu dispendieuse des paysans français, malgré les économies que presque tous savent mettre de coté.
Nous trouvons partout dans les rues le peuple en habits de fête, et ne remarquons nulle part comme à Paris, des ouvriers à l'ouvrage.
Le patois qui résonnait sans cesse à nos oreilles à Tarbes et a Lourdes, est ici moins fréquent, bien qu'on l'entende encore à chaque instant.
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Sur la place S. G-eorge, nous remarquons une statue colossale de Ste-G-ermaine de Pibrae, dont le tombeau n'est pas éloigné de Toulouse.
Revenant de nouveau sur la grande place, nous traversons le pont du canal et faisons une marche de l'autre côté, avant de rentrer à notre hôtel. Je prends en passant sur le pont une nouvelle Sialis infumata, avec quelques autres Névroptères peu remarquables de la division des Trichoptères. Les pruniers, les amandiers sont ici en pleine floraison.
Lundi 14 Mars — Nous allons célébrer à S. Sernin, et profitons de l'obligeance du sacristain pour visiter la crypte et y vénérer les précieuses reliques qu'elle renferme. L'église de S. Sernin passe avec droit pour l'une des plus riches du monde en fait de reliques. INous y voyons entre autres : une épine de la couronne de Jésus, un morceau de vêtement de la Ste Vierge, le corps du docteur angélique, S. Thomas d'Aquin, ceux de S. Edmond, S. G-iles, S. G-audens, martyr, dont on nous montre une mâchoire portant encore une dent, des statues miraculeuses des apôtres, les corps de S. Simon, S. Jude et S. Barnabe ; nous vénérons une partie du crâne de ce dernier apôtre encore bien conservée, le corps de Ste Susanne, etc. Depuis quelques années, nous dit M. le curé, la dévotion à l'apôtre S. Jude s'est développée ici d'une manière toute particulière, et a été récompensée par des faveurs signalées obtenues par son intercession. On nous montre encore une chasuble de S. Dominique, la mitre et les gants d'un évêque du 4e siècle, dont nous avons oublié le nom, un superbe coffret renfermant un morceau de la table de la cène, etc., etc.
A 10 h., nous reprenons le convoi qui de ce point prend une direction bien plus prononcée vers le sud.
Je remarque de nombreux oiseaux dans les champs, entre autres des cailles et des corbeaux. Partout on est au travail de la terre ; le plus communément c'est avec des bœufs qu'on laboure. Les champs, des deux côtés de la voie, sont partout plantés de vignes. Je fais ici en passant, la connaissance de l'olivier pour la première ibis. C'est un arbre à tronc difforme et souvent
de forte dimension, mais généralement avec une fort belle tête. Si) feuille étroite et pointue ressemble beaucoup à celle «le nos saules. Sa hauteur ne dépasse pas 20 à 25 pieds, sa cioîssance est très lente et son bois très dur.
Une autre plante avec laquelle je fais encore connaissance est l'artichaut, Cinara scolymus, Linnée ; c'est une plante de la famille des Composées, à feuilles radicales grandes, épineuses, pennilobées. A plusieurs stations, de notre fenêtre même du char, j'en remarque de superbes carrés dans des jardins ; ses grandes feuilles à bords lobés et sinueux s'étalent sur le sol en rosettes monstrueuses, montrant déjà an centre la tête qui commence à s'élever. Je ne connaissais l'artichaut que pour en avoir vu des têtes sur les marchés de Paris. Un certain jour, à table d'hôte dans un hôtel, j'entends une gaie fille d'Eve crier à ses compagnes, qui croquaient avec grande avidité un certain légume verdâtre nouveau pour moi, qu'elles eussent à prendre garde, qu'elle venait de trouver un ver dans son artichaut. Je voulus en goûter, en y joignant le sel, comme je le voyais faire aux autres. — Comment trouvez-vous ça ? me demanda mon voisin. — Détestable, répondis-je ; la saveur est presque nulle, et ça n'a rien du piquant du céleri. Et, de fait, je ne m'explique l'affection qu'on parait lui montrer, que par ce goût pour le vert que font voir ceux qui ont été mis au sec depuis trop longtemps. Ce ne sont ni les feuilles, ni les tiges qu'on mange dans l'artichaut, mais uniquement les écailles qui forment l'involucre, et qui par la culture deviennent fort épaisses, charnues et plus ou moins tendres.
ASégala, distance de 13 lieues de Toulouse, nous passons la hauteur des terres entre l'Atlantique et la Méditerrannée.
A midi, nous passons à Castelnaudary, petite ville de 9,000 à 10,000 âmes, bâtie sur le canal du midi ; c'est un chef lieu d'arroiidisseajeul ; et â 1 h. 17 m. nous descendons dans la gare de Careassonne.où nous avons 20 minutes pour le di::er.
Carcassonne, qui compte aujourd'hui une vingtaine de mille âmes, est une ville très ancienne, bâtie sur l'Aude, rivière qui prend sa source dans les Pyrénées et se décharge dans la Méditerrannée. Cette ville est divisée en basse et haute, cette dernière partie occupant une colline couronnée par un château et des tours qui datent de l'occupation des Visigoths.
A 4 h. nous descendons dans la gare de Narbonne, où nous avons un arrêt de 10 minutes. Cette ville, qui renferme aujourd'hui 16,000 habitants, était autrefois la métropole de la Gaule Méridionale qu'on appelait Narbonnaise. Les abeilles paraissent cultivées ici sur une grande échelle, aussi les miels de Narbonne sont-ils particulièrement estimés.
A 5 h. nous passons à Béziers, où nous avons encore un arrêt de 15 minutes. Cette ville qui nous paraît un peu plus considérable que Carcassonne, est bâtie sur l'Orb que traverse ici le canal du midi. Béziers est le lieu de naissance de Riquet, celui-là même qui construisit ce fameux canal.
Nous poursuivons toujours notre route vers le Sud- Est et passons les stations de Villencuve-les-bains, Vias, Agde, les Onglous etc. qui n'ont rien de remarquable. Depuis assez longtemps déjà nous avions vue sur la Méditer rannée, mais un ciel chargé de gros nuages, qui de temps en temps nous donnaient d'abondantes averses, nous avait empêché de la distinguer plus tôt, les nuages confondant à l'horizon leur couleur avec celle des eaux de la mer. Enfin à 6.41, nous entrons dans la gare de Cette, sur le bord même de la mer.
Cette qui compte un peu plus de 20,000 habitants, est une ville forte et un port de commerce très important. Le terrain est ici très bas, car la ville même est bâtie sur une langue de terre qui sépare un immense étang, celui de Thau, de la mer même.
J'aime à croire que Cette, telle que nous l'avons vue, n'a pas toujours la mémo physionomie, car je la proclamerais rien moins qu'agrJable. C'est avec le para-
pluie sur la tête, et en pataugeant dans la boue que nous avons pu la visiter, car la pluie augmenta encore après notre arrivée. La seule chose qui mintéressa particulièrement fut des paniers remplis d'un petit bivalve que je remarquai à plusieurs portes d'hôtels. Ce bivalve, de forme régulière, est court, bombé, presque sphérique, avec côtes sub-épineuses sur les côtés. Je l'ai trouvé excellent, et pour moi, bien préférable aux huîtres ordinaires. Son nom scientifique est Venus verrucosa, Lin. de la famille des Vénérides ; on lui donne ici le nom de clovisse.
Nous traversons sur un pont un large canal bordé des deux côtés de quais couverts de futailles de vin, car il s'en fait ici une exportation considérable, et allons prendre notre gîte au centre même de la ville, à l'hôtel de la Souche, aussi modeste de ton que de nom, mais du reste servi par des gens très civils et fort complaisants.
Mardi 15 Mais. — Le vent, ce matin, tient encore du Sud-Est comme la veille, et le temps est couvert quoique sans pluie. Nous prenons à la gare notre billet directement pour Marseille, où nous devons arriver à 3.55 h. p. m.; nous payons 14.85 fr. pour le trajet. Nous traversons de nouveau le grand étang du Thau, et prenons une direction presque parallèle avec le bord de la mer. Partout les terres sont très basses et presque entièrement couvertes de vignobles. A 11 h, nous passons Montpellier, et à 11.53 h. nous descendons à Lunel, où nous prenons le diner. À 1.6 h. nous coupons le bras principal du Rhône en face d'Arles, dont le nom nous est devenu familier par le martyre de son vénérable archevêque, au massacre des Carmes lors de la grande révolution, et enfin à 4 h. nous entrons dans la gare de Marseille.
Nous nous dirigeons de suite à l'hôtel du Petit- Louvre, qu'un aimable et fort respectable compagnon de route nous avait particulièrement recommandé. Cet hôtel, sur un excellent ton, est situé sur la Cannebière, la principale rue de Marseille, et à quelques pas seulement de l'hôtel du Grand-Louvre, où le comité de direction à Paris voulait nous diriger, ruais dont nous avions lieu de suspec*
ter le tarif et la bonne administration. Et de fait, nos compagnons de route qui s'y étaient arrêtés, se plaignirent fortement plus tard de plusieurs surcharges qn'on avait su leur imposer, malgré la réduction apparente de leurs prix.
Mercredi, IQMars. — Enfin nous voici rendus à Marseille pour preîidre de nouveau la mer. Il y a aujourd'hui 28 jours que j'ai laissé Québec ; de ces 28 jours j'en ai passé 12 en vaisseaux, 9 en chemins de fer, et 7 dans les hôtels en différents endroits. Comme on le voit, je n'ai guère connu le repos durant tout ce temps ; aussi je suis un peu fatigué et nourris l'espoir de me reposer à bord du vaisseau, si toutefois le mal de mer ne vient de nouveau me tourmenter. Ma santé, depuis mon départ, a toujours été excellente, à part ces deux derniers jours où j'ai été menacé d'une attaque de dyssenterie ; mais M. Bolduc, qui est un homme de beaucoup de précautions, m'a fourni des gouttes qui m'ont en peu temps délivré de mon indisposition.
Marseille est une bien jolie ville, possédant un bon port sur la Méditerrannée, à l'Est du golfe de Lyon. Sa population est d'environ 300,000 âmes. La Cannebière, qui est sa rue principale, me rappelle Paris par les magnifiques boutiqnesqui la bordent et le mouvement continuel qu'on y remarque. Lapartiedela ville où s'étend cette rue s'élève à peine de quelques pieds au dessus des quais dont elle est peu éloignée, mais la partie au .Nord-Est, qui constitue l'ancienne ville, est bien plus élevée et accidentée. Nous profitons de cette journée pour faire nos derniers préparatifs de voyage, tout en visitant la ville. Nous achetons de grandes lunettes brun-foncé que nous payons 5 fr. ; elles sont indispensables en Orient pour préserver de la réflexion des rayons solaires , puis un chapeau de paille de riz que nous payons 8.50 fr., car, comme on nous en a prévenus, il faut faire la plus grande part au blanc dans nos vêtements pour ces contrées. Comme on nous avait aussi avertis que les selles arabes qu'on nous fournit en Orient sont tri s incommodes, nous avions acheté à Paris 2 selles d'occasion ; nous allons les recevoir à l'hôtel du Grand- Louvre, où l'on nous les avait adressées. Nous payons 16
francs pour leur transport, parce qu'il avait fallu les expédier par grande vitesse. Les selles mêmes nous coûtaient 52 francs chacune.
Nous faisons à ce même hôtel la connaissance de la plupart de nos compagnons de pèlerinage. C'est d'abord notre Président, M. de Coniac, chef d'escadron de cavalerie, notre aumônier, M. Baron, ancien aumônier militaire, qui a fait la guerre de Prusse, a passé quatre mois et demi sur le territoire Allemand comme prisonnier de guerre, a été pris ensuite par la Commune, condamné à mort et délivré comme par miracle, etc., etc. Nous allons dans l'aprèsmidi faire en corps, une visite à l'Evêque, Mgr Robert. C'est un homme d'une cinquantaine d'années environ, d'une forte stature, d'un abord assez facile, mais qui paraissait un peu embarrassé de notre présence. La rencontre de deux prêtres canadiens a paru lui fournir presque exclusivement la matière des quelques paroles qu'il nous a adressées. Il nous a parlé surtout de Mgr Bourget, qu'il avait connu dans l'un de ses précédents voyages.
De l'évêché nous sommes passés à la nouvelle cathédrale, maintenant en construction, et qui terminée, sera l'une des plus belles de la France. Elle est dans le style roman ; il y a déjà 1400 colonnes de placées, et on doit y en mettre encore plus de 400. Le dôme de la coupole est à 240 pieds de hauteur. Des marbres de toute couleur et de toute provenance s'y rencontrent en quantité.
Mais il est une visite qu'il me tardait de faire à Marseille, et pour laquelle j'aurais sacriliô volontiers l'inspection de la ville, c'est celle de l'un de mes correspondants depuis plusieurs années, un confrère en entomologie. Je dirais plus exactement de trois confrères en histoire naturelle ; car bien que je n'eusse échangé de correspondances qu'avec M. Ancey, je savais que M. Abeille, aussi un entomologiste, et M. Ancey, hls, un conchyliolofiste, habitaient sous le même toit. Aussi dès les 3 h. de l'après midi, je me rends au No. 56, grande rue Marengo, pour y rencontrer mes naturalistes. Mais, ô déception ! aucun des trois ne se trouve alors à la maison ; et le soir même nous devons avoir uue assemblée des
membres de notre caravane, en présence du Grand Vicaire dn diocèse, qui doit nous donner des instructions spéciales, surtout aux prêtres, pour notre voyage. Je laisse donc ma carte à la concierge, et reviens à mon hôtel avec un bien vif chagrin de notre mécompte.
Comme j'avais remarqué un étalage de coquillages près du port, je m'y rends dans l'espoir d'y faire peut-être quelque acquisition nouvelle pour mon musée. Mais ces coquilles n'étaient que de celles d'apparat pour les corniches, et à des prix tout aussi élevés que ceux des magasins des Etats-Unis. Je me borne à faire emplette de quelques Harpes seulement, d'un Peigne et de deux Trophons.
Mais à peine avais-jc laissé notre hôtel pour cette nouvelle course, que M. Ancey, junior, y entrait pour m'y rencontrer. Déçu de la même manière que moi, il me laisse de même sa carte avec prière de reprendre ma visite Je me décidai alors à omettre notre réunion de la caravane, pour reprendre le coup manqué.
M. C. F. Ancey est un manut'actureur de produits chimiques et un coléoptérologiste distingué, qui a fait plus d'une découverte dans cet ordre d'insectes. M. Abeille est aussi un entomologiste, et avec un tel nom, il aurait grandement tort de ne pas s'occuper d'Hyménoptères ; aussi les Apides ont-ils particulièrement fixé son attention.
Il était 6| heures lorsque j'allai de nouveau frapper au No. 56 de la grande rue Marengo. J'y trouvai cette fois toute la famille réunie. Après quelques instants de conversation, on m'invita à descendre au réfectoire pour le souper — Je vous suis très obligé, repondis-je, pour moi, c'est déjà fait. — Mais nous comptions sur ce plaisir ; cependant, comme c'est en carême, nous n'insistons pas ; si vous voulez bien nous le permettre, nous serons à vous dans quelques instants. — Je serais iàeh<'j de vous déranger ; avec votre permission je vais vous attendre ici, m'ain usant avec quelques journaux ou quelques livres que vous voudrez bien mettre à ma disposition.
Là dessus il m'ouvre sa bibliothèque et me laisse seul. Je vois parmi divers ouvrages d'entomologie, ies Annales de la Propagation de la Foi, puis La Croix, un journal religieux que je me mis de suite à parcourir. La collation dura à peine un quart d'heure, et aussitôt toute la famille se réunit au salon. On me présenta M. et Mde Abeille, qui, comme je l'ai dit plus haut, habitent sous le même toit.
— Il parait, dis-je à M. Àncey, en lui montrant les brochures religieuses, que le prêtre n'est pas en pays étranger dans cette maison!— Oh! quant à cela, nous sommes catholiques de croyance et de pratique, et de plus nous sommes tous légitimistes ici. — Tant mieux ; ce sera un point de plus de conformité dans nos idées.
M. Ancey a une charmante et nombreuse famille, et tous, garçons et filles, laissent percer dans leur tenue, leurs paroles la bonne éducation chrétienne qu'ils ont reçue ; mais ce qui ajoutait encore un nouvel intérêt pour moi, c'est que tous sont plus ou moins initiés à l'histoire naturelle. Deux jeunes demoiselles surtout m'ont plus d'une fois étonné par leurs connaissances des noms spécifiques des spécimens, dans le rapide examen que je lis d'un certain nombre de cases de mon ami. Quant à M. Abeille, que je ne connaissais encore que de réputation, il me parut aussi distingué par sa piété que par ses connaissances en histoire naturelle, et la jeune dame qu'il a prise l'an dernier seulement à Jafïa, ne paraît pas vouloir lui céder la supériorité pour les sentiments religieux, si elle consent à le laisser marcher seul dans les sentiers de la science. Tous deux ont fait un séjour plus ou moins prolongé en Orient, et ont su conserver leurs sentiments à l'unisson avec la vénération et le respect que commandent les saints lieux qu'ils ont visités à plusieurs reprises.
— Savez-vous, me dit M. Abeille, que j'ai failli me marier avec une femme qui n'existait pas ?
— Ce serait plus qu'extraordinaire.
— Oui ! il m'a fallu faire la prenve, et avec assez de difficultés, que Madame existait, lorsque j'ai voulu l'épouser. Je prouvais bien qu'elle avait été baptisée, mais
je ne pouvais faire preuve qu'elle fût venue au monde. — C'est pour moi un énigme.
— Voici : vous savez que la loi française s'occupe peu qu'un enfant soit baptisé ou non ; mais elle exige que sa naissance soit enregistrée dans le registre de l'état civil. Four nos nationaux à l'étranger, c'est au consulat que doit se faire cet enregistrement. Or madame était la fille du consul même de Jaria, et ce bon père, ayant retardé à faire cet enregistrement, fut frappé par la mort avant qu'il eût songé à réparer cette omission. Et voilà comment il se fait qu'il m'a fallu prouver, par d'autres moyens, que madame existait réellement.
— Je parie que madame, me tournant de son côté, n'avait aucun doute à cet égard.
— Je ne pensai pas même à me palper, pour amener chez moi cette conviciion.
Je ne pus que jVter un coup d'ceil rapide sur les collections démon ami; elles me parurent très considérables et de premier choix, surtout pour les Coléoptères des climats tropicaux. La conversation allant à tout instant de la science à la religion, me fit trouver bien trop courtes les quelques heures que je passai dans cette intéressante famille, et c'est avec un bien vif regret qu<\je leur. fis mes adieux sur les 10 heures, sans espoir bien fondé de jamais nous revoir en ce monde.
La rencontre d'une personne qui partage nos goûts et notre affection pour une étude quelconque est toujours agréable, mais lorsqu'avec cette communauté de goûts, il se trouve encore une conformité de principes philosophiques et religieux, le commerce entre tels amis devient doublement attrayant et intéressant, aus-i le souvenir de mes amis de Marseille ne s'effacera -t-il jamais de ma mémoire.
Jeudi 17 mars. — Tel qu'il avait été réglé la veille, tous les pèlerins se rendent ce matin à N. D. de la Garde, les prêtres pour y célébrer la messe avant le départ, et les laïcs pour y faire la sainte communion.
La chapelle de N. D. de la Garde, que surmonte une magnifique statue de celle que l'Eglise appelle l'Etoile de la Mer, dominant tout le port, est bâtie sur nn rocher fort élevé, à rampe raide et escarpée. M. le Grand-Vicaire Payan célébra la messe du départ, à la suite de laquelle il nous adressa une pathétique exhortation, avant d'attacher à la poitrine de chacun de nous la croix de pèlerin, que nous devions porter jusqu'à notre retour. Cette croix est en argent, dans la forme latine ordinaire, avec la croix du S. Sépulcre incrustée en émail au milieu.
La messe terminée avec la tradition des croix, nous n'avons que le temps de retourner à nos hôtels pour y prendre notre déjeuner, et nous rendre au vaisseau qui doit laisser le quai à midi précis.
Départ de Marseille. — Le Scamandre.— La croix de pèlerin. — La Méditer rannée. — Notre caravane. — Un ministre protestant. — Le beau ciel d'Italie. — La prière du soir. — Un chapitre de contrariétés. — Une religieuse noire. — M. de Lesseps. — Naples,
Marseille, 17 Mars. — Une chose surtout rue chagrine cri reprenant la mer, c'est de laisser la France sans avoir encore eu un mot du pays. En vain ai-je cherché à Paris, à Marseille, à rencontrer des journaux du Canada, je n'en trouvai nulle part ; et quant aux lettres, que certainement on a dû m'écrire, bien que j'eusse donné des adresses sûres, avant mon départ du pays, elles ont été sans doute retardées quelque part, de manière à ne pas m'atteindre dans mes déplacements continuels.
Le temps est sombre ce matin, l'atmosphère lourde, et tout annonce de la pluie. Du haut du cap de N. I). de la Garde, nous n'avons pu, pour cette raison, jouir parfaitement du magnifique coup d'oeil que présente d'ordinaire ce point élevé. Les nuages du côté de la mer se confondaient partout avec les ondes en rétrécissant considérablement notre horizon; cependant l'eau paraissait de toute part tort tranquille, et nous donnait l'espoir d'une heureuse navigation.
Dès les 11 heures, nous nous rendons au vaisseau pour prendre possession des cabines qui nous seront assignées par notre président, car de ce moment, nous nous trouvons en caravane régulièrement organisée, et liés à obéir aux officiers chargés de nous commander. Il y a beaucoup
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de mouvement sur le quai, on est à faire les derniers préparatifs du départ ; ce ne sont partout que colis valises, et malles de toute sorte, laissant à peine des passages suffisants aux allants et venants qui s'entrecroisent en tous sens, chacun veillant à la sûreté de ses divers articles de bagage.
C'est le Scamandre, commandant Tillier, qui doit nous conduire de Marseille à Jaifa, en faisant escale à Naples, Alexandrie et Port-Saïd. C'est un beau et grand vaisseau, intérieur cependant pour les dimensions et l'aménagement à ceux de notre ligne Allan sur l' Atlantic. 11 est accosté an quai même, de sorte que nous n'avons qu'une passerelle à franchir pour nous trouver sur le pont.
Le mouvement est iruère moindre sur le vaisseau que sur le quai, car chaque voyageur est occupé, ici aussi, à la recherche de ses eflvts pour les faire placer en lieu convenable ; les pliants, les chaises fermantes, dont un bon nombre se sont pourvus pour le voyage, sont déposés sur la dunette, et les valises portatives dans les cabines à leurs adresses respectives, tandis que les grosses malles et autres colis sont accrochés à la grue du pont qui les descend tranquillement dans la cale, pour être en sûreté avec l*1 reste de la cargaison. On m'assigne, avec mon compagnon et un autre prétie français — car cette cabine est à trois lits— le numéro 19, c'est-à-dire, la première en pénétrant dans le salon par l'allée de gauche.
Il y a un autre salon, vers le milieu du vaisseau, dans l'entrepont, pour les passigers de seconde, parmi lesquels se trouvent quelques uns de nos co-pèlerins ; mais le pins grand nombre occupent le salon de première, en ne laissant que quelques places seulement à d'autres passagers. Sans nous connaître encore tous, nous pouvons cependant nous reconnaître par la croix qui brille sur nos poitrines, et nous augurons que nous formerons la grande majorité du nombre total des passagers, ce qui sans doute nous permettra de prendre, avec moins d'embarras, comme pèlerins, nos coudées franches.
Il me fait plaisir de voir ainsi étalé ostensiblement sur la poitrine de nombreux voyageurs, le signe de la ré-
domption, dans cette France, qui, il n'y a encore que quelques semaines, le faisait proscrire ce signe sacré, par l'un de ses gouvernants, dans sa capitale même. Les exploits du fameux Hérold, qui faisait ramasser les crucifix de toutes les écoles de Paris, les entassant dans un tombereau pour aller les déposer dans un coin obscur à la mairie, comme articles de rebut et devenus inutiles, sont connus de tous. Aussi, M. le Grand-Vicaire Payan, en nous attachant ce matin cette croix de pèlerin à la poitrine, nous disait-i), avec beaucoup de raison: "Portez-la cette croix ostensiblement et avec orgueil sur votre poitrine. Elle vous rappellera que vous n'allez pas visiter l'Orient en touristes, mais en pèlerins chrétiens. Vous êtes de véritables croisés, qui, marchant sur les traces de Ste Hélène , de S. l'ernard, de S. Louis, allez reconquérir le tombeau du Sauveur, non plus sur les Sarrazins et les infidèles qui le profanaient, mais sur l'apostasie, l'impiété et l'indifférence qui ne le profanent pas moins et sont encore plus coupables. Oui ] allez avec loi et amour; vous êtes les mandataires de l'Occident pour faire amende honorable sur le tombeau du Christ, pour les crimes sans nombre, les inia mies de tout genre dont on se rend coupable tous Jes jours envers son humanité sainte et sa divine majesté. " Reçois " ce signe, disait i'évêque, en donnant la croix aux compa- •" gnons de G-odfroy de Bouillon, reçois ce signe, image de *' la passion du Sauveur, afin que dans ton voyage le mal- " heur ni 1 ■ péché ne puissent t' atteindre, et que tu re- 4l viennes heureux et surtout meilleur parmi les tiens. " .Te vous adresse les mêmes paroles; puissent-elles faire une telle impression sur vous, qu'elles se résolvent en d'aussi heureux et si précieux résultats."
A midi précis les amarres se détachent, et nous laissons tranquillement le quai. L'atmosphère lourde du matin, se résout maintenant en une pluie légère, et c'est avec le parapluie sur la tête que ceux de nous qui laissent ici des parents ou des amis, saluent de la. main ou agitent leurs mouchoirs à cette foule compacte qui borde la jetée de toute part et qui répète les mêmes signaux. Mais la vipeur est bientôt déployée dans toute sa force, et notre vais-
6eau prend son allure ordinaire, sur une mer paisible qui semble une nappe de cristal que les grains de pluie viennent piqueter en lui enlevant son brillant ; nous jetons un dernier regard sur le port, et surtout sur la statue de N. D. de la G-arde, que le brouillard vient en quelques minutes seulement dérober à nos regards
Nous voici donc à voguer sur les eaux de la Méditerrannée, de cette Méditerrannée qui était presque la seule mer connue des anciens, dont nos classiques nous ont si souvent entretenus, sur laquelle se sont déroulés tant de drames de l'histoire des peuples d'autrefois. Tout l'après midi se passe fort joyeusement, l'élément liquide n'ayant encore fait sentir son influence à personne, et chacun étant occupé à faire plus ample connaissance avec ses compagnons de route. Aussi les conversations sont-elles vives et bien soutenues de toutes parts. L'atmosphère semble aussi prendre part à la joie générale, car de lourde et embrumée qu'elle était, elle s'est relevée tellement, que vers les 5 heures, le soleil brille dans tout son éclat. Notre course est vers le Sud-Est, ayant à droite, mais à grande distance, la péninsule Ibérique, et à gauche, aussi à grande distance, sa sœur jumelle la péninsule Italique.
Notre caravane qui se composera de 38 membres n'est pas encore au grand complet, car il s'en trouve quatre qui nous ont devancés pour visiter plus longuement l'Egypte, et que nous ne prendrons qu'à Port-Saïd.
Ces caravanes, comme je l'ai déjà observé, s'organisent par une direction centrale siégeant à Paris, qui fait elle-même la nomination des officiers qui doivent, sur les lieux, régler les détails dans chaque voyage, et auxquels, dès avant le départ, chaque pèlerin s'engage par écrit, à se soumettre pour tout ce qui concerne la gouverne de la caravane. Ces officiers sont au nombre de cinq, savoir : le président, le vice-président, l'aumônier, le secrétaire et le trésorier. Ce sont eux qui constituent ce que nous appelons le bureau, chargé de fixer le lieu des étapes, les heures de départ, la distribution dans les tentes, etc. Voici quelle est la composition de notre présente caravane.
Président: M. de Coniac, chef d'escadron de cavalerie, de Nantes.
"Vice-président: M. le Marquis de Faudoas-Barbazan, d'Aurignac, Haute-Garonne.
Aumônier : M. l'abbé Baron, aumônier militaire en retraite d'emploi, de Paris.
Secrétaire : M. Martinière, jeune militaire, de La Martinière.
Trésorier : M. Gasnault-G-uérin, de Luynes, près Tours. Consignons ici les noms des autres co-pèlerins dont le souvenir, en rai on des bons rapports que j'ai eus avec eux, me sera toujours cher.
M. l'abbé Gautheron, curé de Bissey sous-Cruchaud, Saona
et Loire.
M. l'abbé Fresuais, curé de Thoiré, sous-Contensor, Sarthe,
mon compagnon de cabine.
M. l'abbé Bardel, curé de Deuxnouds, par Beaugée, Mense. M. l'abbé Guesnard, de Chain béry.
M. l'abbé Guesdon, professeur au Grand-Séminaire de Séez. M. l'abbé Soyez.
M. l'abbé Bolduc, curé de Douglastown (Gaspé), mon
compagnon de route.
Puis MM.
E. Larcher et dame, militaire en retraite, de Beaune» L. Boisard, avocat, avec sa mère et sa femme. Bouchaud et dame, de Nantes.
Capdeville et fils, de Béziers.
Bschez-Deslandes, de Beaune.
Des Francs, d'Orléans.
De Vantibault.
Castolbon de Vauxhôtes.
Guibert, de Béziers.
Jacquemard.
Dagès, de Marseille.
Dame veuve Grillot.
DUes: Cadot.
" Dupont de White.
" de Ghelcke, de Belgique.
84 DK QCÉBl.C A JÉRUSALEM
Comme on pont le voir, lions comptions neuf prêtres sur le nombre total. De ce nombre, M. le Marquis de Fandoas, M. l'abbé G-autheron, M, Boisard, faisaient le voyage pour la deuxième fois, Mde veuve Boisard, pour la 3e, et Dlle Cadot pour la 5e fois. Aussi Dlle Cadot estelle connue à Jérusalem, je ne dirai pas comme Barrabas à la Passion, car elle sait faiie accorder la consonnance de son nom avec ce qu'exprime la chose, mais comme une personne qui mérite à tous égards la considération et les prévenances. ( i )
Réunis à table au dîner, nous pouvons plus facilement nous compter, et nous constatons, sans peine, que nous composons la plus grande partie des passagers de chambre.
Nous avons avec nous un ministre protestant, missionnaire en Orient, c'est-à-dire, habitant quelque part une villa, où il mange dans le repos, les nombreux éeus qu'une société biblique quelconque lui fait toucher tous les trois mois. Aussi, ennuyé de cette solitude et trouvant la vie trop monotone en ces endroits, vient-il d'Angleterre se chercher une compagne, pour mettre plus de gaîté à son foyer, et l'aider à passer plus joyeusement sa vie apostolique. En voyant la cour assidue qu'il lui fait et les prévenances constantes dont il l'entoure, voici un révérend, dis-je à un voisin, qui sans doute ne se prévaudra jamais de la loi du divorce de son pays? Qui sait? répliqua-t-il, les apparences sont souvent trompeuses; d'ailleurs quand on prend l'élan trop fort, l'élasticité ramène souvent en deçà du point de départ. La lune de miel quand elle est trop brillant^, est souvent de courte durée
Mais le pont d'un vaisseau est un terrain d'une liberté sans égale, les allures les plus excentriques et les plus étranges s'y coudoient souvent sans qu'il y ait à réclamer, laissons sa révérence jouir en paix de ses doux épanchements, et admirons ensemble la beauté de ce Ciel d'Italie que les poètes se sont tant plus à nous vanter et qui si souvent a soufflé l'inspiration à leur muse.
( 1 ) Je viens d'apprendre par l'un de mes correspondants, que Dlle Cadot fait cette année, 1882, son sixième voyage en Terr< -Sainte.
La mer est calme et paisible, l'atmosphère est douce et t:ède, les étoiles brillent au firmament, mais non avec cette vive scintillation qni les distingue dans nos climats du nord; on dirait qu'elles craignent, par an trop vif. éclat, de troubler l'harmonie de l'ensemble. Telles ces toiles de l'école Italienne où domine un moelleux, un velouté, sur lequel aucun accident de couleur trop voyante ne vient faire saillie. C'est un calme enchanteur qui nous domine, qui nous absorbe, nous invite à la rêverie, à la méditation. Pendant que je me livre à cette enivrante contemplation, voici que tout à-coup une grande lueur se montre à Orient; des rayons lumineux font saillie sur le fond bleu du ciel, comme des dards enflammés qni fendraient l'air ; et bientôt le disque doré de la lune parait sortir de l'eau, en s'élevant peu à peu. La mer s'illumine aussitôt de ces feux, et notre vaisseau, en faisant toujours entendre le paisible ron ron de son hélice, projette au loin de l'autre côté sa silhouette fantastique.
Mais voici l'heure de la prière arrivée. A un signal donné, tous se rendent sur la dunette en arrière. Les tètes se découvrent, les genoux se ploient, et tous repondent à la prière du soir que notre aumônier, d'un ton grave et onctueux, récite lentement. C'est une prière toute militaire ; elle est courte, mais expressive. Qu'elle était touchante la recommandation qni la terminait! " Prions pour l'Eglise, pour la France, pour l'armée, pour tons ceux qni nous sont chers que nous avons laissés au pays. " Et là dessus, tous répondent avec âme à la prière du Seigneur et à la Salutation Angélique. Puis enfin: un De profundis pour nos chers défunts
Oh! j'ai toute confiance qu'il était agréable à Dieu ce concert de tous les éléments auquel nous joignions nos voix et nos vœux. La mer par sa placidité, l'atmosphère par sa douce haleine, les astres du firmament par leur éclat, et nous par notre attitude et nos paroles, n'étaitce pas là l'hymne solennelle que celui qui commande aux vents et aux flots exige de toutes ses créatures? Oh! comme il était toujours touchant ce moment de la prière du soir en commun, et comme il impressionnait tous les assistants!
Les hérétiques et autres ne partageant pas notre croyance, nous regardaient avec stupéfaction, et plus d'une fois des grecs schismatiques sont venus faire cause commune avec nous en s'agenouillant dans notre groupe.
A 9 heures on nous sert une tasse de thé avec gâteaux, après quoi la plupart se retirent à leurs cabines, moins toutefois ceux qui, comme moi, ont des notes à rédiger ou des lettres à écrire, car c'est alors le moment le plus convenable pour le faire.
Vendredi 18 mars. — J'ai l'habitude de me lever d'assez bonne heure. Ce matin, j'étais sur pieds vers Jes 5 h., après avoir passé une nuit paisible des plus réconfortantes. Voulant avoir plus de lumière, je m'efforce d'abaisser une persienne qui couvrait la petite fenêtre de ma cabine. Cette persienne était faite pour jouer dans une coulisse qui la retenait de chaque côté. Mais soit peinture nouvellement appliquée ou simplement bois renflé par l'humidité, elle parait ne vouloir pas bouger. Les doigts passés entre les planchettes, je redouble mes efforts ; elle cède alors tout à coup, et mes doigts se trouvent aussitôt horriblement écrasés par la rencontre de la fenêtre, sur le bord de laquelle frottaient les planchettes sans presque laisser de jour. C'est surtout le gros doigt de chaqne main qui a particulièrement souffert. Les ongles se sont trouvés froissés et meurtris vers leur milieu, et chaque doigt montra de suite à l'intérieur une ampoule de sang noir presque solidifié. La douleur fut si vive, que je crus un moment que j'allais m'évanouir. Et ce n'est qu'après une dizaine de minutes que je commençai à me remettre peu à peu.
Un chapitre de Contrariétés.
Il est parfois, dans le commerce de la vie, un tel concours de circonstances adverses, qn'on serait porté à croire que tout a été réglé pour nous contrarier, tant les affaires sont toutes en désaccord et se présentent à rebours, dans un sens tout opposé à celui qu'on pouvait raisonnablement prévoir. Constatons donc ici quelques unes de ces cir-
constances fâcheuses qui sont venues me contrarier dès le début de mon voyage.
Je suis à Québec, au matin du 17 février 1881, jour où je dois prendre Y Intercala niai pour me rendre à Halifax. Les annonces des journaux donnent 7| h. pour moment de départ du bateau traver&ier de Québec. Je pars de St-Roch à 1\ h., j'ai donc le temps suffisant pour me rendre. J'arrive au quai du Grand-Tronc, et je vois le bateau déjà prêt à accoster de l'autre côté du fleuve. " C'est à 7J h. qu'il laisse le quai, me dit un cocher de voiture là présent ; peut-être pourriez-vous prendre le bateau de Lévis et vous rendre issez tôt au Grand Tronc pour le départ? " Nous tournons à droite, et, fouette cocher ; vite au bateau de Lévis. Nous arrivons juste au moment où l'on retire la passerelle. Il faut supprimer les adieux aux parents et amis qui m'accompagnent, et sauter de suite sur le pont du bateau qui est déjà en mouvement.
Je refoule les émotions des adieux pour ne m'occuper que de la crainte de manquer le train. Si le bateau allait être retardé par les glaces ? Que ferait M.
Bolduc qui m'attend à Campbellton ?
Cependant la course est rapide, nous touchons bientôt au quai de Lévis. Dès avant d'être accosté, je retiens une voiture, et aussitôt à terre, fouette cocher à la gare du Grand-Tronc. Lu gardien de la barrière n'a pas le temps de me remettre le change de la pièce que je lui présente ; je la lui abandonne. Le chemin n'est pas beau et des rencontres nous retardent encore. Enfin nous voici à la gare.— Vite, me crie un facteur de la gare. — Quel char faut-il prendre ?— Le dernier en arrière. Une malle à chaque bras, je me dirige donc vers le dernier char, qui se trouve à une certaine distance de celui qui le précède. Craignant de marcher sur la voie, je suis à côté un sentier à peine tracé dans la nei<>-e. J'enfonce jusqu'aux genoux, et j'ai peine parfois à conserver l'équilibre avec mes deux malles, bien qu'elles soient assez légères. Enfin j'escalade les marches du char et pénétre à l'intérieur, maugréant un peu contre
les employés de la gare qui se souciaient si peu d'accommoder les voyageurs, mais remerciant Dieu toutefois d'avoir pu, malgré ces contretemps, arriver encore assez tôt pour le train. Et d'UNE !
Le char, bien que ch&ufîé, est est absolument désert, je suis seul. Après quelques instants, arrive une dame seule avec non moins de difficultés que j'en avais éprouvées moi-même. Nous nous installons chacun sur notre banc et atrendons. Sans doute que par un mouvement de recul, le reste du convoi va venir s'unir à notre char pour l'entraîner à sa suite ? Nous attendons en toute sûreté.
Mais bientôt arrive un employé qui nous eue, tout essoufflé en ouvrant la porte; "Que faites-vous donc là. vous autres? Le train va partir et vous allez rester là ; ce char ne part pas!" Et sans plus s'occuper de nous, il s'éloigne à la course. La dame se révolte contre le service de la compagnie et les facteurs de la gare, mais il n'y a pas à marchander, nous sommes S(juls, il faut refaire notre pénible trajet chargés de nos malles, sous peine de manquer le train. Nous pataugeons donc de nouveau dans la neige et entrons dans l'autre char juste au moment où l'on donnait le signal du départ. Nous l'avons encore échappé bel, dis-je à la dame. Et de DEUX !
Me voici rendu à H difax et installé dans le me Heur hôtel de la ville, me dit-on. J'ai pour habitude, lorsque je voyage, d'avoir toujours dans ma malle papier, plumes, encrier, afin de n'avoir rien à requérir lorsque je veux écrire. Je remarque que j'ai oublié de prendre mon encrier de voyage. Il faut aller m'en pouvoir d'un autre. Je me rends donc chez un libraire et en choisis un qui me parât des plus convenables. Je l'enfonce dans ma poche, et reprends la route de mon hôtel. Arrivé dans ma chambre, je remarque des taches d'encre tontes fraie lies sur le plancher. Ce n'est pourtant pas moi qui les ai faites? Je porte la main dans ma poche, et la i étire toute souillée d'encre. Le contenu entier de mon
DE Q! ÉBEC A JE RUSA Lt M 89
encrier s'y était répandu, bien qu'il fût demeuré fermé, retenu par son ressort. La poche de l'habit est retournée à l'envers pour être lavée amant que possible, et je reprends la rue pour retrouver mon libraire dont j'avais peu remarqué l'enseigne Je le retrouve enfin, après une assez longue marche. " Cet encrier ne vaut rien, dis-je, eu le lui présentant; il ne retient pas l'encre; faites-en l'épreuve." Après examen, il rec muait que la fiole contenant l'encre était brisée II m'en donne un autre irréprochable cette foi?., et je retourne à mon hôtel. Et de trois! murmurai-je.
Remettant alors à un autre moment mes écritures, je me dispose à réciter mon office. Je vais prendre mon bréviaire que j'avais déposé sur mon lit. Mais il est tout mouillé d'une eau sale qui me souille les doigts. Allons qu'est-ce? Ça ne peut toujours pas être l'encre
de ma poche qui serait remontée jusque ià ? Je porte
mes regards au plafond, et vois une grande tache dans le plâtre qui dégoutte de toutes parts. Je sonne aussitôt à rompre les clochettes, et l'on ne paraît pas très empressé de se montrer. Cependant l'eau tombe toujours et se répand sur ie lit et le plancher. Enfin un garçon de service se présente.
— Voyvz ; qu'est-ce que cela veut dire ?
— C'est de l'eau qui aura été répandue en haut ?
— Qui habite la haut?
— Une dame américaine.
— Je parie, que cette eau ne lui est pas sortie de la bouche. Mais courez et réparez au plus tôt.
Il revint bientôt suivi de deux filles qui me dirent que l'accident était dû à une jarre d'eau accidentellement Cassée à l'étage supérieur. On changea mon lit de place, on remit de nouvelles couvertures et on répara convenablement tout le dégât. Evidemment, dis-je, je joue de malheurs. Et de quatre !
Me voici maintenant sur le vaisseau, tourmenté par le mal de mer; je passe presque toute la journée A me roule sur les coussins du salon. Comme il m'avait
fallu laisser l'habit ecclésiastique pour le voyage, j'avais cru devoir me mettre en honnête bourgeois civil. Doue cols et manchettes en belle toile, ces dernières retenues par des boutons en cornaline montés en or etc Je remarque que l'un de ces boutons manque à mou poignet. Je le cherche partout, et ne peux le retrouver. J'en avais fait le sacrifice, lorsque le lendemain il me vint à la pensée d'en parler au garçon de chambre, qui aurait pu le retrouver en balayant. " Le voici." dit-il. en le retirant de sa poche. Je me réjouis d'avoir repéré cette perte, et le remets en place en faisant jouer le ressort qui me parut encore en parfait état.
Mais quelques jours plus tard, à Londres, je remarque de nouveau la même absence, et impossible cette fois de pouvoir fixer le lieu précis de la. perte. Allons, me dis-je, ce sera une petite vanité de moins. Jl ne convient pas à un ecclésiastique qui a 60 hivers sur la tête, déjouer ainsi aux lions du jour. Allons-y plus modestement. Et entrant dans la première boutique que je rencontre, j'en achète en nacre montés en faux or qui remplacent les premiers, sans témoigner ceux-là le moindre désir de s'échapper dans les rues. Et de CINQ !
Avec mon habit de drap fin tout flambant neuf, et mes boutons de manchettes de 36 sous, je pouvais encore passer pour un bourgeois honnête à Londres, malgré mon casque en fourrure, car j'en rencontrais fréquemment dans les rues. Mais rendu en France, à Rouen, lorsque déjà les fleurs commençaient à se montrer dans les parterres, et dans une journée où un soleil brillant alternait avec de légères averses, mon casque en cramer était tout-à-fait hors de mode. Avec ma barbe inculte, mes cheveux longs, et ce casque mouillé par la pluie, pour visiter les églises et les places publiques de la capitale de la Mormandie, on allait sans doute me prendre pour un habitant du pôle qu'un accident de ballon aurait tout à coup jeté sur le sol de la France. Mais que faire? mes malles sont pleines, et je ne veux pas sacrilier ma fourrure ; bon gré, mal gré il faut se rendre jusqu'à Paris
où je pourrai la placer en lieu sûr. Aussi ne fus-je que peu surpris de voir quelques gamins, étonnés de mon accoutrement, prendre la course pour me devancer dans la rue, afin de pouvoir m'examiner plus à leur aise en me rencontrant. Je continue ma route, sans paraître les remarquer, avec la gravité du philosophe grec armé de sa chandelle pour chercher un homme, sur la place publique, en plein midi. Cependant et de six ! me disais-je tout bas.
Mais nous voici arrivés à Paris à 9 h. du soir. Rien de pins pressé, aussitôt notre souper pris, que d'entrer chez le barbier-coiffeur le plus voisin, pour me faire couper les cheveux, afin d'aller de suite me pourvoir d'un nouveau couvre-chef.
— Faites vite, dis-je au coiffeur, je suis très pressé !
— Mais il faudrait vous parer auss>i la barbe ?
— Hé bien ! faites.
Mais il vous tombe de petites écailles des cheveux,
un peu de pommade ferait très bien ?
— Hé bien ! mettez-en.
L'opération terminée, combien,- demandai-je ?
— Six francs cinquante.
— Six francs cinquante pour une coupe de cheveux ?
— Mais il y a, à part la coupe, la parfumerie 1 f., la barbe parée 1 f., une boîte pommade 3.50 f., en tout 6.50.
—Je voulais simplement avoir les cheveux coupés comme vous avez coutume de le faire; tant qu'à votre pommade, je n'en veux point. Que ferais-je de cette lourde boîte en fayence, qui se ferme si mal, et que je ne pourrais locrer dans ma malle ?
— C'est votre affaire, mais vous en avez usé, il faut la payer.
Et de sept! murmurai-je en comptant les 6.50f., mais ce sera une leçon pour une autre occasion.
Enfin me voici sur le Suamandre, où je m'écrase
92 DE QUBBEO A JÉR"SALlM
horrib'ement les doigts dans une persienne. Et de HUït! pouvai-je me dire dire, mais cette fois c'est pins, sérieux que tont ce qui a précédé La perte des oncles va nécessairement s'en suivre» Le docteur, en m'enveloppant les doigts d^ bandes imbibées de teinture d'arnica, m'a fait une câlin à chaque main qui m'oblige à les tenir toujours gantées, en veillant continuellement à éviter tout heurt ou tonte rencontre qui augmenterait encore la douleur que j'éprouve constamment.
Je ne tus pas peu surpris, en montant sur le pont ce, matin, de voir la terre tout près de nous. C'est l'île de Corse, le lieu de naissance de Napoléon 1er, que nous avions à notre çrauche. Le terrain m'en parut fort accidenté ; cependant une agréable verdure se montrait de toute part sur les collines et les rochers que je distinguais très distinctement.
Parmi les dames de passage avec nous, je vois un costume de religieuse que je n'avais pas remarqué lors de l'embarquement. Mais quelle n'est, pas ma surprise, lorsque se tournant de mon côté, je constate que c'est une ligure africaine, et du plus beau noir. Mon étonnemeut redouble encore lorsque je l'entends parler un français fort élégant et reconnais en • elh> une fille d'esprit et d'excellente éducation. Sœur Véronique est une tourière des Carmélites du Mont des Oliviers, qui était venue en France pour les affaires de sa communauté. Quoique au teint du plus bel ébène, la bonne sœur n'a pas une figure désagréable, et par ses manières et ses prévenances, elle su^ plaire à tout le monde durant le trajet. Elle se montra surtout empressée à soigner les dames atteintes du mai de mer, et à pourvoir aux besoins des enfants quasi abandonnés par suite de l'indisposition de leurs parents. Elle me dit que née dans l'intérieur de l'Afrique, elle avait été amenée à Alexandrie à l'âge de 8 ans, qu'elle reçut là son éducation chez les Sœurs, et plus tard se lit religieuse et fut envoyée à Jérusalem.
Un autre passsager, bien digne aussi d'attirer L'attention, fut M. de Lesseps, ce roi des déserts Egyptiens,
comme le qualifiait naguère un écrivain français. M. de Lesseps, on le sait, est celui-là même qui exécuta le fameux canal de Su^z, qui unit la Mer Rou<re à la Méditerrannée. C'est un viell'ard solidement constitué, à cheveux tout blancs, mais qui porte encore fort lestement ses 75 ans. Il nous intéressa beaucoup par ses conversations. 11 nous dit qu'il revenait de Panama, mettre ses ouvriers à l'œuvre ; qu'à son retour, il était passé par Montréal, mais n'avait pu se rendre à Québec, tel qu'il se l'était proposé ; qu'il avait remis la partie à l'été suivant.
Répondant à mes questions au sujet du nouveau canal, il me dit que celui de Panama, qui n'avait que 14 lieues contre les 42 de celui de Suez, ne valait pas non plus la moitié de ce dernier pour ses fiais de construction. Que le terrain à la vérité présentait de plus graves difficultés en Amérique qu'en Afrique, mais que vu l'expérience acquise de ses conducteurs de travaux, ces difficultés ne l'embarrasseraient guère, qu'il n'hésiterait pas longtemps avant de les tourner ou de les surmonter.
Je le fis bien rire en lui rapportant comme j'avais trouvé un fort en géographie, à propos de Panama. C'est ce vieux militaire avec lequel j'eus une discussion religieuse dans un wagon, entre Angoulême et Bordeaux. Surpris en apprenant à la fin que nous étions d'Amérique: du Canada, de Québec, répétait-il, c'est un long trajet pour venir jusqu'ici. — Oui, très long. — Mais par le canal de Panama qu'on esta construire, ce trajet va être de beaucoup abrège.
Je ne crus pas, pour le moment, devoir relever cette inexactitude. Mais comme un instant après il se plut à répéter que la distance entre Québec et la France allait se trouver de beaucoup raccourcie par la construction de ce canal, je ne pus résister plus longtemps devant cette bévue. " Québec rapproché de la France par le canal de Panama ! vaudrait autant dire que Boideaux se trouverait rapproché de Marseille par mi canal entre Tours et Paris. " Il ne me fut pas difficile de me convaincre que mon homme n'était pas plus fort en géographie qu'en re-
ligion, mais qu'il était moins à plaindre ponr le premier point que blâmable pour le second.
M. de Lesseps avait avec lui une petite fille de 7 ans, accompagnée de sa bonne ; car devenu veuf, il contracta vin nouveau mariage en 1869. Nous pensons que la petite a plus d'une fois regretté son climat d'Afrique. Lorsque sous le souffle de l'air frais de la mer, je me trouvais bien de me jeter sur les épaules un épais châle de laine, je la voyais, aller d'un pont à l'autre du vaisseau, à demi vêtue, bras et jambes nus ; aussi avait-elle les chairs bleuies et paraissait-elle toute grelottante.
Le vent fraîchit un peu dans l'après-midi, et la mer, sans être encore très-mauvaise, nous donna cependant suffisamment de mouvements pour affecter les plus sensibles, ceux surtout qui en était à leur première épreuve de navigation.
Samedi 19 mars. — En mettant l'œil à notre fenêtre ce matin, je suis tout étonné de nous trouver tout près de terre. Je monte sur le pont pour m'orienter, mais c'était terre à gauche, terre à droite et terre en avant; nous étions en efîet dans le golfe même de Naples. Nous voyons la ville qui s'élève en amphithéâtre devant nous et â notre droite le Vésuve, avec son cône majestueux, qui laisse pénétrer des rayons du soleil levant, les larges tourbillons de sa fumée qui va former un nuage blanchâtre à quelque distance. C'est la première fois que je vois un volcan, et comme cette vue m'impressionne ! Quelle gigantesque, quelle immense fournaise, pour produire une telle issue de fumée ! D'un autre côté, quelle incommensurable chaudière, dont la seule paroi à l'extérieur s'élève à 3,000 pieds au-dessus du sol ! Et comme sa forme est gracieuse, on la dirait tournée au tour ! Je ne puis me lasser de l'admirer.
Mais la lourde chaîne de l'ancre fait entendre son grondement en se déroulant, et nous voici mouillés à quelques cents pieds seulement des quais de Naples, de Naples, cette reine des villes maritimes de ia Méditerrannée, cette ville au port sans pareil dans l'univers entier. Jetons
DE QUÉBEC A JÉRUSALKM 95
tin coup d'oeil sur ce panorama si justement vanté. En face de nous c'est Portici, qui ne nous paraît que comme une queue sans fin de Naples même, dont le Vésuve formerait un nœud vers l'extrémité. A la suite de Portici, c'est Herculanum, aux vastes souterrains ; Pompéï, ville superposée à une autre ville plus ancienne, une ville fossile pourrait-on dire ; puis la baie de Castellamare, Sorrente et les abruptes crêtes de la côte de ce beau royaume, dont on a enlevé jusqu'au nom. A notre gauche, c'est la ville qui partant des superbes jetées en pierre de taille qui la bordent au rivage, s'étale en amphithéâtre sur le flanc de la colline ; nous montrant ici des clochers aux tuiles fayencées brillant du plus vif éclat ; là le palais royal avec ses jardins et ses portiques; plus haut, dominant toute la scène, la chartreuse de San-Martino si riche en œuvres d'art; et de toutes parts les rues de la ville qui ne semblent que d'étroites fentes divisant à peine les constructions.
Nous n'étions pas encore au repos, qu'une foule de chaloupes se dirigeaient vers notre vaisseau, dans l'espoir d'avoir peut-être à transporter à terre quelques voyageurs. Mais personne ne peut monter à bord avant la visite des officiers de santé du port, et aucun de nous ne peut de même laisser le pont avant que l'ordre en soit donné. Mais le médecin arrive bientôt, les papiers de règle sont échangés, et nous descendons aussitôt dans une chaloupe. Il est 6 h. du matin, et le départ est fixé à midi, c'est donc a peu près 6 h. que nous avons à notre disposition.
Naples ; S. Janvier, ses reliques. — Le port de Naples ; Ischîa.— Le Stromboli, le détroit de Messine. — La Calabre ; l'iEtna. — Un passereau. — Une scène de la Commune. — La côte d'Afrique ; arrivée a Alexandrie,
C'est aujourd'hui le 19 mars, fête de S. Joseph, patron de l'église universelle. Malheureusement les catins que je porte aux doigts ne me permettent pas de célébrer, il faudra me contenter d'assister seulement au S. sacrifice.
Nous nous dirigeons directement vers la basilique S. Janvier, où plusieurs de mes confrères célèbrent et bon nombre de nos pèlerins laïques reçoivent la sainte communion. Après la messe, nous descendons dans la crypte, qui fut autrefois un temple d'AppolIon. Les lambris en marbre des murailles sont tout couverts de bas-reliefs représentant des scènes mythologiques, c'est Minerve, Mercure, des syrènes, des sylvains, etc. On voit au milieu du parvis la statue du Cardinal Pacca, à genoux, les mains jointes, en beau marbre de Carrare, un chef d'œuvre de statuaire. On nous montre le buste en argent de S. Janvier et on nous fait vénérer l'un de ses doigts, etc.
Nour visitons aussi lo trésor, qui. est très riche. Nous y voyons entre autres choses des bustes en argent de S. Jean-Baptiste, de Ste Marie d'Egypte, une scène représentant S. Janvier protégeant la ville de Naples, etc„ etc.
La basilique de S. Janvier est une magnifique et
vaste église, à trois nefs, avec un chœur fort élevé au dessus du pavé. C'est sous ce chœur même que se trouve la crypte. Dans les nefs latérales se trouvent les tombeaux d'un bon nombre des anciens évêques de cette métropole. Ces tombeaux sont tous en beau marbre et bien remarquables par leur composition. Deux ou trois cependant m'ont étonné par l'attitude qu'on y donne au personnage représenté. C'est un évêque, avec chappe et mitre en tête, couché sur le côté, la tête appuyée dans la paume de la main relevée sur le coude. Quelle bizarre idée de l'artiste! Un évêque revêtu de la chappe avec la mitre en tête, s'est-il jamais avisé de s'étendre sur l'herbe en se pliant le coude pour s'appuyer la tête dans la main ? J'avoue ingénument n'avoir pu saisir l'allégorie figurée par cette singulière attitude.
La chartreuse de San-Martino, dont on m'avait tant de fois parlé, était ce qu'il me tardait le plus de voir. Nous prenons une voiture à raison de 2 fr. de l'heure, et en route, laissant le cocher se diriger comme il le trouvera bon. Il va et vient, tourne et retourne des coins de rues, monte et descend, et le plus souvent le pas, car il avait une pitoyable haquenée à peine capable de trotter. Cependant nous ne nous en inquiétons guère, parce que nous nous amusons à examiner les rues par lesquelles nous passons, pensant qu'il nous restait suffisamment de temps pour parvenir à notre but. Mais à la fin, le voici qui descend et descend de manière à toucher bientôt les quais. Comment va-t-il nous conduire sur le cap en descendant ainsi, dis-je à mon compagnon ? il y a évidemment malentendu. Nous l'avertissons de nouveau que c'est à San- Martino que nous voulons aller, il ne paraît pas nous comprendre; cependant il retourne sur ses pas.—1' Mais il faut trotter, l'heure va s'écouler avant que nous soyons rendus." Et le fouet de claquer ; mais la pauvre bête ne change pas pour cela d'allure. Découragés, nous laissons là notre chétif conducteur, et continuons à pied, non pas pour parvenir à San-Martino, nous n'en avions plus le temps, mais pour revenir à S. Janvier et de là regagner le bateau, car il était déjà près de 11 heures.
Nous rencontrons à tout instant des costumes ecclésiastiques dans les rues, et parfois aussi des religieux. C'est là que je vis un franciscain pour la première fois. Ce capuchon, cette corde, ces pieds nus, m'impressionnèrent vivement; c'était bien là les livrées de la pauvreté que le Patriarche d'Assise a rendues si glorieuses !
Nous rentrons de nouveau à S. Janvier; un évêque y chantait une grand'messe solennelle, accompagné de tout le chapitre en grand costume et servi par de nombreux séminaristes. Les chanoines portent l'hermine avec la magna cappa, les cérémonies se font très dignement, et l'ensemble présente un coup d'œil religieux vraiment imposant.
Nous reprenons notre course à travers les rues se dirigeant vers le poit. Dans la partie commerciale, que nous considérons comme le centre de la ville, les rues sont spacieuses et propres, les trottoirs réguliers et les étalages des boutiques richement garnis ; mais en approchant, du port, ce ne sont plus qwt des carrefours, des ruelles tortueuses et malpropres, où en plus d'un endroit. une voiture ne pourrait passer. C'est là que nous rencontrons un gamin, mais fort bien mis, qui tout en nous regardant passer, satisfesait la nature, avec non moins de gêne que s'il eut été dans un cabinet bien ferme.
Nous passons, avant de prendre le quai, à travers une foule de misérables en haillons qui nous tendent la main ou nous obsèdent de leurs offres de service.
Arrivés à notre bateau, nous le trouvons au milieu d'une véritable foire, que formant les nombreuses chaloupes attachées à ses flancs. Ici ce sont des cannes de toutes façons qu'on nous offre, là des ombrelles, des pliants, des fruits, etc., etc. A côté, c'est un véritable concert qu'on nous donne ; des fillettes s'accompagnent sur leurs mandolines dans des chants très expressifs et fort agréables. De temps en temps l'une d'elles renverse une ombrelle en nous saluant de la main, et les pièces de cuivre volent aussitôt dans cette escarcelle d'un nouveau genre. Plus loin, ce sont des nageurs, véritables syrènes, moins la
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qui cependant se trouve d'accord avec une foule d'autres du même genre consignés dans les chroniques religieuses.
On sait que depuis ces quelques années où la révolution, sous son nouveau nom de libéralisme, a envahi la plupart des états de l'Europe, l'impiété est débordée dans ces pays avec une recrudescence incroyable. Or on rapporte qu'à Casamisciola, le 23 février dernier, une quarantaine de jeunes gens étaient en frais de parodier, de la manière la plus infâme, les mystères les plus augustes de notre sainte religion. L'un d'eux, révolté de ces actes sacrilèges d'impiété, voulut en détourner ses compagnons. Mais il ne recueillit en retour que des quolibets offensants et des appellations des plus injurieuses. Faisant alors droit aux sentiments religieux qu'il conservait encore, il se retire dans un coin, pour demander secrètement pardon à Dieu d'une telle offense. Et au même instant l'île entière s'agite, le sol se soulève, la maison ne tenant plus sur ses bases s'écroule et ensevelit sous ses ruines les malheureux profanateurs. Seul, celui qui avait voulu les détourner de leur impiété, s'échappe sain et sauf de cette maison.
De Naples, les paquebots des messageries françaiees dirigent directement leur course snr Alexandrie, en passant par le détroit de Messine, qui sépare la Sicile de l'Italie et unit la mer Tyrrhénienne à la mer Ionienne.
A 8|h., la prière se fait en commun sur la dunette avec le même recueillement que les jours précédents.
Puisque nous sommes dans le pays des volcans, il ne faudrait pas se contenter d'en voir un seul; après le Vésuve, il faudrait aussi admirer en passant le Stromboli, dont l'éruption, sans être aussi grandiose ni aussi redoutable que celle du Vésuve, est continue et présente, surtout dans la nuit, un spectacle bien digne d'attention par le jet de flammes ou de fumée incandescente qu'il émet continuement. On nous dit que nous pourrions le voir entre minuit et 1 h. du matin. Ne voulant pas m'astreindre à veiller jusqu'à cette heure, je me mis au lit vers les 10 h., me proposant de me lever lors du passage, si l'on venait m'en avertir. Mais je dormis si bien que je ne fus réveillé que par les mouve-
mcnfs de ceux qui revenaient de contempler le spectacle, alors que nous l'avions dépassé. Je m'en consolai facilement, dans l'espoir que je pourrais reprendre le coup manqué à mon retour.
Dimanche, 20 mars. — Dès les 5 h., suivant mon habitude, j'étais debout, et portant mes yeux, à la fenêtre, je voyais sur la côte, tout près de nous, une belle grande ville, dont je distinguais nettement les rues et les principaux: édifices. Nous pouvions reconnaître l'allignemeut dans les rues des becs de gaz qui n'étaient pas encore éteints. C'était Messine, après Palerme, la ville la plus considérable de la Sicile. A notre gauche, nous avons les côtes de la Calabre, qui sont très élevées et paraissent fort pauvres.
Mais bientôt les terres s'éloignent de chaque côté et nous voguons directement vers la pleine mer. Portant une fois de plus nos regards sur la terre de Sicile, nous voyons, non loin de la côte, s'élèvant au dessus de plusieurs collines lui servant de base, le majestueux Etna, qui à l'instar du Vésuve, fume aussi tranquillement son calumet. "Il n'est que G h., le géant vient de sortir du lit,-car il porte encore son bonnet de nuit," me dit un voisin. En effet, quoique vomissant de la fumée, toute sa cime était couronnée de neige, ce qui faisait un contraste frappant avec les verdoyants sommets que nous voyions aux alentours. Je remarquai que sa colonne de fumée était bien moins considérable que celle du Vésuve.
Mais c'est le dimanche, il faut s'occuper du service religieux. Nous n'avions pu dire la messe, les jours précédents, que dans une cabine particulière. Un prêtre assistant, en cas de mouvements subits du vaisseau, un servant avec deux autres personnes désireuses de recevoir la sainte communion, était tout le personnel de la chapelle improvisée. Aussi fallait-il assigner le tour, tant aux prêtres pour célébrer qu'aux laïques pour communier. Mais le dimanche, il convenait de faire la chose d'une manière plus solennelle, et organiser une chapelle sur le pont même. Notre commandant fit d'abord quelques difficultés,
vu que ses instructions n'allaient pas jusque là, mais à la fin il céda, et les matelots se mirent aussitôt à l'œuvre pour improviser un sanctuaire.
Ou tendit des toiles de toutes parts qu'on surmonta de nombreux pavillons de différentes nations, une table fut disposée pour servir d'autel, les linges et ornements furent mis en place, et à 7 h. commençait la messe solennelle de la caravane, à laquelle assistaient tous les pèlerins avec une partie de l'équipage, et plusieurs antres passagers. On chanta le Kyrie, le Credo, O salularis hostia, ÏAve maris slella, La mer était calme et tout se passa dans l'ordre le plus parfait. La plupart de nos pèlerins s'approchèrent de la table sainte.
Après cette messe principale, d'autres se succédèrent jusqu'à 9h h , car aux 9 prêtres de la caravane, étaient venus se joindre à Naples 4 prêtres allemands qui, eux aussi» se dirigeaient vers la Terre-Sainte.
Lundi, 21 mars. — Je remarque ce matin un petit passereau dans les cordages. Sans s'apercevoir sans doute que l'arbre sur lequel il était venu se percher hier soir, était mobile, il va se trouver obligé, bien malgré lui probablement, de faire le voyage d'Afrique.
Dans l'après midi, le vent fraîchit un peu en tournant de l'avant, le temps se couvre et la mer commence à donner plus de mouvements, aussi le mal de mer fait-il plusieurs victimes. Les gens de l'équipage nous disent qu'il y a des signes pour un gros temps le lendemain.
Mardi, 22 mars. — La prédiction s'est accomplie ; le vent a augmenté, et le tangage est passablement fort. Aussi les malades sont-ils nombreux. Les tables sont à moitié désertes, à l'heure des repas. Mais grâce à mon épreuve de l'océan probablement, je ne me sens nullement affecté du mouvement.
Je cherche dans la conversation avec mes compagnons, à faire diversion à la vie monotone qu'il faut mener ici. M. l'abbé Baron, par sa vie prolongée au milieu des camps, et ses incidents de la dernière guerre prussienne, savait surtout nous intéresser vivement. Je tenais à savoir, dans tous ses détails, comment mis au
mur, il avait pu échapper à la mort, et voici ce qu'il me dit:
" Après avoir passe en Prusse plus de quatre mois comme prisonnier de guerre, je m'en revins enfin à Paris, à ma résidence ordinaire du G-ros-Caillou. Mais voilà que nous nous trouvons aussitôt au milieu d'une nouvelle guerre, par l'insurrection de la Commune qui se renferme dans Paris, et que vient bientôt assiéger l'armée de Versailles.
" Nous touchions aux derniers jours de la Commune, car sans nul doute, l'armée de Versailles ferait sous peu son entrée dans les murs. Nous nous attendions à tout de la part de la canaille qui s'était emparée de l'autorité, surtout lorsqu'elle verrait la partie perdue pour elle.
" Un jour, vers les 5 h. du soir, j'étais à dire tranquillement mon office dans ma chapelle du G-ros-Caillou. Tout à coup une détonation épouvantable se fait entendre, les vitres volent en éclats et la chapelle est ébranlée jusque dans ses fondements. C'est une poudrière qui vient de sauter, me dis-je, et prévoyant ce qui pouvait arriver, je m'empresse de consommer les saintes espèces et de mettre les vases sacrés en sûreté. Je reviens dans la chapelle et je vois une bande de forcenés s'avancer vers moi en criant : " c'est "lui, le corbeau, le calotin, qui nous a trahis; qu'on l'é- " charpe de suite. " Puis on me saute à la gorge avec une telle brutalité, que m'enfonçant les ongles dans les chairs, on en fait jaillir le sang; on me renverse sur le dos et l'on me traîne à la porte. Là, une bande de femmes, la rage dans les yeux, l'écume à la bouche, vomissant des blasphèmes mêlés d'imprécations, criaient: "donnez-nous " le, donnez-nous le ; c'est nous qui lui ferons son affaire; 11 c'est nous qui allons lui arracher les tripes du ventre."— Je vous en prie, dis-je à mes bourreaux, fusillez-moi si vous le voulez, mais ne me livrez pas à ces êtres immondes. «• Qu'on le fusille de suite, dit l'officier qui se trouvait là, qu'on le mette au pied du mur." Puis il appelle un peloton de soldats qui se mettent en ligne, et on me conduit au point où je dois recevoir la décharge. Cependant les fusils se chargent suivant les commandements ; il u'^
avait plus que doux ordres à donner : enjoué; feu ! lorsque arrive avec grand fracas une pompe à incendie qui vient, avec les chevaux an galop, s'interposer entre le peloton de soldats et moi. Los pompiers disposent leurs boyaux qu'ils font jouer de suite et je vois le lieutenant qui commandait le peleton s'entretenir avec celui qui conduisait la pompe, lorsqu'un soldat s'approchant de moi: "eh! citoyen curé, me dit-il, que faites-vous donc là? — J'attends le coup qui doit me donner la mort. — Mais sauvez-vous donc ; vite, vite, sauvez-vous." "Vous pouvez croire que je ne fus pas lent à suivre l'avis, et que je sus en peu de temps me mettre hors de vue.
— Mais quels étaient vos sentiments, lorsque vous étiez ainsi à attendre le dernier coup ?
— Oh ! j'avais vu tant de fois la mort de près, j'avais si souvent, sur les champs de bataille, porte le secours de mon ministère à des mourants à travers les balles et les projectiles de tout genre, que mon sacriiice était lait depuis longtemps, et que je me tenais toujours prêt à aller paraître devant Dieu. J'avoue cependant que pour cette fois, je me crus perdu sans ressources.
Sans doute que Dieu content du sacrifice de ce saint prêtre qui affectionne tant les militaires, et qui par son zèle et sa charité a ouvert les portes du ciel à tant de victimes des combats, sans doute que Dieu a voulu le conserver plus longtemps pour le bien des âmes rachetées de son sang, et qu'il a différé de l'appeler o aller ceindre la belle couronne qui l'attend dans le ciel. (x)
Mercredi, 23 mars. — Nous comptons de nombreux malades ce matin; mais le vent debout que nous avons eu toute la journée d'hier est diminué sensiblement, bien que le temps soit encore sombre.
(I) Au moment ou nous faisons imprimer ces ligne?, une lettre de l'un de nos co-pelerins nous apprend que M. l'abbé Baron, a succombé, le 17 février ijernier, au malaise qui l'avait assailli lors de son expulsion, et qui l'avait depuis continuellement tourmenté de ses étreintes. Il était dans sa soixantième année. C'était un cœur noble, une âme sympathique et surtout un prêtre sincèrement pieux. Requiescat in pace.
Nous sommes passés devant l'île de Candie, sans avoir pu la distinguer, ce qui peut se faire par un temps clair.
Je remarque que deux autres petits oiseaux sont venus se joindre, dans les cordages, à celui que nous avions pris en Sicile. Je fais aussi sur le pont, la capture de doux beaux Diptères avec un papillon de nuit, c'est un Jlgrodis dont je ne puis déterminer l'espèce.
Depuis longtemps déjà les lunettes étaient braquées vers l'avant, dans l'espoir de pouvoir bientôt distinguer la terre. Enfin vers midi, nous voyons distinctement la côte d'Afrique, cette terre d'Egypte, ce pays des Pharaons, dont l'histoire tant sacrée que profane, nous a si souvent entretenus. A 1 h. précise nous jetons l'ancre dans le port d'Alexandrie, la ville de l'apôtre S. Marc, de S. Athanase et tant d'autres célébrités anciennes.
La côte nous paraît déserte, basse et partout uniforme, et nulle part apparence de végétation, à part de magnifiques palmiers que nous voyons ça et là, balançant majnstueusement leurs parasols de feuillage à une hauteur considérable.
Nous sommes mouillés, quoique en dedans du port, à près d'un mille de lu ville. Nous avons tout près de nous, à notre gauche, une immense jetée qui s'avance dans la mer, couronnée à son extrémité, par un phare très élevé, et à notre droite, en dehors de la ville, sur le bord de la côte, toute une forêt de moulins à vent, dont les vergues, à 4 ou 6 rayons, tournent dans le moment avec une grande rapidité.
Mais déjà de nombreuses chaloupes sont accrochées aux flancs du navire, et nous rendent témoins d'une scène indescriptible. Ces faces bronzées couronnées de turbans, ces costumes bizarres à couleurs variées, ces voiles de chaloupes attachées à une traverse qui termine le mat, et qui, au lieu de s'étendre horizontalement, prend la position verticale, une extrémité se rabbattant sur l'un des côtés du vaisseau, tandis que l'autre, par le mouvement de bascule sur le mat, se porte presque droit au ciel, ajoutez à cela le mouvement des rames et des amarres dans les efforts qu'ils fout pour écarter leurs voisins et
li)6 DE QUÉBEC A JÉRUSALEM
s'approcher le plus possible, et toutes ces gueules ouvertes criant à qui mieux mieux, et jouant la pantomine la plus active pour s'assurer des passagers, et vous n'aurez encoro qu'une faible idée de ce que ce peut être réellement; il faut en avoir été témoins pour pouvoir le juger exactement. Ahuris, étourdis par ces cris, nous étions décidés à attendre que le gros de cet orage fut passé, pour faire notre choix plus paisiblement et n'avoir pas à nous bousculer dans cet encombrement, lorsque nous voyons un costume ecclésiastique monter sur notre pont. C'est un Père Lazariste, un ancien militaire de M. l'abbé Baron, notre aumônier, qui prévenu de son arrivée, venait à sa rencontre pour lui offrir ses services. Nous acceptons avec reconnaissance sa gracieuse invitation de le suivre, et nous descendons dans sa chaloupe, qui était pavoisée et toute garnie de superbes tapis. Dix minutes après, nous débarquions sur le quai et foulions de nos pieds la terre d'Afrique.
Alexandrie; rues; la place des Consuls; l'hôtel Labat. — L'Egypte, sa grandeur passée et son état actuel.— Les Frères des Ecoles Chiétiennes; les Lazaristes; les Sœurs de la Charité. — La colonne de Pompée.— Les Juifs; un meurtre supposé. — L'église Ste Catherine, celle des Grecs schismatiques. — Départ pour le Caire; le lac Mareotis; les cultures; lea villages Arabes ; le Nil. — Les mandarines ; lea Arabes; les pyramides ; le Caire.
Contrairement à notre attente, le quai est désert, nous ne voyons que quelques gendarmes à l'air anxieux et empressé. C'est que le public n'est pas admis sur ce quai, lors de l'arrivée des vaisseaux d'outremer; seuls les agents de l'autorité y ont accès.
On nous fait passer directement dans Un bureau, où il nous faut exhiber nos passeports.
La plupart de nos co-pèlerins français ne s'étaient pas pourvus de passeports, et quant à nous, nous n'avions qu'une simple feuille de route portant le sceau de notre Province et la signature de notre Lieutenant-Gouverneur,, pour en tenir lieu. Mais on nous avait dit à Londres, que cette feuille seule nous suffirait.
On fait d'abord difficulté d'admettre ceux qui ne sont pourvus d'aucun papier, et quant aux antres, on veut retenir leurs feuilles pour ne les leur remettre qu'au Caire, le lendemain. Tandis qu'on en est ainsi à se faire des objections de part et d'autre, M. Bolduc et moi nous présentons nos feuilles, en réclamant de notre titre de sujets
britanniques. Un coup d'oeil sur le texte anglais et le grand sceau en cire rouge qu'on étale à leurs yeux, suffit pour nous faire admettre sans plus de conteste. On nous propose aussi de nous garder nos feuilles pour nous les remettre au Caire, mais nous nous y objectons, tant pour nous soustraire aux démarches qu'il faudrait faire là poulies recouvrer, qu'aux bacchishs * qu'on ne manquerait pas de requérir alors. Le commandant de notre caravane en est encore à disputer avec les officiers turcs, que nous traversons la cour et franchissons la porte gardée par deux gendarmes qui nous sépare du trottoir que longe la file des voitures qui attendent les voyageurs. Un bacchish de la part de notre commandant obtient enfin raison des exigences des avides douaniers, et nos compagnons viennent aussitôt nous rejoindre. !Nous nous partageons les voitures par 4, 5, 6, suivant leur capacité, et nous enfilons des rues tortueuses et malpropres, pour nous rendre à l'hôtel Labat, au centre de ia ville, l'un des plus considérables de la cité, où était lixé le lieu du rendez-vous.
La disposition des maisons sur ces rues mal allignées, où souvent des balcons offrent une telle projection qu'ils forment presque voûte au dessus de nos tètes; cette foule de gamins en haillons qui nous poursuivent en nous ahurissant de leurs evis ; ces têtes couronnées de fez ou de turbans, suivant qu'on tient du turc ou de l'arabe ; ces faces bronzées, grillées, brûlées par les rayons du soleil ; ces costumes aux formes si bizarres et aux couleurs si variées ; ces musulmanes qu'on voit partout à la face cachée par un masque qui ne laisse voir que les yeux, lorsque souvent les pieds, les bras et la poitrine sont nus ; ces sons gutturaux, ces articulations saccadées qui émaillent le langage dont on fait partout usage ; tout nous convainc que nous sommes réellement en Orient, en face d'une civilisation différente de la nôtre, que nous n'avons plus à compter ici avec les coutumes et les usages de l'Occident.
Après environ cinq minutes de marche par différentes rues, nous parvenons à la place des Consuls, au centre
(*; Bacchish signifie : pourboire, aumône ; c'est le mot qu'on nous adresse de toute part eu Orient, eu tendant la maiu.
même de la ville. Ici c'est un tout autre aspect qui s'offre à nos regards. Nous nous retrouvons en pleine ville Européenne. De beaux trottoirs larges et réguliers, des façades en pierre de taille, des vitrines où sont étalés les divers articles dont nous faisons partout usage, le langage français qui à tout instant frappa nos oreilles, les costumes européens que nous voyons partout, tout cela réuni pourrait nous faire croire que nous sommes à Marseille ou à Bordeaux, n'étaient ces parasols de palmiers que nous voyons ça et là se balançant au dessus des maisons et ces costumes cosmopolites que nous voyons se coudoyer ou s'entrecroiser à chaque instant.
La place des Consuls est un parallélogramme de quelques arpents de longueur sur une largeur proportionné, décoré à son milieu de la statue de Méhémet-Ali, si ma mémoire ne me trompe, et portant bancs de pierre, allées d'arbres et les ornements d'usage dans les places publiques. Nous tournons vers son extrémité de droite dans une rue latérale, et à quelque pas seulement nous descendons à l'hôtel Labat, de suberbe apparence et d'aspect tout oriental, par les plantes qui décorent sa façade. Cet hôtel, à plusieurs étages, forme un carré dont le milieu est à ciel ouvert et occupé par un petit parterre tout rempli de plantes de climats tropicaux. Les chambres sont distribuées sur un corridor qui partage la maison d'un bout à l'autre. Nous avons à peine pris possession de celle qui nous est assignée, que nous redescendons de suite dans la rue, pour examiner plus minutieusement la ville et nous pourvoir de. quelques petits articles de voyage qui nous manquaient encore.
Nous entrons d'abord dans un graud magazin dont les commis sont tous français, pour faire emplette de longs turbans à fond blanc rayé de bandes rouges et jaunes, pour ajouter à nos chapeaux de paille, afin de nous protéger davantage la tète et le cou contre les rayons du soleil. On nous les fait payer 3 francs.
Nous portons ensuite nos pas à la chancellerie épiscopale pour faire viser nos celebret. L'évêque étant au Caire
dans le moment, nous ne pouvons lui présenter nos hommages. Nous sommes reçus par son chacellier, religieux franciscain, qui nous accueille avec une grande courtoisie, et parait tout joyeux de faire la connaissance de prêtres du Canada. Le P. Placide Vendrick, ce chancellier, est Belge, et comme la plupart de ses compatriotes, se rapproche du caractère qui nous est propre, plus que tonte autre nationalité. Descendant les uns et les autres des français, il semble que nous nous soyons, chacun de notre côté, également éloignés de notre type. Si l'on nous accuse quelquepart d'avoir marché trop lentement dans la voie du progrès, nous nous en consolons facilement, en voyant que la nation de nos pères, pour y avoir marché trop rapidement, a, en plus d'un endroit, dépassé le but.
L'Egypte, ce pays qui dans les temps anciens a marché longtemps à la tête de la civilisation ; ce pays qui a laissé des monuments du génie de ses habitants, que nos siècles de lumière rangent encore au nombre des merveilles que n'ait pu depuis dépasser la conception humaine; cette terre qui a produit tant de génies dans les sciences, les arts, la religion, même depuis l'établissement du christianisme ; cette terre où ont fleuri les Sésostris, les Ramsès, les Pharaons, les Ptolémés, les Euclyde, les Athanase, les Antoine, et cette foule d'anachorètes qui, se soustrayant pour ainsi dire aux lois de l'humanité, nous montraient des anges sous une enveloppe mortelle ; cette terre que foulèrent de leurs pieds Alexandre, César, Napoléon, et les Patriarches Joseph, Jacob, Moyse, et l'homme-Dieu lui même avec Joseph et sa sainte mère ; l'Egypte est aujourd'hui bien déchue de sa splendeur d'autrefois. Elle ne compie même plus sur la liste des nations indépendantes qui ont voix au chapitre du gouvernement du monde, puisque son Khédive ou vice-roi reconnaît un suzerain dans le Grand-Turc de Constantinople.
Le génie de cette nation dans le paganisme l'éleva au dessus de ses rivales, et tant que les saints de l'évangile peuplèrent ses déserts, elle ne cessa de fournir au monde des porte-étendard de la vraie civilisation ; mais depuis
que l'islamisme, cette absurde religion de la chair, est venu la comprimer de ses étreintes, elle fut frappée de stérilité, et alla toujours en décroissant. On ne put même voir dans la suite des siècles, sortir de cette souche qui conservait encore quelques sucs de vie, aucun rejeton généreux, pouvant donner espérance d'un renouvellement de vigueur et de production de nouveaux fruits, comme on le voit dans les arbres de nos vergers, où souvent ces nou^T \ y a veaux jets l'emportent sur la souche première par l'abondance de leurs produits.
Elle suivit la route de décadence sans presque aucun retour sur elle-même, continuement, sans se ralentir.
11 en est du monde moral à peu près comme du monde physique. Tant qu'un arbre trouve dans le sol les sucs qui lui conviennent, ou qu'on a soin de les lui renouveler par des engrais et des amendements intelligents, on le voit s'épanouir dans sa croissance et livrer des fruits en abondance. Mais pour peu qu'on le néglige, une fois les sucs primitifs épuisés, on voit de suite des croissances étrangères voisines lui ravir ses sucs et des parasites l'étouffer de leurs étreintes, et dès lors il cesse de produire ou ne donne plus que des fruits chétifs et sans valeur.
Ainsi vont les nations.
Tant que la lumière de l'évangile, qui est la véritable sève qui alimente leur vie, est pure et abondante ; elles croissent, s'épanouissent, et produisent. Mais, du moment que les croissances étrangères des hérésies, les parasites ténébreux des schismes, ou ce qui est encore plus redoutable, le ver léthifère de l'incrédulité prennent ehez elles droit d'asile, c'en est l'ait de leur grandeur, de leur prospérité. Ce ne sont plus que des troncs desséchés, incapables de produire; des plantes qui dépérissent après leur floraison ; des sources ne montrant plus que de maigres filets d'eau qui menacent de disparaître totalement de vaut une aridité complète, comme ces torrents de la Syrie dans le lit desquels le voyageur se promène aujourd'hui à pieds secs.
L'Egypte, avec la plupart des pays de l'Asie — on pour-
rait dire avec toutes les contrées que l'islamisme a couvertes de sou réseau — en est aujourd'hui à cette dernière période. Seule la sève généreuse du pur catholicisme pourrait la raviver, la régénérer; mais les prescriptions de Mahomet, chez ces peuples indolents, ignares et replongés dans la barbarie, y sont un obstacle presque infranchissable. Et comment pourrait-il opérer sa conversion ce musulman, lorsque la loi et la coutume permettent au premier venu qui le rencontrerait de lui plonger an poignard dans le cœur ou de lui loger une balle dans la tête, sans qu'il y ait à réclamer. Car c'est ainsi qu'on en agit dans tout l'empire turc. Un cadavre est la gisant près de la route.— Est-ce un musulman? — Non. — Oh! ce n'est rien ; c'est celui d'un chien de chrétien ! Aussi ces conversions sont-elles très difficiles et fort rares. L'église catholique que soutiennent ici les franciscains, les lazaristes, les frères des Ecoles-Chrétiennes avec les Sœurs de Charité, se recrute particulièrement parmi les européens, dans la conversion d'un certain nombre de chismatiques Grecs, Arméniens et Cophtes, et par les enfants abandonnés qu'on vient offrir.
Mous allons visiter ces divers établissements, en observant en passant et les constructions parfois assez imposantes, et les jardins et places publiques aux plantes d'aspect si différent des nôtres, que dominent ça et là ces aitiers dattiers, Phœnixulactijlifera, Linné, au stipe grêle et élancé, aux palmes nombreuses et allongées, lesquelles, réunies en parasol au sommet, permettent au moindre souffle d'imprimer à ces arbres un mouvement ondulatoire des plus agréables. Les Frères ont ici un établissement aux vastes constructions et sur un excellent pied. Leurs élèves, que nous trouvâmes en récréation, nous présentèrent un aspect des plus intéressants ; les bons Frères nous dirent que les talents supérieurs étaient communs parmi eux. Us ont surtout une aptitude toute particulière pour l'étude des langues. Avec les élèves les mieux doués, on fait d'ordinaire marcher quatre langues de front dans leur éducation, l'arabe, le français, l'italien et l'anglais ou le turc, et cela même avec des enfants de 8 à 9 ans. Leur
bande de musique nous fit entendre quelques morceaux de son répertoire d'une exécution tout-à-fait remarquable.
L'Egypte qui a fourni des monuments antiques à presque toutes les capitales des grands pays de l'Europe, et même de l'Amérique, pour la décoration de leurs places publiques, en est presque entièrement dépouillée aujourd'hui. Il ne leste plus à Alexandrie que la seule colonne de Pompée, comme trophée de son ancienne splendeur, lorsque capitale d'un grand pays, elle portait le nombre de ses habitants à 500,000 ou 600,000, tandis qu'aujourd'hui ce nombre ne dépasse pas 65,000.
Nous allâmes visiter cette colonne, élevée sur une petite éminonce un peu en dehors de la ville actuelle. C'est an monolithe de porphyre, de 70 pieds de hauteur, sur uu diamètre proportionnel. De tous les monuments antiques que j'ai vus, c'est peut-être celui qui accuse plus visiblement le travail du temps sur son existence. Les angles de sa base sont en partie disparus, son chapiteau est mutilé et défiguré, et son fut même, surtout dans le bas, a toute sa surface déchiquetée par l'action des courants atmosphériques qui le fouettent depuis près de trente siècles sans avoir pu encore le renverser.
Une douzaine de touristes français, il y a quelques années, parièrent qu'ils iraient prendre un déjeûner sur le sommet de cette colonne. On fit au bas certains échaffaudages jusqu'à ce qu'on put lancer par dessus l'entablement, une ficelle au moyen de laquelle on fit passer un cable dont les extrémités pendaient de part et d'autre. Fixant l'une de ces extrémités par le bas, nos jeunes extravagants durent jouer au matelot pour grimper au moyen de l'autre jusqu'à la table supérieure. Ils parvinrent ainsi, non sans beaucoup de peines et de fatigue, à se hisser la tous les douze et à gagner ainsi lenr pari. La gloriole de pouvoir se vanter d'avoir mangé sur une table où très probablement depuis 3000 ans aucun mortel n'avait pris place, leur coûta assez cher pour que personne depuis ne s'avisât de renouveler le festin.
Cette colonne, qui sans doute autrefois ornait un parc
public de la ville, est aujourd'hui dans nu lieu vaguer n'ayant pas même une simple clôture pour l'entourer. Comme elle reçoit de fréquentes visites de la part des étrangers, des gamins arabes s'y tiennent en permanence, dans l'espoir de soutirer quelques bacchishs aux nombreux visiteurs. An nombre de sept à huit, au moment où nous la visitâmes, ils étaient à jouer à cache-cache autour de sa base. Ils s'empressèrent, en nous voyant, de nous offrir quelques fragments du monument ; mais le service était plus que superflu, vu que le sol en est couvert tout au tour. C'est un granit porphyritique très dur, de couleur rouge entremêlée de taches grisâtres plus ou moins vitreuses. La difficulté n'était pas de trouver des fragments pour celui qui voulait en rapporter un échantillon, mais bien de pouvoir en avoir d'assez petits pour ne pas trop embarrasser dans le voyage. Aussi ne parvînmes-nous qu'assez difficilement à diviser l'un de ces fragments, tant cette pierre métamorphique oppose de résistance au moindre éclatement.
Alexandrie, qui est une ville fortifiée, est située un peu à l'Ouest du delta que forme le Nil en se jetant dans la Méditerrannée, sur une langue de terre qui sépare le lac Maréotis de la mer même. Elle fut fondée par Alexandre le Grand, 332 ans avant J. C. Elle communiquait avec le Nil par un canal que l'on a rétabli de nos jours. Elle fut longtemps la capitale de l'Egypte, et l'une des villes des plus populeuses du monde. On y conservait autrefois le corps de son fondateur renfermé dans un cercueil d'or massif. Son école de philosophie jouit jadis d'une très grande réputation. La construction du canal de Suez, en permettant à Port-Saïd de se partager avec elle l'entrepôt du commerce de l'Orient et de l'Occident, va contribuer à lui faire perdre tous les jours de son importance si déchue déjà de ce qu'elle était autrefois.
Au moment où nous y arrivâmes, la ville d'Alexandre était en grand émoi, par suite du meurtre d'un enfant Grec qu'on mettait à la charge des Juifs. On avait trouvé le cadavre de la victime, âgée de 14 ans, dans un fossé, percé de nombreux coups de couteaux. Redoutant des troubles, on avait fait mander par chemin de fer des ren-
forts du Caire, pour prêter main forte à la garnison. Voici qneile aurait été le motif de ce meurtre.
On sait que les Juifs, pour la plupart, attendent encore la venue du messie ; mais comme chez tous les peuples qui ont fermé les yeux à la véritable lumière, leurs croyances se sont plus ou moins altérées, si bien que peu, très peu d'entre eux suivent encore aujourd'hui la loi Mosaïque, et que sans guides sûrs pour les diriger, ils ont formé plusieurs sectes dissidentes des vrais croyants d'autrefois, jusqu'à devenir en certains quartiers de véritables mécréants, capables de tenir tête aux libres penseurs de nos jours.
Or parmi ces dissidents, il en est qui admettent la venue du rédempteur dans la personne de Jésus-Christ, et qui croient errounément obtenir leur salut de ses mérites, sans être tenus de se conformer à ses enseignements. Le sang du Christ, disent-ils, a opéré le salut du genre humain. Or les chrétiens par leur communion s'incorporent ce sang. Si donc nous parvenons à obtenir du sang chrétien, nous nous assurerons de même la rédemption. De là le meurtre d'un enfant chrétien ayant communié, pour mêler son sang dans la confection des pains azymes qu'ils mangent à leurs pâques. Ce crime révoltant s'est déjà perpétré plusieurs fois à Alexandrie, et est toujours demeuré impuni, par ce qu'ici comme ailleurs, les Juifs sont les pri ces de la finance, et comme tout est vénal dans l'empire Turc, il suffit d'avoir des écus pour faire plier la justice dans ses exigences et obtenir l'impunité des forfaits lus plus révoltants. On nous dit qu'il n'y a encore que quelques années, les Juifs durent ainsi débourser près d'un demi millon de francs pour se soustraire aux conséquences d'un semblable meurtre.
Je vis par les journaux, quelques jours après notre départ d'Alexandrie, que malgré les recherches de la police, on n'avait pu se procurer aucune preuve du meurtre supposé, et qu'on était porté à croire que le stragème avait été monté par les Grecs eux-mêmes, dans le but de soutirer quelque bonne rançon des Crésus Juifs.
On aurait pris le cadavre de cet enfant, mort de mort naturelle, et on l'aurait ainsi maltraité et jeté dans un fossé, pour accuser les Juifs du forfait, et leur rendre ensuite fort cher l'impunité. Pour qui connait les allures des orientaux et la manière dont s'administre la justice dans l'empire Turc, la ruse n'est pas cki tout incroyable.
Jeudi, 24 mars. — De bonne heure, ce matin, nous nous rendons à l'église Ste Catherine, que desservent les PP. Franciscains et qui est attenante à leur couvent. Un magnifique et vaste jardin, partagé en deux par une large allée qui correspond à la porte principale de cette église, la sépare de la voie publique.
En retournant à l'hôtel, après la célébration de nos messes, je remarque une autre église tout auprès. J'y entre et reconnais de suite, par les crucifix peints sur bois et non sculptés, que je suis dans un temple grec schismatique ; d'ailleurs l'espèce d'office qu'on y faisait alors, me convainquit de suite que je n'étais plus chez des catholiques. Tout le chœur était séparé du reste par une cloison dans laquelle s'ouvrait une porte de chaque côté. Toute la nef était vide, mais près des murs, rapprochées de la cloison, étaient des stalles dans lesquelles quatre clercs ou ministres, seules personnes alors présentes, chantaient des psaumes ou leçons d'un ton fort monotone et assez ennuyeux. Ces clercs, tout en continuant leur chant, parurent fort intrigués de ma présence, car ils me suivirent constamment de la vue. Est-ce inconvenance ou témérité d'aller plus loin, me dis-je ? essayons toujours. Je passe devant les chantres et franchis la porte de la cloison qui était ouverte, pour voir ce qu'il y avait au delà. Je me trouve là dans un véritable sanctuaire, ayant un autel au fond surmonté d'un grand crucifix peint comme l'autre sur une surface plane. Un sacristain était à faire une parure à cet autel, probablement pour un office qui devait faire suite au chant de la nef. On me regarde sans rien me dire ; j'examine les tableaux, qui n'ont rien de remarquable, et le reste de la décoration, et sors par l'autre porte, en passant de nouveau devant les chantres qui ne me perdent de vue que lorsque je franchis la porte extérieure.
Le programme de la caravane porte qu'il y aura une étape de quatre jours à Alexandrie. Comme le voyage est payé d'avance, aller et retour, ceux qui voudraient se contenter de rester dans le vaisseau tout le temps, ou du moins d'y venir coucher et prendre les repas, n'auraient rien à payer de plus ; mais si nous voulons loger en ville, aller au Caire, aux Pyramides etc., c'est à nos propres frais. Nous n'étions donc plus sensés soumis à notre commandant du moment que nous mettions pied sur terre ; cependant, comme nous avions à visiter les mêmes lieux et les mêmes monuments, nous préférâmes aller ensemble sans nous débander. Voilà pourquoi il avait été arrêté que nous prendrions le train du chemin de fer de lHh. pour nous rendre au Caire. Aussi, à part 3 ou 4, tous furent à bord du convoi à l'heure précitée.
A peine sommes-nous installés dans les divers wagons, que le train s'ébranle et nous voici à parcourir cà la vapeur cetle terre d'Afrique, de la même manière que nous le fesons en Europe et en Amérique. Le chemin, à sa sortie de la viile, se trouve à côtoyer le lac Maréotis, dont nous examinons attentivement les eaux dans l'espérance de pouvoir peut-être y rencontrer le fameux souchet, Cyperus papyrus, Parlatore, qui fournissait le papyrus sur lequel écrivaient les anciens Egyptiens, ou le lotus, cette célèbre Nymphéacée, Nymphœa lotus, Linné, qu'on voit représentée sur tous les monuments, dont on mangeait la racine, et dont la graine aussi fournissait une farine qui entrait dans la confection du pain. Les fleurs du lotus bleu, Nympkcea cœrulea, îSavigny, entraient dans la confection des bouquets destinés aux offrandes religieuses, et ses fruits, mêlés aux épis de blé, ont souvent servi comme modèles de la forme à donner aux chapiteaux des colonnades des temples érigés à Isis, comme emblème de cette déesse de l'abondance. Mais, comme nous l'avions déjà reconnu plus d'une fois, ce n'est pas en chemin de fer qu'on peut avantageusement herboriser. Les rives du Maréotis nous montrèrent en maints endroits une abondante végétation, mais dans laquelles lotus et papyrus et
bien d'autres plantes encore sans doute, se confondaient pour nous en ces massifs de joncs et de cvpéracées vulgaires qui bordent d'ordinaire les rives de nos eaux tranquilles.
Bientôt nous perdons de vue les eaux du lac Maréotis, et nous voguons en pleine campagne. La plaine basse et unie est composée d'un terrain des plus fertiles, n'étant qu'un amas de limon que le Nil dans ses inondations vient renouveler chaque année. On est partout aux travaux des champs, ici à labourer, tout à côté à moissonner orge, blé etc., car ici, il n'y a d'autre interruption à la végétation que la croissance du Nil qui commence en Juin et se termine en Octobre.
Cn) Si le sol est fertile et les moissons de belle apparence, cPpu autre côté la culture nous parut fort défectueuse. La charrue n'est qu'un simple areau, c'est-à-dire un petit soc fixé à une branche d'arbre courbe, le tout ne pesant guère plus de 30 livres. Elle est d'ordinaire traînée par deux petits bœufs, très distants l'un de l'autre, ou par un buffle à mine disgracieuse et sauvage. Ces buffles, que nous avions déjà rencontrés dans des ménageries, ont le cou surbaissé, sans avoir la bosse scapnlaire de nos bisons; leurs cornes, de grandeur moyenne, sont dès la base, dirigées eu bas en s'écartant de la tête, puis se relèvent un peu en se portant en avant et en s'écartant d'avantage. \fy La herse n'est pas connue dans leur culture, on sème toujours dans le sillon de la charue, à une profondeur de 4 à 5 pouces, pour que le germe ne soit pas desséché par la forte chaleur.
11 faut être prêt à confier les semences à la terre dès (jue les eaux se sont retirées, car une foi le Sol sec, il ne peut être amené à produire que par des arrosera ents. Il n'y a pas à chercher compensation dans les pluies, car en Egypte, elles sont trop rares et toujours insuffisantes. Ou a pu compter jusqu'à trois années de suite sans qu'on eût un seul grain de pluie ; et année commune, la quantité d'eau qui tombe de l'atmosphère ne dépasse pas 3 ou 4 pouces. Lors de notre arrivée à Alexandrie, il tombait quelques grains de pluies, et plusieurs qui comme nous avaient lu dans les récits des voyageurs qu'il ne pleuvait presque
jamais en ce pays, en étaient tout étonnés, croyant qu'on allait avoir de suite un dément? à cet avancé. Mais notre illusion fut de courte durée, car ces grains ne furent pas même assez nombreux pour réunir de toute part leurs taches sur les pavés, ils suffirent à peine pour consteller de leurs sombres astérisques la poussière blanchâtre des trottoirs.
Comme partout la plaine est fort basse, l'eau se rencontre à peu de profondeur dans le sol, et n'était la chaleur ardente du soleil sous ces latitudes, nul doute que la terre ne conservât assez d'humidité pour soustraire le cultivateur à la nécessité de recourir aux arrosements.
En maints endroits nous voyons, près de la voie, des buffles attelés à des manèges qui font tourner une roue à godets qui déversent dans des rigoles l'eau dont ils se sont remplis en plongeant dans un puits ; ces rigoles qu'on ouvre ou ferme suivant le besoin, conduisent le liquide aux divers champs qu'on veut ainsi arroser. D'autrefois c'est à bras qu'on exécute ce pnisement de l'eau. Deux longues courroies fixées de chaque côté d'une large gamelle sont retenues par deux femmes placées de chaque côté du puits ; tenant une courroie de chaque main, elles impriment à la gamelle un balancement presque cadencé et fort gracieux, pour l'enfoncer dans le puits et eu déverser de même le contenu dans une rigole tantôt à droite et tantôt à gauche. Nous nous sommes plu à admirer plus d'une fois avec quelle dextérité elles faisaient ainsi jouer ce plat au bout de leurs longues courroies, sansjamais manquer leur coup, soit pour le remplir soit pour le vider.
L'Egypte c'est le Nil descendant de l'Afrique centrale à travers des déserts d'un sable qui pompe si avidement l'eau qu'il ne reste partout qu'aridité. Partout où se porte l'inondation avec le limon qu'elle dépose, c'est la fertilité et l'abondance, et à côté la sécheresse et la stérilité. Si le Nil cessait ses inondations seulement pendant quelques années, c'en serait bientôt fait de l'Egypte, et le désert aurait bientôt reconquis tous ses droits sur cette plaine d'une fertilité sans pareille.
On évalue à plus de 1500 lieues le parcours du Nil. Il traverse, dans son cours, plusieurs marais peuplés de croco-
dyles, d'hippopotammes, d'ichneumons, etc., et se tronve coupé par une vingtaine de cataractes, dont la plus rapprochée est celle d'Assoam, sur la frontière de la Nubie, à 300 lieues d'Alexandrie. A Khartoum, ville bâtie par Mehemet-Ali, et qui compte aujourd'hui 30,000 habitants, le Nil se partage en deux branches, le Nil blanc qui vient de l'intérieur de l'Afrique, et le Nil bleu qui descend de l'Abyssinie. Dans le delta que forme le Nil dans la basse- Egypte, il se partage aussi en deux branches principales pour se jeter dans Méditerrannée, l'une à Rosette et l'autre à Damiette. En dehors de la vallée du Nil, à part quelques oasis sur les confins du désert, c'est partout la plaine nue et stérile, car si parfois il s'y rencontre des mares ou des marais, une eau soumâtre les remplit portant en dissolution des substances minérales tellement abondantes, que non seulement elles deviennent impotables, mais même délétères le plus souvent pour toute végétation.
Plusieurs oiseaux s'offrent presque partout à nos regards, ce sont surtout des corbeaux et des vanneaux, et sur les arbres qui ça et là bordent la xo\*, se montrent de nombreux nids dans le feuillage. II n'est pas rare d'en voir souvent jusqu'à 5 et 6 dans le même arbre. Ces arbres le plus communément sont des sycomores, des tamarins et parfois des dattiers.
En plusieurs endroits nous voyons des champs de blé ou d'orge tellement entremêlés de coquelicots, qu'à quelque distance ils forment une masse rouge compacte. C'était la première fois que nous voyions le coquelicot, qui chez nous ne s'échappe jamais de nos jardins, ainsi répandu dans les champs, et ci1 n'est qu'alors que nous comprîmes le nom de coquelicot, des blés qu'on lui donne en plusieurs endroits en France.
Partout ce sont des champs en culture à perte de vue, avec des villages par-ci par-là sur de légères éminences. Ces villages, aux maisons en terre en forme de cubes, très près les unes des autres et souvent distribuées sans ordre, ont la plus chétive apparence possible. Et n'était le minaret toujours grêle et élancé qui les domine, on ne les remarquerait que lorsqu'on s'en serait assez rapproché pour distinguer les chèvres ou les poules qui se promènent sur
les terrasses, ou des bandes d'enfants plus ou moins nus qui grouillent dans les carrefours que forment ces pitoyables huttes.
A Kafr-il-Zaïat, nous avons un arrêt d'un quart d'heure. On vient nous offrir divers comestibles, oranges, dattes, gâteaux etc. —Combien les oranges, demandâmes-nous à un gamin ?— Une piastre, la pièce. —Une piastre? mais c'est incroyable — Attendez, nous dit un voisin, la piastre est ici de quatre sous environ. Nous en payons une et la trouvons excellente. Bientôt arrivent nos compagnons en ayant les mains pleines. — Combien les avez-vous payées ? — Trois pour une piastre, au coin, là, à l'étalage de la bonne femme. Nous allons aussi nous en pourvoir, pour le même prix. Nous nous rappeliâmes nlors ce que nous avions lu dans un certain guide : en général, en Orient, n'offrez guère plus d'un franc pour un article qu'on vous fera vingt francs. Ces oranges étaient de celles qu'on appelle mandarines, et de toutes les oranges, nous nen. avons jamais goûté de meilleures. Les mandarines sont d'assez chétive apparence extérieure : elles paraissent toutes bosselées, comme si elles étaient déjà en état de décomposition. Cela vient de ce que chez elles, la peau extérieure est distante de la masse intérieure, quelques légers filaments seulement se montrant dans l'espace qui sépare l'une de l'autre. Mais la masse intérieure est à divisions comme dans les autres oranges, et la pellicule qui forme les partitions est tellement mince, qu'on la sent à peine dans la bouche. Elles sont très sucrées et sans aucune pointe d'acidité. Les mandarines de Naples sont réputées les plus recommandables parmi les gourmets.
Nous rencontrons un gamin avec des gâteaux en forme de cercles ou de rondelles qu'il porte enfilés dans son bras, nous en achetons quelques uns comme supplément à la simple tasse de café que nous avions prise pour tout déjeuner. La croûte était toute piquetée de graines que nous crûmes être de l'anis. Mais quelles graines et quelle pâte ; pour sûr que nos chiens n'auraient pas voulu en manger. Nous en finies goûter à plusieurs de nos compagnons, et tous proclamèrent qu'il n'y avait que des palais arabes pour s'accommoder d'une telle saveur. Aus.4
n'hésitâmes-nous pas longtemps à profiter de la petite fenêtre du wagon pour nous en débarrasser.
Le plus souvent se sont des bœufs que nous voyons attelés aux charrues, quelquefois cependant ce sont des mulets ou des ânes ; plus d'une fois nous avons vu un âne accouplé avec un bœuf, et une seule fois un âne accouplé avec un chameau. CVst l'unique occasion où nous avons vu le chameau employé comme bête de trait.
Après avoir passé plusieurs villages arabes, tantôt à droite et tantôt à gauche de la route, et tous à peu près de même apparence, nous traversons, sur un superbe pont en fer, la branche Ouest du Ni!, celle qui a son embouchure à Rosette. Le fleuve a à peu près an peu plus d'un mille de largeur ici, et pr' sente une fort belle apparence. C est partout le même terrain et les mêmes cultures : blé, orge, lentilles, lin, trèfles, fèves etc.
A Tanta, nous passons l'embranchement du chemin de fer de Mansoura, se dirigeant vers l'Est, et de ce point la route prend une direction plus prononcée vers le Sud, c'est-à-dire s'écarte davantage de la Mediterrannée, pour s'enfoncer dans les terres. Peu après, nous traversons la branche Est, celle qui a son embouchure à Damiette, semblablement sur un pont en fer, et nous no s trouvons en plein pays de Gressen, c'est-à-dire dans cette terre qu'occupèrent autrefois le» Israélites, lorsqu'à la suite de la vente de Joseph, les autres enfants de Jacob ses frères vinrent s'y établir. C'est là que la seule famille de ce patriarche, dont les douze enfants formèrent les souches qui constituèrent plus tard les douze tribus d'Israël, se développa tellement sons la bénédiction du Seigneur, bien que fort maltraitée par ses maîtres, que lors de .^a sortie d'Egypte, sous la conduite de Moïse, c'est-à-dire après s ulement 215 ans, elle formait une nation de pins de cinq millions dïunes.
Depuis longtemps déjà les yeux et les lunettes étaient braqués du côté du Sud-Ouest, dans l'espoir d'y découvrir
les pyramides qu'on pouvait, nous disait-on, voir de ce point. Mous les apercevons à la fin, sous forme de
triangles de modeste dimension se dessinant sur l'horizon lointain. Bien que nous ne pussions dès lors juger de leur masse imposante, nous ne pûmes cependant nous défondre d'une certaine émotion : nous avions sous les yeux l'une des plus étonnantes merveilles du génie de l'homme ; une œuvre de quarante siècles s'cfîrait à nos regards ; le temps qui détruit tout, a pour ainsi dire émoussé sa puissance sur ces éternels spectateurs de la vie et de la mort, sur cet ouvrage de la main des hommes, qui semble plutôt avoir été jeté l«à par la main toute-puissante du Créateur, comme sentinelle à la mer de sable dont elle garde la limite, pour l'empêcher de passer outre !
A Benah, nous passons un autre embranchement du chemin de fer qui se rend à Ismalia sur le canal de Suez, et nous continuons toujours dans la même direction, jusqu'à ce qu'enfin nous pénétrions dans la ville des Pharaons