DE JERUSALEM A NAZARETH
Départ de Jérusalem. — Adieux à la Ville-Sainte — Tel es-Sôma ; Anathoth ; Béroth. — Bétbel ; Aïu-Haraurieh. — Silo ; Kau-Loubbau. — Champ de Jacob; puits de la Samaritaine ; tombeau de Josepb • monts Garizim et Hébal ; Naplouse. — Sébaste ; colonnes ; tombeau de S. Jean-Baptiste ; Jéba. — Djenîue ; plaine d'Esdrelon ; Jézabel; Sunam ; Nazareth.
Nazareth, vendredi, 22 avril. — Partis de Jérusalem le 20, nous sommes arrivés à Nazareth cet après midi à 4ih.
Mercredi le 20, dès les 6à h. du matin, nous étions tous en selle. La pluie avait définitivement cessé ; un ciel pur et sans nuages avec un vent assez frais nous annonçait une journée des plus agréables.
Sortant par la porte de Jaffa, nous laissons à gauche d'abord la route conduisant à S. Jean, puis un peu plus loin, celle de Jaffa, et longeons l'établissement russe pour passer au delà. Passant devant les tombeaux des rois, nous tombons bientôt dans l'ancienne voie romaine qui encore aujourd'hui sert de voie publique.
Nous traversons la vallée de Josaphat dans sa partie supérieure, et parvenons sur une hauteur donnant vue à gauche sur les villages de Soba et de Nébi-Samouil.
Nébi-Samouil est un endroit célèbre dans l'Ecriture sainte. On prétend que c'est là le tombeau de Samuel. C'est en ce lieu que ce prophète sacra Saûl roi d'Israël. David sacré de môme par le même prophète, vint aussi s'y réfugier plus tard, pour
se mettre à l'abri des persécutions de Saùl. Nébi-Samouil est le Ramathaim-Sophim de la Ste Ecriture.
Au moyen âge, la route conduisant de Jaffa à Jérusalem passait par Emmaùs et Nébi-Samouil. On a de cette hauteur un point de vue probablement sans égal dans toute la Palestine.
Après environ 20 minutes de marche, nous nous trouvons sur le mont Scopus, célèbre par la rencontre d'Alexandre et du grand-prêtre Jaddus.
Le vainqueur de Tyr et de Gaza s'avançait sur Jérusalem à la tête d'une puissante armée. La ville allait tomber entre ses mains ; et déjà les Phéniciens et les Chaldéens se réjouissaient à la vue du riche butin qu'ils allaient avoir à se partager après le sac de la ville.
Le grand-piêtre Jaddus, à cette nouvelle, ordonne des prières publiques, et, à la tête d'une nombreuse troupe de lévites, tous en tuniques de lin, et lui-même avec sa robe violette brodée d'or et la tiare sur la tête, s'avance au devant d'Alexandre. Le conquérant à la vue de cette troupe est saisi de respect, et tombant aux pieds du pontife, il adore le nom de Jéhovah qu'il a vu gravé sur sa tiare. Le peuple Juif est transporté de joie à cette vue et fait entendre un formidable hosanna ! Les rois et généraux à la suite d'Alexandre sont encore plus étonnés que les Hébreux, et Parménion s'étant hasardé à demander à son maître la cause d'un tel changement, il lui répondit : " J'ai vu en songe un être mystérieux qui m'a promis la conquête de l'Asie et la ruine de Darius, et le pontife est l'homme même du songe prophétique. En me prosternant devant lui, j'ai adoré non l'homme, mais le Dieu dont il est le ministre et dont j'ai vu briller le nom sur son front. "
Conduit alors par la main par Jaddus, le roi de Macédoine entre dans la Ville-Sainte, se rend au temple, et offre des sacrifices au vrai Dieu dans le rit judaïque. Alexandre se retire ensuite après -avoir remis à la ville, pour chaque septième année, le tribut qu'elle devait lui payer annuellement. Aussi grand nombre de Juifs s'enrôlèrent volontairement dans l'armée du conquérant pour aller combattre Darius.
C'est de cette hauteur qu'on peut, pour la dernière fois, saluer la Ville Sainte, que la configuration du terrain île nous permettra plus de voir.
Avant de la voir disparaître à nos regards, nous nous tournons vers elle et lui adressons nos adieux, en empruntant au roi prophète l'expression de nos sentiments. Nous chantons donc à deux chœurs le psaume cxxxvi, Super flumi.ua B ibylonis.
" Près du fleuve de B ibylone, nous nous sommes assis ; et là nous avons pleuré en nous ressouvenant de Sion ....
" Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite s'oublie ellemême.
" Que ma langue s'attache à mon palais, si je ne me souviens pas de toi ;
" Si Jérusalem n'est pas ma joie première
Mais avant de faire le dernier salut à la Ville-Sainte, qu'il me soit permis de citer ici les éloquentes paroles que sa vue inspira à un célèbre pèlerin en 1858. Israélite converti, et maintenant prêtre du Christ, l'auteur de V Histoire de S. Bernard le fondateur des Filles de Sion, en face de Jérusalem, a su tirer de son cœur des .sentiments, des idées frappantes que toutes les âmes pieuses aimeront à savourer. Entendons donc le R. P. Théodore Ratisbonne, le frère du chapelain actuel du sanctuaire de V Ecce-Homo :
" Jérusalem ! Jérusalem ! quelle inexprimable magie dans son nom !
u Et cependant, la ville elle-même n'existe plus ; ce n'est qu'un amas de ruines et de poussière. Les choses qui vous émeuvent sont bien moins celles qu'on voit, que celles qu'on ne voit pas ; et leur aspect, sans même exciter la curiosité pieuse, ne provoque qu'un irrésistible besoin de prière et de recueillement. Il y a là une ville invisible, peuplée d'ombres vivantes, frémissantes, qui envahissent le cœur et le tiennent captif dans une mystérieuse contemplation.
" C'est ici que le Sauveur Jésus a pleuré! C'est ici qu'il est mort ! C'est ici qu'il a opéré le salut du monde I
,l Voila l'unique pensée qui subjugue toutes les autres pensées, et, peu à peu, cette pensée s'élève, s'élargit, s'illumine.
" Jérusalem est le cadre de toute l'histoire humaine ; elle est le foyer des origines et des généalogies ; elle est la ville des patriarches, d<±s prophètes et des apôtres; la patrie de Dieu et de l'homme ; elle est le berce ai de l'Eglise catho ique. Son nom résume tous les temps, tous les souvenirs, toutes les espérances ; elle est à la fois l'exorde du passé et la péroraison de l'avenir.
" Non, la cité sainte n'est plus ! Sion est un désert. Jérusalem est sans beauté, sans éclat, sans lumière ; son temple a été réduit en cendres : elle a perdu jusqu'au souvenir de son culte, de ses victimes, de ses pontifes ; ses sanctuaires et ses palais ne sont que des ruines ; et au-delà de ses bouleversements, on croit apercevoir les confins du monde ; on regarde le Ciel, et la pensée se perd dans l'infini.
" Mais en ramenant l'attention sur les réalités qui ne frappent que les sens corporels, l'émotion ne se refroidit pas. Toutes les perspectives sont étranges, imprévues, surprenantes. C'est un pêle-mêle de siècles renversés les uns sur les autres et subsistant tous ensemble dans une atmosphère immobile.
" La ville entière apparait comme un vaste linceul qui ensevelit toutes les générations de l'homme. Adam, Eve, Abel, Melchisédech, les patriarches Josué, David, les prophètes, les saints de l'église primitive, les soldats de la croix y laissent des empreintes, empreintes funèbres, mais pleines de vie, car le Dieu d'Abraham n'est pas le Dieu des morts, il est le Dieu des vivants.
" Aucun mouvement n'attire les regards, au premier abord ; ni la coupole du S. Sépulcre, ni la mosquée de l'esplanade du Temple, ni la vieille tour du mont Sion ; c'est tout Jérusalem qui est le grand monument biblique ; chaque pierre est une relique ; la poussière elle-même porte, dans ses rides profondes, la trace des miracles. On marche avec précaution dans ces rues sombres, étroites, informes, parfois entièrement voûtées, où la nuit et le jour subsistent simultanément : où la lumière a lui dans les ténèbres, et les ténèbres ne Vont point comprise. Et ce qui étonne plus encore, c'est l'aspect de la population, qui est singulièrement analogue au caractère de la cité antique. Nulle part on ne rencontre une si bizarre diversité de types et de physionomies. Il y a là des retardataires de tous les siècles, oubliés de la mort ou échappés des tombeaux.
" On les croirait réservés pour figurer au dénouement de l'histoire du monde.
" Autour d'un petit troupeau de catholiques fidèles, sous la garde des fils de S. François, se meuvent des multitudes de chrétiens dégénérés, des Coptes descendant des anciens Egyptiens, des indigènes de la Syrie et de la Mésopotamie, des Grecs, des Latins de toutes les races, des Orientaux de tous les âges, des Mahométans de toutes les sectes, des Arabes de toutes les couleurs.
" Quelques milliers de Juifs, venus de tous les pays du monde, pour apporter leurs ossements en Terre-Sainte, forment, dans cette nécropole, une classe à part. Plus aveugles que les morts qu'ils foulent aux pieds, il n'aperçoivent pas le Calvaire ; ils ne connaissent pas le S. Sépulcre ; ils ne voient que le fantôme du temple écroulé depuis dix huit cents ans ; et semblables eux-mêmes à des décombre séculaires, ils pleurent sur les ruines sans comprendre le mystère de leurs larmes, ni le mystère qui pourrait les consoler.
" Cependant, quoi de plus significatif à Jérusalem, quoi de plus éloquent, de plus émouvant que le langage de tous ces rochers brisés, de ces tombes ouvertes, de ces débris amoncelés !
" Depuis le jour où les Hébreux ont cessé d'acclamer le fîls de David, les pierres elles-mêmes ont éclaté. C'est l'accomplissement d'une des prophéties de Jésus Christ. Des voix nombreuses l'avaient salué à son entrée dans le Temple: Hosanna ! Hosanna ! Benedictus qui venit in nomine Domini ! " Entendez-vous ces cris ? lui dirent les pharisiens jaloux. — Oui, répondit le Messie ; mais je vous le déclare, si ces voix se taisaient, les pierres elles-mêmes parieraient." Et, en effet, elles ont parlé, et elles parlent encore, et elles rendent un permanent témoignage à la vérité.
" Aussi bien, pendant que les érudits modernes s'en vont avec leur libre examen et leur libre pensée, au milieu de cette terre symbolique, pour la reconstruire à leur gré, sans tenir compte des traditions indélébiles, n'emportant de leurs froides investigations que le doute, la négation et la triste incrédulité, les âmes pieuses et fidèles s'orientent spontanément, elles reconnaissent, à je ne sais quels signes mystérieux, toutes les choses mémorables ; elles entendent la révélation que les Lieux Saints racontent eux-mêmes ; et, dans chaque sanctuaire,, elles éprouvent des émotions analogues aux mystères terribles qui s'y sont accomplis.
" D'ailleurs, les montagnes, les vallées, le lit des torrents, les murs d'enceinte, les points saillants sont toujours les mêmes. La cité de Dieu, vingt fois bouleversée, n'a jamais été complètement anéantie ; elle a été incessamment visitée par les grands pèlerinages des siècles ; et les impressions intimes, les internions sublimes s'accordent avec les témoignages extérieurs pour attester toutes les données de l'Ancien et du
Nouveau Testament, pour confirmer tous les documents de la tradition et de l'histoire.
" IL n'est besoin d'aucun guide pour aller au Calvaire, et bien moins encore est-il nécessaire que quelqu'un vous explique bjs sceènes inouïes dont il a été souillé. A sa vue, le cœur se resserre, et nul ne peut se défendre d'un frisson qui porte le trouble dans l'intérieur de l'âme.
"On touche, à côté du rocher fendu jusqu'à la base, l'en, droit où était plantée la Croix ; on s'agenouille sur la place où Marie se tenait debout, participant avec son cœur de mère à l'agonie du Sauveur du monde. On voit, ou plutôt on devine la place que Madeleine et les filles de Sion avaient inondée de leurs larmes, et plus loin, le lieu même où les soldats Romains jetaient au sort li tuai que qu'ils ne devaient point déchirer. L'écho des paroles de la divine victime résonne encore : Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.
" Tout près du Calvaire, en descendant une pente assez rapide, se découvre le tombeau de Jésus-Christ, qui exhale perpétuellement un céleste parfum. Des les premiers temps et dans tous les âges, il a été de la part des fidèles, l'objet d'une dévotion tendre et ardente. Il n'y a pas de cœur d'homme qui oublie le sépulcre d'un père ou d'une mère. Comment supposer que la tombe de Jésus-Christ ait été délaissée ?
4i La piété des apôtres et des femmes apostoliques n'a jamais tari à Jérusalem ; elle s'est propagée, dilatée, éternisés. Les Israélites repentants, prémices de l'église catholique, ont couvert de baisers ces pierres saintes et les ont entourées de marques de leur amour. Les générations qui leur ont succède sans interruption ont imité leur empressement et multiplié les témoignages de leur vénération religieuse ; en sorte que l'authenticité des Lijux-Saints est en dehors de toute discussion.
" M us, je le répète, lors même que l'histoire locale n'eut point consacré ces impérissables souvenirs, les convictions n'en seraient ni moins fortes, ni moins vives.
"Il y a un autre phénomène qui caractérise les Lieux- Saints : c'est la permanence des mystères dont ils ont été le théâtre. On dirait, quand ou considère ce qui se passe en certaines solennités dans l'église du Saint Sépulcre, que Jésus- Christ est mort hier, que lbs scènes de la Passion continuent, q lie les ténèbres enveloppent toujours le rocher sacré. Il y
règne un mouvement, une agitation, une anxiété fébrile qui n'a rien de comparable dans aucun autre lieu du monde. La foule trépigne autour du Golgotha, elle se presse et se précipite, et, dans cette masse d'hommes on semble reconnaître toutes les figures du drame sanglant de l'Evangile. Sans doute, quelques âmes pieuses sont là, humblement prosternées; elles pleurent; et, à côté d'elles, se tiennent froids et insensibles les soldats de l'infidélité. Mais, peu à peu la nef se remplit de groupes tumultueux qui s'observent, se repoussent, se disputent les sanctuaires ; bientôt la ruse dégénère en violence ; les blasphèmes des mauvais larrons se njèlent aux clameurs des pharisiens et aux fureurs de l'hérésie, du schisme et du fanatisme. Alors les ténèbres s'amassent, l'orage s'ébr mie, et, plein d'épouvante, on croit entendre les derniers cris du sacrifice : Eloi, Eloi, lamma Sabacthani. "
Maintenant, ô cité de David, reçois mes adieux. Coupole du Saint-Sépulcre, sommet de Sion, montagnes des Oliviers que mon regard peut encore embrasser à la fois, vous reverrai-je jamais ? Ne pourrai-je encore venir savourer les douces émotions que vos sanctuaires sacrés sont seuls capables d'évoquer dans l'âme ? Oh ! quoiqu'il en puisse être, toujours votre souvenir vivra dans mon cœur. Ce sera la consolation de mes vieux jours que de me rappeler les suaves impressions, les délices ineffables que votre visite a fait couler dans mon cœur. Adieu donc, Adieu !
Nous tournons le dos à la cité Sainte, et, une minute après, la colline que nous descendons l'a dérobée à nos regards.
Nous poursuivons notre route sur une voie large et facile, quoique fort mal entretenue; des pierres roulantes sont souvent dispersées dans les montées et les descentes où passe la voie, mais nulle part de mauvais pas ni d'endroits dangereux.
Nous rencontrons de nombreux fellahs, et surtout des femmes, se rendant à la ville, sans doute pour y porter quelques denrées au marché, car presque toutes ont la tête cou* ronnée d'un panier parfois fort grand. Elles s'en vont fort droites, pieds nus, les poings appuyés sur les hanches, ne paraissant nullement occupées de la manne qu'elles portent sur leur tête, tant ehes sont habituées à lui conserver l'équilibre.
Laissante gauche le village musulman de Châafat, nous voyons à droite la colline de Tel es-Sôma, où se trouvent Gabâath, la patrie de Suùl. C'est à Gabâath que fut violée et tuée
par les Benjamites la femme du lévite d'Ephraïm, ce qui amena la destruction presque entière de cette tribu. C'est encore là que les deux fils de Respha, femme de Saul, ainsi que les cinq fils de Michol, furent crucifiés par les Gabaonites, pour se venger des massacres que Saûl avait faits de leur ville. Il ne reste plus que quelques ruines de l'ancienne ville.
Un peu à PE. de Tel es-Sôma, se trouve Anathoth, qui était une ville lévïtique et la patrie du prophète Jérémie, et à l'O. se voit El-Gib, l'ancienne Gabaon de l'Ecriture. Josué faisant la conquête de la Terre- Promise, rencontra Adonizédec, roi de Jérusalem, avec quatre autres rois Amorrhéens, près le Gabaon, et leur livra bataille. Le jour allait se clore laissant la bataille indécise, lorsque Josué commanda au soleil de s'arrêter dans sa course, jusqu'à ce que le peuple de Dieu fut complètement vain [ueur de ses ennemis. C'est aussi à Gabaon que Joab, bien qu'il tint la corne de l'autel, fut tué, sur ordre de Salomon, par Bananiaa, par ce qu'il s'était rendu coupable du meurtre d'Abner et qu'il avait pris parti pour Adonias dans sa révolte contre son père. C'est aussi là que Salomoa offrit, mille victimes en holocauste et qu'il obtint de Dieu la sagesse qu'il lui avait demandée (1010 avant J. C).
Après environ une demi-heure de marche, nous voyons sur une hauteur à droite, Er-Ram, petit village musulman sur l'emplacement de l'ancienne Rama, où Nabuzardan, général de l'armée Babylonienne, rendit à la liberté le prophète Jérémie qu'il avait trouvé parmi les captifs (599 av. J. C).
A une heure de marche plus loin, on entre dans le village d'Ei-Bireh, l'ancienne Béioth de l'Ecriture. C'est aujourd'hui un village d'environ 800 âmes, tous musulmans. On y voit les ruines de l'ancienne église bâtie là par les Croisés, en souvenir de la douleur que Joseph et Mirie éprouvèrent, lorsque revenant de Jérusalem et arrivés à Béroth, il s'aperçurent que le divin enfant n'était pas avec eux.
C'est à Béroth que Baana et Réchab, deux chefs voleurs au service dTsboseth, coupèrent la tète de leur maître pendant son sommeil, pour la porter à David qui habitait alors Hébron (1055 av. J. C).
C'est aussi là que la prophetesse Débora rendait la justice au peuple sous un palmier.
Après une vingtaine de minutes de marche, on atteint
Béthel, l'une des plus anciennes villes de la Palestine. C'est la que Loin, neveu d'Abraham, se sépara de son oncle à cause des disputes survenues entre leurs pasteurs. C'est là que Jacob fuyant la colère de son frère Esau, vit en songe cette échelle mystérieuse communiquant de la terre au Ciel, et dans laquelle les anges montaient et descendaient. Béthel était la patrie d'Hiel qui entreprit de relever les murs de Jéricho malgré l'anathème prononcé par Josué.
C'est encore à Béthel que l'impie Jéroboam avait érigé un veau d'or auquel il offrait des sacrifices, et qu'il fut puni sur le champ pour avoir voulu mettre la main sur un prophète.
C'est sur le chemin de Béthel à Jéricho que deux ours dévorèrent 42 enfants qui avaient poursuivi le prophète Elisée de leurs cris insultants.
Le prophète Amos prédit que Béthel serait réduite à rien, et en effet, ce n'est plus aujourd'hui qu'un village d'environ 300 âmes. On y voit les ruines d'une ancienne église qu'on dit avoir été bâtie à l'endroit même où Jacob eut son songe mystérieux.
Béthel possède une des plus belles piscines de la Palestine, alimentée par une source d'eau potable. Au moment où nous y passâmes, sept à huit femmes étaient occupées à laver du linge, une pierre plate leur servant de banc et un bâton ou même un caillou tenant lieu de battoir. En général l'eau est rare en Palestine, mais les gens savent fort bien aussi se dispenser des lavages.
Revenant à la grande route dont nous nous étions écartés pour visiter Béthel, nous poursuivons notre marche à travers un pays qui parait s'améliorer à mesure que nous avançons. La verdure se fait moins rare, la pierre nue se montre moins fréquemment, et en plusieurs endroits, des plaines cultivées ou des collines couvertes de figuiers et d'oliviers nous porteraient à croire que nous ne sommes plus sur une terre maudite, dans le pays de la désolation.
Nous laissons bientôt à droite le village de Taïbeh qu'on croit être l'ancienne Euhrem où Jésus se retira après avoir ressuscité Lazare, lorsque les pharisiens voulaient se saisir de lui. Tcubetha une population d'environ 800 âmes, dont 150 à peu près sont catholiques et desservis par un prêtre latin.
Nous voyons à gauche le village de Jifua sur une mon-
tagne qu'on appelle la montagne du coq. Elle doit son nom à la légende suivante :
Un habitant de Jifna s'étant trouvé à Jérusalem au teims de la Passion, racontait à ^on retour ce qui s'y était passé ; comment on avait maltraité Jésus et qu'on l'avait crucifié. Lorsqu'on en vint à dire que ce Jésus qu'on l'avait vu expirer sur la croix était ressuscité le troisième jour, sa femme, qui était alors occupée à plumer un coq, lui repartit : " pour cela, la chose n'est pas possible ; quand bien môme je verrais le coq que je plume reprendre vie, je n'y croirais pas encore." Et on dit qu'aussitôt le coq lui échappa des mains et quelle ne put le rattraper que sur cette montagne.
C'est près de Jifna que se trouvait, il n'y a encore que quelques années, un arbre légendaire, un énorme chène-vert, qu'on appelait l'arbre de la Vierge, par ce qu'on prétendait que la Ste Vierge s'était reposée deux fois avec son divin fils sous son ombrage ; la 1ère fois lorsqu'elle venait de Nazareth, et Là deuxième fois lorsqu'elle le perdit en revenant de Jérusalem. Un missionnaire italien, sans respect pour la tradition et les souvenirs pieux, a fait couper cet arbre en 1872 pour l'utiliser comme bois de construction.
Enfin vers les 11| h. nous tombons dans la vallée des voleurs pour nous arrêter à la source Aïn-Haramieh, où nous devons prendre le dîner, sous des oliviers, dans un petit champ bordant le torrent.
Nous sommes tous plus ou moins harrassés de fatigue, cependant la plus franche gaîté éclate de toutes parts, et distribués par groupes sous les arbres, nous dévorons avec l'appétit de rudes travailleurs les quartiers de poulets et les tranches de mouton que nos Arabes ont peine à nous fournir.
Nous allions finir notre repas, lorsque je vis un pauvre malheureux, âgé, maigre, décharné, tout en haillons et paraissait très faible, chercher timidement dans l'herbe les cuisses de poulet ou les os de uiouton que nous y avions jetés, et dévorer avec avidité les tendons ou autres parcelles de chair qui pouvaient encore adhérer à ces restes, puis à la fin rompre ces os entre deux pierres, pour sucer la moelle ou le jus qu'ils pouvaient retenir encore à l'intérieur. Je lui jette furtivement un morceau de pain, et il s'en empare avec empressement. Mais nos moucres ayant remarqué la présence de ce misérable, s'en viennent aussitôt le chasser à coups de fouet. Helas ! je
DE QUÉBEC A JÉRDSALCM 453
croyais avoir quitté le pays de la désolation, et je reconnais que suis encore dans la terre maudite, la terre qui a bu le sang d'un Dieu, et sur laquelle s'est reposée cette malédiction que ses habitants ont appellée eux-mêmes.
Vers les 3h., nous reprenons nos montures pour poursuivre notre route.
Nous avons franchi la limite d'Ephraïm et nous foulons maintenant le sol de la Samarie.
Nous voyons bientôt à droite, sur une hauteur, le village de Seiloun qui est l'ancienne Silo de l'Ecriture, qui fut si célèbre autrefois, mais qui, comme toutes les places qui fureat le théâtre des gloires d'Israël, a pariagé aussi la désolation commune.
Après que Josué eut subjugué les rois nombreux qui se partageaient la terre de Ghanaan, il s'établit à Silo ; et c'est là qu'il distribua la terre conquise aux douze tribus d'Israël. C'est là qu'il établit l'Arche d'Alliance qui y demeura 328 ans, jusqu'à ce qu'elle fut prise par les Philistins. Tous les Hébreux se rendaient trois fois par an à Silo, pour adorer Dieu et solenniser ses fêtes.
Silo n'est plus aujourd'hui qu'un amas de misérables ca. banes.
Après plusieurs montées et descentes par des chemins plus ou moins faciles, souvent parsemés de pierres roulantes, nous touchons au sommet d'une haute montagne, d'où nous avons un magnifique point de vue. Les collines voisines nous paraissent en partie cultivées ou plantées d'arbres fruitiers.
Nous opérons notre descente par une rampe rapide et fort escarpée, et comme nous arrivons au bas, nous apercevons les tentes de notre campement où nous devons passer la nuit. La tache blanche de nos dix tentes tranche agréablement sur la verdure de la plaine où elles sont dressées, et tout auprès se trouve une superbe source s'épanchant dans un large bassin en pierre de taille. C'est la fontaine de Khan-Loubban, dont le village de même nom se trouve à quelques arpents.
Le premier besoin qu'éprouve tous les cavaliers en descendant de cheval, est de s'étendre sur l'herbe pour se reposer les reins, car c'est aux reins surtout que se fait sentir la fatigue. Mais pour nous, ecclésiastiques, il est un devoir que nous ne pouvons tarder d'accomplir avant que le soleil ne dispa-
raisse de l'horizon, car nous courrions le risque de ne pouvoir peut-être nous en acquitter plus tard. Ce devoir c'est la récitation du bréviaire, et l'on sait que dans ces pays du soleil, il n'y a presque pas de crépuscule, que la nuit succède au jour sans presque aucune transition. Chacun prenant donc sont pliant, nous nous groupons d'ordinaire à l'ombre de la tente qui nous offre le plus de chance de n'être point dérangés par les passants, et nous empressons de réciter au moins les matines, car pour les petites heures, dans les chemins ordinaires, il est assez facile de les réciter en marchant.
Notre caravane, quoique un peu moins nombreuse qu'à notre arrivée à Jérusalem, se compose encore de 24 personnes, parmi lesquelles huit ecclésiastiques et trois dames. Ajoutez à cela les drogmans et les moucres pour le soin des animaux, le service des tentes etc., et vous avez un personnel de plus de 35 personnes avec plus de 40 bêtes.
Je fus plus d'une fois étonné du peu de nourriture qu'on donnait chaque jour à nos montures. Ainsi, le soir, c'est environ pour chaque cheval ou mulet une demi botte de foin avec une grande jointée d'orge non vannée, et la même ration le matin. A midi, pendant que nous prenons notre repas, les pauvres bêtes sont attachées 'à des pierres sans qu'elles aient rien à manger, à moins qu il y ait de l'herbe là où nous nous trouvons; on se contente de les faire boire avant de partir. S'il arrive qu'on traverse quelque ruisseau en cheminant, il ne faut pas laisser boire sa bête. Telle est la manière arabe de traiter leur animaux. Aussi chevaux et mulets sont ils loin d'avoir la force de ceux de nos contrées, bien qu'ils paraissent s'accommoder assez bien de ce régime. Aucun ne fait étalage, de même que chez les hommes, de graisse superflue, cependant tous paraissent dans un état fort convenable.
Le souper se prend sous la grande tente avec beaucoup d'entrain et de fort bon appétit, et, aussitôt, sans laisser la tente, on fait en commun la prière du soir, courte, mais expressive. " Prions pour l'Eglise, pour le Pape, pour la France, pour tous ceux que nous avons laissés au pays qui nous sont chers, et pour nos frères défunts." Oh! sans doute que le Dieu infiniment bon, infiniment riche en miséricorde, doit lui prêter une oreille attentive à cette prière du pauvre pèlerin, harassé de fatigue, s'échappant de sa tente dressé peut-être sur les cendres de quelques uns de ses amis, peut-être aussi sur des décombres où sa justice a exigé autrefois une expiation.
" Messieurs, dit le commandant, demain matin le réveil sonnera à 4| h., à 4f on nous servira le café, et à 5 h., à cheval."
Vers les 9 h. les lumières sont partout éteintes dans les tentes, tout rentre dans le silence dans le camp, tous se livrent au repos, moins toutefois les moucres qui veillent à tour de rôle à la garde des bêtes, et qui pour se distraire, s'étaient avisés de nous régaler de leurs chansons arabes. Ils ne continuèrent pas longtemps avant de recevoir un ordre formel de nous épargner leurs agréables mélodies.
Jeudi, 21 Avril. — Dès les 5 h., nous étions tous en selle, le temps était magnifique et assez frais.
Nous poursuivons la vallée des voleurs (Haramîeh) pour traverser le torrent sur un pont vers son extrémité.
Les Samaritains n'ont jamais joui d'une très bonne réputation, et cette vallée, en forme de défilé entre deux hauteurs doit sans doute son nom aux exploits de quelques habitants du pays sur des voyageurs trop confiants ou peu en état de se défendre. Cependant aujourd'hui le règne des brigands est à peu près passé, et l'on peut s'y aventurer en tout temps sans aucune crainte.
Après une quarantaine de minutes de marche nous passons devant Sâouieh, où un énorme chêne-vert offre sous sa verdure un lieu de repos des plus agréables aux caravanes Mais comme ni hommes ni bêtes ne sont encore fatigués, nous passons outre.
Continuant toujours dans la même direction, c'est à-dire vers l'E., nous découvrons bientôt devant nous le sommet du Garizim, et plus loin, tout-à fait à l'horizon, la cîme du grand Hermon que nous voyons couverte de neige.
Enfin, après environ 2h. de marche, nous sommes au pied du Garizim, et nous nous détournons un peu de la route, à droite, pour aller visiter le Puits de la Samaritaine, dans le champ de Jacob.
Une superbe plaine, circonscrite par de riantes montagnes, dont les monts Garizim et Hébal semblent être les piliers de la porte vers le nord, forme ce champ où Abraham, avec Sara son épouse, venu de Haran, vint dresser sa tente et offrir un sacrifice au Seigneur, qui lui apparut et lui promit en récompense de sa piété qu'il donnerait cette terre à sa postérité (1921 av. J. G).
Jacob, deux siècles plus tard, revenant de la Mésopotamie, acheta pour cent agneaux, ce même champ, aux enfants d'Héinor, père de Sichein. C'est ici que vint Joseph, de Mambré près d'Hébron, pour trouver ses frères qu'il ne rencontra qu'à Dothaïn et qui le vendirent à des marchands Ismaélites se rendant en Egypte.
Jacob sur son lit de mort légua ce champ à son fils Joseph en sus de son héritage (1689 av. J. G.). Joseph, en mourant avait fait promettre à ses frères de rapporter ses os dans la terre de ses pères. Aussi les Israélites en quittant l'Egypte eurent-ils soin d'emporter les os du patriarche pour les enterrer dans sa terre de Sichem, qui avait été son propre héritage. Nous voyons encore, à quelques arpents à l'E., une enceinte en carré avec une maçonnerie au milieu en forme de dos d'âne et blanchie à la chaux, c'est le Tombeau de Joseph, dont la tradition s'est toujours conservée.
Nous laissons donc un instant nos montures, pour visiter le puits de la Samaritaine, qui fut autrefois renfermé dans une église. Il appartient maintenant aux Grecs schismatiques, qui l'ont fait entourer d'un petit mur d'enceinte, mais qui n'étant pas entretenu, laisse plus d'une brèche par où il est facile de pénétrer. Le tout forme un petit tertre, dû sans doute aux décombres de l'église qui abrita autrefois le puits.
Nous ne nous assîmes pas sur la margelle du puits, car elle a disparu depuis longtemps, et nous ne trouvâmes non plus aucune Samaritaine venant y puiser de l'eau ; mais nous nous étendîmes sur l'herbe tout autour et nous rappelâmes avec plaisir le touchant épisode dont ce lieu fut le théâtre, comme le rapportent les évangilistes.
On sait que Jésus s'en allant en Galilée avec ses apôtres, s'arrêta près de ce puits pour s'y reposer, pendant que les apôtres étaient allés à la ville pour y acheter de quoi manger. Or il arriva qu'une femme Samaritaine vint au môme moment pour puiser de l'eau. Et Jésus lui demanda à boire — Gomment, vous qui êtes Juif, me demandez-vous à boire, à moi qui suis Samaritaine; puisque les Juifs n'ont aucun commerce avec les Samaritains.— Si vous saviez quel eit celui qui vous demande à boire, vous lui en auriez demandé vous-même. — Mais comment pourriez-vous en puiser, vous n'avez aucun va^e et le puits est profond ?— Je vous aurais donné une eau vive, et quiconque boit de cette eau n'aura jamais soif, car elle demeurera pour lui une fontaine jaillissante jusque dans la vie
éternelle.— Seigneur, donnez moi de cette ean, afin que je n'aie jamais soif et que je ne vienne plus ici pour en puiser. — Allez, et appelez votre mari. — Je n'ai point de mari. — "Vous dites vrai ; vous avez eu cinq maris et celui que vous avez maintenant n'est point votre mari. — Seigneur, je vois bien que vous êtes vraiment prophète; nos pères ont adoré sur cette montagne, et vous dites, vous, que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer. — Femme croyez-moi ; vous adorez, vous, ce que vous ne connaissez point, nous, nous adorons ce que nous connaissons, parce que le salut vient des Juifs. — Je sais que le Messie, c'est-à-dire le Christ, vient, et lorsqu'il sera venu il nous apprendra toute chose. — C'est moi qui vous parle qui suis le Messie.
Et la femme s'en étant allée, dit à tout le monde : venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'avais fait ; ne seraitce pas le Messie ? Et beaucoup vinrent entendre Jésus et crurent en lui.
Jésus avait appelé des princes étrangers à son berceau, et voici que maintenant il vient apporter le salut aux ennemis de sa nation; la voila donc la véritable héritière des promesses, l'église catholique qui ne fait acception ni de nationalités, ni de temps, ni de lieux ; croyez à sa parole, à son enseignement, et vous êtes de ses enfants.
L'enclos du puits, quoique évidemment formé de décombres, est cependant tout couverte d'herbe, eu égard sans doute à l'humidité que ce sol peut encore soutirer. L'entrée du puits n'est pas très grande, et il se trouve aujourd'hui en partie 'rempli par les cailloux que presque tous les voyageurs y jettent pour s'assurer s'il contient encore de l'eau. Il y en avait encore un peu au moment où nous le visitâmes.
On donne généralement Naplouse pour Sichem ou Sichar de la Ste Ecriture. Cependant, le Frère Lié vin pense que l'ancienne ville n'était pas exactement au lieu de la ville actuelle. Il y a sur le flanc du Garizim même, des ruines et un petit village qui seraient l'endroit précis de l'ancienne ville. Cette version s'accorderait mieux avec le récit de l'Evangile qui fait venir les femmes de la ville pour puiser de l'eau au puits lorsque la ville est éloignée d'une vingtaine d'arpents et qu'il y a d'autres sources plus rapprochées.
La plaine de Naplouse, où nous nous trouvons, est une des plus fertiles et des mieux cultivées de la Palestine. Si le gou-
vernement turc ne punissait pas, par des exactions révoltantes ceux qui veulent tirer du sol les richesses qu'il contient, la Samarie deviendrait bientôt un pays d'abondance. La pierre nue des montagnes a disparu ici pour faire place à la verdure ; les collines aux mamelons arrondis nous montrent des cul tures des plus prospères; les montagnes étalent sur leurs flancs des arbres fruitiers allignés en files des plus gracieuses ; des sources nombreuses, Réchappant parfois en cascades des hauteurs, répandent partout la fraîcheur et la fertilité; mais le proverbe " partout où un musulman met le pied suit la stérilité," a son application ici comme ailleurs. Plus un fellah donnera de soins à ses champs et produira de récoltes, et plus il sera pressuré, dilapidé, pillé par les représentants de l'autorité turque.
La plaine de Sichem a une form; des plus gracieuses. Circonscrite de tous côtés par des montagnes, on voit au N. les monts Garizim et Hébil se séparer comme pour lui former un col. Nul doute que dans les âges géologiques ces sommités Curent réunies, et que par suite de quelque bouleversement elles furent divisées pour livrer cours aux eaux que réunissaient dans le bassin les hauteurs qui se courbent tout autour. Le Garizim au N. 0. et L'Hébal au N. E. terminent, chacun de son côté, une chaîne qui se continue de part et d'autre, et comme ils sont, chacun, plus élevés que le reste, on serait porté à croire à l'œuvre de géants, qui, ayant creusé le col de la dépression, auraient accumulés les débris enlevés sur chaque extrémité.
C'est ici, dans cette plaine, que Josué, après s'être rendu, maître du pays, s'acquitta de la grande solennité prescrite par Moïse. Ayant placé au milieu l'Arche d'Alliance entourée des prêtres, des lévites et des anciens, il offrit sur l'Hébal des holocaustes et des victimes pacifiques pour le salut du peuple. Puis, divisant tout d'Israël en deux groupes, il plaça six tribus au pied de l'Hébal et les six autres au pied du Garizim. Les lévites alors élevant la voix, prononcèrent des malédictions contre ceux qui violeraient la loi, et des bénédictions sur ceux qui l'observeraient. Et tout le peuple répondit : Amen.
Nul endroit ne pouvait convenir davantage à l'assemblée de tout un peuple. La plaine offre ici un vaste enfoncement, et les flancs des monts Hebal et Garizim présentent des amphithéâtres où des miliers dé personnes pouvaient se grouper. L'Hébal est à ^650 pieds au dessus de la mer, et le Gar.zim
à 2700. Les pèlerins font souvent l'ascension de ce dernier, dont l'accès est assez facile. On sait que cest là que, sous la direction de Mauassé, fut érigé un temple destiné à devenir le rival de celui de Jérusalem, pour perpétuer le schisme des Samaritains (332 av. J. C). Ce temple fut plus tard dédié à Jupiter Hellénique et enfin détruit par Hircan (environ 130 ans av. J. G.).
On peut voir sur le mont les ruines d'une église qu'on- y bâtit autrefois en l'honneur de la mère de Dieu, et sur son flanc, l'endroit où les Samaritains vont encore chaque année célébrer leur pâque en offrant des sacrifices,
Comme nous nous trouvions eu retard avet; notre programme, nous n'entreprî nés point l'ascension du mont. Avant de nous retirer, nous jetons un coup d'œil sur Salem, qu'on voit à l'E. Cette ville est mentionnée dans la Ste Ecriture pour avoir été traversée par Jacob arrivant de la Mésopotamie avant qu'il eut dressé ses tentes dans la plaine.
Nous retournons à la route principale, dont nous nous étions écartés pour visiter le puits de Jacob, et laissant à l'O., au pied du Garizim, le village de Bâlatah, qui est l'ancienne Béloutha où Abraham avait offert un sacrifice à Jéhovah sous un chône, nous nous dirigeons directement au N., pour enirer à Naplouse après une quinzaine de minutes. Nous traversons la ville par une rue qui la coupe de part en part, pour nous rendre sous un verger de noyers et d'oliviers où nos moucre8 sont à préparer notre dîner. Gomme il n'est que 10£ h , nous laissons là nos montures pour rentrer de nouveau en ville afin d'en faire une visite plus minutieuse.
Naplouse, Sichem de la Ste Ecriture et Nablos des indigènes, passe pour une des plus belles villes de la Palestine. Ses maisons blanches, en effet, la plupart à plusieurs étages, avec la ceinture d'oliviers qui l'entoure, lui donnent un air de coquetterie fort agréable. Mais malheureusement elle ne peut plaire que par sa silhouette, et à part sa rue principale que nous avons traversée et où sont rangés ses bazars, elle est d'une malpropreté révoltante. Sjs rues sont toutes fort étroites et la plupart voûtées ou couvertes de nattes, si bien qu'eu bien des endroits il fait à peine assez clair pour éviter les ordures qu'on rencontre partout.
Nous allons d'abord faire visite au curé catholique qui possède une congrégation d'environ 10U âmes sur une popula
tion totale de 16,000 habitants, le reste se composant de Samaritains, de Juifs orthodoxes, de grecs, de musulmans etc.
Après avoir parcouru de nouveau le bazar, nous nous rendons à travers des rues impraticables, à une synagogue Samaritaine, pour voir la copie du Pentateuque que l'on y conserve.
Ce manuscrit ne compte pas moins de vingt-trois siècles d'£xistence, puisqu'il remonte au règne de Manassé (420 av. J. G.) ; voici quelle en fut l'origine.
Salmanazar, roi d'Assyrie, 677 ans av. J. C, s'étant rendu maître de la Samarie, emmena en captivité sur les bords du Tigre, les dix tribus qui, avec Jéroboam, s'étaient séparées du royaume de Juda. Il les fit remplacer par une colonie euthéenne qu'il tira du pays des Mèdes. Or les cuthéens étaient idolâtres. Une peste sérieuse étant venue à sévir dans la nouvelle colonie, et leurs dieux d'argiles se refusant à écouter leurs prières, ils allèrent demander au roi d'Assyrie des sacrificateurs juifs, retenus parmi les captifs, pour fléchir Jéhovah, afin d'obtenir la cessation du fléau. Et ces sacrificateurs apportèrent le Pentateuque écrit en charactères hébreux. Après la captivité de Babylone, les Israélites ayant adopté les caractères chaldéens, les Samaritains se refusèrent à adopter ces caractères étrangers pour la langue hébraïque. Mais, fait bien digne de remarque et preuve convaincante de l'exactitude de nos livres saints, c'est que, bien que les Samaritains, dans leur religion, aient fait un affreux mélange des pratiques idolâtres avec le culte de Jéhovah, leur Pentateuque, livré à l'examen des savants les plus experts dans ces langues anciennes, a été trouvé en tout conforme au texte de la version conservée par les captifs de Babylone, ils ne diffèrent l'un de l'autre que par la forme des caractères. C'est comme si l'on écrivait du français en caractères arabes.
Rendus à la porte de la synagogue, il fallut parlementer avec le gardien pour en avoir l'accès. D'abord il fallait déposer les chaussures (les bottes) ; la chose était facile. On demandait en outre 10 francs par tète; c'était exhorbitant. Mais nous n'étions pas sans compter sur l'extrême cupidité de ces gueux-là. Aussi, après bien des disputes, et menace de notre part de renoncer à l'exhibition et de nous retirer sans donner une seul sou, fut-il convenu qu'on nous apporterait le manuscrit sous le portique, et que tout en gardant nos bottes,
puisque nous n'entrerions pas dans leur temple, nous leur payerions 10 francs pour toute notre bande.
Le manuscrit est sur une bande de parchemin de plusieurs verges de longueur, sur environ 10 à 12 pouces de largeur. Chaque extrémité de cette bande est fixée à un rouleau, et ces rouleaux retenus verticalement par des trous dans une planche en haut et en bas, nous permettent de parcourir tout le manuscrit d'un bout à l'autre, en les faisant rouler sur eux-mêmes, un rouleau se grossissant à mesure que l'autre diminue, et les colonnes passant successivement sous les yeux du lecteur. Il n'y a ni alinéa ni ponctuation, et les caractères, fort pents, sont tellement rapprochés partout, qu'on dirait le manuscrit composé d'un seul mot fantastique et presque sans fin.
Les Samaritains forment une tribu unique dans le monde, tribu microscopique pour ainsi dire, puisqu'elle ne dépasse pas aujourd'hui 400 âmes. Jamais elle n'a quitté Naplouse, jamais elle ne s'est alliée à d'autres nations ; presque exterminée à plusieurs reprises, elle s'est vue s'affaiblissant de siècle en siècle, et ne sera plus bientôt qu'une race fossile dont le lieu de son origine rappellera seul le souvenir.
J'ai dit plus haut qu'elle a été son origine. Après la captivité rie Bibylone, les Samaritains voulurent partager avec les enfants d'Abraham l'honneur de reconstruire le temple ; mais rejetés de Jérusalem comme des payens et des idolâtres, ils se décidèrent à construire le temple du Garizim pour riva-' User avec celui du Moriah, en splendeur, en richesse et en beauté ; et de cette époque date cette haine invétérée qui a toujours séparé les juifs des Samaritains. Un juif convaincu d'avoir pour ami un Samaritain, méritait l'exil. Manger avec un Samaritain, accepter de lui un verre d'eau, un service quelconque, constituait un délit. Tandis que pour le Temple on recevait les offrandes des payens, on refusait celles des alorateurs du G irizim ; leur témoignage comptait pour rien. Voila pourquoi les apôtres s'étonnèrent de voir Jésus s'entretenir avec la femme du puits de Jacob, et celle-ci dire au Sauveur: comment me demandez-vous à boire, à moi qui suis Samaritaine ?
Honnis et rejetés de tous, môme des Juifs avec lesquels ils partagent la croyance à un messie futur dont ils attendent leur délivrance, les Samaritains ont constamment rendu haine pour haine à tous lus autres peuples. Longtemps ils ont pratiqué le brigandage et se 6ont rendus redoutables
dans les défilés de leurs montagnes ; mais Ibrahim Pacha, en 1 34. a porté le dernier coup à leur puissance, en les réduisant à cette poignée d'hommes qui forment aujourd'hui cette nation. Aussi ne peut-on reconnaître aujourd'hui dans leur impuissance que leur mauvais instinct de nuire et leur manque de sociabilité.
Ce peuple maudit de Dieu — en ne séparant pas les Samaritains d s Juifs — (Juia obstinément fermé les yeux al a lumière, lorsqu'elle brillait de tout son éclat devant lui, attend toujours la venue de ce Messie qui, depuis plus de dix huit siècles, éclaire toutes les nations. En vain les apôtres de la nouvelle doctrine ont fait éclater des prodiges encore plus extraordinaires que ceux des prophètes de l'ancienne loi ; toujours ils ont persisté dans leur endurcissement. Cependant la source des grâces n'es; pas enco.e t;uie pour eux ; la miséricorde de ce Jésus qu'us refusent de reconnaître n'a pas de limitas; et du moment qu'ils abaissent leur orgueil devant ses divins enseignements, le pardon leur est aussitôt accordé, le bercail leur est ouvert. Le P. De Damas, Jésuite, qui a visité la Terre-Sainte à deux reprises différentes, nous en rapporte un nouvel exemple, dû à l'intercession de celle que L'Eglise appelle la Porte du Ciel, et que les enfants de Jacob se retusent à invoquer, lorsque toutefois ils ne la poui suivent pas de leurs mépris et de leurs blasphèmes. Je ne puis résister au plaisir de citer cette belle page du récit du digne enfant de S. Ignace.
" C'était à Paris, en 186-t ; j'entends frapper à la porte de ma chambre, et je vois entrer un jeune étrangei , de 30 ans environ. Il voulait me parler, mais j'avais précisé aient chez moi un écrivain auquel j'avais donné rendez-vous pour la revue dune partie de son ouvrage. J'expose à l'étranger mon embarras ; cependant il insiste, tire de sa poche un billet d'aller et retour par le chemin de fer, m'explique qu'il est arrive de Londres le m tin. qu'il repart le soir, et qu'une affaire de conscience l'oblige à me parler, " Revenez donc dans trois* quarts d'heure", lui dis-je, et je le congédiai honnêtement. Or, il était deux heures et demie du soir, et le pauvre solliciteur devait monter en wagon à six heures. Au moment fixé, il esi de nouveau chez moi. Je ie fais .asseoir, et quel n'est pas mon éiouuemeut de le voir ouvrir la conversation par ce préambule :
"Mon père, je suis juif ; je viens d'Amérijue pour me '• faire baptiser. J'ai frappé à la porte de votre maison ; j'ai
" iemmlé an père, le premier veau, car je ne connaisses per- '• sonne. Votée portier m'a indiqué le numéro d'une chambre; "j'y suis allé, mais le père avait son chapeau à la main; il " fermait sa port' pour sortir. Il m'indique le numéro sui.
" vant ; le second >ère avait du mon le chez lui. Ainsi écon- " duit dà porte en porte, je me retrouve chez le portier, qui '■ voyant ma peine, m'indique la cha nbre d'un missionnaire»
" qui n'est point ici pour l'exercice du ministère, mais qui me '; recevra pmt-être, à cause de mon embarras. C'est ainsi que '' la providence m'a conduit chez vous. Me voila ! voulez " vous me baptiser ? Je pars à six heures, comme j'ai eu l'hou- " neur de vous le dire, il faut auparavant que je repasse au " ministère pour prendre des dépêches ; je suis donc bien u pressé ; je vous en prie, faites-moi chrétien.
" Etonné, comme on peut le croire, je me hâtai de provoquer de plus amples explications. La diction assez pure de mon interlocuteur était fortement accentuée à l'anglaise, son ton d'une naïveté touchante : il était le second d'un navire marchand employé dans le blocus américain, presque militaire par conséquent, et certainement très militant daas cette guerre d'extermination.
" Or, un jour, dit il, que le navire était battu par la plus " violente des tempêtes, et qu'aux fureurs de la mer se mè " laient, conjurant contre nos vies, les torrents de la mitraille " ennemie, la pensée de l'éternité s'empara fortement de mon "âme, et je fis vœu de me faire baptiser, si j'échappais au "danger. J'aime beaucoup celle que vous appelez la Ste *' Vierge; aussi avais je bien envie de lui adresser mon vœu, "mais je songeai que Dieu seul y avait droit, et je fis alors '' presque vœu à la Ste Vierge, et tout à fait à Dieu. Je fus sauvé " et ma première action, en descendant à terre, fut d'aller " demander le baptême à l'évêque le plus voisin. Mais le pré- '• lat voulait avoir le temps de m'éprouver, et, dans notre '• terrible guerre, il était impossible d'espérer un congé. Force " m'était de me retirer sans baptême. Or, le prélat ne m'avait " pas trouvé instruit et, voulant à tout prix arriver à l'accom- '* plissement de mon vœu, je m'efforçai de chercher l'instruction " requise. Dans les moments de relâche, j'appelais les matelots " irlandais, et, sous prétexte d'une conversation banale, je les " interrogeais sur les principaux mystères chrétiens, et, en " même temps, dans ma tète, je faisais ce raisonnement : Si " les évoques ne veulent pas me baptiser, j'irai à Rome le
464 DE QUÉBEC A JÉRUSALUM
" demander au Pape. — Mais comment trouver le temps d'aller " à Rome ? — Sur ces entrefaites on demande un capitaine et son " second de bonne volonté pour passer à Liverpool et ramener " un navire acheté récemment par le gouvernement du Sud. " Je me présente, et j'arrive en Angleterre, bien persuadé que " le bâtiment ne sera pas prêt, et que j'aurai le loisir d'exécuter " mon dessein en l'attendant. Mais, à mon grand désappointe- " ment, à peine débarqué, je reçois l'ordre de me tenir prêt à " partir dans les quarante-huit heures. Gomment faire ? Il y " a. cependant, des dépêches à prendre à Paris ; le capitaine ou M moi devons y aller. J'obtiens sans peine d'être désigné, et " je pars en me disant : Peut-être les Jésuites de Paris consen- " tiront-ils à me baptiser. C'est ainsi que je suis devant vous, " mon père. Maintenant, mon sort est entre vos mains."
" En entendant ce récit, plusieurs doutes m'obsédaient, et je ne sais quoi cependant me rappelait le diacre Philippe transporté vers l'eunuque de la reine d'Ethiopie, et je me sentais poussé à croire que, transposant les personnes, l'ange, cette fois, m'annonçait un élu des lointains rivages de l'Amérique-
u Mon enfant, lui dis je, je vous répondrai comme l'évêque américain, il me faudrait le temps de vous éprouver et vous instruire.
" Alors le dialogue suivant s'établit entre nous.
— Mon père, quand je me suis présenté à l'évêque, je ne savais rien, et je n'ai pu répondre; mais aujourd'hui le peu que j'ai appris à la volée me donne quelque courage. En danger de mort, je le sais, le premier venu peut être baptisé sans examen. Or je suis engagé dans la guerre d'Amérique. Dangers de la terre, dangers de la mer, me menacent nuit et jour- Voyez si je n'ai pas droit à la grâce du sacrement ?
— Eh bien, mon enfant, connaissez-vous au moins ce sacrement ? Quel effet produirait-il en vous, si je vous le conférais ?
Mon père, il me ferait chrétien, et me donnerait le droit
d'entrer au Ciel. Sans lui, on n'y va pas.
Bien ; mais vous avez dû offenser le bon Dieu, depuis
trente ans que vous vivez hors de l'Eglige. Croyez-vous aller au Ciel avec vos péchés ?
— Ah ! pour mes péchés véniels, je sais que le baptême me les remettra.
—Passe! mais les pèches mortels qu'en ferez-vous? — Je m'en confesserai.
— Vous confesser, c'est facile à dire ; mais qu'est-ce que se confesser ?
— Mon père, c'est dire tout ce qu'on a pensé et tout ce qu'on a fait.
— Eh bien, auriez-vous le courage de me dire, sans rien me cacher, tout ce que vous avez fait et pensé depuis l'âge de raison ?
— Oui, mon père.
" Quand j'eus obtenu cette preuve de courage et de gêné* rosité, j'expliquai au néophyte l'efficacité merveilleuse du baptême pour la rémission des péchés; ensuite je continuai à l'interroger et à l'instruire. Il me faisait les réponses les plus candides et leur naïveté était en sa faveur. Ainsi, je lui dis brusquement pour le tenter :
" Qu'est-ce que la messe ?
— A cela, mon père, me répondit-il, je ne puis donner une explication bien nette. Je sais qu'à la messe il y a le corps, le sang, l'âme, la divinité de Jésus-Christ, sons les espèces du pain et du vin, mais je n'ai jamais pu comprendre comment cela se fait. J'ai cependant beaucoup essayé d'y parvenir, car je me disais qu'il fallait au moins prendre la peine de comprendre ma religion et je n'y suis point arrivé. Alors je ine suis fait ce raisonnement : Si ce n'était pas vrai, le Pape, les évoques et les prêtres ne l'enseigneraient pas; je le croirai d'abord, et on me l'expliquera ensuite.
M J'admirai la foi de cet élu, je lui expliquai ce que c'était qu'un mystère, et je me convainquis, de plu? en plus, de la bonne volonté de mon disciple. Alors je me levai, et je lui dis : " Tenez-vous debout, et jurez que vous n'avez aucun intérêt humain à demander le baptême."
"A cette apostrophe il répondit par un regard d'étonnement qui m'alla au cœur.
— Et lequel pourrais-je avoir ? s'écria-t-il avec tristesse.
— N'importe ! la chose que vous demandez est grande, et la manière dont je vous l'accorderai, peut-être, est inusitée . . . Levez-vous et jurez.
" Il le fit avec gravité.
— Eh bien, lui dis-je, en vertu des pouvoirs particuliers qui me sont conférés, je vais vous conduire à la sacristie, où je vous baptiserai.
"Son front rayonnait de bonheur. En traversant un long corridor, je Lui dis : "Il vous fuit deux témoins; j'appellerai les deux sacristains; ils sont vêtus en laïques, mais ce sont deux jésuites comme moi.
— Ah! ah! fit il en souriant avec un air d'arrière pensée, si ce sont des jésuites, j'ai confiance.
— Et qui vous donne cette confiance dans les jésuites? On en dit tant de mal.
— Précisément, reprit-il, j'y ai confiance à cause du mal qu'on en dit
" Je le baptisai sous le nom d'Eugène, et puis il se jeta à mon coup dans un élan de bonheur. Cependant, sur le point de me quitter, il tenait sa main dans sa poche, avec un air d'embarras visible; enfin il me confia qu'il voulait faire une aumône et qu'il me priait de m'en charger. Je n'eus garde d'accepter. A mon tour, je lui déclarai que j'inscrirais son baptême sur les registres de l'archevêché, et que j'allais lui en donner un témoignage écrit.
— Eh qu'en ferai-je, me dit il ; je désirais le baptême pour mon bonheur personnel, je suis sûr de l'avoir; qu'on eu croie ce que l'on voudra, cela m'est égal.
" Je lui expliquai cependant qu'il pourrait avoir à en faire la preuve, pour un mariage par exemple, et je lui donnai un certificat.
" M lis j'étais heureux de ce témoignage inattendu que sa démarche notait point une spéculation honteuse, comme en font tant de juifs. Nous nous embrassâmes affectueusement; et depuis je ne l'ai pas revu. Peut-être aura-t-il succombé à la balle ennemie, ou bien des flots entr'ouverts en auront fait leur proie.
"Ah! que beaucoup de cœurs aussi droits s'ouvrent à la grâce parmi cette ma heureuse nation juive, et Dieu ne leur manquera pas. C'est mon vœu longtemps réitéré en visitant la Terre-Sainte 1" il).
Va c'est aussi le mien, ajouterai-je, en terminant cet épisode.
Sichem, la Nablos des arabes, a eu un passé mêlé de grandeurs et d'humiliations, de succès et de revers,
(1) Voyage en Galilée, par le R. P. De Damas.
Les fil' de Jacob, lorsqu'ils en firent la conquête, en tuèrent tous les hommes et emm lièrent toutes les femmes et les infants pour se venger de l'injure laite à leur soeur Dina par Sichem, fils d'Hemor, roi de ce pays.
Après ia conquête de la Terre Promise, Sichem fut donnée à la tribu d'Ephraïm, comme ville de refuge et ville lévitique.
C'est à Sichem que régna Abimélech. fils de Gédéon qui était juge en Israël, après avoir massacré, sur une même pierre ses 69 frères.
Roboam, fils de Salomon. se rendit à Sichem pour s'y faire déclarer roi ; mais Jéroboam, ancien serviteur de son père, fut à sa place, élu roi des dix tribus.
Sous Amri. le titre de capitale du royaume d'Israël passa de Sichem à Sa marie, et sous Osée (721 av. J. C.) Salmanazor emmena les dix tribus en captivité. C'est après la captivité que les Samaritains bâtirent le temple du Garizun. St Justin, qui mourut martyr, était natif de Sichem.
En 1120, on tint un concile à Naplouse, auquel assista Beaudoin II roi de Jérusalem.
Naplouse est encore entourée d'un mur d'enceinte, mais qui offrit ait, je pense, peu de résistance aux canons modernes.
Il était 11 i h. lorsque nous retournâmes à notre campement, où nous primes le dîner aussitôt, pour continuer notre route vers une heure.
Un dernier mot des Naplousins avant de leur faire nos adieux.
On sait qu'une armée française, sous la coiuJuite de Bonaparte, pénétra en Terre-Sainte en 1799. Un grenadier français, voulant avoir des œufs, et ne sachant pas un seul mot d'arabe, se mit, devant un Naplousin, à pousser des cocoricos et des gloussements de poule, dans le but de faire deviner son désir. Mais inutilement; il répète ses cucoricos et ses gloussements ; pas plus de succès.' Notre militaire impatienté, applique alors un vigoureux coup de poing à la poitrine du fellah en criant: bêta !— Beda, lit l'ai abe. sans presque s'émouvoir, il y en a.— Or beda, en arabe, signifie œuf, et le changement du t en d étant pour eux de peu d'importance, notre homme avait compris qu'on lui parlait d'œufs. Le gre. nadier qui ne s'imaginait pas avoir parle arabe, se dit alors à lui-même : " c'est singulier !ces gens là ne comprennent pas quand on leur parle honnêtement, et ne montrent d'intelligence que lorsqu'on les traite de bêtes et qu'on leur donne des
coups". Le procédé ne serait cependant pas applicable partout, car il pourrait fort bien arriver, surtout avec les farouches Naplousins, qu'on repondiait aux coups de poing par des coups de fusils.
Gomme nos nappes étendues sur l'herbe se trouvaient tout près d'un mur en pierres se • lies, nous eûmes pour spectateurs durant notre dîner, trois ou quatre beaux lézards (genkos) qui plus d'une fois firent mine de vouloir s'é.ancer au milieu de nos plats. Nous essayâmes de les y attirer, mais au moindre mouvement ils disparaissaient dans les. vides du mur.
Il n'était pas encore 1 h. que nous étions de nouveau en selle Nous continuons notre route par la vallée de Naplouse, se dirigeant au N. 0., entre les monts Garizim à gauche et Hébal à droite. La vallée est partout bien cultivée et arrosée de nombreuses fontaines s'échappant des flancs des montagnes ; plusieurs de ces cours d'eau font tourner des moulins. Les arbres fruitiers, oliviers, figuiers, cognassiers etc. se montient partout entre les villages que l'on voit échelonnés sur les mamelons des montagnes, tantôt à gauche et tantôt à droite.
A un certain endroit, les montagnes se séparent pour nous livrer une vue directe de la Méditerrannée, et environ une demi-heure après, on traverse la vallée en passant à gauche sur le pont-aqueduc d'un moulin, pour monter à Sébaste ou Sébastieh, qui est juchée sur une montagne dominant tous les environs.
Cette ville, qui pendant plus de deux siècles fut la résidence royaie et la capitale du royaume d'Israël, n'est plus ajourd'hui qu'un misérable village d'environ 400 âmes. C'est que le monde passe, mais la parole de Dieu ne passe pas. Entendons le prophète Michée : " Je ferai de Samarie un monceau de pierres dans un champ, un lieu propre à planter des vignes ; je ferai rouler ses pierres dans la vallée, et je découvrirai ses fondements." Et la gloire de Samarie est passée; et le champ où l'on peut planter des vignes est établi à l'endroit où étaient autrefois de somptueuses demeures — je l'ai vu et parcouru — ; mais la malédiction de celui qui dans sa colère brise les trônes et foudroie les rois impies, est restée pour notre instruction.
Amri. le roi d'Israël, comme je l'ai dit plus haut, établit son trône à S;imarie et y fut inhumé. Achab. son successeur, en épousant Jésabel, fille du roi de Sidon, amena f idolâtrie parmi son peuple avec les prophètes de Baal. Presque tous
les successeurs d'Achab imitèrent ce roi impie en favoiisant l'idolâtrie, aussi leur règne fut-il une suite presque sans interruption de révoltes, de massacres, de persécutions et de punitions du Ciel, jusqu'à ce qu'il plut à Dieu d'envoyer Salmanazar, roi d'Assyrie (721 av. J. G) pour mettre fin à ce royaume, en faisant Osée, son dernier roi, captif avec tous ses sujets qui furent emmenés hors de leur pays.
La ville détruite par Hircan, 107 ans av. J. G., fut reconstruite par Hérode le Grand, qui lui rendit tout son ancien éclat et la nomma Sébaste (18 av. J. G.).
S. Philippe évangélisa Sébaste et y opéra de nombreux miracles, et, comme il n'était que diacre, il fit venir de Jérusalem, comme nous L'apprennent les Actes des Apôtres, S. Pierre et S. Jean pour donner le S. Esprit à ses nouveaux convertis- C'est alors que ces apôtres rencontrèrent Simon le magicien, qui voulut acheter d'eux le pouvoir de donner le S. Esprit et de guérir les malades. C'est de son nom qu'on appela depuis simonie le trafic des choses saintes. Ce Simon passa ensuite à Rome, où, par ses artifices, il sut se gagner les faveurs de Tibère, qui lui érigea, sur l'ile du Tibre, une statue, en le déclarant un dieu saint. C'est à son instigation que les apôtres Pierre et Paul furent arrêtés et mis à mort.
La montée qui conduit à la ville est fort raide et escarpée ; arrivés au sommet, nous nous arrêtons un instant, dans un lieu vague, près du cimetière, tout couvert d'iris, dont la floraison était passée. Nous passons à l'O. à travers champs, pour nous rendre au S. 0. où nous voyons les restes de deux tours qui sans doute, formaient une porte à la ville de ce côté. Une large avenue, partant de ces deux tours, suivait le bord de l'escarpement, et était bordée de chaque côté de colonnes de plus de deux pieds de diamètre, dont on peut en compter encore plus de 50 debout et un grand nombre d'autres renversées. Ces colonnes, dont la base a été couverte par les décombres, paraissent surgir de terre comme des stipes de champignons. Toutes attestent leur vétusté, bien que la plupart aient résisté assez lestement au travail du temps.
Nous enfilons la colonnade pour traverser la misérable bourgade afin de nous rendre à l'église S. Jean-Baptiste. Cette église fut bâtie par les Croisés en 1150, sur les débris d'une autre construite dès le IVe siècle. Il n'en reste plus que la façade, une pai tie du mur des longs-pans, ainsi que des trois
absides qui la terminaient. Nous abandonnons nos montures à une foule de gamins qui nous entourent, pour mettre pied à terre et pénétrer à l'intérieur des ruines, afin de visiter les tombeaux des prophètes Elisée et Abdias, ainsi que celui de S. Jean- Baptiste.
Une petite mosquée, érigée dans l'intérieur même de l'ancienne église, recouvre les saints tombeaux. Nous descendons à l'intérieur 21 marches, et nous nous trouvons en face des tombeaux qui sont placés parallèlement les uns aux autres, en forme de fours à cercueils. Des ouvertures circulaires pratiquées dans le mur permettent de voir à l'intérieur en y introduisant une mèche.
La loge centrale serait celle d' Abdias, de cet intendant d'Achab, qui nourissait en secret les prophètes que son maître
persécutait.
Celle de gauche serait celle d'Elisée. Gomme Dieu s'est toujours plu à exalter ses amis, on rapporte qu'un jour, en portant un mort en terre, le convoi rencontra des brigands Moabites qui venaient pour piller. Voulant se débarrasser du cadavre pour fuir plus librement, ils le jetèrent dans la fosse d'Elisée ; mais aussitôt que ce mort eût touché les restes du saint prophète, il ressuscita.
Enfin la loge de droite est celle de S. Jean-Baptiste. Le saint Précurseur, comme on le sait, fut emprisonné et décapité par ordre d'Hérode Antipas, tétrarque de Galilée, à Machéron, de l'autre côté du Jourdain. Ses disciples, d'après la tradition, auraient d'abord porté son corps à Jérusalem, et seraient ensuite venus l'ensevelir à Sébaste. Ce qui est bien constaté, c'est que dès les premiers siècles du christianisme, on venait à Sébaste vénérer les restes du plus grand des enfants des hommes.
Julien l'Apostat, qui aurait voulu effacer le nom de chré tien partout où il se trouvait, avait ordonné de retirer le corps de S. Jean-Baptiste de sa sépulture, de mêler ses os à des os d'animaux, et de réduire le tout en cendres dans un champ. Mais Dieu ne voulut pas permettre que les restes de sou Saint Précurseur fussent entièrement détruits. Des religieux venus de Jérusalem se mêlèrent, au péril de leur vie, aux profanateurs, et parvinrent à sauver nue partie des saintes reliques qu'ils remirent à leur supérieur à Jérusalem, lequel les envoya à S. Athanase.
On croit que c'est en face de la porte de l'O., où nous voyons encore les bases des deux tours, qu'Achab, roi d'Israël
DE QUÉBSC A JÉRUSALEM 471
et Josaphat, roi de Juda, avaient dressé leurs trônes pour amener devant eux les prophètes de Baal, afin de les faire prophétiser sur le sort de la guerre qu'ils allaient faire à Ramoth de Galaad. C'est alors que Michée, contrairement aux faux prophètes, prédit à Aohab qu'il ne reviendrait pas vivant de cette guerre. Ce que l'événement confirma peu après.
Repassant près du cimetière pour opérer la descente de la montagne de Somer ou Sameron. qui donna son nom à la ville, nous voyons à gauche, après quelques minutes de marche, seize colonnes surgissant de terre dans un champ cultivé. On croit que ce sont des restes d'un vaste théâtre qu'Rérode le Grand aurait fait construire en cet endroit.
Nous poursuivons notre route à travers des montagnes presque toutes couronnées de villages, et dans des vallées la plupart cultivées. Nous voyons en un certain endroit, sur notre gauche, une superbe source, qui s'échappe en cascade de la hauteur pour faire tourner un moulin.
Enfin vers les 3^h. nous gravissons une haute montagne par un sentier fort escarpé, et arrivés au haut, nous voyons à gauche, perché sur une hauteur, le village de Jéba, et un peu plus loin, dans une belle plaine, nous distinguons les toiles blanches de nos tentes tendues là pour le campement, simulant des champignons qui surgiraient du sol au milieu du gazon.
Mais la distance parait encore grande, et il nous faut descendre et descendre pour toucher cette plaine.
Nos bêtes ralentissent le pas et paraissent fatiguées. Un soleil des plus ardents nous cuit le dos.
Comme nous passions à un certain endroit sur une pierre nue, ayant une forte pente de côté, le cheval de M. l'abbé Bardel qui me suivait, glissa sur cette pierre et s'étendit sur le côté. Heureusement que l'abbé fut assez prompt à se dégager les pieds des étriers pour ne pas se faire écraser sous l'animal et en fut quitte pour une légère émotion et une petite dépense de mauvaise humeur.
Comme un peu plus loin nous suivions une descente fort raide, tracée sur le bord d'un escarpement, plusieurs de nos compagnons mirent pied à terre, tant pour se délasser que pour prévenir de nouveaux accidents. Le sentier étant étroit, on laissa les chevaux libres suivre les autres, pensant qu'ils ne pouvaient leur prendre fantaisie de s'écarter du chemin. Mais il arriva que l'un d'eux, tenté par des feuillages verts qui
s'étalaient du côté de la pente, s'engagea de ce côté là, et se trouva bientôt à plusieurs pieds au dessous de la route. Un moucre descendit aussitôt pour le rejoindre, mais vainement essaya-t-il à le faire remonter sur le chemin qui se trouvait coupé presque carré et à une assez grande hauteur. Enfin, après plusieurs coups de bâton et en l'appuyant de son épaule à L'arrière-train, il parvint à le remettre sur la route. Voulant alors lui faire payer le trouble qu'il lui avait causé, il le saisit par la bride et lui administra plusieurs coups de poing par la tète avec force gros mots arabes qui, sans doute, devaient être fort insultants, car ils semblaient lui venir des profondeurs du ventre. Plusieurs se mirent alors à crier à l'arabe d'arrêter, qu'il allait de nouveau jeter l'animal dans le précipice. Mais mon voisin qui connaissait mieux les allures arabes pour avoir déjà fait le même pèlerinage, "laissez faire, dit-il, vous aller voir ce qui va arriver ". Le moucre s'approche alors plus près de l'animal, et lui lance un crachat à la figure, avec un gros mot que je ne compris pas, mais que je jugeai n'être pas une aménité. Sa colère était alors satisfaite, et il s'appaisa aussitôt.
Je reconnais bien que cracher à la figure est une injure des plus révoltantes, pour les homme?, mais comme les chevaux en Orient ne se servent pas plus de mouchoirs qu'en Occident, je ne vois pas beaucoup en quoi ils peuvent se trouver embarrassés de porter un crachat arabe sur leur nez.
Nous traversons des plantations d'arbres vers le bas de la descente, puis nous parcourons la plaine, toute en gazon et parsemée de quelques ruisseaux, jusqu'à la rencontre d'un vaste bassin en pierre qu'alimentent de 12 à 15 pouces d'eau une source surgissant à son extrémité ; c'est tout auprès que sont tendues nos tentes.
Toute la plaine est couverte d'un épais gazon dans lequel domine, à l'endroit où nous sommes, l'orge sauvage, hordeum jubatum.
Les arabes, on le sait, ne sont pas très particuliers sur les règles de la propreté, mais je ne pensais pas qu'ils pouvaient pousser si loin ce manqne de précautions. M'étant rendu au nassin de la fontaine, je vis clapoter dans le bassin même cinq à six chevaux que nos moucres y amenaient les uns après les autres pour les faire boire. En même temps arrive l'un de nos cuisiniers qui emplit un vase là même où les chevaux venaient de troubler l'eau. — Et que voulez-vous faire de cette eau ? — C'est pour votre cale. — Mais, c'est à peine croyable ; vous allez
nous faire boire de cette eau sale? — Regardez, elle coule. — Oui, elle coule, mais au lieu de la prendre à la tète du bassin où elle est pare, vous prenez de celle que les chevaux ont troublée. Versez votre vase, et prenez en de la nette.
Mon homme s'exécuta d'assez mauvaise grâce.
J'allais me retirer, lorsque je vis trois femmes venir du village de Jébaqui était tout près, portant des cruches sur leur tête pour faire provision d'eau. Je m'arrête pour voir comment elles allaient procéder.
Comme elles sont nu-pieds, elles entrent de suite dans le bassin, ayant de l'eau à mi-jambe. Elles renversent leurs cruches sur le côté pour y laisser pénétrer l'eau avant de les emplir; puis se lavent les jambes et les pieds ; et sans se déplacer, dans l'eau même qu'elles viennent de souiller, elles emplisent leurs vases et s'entre aident pour se les placer sur la tête. J'étais tout étonné, car je croyais toujours qu'elles allaient verser cette eau pour en prendre à la tête de la source même. Mais je vis bien qu'elles n'avaient pas plus de scrupules de faire usage de l'eau même qu'elles venaient de souiller, que nos moucres de s'en servir pour notre café.
Vendredi, 22 avril — Il a fait pendant la nuit un vent si fort, qu'à chaque instant nous pensions que nos tentes allaient nous laisser à découvert. Cependant, ce matin, l'apparence est des plus rassurantes, et à 5 h. nous sommes tous en selle.
Si nous en avions le temps, nous nous détournerions à gauche, pour passer, non loin de notre route, par Dothaïn, où les enfants de Jacob gardaient les troupeaux de leur père, et où ils vendirent leur frère Joseph à des marchands Ismaélites se rendant en Egypte. Mais nous sommes en retard, il faut procéder par la route la plus directe.
Nous poursuivons donc notre marche, le plus souvent dans des plaines ou gorges de montagnes, et quelquefois aussi en franchissant les hauteurs mêmes.
Nous apercevons bientôt à notre gauche, la ville de Sanour couronnant un plateau se détachant du reste de la montagne et isolé presque tout autour, comme forteresse pour la garde de la plaine de même nom qui s'étend au devant. La ville est encore entourée de murailles flanquées de bastions, et peut contenir environ 2,000 habitants.
Sanour est l'ancienne Béthnlie de la Ste Ecriture. C'est là que Judith, G54 ans avant J. C, coupa la tête à Iloloferne,
général des armées du roi des Assyriens, lequel, après avoir traversé l'Euphrate, dévasté la Mésopotamie, ravagé Damas et toute la contrée, voulait s'emparer aussi de cette ville et piller toute la Palestine.
Judith était une sainte femme, craignant le Seigneur, veuve depuis trois ans, et d'une grande beauté. Voyant la consternation dans laquelle l'approche d'Holoferne avec ses 120,000 hommes et ses 12,000 cavaliers, avait plongé tout le peuple d'Israël, elle résolut, par l'inspiration de Dieu sans doute, de sauver elle-même son peuple. Sachant que ses charmes ne seraient pas sans effet sur le cœur de ce barbare conquérant, elle laisse ses habits de deuil, se revêt d'une riche parure, se parfume abondamment, et sortant de la ville suivie d'une servante, elle pénètre dans le camp ennemi, et demande qu'on la conduise au général. Holoferne est charmé de sa beauté ; il l'accueille avec empressement, et commande qu'on ait pour elle les plus grands égards.
La ville qui périssait par le manque d'eau, — l'armée assiégeante en ayant interrompu toutes les sources, — était sur le point de se rendre ; mais Judith avait demandé qu'on attendît encore cinq jours pour qu'elle pût mettre son projet à exécution.
Holoferne, pour fêter sa belle visiteuse, ordonna un grand festin, et but avec excès. Lorsque les princes et les serviteurs du général, tous plus ou moins assoupis par le vin, se furent retirés, elle demeura seule dans la tente d'Holoferne. Comme il dormait dans son lit, elle ordonna à sa servante de se tenir prête, se recommanda à Dieu, et détachant l'épée d'Holoferne qui était acrochée à la tête de son lit, elle la tira du fourreau, prit le prince par les cheveux, et, invoquant de nouveau le secours du Ciel, en deux coups elle lui trancha la tête. Sa servante mit la tête dans son sac, ainsi qu'un rideau du lit que Judith avait détaché, et toutes deux sortirent, traversèrent le camp sans être inquiétées, et se rendirent aux portes de la ville qu'on s'empressa d'ouvrir pour les recevoir.
Le roi Osias avec tout le peuple d'Israël furent transportés d'une grande joie à la vue de ce triomphe, et reconnurent la protection visible du Ciel dans cet événement. Celui qui était le dominateur des rois et la terreur des nations, venir ainsi expirer de la main d'une femme et frappé de son propre glaive !
Judith ordonna qu'on pendit la tête au haut des murailles et que toute l'armée d'Israël sortît de grand matin en faisant grand tapage et poussant des clameurs comme pour attaquer
les assiégeants. Ceux-ci se lèvent aussitôt et courent à la tente de leur général pour l'inviter à commander la défense. Mais quelle n'est pas leur surprise, de trouver le corps de leur maître tout couvert de sang et décapité, et de voir sa tète fichée sur les murailles de la ville ! La terreur s'empare aussitôt de tonte l'armée, et les gorges des montagnes ne sont pas assez vastes pour lui livrer un passage suffisant dans sa précipitation ; aussi les Israélites en lirent-ils un massacre horrible et furent-ilsmaîtres d'un butin des plus considérables.
Nous portons nos regards sur la ville, nous trouvons ses crénaux déserts, ne montrant plus la fameuse tête 1 Nous nous, avançons dans la plaine, et des blés jaunissants, presque à la hauteur de nos chevaux, s'y montrent de toutes parts, à la place des soldats mèdes, persans, syriens etc. ; cependant, nous n'en admirons pas moins cette sagesse insondable de la Divine Providence qui, quand il lui plait, arme la main des faibles pour confondre les superbes et terrasser les ennemis de son nom.
Nous passons divers villages, tantôt à droite et tantôt à gauche de la route, Koufeïr, Djerba, Missîlieh etc. A un certain endroit, nous passons sur une hauteur qui nous donne vue sur Nazareth môme.
Peu après 9 h., nous sommes à Djenîne, village de 3,000 habitants, au pied d'une montagne à la tête de la plaine d'Esdrelon. Djenîne est réputée l'ancienne Engannim de la Ste Ecriture, où N. S. guérit les dix lépreux. Nous savons que sur les dix, un seul retourna sur ses pas pour remercier son bienfaiteur, et celui-ci était samaritain, de cette race que les Israélites déstestaient souverainement, avec laquelle ils refusaient toute alliance. Enfants de l'Eglise catholique, seule et Unique épouse du Christ, prenons garde que des étrangers, de nouveaux Samaritains, évitant nos infidélités, ne viennent ainsi prendre place devant nous, au festin des noces de l'époux.
En partant de Djenîne, nous laissons la Samarie pour entrer dans la Galilée.
Nous foulons maintenant la plaine d'Esdrelon, l'une des plus célèbres et lapins grande de la Palestine, ne mesurant pas moins de 12 lieues de longueur sur cinq de largeur. Au N. 0. elle se termine à la Méditerranée, à l'E. elle présente trois prolongations, l'une entre le ThaLor et l'Hermon, l'autre entre l'Hermon et la montagne de Gelboë, et la troisième entre Gelboë et Djenîne. Plusieurs ruisseaux la sillonnent et entretiennent
la fraîcheur avec la fertilité, entre autres le Djaland, qui se jette dans le Jourdain et le Cissou qui se rend à la Méditerrannée. Nous voyons par cî, par là, des pièces de blé de la plus venue, mais la plus grande partie du terrain est sans culture. C'est à peine si la cinq centième partie de ce riche territoire porte des récoltes. C'est ici comme partout ailleurs dans les provinces turques, on punit d'exactions exhorbitantes l'habitant courageux qui a pris les soins de s'assurer une bonne récolte.
Le sol étant ici plus riche et moins léger que dans les montagnes, produit toujours, comme dans nos terrains d'alluvions du Canada, qu'on le cultive ou qu'on ne le cultive pas. Mais au lieu des verges d'or et des graminées de chez nous, c'est ici le plus souvent des chardons, mais des chardons monstres, de cinq à six pieds de hauteur, avec des aiguillons d"environ un pouce et à pointe des mieux acérées. J'ai pu apprécier leur qualité piquante en voulant saisir des insectes sur leurs fleurs. Nos montures aussi nous disent par leurs allures qu'elles ont déjà fait connaissance avec la plante redoutable, car partout où elles en voient, elles refusent obstinément de s'y avancer. J'en ai remarqué de deux espèces, l'une plus petite, à capitules laineux, c'est le Cirsium eriophorum, l'autre plus élevée, à aiguillons plus longs, à tiges plus grêles quoique fort raides, c'est le Cirsium syriacum. Nous rencontrons souvent aussi, et quelquefois en profusion sur les bords de la route, l'artichaut qu'on cultive dans les jardins du midi de la Fiance, Cynara scoiynms ; la plante a absolument la même apparence que celles que j'ai vues dans les jardins de Toulouse, Béziers etc. L'artichaut est une espèce de chardon, à feuilles radicales fort grandes, glauques, pennatifides et légèrement épineuses. On sait qu'on la cultive pour ses capitules dont on mange le fond et la base des écailles, lorsqu'ils sont encore verts, frais — comme nous le faisons du céleri — ou diversement apprêtés. On les fait blanchir en les recouvrant de leurs feuilles avant qu'ils ne montent. La saveur qu'on se plait à leur trouver ne mérite pas, suivant moi, les soins de culture qu'ils requièrent.
Nous rencontrons, à un certain endroit, un homme revenant des travaux de son champ, tranquillement assis sur son bœuf, pendant que sa femme, à pied par derrière, porte la charrue sur son dos ! Ce fut un cri général d'indignation dans notre caravane ; plusieurs mêmes voulaient cingler de coups de cravaches la face de ce tyran qui traitait ainsi sa femme.
Ah ! c'est que la femme, le sexe faible, n'a pu échapper à la servitude que dans la christianisme, sous la loi de grâce. Chez tous les peuples, la femme a été la servante de l'homme, lorsque toutefois, comme chez les payens, elle n'en était pas l'esclave. La loi du Sinaï avait commencé son affranchissement; nous trouvons même plus d'une noble figure de femme chez le peuple de Dieu. Cependant le sexe faible n'a pu jouir de son entier affranchissement, n'a pu devenir la digne moitié du sexe fort, que sous la loi de grâce, le code évangélique. Les musulmans sous le rapport de l'asservissement de la femme n'en cèdent en rien aux barbares les plus cruels.
La montagne de Gelboë, que nous voyons à notre droite, est toute cultivée jusque sur son sommet. Cette montagne est célèbre par la bataille qu'y livra Saûl aux Philistins etdans laquelle il périt avec ses trois fils Abinadab, Melchisua et Jonathas.
Le pays ici ne se sent plus de la désolation qui règne dans la Judée. Les montagnes sont ou boisées ou cultivées ; les vallées en céréales ou en prairies, sont traversées par des coursd'eau qui y entretiennent la fécondité.
Bientôt nous passons à droite le village de Zéraïn, qui est l'ancienne Jézrahel de la Ste Ecriture.
J'ai rapporté plus haut comment Josaphat, roi de Juda, et Achab, roi d'Israël, montés sur des trônes aux portes de Samarie, avaient fait prophétiser les prophètes de Baal et celui des Hébreux, Michée, sur le sort de la guerre qu'ils allaient porter à Ramoth de Galâid ; que Michée avait répondu qu'Achab ne reviendrait pas vivant de cette guerre. Or, c'est à Jézrahel que s'accomplit la prophétie. Achab avait là un palais et Naboth une vigne qu'il ne voulait pas vendre au roi. L'impie Jésabel, la femme d' Achab, fit lapider Naboth comme blasphémateur, pour s'emparer de si vigne ; mais elle ne tarda pas à recevoir, à l'endroit môme, le châtiment de son crime.
Car il arriva que pendant qu' Achab combattait à Ramoth contre les Assyriens, Jéhu, général de l'armée de Joram, fils d' Achab, se fit proclamer roi à Samarie et s'avança vers Jézrahel. Joram & Ochosias ne sachant ce qui était arrivé, allèrent à sa rencontre. Jéhu perça Joram d'une flèche et jeta son corps dans le champ de Naboth. Ochosias fut de même atteint par ses archers et blessé mortellement. Le nouveau roi lit alors son entrée dans la ville ; Jésabel qui se tenait à une
fenêtre de son palais lorsqu'il passa, lui demanda comment se portait l'assassin du son maître i Jehu irrité, envoya des archers qui la précipitèrent par la fenêtre ; son corps fut foulé par les chevaux et dévoré par les chiens, tel que l'avait prédit le prophète Elie (876 av J.-C). Jéhu étant maître de Jézrahel, s'y fit apporter les têtes des 70 fils d'Achab qu'il rangea en deux tas aux portes de la ville.
La ville de Jézrahel et de Jéhu n'est plus aujourd'hui qu'un misérable bourg assez mal bâti, qui n'a rien retenu de son ancienne splendeur.
Nous passons peu après vis-à-vis Djeloud; c'est là que Gédéon, sur l'ordre du Seigneur, munit ses 300 compagnons de trompettes et de vases de terre contenant des lampes, pour aller à la rencontre des Madianites. Sur l'ordre de leur chef, ils sonnèrent de la trompette en rompant leurs lampes, et les Madianites frappés de terreur s'enfuirent en s'entre tuant dans leur précipitation.
Il était près d'une heure lorsque nous traversâmes Soulem (Sunam) pour aller prendre le dîner de l'autre côté, sous un verger de citronniers. C'était la plus longue course que nous eussions encore faite, aussi la plupart des cavaliers étaient ils exténués, rendus, tant par la faim que par la fatigue. Il fallait voir avec quel appétit nous dévorions les quartiers de poulets et les gigots de montons, et nos moucres avaient peine à suffire à remplir de vin nos pots de fer blanc, tant la consommation en était rapide.
Sunam qui est situé au pieddu petit Hermon, est un grand village entièrement musulman.
Les armées des Madianites et des Amalécites, avant leur défaite par Gédéon à Jézrahel, campèrent à Sunam, de même que celle des Philistins avant de combattre contre Saûl.
On sait que c'est cà Sunam qu'on vint chercher Abisag pour servante au roi David dans sa vieillesse. L'Ecriture remarque que c'était une jeune fille remarquable par sa beauté ; il est malheureux qu'on ne l'ait pas laissée chez elle pour perpétuer les grâces des formes dans sa patrie, car les Hélènes qu'on y voit aujourd'hui ne se distinguent pas précisément par leur beauté. Notre repas n'était pas encore terminé qu'il en vint une, sale, couverte de haillons, ne ressemblant en rien à Abisag, nous exhiber un enfant fort agile, d'environ trois ans, complètement nu, nous faisant force pantomime avec longue
kyrielle arabe, pour nous faire comprendre qu'elle désirait des habits pour couvrir le marmot.
Aussitôt le repas terminé, sans se déplacer, chacun éloigne les plats pour s'étendre sur le tapis même nous servant de nappe, sous l'ombre des citronniers, et y faire une sieste que notre extrême fatigue rendait nécessaire.
Avant de nous remettre en selle, nous allons dans le village visiter l'emplacement de la maison de cette sainte femme qui donnait l'hospitalité à Elisée chaque fois qu'il passait ici ; le prophète pour l'en récompenser, ressuscita son fils qui venait de mourir. Sur la parole du prophète, elle quitta ensuite le pays pour éviter les sept années de famine qui devaient y prévaloir.
Elisée passant un jour à Sunam, une femme considérable de la ville l'invita à entrer chez elle. Après avoir conversé avec le prophète, elle dit à son mari : " Je vois que cet homme est un homme de Dieu et un saint. Faisons-lui donc faire une petite chambre, et mettons-y un lit, une petite table, un siège et un chandelier, afin que lorsqu'il nous viendra voir.il demeurelà." Or, l'enfant de cette femme étant venu à mourir, elle se rendit aussitôt au Garmel pour inviter le prophète à venir ressusciter le mort. Elisée envoya d'abord son serviteur Giési, en lui donnant son bâton pour l'ippliquer sur le visage de l'enfant. Mais la femme refusa obstinément de partir sans que le prophète ne l'accompagnât. Cédant alors à ses instances, Elisée se rend à Sunam, prie sur l'enfant et le rend à sa mère.
Le petit Hermon que nous laissons à notre droite, est élevé de 1728 pieds au dessus de la Méditerrannée, il est en partie inculte. D'après une légende, Seth le fils d'Adam serait venu s'y établir, tandis que les enfants de Gain se seraient établis sur les montagnes entre Zéraïn et le Garmel, et ce serait de l'alliance des fils de Seth avec les filles de Caïn que serait sortie cette race de géants que Dieu fit périr dans le déluge.
Nous voyons à gauche Afouleh, qui serait l'ancienne Aphec où Bénadad, roi de Syrie, perdit 100,000 hommes en combattant contre Achab, roi d'Israël.
Je remarque parmi les herbes qui bordent la route, une plante de nos jardins, qui l'emporte sur toutes ses voisines ici, sinon par la délicatesse et la grâce des formes, du moius par sa taille et son éclat. C'est la passerose, Althœu frutex, à fleurs roses, simples, très grandes, s'élevant de quatre à cinq pieds à
travers des pierres au pied d'un rocher. Tout auprès mais, dans un endroit plus humide, je trouve encore une autre plante de nos cultures, c'est le céleri, Apium graveolens, qui monte aussi à quatre ou cinq pieds. Mais une plante qui m'a surtout frappé par son aspect insolite, c'est l'Orobanche, Orobanche lœvis, dont les gros et longs épis s'étalaient au milieu des graminées. C'est une plante décolorée, jaune-paille, de 15 à 18 pouces de hauteur, sans feuilles, celles-ci étant remplacées par des écailles ou des bractées. Ses fleurs irrégulières et son port lui donnent une certaine ressemblance avec quelques espèces d'Orchis.
Bientôt se montre à notre droite le mont Thabor, avec son sommet arrondi, et en face de nous les montagnes de la Galilée, derrière les premiers replis desquelles s'abrite Nazareth.
Nous traversons d'abord un petit torrent à sec, et un peu plus loin, sur un pont un autre plus grand ; ce dernier est le Gisson, qui lors de la défaite des Ghananéens par Débora et Barac, roula dans ses eaux les cadavres des soldats de Sisara, général des Chaiianéens, dont plus de 10,000 venaient d'être massacrés.
Nous tournons à gauche et touchons presque au pied des montagnes qui bordent la plaine à notre droite. Nous remarquons une gorge profonde, à côtés presque perpendiculaires, c'est la montagne du Précipice; c'est là que les Nazaréthains voulurent précipiter N. S. pour s'en défaire, et qu'il leur échappa sans qu'ils pussent le voir.
Enfin nous nous engageons dans un sentier en zigizags pour faire l'ascension de la montagne ; comme pour l'ascension des bords du Térébinthe, nous voyons notre file se replier en serpent sur la pente de la montagne, et présenter parfois le coup d'oeil le plus gracieux. Nous voyons souvent les cavaliers dont les montures sont plus alertes, couper droit certaines courbes de la route pour devancer leurs compagnons, et former ainsi des cordes aux arcs que décrivent les autres.
Parvenus à la partie supérieure de la gorge que nous suivons, nous laissons à gauche le village de Yafa, qui est l'ancienne Japhîeh, de la tribu de Zabulon, patrie de Zébédée père des deux apôtres Jacques et Jean. Et presque aussitôt s'étale devant nous Nazareth, couchée sur le flanc d'une colline creusée en demi-cercle.
Il était 4 h h. lorsque nous descendîmes sur la place de Gasa-Nôva, où deux Pères franciscains vinrent nous recevoir.
Nazareth. — Eglise de l'Annonciation; MensaCkrisii ; église grecque unie ("synagogue); église maronite; bazar; Chapelle de la Ste Vierge. — Fontaine de la Vierge.
Nazareth, Sa medi 23 Avril.— Aussitôt arrivés à Casa-Nova, on nous distribue les chambres, et nous nous rendons de suite à l'église de l'Annonciation que desservent les Pères franciscains et qui est aussi l'église paroissiale des latins.
Nous n'avons qu'à traverser la rue qui longe l'hospice et nous nous trouvons dans une cour sur le flanc de l'église. Pour en atteindre la porte, qui est dans le portail, il nous faut passer par une porte en fer grillée séparant cette cour de la place même de l'église. L'église est à trois nefs séparées par de gros piliers en pierre. Nous sommes frappés de la propreté qui règne partout dans le temole saint. Le pavé carrelé en pièces de marbre blanc et rose est du plus bel effet. Droit en face de l'autel principal, débouche l'escalier qui conduit à la grotte de l'Annonciation, et de chaque côté s'ouvre un escalier qui conduit au chœur formant comme un second étage sur le pavé. L'escalier du milieu, qui n'a pas moins de 15 degrés, nous conduit d'abord dans la chapelle de l'auge, qui est l'endroit même où se trouvait la sainte Maison qui est aujourd'hui à Lorette en Italie (1). Cette chapelle qui s'étend transversalement à l'escalier, mesure 30 pieds de longueur sur 13 de largeur, et est l'endroit même où se trouvait la maison qu'habitaient Joseph et Marie avec le divin Enfant, et qui est maintenant à Lorette. Le côté de l'épitre porte au autel dédié à S. Joachim
(1) Je ferai en son lieu l'histoire de cette translation .
et à Ste Anne, et le côté de l'évangile un autre dédié à l'archange Gabriel. Au milieu, dans un enfoncement de deux marches encore plus bas, se voit l'autel môme de l'Annonciation. Sous la table de cet autel, une pièce de marbre blanc, de quelques pouces au dessus du sol, porte incrustée ia croix de Terre-Sainte, et sur la paroi du fond, on lit cette inscription : u Hic Verbum caro factum est, Ici, le Verbe s'est fait chair". C'est là même que se tenait Marie, lorsque l'ange, qui était dans la maison contiguë à cette grotte, la salua par ces paroles : c< Je vous salue, Marie, pleine de grâces ; le Seigneur est avec vous. Vous concevrez et enfanterez un fils qui sera appelé Jésus, et qui sera ce Messie qu'Israël attend avec tant d'impatience et qui régnera éternellement sur "la maison de Jacob."
C'est donc ici que le mystère insondable de l'amour de Dieu pour les hommes a eu son accomplissement. Que le Verbe de Dieu, en tout consubstantiel à son Père, est descendu du Ciel pour se revêtir de notre chair, se faire notre semblable I Qu'une créature humaine est devenue la mère d'un Dieu! Aussi, avec quelle émotion nous allons, les uns après les autres, appliquer les lèvres sur la croix incrustée dans le marbre, et avec quelle dévotion nous récitons le pater et ïave pour participer à l'indulgence 1
Comme toujours, le Fre Liévin nous fait l'historique du lieu.
A Nazareth, comme à Bethléem et en beaucoup d'autres endroits de l'Orient, on sait tirer parti des grottes naturelles ou factices pour en faire des demeures. Souvent une construction est érigée au devant, et la grotte sert alors de retraite plus intérieure. Et c'est ainsi que les choses étaient ici disposées. La sainte maison, dont on nous montre murée la porte qui donnait sur la rue, n'était séparée de la grotte que par un étroit passage. Voila comment l'ange a pu se tenir dans la maison pour parler à la Ste Vierge qui était dans la grotte.
Resterait un argument contre cette explication dans l'escalier qu'il nous a fallu descendre pour parvenir dans la grotte. Mais un examen des lieux et l'histoire de cette église nous donnent du tout une explication des plus satisfaisantes.
Dès les premiers siècles de l'Eglise, Nazareth fut en vénération parmi les chrétiens à propos du mystère de l'Incarnation qui s'y était accompli. Constantin avait fait ériger une mag-
nifique basilique sur l'emplacement même de la maison de la sainte Famille. Cette église, détruite en 1263 par Dokdar, fut reconstruite par les Pères franciscains eu 1620. C'est en déblayant le terrain pour cette construction qu'on découvrit les fondements de la maison de Lorette qui, le 10 Mai 1291, avai? tout-à-coup disparu de l'endroit. Cette dernière église ayant été plusieurs fois saccagée et réparée, les Franciscains, en 1730, obtinrent un firman les autorisant à la reconstruire, mais à condition que cette ré édification fût terminée avant le retour des pèlerins musulmans qui étaient déjà partis pour la Mecque, c'est-à-dire en moins de deux mois. On fut donc obligé d'asseoir la nouvelle construction sur les décombres de l'ancienne construction, n'ayant pas le temps de les enlever pour déblayer la place. Et voilà comment il se fait que le pavé de l'église actuelle se trouve ainsi exhaussé au dessus de la chapelle de l'ange et même du terrain avoisinant, comme on peut le voir en face de l'église.
On voit à gauche de l'autel un fut de colonne pendant du plafond ; c'est un reste d'une des colonnes de la primitive église. On a posé au dessous un autre fragment de fut pour empêcher que les visiteurs ne se heurtent la tête sur celui du haut. Toutefois on a pris soin de maintenir l'interruption pour ne pas laisser croire que cette pièce suspendue eut besoin de support, le plafond qui la retient ne paraissant nullement en souffrir.
A droite de l'autel se trouve une porte donnant communication dans la chapelle de S. Joseph. Celle-ci n'est séparée de la première que par un mur en maçonnerie, et est aussi comme elle taillée dans le roc. Elle porte un autel, adossé à celui de l'incarnation, dédié à la Fuite en Egypte.
Au fond de cette chapelle, on monte par un escalier de 12 à 13 marches dans un autre appartement, auquel on donne le nom de cuisine de la Ste-Vierge, et qui probablement aussi lui servait aux usages domestiques. Un couloir aussi taillée dans le roc, met cette dernière pièce, en communication avec la sacristie.
Remontés dans la nef de l'église, notre commandant nous donne l'avertissement suivant : " Maintenant, messieurs, vous pouvez vous retirer, les membres du Bureau vont aller saluer le supérieur du couvent".
Revenus à Casa-Nova, je fis observer aux ecclésiastiques pré-
sents, que reçus par des religieux, il convenait, en notre qualité d'ecclésiastiques, d'aller présenter nos hommages au supérieur, nonobstant le congé que venait de nous donner notre commandant. Et tous partagèrent mon avis. Je demandai donc à un frère de nous conduire à la porte du supérieur, car bien que le couvent soit contigu à l'église, nous ne savions par quelles portes et quels escaliers il nous fallait passer.
Gomme nous montions les escaliers, nons rencontrâmes les membres du Bureau, avec les dames de notre caravane — avec les filles d'Eve, les avis de retraite ne sont pas toujours favorablement accueillis — qui opéraient leur retour. Nous les croisâmes sans rien leur dire et allâmes frapper en leur présence à la porte du Supérieur. Nous lui dîmes qu'en qualité surtout d'ecclésiastiques, nous croyions de notre devoir de venir lui présenter nos hommages. Quoique parlant peu le français, étant italien, le Supérieur nous reçut très poliment et voulut bien nous dire que comme franciscain, il ne faisait que remplir une obligation en nous donnant l'hospitalité.
Gomme nous traversions la cour extérieure en nous retirant, nous aperçûmes les membres du bureau sur la terrasse du couvent, nous invitant à aller les rejoindre. Notre commandant regrettait peut-être un peu de voir que nous pouvions parfois nous passer de ses services? Nous ne jugeâmes cependant pas à propos de nous rendre à son invitation ; ce bureau qui savait si bien nous écarter quand il lui plaisait de le foire, pouvait fort bien aussi se passer de nous pour se livrer à ses agréments.
Comme la caravane doit le lendemain se rendre à Tibériade, distance de huit lieues, il est régie que le départ aura lieu dès les 5 h. du matin, un prêtre devant se conserver à jeun pour donner la messe aux voyageurs sur le Thabor. Cependant, avec l'abbé Baron, l'abbé Gautheron et quelques autres, qui souffraient plus ou moins de la fatigue, nous convînmes de les laisser partir pour n'effectuer notre départ que vers midi, devant nous contenter de voir le Thabor en passant à ses pieds, sans en foire l'ascension. Mais il arriva que pour avoir voulu retrancher de notre programme, nous pûmes ajouter à nos jouissances. Non seulement nous ferons l'ascension du Thabor, mais nous y coucherons et pourrons y célébrer le lendemain. Nous dûmes cet avantage à un jeune Comte polonais de la (suite du prince Rodolphe, qui, s'etaut séparé du grince
à Jérusalem, voulut se joindre à nous pour visiter la Galilée plus en détail.
Samedi, 23 Avril: — Peu après 5 h. ce matin, je me rendais à l'église pour célébrer. Je ne fus pas peu surpris de voir près de la porte, avant d'entrer, une vingtaine de babouches étalées là ; c'étaient les chaussures des personnes qui étaient déjà entrées pour entendre la messo. Par respect pour le saint lieu, on ôte sa chaussure pour y pénétrer, marchant à pieds nus sur le marbre du pavé.
Sur ma demande, on me permit de célébrer à l'autel môme de l'Incarnation, Avec quel attendrissement, quelle douce émotion, je répétai alors les paroles de la sainte liturgie. " Et incarnatus est de Spiritu Sancto, et homo factus est ! Verbum caro factum est, et habitavit in nobis ! Par l'opération du Saint-Esprit, le Fils de Dieu s'est fait homme. Le Verbe s'est fait chair et il a habité par nous ! C'est ici même que le Verbe de Dieu a laissé le ciel pour se renfermer dans le sein de Marie, et c'est ici qu'à ma parole il va de nouveau descendre du Ciel et se renfermer dans ma poitrine?
Comme toutes les fatigues et les tribulations du voyage sont vite oubliées dans ces moments de pieux mouvements et de saintes émotions 1
En même temps que ceux qui, comme moi, avaient retardé leur départ à l'après-midi se rendaient à l'église pour la célébration des messes, le reste de la caravane se mettait en route pour le Thabor.
Mon servant de messe, un élève des Frères, parlant passablement le français, s'étant offert de me conduire dans les différents quartiers de la ville, je me mets de suite à cette visite, mon cicérone quoique jeunt, n'inspirant toute confiance. Nous nous rendons d'abord à l'église des Grecs catholiques qui est bâtie sur l'emplacement même de cette synagogue où Notre Seigneur expliquant un texte d'Isaïe le concernant, fut pris d'une telle aversion par ses compatriotes, qu'ils résolurent de le traîner à la montagne tout auprès pour le précipiter de la hauteur.
Di là nous passons à l'église des Maronites, où se célébrait un office dans le moment. Les choses me parurent s'y faire avec beaucoup de dignité. Les ornements sacerdotaux étaient riches et de bon goût. Au lieu d'un pupitre pour porter le missel, c'était un coussin qu'on avait mis à sa place, et c'est
là que je remarquai pour la première fois que le célébrant tournait les feuillets en sens inverse de ce que nous faisons, c'est-à-dire qu'il agissait comme si nous prenions la fin de nos livres pour le commencement.
La nef, comme partout ailleurs, était parfaitement libre, ne portant ni chaises ni bancs. Une cloison en grillage séparait sa partie inférieure qui est réservée aux femmes, tandis que les hommes seuls occupent la partie la plus rapprochée de l'autel. Hommes et femmes étaient accroupis sur le pavé.
Nous passons de là à la MensaChristi, qui est une chapelle franciscaine dont nous avions eu soin de nous munir de la clé. D'après la tradition, N. S. après sa résurrection, aurait mangé avec ses apôtres à l'endroit même, de là son nom de Table du Seigneur. La chapelle est assez petite et porte au milieu un énorme bloc de pierre qui serait la table même sur laquelle aurait mangé Notre Seigneur.
Nous passons ensuite à la fontaine de la Vierge, la seule que possède Nazareth, et qui se trouve aujourd'hui dans l'église même des grecs schismatiques. Gomme c'est aujourd'hui le samedi-saint pour ces schismatiques, on y faisait alors un office. Nous faisons le tour en visitant tout, buvant en passant à l'eau de la fontaine, sans que personne ne nous arrête. Un évoque, je pense, revêtu d'une chappe, et qui était assis dans une espèce de chaire, se contenta de nous regarder tout le temps, en laissant percer quelque mécontentement dans son regard.
L'eau de la fontaine est conduite par un aqueduc, à quelques centaines de pieds plus loin, dans un grand bassin où de tous les coins de la ville on vient emplir les cruches. Le bassin était alors en réparation, et l'on prenait l'eau à un conduit, ou plutôt à une ouverture qu'on avait pratiquée dans le côté de l'aqueduc. Gomme mon guide m'avait fait marcher sur l'aqueduc même, je m'arrêtai un instant à examiner une vingtaine de femmes qui étaient là, clapotant dans l'eau et se disputant à qui pourra la première emplir sa cruche. Gomme partout font les arabes, c'était force vociférations, plus au moins aiguës, et qu'on aurait pu prendre aisément pour de véritables querelles. L'une a le jet en sa possession, elle le laisse couler un instant dans sa cruche pour la rincer et se retourne pour renvoyer cette eau, mais une autre a aussitôt pris !a place, et ne veut en rien se déranger tant que sa cruche ne sera pas remplie. Delà les récriminations et les mi.con-
tentements. Les cruches remplies, on les voit alors mouiller dans l'eau qu'elles ont sous les pieds le turban qu'elles portent sur la tête, le tordre à demi, et se l'enrouler sur la nuque pour y asseoir la cruche ; elles s'entr'aident ordinairement les unes les autres pour la mise en place de la cruche, et une fois chargées, on les voit s'éloigner les unes après les autres avec toute la gravité d'un servant dans une cérémonie religieuse^ Et chose que je trouvai assez singulière, c'est qu'ici, au lieu de se mettre les cruches sur la tête dans une position verticale» comme on le fait à Alexandrie, au Caire, etc., on les incline toujours plus ou moins. D'une main on retient par l'anse le vase du côté qu'il penche, et de l'autre on rétabit l'équilibre en l'appuyant fortement sur la hanche, et on s'en va ainsi gravement, montant, descendant, se mettant souvent à côté pour faire la rencontre de cavaliers, ou de chameaux chargés de pièces de bois plus ou moins en travers sur leur dos, sans qu'on en voie jamais trébucher, et briser leur vase.
Mon jeune cicérone, comme tous les enfants de son âp-e connaît son monde sur le bout de son doigt, et me donne l'explication des différents costumes que je vois s'étaler parmi les porteuses d'eau : celle-ci est une catholique latine, celle-là une catholique grecque, cette autre une schismatique ; cette autre encore une musulmane, etc. Presque toutes ont la face découverte, moins toutefois les jeunes musulmanes. Ici toute la face est couverte d'un voile clair colorié de divers patrons, sans môme en épargner les yeux, comme on le fait en Egypte. Je dis la face, mais seulement la face, car le voile ne semble uniquement destiné qu'à cette partie, et nullement à la poitrine. Aussi n'est-il pas rare de rencontrer de ces porteuses d'eau ainsi voilées, fièrement cambrées avec le poing sur la hanche pour faire équilibre à l'autre main retenant la cruche, la face ainsi cachée, lorsque souvent un sein s'échappe de leur vêtement sans qu'elles s'en occupent. C'est que, comme on peut facilement le constater, sur une foule de points, les orientaux sont l'envers des occidentaux. Signalons en ici quelques uns.
Chez nous, nous écrivons de gauche à droite ; en Orient on écrit de droite à gauche.
Nous saluons les femmes et nous en demandons des nouvelles ; en Orient on ne les salue jamais, et on n'en demande pas de nouvelles.
Nous ôtons notre chapeau en signe de respect; en Orient on ôte sa chaussure.
Chez nous les femmes vont la face découverte et se couvrent la poitrine ; en Orient on va la poitrine découverte et on se voile la face.
Nous avons des vêtements étroits ; les orientaux en ont des larges.
Nous baissons la tête pour affirmer ; eux la relèvent.
Chez nous, les parents embrassent les enfants ; chez eux les enfants embrassent les parents.
Chez nous, les prêtres sont rasés; en Orient ils portent tous la barbe.
Nous donnons les premières places aux dames ; ils leur donnent les dernières.
Nous causons en mangeant ; ils mangent en silence.
Nous buvons chacun dans son verre ; ils boivent tous dans le même vase.
Nous mangeons chacun dans son assiette ; ils mangent tous dans le même plat.
Nous prions à genoux ; ils prient debout, etc., etc.
Je suis retourné plus d'une fois à la fontaine de la Vierge, car cette visite avait pour moi un attrait tout particulier. Je me reportais à dix-huit siècles en arrière, et je voyais la sainte mère de Jésus venir ici, 'au milieu des femmes d'Israël, emplir sa cruche pour les besoins de sa maison. Sans doute qu'elle la portait aussi sur sa tête, car les coutumes ne changent pas en Orient. Et qui sait si le bon S. Joseph, ou le divin Enfant lui-même, ne sont pas venus quelquefois remplir cet office par complaisance pour celle que, tous deux, ils entouraient d'égards et d'affection ? Cependant il faudrait que la coutume aurait changé sur ce point, car je n'ai jamais vu à Nazareth ou ailleurs, de jeunes garçons ou des hommes se faire ainsi porteurs d'eau. Il ne serait pas impossible toutefois que l'islamisme, en reportant la femme à l'esclavage du paganisme, lui aurait laissé ces soins du ménage comme fonction exclusivement inhérente à son état de servitude.
Nazareth est située à 1050 pieds au dessus de la Méditerranée, et est de toutes parts environnée de collines. A l'arrivée des croisés, elle échut en partage à Tanciède qui l'entoura de murailles et la rendit prospère. En 1219, S. François d'Assise visita Nazareth et pria dans le sanctuaire de l'Incarnation. S. Louis, roi de France, avec Marguerite de Provence, son épouse,
arriva à Nazareth le 25 mai 1252, et le lendemain tous deux reçurent la sainte communion dans la maison où fut conçu le Sauveur du monde, celle-là môme qui, 37 ans plus tard, en 1291, fut transportée par les anges en ûalmatie et que l'on voit aujourd'hui à Lorette en Italie.
La population actuelle de Nazareth est d'environ 6.000, dont plus de la moitié est chrétienne. Les catholiques y sont au nombre d'environ 2,000, le reste se composant de musulmans, de schismatiques et de quelques protestants.
490 DE QUÉBEC A JÉRUSALUM
Le Thabor.— Dabourieh. — Naïm. — Un convoi de chameaux. — Tibériadeet son lac. — Capharnaum; Bethsaïda; Magdala. — Monades-Béatitudes — Lieu de la multiplication des pains. — Loubieh. — Champ des épis; Cana.
Nazareth, Samedi 23 Avril. — A 4 h. après-midi, notre petite caravane se met en route pour le Mont Thabor, où nous devrons passer la nuit. Nous nous trouvons encore au nombre de neuf, savoir : MM. les abbés Baron, Bardel et moi, MM Bâchez, Capdeville et notre comte Polonais, deux Pères franciscains et Dlle Dupont. Un moucre nous sert de guide.
Il fait un fort vent d'Ouest qui ne contribue pas peu à nous faire trouver la chaleur bien supportable.
Nous passons par la fontaine de la Vierge et faisons l'ascension de la colline qui borde la ville à l'E. Dès ce moment, nous avons vue sur le mont Thabor, qui nous parait tout majestueux, couvert de verdure, détaché de tout le reste et simulant un pain de sucre, bien que son sommet offre un champ de plus d'une demi lieue en tout sens.
Nous cheminons à travers des champs ou des pâturages, où se montrent çà et là quelques arbres, particulièrement des chênes-verts. La route est parsemée de cailloux sans être très désavantageuse.
Après environ une heure de marche, nous voyons au pied N. 0. du Thabor le village de Dabourieh, où N. S. délivra un enfant possédé du démon que ses disciples n'avaient pu délivrer, parce que, dit N. S., ce genre de démons ne se chasse que par le jeûne et la prière. Le démon tourmentait horriblement cet enfant, le renversant par terre, le jetant tantôt dans l'eau,
tantôt dans le feu. Jésus, prié par le père du malheureux de le secourir, lui dit : "• si vous pouvez croire, tout est possible à celui qui croit.— Seigneur, je crois, s'écria-t-il avec larmes, aidez mon incrédulité." Jésus commanda alors au démon de laisser cet enfant, et l'enfant parut comme mort ; mais Jésus le prenant par la main le rendit gaéri à son père.
Dabourieh possédait autrefois une église, mais tout a disparu, il n'en reste pas même de ruines.
Bien que la montée du Thabor soit fort raide, elle se fait cependant assez facilement, le chemin faisant un grand nombre de zigzags pour éviter les escarpements. Le flanc N. 0. du mont, par où nous faisons l'ascension, est presque partout boisé ou dn moins couvert de buissons ou d'arbrisseaux. Je remarque près de la base plusieurs chênes-verts de très fortes dimensions. Nous rencontrons aussi une plante qu'on exploite pour sa graine, c'est la Léontice, Leontice chrysogonum, l'Albar des arabes, dont les noyaux pierreux servent à confectionner des chapelets. Ce sont ces chapelets à grains bruns, ronds et très durs, qu'on nous vend à Jérusalem et à Bethléem sous le nom de graines du Thabor.
Parvenus au somuiet, nous nous trouvons arrêtés par une porte dans un mur qui, quoique un peu délabré, sert néanmoins à enclore une enceinte particulière. C'est la porte des anciennes fortifications qui existaient autrefois ici, et le mur en pierres sèches qui lui fait suite, sert à enclore le terrain des pères franciscains. Nous attendons quelque temps qu'on vienne de l'intérieur nous ouvrir cette porte, et trois minutes après nous sommes au couvent des pères.
Gomme la route n'a pas été assez longue (2^ lieues) pour nous soumettre à la fatigue, nous allons, sans plus tarder, faire une visite des lieux. Tout d'abord, nous nous rendons â l'endroit même de la Transfiguration, qui est au point le plus culminant de la montagne, du côté de l'Orient. Ste Hélène, qui a laissé partout en Palestine des traces du séjour qu'elle y a fait, par ses pieuses fondations, ses abondantes largesses, avait aussi, malgré ses 80 ans, fait l'ascension du mont Thabor, et y avait bâti une riche basilique dont on admire encore les ruines. Les trois nefs étaient terminées chacune par une abside, celle du milieu sous le vocable de la Transfiguration, et les deux latérales dédiées l'une à Moïse et l'autre à Elie. La tradition veut que l'autel principal fût à la place même de la
transfiguration. Au milieu des décombres qu'on a déblayés là jusq'au pavé, on a rassemblé des pierres en forme d'autel, supportant une petite croix, et c'est là môme que Notre-Seigneur montra à ses apôtres Pierre. Jacques et Jean, les trois qui devaient être plus tard les témoins de son agnie dans la grotte de Gethsémani, une parcelle de cette gloire qu'il fait briller dans les Cieux ; ce qui porta les apôtres à s'écrier : Seigneur, que nous sommes bien ici l faisons y trois tentes, une pour vous, une ponr Moïse et une pour Elie. Nous ne pouvons plus voir, comme les apôtres, la gloire de Jésus qui a resplendi en ce lieu ; mais avec non moins d'espérance qu'ils avaient eux-même de la contempler un jour dans le Ciel, nous prosternant le front contre cette terre que notre maître a foulée de ses pieds, nous y appliquons nos lèvres avec respect ; et non moins dociles que les apôtres, nous écoutons la voix de tous ces lieux qui ont reçu les enseignements du Sauveur, le priant de fortifier tellement notre foi, que notre conduite ne puisse plus jamais la contredire dans la pratique.
En écartant le mortier que nous avions sous les pieds, nous découvrons plusieurs pièces des mosaïques qui ornaient le pavé de l'antique basilique. Nous en détachons quelques petits morceaux comme reliques du saint lieu.
Comme le mur du fond de l'abside s'élève encore à 12 ou 15 pieds en certains endroits, et que le Père qui uous guidait nous dit qu'on pouvait assez facilement y monter, nous nous mettons en frais de faire cette ascension. Mais seul de notre bande, je parviens au point le plus élevé, les autres, après quel, ques pas, ayant redouté le vertige en voyant d'un côté l'excavation qui suit le mur, et de l'autre l'escarpement de la montagne dont nous occupons la crête. Je m'assis là sur une pierre pour examiner à loisir, sinon le panorama le plus grandiose que l'œil puisse embrasser, du moins l'un des plus riches en souvenirs pieux que des lieux différents puissent présenter du même point. Du côté du N. 0., je vois la colline du Précipice tout près de laquelle se cache Nazareth, derrière une autre élévation; plus loin, c'est la chaîne du Garmel qui taille sa silhouette sur le fond bleu de la Méditerranée, dont les ondes se confondent à l'horizon avec l'azur du firmament. Au N-E., c'est l'Hermon majestueux, au sommet couronné de neige, qui surpasse toutes les autres montagnes en hauteur, semblable à un géant au milieu d'une armée de pygmées. A l'E., c'ost un
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coin de la mer de Tibérîade, de ce lac des merveilles, qui se cache dans son enfoncement que surpasse seul celui de la mer Morte. Le Thabor s'élevant à 1830 pieds au dessus de la Méditerrannée, et le lac de Tibériade étant à 720 pieds au dessous de cette mer, c'est donc une différence de 2550 pieds du niveau du Thabor à celui du lac, et cela dans l'espace de six lieues seulement. Au delà, je vois la contrée de Génésareth et les montagnes de Galaad. Vers le S. 0., se présente le mont des Béatitudes, et au S. sur le flanc du petit Hennon, la vilLe de Naïm que la vallée du Gisson sépare du Thabor. Je vois, je distingue le chemin qui conduit de la plaine à la hauteur de Naïm. Notre-Seigneur, un jour, allait rentrer dans ce-.te ville, suivi de ses disciples, lorsqu'il rencontra un convoi funèbre. C'était le fils unique d'une pauvre veuve que l'on portait en terre. Le Sauveur touché de compassion à la vue de la désolation de la mère et de ceux qui suivaient, dit à ceux qui portaient le mort de s'arrêter. Puis s'adressant à la mère : ne pleurez point, dit-il ; et se tournant vers le mort : " Jeune homme, cria-t-il, lève-toi, je te le commande." Le jeune homme se mit alors sur son séant, et Jésus le prenant par la main, le rendit plein de vie à sa mère.
C'est encore dans la plaine qui sépare le Thabor de l'Hermon que se livra en 1799 la bataille du Thabor, où Bonaparte avec Kléber et Junot, à la tête seulement de 4,000 soldats, défit les Sarrazins au nombre de plus de 35,000, et en fit un horrible massacre.
Après la visite de la basilique, nous allons voir le jardin dès Pères, et admirer l'abondance de légumes de toutes sortes que leur rend ce sol fertile. Pois, haricots, fèves, choux, salades, etc. tout est à profusion et de la plus belle venue. On y cultive aussi la vigne avec beaucoup de succès, et on y fabrique un vin blanc d'excellente qualité, peut-être le meilleur que puisse produire la Palestine. Nos gourmets français, qui s'y entendent en fait de vins, s'extasiaient sur l'excellence de celui qu'on nous servit au Thabor.
Le tabac se rencontre aussi parmi les cultures du Thabor,
et on en fabrique, pour la prise, d'une force sans pareille. Un
bon Père franciscain polonais, d'une humeur des plus joviales,
avait un plaisir extrême à offrir sa tabatière à tout le monde,
car pour chacun qui y puisait, c'était des éternuements sans
fin. Et le bon Père, de s'écrier alors, en éclatant de rire : ev-
viva ! hene, bene, oUimo !
Le jardin de? Pères est contigu à celui des grecs schismatiques, qui ont eux aussi un couvent et une église en cet endroit lis sont, avec les franciscains, les seuls habitants du Thabor.
Longtemps même avant notre ère, il y eut une ville sur le Thabor, et, à diverses époques, le sommet de ce mont célèbre servit de champ de guerre. On voit des restes des murailles ainsi que du fossé qui entouraient la cîme entière.
Les Pères franciscains, en outre de leur chapelle, ont tout dernièrement fait construire un superbe hospice pour les pèlerins qu'ils reçoivent ici comme à Jérusalem, à Nazareth etc.
Mont Thabor, Dimanche de quasimodo, 24 avril. — Comme il nous fallait nous remettre en route vers les six heures pour aller rejoindre nos compagnons à Tibériade, et que nous étions quatre piètres devant faire le voyage, il avait été réglé que la première messe serait à quatre heures, et que les autres suivraient immédiatement. Javais accepté cette messe de quatre heures, et à l'heure dite j'étais à mon poste. L'Eglise encore tout occupée de la résurrection du Sauveur, nous rappelait ses apparitions dans la sainte liturgie, et c'est sur le lieu môme de la plus célèbre de ces apparitions, puisqu'il s'est montré ici comme habitant du Ciel, que nous rappelions ces saints souvenirs. Aussi avec quelle douce émotion nous célébrons les saints my-tères dans ce sanctuaire qui, quoique petit, est d'une tenue irréprochable et des plus propres à inspirer la dévotion.
Je ne fus pas peu surpris en sortant de l'hospice pour me rendre à la cliapelle.de trouver notre moucre avec un autre compagnon arabe, couches sur le sol à la porte même du couvent, n'ayant pour tout lit qu'une misérable toile dont ils s'étaient enveloppés, et ronflant comme des plus heureux du monde.
A six heures, nous faisons nos adieux aux bons Pères, dont l'un, le jovial polonais, doit nous suivre, et nous prenons le chemin de la descente. Pour éviter toul accident, nous préférons marcher, chacun conduisant sa monture par les rênes ; et en moins d'une demi-heure, nous sommes au pied de la montagne.
La route se poursuit au milieu de prairies portant ça et là quelques arbres ou des buissons. Je fus agréablement surpris d>i rencontrer le chèvrefeuille de nos jardins, en pleine floraison, grimpant sur les arbiisseaux ou couvrant la tète de toulîes d'arbustes.
La roche qui forme la montagne du Thibor est un cil. caire crayeux différant peu de celui des montagnes de la Judée.
Après environ trois quarts d'heure de marche, nous passons une fontaine près de laquelle s'élève un khm en forme de forteresse, mais fort délabré. Tous les lundis, les bédouins viennent tenir ici un marché d'animaux.
Des blocs basaltiques épars, roulent souvent sous les piels de nos chevaux, bien que la route ne présente nulle part d'endroits difficiles, et partout le terrain couvert de verdure nous paraît propre à la culture, mais c'est à peine si on en voit ça et la quelques pièces.
Comme nous étions sur une certaine hauteur, devant laquelle s'étendant une plaine assez vaste, je remarque se dessinant sur le versant opposé en face de nous, et jusque dans la plaine, une ligne noire, tranchant sur la verdure, que je ne savais d'abord à quoi attribuer. Mais bientôt je constate que cette ligne est mobile, qu'elle subit de temps à autres certaines ondulations. Nous approchons davantage, et je reconnais que ce n'est rien autre chose qu'une longue file de chameaux chargés venant dans une direction opposée à la nôtre. Bientôt nous entendons le son des lourdes clochettes en feuilles de enivre battu, qu'on attache souvent au coude ces bêtes, lorsqu'on voyage ainsi. L'odeur aussi, particulière à ces animaux, surtout lorsqu'ils suent, ne tarde pas à nous atteindre. Nous on faisons la rencontre et pouvons en compter 115 marchant ainsi à la suite les uns des autres, sauf les conducteurs qui, montés sur des ânes, lorsqu'ils ne vont pas à pied, sont distribués en différents points de la file. C'était une caravane de la Mésopotamie se rendant à S.Jean d'Acre ou à Beyrouth pour vendre les laines, peaux et autres articles de leurs produits, et en rapporter des étoffes, fusils, haches, etc. Les pauvres bêtes lour. dément chargées, souvent blessées sous leur bat, s'en allaient tranquillement de leur long pas onduleux, broutant à gauche et à droite, sans s'arrêter, les chardons et autres herbes croissant sur la route, tandis que les conducteurs, sur leurs ânes ou à pied, se tenaient réunis par groupes pour se livrer à la conversation.
Nous traversons une plaine cultivée et des plus fertiles, et parvenus sur la hauteur qui la borde, nous voyons s'étaler de. vant nous,* Tibériade, assise sur le bord de son superbe lac, qui se présente comme un diamant enchâssé d'émeraudes. Mais c'est
fort au dessous de nous que se montre le lac, et nous nous engageons dans une descente fort raide, sur le bord d'une ravine formant le lit d'un ruisseau. Nous passons en dehors des murs de la ville pour nous rendre à notre lieu de campement, dont nous voyons les tentes dressées, presque sur la grève même, tout près d'un cimetière étalant de nombreuses pierres blanches portant les épitaphes.
Comme nous arrivions au campement, nos compagnons, portés sur deux barques, partaient pour se rendre à l'extrémité nord du lac afin de visiter l'emplacement de Gapharnaum. Ils nous invitent à les suivre ; mais il est 1H h. passées, et nous n'avons pas dîné. Ne voulant pas les retarder, nous les invitons à partir sans nous, remettant à recueillir de leur bouche ce qui pourrait les frapper dans leur visite.
Dans l'après midi, nous faisons venir une autre barque pour nous rendre à Tibériade, tenant beaucoup à naviguer sur ces eaux sur lesquelles marcha Notre-Seigneur et où il fit aussi marcher S. Pierre ; sur ces eaux qu'il appaisa dans leur furie • où Pierre, Jacques et Jean exerçaient leur métier de pêcheurs ; qui fournirent tant de fois des poissons dont N.-S. se nourrit avec ses disciples, poissons qu'il sut un jour envoyer à Pierre en telle quantité, que sea filets s'en rompaient, qu'il voulut une autre fois multiplier tellement, qu'avec seulement deux pièces et cinq pains, il en rassasia cinq mille personnes. Ce sont encore ces eaux qui rendirent le poisson dans la bouche duquel on trouva la pièce de monnaie pour payer le tribut à César, et qui reçurent pour les engloutir les pourceaux de géraza, lorsque N. S. envoya dans leurs corps les démons qu'il venait de faire sortir du corps de possédés.
L'eau est claire et des plus limpides ; à dix, quinze pieds on distingue sans peine les cailloux du fond. La grève esi netter sans vase ni herbe, toute couverte de petits cailloux que le mouvement de la vague a usés et arrondis.
Plus paisibles que lorsque N. S. s'endormit sur le pont du bateau, les eaux présentent à peine quelques rides et n'offrent qu'une bien faible résistance à notre barque. Aussi en moins d'un quart d'heure touchions-nous au quai de la ville. Ce quai borde une place peu élevée, servant probablement de marché, et sur laquelle se trouvait alors un certain nombre de personnes. Une dizaine de jeunes garçons qui se baignaient au bas. du quai, montaient aussi de temps à autres sur la pUce, et
nous regardèrent de même débarquer sans s'inquiéter en aucune façon du manque de costume dans lequel ils se trouvaient.
Tibériade ou Tabarieh fut fondée par Hérode Antipas, tétrarque de Galilée, 17 ans avant J. G. IL l'a nomma ainsi du Dom de Tibère son protecteur.
Après la destruction de Jérusalem par Titus, Tibériade devint la seconde Jérusalem des Juifs. C'est là que s'assemblait leur Sanhédrin, et c'est de là qu'est sorti aussi le code qui les régit encore aujourd'hui et auquel ils donnent le nom de Talmud. C'est aussi là qu'un certain Joseph, qui se Ct ensuite catholique, découvrit dans le trésor des Juifs l'Evangile de S. Jean et les Actes des apôtres traduits du grec en hébreu, ainsi que l'Evangile de S. Mathieu tel qu'il l'avait écrit en hébreu.
Sous les croisés, Tibériade devint la capitale du royaume de Galilée qui était échu à Tancrède. Prise plus tard par Chosroès, Omar, Saladin, elle subit avec les siècles le sort de la plupart des autres villes de ce malheureux pays. Ibrahim- Pacha, en 1833, restaura ses fortifications ; mais un terrible tremblement de terre en 1837 les ébranla et les lézarda tellement que quoique n'ayant qu'une seule porte, plusieurs brèches permettent aujourd'hui l'accès à l'intérieur de divers cotés- Ces murs tout lézardés sont construits d'énormes blocs de basalte qui ne résisteraient guères, je pense, à l'action de nos canons modernes.
La ville n'offre rien de remarquable ; ses rues sont étroites, tortueuses, malpropres. Sa population qui est d'eviron 3500, se compose de 350 catholiques, 2500 Juifs, et le reste de musulmans.
Nous allons tout d'abord rendre visite aux deux Pères franciscains qui habitent la ville. Leur église, quoique petite, est très propre et fort bien tenue. La tradition veut qu'elle soit bâtie à l'endroit même où N. S. mit à l'épreuve la foi de son apôtre en lui demandant jusqu'à trois fois : Pierre m'aimezvous ? Aussi lit-on en lettres d'or sur une banderolle au-desus de l'autel : Pierre m' aimez-vous ? paissez mes agneaux, paissez mes brebis. Que de tout cœur, après un voyage si long et si laborieux, nous nous associons à l'apôtre pour répéter avec lui dans ce pieux sanctuaire: Seigneur, vous savez que je vous aime !
Laissant là notre barque avec son conducteur, nous retournons à pied à notre campement.
La ville borne au N. une plaine d'une certaine largeur, se prolongeant presque jusqu'à l'extrémité S. 0. du lac en ne s'élevant que de quelques pieds au dessus de la rive. N'étaient les quelques palmiers qui dominent ça et là ses constructions, elle n'offrirait que l'aspect le plus sombre et des moins agréables. Des quinze villes qui autrefois bordaient les eaux du lac, Tibériade est la seule qui existe encore aujourd'hui. Capharnaum, Corozaïn, Magdala, Bethsaïda, etc. laissent à peine quelques ruines pour attester leur existence et en fixer l'endroit.
Le lac mesure cinq lieues de long sur deux de large ; le Jourdain qui prend sa source au pied du grand Hermon, le traverse dans toute sa longueur, pour se frayer ensuite un passage jusqu'à la Mer Morte.
L'Evangile donne à ce lac le nom de mer, c'est qu'autrefois ses eaux étaient salées, et encore aujourd'hui, quoique potables, on leur trouve une légère pointe d'acidité, et les coquillages de sa grève nous en montient aussi plusieurs qu'on ne trouve d'ordinaire qu'à la mer, comme certaines Mélanias, hélices, etc. Je ne fus pas peu surpris de trouver aussi dans l'une, de nos tentes un petit crab qui avait laissé l'eau pour nous faire visite. Quelques dames qui n'avaient encore jamais remarqué les formes de cet animal, et qui l'aperçurent des premières, en furent très effrayées, croyant qu'elles étaient en face d'un petit monstre d'un nouveau genre, particulier à cette contrée. Son nom est Telphusa fluviatilis, ce qui indiquerait qu'il appartient au petit groupe de ceux qui vivent dans les eaux douces.
Vers les 5 heures, nos compagnons étant de retour de leur excursion, nous nous partageons en divers groupes pour aller prendre un bain dans les eaux tièdes du lac. Je m'y décide avec hésitation, redoutant pour ma faiblesse de poumons un refroidissement trop subit. Aussi ne fis-je pour ainsi dire que m'y saucer, que je regagnai terre aussitôt, ne pouvant résister à la sensation de froid que me causait le contact de cette eau qui à la main paraissait presque tiède.
Pendant que mes compagnons prennent à loisir leurs ébats dans l'eau, je suis la route qui borde le lac jusqu'à une quinzaine d'arpents plus loin, pour visiter les bains d'eau chaude qui sont érigés là sur une source. L'eau qui s'échappe de la
source à la température de 70°, est reçue dans des bassins de marbre d'une propreté un peu douteuse, et qui demanderaient des réparations. Ces eaux sont fortement sulphureu9es et ont une certaine réputation pour la guérison de diverses maladies.
La plaine que nous occupons était autrefois couverte de noyers, de figuiers, de grenadiers, etc., qui lui donnaient un aspect de vie et de fraîcheur qu'elle a perdu depuis longtemps.
On nous sert au souper un poisson que nous trouvons de fort bon goût, et qu'on appelle poisson de S. Pierre. Les eaux du lac en fourmillent, et à tout instant, étant en barque, nous en voyions quelques uns sauter sur l'eau.
Le lac de Tibériade ou de Génézareth, que l'Evangile appelle encore parfois mer de Gallilée, n'est, il est probable, que le cratère d'un ancien volcan, comme l'indique ces blocs de basalte qu'on rencontre partout sur ses bords. Son immense dépression au dessous du niveau commun des terres avoisinantes n'a rien qui doive surprendre, si l'on veut remarquer que ce volcan, en s'éteignant, probablement faute de plus abondante matière combustible à consumer, a pu permettre l'effondrement de ses bords, qui, sans aucun doute, comme tous les autres volcans en activité, se projetaient aussi au dessus des plaines environnantes. D'ailleurs, le Vésuve, l'Etna, etc., ne doivent l'élévation de leurs cheminées qui conduisent leurs flammes à l'extérieur, qu'à l'accumulation des scories qu'ils ont déversées sur leurs bords, jointe à la force d'expansion agissant à l'intérienr, qui a pu faire saillir leurs lèvres en dehors. Il est aisé de se représenter que les flammes une fois éteintes, les lèvres entraînées par leur propre poids dans la cavité intérieure, qui n'offrirait plus alors de résistance à l'effondrement, n'ont pu suffire à la remplir complètement et ont dû présenter une dépression plus ou moins considérable, dans laquelle se sont réunies les eaux des hauteurs environnantes. Ce n'est peut-être qu'alors que le Jourdain a tracé son cours jusqu'à la Mer Morte et même à la Mer Rouge, en déversant à travers les terres le trop plein des eaux que ce réservoir recevait. Peut-être aussi que dans ces temps les eaux de ce ré servoir étaient salées, et qu'elles pouvaient l'être encore au temps de N. S., puisqu'on donnait le nom de mer à ce lac; mais les masses fournissant cette salure étant venues à s'épuiser, les eaux se sont adoucies peu à peu, jusqu'à devenir potables comme elles le sont aujourd'hui.
D'un autre côté, il n'y a pas que la salure de ses eaux qui ait put porter à donner le nom de mer à ce lac, sa faune se rapproche encore autant de la marine que de celle des eaux douces. Ainsi la plupart des mollusques qu'on trouve sur ses rives appartiennent aux eaux salées; tels sont, par exemple : Melania tuberculata, Muller, Melanopsis costata, Olivier et M. prœmorsa, Linné, qui recherchent d'ordinaire les eaux saumâtres. Par contre on y trouve aussi des mollusques exclusivement d'eau douce, tels que Cyrsena fluminalis, Muller, Unio trigidis, Bourguignat, U. terminales, Bourg. U. Lorteti^ Locard, U. Pietri, Loc. U. maris-Galiœi, Loc. ; ces quatre dernières espèces n'ont encore été reconnues que dans ce lac.
Ces animaux marins et fluviatiles cohabitant ainsi dans les mêmes eaux, ne seraient-ils pas un argument en faveur de la prétention d^ certains savants que le lac de Tibériaie — de même que la mer Morte — ne sont que des restes de la Méditerrannée, dont ils ont été séparés par le soulèvement des terres avoisinantes ? Que les eaux venant à s'affadir par suite du surcroit d'eau douce que cette cuvette reçoit depuis des siècles, la faune marine disparaîtrait peu à peu, pour faire place aux animaux d'eau douce vivant dans les eaux nouvelles qu'elles reçoivent? C'est ce que de nouvelles études pourront peut-être permettre d'appuyer de bases plus solides.
Les poissons nous fourniraient aussi d'autres arguments pour cette thèse. D'après M. Lortet, on en compte douze à quinze espèces différentes.
Parmi ces poissons, il en est un à mœurs tout-à-fait étranges; c'est un chromis, à bouche armée de dents, à nageoire dorsale épineuse, à écailles brillantes. Aussitôt que la femelle a pondu ses œufs, le mâle s'en empare et les place dans les cavités de ses branchies, où ils subissent une espèce d'incubation. Après l'éclosion, les petits continuent à habiter la cavité buccale du père, en s'y promenant librement, et en accrochant leur pâture au passage, lorsque le père mange. Comment se fait-il qu'ils ne soient pas avalés ? " Quand on prend un de ses poissons, dit M. Lortet, et qu'on le force à ouvrir la bouche, en pressant les deux jointures des maxillaires, on les voit tous accourir au bord des lèvres, comme pour examiner ce qui se passe ; puis une fois le danger reconnu, ils retournent se cacher précipitamment dans l'intérieur des branchies. Lorsque devenus trop gros pour que le père puisse
leur donner asile, ils nagent en troupe autour de sa tête et se réfugient encore dans sa bouche ouverte, si quelque danger les menace."
M. Lortet a nommé ce poisson Cliromis paterfami/ias, et on le considère comme une espèce particulière au lac de Tibériade, bien qu'on l'ait aussi signalé tout récemment au Brézil.
Nous serons forcés de nous remettre en route demain, sans avoir pu visiter les villes du littoral de ce lac, que N. S. fréquenta tant de fois. Je dis les villes, je devrais plutôt dire leurs emplacements, car il n'en reste presque plus rien, comme nous l'affirment nos compagnons qui en arrivent.
En poursuivant la route au delà de Tibériade vers le N., on trouverait d'abord Medjdel, qui est la Dalmanutha ou Magdala de l'Evangile, patrie de Marie-Madeleine. Puis Bethsaïda, patrie des trois apôtres Pierre, André et Philippe ; Corozaïn où N. S. opéra plusieurs miracles qui ne sont pas rapportés dans l'Evangile ; enfin Gapharnaum qu'habita N. S. pendant sa vie apostolique. Gapharnaum, comme l'avait prédit Jésus, n'existe plus ; on n'y voit plus que quatre ou cinq cabanes que des bédouins occupent quelquefois en passant.
C'est à Gapharnaum que N. S. guérit un paralytique qu'on lui présenta par une ouverture à travers le toit ; qu'il guérit la belle-mère de S. Pierre qui était malade de la fièvre; qu'il guérit l'enfant du centurion qui lui disait : Seigneur, je ne suis pas digne que vous veniez chez moi, mais dites seulement une parole, et mon enfant sera guéri. — Allez, lui dit Jésus, votre enfant se porte bien. C'est encore à Capharnaum que, sur l'ordre de N. S., Pierre prit le poisson qui lui fournit la pièce de monnaie pour payer le tribut etc.
Tibériade] lundi 25 Avril. — Dès les 5 h. nous sommes tous en selle pour opérer notre retour à Nazareth.
Nous repassons près du mur de la ville et prenons peu après une bifurcation de la route pour nous diriger par une autre voie que celle par laquelle nous étions venus. Parvenus sur les hauteurs qui dominent le bassin du lac, nous nous trouvons bientôt sur le champ de la multiplication des pains.
Notre Seigneur revenant des confins de Tyr et de Sidon, était suivi par une foule de peuple avide d'entendre les paroles de vie qui sortaient de sa bouche. Touché de compas-
sion pour ces pauvres gens, il dit à ses apôtres : J'ai pitié de ce peuple ; il y a trois jours qu'ils me suivent ainsi sans presque rien prendre de nourriture. — Mais où prendre de quoi nourrir une telle multitude dans ce désert? — N'avez-vous rien à leur offrir ? — Nous n'avons que sept pains et quelques petits poissons ; qu'est ce que cela pour une telle multitude ?— Faites les asseoir sur l'herbe. Et Jésus bénissant les pains, les donna à ses disciples pour les distribuer au peuple. Or il y avait quatre mille hommes, sans compter les femmes et les enfants, cependant tous furent rassasiés, et on remplit encore sept corbeilles de ce qui resta.
Ste Hélène avait fait ériger sur ce champ douze monceaux de pierre, représentant les douze apôtes entourant leur maître; mais il ne reste plus rien de ces trônes des douze apôtres.
A peu de distance plus loin, nous nous détournous à gauche pour gravir une colline s'élevant d'environ 150 pieds au dessus de la plaine; c'est le Mont-desBéatitudes. C'est là que N. S. fit cet admirable sermon où il exalte le mérite de la pénitence: Bienheureux les pauvres d'esprit; bienheureux ceux qui pleurent ; bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, etc.
Le sommet du mont présente une surface d'environ 150 pieds, et se termine à chaque extrémité par une éminence en forme de corne. Aussi le peuple le désigne-t-il par le nom de Cornes de Hattîne.
C'est sur ce même champ de Hattine ou des Béatitudes que se livra en 1187 la bataille qui mit fin au royaume latin de Jérusalem. C'est là que Saladin fit prisonnier Guy de Lusignan, le dernier roi français de Jérusalem, et son frère le prince Geoffroy. C'est là aussi que fut égarée la vraie Croix qui avait été portée par l'évèque au milieu du camp des chrétiens.
Du mont des Béatitudes on voit vers le N. la ville de Saphet, patrie de Tobie, sur les confins de Nephtali. C'est à Saphet que Bibars, sultan de Babylone (Caire), fit massacrer en haine de ia foi, en 1263, plus de six cents catholiques, parmi lesquels deux Pères franciscains.
Retournant à notre route, nous passons bientôt après le village de Loubieh, perché sur une colline pierreuse, sans y arrêter. C'est à Loubieh, que Junot fit des prodiges de valeur pour soutenir l'attaque des mamelucks, qui avaient
plus de dix fois le nombre de ses combattants. Se repliant sur Gana, il rejoignit Kléber au pied du Thabor, près du village de Fouleh. Les deux troupes réunies formaient à peine 3000 combattants, tandis que les turcs en comptaient plus de 35,000, parmi lesquels 12,000 cavaliers. Le 16 avril au matin (1799), Kléber voit toute l'armé i turque rangée en bataille dans la plaine. Il forme un carré de sa petite troupe et attend courageusement l'attaque. Jamais les français n'avaient vu tant de cavaliers s'agiter, caracoler, se mouvoir en tout sens. Mais sans se décourager, ils attendent de pied ferme, et les frappant à bout portant, ils en font un massacre tel que bientôt la petite troupe se voit protégée par un rempart de cadavres d'iiommes et de chevaux. Pendant six heures, ils résistent ainsi à toute la furie de leur nombreux adversaires, à l'abri de ce rempart. Bonaparte qui avait laissé le siège de S. Jean d'Acre pour venir au secours de ses généraux, débouche alors dans la plaine, qu'il voit couverte de feu et de fumée. Sans perdre de temps, il partage la division qu'il amène en deux carrés, qu'il dirige de manière à former avec la division Kléber un triangle équiiatéral, au milieu duquel se trouvait l'armée ennemie recevant le feu de tout côté. Aussi la victoire ne fut pas longtemps indécise. La division Kléber, redoublant d'ardeur à l'arrivée de ce secours, fond sur le village de Fouleh qu'elle emporte à la bayonnette, et dans un instant toute la plaine du Thabor ne montra plus de soldats mamelucks que ceux gisant sur le sol et qui la couvraient en grande partie.
Nous passons plus loin dans le Champ-des-épis, ainsi appelé par ce que, un jour, les disciples de N, S. pressés par la faim, en avaient arraché en passant pour les manger. Le champ, comme au temps de N. S., était encore couvert d'épis touchant à maturité, mais quant à nous, si nous en détachâmes quelques uns, c'était plutôt pour en faire des reliques, que pour satisfaire à un besoin qui nous pressait. C'est encore la coutume aujourd'hui pour les arabes qui se nourissent de si peu de chose, d'arracher en passant des épis dans les champs pour s'en nourrir. Nous en avons fait môme brouter par nos chevaux dans la plaine d'Esdrelon, sans que personue n'y fît objection,
Environ une demi-heure après, nous entrons à Gana qui est un village d'environ 600 habitants, moitié musulmans et moitié grecs schismatiques.
Cana est célèbre par le premier miracle qu'y fît N. S. en changeant l'eau en vin à la prière de sa sainte mère. C'est aussi la patrie des apôtres Barthélemi (Natanaël) et Simon, chez lequel N. S. fit son premier miracle. Nous entrons dans une église grecque schismatique pour voir deux urnes, qu'on prétend être celles qui servirent au miracle de N, S. Ces urnes sont en pierre du pays, en forme d'amphores, très lourdes et grossièrement travaillées. J'ai entendu plusieurs personnes exprimer des doutes sur leur authenticité, mais je confesse que rien n'était plus facile que la conservation de semblables blocs de pierre ; enterrés sous des décombres, ils ont pu en être retirés intacts, et ce ne serait pas chose facile que de les mettre en pièces.
En sortant de Cana, nous traversons une belle source qui fournit l'eau à la ville et répand dans tous le voisinage la fraîcheur et la fertilité; aussi oliviers, grenadiers, figuiers etc., y sont-ils nombreux et des plus vigoureux.
Nous continuons notre route en nous dirigeant de ce point vers l'O. par un chemin pierreux et fort accidenté.
Nous voyons à notre droite, sur le penchant d'une colline, le village de Mesched, qui est la patrie de Jonas et qui renferme aussi son tombeau. Les musulmans tiennent en grande vénération le tombeau de ce prophète, sur lequel ils entretiennent toujours une lampe.
Enfin, à 4£ h., nous rentrons à Nazareth en passant près de la fontaine de la Vierge, où nous voyons, comme les autres jours, grand nombre de jeunes filles s'y chargeant de leurs cruches.
Séphoris. — Caïffa. — Le Carmel. — S. Jean d'Acre. — Ez-Zib. — Sarepta.
Le Léontes. — Tyr. — Sulon. — Beït-Eddin. — Deir-el-Kamar. — Beyrouth.
Nazareth, mardi 25 avril. — L'après midi d'hier a été consacré au repos, dont tout le monde ressentait plus ou moins le besoin. Ce matin, se fait la visite de la ville. Gomme je l'avais déjà faite, je me contente de me joindre à mes compagnons pour les seuls endroits que je n'avais pas encore vus. Parmi ceux-ci se trouve l'atelier de S. Joseph.
Du temps de N. S., comme c'est encore à peu près la coutume aujourd'hui, il était rare qu'un ouvrier eût la boutique où il exploite son industrie dans sa demeure même ; c'était toujours séparé, et le plus souvent à quelque distance. Joseph, qui avait sa demeure à l'endroit de l'église actuelle de l'Incarnation, avait son atelier à quelques centaines de pieds de sa résidence. Les premiers chrétiens avaient érigé une église sur l'emplacement de la boutique où Joseph travaillait avec l'enfant-Jésus qui lui était soumis. Les Pères franciscains ont encore là une chapelle, dans laquelle on peut voir une partie du mur de l'ancienne église.
Grâce à l'intervention de mon servant de messe que je rencontrai sur la route en revenant, je pus pénétrer dans l'intérieur d'une maison musulmane pour nïassurer comment elle est montée. Rien de plus simple. Tables, chaises, lits, on ne voit rien de tout cela ; seulement un rouleau de nattes dans un coin, qu'on étend dans le besoin. Le plancher en terre est élevé d'une quinzaine de pouces dans toute la moitié de la seule pièce qui compose la résidence, et c'est là, sur le bord de cette plateforme, qu'on s'assied d'ordinaire, lorsqu'on ne se
506 DE QUÉBEC A JÊaUSALEM
croise pas les jambes à la façon de nos tailleurs. Je n ai vu ni vases, ni ustensiles quelconques, mais un enfoncement, une espèce de grotte creusée dans le rocher au fond de la pièce, m'a paru tenir lieu de dépense et receler plusieurs paquets. Il n'y avait pas de cheminée pour le feu, mais à la porte, quelques pierres enfumées indiquaient l'endroit où on l'allumait lorsqu'il en était besoin. Bien que la porte fût ouverte, je n'ai vu personne dans la maison, peut-être à notre arrivée ceux qui s'y trouvaient avaient-ils cherché une retraite dans l'alcôve du fond, les femmes surtout pour se soustraire aux regards étrangers. Avec ce manque presque complet d'ameublement, les quelques haillons dont on se couvre, et le peu de nourriture que l'on consume généralement en Orient, il est facile de juger si la vie des indigènes coûte peu dans ces contrées, et de comprendre comment la paresse peut si facilement l'emporter sur le désir de posséder.
Nous allons dans l'après midi visiter en corps rétablissement des Sœurs de Nazareth, qui est contigu à notre hospice. Ces bonnes Sœurs, malgré l'exiguité du local mis à leur disposition, tiennent là pensionnat, externat, orphelinat, ouvroir, etc. Ce sont presque toutes des sœurs françaises, leur maison-mère étant à Oullins près de Marseille.
On nous fait voir leurs élèves réunies dans une de leurs grandes salles. Notre président monte à la tribune, et avec la gravité d'un professeur de théologie, pose ses questions et distribue ses compliments à droite et à gauche. On eut dit un inspecteur officiel s'acquittant de son office. Malheureusement les visiteurs sont trop nombreux pour le local, et je me trouvai, avec les autres ecclésiastiques, relégué parmi les élèves à l'autre extrémité de la salle où trônait notre président, et ne pus saisir qu'à demi les explications de la supérieure.
Les cahiers d'écriture surtout nous intéressèrent tout spécialement. C'étaient des hiéroglyphes, ou plutôt des signes sténographiques, que plusieurs élèves tracèrent devant nous, en procédant de droite à gauche, avec assurance et célérité.
On nous fit ensuite passer à l'orphelinat, où les élèves nous exhibèrent elles-mêmes leurs ouvrages. C'étaient surtout des broderies et des habits d'enfants dont la confection dénotait à toute évidence une certaine aptitude de la part de ces jeunes enfants pour les divers travaux à l'aiguille. Les arabes, de l'aveu de tous, ont des figures fort intelligentes; qu'on
change leur éducation, et on ne les trouvera inférieurs aucune autre nationalité sous le rapport des aptitudes et du talent.
Gomme partout je notais les renseignements que je pouvais recueillir, et qu'ici mes notes étaient à peu près nulles, vu que je n'avais pas pu saisir la moitié des explications données par la Sœur, je me décidai, revenu à l'hospice, à retourner au parloir, pour compléter mes renseignements. Je demande à voir la Supérieure. " Ma Sœur, lui dis-je, en affectant d'être sérieux, je viens vous faire un reproche. Vous êtes française, et vous partagez les défauts de votre nation ; vous n'avez pas pour le prêtre cette déférence, ces égards qui lui tout dus.— M. l'abbé, je devine ; vous n'avez pas été satisfait de la réception qu'on vous a faite ici. Je l'ai compris tout comme vous ; mais le mal ne vient pas de notre part. Le président se présente à la tête de la caravane et réclame les ^honneurs. Je m'explique fort bien qu'un laïc puisse avoir l'autorité pour commander les départs, régler les étapes, etc., mais dans une visite à une maison religieuse, les prêtres, certainement, devraient toujours être au premier rang. Ce n'est pas sans chagrin que je vous ai vus refoulés à l'extrémité de la salle ; votre modestie habituelle vous empêchant, sans doute, de disputer le pas aux laïques trop peu réservés. Ce n'est pas la première fois que je souffre de cet état de choses, et je désirerais fort qu'on le changeât. — Ma Sœur, je ne suis pas sérieux ; votre éducation et vos sentiments religieux ne me permettent pas de douter de vos dispositions à cet égard. Mais, comme je veux me renseigner sûrement sur tout ce que je vois en voyageant, je désirerais avoir des explications précises sur plusieurs sujets dont vous avez parlé et que je n'ai pu saisir qu'à demi, vu l'éloiguement où je me trouvais.
Là dessus la bonne Sœur me donna une foule d'explications sur tout ce qui les concerne.
Leur établissement est bien pauvre, n'ayant à peu près que les aumônes qui leur viennent d'Occident pour se soutenir. C'est sur l'orphelinat surtout qu'elles fondent les plus grandes espérances, par ceque cespetites filles leur appartenant complètement, elles peuvent plus sûrement les former à des habitudes de vie réglée, à la pratique de la vertu. Il arrive souvent que ces orphelines leur viennent de l'islamisme ou du schisme ; alors c'est un double gain, elles les arrachent à
l'erreur et leur fournissent en même temps les besoins matériels. Mais c'est aussi l'orphelinat qui exige le plus de ressources. Elles sont souvent obligées de refuser des élèves, par ce que les moyens de les soutenir leur manquent. Tout dernièrement, me dit la Sœur, j'écrivais à ma supérieure pour avoir l'autorisation de prendre deux nouvelles orphelines qu'on nous offrait. Et une lettre de cette même supérieure croisait la mienne, pour me dire qu'il fallait renvoyer deux de celles que nous avions, par ce que les ressources faisaient absolument défaut.
Les orphelines étaient au nombre de dix-sept, et toutes s'ingéniaient pour économiser et aider leurs mères adoptives. On leur avait appris que dans l'Inde et la Chine il y avait des enfants encore plus malheureux qu'elles. De suite elles voulurent toutes s'enrôler dans l'œuvre de la Propagation de la Foi ou de la Ste Enfance ; et on me donna à cet égard les détails les plus touchants sur les moyens qu'elles ont adoptés pour se procurer leurs contributions. Les unes travaillent à l'aiguille, confectionnent des sacs à tabac, des bonnets d'enfants, des broderies, etc., qu'elles vendent à cette fin. Les autres se sont faites chasseuses de chenilles dans le jardin, à condition qu'on les payât pour leur service. Elles sont même allées jusqu'à servir de manœuvres aux maçons érigeant un mur pour les sœurs, charriant l'eau pour éteindre la chaux, criblant le sable pour le mortier, etc.
Vous ne sauriez croire, me dit la Sœur, jusqu'à quel pointées petites comprennent déjà le mérite du sacrifice, de la charité. Dernièrement, ajouta-t-elle, il nous fallait préparer uncertain nombre d'élèves pour la première communion. Cinq externes, fort pauvres, qui étaient de ce nombre, vinrent me dire un jour, en pleurant: "Mère, nous ne pourrons pas faire notre première communion ; nous ne pouvons plus venir au caté. chisme ; il nous faut tous les jours aller travailler chez les turcs pour gagner le morceau de pain de notre dîner; si nous passons la journée ici, qui nous le donnera ?" Jugez de mon embarras ; impossible de penser à prendre ces cinq malheureuses à nos charges ; les ressources nous manquent. lime vint cependant une pensée : si j'offrais à nos orphelines de les prendre avec elles sans rien ajouter à leur ration ? J'avoue que le cœur me faisait mal d'aller leur faire cette proposition, car c'est à l'once que la part de chacune est mesurée; mais je
me disais : le bon Jésus qui a multiplia le vin pour les noces de Gana, ne pourrait-t-il pas peut-être multiplier notre pain pour que ces pauvres enfants participent à son festin ? Pleine de cette pensée, je m'en vais trouver mes orphelines. Ecoutez bien, leur dis-je, j'ai une proposition à vous faire. Voici que cinq de vos compagnes ne pourront pas faire leur première communion, par ce qu'il leur faut tous les jours aller gagner leur dîner. Je sais qu'on ne vous donne juste que le stricte nécessaire. Gousentiriez-vous cependant à retrancher chacune une bouchée, seulement une bouchée, du pain de votre dîner, pour permettre à ces cinq pauvres enfants de suivre vos exercices ? Vous êtes dix-sept, avec dix-sept bouchées cts enfants seront contentes. Et toutes de s'écrier: oui! oui! Mère; qu'elles viennent, qu'elles viennent. Et le lendemain, chacune voulait donner au moins la moitié de sa ration pour les pauvres externes, si bien qu'il fallut interposer mon autorité pour forcer ces charitables enfants à ne retrancher qu'une minime portion de la part de chacune.
Et, continua la Sœur, plusieurs de ces orphelines sont issues de parents musulmans, et vous n'ignorez pas, M l'abbé, que dans cet état de honteuse servitude où l'on tient la femme musulmane, chez elle, la charité, la compassion, la bienfaisance et tous les sentiments généreux font complètement défaut. Un seul trait vous le fera comprendre.
Le vendredi saint, un Père franciscain vint nous prêcher la Passion en arabe. Comme toutes nos élèves étaient présentes, schismatiques, musulmanes et catholiques, je priai le Père d'insister particulièrement sur la valeur du sang de Jésus-Christ. Le prédicateur s'acquitta si bien de sa tâche, qne la plupart des assistantes fondaient en larmes ; seules les musulmanes demeuraient impassibles.
A la récréation qui suivit le sermon, j'entendais nos catholiques se communiquer réciproquement leurs impressions sur tel ou tel point du sermon dont chacune avait pu être plus ou moins touchée. Et vous, dis-je, en m'adressant aux musulmanes, que dites-vous de ce sermon ?— Beaux contes que nous a débités ce Père, dit l'une d'elles parlant pour les autres ! il a dit qu'une seul»1 goutte du sang de Jésus-Christ aurait suffi pour racheter le monde. Alors pourquoi l'a-t-il tout donné ? Quand je puis avoir des pois ici, derrière la ville, je ne vais pas courir à la montagne du précipice pour en chercher
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Vous voyez là, continua la Sœur, comment elles- ont le cœur fait ces musulmanes, et quelle révolution le christianisme doit avant tout opérer en elles, pour les amener à nos croyances l
Mais voulez-vous encore mieux juger du degré d'avilissement où l'état de servitude a po vissé la femme musulmane? Le fait suivant, ajouta la Sœur, va vous le faire voir.
J'en étais, en faisant le catéchisme à nos élèves, à expliquer le lie article du symbole, la résurrection de la chair. Je leur • lisais doue qu'après la mort, nos corps seraient mis en terrer mais que viendrait un temps où de leur poussière ils renaîtraient à la vie pour jouir avec leurs âmes éternellement du? Ciel, ou biûler éternellement dans Tenfer. Une éiève musulmane frappée de cette doctrine la rapporte à sa mère, qtfi vient aussitôt me trouver.
— Vous avez dit à ma fille qu'une fois mortes,, tout ne serait pas fini, qu'on reviendrait encore à la vie ?
— Oui. sans doute ; nous reviendrons à la vie; les bon» pour aller dan? le Ciel jouir éternellement de la présence de- Dieu, et les méchants pour aller souffrir éternellement dans l'enfer avec les démons.
— Oui, les hommes;, mais pas les femmes. Les hommes ressusciteront pour aller dans le Paradis de Mahomet, mais pour les femmes, une l'ois mortes, tout est mort, tout est fini.
— Vous pensez donc qu'une fois morter il n'en sera pas plus de mon corps que du cadavre d'une chèvre ou d'une brebis, et iju'il n'y aura plus pour moi rien à attendre?
— Oh! non, pas vous vous êtes une religieuse (1); mais nous, les femmes ordinaires.
— Vous aussi, comme nous et comme tous les hommes, tous ressusciterez toutes, pour vivre ensuite- éternellement; heureuses dans le Gnd,ou infiniment malheureuses dans l'enfer.
— Non, non ; il n'en peut être ainsi. Tenez, chez nous, nous sommes quatre femmes. Chacune a ses enfants. Toute la journée nous nous chicanons et querellons pour nos enfants. Et le soir, arrive le mari qui nous don ne* à toutes une bonne volée de coups de liâtou. Et vous croyez qu'à la mort tout ne
(l)Ponr les musulmanes, les religieuses ne sont ni hommes, ni femmes ; ce sont de* êtres d'une catégorie à part, de la nature des aoges, à peu prèd; aussi leur porteai-elles une grande vénération
sera pas fini ? qu'il y aura encore un enfer au delà? La
chose n'est pas possible ; à la mort tout sera fini, et nous serons bien contentes; il n'y aura pas b'soiu it'iui antre enf-r celui que nous endurons à présent est bien suffisant pour nous punir de notre méchanceté.
Aurait on jamais cru que l'avilissement, l'abâtardissement pouvaient aller jusqu'à ee point !
— M lis, dis-je à la Sœur: les instructions, les conseils que vos élèves musulmanes vous entendent donner tous les jours, la règle même qu'elles sont obligées de suivre, les exe noies de vertus qu'elles ont continuellement sous les yeux, tout cela ne fait-il aucune impression sur elles ?
— Je n'oserais assurer le contraire, mais les progrès de ce côté, s'ils existent, sont lents et très lents. Cependant il s'en présente de temps à a itres quelques exemples; je puis vous en citer un tout récent.
Les musulmanes que nons recevons sont le plus souvent des fiancées, que l'époux futur tient à faire plus ou moins instruire, surtout à leur faire apprendre le français, ce qui est du meilleur ton dans la société turque. Or, il arrive parfois que ces jeunes filles sont frappées de notre manière de vivre, et que ce qu'elles nous voient faire les porte à se rapprocher un peu de nous dans leur conduite. L hiver dernier, un employé turc de St-Jeau-d'Àcre est venu chercher ici une fiancée qu'il nous avait confiée depuis deux ans. C'était une bonne nature d'enfant qui se montra toujours très docile. Ce turc ayant eu occasion de venir à Nazareth une couple de mois après son mariage, il se présenta à notre parloir. Madame, me dit-il, je viens vous remercier pour la manière dont vous avez formé ma femme. J'ai une femme accomplie. Jamais je n'ai eu le moindre reproche à lui faire. Toujours soumise, complaisante, respectueuse, tous ceux qui la connaissent l'admirent et disent qu'elle agit en tout point comme une femme chrétienne.
Quel aveu dans la bouche d'un musulman, qui ne connaît pas de modèle plus parfait de la femme, que la femme chiétienne !
Nul doute que cette éducation que les Sœurs surtout répandent en Orient en formant des mères de famille, ne produise, malgré la dépravation de ces peuples, les plus heureux résultats. Ces exemples de vertus qu'elles donnent, ces ins tructions qu'elles répandent, auront encore pins d'efficacité,
pour la civilisation de ces peuples, que la prédication des prêtres, qu'on se garde d'aller entendre ou qu'on écoute avec prévention. Oh! centinuez, saintes filles de la charité, dociles enfants de la Vierge de Nazareth, continuez à répandre à pleines mains, dans cette terre stérile et de malédiction, la semence de vérité et de vie ; arrosez-la de l'eau de vos sueurs, réchauffez-la de l'ardeur de vos prières, soutenez les jeunes plants de vos conseils et de vos exemples, et celui seul qui donne l'accroissement, saura, quand l'heure en sera venue, leur faire porter des fruits abondants de salut.
Après avoir remercié la bonne Sœur des intéressants détails qu'elle m'avait donnés, je ne crus pas devoir me retirer sans lui offrir une légère aumône pour ses pauvres orphelines. Je voudrais être riche, lui dis-je, pour vous fane une offrande en rapport avec vos besoins, mais mes ressources sont restreintes, je suis bien éloigné de mon pays, et il me faut faire de grandes dépenses ponr y retourner, prenez toujours cette petite pièce qui pourra suffire à quelques dîners de vos orphelines, et j'ai confiance que leurs prières jointes aux vôtres, me permettront d'opérer heureusement mon retour.
La bonne Sœur demeura toute interdite, et ne savait comment témoigner assez sa joie et sa reconnaissance. Elle m'assura que la communauté ferait trois communions et des prières spéciales pendant trois mois pour m'assurer un heureux retour. Et sans doute que le Ciel a été touché des prières de ces âmes pures de la Terre-Sainte, car j'ai pu refaire les 2000 lieues qui me séparaient de mon pays sans qu'il me soit rien arrivé de fâcheux.
Oh! si nos- heureux du siècle savaient quel bien peut produire seulement une pièce de vingt francs parmi ces peuplades pauvres de l'Orient, qui manquent de tout, sans doute qu'ils se sentiraient portés à se retrancher parfois dans leurs amusements et leurs jouissances, pour faire quelques dépôts dans cette banque de la charité qui leur assure de si gros intérêts.
Mont-Carmel, mercredi 27 avril. — Nous faisons nos adieux ce matin à Nazareth, pour les côtes de la Syrie. Voulant comme d'ordinaire profiter de la fraicheenr du matin, dès les 5h. nous sommes tous eu selle, remettant à entendre la niasse à Séphoris, où célébrera M. l'abbé Guesdon qui se réserve à jeun pour cette fin.
Un verre d'eau d'orange que j'avais bu la veille au soir m'avait dérangé l'estomac, si bien que j'avais à peine dormi la nuit et que je redoutais fort la fatigue de la journée.
Nous repassons par la fontaine de la Vierge, et gravissons la colline par la même route qui nous avait amenés de Cana, pour prendre ensuite une direction vers le N. 0. Le pays que nous traversons est presque partout cultivé et parait très fertile. Les céréales qu'on voit dans les plaines sont remplacées sur les collines par des forêts d'oliviers et de figuiers. A 6J h. nous sommes à Sépboris, village de 4000 habitants, tous musulmans, perché sur le flanc d'une haute colline.
Séphoris fut autrefois fortifiée. Après la destruction de Jérusalem par Titus, les Juifs vinrent fixer leur sanhédrin à Séphoiis, avant de l'établir à Tibériade.
On sait que Séphoris est la patrie du patriarche Joachim, époux de Ste Anne. C'est là qu'il avait sa résidence avant de se fixer à Jérusalem, ce qui n'eut lieu probablement qu'après son union avec celle qui devait être la mère de la Vierge Immaculée.
Dès les premiers siècles du christianisme, on érigea une église sur l'emplacement de la maison de Joachim. Si. Antoniu la visita vers la fin du Vie siècle. Détruite par Ghosroès, elle fut reconstruite par les croisés, mais détruite de nouveau par Saladin, elle est encore aujourd'hui à l'état de ruine. On y voit encore deux absides, dans l'une desquelles nous érigeons notre autel porr y entendre la messe. Les Pères franciscains, à qui ces ruines appartiennent, ont fait restaurer en arrière une résidence pour servir à un prêtre, qui probablement viendra demeurer ici, lorsqu'on aura pu y former un petit noyau de catholiques fidèles.
Nous reprenons nos montures après la messe pour poursuivre notre route, toujours dans la direction de l'O.
Plusieurs fois je m'étais demandé : comment se faitdl que rencontrant tant de chameaux par ici, on n'en voye jamais de petits? En quel endroit les reproduit on? Descendant une colline pour tomber dans une plaine toute en prairie, 'je pus trouver là une réponse à mes questions. Nous y rencontrons une trentaine de chamelles, surveillées par des bergers, ayant toutes des petits ou sur le point d'en avoir. Les petits sont loin d'exhiber des formes aussi disgracieuses que leurs parents, cependant ils ne montrent aussi que fort peu de ces charmes que
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Ton se plait à reconnaître dans le jeune âge de presque tous les autres animaux. Leur bosse, sans être aussi saillante que celle des adultes, s'annonce cependant déjà très distinctement. Ce ui frappe surtout, c'est cette disproportion étonnante entre la longueur du corps de cet animal et la hauteur de ses pattes. Evidemment le chameau a été donné à l'homme plutôt pour les services inappréciables qu'il peut lui rendre, que pour le charmer par la grâce de ses formes. Mais si jeunes et vieux ont si peu d'agréments, ce sont surtout les mères prêtes à metlre bas qui en manquent. Cette tête et cet arrière-train si grêles, plantés à chaque extrémité d'un ventre énormément ballonné, nous donnent plutôt l'idée de tortues lourdes et paresseuses, que de navires du désert comme on les a qualifiés.
Vers les llh., nous sommes à Chaffr-Amor.gros village où les daines de Nazareth tiennent au-si une école pour les filles. La population de ce bourg est d'environ 3,500, dont 1500 grecs catholiques qui sont desservis par un Père Carme ; le reste se composant de grecs schématiques, de juifs, de musulmans et de d ruses, ces derniers au nombre d'environ 600.
Nous profitons de l'offre des religieuses qui mettent une de leurs salles à notre disposition pour y prendre le dîner. Manger commodément assis à une table, dans une salle bien propre, ayant quelques religieuses pour nous entretenir, il n'en faut pas plus pour nous faire oublier un moment que nous sommes des voyageurs du désert, et que nous n'avons pas encore fait nos adieux à la tente. Involontairement je me reporte à ces fêles où nous sommes appelés parfois dans nos couvents du Canada, pour des professions, des prises d'habits, etc. Mais l'illusion ne fut pas de longue durée, car nous nous hâtâmes de reprendre bientôt nos montures, pour nous rendre aussi à bonne heure que possible au Carmel,où nous n'aurons que le reste de cet après-midi pour en faire la visite.
Nous nous trouvons bientôt en pleine vue de la mer, toutes les collines s'abaissant graduellement devant nous pour nous permettre d'en distinguer la rive même ainsi que la plaine- qui la précède.
Ayant mis pieds à terre pour une courte halte, je fus fortement intrigué par une plante que je remarquais pour la première fois. Entremêlant ses branches à celles d'un jeune chêne-vert, elle semblait un jonc monstre s'abritant sous le jeune arbre. Ses tiges effilées, glabres, parfaitement < ylin-
driques. d'an beau vert, me firent croire tout d'abord à une joncacée. ne lui voyant ni fleurs bien apparentes, ni même de feuilles. Je reconnus à la fin que c'était bien une dicotylédone, et que pour ne montrer que peu de feuilles, elle en portait cependant quelques unes. J'en étais à chercher la famille dans laquelle je la rangerais, lorsqu'un compagnon du midi de la France me dit la bien connaître, que c'était le Genêt d'Espagne. En effet, j'ai retrouvé la même plante depuis toute chargée de belles flenrs jaunes, sur le flanc du Vésuve, et j'ai pu me convaincre que c'était réellement le Genista juncea, qui se rencontre en Espagne, en Italie et dans le midi de la France.
Enfin nous sommes dans la plaine qui avoisine la mer. Nous traversons un marais où nos chevaux ont de l'eau jusqu'aux genoux, nous gravissons ensuite un large banc de sable mouvant, et prenons la grève même pour notre chemin. Le sable durci, où vient s'éteindre chaque lame, nous fournit la plus belle route que nous ayons encore parcourue.
Nous sommes ici dans la large baie qui sépare le mont Carmel de St-Jean-d'Acre, et au fond de laquelle, h notre droite, nous voyons Caïffa coquettement assise sur la rive même. Mais avant de contourner la baie, il nous faut traverser le Cisson que nous avions déjà coupé en arrivant à Nazareth. Heureusement que la mer est fort calme, car comme il faut le traverser à gué, le passage devient dangereux lorsque la mer est grosse, si bien que souvent il faut envoyer les bêtes à la nage et traverser ensuite en bac.
Caïffa ou Hèfa, quoique port de mer, ne parait pas jouir d'un commerce bien actif. C'est à peine si nous voyons quelques goélettes attachées à des poteaux qui bordent la rive que nous suivons.
Nous allons faire visite aux dames de Nazareth qui ont ici aussi un couvent, et au Père Carme qui dessert la paroisse latine. La population de Caïffa est d'environ 6,000 habitants, dont 1600 grecs catholiques, 1100 grecs schismatiques, 120 maronites, 1400 juifs et le reste des musulmans.
Les Prussiens ont ici un établissement fort prospère qu'il nous faut traverser avant de prendre La longue montée qui nous conduit au Couvent des Carmes qui, comme une forteresse, couronne l'extrémité du promontoire qui s'avance dans la mer.
Etablissement à Caïffa, à Jaffa, et dans peu à Césarée que le gouvernement turc vient de leur céder, bientôt les Prussiens vont être maîtres de toute la côte de Syrie, pour peu qu'on les laisse faire,
Le Mont-Carmel est élevé de 1800 pieds au dessus de la mer; la montée en étant cependant très longue, et le chemin bon, on le gravit à cheval sans difficulté. A 4^h. nous entrions dans la cour du couvent.
Je me trouvais faible et très fatigué ; je ne pus cependant résister au plaisir de visiter la résidence des bons religieux, et de jouir un moment du magnifique point de vue qu'ofFre ce promontoire élevé.
Après les visites d'usage au supérieur et la distribution des chambres que nous devions occuper, nous passons à la la chapelle et aux différentes salles du couvent. Nous montons môme jusque sur la terrasse, et avec quelques autres, je gravis jusqu'à la coupole qui couronne la chapelle Quel magnifique coup d'oeil de ce point ! La chaîne du Garmel, dit le Fre Lié vin, a six Lieues de long, et forme un plateau d'environ H lieue de large, tout boise, où les chacals, les hyènes, les panthères, les sangliers prennent encore librement leurs ébats. L'extrémité 0. le cette chaîne se projette dans la mer en formant une baie où se cache Coiffa; et c'est sur cette pointe isolée, entourée par la mer de trois côtés, qu'est bâti le couvent. C'est un des plus beaux sites qu'on puisse voir, aussi l'Ecriture Sainte l'emploie-t-elle souvent comme terme de comparaison en parlant de la beauté. Du point où nous sommes, nous voyons au N. E , à l'extrémité d'une anse immense que forme la rive basse bordée par une large plaine, St- Jean d'Acre, qui parait aussi s'isoler dans la mer.
Le Carmel a toujours été depuis les temps les plus reculés, habité par de saints personnages, qui venaient s'isoler ici, s'étourdir au bruit des vagues, pour ne pas entendre les vaines clameurs du monde, afin de méditer dans le recueill ment les vérités éternelles, et de se rendre le Ciel favorable par les austérités et la pénitence. On sait que ce fut la résidence du prophète Elie et de son disciple Elisée. Il y eut même de leur temps une école de prophètes, c'est à -dire qu'on venait à ces saints personnages pour recevoir d'eux les saintes instructions qu'ils puisaient dans la contemplation des vérités éter neiles ou qu'ils recevaient par inspiration directe du Ciel. On
nous montre encore la grotte où se faisaient ces saintes, réunions; et on peut dire. avec raison que ce l'ut là le premier couvent, la première réunion d'hommes se séparant du mondé pour mener une vit; [il us parfaite.
Les solitaires du Mont-Çarmel embrassèrent l'évangile 'lès le premier siècle de l'ère chrétienne., et se joigijireiit lùx apôtres pour prêcher J. G. La, Galilée et la Samarie furent eii différents tunps évangelisés par 1 >s pieux solitaires, Un granâ nombre de saints personnages ont habité le Cirmel. S.Narcisse ;m premier siècle, S. S.iridion au III.', S. Eu.thvme au IVe, S. Cyriaque et S. Jacques au VI, etc. S. Louis', roi de JFiance, visita le Cirmel en 1252. C'est vers 1155 qiie sur l'ordre du prophète Elie qui lui était apparu. S. Bjrthol<l vint établir sur cette montagne le berceau des religieux Carmes.
Saladin détruisit ce couvent en 1187, et fit massacrer, tous les religieux qui s'y trouvaient; et ce ne fut que plus de trois siècles plus tard, en 1633, que le Pape Urbain VIII mit les Carmes déchaussés actuels en possession du Carmel,
S. Simon Stock, qui fonda à Rome la Confrérie du St Scapnlaire, vécut quelque temps sur le Carmel, et devint général de son ordre (1243).
Pendant le siège que fit de St «Tean-d'Acre le général Bonaparte en 1799, le Carmel reçut les mourants et les blessés de l'armée française. Et aussitôt que le siège fut levé, les musulmans s'emparèrent du couvent, en chassèrent les religieux et massacrèrent les malades qui y restaient encore. On voit dms le jardin îles Pères, un monument avec inscription, érigé à la mémoire de ces braves.
L'église qui occupe nresque le centre du bâtiment, est propre et bien décorée. On monte au maître-autel par deux escaliers, entre lesquels s'ouvre le passage qui conduit à la grotte d'Elie, dans laquelle on descen 1 par un escalier de cinq marches.
Cette grotte, qui est entièrement taillée dans le roc, est réputée avoir été habitée par le prophète. Elle est aujourd'hui convertie en chapelle, dans laquelle on y peut dire la messe. Cette chapelle est tenue en grande vénération, menu; parmi les musulmans qui témoignent un grand respect pour le prophète.
A quelques arpents du couvent, sur l'extrémité de la
pointe, se voit une construction qu'on appelle la vîïlaT et qrtt sert dTho&pice aux pèlerins indigènes. Cette villa est surmontée d'un phare qui se voit à une grande distance en mer.
Sortant de l'enclos du couvent par la porte qui conduit à Caïffa, on va visiter, en descendant un peu de la hauteur, une petite chapelle dédiée à S. Simon Stock. Cette chapelle près* que entièrement creusée dans le roc, est à peu près dépourvue de tout ornement, et n'offre rien de particulièrement intéressant.
Les pèlerins, lorsqu'ils en ont le temps, peuvent aller visiter, à envi» on un mille du couvent, vers le Sud-Est, la vallée des martyrs, la fontaine et le jaidin d'Elie, etc. \ mais aucun de notre troupe ne témoigna le désir de s'y rendre, vu surtout le peu de temps que nous avions pour le faire.
La vallée des martyrs doit son nom au massacre des reli. gieux qu'on y fit là en Î2G2, dans le couvent qu'y avait bâti SI ferocard.
La fontaine d'Elie jaillitT dit-on, à l'ordre du prophète, et n'a jamais cessé de couler depuis.
Enfin le jardin du prophète est un plateau couvert de pierres ayxnt la forme de melons, de poires, de pommes, etc. On dit qu'Elie passant un jour là demanda un melon à un homme qui gardait un jardin. — Il n'y a pas de meions, dit le gardien, ce que vous croyez être des fruits sont des pierres. — Et bien, dit le prophète, que ce soient des pierres. Et les fruits changés en pierres s'y voient encore aujourd'hui. Cependant ils sont devenus assez rares, vu le grand nombre que les pèlerins en ont enlevé.
La Terre-Sainte proprement dite se termine au N. au mont Cirmel, bien que N. S. ait aussi porté ses pas à Tyr et à Sidon. C'est ici que s-j termine d'ordinaire le pèlerinage religieux par le chant du Te Dcum et le salut du St-Sacrement. A (H h. nous nous rendons à l'église pour cette fin. Notre commandant, qui est tout à la fois instructeur de cavalerie, poète, orateur, est aussi un excellent musicien -, il monte à l'orgue avec les meilleures voix parmi nos compagnons, pour répondre au choeur des religieux. Oh! de ma vie je n'oublierai ce salut de l'église de» bons Pèies dunes. L'autel brille de mille feux, au milieu desquels se détache une magnifique statue de la Vierge an Scapulaire, très richement décorée. La Vierge tient dans ses bras l'entai! t-Jesus, qui étend ses mains comme
pour répandre ses bénédictions sanc mesure sur ceux qui viennent le visiter. Nous unissons nos voix à celles des moines pour adresser au maître du Ci 4 et de la Terre le cantique de la reconnaissance, de ce qu'il a binn voulu nous permettre de vénérer les sacrées empreintes de ses pas sur cette terre. L'orgue remplit toute la capacité du temple de se* sons harmonieux. L'autel resplendit de mille clartés, et le fond de la nef demeure encore dans l'obscu rite, comme pour nous apprendre que la charité qui illumine notre âme, s'obscurcit, s'affaiblit à mesure que nous nous éloignons de son foyer. Les pèlerins, brisés par la fatigue, ne pouvant rester à genoux sur les dalles du pavé, s'appuient sur des chaises, taudis qu'un certain nombre d'arabes, hommes et femmes, sont accroupis à la turque près de l'entrée. Oh ! les saints anachorètes connaissaient bien toute l'économie de la machine humaine, lorsqu'ils ont proclamé que l'âme s'élevait d'autant plus facilement vers Dieu, que la chair était mattée par les austérités de la pénitence. Epuisé, brisé par la fatigue, jamais, je pense, je n'ai été plus vivement ému par les chants de l'Eglise et ne ma suis senti plus dégagé de la terre. "Eh! bien, mon Dieu, me disais-je, que sera-ce donede jouir de votre présence,si la prière, les chants de votre maison terrestre apportent déjà de si douces consolations ! Oh ! malgré le grand désir que j'ai de revoir ceux qui mesontchers, si telle est votre volonté, rompezdèsce moment cette chétive machine humaine qui me retient loin de vous."
Et, sincèrement, je crois qu'alors j'aurais vu s'approcher la mort sans trop la redouter.
Au souper, le Rév. P. Supérieur nous fait distribuer à chacun un scapnlaire avec une superbe image de la Vierge du Carmel, que tous reçoivent comme un précieux souvenir.
Ecrasé par le besoin de sommeil, aussitôt après le souper je me relire à ma chambre, et ne tarde pas à me mettre au lit. Comme nous sommes ici sur le bord de la mer, les lits sont entourés de toutes parts d'une gaze claire pour nous protéger contre les insectes; mais je crois que pour moi ces cousinières étaient bien inutiles, et qu'il m'aurait fallu plus que des cousins pour m'empêcher de goûter du sommeil.
Ez-Ztb,jeudi2& avril— J'ai si bien dormi la nuit dernière, que je dus répondre à M. l'abbé Baron, mon compagnon de chambre, qui s'excusait de m'avoir probablement dérangé lowqu'U à&t venu *e VWitW tyfW mvi, gpe je #'av4is jpap
même eu connaissance de son arrivée Réconforté pu- ce bienfaisant sommeil, je me sens loin autre ce matin, et plein de courage pour me remettre en route.
Dès les 5.^ h. nous sommes tais prêts pour le départ. X tus laissons nos montures aux mouçres, qui iront nous attendre au pied de la montagne, et npis opérons la descente à pie 1 . par nu p jtit .sentier, très raide. presque en face du couvent, pour visiter eu passant La grotte des prophètes.
Les flancs du promontoire sont presque partout couverts d'une végétation, où un botaniste qui en aurait ie temps, pourrait faire une ample -provision île spécimens; je n'ai pu que cueillir en passant deux espèces d'armoise, dont le feuillage blanchâtre m'avait particulièrement frappé. C'est VArlcm sia jalaica, Linné, et VA. poulica. Linné. Une autre plante, dont j'ai ete aussi fort agréablement surpris de faire la rencontre, est L'immorteile blanche, Jktichnjsum orientale, Tourneiort, qui avec les folioles blanches et se trieuses d; ses i,u vo.ucres, sert si souvent à la confection de ces couronnes que l'on met sur les tombeaux.
Tout près de la grotte des prophètes; je ne manque pas de Cueillir 'en •passant dès fleurs de grenadiers qui se trouvent à ma portée. G s fleurs, d'un incarnat pins ou moins foncé, sont très apparentes et des plus agréables.
La gro:te d ss prophètes qiii appartient aujourd'hui aux musulmans, est presque entièrement abiudonnée. Nous iùm-s obligés, pour y pénétrer, d'en faire sortir un troupeau de moutons qui s'y étaient réfugiés.
Nous reprenons ensuite nos montures, traversons Cuïff a, comme nous l'avions fait la veille, longeons des jardins où s'étaient de nombreux palmiers, et prenons ie sable même de la grève pour notre ch min.
Comme ce sable durci offre partout un bon roulage pour les voilures, quelques uns de nos compagnons préfèrent échanger la selle pour un bon véhicule qui doit les transporter jusqu'à St Jeàn-d'Acre.
Nous traversons le Cisson à gué, comme nous l'avions fait la veille, et [dus loin, L • Nâhr-el-Naamaii.qui est l'ancien Bélus, si renomme dans l'auti[uite pour son sable siliceux employé dans la fabrication du verre.
Nous mettons pied à terre à un certain endroit pour prendre suT lé sable des cojuUles du Murex Imnculus, si recherche
DE QUÉBEC À JÉItrsALKM 521
antre frits pour la couleur pourpre qu'il fournissait aux an dons Phéniciens. Nous trouvons aussi quelques Tiuues; Dolinm pomum, d'ilssez belles dimensions, niais toutes plus ou moins endommagées. G s coquilles se trouvaient èntréinê.ees à de nombreux os de sèches, d'une blancheur de chaux, que mes compagnons ne savaient d'abo d à quels anim uix ni irins rapporter, tant leur Forme insolite s'écarte et des co juiiles et des os ordinaires des poissons.
Vers les 10 h., nous entrons à St-Jean- d'Acre, qui est l'ancienne Acco, de la tribu d'Aser, qui fut aus>i plus tard ap Ptolémaïs. Les Israélites en s'emparant de Pto i lis n'en exterminèrent point les habitants, mais s'établirent un milieu d'eux.
St-Jean d'Acre fut fortifiée dès les temps les plus anciens, et sa situation sur le bord de la mer l'exposant aux attaques d-- ennemis, elle fut plus d'une fois assiégée, ravagée et detruite. Les,cioisés eu firent un sièga qui dura trois ans. Eu 1202 la ville fut presque entièrement détruite par un tremblement de terre. St Louis, roi de France, vint en prendre possession eu 1250; mais en 1271. le Sultan d'Kgypte s'en empara à sou tour, et mass icr a ou réduisit en esclavag ; pi us de 25.000 chrétiens qu'il y trouva. J'ai déjà rapporté que Bjuap-.trte eu 17M9 après un siège de deux mois, tut obligé de l'abandonner lorsqu'elle était défendue par Djezzar-Pacha et Sydney Sm h. Ibrahim-Pacha *'en rendit maître en 1323. Enfin eu 1S1P eile capitula, après un bombardement de deux heures, devant la flotte Auglo Autrichienne, commandée par Stafford Napier.
Acco, comme l'appelient encore les indigènes, est encore entourée de fortifications qui ne présentent qu'une seule porte du côle de terre, Sa population est d'environ 8 000 habitants dont environ 7l)0 catholiques, latins, grecs et maronite*, le reste secomposautde musulmans, de juifs et de grecs schématiques.
Nous nous rendons d'.ibord à la mos [née de Djézzai*, (jui est entourée d'une cour pavée en marbre, ombragée i;a et là de palmiers. Cette superbe cour est entourée de galeries en jïrcades ogivales, soutenues par des colonnes eu granit et en marbre. Une magnifique fuitaine en marbre blanc s'élève aussi au milieu de cette cour.
Je fus vivement intéressé par la visite qne'rïOua fîmes là
d'une école qu'un nugister tenait s&iw l'une dey arcades du
PB QUÉBEC A JÉRCSALUM
pourtour. Les orientaux qui savent tout réduire ,\ la ping simple expression, ont trouvé moyen de tenir des écoles à peu près sans matériel. Je suis certain que si M. Ouimet venait à passer par là il leur intenterait de suite un procès, Peut-on se meitre quelque chose dans la tête lorsqu'on n'a ni chaises, ni bancs, ni ttbles ? Notre surintendant ne croirait pas la chose possible; cependant on ne s'embamsse pas pour si peu à St Jeand'Acre. Le pavé de marbre tiendra lieu de tout cela, et au maître et aux élèves. Chaque enfant, accroupi sur le pavé, trace sur son ardoise ou sur sou cahier qu'il tient sur ses genoux, ses caractères hiéroglyphiques, en procédant, .bien entendu, de droite à gauche. Les enfants sont tous rangés par groupes, formant souvent des cercles pour puiser à l'encrier commun qu'on place au centre. Le maître va d'un groupe à l'autre, distribuant se-j avis et corrections. Et tous, maître et élèves, parlent à la fois, d'un ton plus ou moins aigu. De cette façon nulle nécessité d'un maître de discipline. Je n'aurais jamais pu imaginer qu'on pût tenir une école d'une manière si économique,
La paroisse latine e?t desservie par des Père6 franciscains, et les Dames de Nazareth y ont aussi un établissement.
Nous sortons de la ville pour aller prendre le dîner sous un bocag! de pins, à environ un mille plus loin.
Nous trouvons là une bande d'enfants d'école en congé, conduits par un prêtre grec-uni chargé de les instruire. Ce prêtre, avec lequel nous pûmes à peine échanger quelques mots, vu qu'il ne connaissait pas plus le français que nous ne connaissions le grec, se montra très poli et réjoui de nous voir. Lui ayant donné quelques petites images de nos bréviaires, il les distribua à ses enfants, et ce fut alors une course contre nous de la part de ces enfants, à qui pourra avoir la sienne. Malheureusement la provision n'était pas assez abondante pour contenter tout le monde.
Ici, comme en bien d'autres endroits, notre présence ne manqua pas d* nous attirer des curieux. Ce sont surtout des jeunes filies qui se montrèrent les plus empressées. Mais contrairement à ce que nous avions vu à Sunam, elles étaient toutes bien mises et n'accusaient la misère en aucune façon.
Comme les enfants m'avaient vu ramasser des insectes et qu'ils m'en avaient même apportés plusieurs, voilà qu'ils me présentent sur uu bâton, un superbe! serpent, d'euvirou 4 pied»
î>t QttéfiÊd A JÊRtTSALF.M 823
de longueur, qu'ils Venaient de tuer. Ils paraissaient le redouter beaucoup et craindre de le toucher; cependant je reconnus de suite que ce serpent n'avait aucun Venin et qu'il n'était pas plus dangereux que nos couleuvres.
Nous étions sur le point de nous mettre en selle, lorsque tout à coup nous fûmes effrayés par les cris perçants d'un petit garçon qui, avec quelques autres, étaient grimpés dans les branches d'un gros pin. La première pensée qui me vint à l'esprit fut que peut-être ces enfants avaient rencontré un antre serpent dans les branches de Ce pin. Mais m'étant approché de l'arbre, je reconnus que c'était quelque chose de plus serieux. Un enfant sur une branché fort élevée, avait ses habits en feu, et ses compagnons pour tout secours se contentaient de crier. tJn de nosmoucres, monte prestement dans l'arbre, saisit l'enfant, et saute avec lui autant qu'il descend sur le sol. On lui arrache sa chemise dont la flamme lui gagnait déjà la chevelure, et notre médecin l'examine aussitôt. Une flammèche échappée du feu qu'avait allumé notre drogman pour le café, chassée par un fort vent allant dans cette direction, était ainsi venue mettre en flamme la chemise de coton de cet enfant. Les brûlures, surtout dans le dos, étaient sérieuses, cependant le médecin délara qu'elles n'auraient point de conséquences graves.
Nous poursuivons notre route en suivant toujours le bord de la mer, mais non toutefois sur le sable même de la grève» comme nous l'avions fait l'avant midi.
Quelques petites collines se présentent ça et là dans la plaine, couronnées de villages, mais rien de saillant n'attire notre attention.
Nous traversons plusieurs torrents se jetant dans la mer) sur des ponts en maçonneries ; ces ponts toutefois pour l'usage des piétons ou des cavaliers seulement, car leur pente de chaque côté étant presque toujours en échelons où l'usage des voitures serait fort difficile.
Je fus agréablement surpris au premier de ces torrents que nous traversâmes, de trouver ses rives toutes couvertes de lauriers-roses, Nerium olennder, alors en pleine floraison. Ces arbustes présentaient eu certains endroits des masses compactes de fleurs roses du plus bel effet. A part les variétés recherchées que les amateurs cultivent en serres, ces fleurs
étaient tout aussi bdles que celles que nous voyons d'ordinaiie dans les appartements.
A un certain endroit, nons longeons une forêt presque exclusivement composée il' or-an gars et de citronniers. Je ne pouvais u.e lasser d'admirer ces arbres précieux poussant ainsi s onlanéinent à travers buissons et plantes grimpantes sans aucuns soins.
Vers les 4 h . non- atteignons le village d'Ez Zib. où nous trouvons nos te ni s disposé js po îr le campement.
Ez Zib est l'ancienne Achzib de la tribu d'Aser, dont les Israélites, lors de la conquête, et arguèrent les habitants en ^'établissant ;iu milieu d'eux. C'est à Ez-Z.b que le grand piètre Hircin eut les oreilles coupées pour l'empêch r d'exeicer la s- tirerai ne sacrificature, • t.que Plias; ël, frère d'Hero le 1 e - p: <Mi-l. s" brisa la tête contre le 111111- [je sa prison, pour se soustraire à l'exécution publi pie qui l'attendait (40 ans av. J. C). Ez-Zib est dans une situation des plus agréables, cou- 1 on nant nue petite colline qui borde la mer.
La mer n'a ici qu'un" rive fon basse, et présente presque partout une be le grève sablonneuse, dont profite plusieurs de nos compagnons pour prendre des bains.
Je dis près pie nartout, car certains bancs de calcaire fort usés nar la vague, se montrent aussi ça et là.
J- ne manquai pus d'explorer cette giève à la recherche des mollusiues que le flot, dans les gros ternis, y avait apportés. Mais c^s mollusques, quoique en grande quantité,, étaient fort peu variés. Les plus nombreux étaient: ColumLella mercatm'ia, qu'on pouvait prendre à poignées dans les creux des rochers, Mitra ebenus, Ccrilhium vulgatum, des Conus, des JS'rriin. des Murex, etc.. tous fort jeunes et pins ou moins déterriorés.
Comme j'étais occupé sur un banc de calcaire rongé par la mer, à choisir les coquilles les plus parfaites parmi celles que je trouvais, je fus tout à coup frappé d'un son singulier qui se faisait entendre près de moi, bien que je fusse alors seul à cet endroit. J'écoute, et, après un long silence, le même son se lépète, mais plus prolongé et plus intense. Que p »;ivait-ce être ? Quelque monstre marin que le flot— la mer était alors passablement agitée— aurait jeté sur la grève et qui pousserait des gémissements dans L'impuissance où il se trouverait de regagner son élément ?
Comme le banc de calcaire sur lequel je marchais était en plusieurs endroits creusé eu dessous et percé même à jour à plusieurs places, je m'avance avec précaution vers l'endroit d'où j'avais cru que partait le sou, et j'écoute attentivement. Je n'entends que le brisement du flot sur la pierre, lorsqu'il jaillit sur certaines aspérités. J'allais me retirer sans avoir rien pu comprendre de ce phénomène, lorsque tout-à coup la même voix se fait entendre, et d'une manière formidable, à quelques pieds de moi seulement. Pour le coup, me dis-je avec satisfaction, j'ai le secret de mon énigme.
Le banc de rocher était creusé à une assez grande distance en dessous, et vers l'extrémité de cette excavation, percé d'un trou à jour de 10 à 12 pouces de diamètre, par lequel j'avais vu jaillir de temps en temps l'eau de la lame. Or, c'est cette ouverture qui formait l'embouchure de l'instrument dans lequel soufflait la mer. Il arrivait parfois que l'air refoulé par la vague dans l'excavation, se trouvait comprimé par trois ou quatre flots successifs sans qu'il pût s'échapper. Sortant alors avec force par cette ouverture du plafond, il rendait ce son étrange que j'avais entendu. Je ne voulus pas m'éloigner sans avoir pu me convaincre que tel était réellement le cas. Je m'assis tout auprès et attendis avec attention. Deux flots, trois flots se succèdent et je ne vois que quelques petites lames d'eau jaillir du trou ; les flots se répètent, et le son de nouveau se fait entendre. Qui sait si les poètes anciens, qui dans leur paganisme prêtaient des voix à toute la nature, n'ont pas vu du merveilleux dans un semblable phénomène, et n'ont pas amené l'intervention de leurs dieux pour le douer de quelque signification ?
Tyr, vendredi 29 avril. — A 5| h. nous nous remettons en route. Nous suivons encore quelque temps le bord de la mer, puis nous le laissons pour escalader une petite coiline qui vient aboutir au rivage même. Nous descendons de cette hauteur pour remonter à peu de distance plus loin sur un cap de craie blanche, fort élevé, qui est coupé verticalement du côté de la mer. Le chemin est taillé dans la pierre même ; un petit mur en pierres sèches, de 20 à 25 pouces de hauteur, étant toute la garantie qu'on peut trouver à l'égard de faux pas qu'on pourrait faire du côté du précipice. Il y a même un endroit où ce petit mur est disparu, et où les eaux des orages ont tellement emporté le chemin, qu'il en reste à peine une couple de pieds près du plan perpendiculaire qu'il faut serrer
à droite. Le coup d'œil de ce point jeté dans le précipice, était réellement terrifiant. Voyez donc, dis-je, à celui qui me suivait, la profondeur de cette excavation ! — Mais pourquoi cette remarque, répliqua celui-ci tout irrité, voici que le vertige me prend* — Je ne prévoyais pas ce résultat, mais vous avez fort en belle à vous y soustraire, regardez de l'autre côté où vous avez la face du rocher à deux pieds seulement de votre nez, et vous ne vous troublerez plus.
Nous opérons bientôt la descente de ce cap blanc pour continuer notre route dans la. plaine, côtoyant toujours le bord' de la mer.
Ça et là des villages perchés sur des collines se présentent à nos regards, et de temps à autres nous rencontrons aussi des ruines, des constructions à moitié détruites, des fûts de colonnes, etc.
Nous voyons en certains endroits des monceaux considérables de charbon de bois, que les Arabes apportent à dos de chameaux de l'intérieur, et que des petits bateaux viennent prendre pour Les transporter à certaines villes du littoral.
Nous passons sous un très ancien aqueduc que supportent au moins une centaine d/arches mesurant pas moins d'une trentaine de pieds de hauteur, pour lui conserver son niveau. L'eau qui s'en échappe en quelques endroits par certaines fissures, attache aux pierres du mur une végétation des plus vigoureuses, qui tranche agréablement par sa verdure sur le fond gris-rous>jitre du vieux mur.
Nous suivons cet aqueduc jusqu'à une élévation où nous le voyons se terminer, et où nous apercevons aussi quelques constructions formant un village; c'est là que nous devons prendre le dîner.
Hélas 1 qui l'aurait cru. nous nous trouvons encore ici sur les ruines d'une ancienne ville fort célèbre; Palœ-ïyr, Tyr l'ancienne, dont les classiques au collège nous ont si souvent entretenus. Mais ce qui me surprend encore davantage, c'esl de voir le superbe bassin où aboutit l'aqueduc, non pas recevoir l'eau pour la distribuer au village, mais la dé\ dans l'aqueduc pour aller la répandre au loin dans la campagne. Ces puits, Ras-el-Aïn. au nombre de trois, sont de véritables puits artésiens. D'une vingtaine de pieds de hauteur au dessus du sol, ils sont construits de grosses pj taillées s'emboilaut les unes dans les autres. L'eau cjii les,
remplit jusqu'au bord leur vient à travers les couches géolo. giques, probablement des montagnes qui bordent la plaine à une assez grande distance à TE. Cette eau, au moyen de canaux partant du bord supérieur des puits, sert à l'aire tourner des turbines adaptées à plusieurs moulins.
Nous montons à la bouche du premier de ces puits par un plan incliné pour prendre notre dîner sur le bord même qu'entoure un large terrassement, présentant une surface assez vaste, toute couverte de graminées et de broussailles. L'eau est toujours à la rasade du bord, et s'écoule dans deux immenses aqueducs qui la transportent à des villages à assez grandes distances dans la plaine.
Nous allons visiter un moulin que fait tourner l'eau de l'un de ces puits. Le rez de-chaussée forme une grande pièce où nous voyons un troupeau de moutons qui sont venus s'y mettre à l'ombre, et où entrent les chameaux et mulets chargés du grain qu'on vient faire moudre. Et tout à côté, sur une partie de cette pièce qui est pavée, ont voit descendre le grain moulu qui s'échappe de la moulange placée au dessus. C'est ici, comme partout ailleurs en Orient, les règles les plus ordinaires de la propreté semblent n'inquiéter personne, et leur absence n'être pas même remarquée.
Nous reprenons notre course sur le bord de la mer, et après environ une heure de marche, nous sommes à Sour, la Tyr actuelle.
Mais où est-elle donc cette Tyr superbe, Tyr la riche, l'opulente, la patrie de Sanchoniaton, le plus ancien historien après Moïse, la patrie de Didon la fondatrice de Carthage, d'Origène, cette lumière de l'Eglise qui malheureusement perdu une partie de sou éclat avant de s'éteindre ? Où est-elle cette Tyr, cette reine des iners qui avait seule le secret de fournir cette pourpre qu'il n'était permis qu'aux tètes couronnées de porter? Cette ville forte devant laquelle trente siècles ont vu de temps à autres les peuples assemblés de tonu-s les parties du monde pour lui livrer des assauts '! La terre que nous foulons de nos pieds n'est-elle pas composée en grande partie des cendres de ces millions de guerriers qui ont ici été moissonnés par la mort ! Où est elle cette île d'Erycore, sur laquelle s'élevait une partit} de la ville que' des travaux gigantesques unissaient à l'autre par if sur le continent? Où prendre ici cette puissante Tyr dont Hiram et les autres rois se mesuraient avec les plus puissants de la terre ?
Car entendons Ezéchiel :
" Tyr, ta as dit dans ton cœur : Je suis éclatante de beauté, et située au milieu des mers (comme une reine sublime) :
" Les peuples voisins qui ont élevé tes murs se sont plus à t'embellir ;
" Tes vaisseaux sont construits avec des sapins de Sanir; les cèdres du Liban ont formé tes mâts ; les chênes de Bazan tes rames ; tes matelots se reposent sur le buis de Chypre, orné d'ivoire ; et tes demeures sont construites avec les bois des îles d'Italie :
" Le lin de l'Egypte a tissu tes voiles et tes pavillons; tes vêtements sont teints de l'hyacinthe et de la pourpre de l'Hellespont
" Tous les vaisseaux de la mer servent à ton commerce
" Toutes les contrées de la terre s'empressent de relever l'éclat qui t'environne ;
" Tarsis remplit tes marchés d'argent, de fer, d'étain et de plomb ;
" L'Ionie, Thubal, et Mosoch t'amènent des esclaves et des vases d'airain ;
u L'Arménie t'envoie des mules, des chevaux et des cavaliers
" Juda et Israël t'apportent le froment, le baume, la myrrhe, le miel, la résine, l'huile;
" Et Damas, en échange de tes nombreux ouvrages, le vin de Kelboun et ses toisons éblouissantes
" 0 Tyr, tes navigateurs ont touché à tous les bords ;
" Tu habitais dans Eden, dans le jardin des délices du Seigneur; les pierres précieuses formaient ton vêtement; le rubis, le topaze, le jaspe, la chrysolithe, l'onyx, le béryl, le saphir, l'escarboucle, l'émeraude, l'or, brillaient sur toi ; et les lyres et les tambours furent préparés pour le jour de ta naissance ;
" Semblable au chérubin qui couvre le propitiatoire de ses ailes, tu étais établie sur la montagne sainte du Seigneur ; et tu marchais au milieu des pierres éblouissantes."
Comment reconnaître cette magnificence et cette gloire dans la misérable bicoque que nous avons sous les yeux? C'est même à faire douter si réellement nous sommes sur l'em-
DE QUÊBEO A JÉRUSALEM 529
placement de la puissante ville d'autrefois ? On lui a enlevé jusqu'à son nom ; c'est Sour aujourd'hui qui la désigne/Aussi j'entends Jérémie qui lui dit : 'Je vous réduirai à rien, vous ne serez plus, et quoiqu'on cherche, on ne vous trouvera plus à jamais."
Où est ce bras de mer de 70 pas de large qui unissait l'île d'Erycore à la ville ? Je ne vois plus qu'une pointe continue avec la terre-ferme qui se projette dans la mer.
Les rois et les peuples avec les éléments se sont réunis pour opérer la ruine de l'opulente ville.
Sa grandeur et sa puissance ne devaient rendre rue plus éclatante la manifestation des vengeances du Seigneur; car, comme la ville de David, Tyr a irrité le Ciel pat ses infidélités, et le Seigneur se devait à lui-même d'humilier la ville superbe. Entendons-le parler encore par la bouche d'Ezéchiel :
" Voici que je viens pour toi, ô Tyr I Et je ferai monter contre toi plusieurs peuples, comme monte la mer avec ses flots. Et ils détruiront les murs de Tyr, et ils abattront ses tours; j'en raclerai jusqu'à la poussière, et je la rendrai comme une pierre luisante et sèche J'amènerai du septentrion à Tyr, Nabnchodonozor, roi de Babylone, le roi des rois; je l'amènerai avec des chevaux, des charriots de guerre, de la cavalerie et de grandes troupes, et un peuple nombreux.... Ils dévasteront tes richesses, pilleront tes marchandises ; ils renverseront tes murailles ; ils ruineront tes maisons magnifiques; et ils jetteront au milieu des eaux tes marbres, tes bois et jusqu'à ta poussière.
" Les îles ne trembleront-elles pas au bruit de ta chute, et des gémissements de ceux qui seront tués au milieu de tes murs ? Tous les princes de la mer descendront de leurs trônes; ils quitteront leurs habillements d'honneur, et seront couvertsde stupeur comme, d'un vètement.et s'asseyerontà terre, frappés d'un profond étounement de ta chute soudaine. Et se lamentant sur toi, ils diront : Comment as-tu péri, toi qui habitais dans la mer, ville superbe, toi qui étais si forte au milieu des eaux, avec tes habitants que redoutaient tout l'univers?"
Naduchodonosor vint en effet, comme l'avait prédit le prophète, et détruisit la ville. De ses décombres il combla le bras de mer qui la séparait de la terre ferme (606 av. J. C).
Mais Tyr se releva de ses ruines ; le bras de mer fut ouvert de nouveau, et les constructions nouvelles restreintes
DE QT'ÉBFC A JERUSALEM
presque exclusivement à l'île d'Erycore, de sorte que la ville était entourée d'eau de tout côté. Tyr devint de nouveau puissante et riche ; mais avec l'opulence revint aussi l'orgueil et tous les crimes qu'il engendre. Cette fois, ce fut Alexandrele-Grand qui fut choisi pouf exercer contre la ville superbe les vengeances du Seigneur. Le grand conquérant vint déployer ses nombreuses années devant la ville, et s'en rendit maître sept mois de siège (333 av. J. G.)- Lhs habitants
furent passés au .fil de l'épée, et on en crucifia sur le rivage 2000, que les hordes Macédoniennes, lass es de carnage, avaient négligé de tuer.
Le feu presque éteint sous la cendre se ranima une troisième fois à Tyr, et la ville instruite par ses malheurs anciens, se montra empressée d'embrasser la doctrine évangélique. Elle reçut la visite du grand apôtre des gentils, et posséla des évê [lies dès le commencement du christianisme.
Sous les croisés, Tyr comptait encore comme une ville des plus importantes de toute cette région. Passant ensuite snccessivement sous la domination des Egyptiens, des Arabes, des Turcs, elle suivit les vicissitudes de tous ces temps de troubles et d'affaiblissement jusqu'à nos jours, pour n'être plus aujourd'hui qu'une petite ville sans importance, d'environ 5000 habitants, dont 1250 sont grecs catholiques, 4000 maronites, le reste juifs et musulmans. Ses deux ports, le Sidonien au X. E., et l'Egyptien au S. O., sont tous deux comblés et inaccessibles aux gros vaisseaux.
Elle possède un évoque grec catholique, une maison de Pères franciscains établis ici dès 1256, et un couvent de Sœurs Miriamates. S >s rues sont assez propres, mais ses bazars et ses constructions n'offrent rien de bien remarquable.
La ville est entourée d'un mur qui n'avait encore naguère qu'uneseule porte du côté de TE., mais le tremblement de terre de 1837 lui en a ouvert plus d'une autre, par où il est assez facile de pénétrer.
Nous allons visiter tout .l'abord les ruines de son ancienne cathédrale, qui datait du temps des croisades, mais qui n'était peut être à cette époque qu'une restauration d'une construction plus ancienne. C'était un vaste temple, de 210 pieds de long sur 66 de large, avec cinq absi les dont les trois du milieuparallèles et une latérale de chaque côté. La façade était flanquée de deux tours, dont les restes de murs vont sans cesse
s'écroulaut. On voit à l'intérieur plusieurs i'uts de colonne gisant sur le sol, et an entre autres monolithe, en porphyre d'Egyte, montrant deux colonnes accouplées de pas moins de sept pieds de diamètre sur une longeur d'une cinquantaine de pieds. Quelles machineries mettait-on alors en usage pour tirer des carrières de l'Egypte de semblables blocs de pierre, les transporter sur des vaisseaux, et les ériger en leur lieu propre? Il est probable que ces colonnes étaient les restesde constructions encore plus anciennes, car nous ne voyons pas que les croisés, aient fait de ces édifices gigantesques durant le court espace de leur domination dans ces contrées.
Nous allons camper à l'O., entre la ville et la mer, dans un champ cultivé dont on avait tout récemment enlevé la récolte.
L'examen superficiel de tous les alentours nous amène sans peine à l'opinion de plusieurs géogiaphes, que la ville actuelle se trouve située sur l'île même d'Erycore, et que le canal qui l'isolait de la terre ferme a été comblé pour former la presqu'île qu'on voit aujourd'hui. Nul doute qu'autrefois on amenait jusqu'ici l'eau des puits de Ras-el-Aïn ; ou voit encore en plusieurs endroits des tronçons de l'ancien aqueduc.
Tyr, qui a donné des personnages célèbres à l'histoire, eu a fourni aussi au calendrier des saints. St Tyranion et St Méthode, tous deux évoques et qui souffrirent le martyre, étaient de Tyr, de même que St Frumence qui évaugélisa l'Ethiopie. Ce fut à Tyr aussi que s'assembla le concile des évoques ariens qui poursuivaient St Athanase. l'évoque d' Alexandrie, fie leurs calomnies.
Gomme il n'était que trois heures lorsque nous prîmes possession de nos tentes, nous avions tout le reste de l'après midi à notre disposition ; j'en profitai pour explorer minutieusement la grève des environs.
Le bras de mer qui formait l'île d'Erycore .tri! romblé, les vagues poussées par les forts vents d'Ouest, ex ircèrenl violemment leur puissance sur La pointe sablonneuse du promontoire, et en ont enlevé une partie considérable. Ou voits'avançant à une couple d'arpents dans la nier, les* restes du mole qui au trefois protégeait l'île. Tout cet espace esl parsemé de débris plus ou moins rongés par les eaux, et en partie couverts de varechs dans lesquels je fis une ample provision de coquilles. Je pris entre autres un superbe Fusas vivant, tout couvert de
son épiderme byssoïie, des Murex brandaris, des Trochus, des Nerita, des Conus, etc., etc.
La falèse sablonneuse qui borde le rivage nous montre quelques fûts de colonne, plantés horizontalement dans la côte, comme des canons de forteresse sortant de leurs meurtrières, et sur la plage même en gisaient deux autres énormes, du môme porphyre que ceux de la basilique.
Nous trouvâmes un peu plus loin des socles, des chapiteaux de colonnes en marbre, semblablement sur la plage, et qui par leur état de conservation, indiqueraient assez qu'il n'y aurait pas encore très longtemps qu'ils ont été laissés ainsi à découvert.
Des enfants ayant remarqué que je faisais provision de coquilles, ne manquèrent pas de venir me joindre pour m'offrir leurs services. Malheureusement nous ne pouvions nous comprendre, et leur complaisance me fut aussi souvent nuisible que profitable. L'un d'eux surtout, de 13 à 14 ans, aux allures de gamin des plus indisciplinés, me devint tout-à-fait insupportable, si bien que je dus plus d'une fois le menacer de ma canne pour le mettre à l'ordre. Ayant eu l'imprudence de donner un sou à un autre qui m'avait apporté un beau Fusus, c'en fut assez pour mettre hors de contrôle ces chasseurs aveugles. Me voyaient-ils penché pour prendre un coquillage plus parfait, qu'ils me l'enlevait de dessous la main pour me l'offrir. Ayant crié à mon déplaisant aux allures de singe : arrête, arrête ; c'en fut assez pour lui mettre dans la bouclie une véritable scie dont il m'écorcha continuement les oreilles. Tarrêle, t'arrête ? répéta-til ? et il ne cessa d'articuler ces mots. Si je le menaçais de ma canne, il faisait une pirouette sur une roche couverte de varech, poussait de grands éclats de rire, et venait sauter dans une flaque d'eau tout près de moi pour m'éclabousser en répétant : (arrête, t'arrête!
Ayant reçu de l'un d'eux une Cyprœa adusta, il me fit force pantomimes pour me faire comprendre qu'il en avait ch^zeux, et qu'il pouvait aller les chercher. Sur mon signe afFinnaiif, il disparaît comme Téclair, escalade la falèse avec l'agilité d'une gazelle, et revient tout essoufflé après trois ou quatre minutes. Mais quelle coquille m'apporte-til ? Il me met dans la main, un petit sifflet en terre cuite, ayant la forme d'un canard. Je fais signe de le lancer dans la mer ; t'arrête, t'arrête, s'écrie-t-il, et il me saute sur le bras, m'enlève sou cauar 1, et
se met à me déchirer les oreilles des sons aigus qu'il en tire. Il saute, gambade, pirouette à la façon d'un véritable singe, en soufflant toujours de tous ses poumons dans son canard.
J'allais remonter sur la côte, lorsqu'un autre enfant, aux allures plus paisibles, me présente un animal d'une forme à moi inconnue. C'était une espèce de cylindre, de 6 à 7 pouces de longueur sur 1£ de diamètre à peu près, à épiderme verruqueux, d'un brun roussàtre sale, s'atténuant brusquement à chaque-extrémité, sans qu'on pût bien distinguer laquelle des deux pouvait être la tète. Je crus d'abord, à l'apparence extérieure et à l'absence de tout mouvement, que ce n'était pas un être animé. Mais le gamin l'ayant fortement corn primé de ses deux mains, il sortit d'une extrémité deux filets d'eau qui parurent déplaire à l'animal et le forcèrent à produire quelques mouvements. Je reconnus dès lors que j'avais affaire à une Holothurie, dont j'avais vu des descriptions dans les au. teurs, mais dont je n'avais encore rencontrée aucune espèce vivante,
Les Holothuries appartiennent à la classe des échinodermes; il y en a dans presque toutes les mers, et on en compte un grand nombre d'espèces. En beaucoup d'endroits, comme en Chine, aux Molluques, etc., on mange les Holothu ries diversement apprêtées. Ces animaux, quelquefois de consistance assez ferme, ont tout le corps rempli d'eau, non seulement le canal intestinal, mais encore le reste des autres parties du corps, et ce qu'il y a d'assez extraordinaire, c'est qu'on en trouve quelquefois avec de petits poissons vivants à l'intérieur, sans que l'animal qui les porte paraisse en souffrir.
Voulant voir l'animai à son état naturel in situ, je me fis conduire par le gamin a l'endroit où il l'avait trouvé, et bientôt j'en rencontrai deux autres, dont l'un de dimensions encore plus considérables. Ils étaient immobiles sur le sable, adossés à des cailloux sous l'eau. On leur donne en certains endroits le nom de concombres de mer, et de fait, ils ont quelque ressemblance avec ce fruit, surtout dans leur forme extérieure.
Les quelques sous que j'avais distribués à ces gamins les avaient mis d'un tel zèle, qu'il me fut impossible de me débarrasser d'eux en revenant à nos tentes, sans le secours d'un cava maronite que les autorités de la ville avaient mis à notre disposition. Mais ces enfants n'étaient pas sans avoir fait déjà connaissance avec le gendarme, car à peine avait-il le
dos tourné, qu'ils revenaient aussitôt à la charge.
Je croyais être finalement débarrassé de leurs importu nités, lorsque je les vois revenir de la mer avec un animal d'une forme encore plus insolite que l'Holothurie. C'est une masse informe, gélatineuse ou muqueuse, de la grosseur du poing, qu'un enfant tenait dans sa main. Impossible de Vf connaître ni tête, ni pattes, ni membres déterminés. La masse paraissait composée de partiesjrepliés sur elles-mêmes, qui étaient sans cesse en mouvement. Je l'examine longtemps espérant toujours voir surgir de ces replis en mouvement une tète, quelque membre, ou au moins une forme propre, déterminée. Mais rien de distinct ne se montre. L'entant ayant plongé ses doigts entre certains replis en pressant un peu la masse, il en sortit une liqueur abondante qui lui teignit la main du plus beau pourpre. Je jugeai de suite que j'avais affaire à un Calmar, dont je ne pouvais reconnaître les formes par suite sans doutes des tortures auxquelles on venait de le soumettre. Mais ne serait-ce pas là l'animal qui fournissait aux anciens Phéniciens cette pourpre si célèbre, dont les rois seuls pouvaient se décorer, et que les habitants de Tyr surtout savaient si bien exploiter ? La plupart des auteurs se sont accordés à donner le mollusque Purpura pour l'animal fournissant la précieuse couleur, et encore mieux, ajoutent les modernes, les Murex brandaris et truuculus, parce que l'animal étant plus gros pouvait en fournir davantage.
Mais s'il est un Calmar à liqueur purpurine comme l'animal qu'on m'a exhibé, et non à encre noire comme tous les auteurs les donnent, nul doute que ce ne soit là la source de la précieuse teinture. Il serait à désirer que des auteurs plus verses que je ne le suis dans la connaissance des animaux marins, et plus rapprochés des mers tropicales, fissent à ce sujet de nouvelles études, car la quantité de liqueur produite par cet animal permettrait de l'exploiter plus avantageusement que tout autre.
Sidon, samedi, 30 avril. — Laissant Tyr à 5 h. ce matin, nous suivons d'abord la plage même de la [lier et montons bientôt après sur la côte pour nous écarter un peu de la rive.
Après avoir traversé plusieurs ruisseaux dont les bords sont tous garnis de lauriers-roses, nous arrivons à un fleuve que nous traversons sur un pont en maçonnerie de deux arches. C'est le Léon tes le plus grand fleuve de la Syrie, bien qu'il n'atteigne pas deux arpents en largeur. Prenant s,, source
à Bàalbek, au N. E., il sépare les montagnes du Liban de l'Anti-Liban. Comme les montagnes se rapprochent ici beaucoup pins de la mer, nous voyons leurs crêtes entre ouvertes, dans la direction du N. E., pour livrer passage au fleuve.
Nous passons pins loin sur des mosaïques couvrant encore en partie le chemin, à travers des touffes d'herbes et des décombres. Ce ont les ruines d'Ornithopolis, ville autrefois très florissante, dont aucun reste aujourd'hui ne s'élève seulement de deux pieds au dessus du sol. Ainsi passe les vanités de ce monde !
Nous arrivons plus loin à une maison isolée surmontée d'un petit dôme blanc. C'est la maison de la venue de Sarepta qui donna l'hospitalité à Elie, lequel, pour l'en récompenser, fit que sa farine et son huile ne diminuèrent pas pendant les trois années de sécheresse qui sévirent dans toute la terre d'Israël. On sait aussi que le prophète ne borna pas là sa générosité envers la pauvre veuve, mais qu'il ressuscita encore son fils qui venait de mourir. La maison de la veuve est aujourd'hui convertie en mosquée, car les musulmans professent aussi un grand respect pour le prophète Elie.
On voit tout auprès les ruines de l'ancienne ville de Sarepta, dont la maison de la veuve faisait partie. On distingue encore parmi ces ruines l'abside d'une ancienne cathédrale, car Sarepta aussi eut autrefois son évoque.
Poursuivant toujours notre route, nous traversons plusieurs torrents ou ruisseaux, et touchons peu après llh. à de magnifiques jardins tout plantés d'orangers, de citronniers, de grenadiers etc. qui nous annonçant le voisinage immédiat de la ville de Sidon ou Saïda, où nous devons passer le reste du jour.
Nous nous rendons directement à un cimetière musulman tout planté d'arbres, pour y prendre notre dîner, ies sarcophages mêmes nous servant de tables et de sièges. Cependant nos inoucres ayant dressé nos tentes tout auprès, nous allons
les occuper aussitôt après notre dîner.
On attribue la fondation de Saïda à Sidon, fils de Chanaan, qui lui même était fils de Cham, fils de Noé.
Comme Tyr, sa fille, Sidon a eu ses jours de grandeur et de prospérité, et ses péripéties de revers et d'infortunes. Ou lui doit l'invention des caractères alphabétiques, delà sculpture sur bois, de la navigation, de la taille de la pierre etc.
Salmanazar roi de Syrie, Xabuchodonosor roi de Babylone, Darius roi des Mèdes, Alexandre roi de Macédoine etc. ont tour à tour déployé leurs cohortes guerrières sous les murs de Sidon.
Jesus-Christ y porta un jour ses pas, et l'apôtre S.-Paul la visita aussi. Elle ouvrit la première les yeux à la lumière de l'évangile et compta des évoques dès le commencement de l'ère chrétienne.
Tour à tour en la puissance des Assyriens, des Babyloniens, des Egyptiens, des Romains, des Arabes etc., elle fut aussi occupée par les croisés. St Louis, roi de France, releva ses fortifications. C'est là qu'il donna cet exemple de charité sans borne à ensevelir des morts, dont la décomposition déjà avancée faisait reculer de dégoût ses plus généreux officiers. Le roi, le premier, y mettait la main pour leur donner l'exemple.
La ville qui alluma la première le flambeau qui éclaira les hommes dans la voie de la civilisation et du progrès, est bien déchue de son ancienne splendeur. Sa population aujourd'hui ne dépasse pis 12,000 habitants dont 1200 grecs-uni», 8Û0 maronites, 200 latins, 1200 juifs ; le reste musulman.
La paroisse latine est desservie par des Pères franciscains, qui y tiennent aussi une écoie pour les garçons. Des Soeurs de S. Joseph de L'Apparition y tiennent deux écoles pour l'éducation des filles. Les Pères Jésuites y ont aussi une maison. Nous allons visiter ces diverses institutions. Nous rendons aussi visite au consul français, qui nous reçoit avec beaucoup de politesse et nous fait visiter le champ des fouilles qu'il faisait pratiquer dans des ruines dont la construction remontait à St Louis.
Isolée sur un promontoire s'avançant dans la mer, Sidon était autrefois une place forte des plus importantes. Mais. comme Tyr, sa grandeur est passée. Son port ensablé n'est pins accessible aux gros vaisseaux:, et sa forteresse tombant en ruine indique assez le peu de confiance qu'on repose en ses fortifications.
Gomme partout ailleurs, notre présence ne manqua pas de nous amener la visite de nombreux curieux, parmi lesquels il s'en présenta une bande qui nous intéressa vivement. C'étaient des jeunes gens au costume soigné, aux allures policées, aux manières élégantes tranchant fortement sur tous ceux de leur âge que nous avions rencontrés jusque là. Ils parlaient
tous le français et fort correctement. Interrogés, nons apprîmes d'eux qu'ils étaient des élèves nouvellement sortis des collèges de Beyrout. Celui-ci avait fait sa rhétorique chez les Maronites, cet autre sa philosophie chez les Jésuites etc.
En voyant le petit nombre de carrières qu'une telle ville pouvait offrir à une jeunesse instruite, je ne pus me défendre de la pensée qu'en faisant pisser ces jeunes gens aux études classiques, on les déclassait parmi les leurs, ou les mettait en dehors de la voie qui aurait, pu eu faire des citoyens utiles. Je les interrogeai séparément sur leurs occupations et leurs aspirations pour l'avenir. Mon père est consul de Pr is.se, dit celui-ci, et je suis employé sons lui au consulat. J'ai fait ma philosophie, dit un autre, et j'étudie la pharmacie avec mon frère qui est médecin. Moi, dit un troisième, je suis citoyen anglais. — Vous êtes citoyen anglais? et moi aussi; d'où venez vous donc? — Je suis natif de Malte, mon père est consul d'Italie, et j'ai de l'emploi dans son bureau. Et ainsi des autres.
— Où allez-vous dire la messe de main, me demanda l'un d'eux ? .
—Chez les Jésuites. — Me permettrez-vous de vous la servir ?— Très volontiers ; mais ce ne sera que peu après 5h. — Peu importe, je serai prêt. — Dans ce cas vous voudrez bien venir me prendre ici à notre campement, pour me conduire chez les Jésuites, car je craindrais de ne pouvoir retrouver que difficilement leur résidence, et surtout la porte où il me faudrait aller frapper. — Convenu ; j'y serai.
Et en effet, le lendemain, des 5h-, mon jeune homme était à m'attendre et me conduisait chez les Pères Jésuites. C'était le fils du consul de Prusse, que je fus assez surpris de trouver catholique. Mais arrivés chez les bons Pères, nous en trouvâmes un second déjà rendu, celui-ci était fils du consul d'Espagne. Allons, dis-je, pour ne pas faire de jaloux, vous aller servir tous les deux. Ce qu'ils firent d'une manière fort convenable.
Bien que l'heure fût matinale, je donnai à communiera six personnes, et pas moins d'une trentaine assistèrent à ma messe.
Ils ne sont ici que deux Pères Jésuites, dont l'un français et l'autre italien. Ou me força à prendre le cite avant de repartir, et je regrettai fort de ne pouvoir profiter plus Longtemps
de la conversation des bons religieux, qui tous deux se montrèrent d'une amabilité charmante.
Deir-ei-Camar, dimanche 1er mai. — Nous voici en pleines montagnes du Liban ; an milieu de ces Maronites dont la constance inébranlable dans la foi. malgré les persécutions sans nombre qu'ils ont endurées, et le voisinage des Druses et des Métualis avec lesquels ils sont en contact, a fait tant de fois le sujet de notre admirati m, dans les récits de voyageurs que nous avons pu lire dans les journaux ou des ouvrages spéciaux.
Il n'y a guère plus de vingt ans (en 18G0) le village où nous sommes campés, Deïr el Camar, a été le théâtre d'un massacre horrible de la part d-s Drnses. Ou porte à 2730 le nombre des victimes de cette révoltante boucherie, qui s'est faite sous les yeux mêmes des autorités turques.
Mais reprenons notre itinéraire.
Gomme c'est aujourd'hui dimanche, et qu'il eut été par trop incommode à tous nos compagnons de se rendre aux églises pour entendre la messe dès les 5 h,, afin d'être prêts à se mettre en route sur les six heures, un prêtre leur dit la messe sous la tente, et les autres se distribuent dans différentes églis -s. A 6 h. nous sommes tous en selle.
Nous suivons pendant quelque temps la plage même de la mer, pour remonter sur la côte un peu plus loin.
La vallée que nous avons suivie depuis le Carmel, allant toujours en se rétrécissant, se trouve réduite ici à une étroite lisière de terre, la chaîne des montagnes du Liban touchant presque au bord de la mer.
Sidon est le point extrême au Nord où notre divin Sauveur porta ses pas ; l'évangile dit expressément qu'il visita Tyret Sidon. Gomme il ne passa nulle part sans marquer sa présence par quelque acte de bienveillance, c'est tout près de Sidon qu'il opéra la guérison de la fille de la Ghinanéenne, bien que ce fût une infidèle. J'sus pissant par ces lieux, fut abordée par une femme tout en pleurs, qui se prosternant devant lui, s'écria: Seigneur ayez pitié de moi, car ma fille va mourir; elle est extrêmement m lia le. — Est il juste, de donner aux chiens le pain de la famille ? — C'est vrai, répliqua la femme, mais on permet au moins aux chiens de manger les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. Jésus fils de David, ayez pitié de moi, ayez pitié de ma fille! Et le Seigneur ému s'eci ia : 0 femme, votre foi est grande, qu'il vous soit fait
selon que vous le désirez. Et à l'instant même sa fille fut guérie.
Nous n'étions entrés à Sidon qu'à travers des jardins, et nous en sortons de même. Les orangers, les citronniers, ies amendiers, noyers, pêchers, poiriers, etc., qui s'étalent dans ces jardins, embaument l'air de leurs émanations, et ne font que ressortir davantage la pauvreté de la ville, à côté des riches productions de ces jardins.
Après avoir traversé plusieurs cours d'eau se jetant dans la mer, notre caravane se divise en deux; une partie (six) devant se rendre directement à Beyrout, et L'autre devant pousser une pointe dans les montagnes jusqu'à cinq lieues de la mer. Jepiéfère de beaucoup suivre ce dernier parti, car une visite aux Maronites dans leurs montagnes, pique vivement ma curiosité, tandis [n'en suivant la route directe, je ne vois que deux points qui peuvent spécialement intéresser: Nébi-Younis où l'on prétend que le monstre marin qui avait avalé Jouas le vomit sur la plage, et Djouni où cette excentrique anglaise qu'un décora du nom de Reine dePalmyre avait sa résidence.
Lady Stanhope. qui mourut à Djouni en 183î>, était la nièce du grand politique anglais Pitt. Jeune et immensément riche à la mort de sou oncie, elle voulut donner libre cours à ses goûts extravagants. Après avoir parcouru toute l'Europe et avoir refusé ies partis les plus avantageux, elle s'en vint en Orient, où l'or qu'elle semait à pleines mains, ne manqua pas d'attacher à sa suite une foule nombreuse île ces allâmes orientaux. On dit que lorsqu'elle visita les ruines de Palmyre, on put compter jusqu'à 20,000 personnes qui la suivaient partout. Elle se retira ensuite sur la côte de Syrie où elle se bâtit un palais, ayant pour !u servir un personnel nombreux d'orientaux de toute nation. Mais les écus jetés ainsi sans discernement ne pouvaient durer toujours. Aussi cessa-t-elle bientôt ses grandes représentations pour se renfermer dans son palais comme une fée mystérieuse ; se montrant difficile à accorder des audiences aux visiteurs, jouant le rôle de sy bille, et étonnant souvent les étrangers par les oracles qu'elle m; plaisaità proclamer, et dont quelques uns, pai hasard ont vu leur accomplissement. Kilo répondit à M. de Marcel lus qui la sollicitait de revenir en Europe :
" Laissez-moi mon désert. Qu'irais-je faire en Europe ?
voir des nations dignes de leurs chaînes et des rois indignes de régner? Avant peu votre vieux continent sera ébranlé jusqu'en sa base. Vous venez d'Athènes, vous allez voir Tyr : voiià ce qui reste de ces nobles républiques protectrices des arts, de ces monarchies reines de l'industrie et des mers. Ainsi sera l'Europe : tout y est usé ; les rois n'ont plus de race ; ils tombent emportés par la mort ou par leurs fautes et se succèdent en dégénérant. L'aristocratie bientôt effacée du monde, y donne sa place à une bourgeoisie mesquine et éphémère, sans germe ni vigueur. Le peuple seul, mais ce peuple qui laboure, garde encore un caractère et quelques veitus; tremblez s'il connait jamais sa force."
On a peine à croire, en lisant ces lignes, qu'elles ont été écrites il y a plus d'un demi-siècle, et si l'on refuse l'esprit prophétique à la moderne pythonisse, on ne saurait nier que l'expérience de la vie lui avait appris à juger sainement des choses et à faire la philosophie des événements.
A peine avons-nous quitté le bord de la mer pour nous diriger directement vers l'E., que nous commençons aussitôt l'ascension de la chaîne du Liban. Un cours d'eau que nous suivons nous fournit des passes à travers les monticules, et nous nous élevons graduellement à mesure que nous avançons.
Nous prenons le dîner dans une petite plaine formée par le confluent d'un ruisseau se jet tant dans le cours d'eau que nous suivions. De superbes sycomores nous offrent une ombre protectrice des plus agréables. Je cherche en vain des mollusques dans ce cours d'eau et n'en trouve aucun. Par contre, j'ai pu faire en passant, sur les talus de la route, la capture* de deux magnifiques Pu pas, d'un blanchâtre rosé des plus agréables. C'est, je crois, le Pupt monachi, qui est propre à la Syrie.
Si le proverbe oriental : partout où un musulman met le pied la terre demeure sept ans sans produire, peut avoir quelque apparence de vérité, on pourrait assez justement en formuler un contraire et dire : partout où un Maronite habite, la pierre même peut produire. En effet, on est étonné du soin que l'on met ici à cultiver la terre. Il n'y a pis un pouce du solde négligé. On transporte même sur son dos de la terre sui- .les rochers pour en retirer des produits. On construit des murs en pi irres sèches pour aplanir les contours des montagnes en gradins d'amphithéâtres, et toujours les sons de
culture sont récompensés par les plus abondantes récoltes. Le blé, l'orge, les lentilles, les fèves, le lin etc. se rencontrent partout, sans compter les oliviers, les poiriers, amandiers, vignes etc. J'ai vu des pièces de blé, et des plus belles, dans des endroits où j'aurais cru sa culture décidément impossible. C'est à peine si l'on pouvait distinguer un peu de terrain à travers des petits cailloux et des éclats de pierre, tant ils étaient nombreux, et cependant ce blé était des mieux venus et de la plus belle apparence.
A peine avons-nous commencé l'ascension des montagnes, que nous sommes frappés des allures des gens que nous rencontrons. Tous ceux occupés aux travaux des champs s'arrêtent pour nous saluer d'un air riant, témoignant du plaisir qu'ils ressentent de notre rencontre. Quel contraste avec le regard sombre et sournois de l'arabe mulsulman !
Les montagnes du Liban forment une double chaîne d'environ 30 lieues de long sur 10 à 12 de large. La chaîne est partagée en deux par une vallée à laquelle on a donné le nom de Gélé-Syrie (Syrie creuse). La partie la plus rapprochée de la mer et qui, à peu de distance même de Beyrouth touche le rivage est le Liban proprement dit ; et la partie plus à l'E. est l'Anti-Liban, qui s'étend jusq'au grand désert de Syrie, au delà de Damas et de Bâalbek. Les points les plus élevés du Liban sont le Sunnin, haut de 6,800 pieds, et le Makmel, haut de 8,800 ; dans l'Anti-Liban, vis-à-vis de Sidon, se voit le grand Hermon, haut de 9,500 pds. Tous ces sommets se voient couronnés de neige durant presque tout le cours de l'année; ce qui ne contribue pas peu à donner du relief à toutes les autres cîmes. Les montagnes, à part certaines pointes dénudées, sont partout ou cultivées ou boisées.
Les poètes arabes disent que le Liban porte l'hiver sur sa tête, le printemps sur ses épaules, l'automne dans son sein, tandis que l'été sommeille à ses pieds. Et en effet, ces montagnes en s'élévant les unes sur les autres forment quatre zones que qualifient assez justement les noms des quatre saisons de l'année. Presque chaque sommet est couronné d'un vilUge où l'on voit, dominant les autres constructions, l'église et souvent un couvent.
La population Maronite est évaluée à environ 300,000 âmes. Ils peuvent fournir plus de 30,000 guerriers.
Ces montagnards laborieux, aux mœurs simples, aui allures paisibles, à vie frugale et retirée, ont presque toujours les armes à la main. C'est qu'ils ne sont pas seuls à se partager le séjour de leurs montagnes. Ils sont presque partout entremêlés aux Druses, race féroce at barbare. Entremêlés, non pas en résidences, mais en villages, les Maronites occupant une montagne, et les Druses une autre. Quant aux lois, à la langue, à la manière de vivre, les deux peuples ne présentent guère de différence, mais ils diffèrent grandement par là religion. Autant les Maronites sont loyaux, paisibles, honnêtes, autant lés Druses sont fourbes, féroces, trompeurs. C'est une règle chez eux de rie jamais dire la vérité, de sorte que les principes fondamentaux de leur religion sont encore assez peu connus. Tout ce qu'on en sait, c'est qu'ils croient en un Dieu unique qui se serait déjà incarné dix fois, et la dernière fois dans Hakem le fondateur de leur religion. Ils ne contestent avec personne, étant prêts à admettre, du moins en apparence, tout ce qu'on leur propose; aussi rêvèrent-ils égalemeut l'Evangile et le coran, sans vouloir suivre cependant ni l'un ni l'autre. Ils se contentent tous d'une seule épouse, mais ils divorcent sous les plus futiles prétextes.
Là France, depuis les croisades, a été reconnue comme là protectrice des chrétiens d'Orient; les anglais qui s'efforcent de s'implanter partout, ont cherché des appuis dans les Druses pour faire opposition aux français. Et il suffit que ces barbares montagnards se sachent appuyés des sympathies anglaises, pOur qu'au moindre prétexte ils se ruent sur leurs voisins les Maronites, et se livrent aux cruautés les plus révoltantes. De là le qui-vive sur lequel se tiennent toujours ces populations dans leurs montagnes. Mais qne ne descendent-elles dans la plaine qui les avoisine et dont le sol est si riche, ces populations qui se disputent pouce à pouce le terrain de leurs abruptes montagnes ? Voila ce que j'ai demandé plus d'une fois, et toujours on m'a répondu : leurs montagnes, pour les Maronites, sont leurs châteaux forts ; 300 guerriers sitr leurs pics escarpés peuvent tenir tête à une grande armée» Pour descendre dans la plaine, il leur faudrait un gouvernement clairvoyant, capable de garantir une protection suffisante à ceux qui tirent du sol la subsistance de la famille humaine -, et n'allez pas demander cette protection à la Turquie, cet em pire sans intelligence, que les nations Européennes mènent en laisse, et qui malgré cela trébuche encore à tout instant»
Vers les 3 h. nous voyons une b4ti?se de fort belle apparence, tout entourée d'arbres, sur le sommet d'une haute mpntagne, c'est la résidence de l'évêque Maronite de Beit-Eddin, et un pen plus loin, de l'autre côté d'une ravine taillée à pic e dans laquelle tombe eu cascades un fort ruisseau qui fait tourner plusieurs moulins, est le village de même nom, où nous voypns des bâtisses considérables, des casernes, le palais d'été du pacha de Beyrouth etc. Nous longeons ici à gauche un torrent à une extrême profondeur, et droit en face de nous, perché sur le penchant opposé, est le village de Deïr-el Çamar, où nous devons aller passer la nuit.
Nous allons d'abord faire visite à l'évêque de Beit-Eddin. Le vénérable prélat nous reçoit avec une bienveillance extrême . Nous traversons en entrant un salon à l'oriental, où il n'y a que des tapis au lieu de sièges, mais à la suite, nous entrons dans un second salon à l'Européenne ; tous les côtés sont garnis de divans sur lesquels nous prenons piace, et dans l'angle est une grande bergère où va s'asseoir le prélat.
Mgr Bastoni est un viellard à figure vénérable, à barbe fort longue et toute blanche, à teint frais et nullement bronzé* Il porte une soutane orientale (absolument celle des Jésuites) plutôt rouge que violette, avec ceinture de même couleur, et par dessus, une espèce de pelisse a larges manches en soie moirée. Quoique ayant étudié à la Propagande, à Rome, il ne parle pas le français et le comprend assez difficilement ; il s'en retire bien plus avantageusement avec l'Italien.
A peine sommes-nous assis que des serviteurs aux pieds nus nous passent des rafraîchissements. .C'est d'abord un petit verre de vin, puis des cédrats, puis des .cigarettes, un autre petit verre de vin, des dattes et autres conâures, un petit verre de mastic (eau-de-vie du pays), une tasse de café etc., etc. De sorte que tout le temps que nous fûmes là, les serviteurs furent constamment occupés de nous. Le prélat, fumait une énorme chibouque, n'ayant pas loin de cinq pieds de longueur, dont le fpurneau appuyé sur un petit trépied en cuivre, fut allumé par un serviteur au moyen d'un charbon ; on nous passa de même une casserole chargée de charbons, pour allumer les cigarettes de ceux qui voulurent se livrer au plaisir de faire de la fumée.
Le bon évoque nous dit que >:on diocèse se composait seulement de 2700 communiants. Nous lui demandâmes s'il comp-
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tait encore des prêtres mariés dans son clergé. Malheureusement oui, répliqua-Wil; il y en a encore quelques uns. Vous avez passé dans nos montagnes, ajouta-t-il, vous avez pu voir comme le peuple est pauvre. Lorsque j'envoie un curé dans un village, il me faut, non seulement le pourvoir de tout ce qui est nécessaire à l'exercice du culte, mais encore lui fournir nourriture, habillement etc., car le peuple ne peut absolument rien donner. Et pour moi, je n'ai pour toutes ressources que les aumônes qui me viennent de l'Occident. Vons avez vu aussi comme les communications sont généralement difficiles. Souvent deux villages qui peuvent se faire entendre de la voix de l'un à l'autre, exigent des deux et trois heures de marche pour s'y rendre, par ce qu'il faut descendre une profonde et difficile excavation pour la remonter de l'autre côté. Lorsqu'il se trouve donc quelque village ainsi isolé que je ne puis peurvoir d'un curé, je choisis un bon chrétien, de conduite exemplaire, le plus souvent un maître d'école, je lui fais donner une certaine instruction, et je l'ordonne prêtre, pour suffire, dans la nécessité, aux besoins religieux de sa localité. Il continue à vivre par lui-même en travaillant avec sa famille, sans presque rien prendre sur mes ressources. (Test là certainement un grave inconvénient, mais dans la nécessité on s'accommode comme on le peut.
L'idée de prêtres mariés avec notre degré de civilisation et notre manière de vivre, nous répugne souverainement et nous révolte, mais quand on a vu les orientaux avec leurs allures, leur vie simple et dépourvue de tout confort, on comprend que la chose puisse se faire là sans trop d'inconvénients. Quoiqu'il en soit, le nombre de ces prêtres en dehors du célibat va toujours en diminuant, et finira, avec le temps, par disparaître complètement ; caria mesure est plutôt tolérée que permise par Rome. Voici quelle en été l'origine.
Les Maronites doivent leur nom au moine nommé S. Maron, dont les successeurs malheureusement partagèrent l'hérésie d'Eutiches. Après plusieurs siècles écoulés dans l'hérésie, où maints abus, entre autre le mariage des prêtres avaient pris racine parmi eux, ces peuplades reconnurent leurs erreurs et firent leur soumission à Rome, qui les accepta tels qu'ils étaient, et toléra ces prêtres en dehors du célibat jusqu'à ce qu'il fût possible de les remplacer par d'autres. Et c'est ainsi que l'abus s'est perpétué. Mais nul ne peut se marier une fois qu'il est
ordonné, et on ne peut non plus donner les ordres à celui qui aurait été marié deux fois.
Les Maronites ont un rit qui leur est propre, mais de tous les rites orientaux, c'est celui qui se rapproche le pins du rit romain. Ils se servent de nos hosties, de nos ornements, etc.
Le bon évêque voulut bien nous offrir l'hospitalité dans sa propre résidence, mais nos mesures étaient prises d'avance, et nous n'aurions pas voulu lui imposer cet embarras ni cette dépense.
Nous passons ensuite de l'autre côté de la ravine pour visiter le palais du pacha.
Nous allions donc voir un spécimen de ce luxe oriental dont on nous a tant de fois entretenus. Mais quelle déception! Cette résidence princière est bien loin d'égaler en luxe, et surtout en bon goût, la plupart des maisons de nos bourgeois tant soit peu fortunés. C'est à peine si nous avons pu trouver un appartement sans qu'il y eût quelque chose jurant avec le bon goût ou l'art dans quelque coin. Ici ce sont des lambris en tuile fayencée du plus bel effet, et à côté une armoire en bois commun grossièrement imitée en peinture. Là ce sont des pilastres en marbre à côté de menuiseries des plus communes, etc. Nous ne fûmes pas peu surpris de trouver une salle occupée comme chapelle, ayant un autel avec un crucifix, etc. C'est que, nous dit-on, le pacha actuel est catholique. Il parait d'ailleurs que l'Emir Beschir, qui fit bâtir cette résidence, était assez accommodant pour être de la religion de tous ceux à qui il voulait plaire, catholique avec les catholiques, musulman avec les musulmans, etc. Il avait en conséquence une chapelle catholique dans son palais. La salle des bains est celle qui nous parut la plus parfaite ; le marbre y était propre et bien façonné ; cependant l'ensemble n'offrait encore rien d'extraordinaire.
Il va sans dire que le cbâteau était alors sous les soins de quelques gardiens et que le propriétaire ne l'occupait pas dans le moment.
Les cours et les parterres n'offraient aussi rien d'extraordinaire. Un jardin paysagiste à l'anglaise, d'ailleurs assez mal entretenu, ne nous a intéressé que par la variété et l'éclat de ses roses.
Mais si ces roses pouvaient attirer par leur éclat, leur ilagiauce pouvait encore bien plus tixer l'attention. Jamais je
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n'avais senti odeur plus agréable, parfum plus suave, sans cependant poi ter au cerveau par son excès. Ce sont surtout celles d'un blanc crème que je constatai être les plus odorantes. M'étant penché pour en sentir une, voici que le jardinier s'approche de moi et taille à gauche e\, à droite pour m'en faire an superbe bouquet. J'eus beau lui représenter de ne pas ainsi dépouiller >on jardin, que je préférais voir ces fleurs sur leurs tiges plutôt que de les avoir dans la main; tout fut inutile, il fallut accepter pour ne pas le désobliger. Allons, me dis-je, soit, je ferai des heureux avec le bouquet. Et en effet, je n'eus pas plutôt fait remarquer l'excellente odeur de ces roses, que chacun, et surtout nos dames, voulait en avoir au moins une.
Nous passons de là à la visite de l'arsenal qui setouve tout à côté, car il y a ici constamment une garnison et même une école militaire, et ce n'est qu'en pénétrant dans ses murs que nous avons pu parvenir jusqu'au château. Beït-Eddin est en outre une place forte, et par sa position peut résister sans peine aux plus formidables assauts.
Nous franchissons donc les portes de l'arsenal, et les officiers s'empressent de nous exhiber des armes de toute description, fusils, carabines, sabres, sabres-bayonnettes etc., etc. fl est regrettable, dit notre commandant en nous retirant, que ces officiers ne mettent pas seulement une fois le pied dans un de nos dépôts d'armes, ils pourraient y apprendre le soin qu'on doit constamment leur donner. J'ai remarqué, en effet, que partout une épaisse couche de poussière formait un ve*rnis à toutes ces armes, tant celles qui étaient disposées en panoplies, que celles qui reposaient sur leurs tablettes.
Reprenant nos montures nous descendons jusqu'au fond de la profonde coupe qui se montre tout auprès, pour traverser le torrent qui y coule et remonter l'escarpement de l'autre côté, j usqu'à Deïr-el-Camar, que nous voyons en face, et où nous devons passer la nuit.
Comme c'était un dimanche, la population était toute sur pied à Deir el-Camar, et l'on nous accueillit. avec des signes non é iiiivoques de satisfaction. Nous avions à peine pris posses^ sion de nos tentes, que nous fûmes envahis par une foule de visiteurs et surtout de visiteuses. Gomme tout ce peuple est catholique, c'est avec une espèce de familiarité qu'on nous aborde. Nous surtout les ecclésiastiques, c'est avec peine que
nous pouvons nous isoler assez pour la récitation de notre office. On nous suit partout et on veut sans cesse nous baiser les mains.
Bien que Deir-el-Camar soit à une grande hauteur au dessus dé la profonde gorge qui le sépare de Beït-Eddin. il est encore surmonté par des masses énormes de rochers. Les maisons sont assez bien construites, et s'élèvent par degrés les unes au dessus des autres, étant souvent entourées de jardins en terrasses. Sa population est d'environ 8,000 âmes, presque tous chrétiens.
j'ai dit plus haut que ce village, en 1860, avait (:é horriblement détruit par les Druses. Voici comment le Moniteur français rendait compte de ca massacre révoltant :
" Maîtres de Deir-el-Camar, les Druses après avoir desarmé les chrétiens, commencèrent le pillage qui dura toute la nuit du 19 au 20 juin. Dès le matin, les Druses des districts mixtes arrivèrent pour y prendre part avec leurs femmes et leurs enfants, sans que les soldats turcs fissent la moindre tentative pour l'arrêter. Le massacre succéda alors au pillage ; personne ne fut épargné ; des enfants furent égorgés sur les genoux de leurs mères, des femmes et des filles violées et éventrées sous les yeux de leurs maris et de leurs pères. On dépeçait les hommes dans les rues à coup de hache; des femmes furent brûlées après avoir été baignées dans le sang de leurs enfants; les religieuses elles-mêmes ne furent point épargnées. La ville était jonchée de cadavres, et les rues ruisselaient de sang. Cependant 500 chrétiens environ avaient trouvé un refuge avec leurs familles dans le palais du gouver neur turc. Excités par le carnage, les Druses réclamèrent ces malheureus9s victimes, qui leur furent aussitôt livrées. Ceux qui avaient trouvé dans le sérail un asile momentané, en étaient chassés par les soldats eux-mêmes à coups de bayonnettes. Deux chrétiens qui s'étaient réfugiés sur les terrasses de la caserne furent découverts par les turcs et précipités dans la rue . . .. ;'
Cet horrible massacre ne coûta pas moins aux chrétiens que 2730 pertes de vie.
Beyrouth, lundi 2 mai.— Deir-el-Camar n'est distant que de cinq lieues de Beyrouth, mais la route est fort désavantageuse pour la célérité, il faut presquesans cesse ou mouler ou -des-
cendre, par ce que nous avons à couper en travers la chaîne des montagnes.
Nous ne fûmes pas peu surpris de nous trouver après en^ viron une heure de marche, dans un superhe chemin maca. démise, où des voitures de tout genre pourraient y circuler. Nous croyions que nous en aurions jusqu'à Beyrouth de cette belle route, mais arrivés un peu plus loin, nous rencontrons une escouade de travailleurs et sommes obligés de reprendre l'ancien chemin fort déterrioré et en certains endroits très difficile. Nous poursuivons en rencontrant ainsi alternativement un chemin terminé, et des travailleurs avec la route plus ou moins ébauchée et imparfaite. Il est tout probable qu'aujourd'hui le chemin est achevé et qu'on peut se rendre sans difficulté de Beyrouth à Deir-el-Camar en voitures.
Nous commençons, sur certaines hauteurs, à voir la mer, et parfois le point de vue est magnifique. Devant nous ce sont des collines qui s'abaissent graduellement, ornées par-ci par là de villages ou de cultures ; et plus loin, dans la plaine, une bande de verdure qui borde la mer, tranchant agréablement sur les ondes blueues de la Méditerrannée ; et au delà, l'eau de la mer se confondant avec l'azur du ciel, si bien que par fois il est impossible de trouver la ligne de démarcation entre les deux, les nuages se confond int en bandes horizontales avec des vapeurs s'élevant au dessous.
Nous prenons notre dîner près d'un ruisseau faisant marcher des moulins, et continuons aussitôt notre route à travers des cultures de plus en plus soignées à mesure que nous avançons.
Nous passons souvent de grands champs de mûriers où des femmes et des enfants sont occupés à la cueillette des feuilles pour la nourriture du ver à soie, qu'on cultive ici sur une assez grande échelle. Les enfants, et souvent aussi de> femmes, sont grimpés dans les arbres pour dépouiller les rameaux de leurs précieuses feuilles, a^en laissant qu'un petit bouquet aux extrémités, et nous voyons les arbres où la cueillette a été précédemment faite, réparer leurs pertes en montrant de nouveaux bourgeons ou de nouvelles feuilles plus ou moins développées.
Les magnaneries sont ici, comme pour tout le reste, des plus simples et des moins dispendieuses. Des piquets plantés en terre en font toute la charpente, et des nattes de jonc en forment le toit et les lambris.
Enfin nous touchons a la plaine et nous apercevons Beyrouth à notre droite, magnifiquement située sur sa pointe fai. saut saillie dans la mer. Cependant nous ne voyons encore que quelques uns de ses édifices, car un immense bocage de pins qui la précède nous en dérobe en partie la vue. Droit en l'ace de nous s'étend une superbe plaine ne formant qu'un champ d'oliviers à perte de vue. Quel contraste avec ces autres plaines nues, abandonnées, que nous avons vues partout.
Bientôt nous atteignons le bocage de pins. Ces arbres ont été plantés sans ordre et assez rapprochés pour offrir une ombre des plus précieuses pour ces climats. Ces arbres ne sont pas très hauts, reposant sur un sol sablonneux des plus pauvres, si bien que nos chevaux enfoncent dans le sable jusqu'aux boulets, et que les premiers soulèvent des nuages de poussière des plus désagréables pour ceux qui viennent en arrière.
On dit que ces pins ont été plantés par Fakreddin dans le but d'arrêter le sable mouvant qui, soulevé par des vents du sud, s'amoncelait en hautes dunes menaçant d'engloutir la ville avec le temps. Ils compteraient donc déjà plus de deux siècles d'existence.
Enfin à 2h. nous entrons dans la ville, la traversons jusqu'au port, et allons descendre à l'hôtel d'Orient, où nous devons être reçus.
Beyrouth; l'église des Capucins; les Sœurs de Nazareth; les Sœur9'de Charité; les Jésuites; les Maronites. — Nos compagnons de route ; manque ds respect pour le prêtre ; nos adieux.
Beyrouth, mardi 3 mai.— Tout le monde avait un tel besoin de repos à notre arrivée, qae l'après midi n'a été consacré qu'à nous remettre de nos fatigues.
C'est quand on commence à jouir du repos que d'ordinaire on s'aperçoit davantage de la fatigue éprouvée. Dans la marche, l'impossibilité de s'arrêter jointe à l'excitation du moment, font souvent qu'on ne se rend pas bien compte de ce que l'on éprouve, mais lorsqu'après avoir chevauché durant douze jours par des chemins difficiles, escaladant des montagnes escarpées ou descendant dans des gorges profondes, rôtissant sous le soleil, couchant sous la tente où souvent l'on a à se plaindre du refroidissement de la nuit lorsque la chaleur du soir était étouffante, lorsqu'après avoir résisté à toutes ces souffrances, douze jours durant, on se trouve tout à coup dans un hôtel où tout le confort désirable est à notre disposition, c'est alors qu'on peut plus exactement juger de la fatigue supportée. Aussi ce matin entend-on des plaintes de tout côté : mal de reins, membres raidis, jambes endolories etc.
Les indulgencas attachées à la visite des Lieux-Saints sont extraordinaires, mais disons aussi que parmi toutes celljs que
l'Eglise accorde, il en est peu qui coûtent davantage à ceux qui veulent les obtenir ; et si les douces émotions, les saintes inspi rations, la consolante satisfaction d'une bonne œuvre accomplie n'étaient là pour nous soutenir, il est peu de pèlerins qui auraient le courage de poursuivre jusqu'au bout, lorsqu'une fois ils auraient entrepris le laborieux voyage. Car il y a à souffrir, à souffrir constamment et à souffrir beaucoup. Souffrances sur mer, souffrances sur terre ; souffrance à table, souffrance au lit ; souffrance dans l'entourage, souffrance dans les serviteurs, souffrance dans ses habitudes ; souffrance dans sa liberté, il a fallu en faire le sacrifice dès le début, il n'y a plus à choisir, il faut bon gré mal gré suivre le courant. Souffrance de la bourse, souffrance du corps. On est parfois à se demander si l'on n'aurait pas mieux fait de rester chez soi, et si l'on n'aurait pas pu employer plus utilement l'argent que l'on dépense dans de tels voyages. Mais toujours la réponse vient sans se faire attendre. Les émotions que l'on va chercher là sont d'un ordre à part, d'un prix inestimable. Demandez à tous ceux qui ont fait le voyage, si jamais ils l'ont regretté? L'exemple de personnes faibles physiquement, à ressources assez bornées, qui le font pour la troisième, la quatrième fois (1), est là pour réponse.
Disons aussi que, pour l'instruction, il ne peut y avoir de voyage plus profitable.
Vous allez fouler de vos pieds la terre classique de la civilisation, le coin de terre qui fut le berceau des sciences et des arts, où germa dans le génie de l'homme la semence de toutes les découvertes modernes qui étonnent aujourd'hui les plus hautes intelligences. Vous allez sillonner ces eaux de la Méditerrannée, aborder aux ports, traverser ces mêmes contrées que les héros d'Homère, de Virgile et des autres classiques que vous avez étudiés, ont illustrés de leur noms et étonnés de leurs exploits!
Mais surtout, vous allez voir de vos yeux les tableaux de l'histoire du monde, ou plutôt de l'histoire de l'homme: son origine, ses faiblesses, sa régénération, ses infidélités et ses châtiments; son oubli du devoir et son abandon du Créateur, et la miséricorde infinie de celui qui tout en le châtiant, ne yeut cependant pas qu'il périsse. Oui, pour le chrétien pieux et surtout pour le prêtre, visiter les Lieux-Saints, c'est ouvrir
(1) DUe Cadot âgée de 77 ans, faisait son cinquième pèlerinage avec nous en 1881, et l'a encore répété en 1882.
un livre qui sera sa lumière de tous les instants et la consolation de ses vieux jours.
Beyrouth est située sur une pointe s'avançant d'à peu près deux lieues dans la mer sur la ligne commune du rivage. On pourrait dire qu'elle forme à elle seule deux villes, l'une européenne et l'autre orientale. Ici, ce sont de belles rues macademisées où roulent de superbes équipages ; et là ce sont des rues étroites, sans pavés, malpropres, en partiesicou vertes, où les étalages des marchands sont exposés à l'extérieur. Elle possède aussi des faubourgs où se trouvent de superbes villas.
L'hôtel d'Orient où nous sommes descendus est sur le bord de la mer même, tout près de l'extrémité de la pointe ; aussi de nos lits entendons nous dans la nuit le flot s'abattre sur le rivage.
Beyrouth possède un excellent port qui est aujourd'hui le plus considérable du pays de l'ancienne Phénicie, c'est l'entre, pôt de Damas et d'une partie de la Mésopotamie. Sa population est d'environ 90.000 âmes, dont 60,000 au moins sont chrétiens.
Je vais dire la messe ce matin chez les PèresCapucins, qui desservent la paroisse latine de la ville, qui compte environ 12 000 âmes. L'église, sans être très vaste, est propre et bien entretenue. Je rencontre là un prêtre Maronite et le curé des Syriens qui venaient aussi y célébrer.
Nous allons en corps visiter les Soeurs de Nazareth, dont le couvent occupe peut-être le plus beau site de la ville, couronnant une éininence qui domine tout le port et le reste de la cité. Les bonnes Sœurs tiennent ici un pensionnat sur un excellent pied.
Nous passons de là chez les Sœurs de Charité que dirigent les Lazaristes. Ces Sœurs ont ici un établissement des plus considérables, pensionnat, orphelinat, dispensaire, etc. Gomme je l'avais fait à Nazareth, je ne me contente pas des quelques renseignements qu'on nous donne ainsi en passant, et je retourne seul dans l'après midi pour avoir de la Supérieure des détails plus précis.
La Supérieure, Sœur Gélase, est française et habite Beyrouth depuis 36 ans. Elle est actuellement âgée de 78 ans. Dès les premiers mots échangés avec elle, je reconnus de suite une intelligence supérieure et des mieux cultivées dans cette éneralde iille de St Vincent de-Paul,
Le pensionnat compte actuellement 65 élèves, et l'externat, divisé en 13 classes, en compte 565. Une école normale donne l'éducation à 24 élèves, et, ajoute la Sœur, lorsque le cours est fini, on les envoie enseigner dans le Liban, mais c'est encore à nos charges qu'elles demeurent, tant pour la nourriture que pour l'habillement. Elles avaient alors 12 classes ainsi à leurs charges dans les villages, donnant l'instruction à 710 enfants.
Elles tiennent encore un hôpital de 38 lits, où les malades de toute nationalité et de toute religion sont reçus, en outre d'un dispensaire où il ne se donne pas moins de 58,000 consultations ou traitements durant l'année. Il arrive pa-fois que jusqu'à 600 et 700 malades se présentent au dispensaire dans une seule journée. Elles vont encore soigner les malades à domicile et recueillent les enfants trouvés, dont le nombre varie de 80 à 100 par année. Elles ont deux ouvroirs où 60 élèves viennent y faire des apprentissages. Elles donnent à diner chaque jour et des vêtements à plus de 100 enfants.
Mais c'est surtout sur l'orphelinat qu'elles reposent le plus d'espérance, par ce que ces enfants leur appartenant, elles les forment à une vie chrétienne et régulière qui en amène un certain nombre à embrasser la vie religieuse, et dispose les autres à former des mères de familles chrétiennes capables d'élever convenablement leurs enfants.
Il n'est pas rare, dit la Sœur, de trouver attachés à notre porte, le matin, des enfants de 4 à 5 ans que leurs mères dénaturées sont venues abandonner là pour s'en débarrasser afin de pouvoir se remarier. Ce sont le plus souvent des deuxièmes ou troisièmes femmes des polygames musulmans qui se trouvent sans ressources par la mort du mari, et qui ne pouvant trouver à entrer dans un autre ménage à cause de leurs enfants, emploient entre autres ce moyen pour s'en défaire. Et, ajouta la Sœur, il ne nous manque que des ressources pour doubler et tripler le nombre de nos orphelins, car on vient nous en offrir tous les jours.
— Combien avez-vous de Sœurs avec vous, demandai-je ?
—Trente.
— Trente seulement ! et vous suffisez à toute cette besogne ?
— Nous nous multiplions dans foccasion, et Dieu aidant,
Lnous croyons répondre aux besoins de notre position. —Mais il vous faut des ressources considérables pour faire face à tant d'œuvres si dispendieuses ?
554 DE QOÉBFC A JÉRUSALEM
— Il nous faut 2,500 francs par mois.
— 2,500 frs par mois ! et d'où vous vient une somme si considérable ?
— Uniquement de la Providence- Il y a 36 ans que je suis ici, et cette Providence ne nous a jamais manqué. Lorsque je suis arrivée à Beyrouth, avec trois compagnes, je n'étais pas demandée par les autorités du lieu, mais envoyée par la Propagande. '■ Allez, nous dit le Saint-Père, confiez-vous à la Providence, et elle ne vous fera pas défaut." Je partis, pleine de courage, forte de cette bénédiction du Vicaire de Jésus-Christ, et sa prédiction s'est accomplie. Nous avons eu des moments d'épreuves, de très rudes parfois; mais toujours la Providence est venue à notre secours. Vous voyez aujourd'hui toutes nos œuvres; toutes ces vastes constructions sont les fruits de la charité des chrétiens d'Occident. Malgré la dureté des temps actuels, il se trouve encore des bonnes âmes qui comprennent que prêter à Dieu c'est prêter à intérêt, et que l'aumône n'a encore jamais ruiné personne.
Gomme les Soeurs reçoivent des enfants de toute dénomination, je demandai à la Supérieure s'il se trouvait des Driises parmi ses élèves. Oui 1 répondit-elle, il s'en trouve quelques unes. — Et comment vous en trouvez-vous ?— Ne connaissant ni leurs principes, ni leurs allures, nous nous sommes laissé prendre au commencement, mais à présent nous les connaissons. Nous ne savions pas qu'il est passé en principe chez eux de ne jamais dire la vérité, de donner le change sur tout ce que l'on fait et ce que l'oa dit. Ou ment quand bien même on n'a aucun intérêt à le faire. 11 n'y avait pas quinze jours que ces filles Druses étaient parmi nos élèves, qu'elles deman. daient ù se faire catholiques. Edifiées de leurs bonnes dispositions—-et de leur bonne conduite — nous les instruisons, et les faisons admettre au baptême, à la confession, à la Ste communion etc. Mais à peine rendues parmi les leurs, nous appre. nons qu'elles sont retournées de suite à leurs anciennes erreurs, à leurs anciennes croyances. Nous en avons aujourd'hui qui demandent à être chrétiennes depuis un an, deux ans, et nous prolongeons encore le temps de leur épreuve, ne voulant pas les exposer à l'apostasie comme les premières.
Je passai un bien agréable quart d'heure avec la bonne religieuse.
Le point de vue, de notre hôtel, offre un coup d'œil enc'ian-
teur. A quelques pas seulement de noL-e balcon, c'est l'ancienne mer de Phénice qui vient rouler sur le sable doré du rivage ses flots bleus à l'écume argentée ; à droite, ce sont les construstions aux toits en terrasses avec des ornements aux coins qui leur donnent un caractère tout particulier. Ce sont des espèces de cônes en maçonnerie de trois à quatre pieds de hauteur, simulant des clochetons. Des oliviers, des noyers, et de temps à autres d'altiers palmiers couvrent ces terrasses de leur ombre, en nous montrant des dômes de verdure se balançant majes. tueusement audessus des constructions. Dans le port, des goélettes, des bricks en se berçant sur les vagues, dessinent sur les flancs des collines qui bordent ici la mer, leiu mâture et leurs voiles à travers les jardins et les villages que l'on y voit échelonnés, Et un peu plus loin, dominant le tout, des crêtes du Liban couronnées de neige, qui ont peine à nous donner l'idée du froid lorsque nous étouffons de chaleur.
On rencontre à Beyrouth, comme dans toutes les villes maritimes de l'Orient, des costumes de toute description. Les femmes musulmanes, comme à Nazareth, ont toute la face voilée, et souvent d'un voile fortement colorié. Lorsqu'avec cela elles s'affublent d'une grande pelisse blanche, ce sont de véritables spectres.
Voici comment Mgr Mislin décrit leur costume:
" Les réformes de Mahmoud se sont arrêtées à la porte des harems, par ce que les franchir, c'eut été entrer dans le Coran la serpe à la main. En effet, les indignes mascarades des femmes du Levant, leur séquestration de la société, les fenêtres grillées, les eunuques, les prisons des harems, ces barbares inventions d'une volupté jalouse, toutes ces choses se tiennent, et elles ne peuvent se soutenir aujourd'hui que par le Coran : affranchir la femme, ce serait porter le coup de mort a l'islamisme, et il deviendrait beaucoup plus facile de civiliser, d'évangeliser l'Orient : c'est en grande partie parce que le christianisme est inaccessible aux femmes qu'il ne faif aucun progrès en Turquie.
" Sous leur accoutrement informe et grotesque, les femmes de Beyrouth portent un costume riche et fort élégant. Un gracieux turban ou une calotte d'or ciselé, des tresses de cheveux nombreuses, ornées de longues chaînes de sequins. une veste brodée ouverte sur la poitrine, de larges pantalons de soie, une ceinture de couleurs vives et variées, des brodequins rouges ou jaunes, voila le coutume que Les femmes des
classes aisées portent chez elles. Ici, comme à Constantinople, comme dans le Liban, comme à Damas, comme en Palestine, tantôt elles se teignent les ongles en jaune, les cils et les sourcils en noir, les joues en rouge ou en blanc, les lèvres en bleu; tantôt elles se dessinent des figures bizarres sur le front et autour de la bouche ; il n'y a pas de couleur qui n'ait son usage, ni de ridicule qui ne trouve sa place ; sous la tente, au désert comme dans les palais de Londres, de Vienne, de Paris, on veut partout corriger la nature, et on ne rend que plus apparentes les défectuosités que la résignation et la modestie voileraient infiniment mieux que la vanité et la peinture (1)."
Comme le paquebot arrivant de Jaffa venait d'entrer dans le port, nous nous rendons au bureau de poste, pour déposer nos lettres et en recevoir s'il nous en était arrivé.
Le bureau de poste est une grande bâtisse avec galeries et cours intérieures. Mais ce qui a lieu de nous surprendre, c'est qu'on se trouve ici comme sur un territoire neutre ou qui n'appartiendrait à personne. Chacune des principales nations de l'Europe tient ici son bureau de poste et y vend ses timbres, français, anglais, autrichiens, etc. Et les turcs, direz-vous ? Les turcs sont bornés, eux, à la seule malle de terre, qui ne rapporte presque rien. Comprenez donc un état qui se prive ainsi d'une de ses principales sources de revenus, l'abandonnant à l'exploitation des étrangers. La raison en est que les différentes nations qui font des affaires en Orient ne voudraient pas confier leurs dépèches à des officiers turcs, force leur est alors d'organiser elles mêmes leurs propres lignes et d'en retirer les revenus.
Mon voyage, d'après le programme arrêté dès avant le départ, devait se terminer a Beyrouth ; c'est là que je reprendrais la route du retour pour suivre en sens contraire l'itinéraire qui m'y avait conduit. Mais je me trouve seul à rebrousser ainsi chemin ; tous mes compagnons partent cet après midi même pour Damas et Bâalbek, devant revenir ici la semaine prochaine prendre le steamer qui les ramènera par l'Est de la Méditerraanée, en leur faisant voir Smyrne, Constantinople, Athènes, etc. Je décide à la fin M. l'abbé Baron à opérer le retour avec moi. Parti malade, il avait souffert tout le long du voyage, et il pouvait appréhender avec raison d'ajouter à ses fatigues celles d'une route laborieuse, difficile,
(\) Lee Lieux-Saints, I, VIII.
constamment dans des montagnes. Il fallut donc, sur le soir, faire nos adieux à nos autres compagnons, la diligence qui les emmenait à Damas devant marcher toute la nuit.
Les 38 personnes qui composaient au début notre caravane, étaient toutes, comme je l'ai déjà dit, de fort bon commerce, et, à part deux exceptions, sincèrement religieuses. Malgré avertissements, sollicitations, prières, deux malheureux refusèrent obstinément de faire leurs pâques à Jérusalem^ L'un d'eux, père de famille, dépassant la cinquantaine, sans avoir perdu la foi, je veux le croire, avait des habitudes de vie qu'il lui en coûtait trop de changer. " Il y a plus de trente ans, dit-il à notre aumônier qui le pressait de se rendre, que je n'ai pas été à confesse, et je ne m'en trouve pas plus mal." Mais qu'êtes vous donc venu faire en Terre Sainte, lui dit le Père Léon? Etes-vous venu a Jérusalem pour dire à Jésus-Christ : Que m'importe le sang que vous avez répandu ici pour mon
salut, je renonce à la possession du Ciel ? Montez-vous
sur le Calvaire pour tourner le dos à la Ste Vierge, à S. Jean et à Madeleine, et vous ranger avec les soldats et les bourreaux ? Mais tout fut inutile.
Le second était un pauvre jeune homme élevé chrétiennement, mais qui s'était perdu dans ses dix-huit mois de volontariat qu'il venait de passer dans les camps. Sans rien répliquer, et paraissant même rougir de sa position, il n'en persista pas moins dans son abandon des sacrements.
Pour les sept ecclésiastiques qui nous furent adjoints, nous devînmes frères du moment que nous nous connûmes. Jamais le moindre refroidissement ne vint altérer la bonne entente qui a toujours existé entre nous.
Un article du programme des caravanes porte qu'on devra s'abstenir de toute discussion politique. Cependant, ayant reconnu que nous partagions tous les mêmes vues tant en religion qu'en politique, étant tous des conservateurs et des légitimistes, nous pûmes, plus d'une fois, nous entretenir du triste état actuel de la politique eu Europe et de ce que nous en augurions pour l'avenir. Lorsque nous en venions à mentionner la captivité du chef de l'Eglise, les hauts faits des crocheteurs de portes de couvents et des chasseurs de crucifix, tous s'accordaient à dire que la France allumait de nouveau la colère de Dieu, que son humiliation de 1871 n'avait pas été
assez profonde, puisqu'elle n'avait pu suffire à lui ouvrir les yeux, et qu'il fallait s'attendre à quelque catastrophe encore plus sérieuse.
Cependant une chose m'a surtout, plus d'une fois frappé, c'est le peu d'égards que ces bons chrétiens français ont pour le clergé, le peu de cas qu'ils font des ministres des autels. Pour nous, Canadiens, accoutumés à voir partout le prêtre honoré, respecté et hautement vénéré, nous avons été plus d'une fois froissés, choqués de la manière cavalière dont on nous traitait. Aucune antipathie personnelle quelconque, d'un côté ou de l'autre, ne pouvait être la cause de ces procédés, mais il fallait voir là cet affaiblissement de respect pour le prêtre qui se montre davantage tous les jours en France ; il fallait y reconnaître les résultats de cet esprit de laïcisation que les feuilles religieuses nous ont plus d'une fois signalé, comme croissant sans cesse et portant certaines âmes, bien disposées d'ailleurs, à se passer du prêtre autant qu'elles le peuvent,
Pour ces laïcisateurs peu éclairés, le prêtre devient à peu près ce qu'est la femme pour le musulman turc ou arabe. Indispensable comme épouse, c'est alors l'égale, la moitié du mari musulman : mais hors de là, ce n'est plus qu'une esclave, un meuble, une chose ne méritant aucune considération.
Le prêtre est sans doute nécessaire pour baptiser, dire îa messe, pardonner les péchés etc ; mais hors de là qu'avons. nous besoin de lui ? Qu'il attende da«s sa sacristie qu'on aille le trouver, et n'espère rien de la société des gens du monde pour laquelle il n'est pas fait et où Ton ne doUpas le trouver. N'estce pas là la chose du mari musulman ? . . . .
Et qu'on n'aille pas dire que je tombe dans l'exagération, et que je donne une fausse interprétation aux faits. Je pourrais appuyer mes avancés des preuves les plus convainquantes, et ce n'est qu'après avoir bien examiné et réfléchi que j'en suis venu à ces conclusions. D'ailleurs, ayant communiqué mes impressious à quelques laïques de notre caravane même, après un moment de surprise à l'énoncé de mes conclusions — tant était sincère leur bonne foi — ils ont sans restrictions approuvé mes appréciations. Quant aux ecclésiastiques, il va sans dire qu'ils ont vu les choses du même œil que moi, mais habitnés à les subir, ils ne voyaient là, à peu près, que l'état de choses ordinaire.
Vous ne sauriez croire, médisait l'un d'eux, à ce sujet, quelles tendances dangereuses se l'ont jour en France, môme parmi les bons chrétiens ! Voulant partout se dispenser du prêtre autant que possible, on en est venu à {remplacer l'active charité par la froide philantropie ; le véritable amour de ses semblables, parla bienveillance habituelle aux cœurs bien nés ! On en est venu à ne voir à peu près^dans ses frères que des enfants des hommes, sans songer qu'ils sont aussi enfants de Dieu! Pour preuve, je vous citerai jla Société St-Vincent de Paul, qui. dans certaines villes, dominée par le laïcisme, a soutenu pendant des années des familles de fainéants ne faisant aucune religion, et dont les chefs sont morts sans demander les sacrements ! Le prêtre n'était pas là ! On faisait agir la philantropie à la place de la véritable charité, qui n'aurait pas manqué, elle, en soulageant le le corps, de penser aussi à la nourriture de l'âme.
L'erreur d'ailleurs est facile à s'expliquer. Les catholiques français, habitués à voir, tous les jours, le clergé vilipendé, le prêtre couvert de boue, ridiculisé, méprisé dans les journaux, finissent par croire qu'ils font beaucoup, en s'abstenant de telles vilenies, et que quand ils ont montré pour le piètre les dehors de politesse qu'ils montrent à tous les|autres,ils ne doivent rien de plus. Mais est-ce là rendre au ministre des autels, aux dieux de la terre, comme les désignait le prophète, l'honneur qui leur est dû? Le prêtre qui remplit un ministère
supérieur même à celui des anges, peut il, aux yeux du chrétien sincère, être mis sur le même pied que les fidèles ordinaires, sous le rapport de la considération qu'on lui doit ?
Les membres de notre caravane, comme je l'ai déjà noté, étaient tous des chrétiens fort édifiants. Sans ostentation aucune, ils s'acquittaient fidèlement de leurs pratiques journalières de religion, bénédicité et grâces aux repas, prières du matin et du soir, etc. Sur mer, la messe se disait dans une cabine, et comme deux personnes seulement pouvaient s'y loger avec le servant, on retenait les tours pour pouvoir recevoir la sainte communion les unes après les autres, aux rlif férentes messes. Cependant, voyons, en plusieurs circonstances, quel cas l'on a fait du prêtre.
Nous sommes à Jérusalem, nous devons assister à l'entrée solennelle du Patriarche au S. Sépulcre. " Messieurs, dit notre président, voici quel sera l'ordre à suivre : derrière le Patri-
560 DE QLÉBEC A JÉRUSALEM
a-rh\ viendra le Bureau, et après, les ecclésiastiques. " Nous avons va comment nous avons su prendre notre rang nous appartenant de droit.
Nous passons à Bethléem ; le réfectoire n'est pas assez spacieux On envoie dans une salle voisine les plus jeunes de la caravane ; et, avec eux, trois prêtres !
Nous voici à Nazareth, dans l'église de l'Incarnation ; " Messieurs, dit le président, le Bureau va aller saluer le Supérieur du couvent, les autres peuvent se retirer." Ici encore les ecclésiastiques ont su se montrer comme tels.
Nous sommes en course, contre qui entend-on d'ordinaire réclamer notre président? Contre lesprêtres! " M. l'abbé, suivez donc le rang; M. l'abbé, ne faites donc pas interruption...." Notre bon président en était venu à nous trouver toujours en défaut. Se rend;iit-on des premiers au son de la clochette, à la tente servant de réfectoire: "ah! MM. les abbés donnent des premiers, ce soir!" Retardait-on un peu, souvent pour terminer une partie du bréviaire: "ah! MM. les abbés se font attendre, ce soir !" Si bien que pour nous soustraire à ces remarques impertinentes, nous en vînmes à nous retirer à l'autre extrémité de la table, bien décidés à les endurer sans rien dire, sans tout de même en tenir aucun compte. Je dis que nous nous retirâmes à l'autre extrémité de la table, non pas que nous eussions été appelés à en occuper la tête, mais distribués que nous étions au milieu de tous les autres.
N'a-t on pas vu le même président, à Nazareth, inviter un tout jeune homme, i venir prendre place à la suite du Bureau à table, lorsqu'on laissait à tous les ecclésiastiques le soin de se caser comme ils le pourraient parmi les autres ?
Et qnel était ce président qui nous traitait ainsi si cavalier meut? Un chrétien édifiant, faisant la communion très fréquemment, s offrant à servir la messe etc. Et je me plais à le répéter, les considérations personnelles n'étaient pour rien dans les motifs de ces divers procédés, je crois de plus que ceux qui les dictaient n'avaient pas même soupçon de leur irrégularité.
0 catholiques français, n'allez pas nourir contre votre clergé si dévoué, si sincèrement patriote, si exemplaire, des sentiments de défiance qui affaibliraient eu vous le véritable esprit religieux. Ii n'y a pas de religion sans ministres. Laissez au prêtre le prestige qui lui appartient; rendez lui l'honneur
qui lui est dû ; que celui à qui vous allez confier les secrets de votre cœur, ait partout l'assurance que vous lui accordez toute votre confiance ; et vous donnerez par là, la preuve que vous êtes sincèrement attachés à votre religion, que vous en comprenez l'esprit, et que vous lui accordez l'estime qui lui est due. Permettez à des frères qui sont passés sous une domination étrangère sans cesser d'être français, et qui vous sont encore. plus étroitement unis par le sentiment religieux qui les anime que par le même sang qui coule dans leurs veines, de vous donner un avis uniquement basé sur cette charité qui doit nous animer de part et d'autre. Le Canadiens sont peutêtre de tous les peuples de la terre le plus heureux, Celui qui jouit de plus de liberté et de sécurité. Or c'est le clergé qui a fait le Canada ce qu'il est aujourd'hui. A la tête de toutes ses entreprises nationales, le peuple n'a eu qu'à le suivre, pour fonder et consolider ses institutions, sauvegarder ses libertés, et, remarquez le bien aussi, pour marcher sûrement dans la route du véritable progrès. Vous aspirez au même bonheur ? Marchez sur ses traces. Permettez au clergé de s'acquitter de son rôle, et ne vous séparez jamais de lui ; rendez lui tout l'honneur que vous lui devez; reconnaissez dans ses membres les dispensateurs des faveurs du Ciel, de ces bénédictions sans lesquelles un peuple aspirerait vainement à devenir grand, heureux, prospère ; ce sera là l'appoint le plus efficace pour parvenir au but vers lequel vous tendez.
J'avais hésité parfois à reconnaître la sincérité de la piété de notre commandant ; plus d'une fois je m'étais demandé en voyant ses démonstrations de dévotion, si cet homme n'était pas le jouet d'une regrettable illusion ? Mais mes doutes s'évanouirent du moment que venant me serrer la main, il me dit les larmes aux yeux : "Ehi bien, M. l'Abbé, nous allons nous séparer, pour ne plus nous revoir que dans l'éternité ! Vous m'avez plus d'une fois, sans doute, trouvé rude et sévère. Veuillez ne pas oublier qu'étant militaire, je suis habitué à un genre de vie où les adoucissements à la discipline ne connaissent pas d'excuses. Mais si les dehors sont parfois rebutants, soyez sur que le coeur est toujours bon. Votre cœur de prêtre me pardonnera, je l'espère, ces écarts de tempérament.—Vous n'avez nul besoin d'excuse auprès de moi, M. le Commandant, votre piété dont plus d'une fois j'ai été fort édifié, m'était une garantie que vos intentions étaient
droites, lors même que vos actes n'auraient pas toujours ea mon approbation."
Oui, sans doute, ajoutai-je à part moi, mais qu'elle est à craindre l'influence pernicieuse du milieu dans lequel on vit! Elle déteint infailliblement plus ou moins, et sans s'en apercevoir, on en retient toujours quelque chose; lors même qu'on en repu lie les principes, on n'est pas toujours à l'abri de leurs conséquences !
Lorsque pendant près de trois mois l'on a vécu ensemble d'une vie de famille, qu'on a partagé les mêmes dangers, subi les mêmes fatigues, goûté les mêmes émotions, dans une union toute fraternelle, il se forme nécessairement des liens que des cœurs sensibles ne peuvent rompre sans regrets. Aussi, est-ce avec une émotion réciproque bien visible que je serrai la main à tous mes compagnons avant le départ. Puis, quelle image de la vie, que ces séparations! Ces procédés bienveillants qui sont tout-à-coup interrompus; ces visages sympathiques qui vont pour toujours disparaître ; ces liaisons fraternelles qui vont subitement prendre fin ; n'est-ce pas la vie entière ramenée à de plus étroites proportions ? N'est-ce pas l'image, avec seulement quelques jours de moins, de ce séjour passager que nous faisons sur la terre, avant de prendre le passeport pour notre véritable patrie ? Ces peuples divers qne nous avons visités, ces monuments, ces édifices qui portent sur leur face les rides qu'y ont gravées des siècles, cachets de la grandeur des peuples comme de la vanité de tout ce qui est terrestre, ne sont ce pas les images de ce qu'une vie de soixante, quatre-vingts ans voit tous les jours passer devant elle? Quelques instants de navigation sur le fleuve de la vie, puis le port de l'éternité, voila en deux mots la destinée de l'homme ! —
Beyrouth, mercredi 4 mai. — Je vais encore ce matin dire la messe à l'église des Capucins, où je retrouve mes deux prêtres Maronite et Syrien avec lesquels je m'entretiens assez longuement, et dont je suis la célébration des saints mystères. Je suis plus particulièrement le rit sit syrien, qui diffère davantage du rit latin.
Chez les Syriens, il n'y a pas, à proprement parler, de basses messes, ce sont toujours des messes solennelles. On commence par des encensements prolongés tout autour de l'autel, en suivant les gradins, puis rendu à l'épitre et à l'évangile, on les chante en langue arabe, bien que l'office suit en
syriaque. Le servant, d'ailleurs, chante de longues hyrielles durant une bonne partie de l'office. On multiplie les signes de croix beaucoup plus que nous le faisons. On donne la bénédiction au peuple avec les saintes espèces après l'élévation» le calice est recouvert de son voile, et un petit trépied en vermeil sert à couvrir l'hostie pour que le voile ne la touche pas. Les habits sont de belle forme, et c'est plutôt une chape qu'une chasuble que revêt le prêtre pour la messe. On fait les choses avec dignité, bien que ce soit av^c le sans-gêne oriental auquel nous ne sommes pas habitués. Je ne fus pas peu sut pris, arrivé le moment de Tépitre, de voir s'avancer de la nef jusqu'au bas de l'autel, un homme du peuple à figure de brigand, misérablement vêtu, la poitrine nue et les pieds de même ; le prêtre lui met le missel sur la tête et chante l'épitre au bas des gradins, puis notre homme passe de l'au tre côté, et sert de même à porter le livre pour le chant de l'évangile, qui se fait aussi en dehors de l'autel qui reste alors seul.
La communion se donne au peuple sous les deux espèces, le prêtre, pour cette fin, prend une petite cuiller en vermeil, à manche assez long, ayant la coupe en angle droit avec le manche, et la plongeant dans le calice, il en prend une parcelle de l'hostie qu'il porte dans la bouche du communiant avec la cuiller.
Les hosties sont des petits gâteaux de pain ordinaire, beaucoup plus épaisses que les nôtres, et colorées en jaunâtre par la cuisson.
—Gomment faites-vous pour la conservation des saintes espèces avec de tels gâteaux, demandai -je au prêtre ? El les doivent se dessécher très promptement? — Nous les renouvelons tons les jours ou tous les deux jours. — Mais pour les malades ?— Quant aux malades, bien que nous conservions la même forme, la communion ne se fait réellement que sous une seule espèce. Nous emportons une parcelle d'hostie que nous trempons dans du vin pour l'administration comme à l'ordinaire, mais ce vin n'est pas consacré, l'hostie seule l'est.
M. l'abbé Moussa Sarkis, curé des Syriens, me donna encore une foule de renseignements sur sa nation, leur rit, leur situation actuelle, etc., etc. Ayant passé plusieurs années à Paris, il parle très correctement le français.
L'église Syrienne est la plus ancienne de toutes les églises, puisqu'elle est née avec le christianisme même. En effet, le
christianisme s'est répandu d'abord dans la Palestine et les pays voisins, et eomme tous ces pays parlaient le syriaque, c'est donc en syriaque qu'à été formulée la première liturgie. Les Juifs captifs à Babylone y apprirent la langue syriaque, et revenus en Judée, conservèrent en grande partie cet idiome, qui au temps du Christ, était presque la langue universelle de tout l'Orient. En effet, on parlait alors le syriaque dans une grande partie de la Palestine, dans la Phénicie et la Célésyrie, dans toute la Mésopotamie, dans l'Assyrie qu'on appelle actuellement le Curdistan, dans la Babylonie dite à présent l'Irak-Arabie, dans une grande partie de l'Arménie et de la Perse, etc.
C'est en Syrie que se sont tenus les premiers conciles provinciaux. C'est même à la Syrie que le christianisme doit son nom, puisque, comme l'attestent les actes des Apôtres, les disciples de Jésus-Christ reçurent pour- la première fois le nom de chrétiens à Antioche, ville principale de la Syrie, et capitale alors de toute cette partie de l'empire Romain qu'on appelait l'Orient.
C'est un fait bien digne de remarque, que les pères de l'Eglise de toutes les époques, n'ont écrit que dans l'une des trois langues qui sont en môme temps les premières langues liturgiques, savoir : le syriaque, le grec, et le latin, de là le nom de langue patristiques qu'on leur a décerné.
L'Eglise chrétienne fut donc dès son origine partagée en trois iiturgies principales, que distinguait surtout la langue dans laquelle chacune était formulée : le syriaque, le grec et le latin.
Mais de ces trois églises ou liturgies, la syrienne, la grecque et la latine, cette dernière seule s'est perpétuée sans intermittences, à travers les évolutions des siècles, jusqu'à nos jours* Elle a subi sans doute de violentes attaques ; des rameaux considérables— comme le protestantisme, par exemple — se sont détachés ; mais toujours le tronc a persévéré plein de sève et de vigueur. Tandis que les malheureuses églises syrienne et grecque, se sont vues emportées par le schisme et l'hérésie en dehors du giron de la véritable épouse du Christ, et que ce qui les constitue encore aujourd'hui, ne sont que des rejetons qui ont germé de l'ancienne souche, et qui sont loin d'en former la partie principale.
Notons encore que, comme si Dieu voulait mettre son église à l'abri de nouvelles hérésies que pourraient lui susciter les vicissitudes du langage, les trois langues liturgiques ont cessé depuis longtemps d'être langues vivantes, et sont demeurées immuablement fixes, pour n'être plus parlées par aucun peuple et n'être plus mises en usage que dans l'écriture.
Mais revenons aux hérésies qui se sont constamment brisées sur le roc de l'église latine, et qui ont si malheureusement entraîné le naufrage des églises syrienne et grecque.
Vers la fin du IVe siècle, Nestorius, patriarche de Gonstantinople, enseigne qu'il y a deux personnes en J. C, et que Marie ne peut être appelée la mère de Dieu.
Cette hérésie combattue vigoureusement dès son origine, finit, après quelques années seulement, par disparaître du foyer où elle av ut pris naissance ; mais c'était pour aller revivre un peu plus loin. Le nestorianisme passa de l'empire Romain à l'empire Perse son rival, et au commencement du Ve siècle, presque toutes les populations de race Syrienne soumises aux Perses, l'Afrique, la Babylonie et la Mésopotamie, en grande partie, se détachèrent de l'église catholique.
L'église de Gonstantinople qui avait lancé le premier brandon de discorde et de division dans le troupeau des vrais fiaèles, en moins d'un siècle de distance, en lança un second. Eutichès, archimandrite de cette même église, vers la fin du Ve siècle, enseigne que J. G., contrairement à ce que soutenait Nestorius, n'a qu'une seule nature. Cette nouvelle hérésie qui fut appelée monophysisme, puis Jacobiiisme, du nom de l'évêque Jacob Baradée qui en fut le principal fauteur, malgré toute l'énergie et presque la persécution qu'employèrent les empereurs Romains pour enrayer sa marche, envahit bientôt une grande partie de la Syrie et de la Mésopotamie, pour former une nouvelle secte séparée (1).
Cependant il restait encore une certaine portion de la nation Syrienne que l'hérésie n'avait pu détacher de l'Eglise, on lui donna alors le nom de Melchites (impériaux), pour la distinguer des deux sectes hérétiques les Nestoriens et les Jacobites.
Mais voici que vers la fin du Vile siècle, surgit une nou-
(l) Les Arméniens 8chismatiqups joignent au monophysisme le monothélisme, c'est-à-dir.^ qu'ils prétendent que J.-C. n'a qu'une seule nature et une seule volpai£. ...
velle hérésie dans l'Eglise, c'est celle des monothélites, qui prétendent que puisqu'il n'y a qu'une seule personne en J. C, il ne peut y avoir aussi qu'une seule volonté, comme si avec son unité de personne, il n'y avait pas aussi une double nature en J. G. Cette hérésie, bien que condamnée par le 6e Concile œcuménique, ne fut pas moins embrassée par les moines d'un célèbre couvent de la Syrie fondé jadis par S. Maron, et fut répandue par eux dans la Phénicie, qui est la partie la plus occidentale de la Syrie. Celte nouvelle secte reçut des moines qui la propagèrent le nom de Maronite.
Les Melchites qui restent encore fidèles à l'église catholiques, vont-ils au moins persévérer dans leur fidélité et con* server le tronçon qui reste de leur église, après les trois branches qui viennent de s'en séparer ? Malheureusement non. L'hérésie de Photius et de Michel Cérulaire qui sépare l'église grecque de celle de Rome, va emporter le reste de l'église Syrienne.
L'église Syrienne se trouvait donc, depuis la fin du Xle siècle, entièrement envahie ou par l'hérésie ou par le schisme. Elle se trouvait partagée eu quatre grandes sectes ou communautés, ayant chacune sa constitution particulière, sa hiérarchie séparée, son rit plus ou moins différent etc. Ces quatre sectes étaient celles des Nestoriens, celle des Jacobites, celle des Maronites et celle des Melchites.
A la triste ère des schismes et des hérésies succéda bientôt l'ère consolante des conversions. La vérité devait prendre sa revanche sur l'erreur que l'enfer avait déchaînée dans le champ de l'Eglise. Les vraies conversions des schismatiques et hérétiques de race Syrienne à l'église catholique, celles qui ont été sérieuses et persévérantes, datèrent du commencement du XHIe siècle, sous le Pape Honorius III.
Comme ces conversions au catholicisme se faisaient le plus souvent en masse, le patriarche ou l'évoque en tête avec clergé et peuple, le St Siège, en recevant ces retours à l'unité, a cru devoir laisser à chaque communauté sa propre constitution dans laquelle elle vivait avant sa conversion, sauf ce qui touche à la foi ou à la morale (1). D'où s'ensuivit qui l'église Syrienne qui, avant la défection commencée au Ve siècle, était une et avait un seul patriarche, une seule hiérarchie, presque un seul rit etc., dut, après les conversions, se trouver partagée en quatre
(1) De là ces prêtres mariés dans ces églises orientales.
églises catholiques, ayant chacune son patriarche, sa hiérarchie et son rit particuliers. L'église qui se forma par la conversion des Nestoriens, reçut le nom d'église Chaklcenne ; celle qui vint du Jacobitisme, fut appelée simplement église Syrienne; les deux autres conservèrent les noms de Maronile et de Mclchite. Voila l'état dans lequel se trouve actuellement encore la chrétienté orientale de race Syrienne.
" Cette église Syrienne, m'écrit i'abbé Sarkis, dont les premiers germes furent jetés vers la moitié du XVIe siècle, a un patriarche qui porte le titre de Patriarche d'Antioche, sans cependant résider dans cette ville, qui depuis des siècles, n'est plus qu'un misérable bourg. La résidence officielle du patriarche d'Antioche des Syriens proprement dits, est à Mardine, ville de la Mésopotamie. Mais le patriarche actuel demeure, par exception, à Alep, célèbre ville de la Syrie. L'église Syrienne catholique compte une dizaine de sièges archiépiscopaux ou épiscopaux.
" La langue liturgique de cette église est le Syrien. Son rit est celui dont l'église d'Antioche se servait au Ve siècle, avec très peu de modifications, et même, on peut dire en toute vérité, que l'église Syrienne catholique qui est née de la conversion du Jacobitisme, conserve, plus que toutes les autres, les traits de l'ancienne église Syrienne, car les Melchites, depuis des siècles, ont adopté les rits de l'église de Gonstantinople, et substitué dans ia liturgie l'arabe à la langue syrienne ; les Maronites ont emprunté à l'église latine plutieurs choses, telles que l'usage de l'asime dans la Ste Eucharistie etc. (lj; les Nestoriens ont introduit dans la religion plusieurs frivolités.
" La population actuelle de l'église Syrienne proprement dite est malheureusement très restreinte; à peine s'élève-t-eile à 60.000 âmes, répandues et pour ainsi dire éparses en Syrie dans la Mésopotamie, le Gurdistan, l'Irak, l'Egypte etc.
" On ne s'étonnera pas de ce nombre si petit auquel cette partie de la nation Syrienne est réduite, quand on considérera le fait, exposé plus haut, de la division et subdivision de cette noble natioiî orientale, et qu'on saura que la plus grande partie de la nationalité Syrienne à laquelle appartient l'église Sy-
(1) Seuls les Maronites, de toute? ces sectes dissidentes, ont l'avantage d'être revenus de l'erreur sans y laisser aucun des leurs. Tous les Maro. nites sont catholiques
rienne proprement dite, est encore sous le joug de l'erreur; car il y a encore environ 150,000 Jacobites dans la Syrie et la Mésopotamie, et près de -250,000 dans les Indes, dont nous attendons le retour à l'église mère.
" En Europe, on peut difficilement avoir une idée juste de l'état de pauvreté, de. misère, de terreur continuelle et d'humiliation d;ms lequel se trouve la chrétienté en Oient, depuis bien des siècles. Il serait long et hors d'œuvre d'énumérer ici toutes les causes qui, pendant plus de douze siècles, ont contribué à avilir les églises d'Orient jadis si florissantes et si prospères, et à les réduire à la plus humiliante décadence qu'une société humaine puisse éprouver. Il suffit de nommer la cause qui donne le plus aux yeux, et qui, par elle seule, suffirait à approcher d'une destruction générale et radicale ; je veux parler du dur esclavage de l'islamisme, sous lequel la religion chrétienne gémit depuis le commencement du Vile siècle, et qui est bien loin d'être brisé ou allégé par le temps qui court. Je plaindrais de nuire à la réalité et d'en diminuer la gravité, si j'entreprenais de faire une description de tous les maux de différents genres qui nous oppriment nous et nos églises de tous côtés.
" Si depuis quelques années on a pu constater quelque amélioration dans l'état des églises catholiques de l'Orient, et surtout de celles de race Syrienne, c'est dû entièrement à la charité, à la protection et à l'influence de l'Europe et surtout de la France. "
Espérons que le Ciel, touché des supplications des associés de la S lin te U lion pour la conversion des schismatiques, — que j'ai dej'i mentionnée — ouvrira les yeux à ces pauvres égarés, et les ramènera au giron de la véritable épou-e du Christ.
Accompagne de M. l'abbé Baron, je vais dans l'après midi faire visite à l'evèque des Maronites. Malheureusement Sa Grandeur ne se trouvait pas à sa résidence dans le moment. Nous sommes reçus, avec beaucoup d'égards, par son Grand- Vicaire q ii est aussi son frère, M. l'abbé Debs. Ce Monsieur parle très, correctement le français et a des façons tout européen les. Il nous dit aussi qu'en outre de ses études à Rome, il avait encore passé cinq années à Paris. "J'allais tous lesjours, nous dit il. dire la messe à une communauté religieuse. Au commencement, les bonnes Soeurs avaient peine à se faire à notre liturgie, mais après explications, elles en vinrent à s' y faire et .mime à l'affectionner à la fin.
Nous passons de lâchez les Jésuites, qui nous fout visiter en détail leur université et l'im ne use atelier d'imprimerie qu'ils y tiennent.
Les bons Pères n'ont pas oublié les secours que les Pères Paillou et Monotont recueillis en Canada, et semblent accorder une attention toute particulière aux Canadiens qui les visitent. Les bâtiments sont considérables, et la chapelle d'une richesse de décoration que n'égale aucune des chapelles de nos maisons d'éducation.
Les Pères tiennent ici une imprimerie polyglotte pour les langues orientales, dans laquelle ils n'emploient pas moins de cent ouvriers, car non seulement on fait ici la composition et l'impression d'ouvrages en langue syriaque, grecque, arabe etc , mais on y fait aussi la fonte des caractères, des ouvriers spéciaux gravant les matrices nécessaires, etc.
On nous exhiba des feuilles d'une Bible en langue arabe qu'on était alors à imprimer. Contrairement aux autres impressions de cette langue, cette Bible est pourvue de voyelles, au moyen de points diversement g;oupés avec les consonnes. C'est une innovation importante et qui en facilitera grandement la lecture ; car l'ordinaire les arabes n'ont que des consonnes dans leurs livres, et le lecteur pourvoit lui-même à l'emploi des voyelles dans chaque mot, ce qui peut prêter à une foule de variantes et même à des contre-sens.
On présenta à Pie IX un volume de cette Bible. Le Pape parut prendre intérêt à l'examiner attentivement ; "tout de même, dit-il en remettant le volume et en montrant la première page, quoique l'ouvrage paraisse soigné, c'est un livre qui n'a pas de façon ; il lui manque un titre. — Saint Père, vous êtes là à la fin du volume, au lieu d'être au commencement. — En effet, reprit Pie IX, j'oubliais que les Orientaux sont des gens à l'envers."
Comme la visite des étrangers est toujours une aubaine pour ces populations nonchalantes et pauvres de l'Orient, et qu'on tâche de nous exploiter de toute manière, voici qu'un jeune homme se présente à notre hôtel pour nous vendre, disaitil, des olives pétrifiées, qu'on avait recueillies à Ghazir, à quelques milles seulement de Beyrouth, seule place au monde où l'on pût en trouver. Et il nous exhibe dans un papier une douzaine de petites pinrres ayaut tout-à-fait la forme et à peu près la grosseur ordinaire des olives. Le dessus en était blanchâtre, mais l'une d'elles qui était cassée, nous laissait voir le
clivage d'un dur silrvx bleuâtre. Je vis bien de suite que ce ne pouvait être des olives, car ces petites pierres étaient toutes sillonnées longitudinalement par des petites côtes, or l'olive est un fruit lisse et de plus à chair assez molle qui ne pourrait se prêter à une solidification si régulière. Mais qu'était-ce alors ? Je ne pouvais le deviner. Je résolus cependant d'en acheter quelques unes. Seulement un franc la pièce, disait le jeune homme. — Un franc la pièce ? Mais à qui vendriez-vous de telles pierres, qui ne sont certainement pas des olives pétrifiées, comme vous voulez le faire croire? Tenez, je vous donnerai un franc pour les dix que voici. Et notre homme, après avoir feint d'hésiter, l'accepta avec empressement, s'offrant même d'aller en chercher d'autres pour le même prix.
Ces fossiles m'intriguèrent assez longtemps. C'étaient incontestablement des pétrifications; niais de quel genre? d'animaux ou de plantes? Ça ressemblait beaucoup à des noyaux de fruits. Mais quels fruits ont les noyaux ainsi rayés par des petites côtes? Je n'en voyais aucun. Evidemment, me dis-je, ce doit être des restes d'animaux. Mais de quel animal? où se placerait une telle forme ?
J'en étais encore avec mes doutes, lorsque feuilletant un ouvrage de paléontologie, je rencontrai par hasard la figure de mon acquisition de Beyrouth. Ce sont des restes d'oursins ou échinodermes, du genre Cidaris, créé par Lamarck, et qu'on rencontre dans les terrains crétacés. Ces Oursins se distinguent particulièrement de ceux de leur classe, par leurs épines qui sont en forme d'olives, souvent de plus d'un pouce de longueur. L'animal portant de telles épines devait être d'une assez forte taille, malheureusement il n'en a pas été conservé.
Jeudi, 5 Mai — Comme nom devons prendre le steamer cet après midi à 2h., toute la matinée se passe à faire nos préparatifs du départ.
A 2 h. une chaloupe nous transporte à bord de YAlphée, ancré dans le port et qui doit nous reconduire à Naples. Nous ne sommes pas peu surpris en montant sur le pont de nous retrouver avec le même équipage que nous avions eu en allant, excepté le commandant. Le Scamandre ayant subi une avarie dans l'intervalle, tout l'équipage avait été transporté à bord de VAlphèe pour continuer le service. Nous retrouvons aussi à bord, une ancienne connaissance que nous avions faite à Jérusalem dans la personne de M. Van Moer, peintre belge. M. Van
Moer s'est spécialement appliqué à peindre des paysages, avec un tel succès que sa méthode fait actuellement école, non seulement en Belgique mais dans toute l'Europe.
La mer est calme, le temps superbe, et à 2| h. l'ancre est levée pour prendre la direction du S. 0. en longeant la côle de la Méditerrannée.
Jaffa. — Port-Saïd. —Alexandrie; absurde quarantaine ; un sorcier Egyptien,— L'Etna; côtes de la Calabre; Carvbde et Sylla ; lo Stronibuli. — Naplea ; San-Martino; Pompeï ; le Vésuve. — Arrivée à Rome.
A bord de VAlphée, vendredi 6 mai.— Beyrouth, vue du vaisseau dans le port, présentait un aspect magnifique. On voyait le couvent des Sœurs de Nazareth, l'université des Jésuites etc. faire saillie sur les autres constructions, et par-ci. par-là des palmiers élancés projetant sur les résidences l'ombre de leurs parasols de verdure. La baie que forme le promontoire qui porte la ville se dessinait nettement dans tout son contour, et derrière la rive s'échelonnaient les unes sur les autres les collines aux plus gracieux contours, pour être dominées elles mêmes par les hautes cimes faisant briller au soleil la neige qui les recouvre.
M. Van Moer tenta de prendre un croquis de la ville, mais les flots de lumière qu'y versait alors le soleil encore trop élevé, faisant presque disparaître toutes les ombres pour donner à tout l'ensemble une teinte uniforme et nuageuse, ôtait au paysage toute son originalité. Il dut y renoncer de suite.
Il n'y avait pas encore un quart d'heure que le vapeur était en mouvement, que la ville se cachait derrière la pointe du promontoire, et que nous voyions déjà Sidon se dessiner au loin sur la rive.
DE QUÉBEC A JÉRUSALVM 573
La mer est calme, le temps, clair et serein, et nous voyons les villages espacés sur la rive; défiler rapidement devant nous. Quoique à deux mille lieues du pays, la joie s'empare de mon cœur, quand je songe que je suis sur la route du retour Cependant, ce n'est pas aussi sans un sentiment de regret que je jette un dernier regard sur cette terre d'Orient que j'ai parcourue avec tant de fatigues, mais où aussi j'ai rencontré de si suaves émotions. Je fixe avec attention un dernier regard sur les montagnes du Liban, Sidon, Tyr, le Garmel que je vois s'avancer dans la mer, pour bien graver leur silhouette dans mon esprit. Il me semble que toutes les fois que je rencontrerai leurs noms, leur figure viendra se retracer exac" tement dans mon souvenir, tant je me suis plu à les contempler, à les scruter du regard pour y lire en quelque sorte les faits mémorables dont ils ont été le théâtre, pour me rappeler cette histoire des temps anciens dont ils ont été les témoins. Cette Phénicie d'autrefois n'a telle pas été le berceau des arts, des sciences, de la civilisation ? Reine détrônée, illustre vaincue du temps qui détruit tout, elle n'existe plus, pour ainsi dire, que par le souvenir ; mais ce souvenir traîne à sa suite trop d'événements mémorables, pour qu'on puisse jamais l'évoquer sans intérêt !
Dès les 7h. ce matin, nous étions en face de Jaffa.
Les chaloupes vont et viennent du vaisseau au rivage durant toute la journée, et nous amènent plusieurs passagers nouveaux, entre autres le Rév. Père Léon, qui passe en Fiance pour régler certaines affaires de famille occasionnées par la mort récente de sa mère. Deux Frères franciscains, dont l'un de la République Argentine, un professeur à l'Université de Stockholm, etc., montent aussi à notre bord.
Notre peintre belge nous fait admirer dans l'après midi les magnifiques effets de lumière sur les constructions de la ville qui s'échelonnent au dessus les unes des autres, comme des gradins qu'on aurait taillés dans le roc qui les porte. Plus heureux qu'à Beyrouth, il en prend un superbe croquis.
A 6h. du soir l'ancre est levée, et nous mettons le cap sur Port Saïd. La mer est toujours calme, et je me sens revenir tous les jours de mes fatigues passées.
Port-Saïd, samedi 7 avril. — Dès les 5h. du matin nous étions dans la rade de Port-Saïd que nous avions visitée en venant. Nous ne pouvons y descendre, car certaines rumeurs ayant
couru que la peste était en Perse, on a soumis à la quarantaine tous les vaisseaux venant de Syrie. Nous nous amusons à examiner dans le port les vaisseaux de toutes les nations qui entrent et sortent du canal de Suez. Je n'ai pas été peu surpris de lire sur l'un d'eux, sous pavillon anglais: Téhéran, Québec ; ce qui voulait dire que ce vaisseau avait été construit à Québec môme.
Nous prenons plaisir à suivre les courses vagabondes de nombreux dauphins qui prennent leurs ébats dans les eaux du port, et qui, sans aucun égard aux règlements qui couvrent le transit du canal, s'en vont sans doute sans plus de cérémonies, faire visite à leurs amis de la mer Rouge. Nous les voyons souvent faire le tour d . notre vaisseau, comme pour s'enquérir si nous allions entrer dans le canal, pour passer à notre suite, ou peut être aussi pour nous devancer en nous traçant la route.
A 6 h. du soir on lève l'ancre pour nous diriger sur Alexandrie.
Alexandrie, dimanche 8 mai. — A 6 h. ce matin nous entrions dans le port d'Alexandrie. Comme le vaisseau fait ici une escale de trois jours, nous nous disposons aussitôt à nous rendre à terre, d'autant plus que nous tenions à célébrer, ce jour de dimanche. Nous n'ignorions pas li proclamation de la quarantaine, mais nous pensions que ce ne serait là probablement qu'une formalité et que la chose serait bienlôt faite, Nous ne connaissions pas encore parfaitement les turcs.
Vers les 7 h., arrive un ordre du port intimant à tous les passagers l'ordre de débarquer pour nous soumettre aux prescriptions de la quarantaine. On nous faisait entendre que les formalités prendraient peu de temps, et qu'ensuite nous aurions libre accès dans la ville. Malgré ces promesses, M. Baron et moi nous décidons à prendre notre déjeûner, remettant a entendre la messe si nous pouvions le faire. Mais nous comptions encore sans les aménités des turcs à qui nous avions affaire.
A 9h h. nous étions tous descendus, avec nos malles les plus légères, sur deux chalands infectes, sans sièges ni couvertures, pour être traînés au quai par un petit vapeur.
Arrivés au quai, nous sommes conduits entre deux haies de soldats, sur la voie ferrée, où deux chars a bagages nous attendent. On nous entasse pêle-mêle dans ces boites, comme on le ferait du bétail, pour nous transporter au lazaret, à deux milles plus loin, tandis que les soldats, eux, se prélassmt sur un char de première classe à notre suite.
ur
Nos soldats se rangent encore ici si.r deux lignes, entre lesquelles il nous font passer, pour nous faire entrer dans un grand bâtiment, où, nous dit-on, on va soumettre nos malles à des fumigations, sous prétexte de les désinfecter. Et voici comment on y procède. On nous oblige à étaler nos malles ouvertes sur une table, sans rien déianger de leur intérieur, et Ton nous fait passer dans une salle voisine durant l'opération. Mais l'opération ne dure pas moins de trois-quarts d'heure, et nous sommes la, dans un nouveau parc à bétail, extrêmement sale, et sans aucun siège. Enfin on nous fait reprendre nos malles, et on nous force a aller à une couple d'arpents plus loin, pour entrer dans le lazaret proprement dit. C'est une immense bâtisse avec grands corridors et chambres garnies de lits.
Que veut on faire de nous, demandons-nous aux employés ? Pour toute réponse nous n'avons que des chansons arabes dont nous ne comprenons pas un seul mot. Il est midi, vient alors un employé français qui prend nos noms, et nous dit que nous ne serons libres qu'après la visite du médecin.
— Mais quand viendra ce médecin ?
— Dans quelques heures; mais auparavant il vous faut payer : tant pour le débarquement; tant pour la fumigation ; tant pour les porte-faix ; tant pour le parfumage ; tant pour la chambre ; en tout 36 piastres turques (9.50 francs).
— Mais nous n'avons pas occupé de chambres ; nous avons nous-mêmes porté nos malles ; nous ne connaissons pas cette parfumerie dont vous parlez etc.
— C'est tout un ; trente-six piastres pour chacun. Il faut donc tirer la bourse et s'exécuter. Puis nous attendons, et attendons.
Vers les 4h., on apporte des terrines contenant une matière blanche que je crus être de la chaux. Allons, me dis je, ne serait-ce pas là le parfumage mentionné ? Et en effet, un autre employé vient répandre sur cette chaux un acide qui dégage une vapeur épaisse et tellement acre, que pris de la toux et suffoqués, nous nous précipitons tous dans la porte pour respirer au dehors.
Enfin, à 4i h. arrive le médecin ; c'est un français. Il est reçu par une bordée d'injures de la part de français employés du Canal de Suez qui se rendaient en France avec nous. Mais
habitué probablement à de pareilles scènes, il ne s'en ément en aucun ! façon, nous adresse un discours doucereux, ne cherche nullement à justifier les procédés qu'on emploie, tout au coutaire, accuse notre capitaine d'avoir mal interprété les règle, ments etc., puis, nous faisant ranger en cercle dans la cour, il s'enquiert si tous ont payé la note ; et sur la réponse affirmative à l'appel de chaque nom, il proclame notre liberté.
Vous vous dites français ? lui dis-je en m'éloignant. — Je le suis en effet. — Mais non ; vous êtes turc et architurc pour vous livrer à des procédés aussi injustes et aussi ridicules que ceux que vous exécutez ! Fallait donc venir à bord et nous rançonner chacun de 36 piastres, puisque c'est là tout ce que vous désirez. A-t-on jamais vu une visite de médecin pour constater 1 état sanitaire de voyageurs se réduire à demander si on a payé la rançon imposée ?..Un sourire dédaigneux fut la réponse à ces remarques.
Mais enfin, me dis-je, nous en avons fini avec toutes ces tracasseries ; détalons promptement.
J'allais franchir la porte de la cour, lorsqu'un autre officier me barre le passage en me demandant d'exhiber mon passeport. Je le tire de ma poche et le lui livre. Et ne voila-t-il pas qu'il se met en frais de le lire d'un bout à l'autre, et à prendre certaines notes ? Il fallait entendre alors les récriminations de ceux derrière moi qui voulaient aussi sortir. Pour le coup, dis-je à l'officier, il doit y avoir des bornes aux absurdes procédés qu'on emploie à notre égard ; c'en est assez ; que vous importe nos passeports à nous qui passons seulement devant votre ville» sans nous y arrêter ? Et sans attendre de réponse, je lui arrache le papier des mains et franchis la porte, poussé que j'étais par ceux qui faisaient queue en arrière. Notre homme tout stupéfait ne proféra mot et nous laissa passer.
Nous voici donc enfin libres ; il faut maintenant retourner à la ville. Des voitures sont là qui attendent ; on nous demande 7 francs par voiture, nous en affrons 4 et ils sont acceptés.
Nous passons près de la cour où sont retenus les passagers de seconde classe, parmi lesquels se trouve le Père Léon qui, dans l'espoir de pouvoir célébrer, s'était conservé à jeun. Avezvoiis pu manger au moins quelque chose, lui demandai je? — Je suis encore à jeun.— Mais c'est révoltant! quand serez-vous libérés ?— Lorsqu'ils en auront fini avec les passagers de 1ère*
— Prenez encore patience, je crois que ce ne sera pas long.
Nous montons trois dans la même voiture, MM. Baron et Van Moer avec moi. Vingt minutes après nous sommes sur le quai. Il nous faut maintenant une chaloupe pour retourner au vaisseau. Les conducteurs ne manquent pas.
— Combien pour aller à ce vaisseau, dis-je au premier venu, en lui montrant VAlphée.— Vous payerez le tarif du bord. — Mais quel est ce tarif ? — On vous le dira là.
Nous descendons dans la chalouppe.— Combien demandezvous, dis-je à l'arabe durant le trajet.— Deux francs.
Je tire deux francs de ma poche, et les lui présent e. Mais c'est deux francs par tête, fit l'arabe.— Deux francs par tête? répétai-je en remettant l'argent dans ma poche ; nous règle rous l'affaire à bord.
Arrivés au vaisseau, nous montons sur le pont suivis de notre arabe. Quel est le tarif des chalouppes pour aller au quai, demandai.je au second, que je rencontrai le premier? — Cinquante centimes. — Cinquante centimes, dis-je à l'arabe, et tu voulais avoir deux francs par tête. Tiens, voici un franc cinquante pour nous trois, et détale. — Vous avez offert deux francs, dit-il ; donnez moi deux francs. — Non, tu n'auras que le prix du tarif. Il fait mine de refuser; je remets l'argent dans ma poche en m'éloignant. — Contentez-donc cet honnête garçon, dis-je à M. Van Moer en lui remettant L'argent. —Tiens, dit notre peintre belge, en lui rettant l'argent dans la main, et prends ceci par dessus le marché, ajoute-t-il, en lui administrant un coup de pied des mieux conditionnés dans le postérieur.
Notre Arabe, en craignant encore davantage, enfile l'escalier de la passerelle sans presque tenir compte des marches, saute dans sa chaloupe et s'éloigne, sans témoigner aucune mauvaise humeur.
Partis à 9 h., nous étions de retour à 5Jh., sans avoir rien pris et en étant quitte chacun pour 12 à 13 francs ; imaginez si nous avions à nous applaudir des aménités turques.
Dans le port d'Alexandrie, lundi 9 mai. — Il nous est maintenant loisible d'aller à terre sans être inquiétés; mais nous avons été tellement rassasiés des procédés turcs de la veille, que nous préférons jouir du repos à notre bord.
Parmi les chaloupes qui viennent s'offrir pour nous conduire à terre, je reconnais notre Arabe de la veille.— Venir à
terre, dit-il? moi, bon garçon. — Oui, sans doute, bon garçon, car tu reçois les coups de pieds sans t'en émouvoir.
Mais nous refusons ses offres.
Nous avons pour nous distraire à bord, plusieurs marchands à paniers qui viennent nous obséder de leurs offres. Si nous offrons la moitié ou souvent même le tiers de ce qu'ils demandent, nous sommes sûrs d'être pris au mot. Ce sont surtout des cannes eu palmier, des couteaux à papier en olivier, des chibouques, des fez, des colliers et bracelets en coquillages, très jolis, des plumes d'autruche, etc., qu'ils nous offrent. Depuis quelques années, on s'est mis en Egypte à faire des élevages d'autruches sur une grande échelle, uniquement pour les plumes qu'où en retire, qui sont aujourd'hui d'un si grand usage dans la toilette des daines.
Dans l'après midi, un prestidigitateur Arabe est venu nous amuser de ses tours. Il avait vivants un lapin, un serpent et un scorpion, qu'il mettait tous trois dans sa chemise, les manipulait de toute façon, et voulait de même nous les mettre dans les mains. Mais personne n'y consentit. Il ne me fut pas difficile de reconnaître que le serpent était des plus innocents, ne pouvant nuire en aucune façon. Quant au scorpion, je ne pus m'expliquer comment ou avait pu l'amener ainsi à se laisser manipuler sans qu'il cherchât à se servir de son arme.
Cet Arabe, avec des gobelets, des baguettes, ses animaux etc. faisait réellement des prodiges d'adresse dans ses différents tours.
Indignés de la manière dont on nous avait traités au lazaret, je me joins au commandant de notre vaisseau, pour dresser une protestation aux autorités d'Alexandrie contre les règlements de leur quarantaine, dont l'exécution encore plus que la teneur n'était rien moins que révoltante pour les étrangers. Le commandant va la porter lui-même à terre en l'accompagnant de ses commentaires ; mais il est bien probable que ce langage de la raison n'aura pas eu chance de se faire écouter U. D'ailleurs, pour qui connaît le gouvernement turc, la chose est des plus simples. Ce n'est nullement dans le but de se protéger contre la peste ou autre maladie contagieuse qu'on fait de tels règlements, mais uniquement pour rançonner les étrangers, leur arracher quelques piastres. Si nous eussions offert une compensation dès le début, nous nous serions évité toutes ces tracasseries. Un voyageur de notre vaisseau ayant mis pied à tjrre
à Port Saïd, on voulut le soumettre à de telles exactions ; mais comme il connaissait son monde, il offrit 10 francs, et on lui permit sans plus de cérémonies de revenir à bord. Ainsi procèdent les Turcs !
S'il y avait danger réel de la peste et qu'on voulût s'en mettre à l'abri, pourquoi obligerait-on les passagers d'un vaisseau à descendre à terre pour subir des purifications, sans exiger la môme chose de l'équipage? Pourquoi nous obligerait-on à soumettre aux fumigations une partie seulement de notre bagage, en laissant le reste à bord? Mais allez donc rai. sonner avec des Turcs ? et encore plus avec des franc t;s qui se sont faits Turcs ?
Port d'Alexandrie, mardi 10 mai. — Dès les 6 h. ce matin, on s'est mis à appareiller pour le départ.
Il est vraiment étonnant de voir le nombre de lourds chalands qui sont venus verser leur contenu dans notre vaisseau : céréales, laine, coton, gomme arabique, oranges, etc.,ont rempli la calle de manière à n'y pouvoir rien ajouter.
A 9 h., nous nous mettons en marche, et moins d'une heure après, je saluais de mes adieux la terre des Pharaons qui disparaissait à nos regards. Le temps est magnifique, une légère brise de l'ouest fait à peine onduler l'onde bleue que fend notre bateau à unejvitesse de quinze nœuds à|l'heure ; mais voici que dans l'après midi la mer s'agite, le soleil se c die, des nuages menaçants nous environnent de toutes parts, des éclairs immenses sillonnent l'atmosphère, le tonnerre fait en. tendre sa voix, et tout nous fait présager une tempête. Mais la petite lampe que l'on a allumée devant l'image de l'Etoilede-la-Mer avant le départ, n'est pas encore éteinte ? et Marie, intéressée par les prières des amis au pays, jointes à celles des pauvres orphelines de Nazareth, veille sur nous, et va écarter tout danger ! Aussi la mer se trouble à peine, et après quelques grains de pluie, les nuages se dissipent et le calme se rétablit.
Mercredi 11 mai. — Temps magnilique, mer assez calme, bien que quelques uns se sentent cependant inconimodé-;quantà moi, je n'en éprouve aucun effet ; je me porte à merveille ; ai bon appétit, et sens tous les jours revenir ma vigueur d'autrefois, que la maladie et les fatigues avaient eu partie fait disparaître. Les gens de bon appétit ont toutes les facilités de le satisfaire à bord des vaisseaux français, car on n'y mange pas moins de cinq fois par jour, savoir: à 6 h. c'est le café; à 9 h. le dé-
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jeûrer; à 12£ h. la collation; à 5 h. le dîner, et à 8 h. le thé. Je profite de ma bonne disposition du moment, surtout pour manger des fruits que je m'interdis presque totalement en tout autre temps. Tours les jours on nous donne des oranges, des abricots, des nèfles que je ne connaissais pas auparavant et que je trouve excellentes. C'est un fruit se rapprochant un peu de nos senelles, mais beaucoup plus gros, d'un pouce à un pouce et demi de diamètre, à chair très juteuse, et avec deux gros noyaux pierreux. Leur digestion est des plus faciles. On ne regrette qu'une chose en mangeant des nèfles, c'est que les noyaux soient si volumineux pour laisser trop peu d'espace à la chair.
On nous sert aussi, tous les midis, une excellente petite huître, que j'avais rencontrée pour la première fois à Cette, mais dont je n'avais pas alors voulu goûter. C'est la clovisse du midi de la France, Venus verrucosa,
Jeudi, 12 mai. — La journée se passe sans incidents remarquables. Nous voyons dans la mâture de notre vaisseau un petit passereau qui s'est laissé prendre à notre départ d'Egypte; il lui faut maintenant faire la traversée pour prendre terre en Italie, car il n'est pas à vol assez soutenu pour faire une centaine de lieues sans se reposer. Pressé sans doute par la faim, jl est venu plusieurs fois sur le pont y dérober quelques graines, et a failli tomber sous la griffe d'une petite chatte qui a été assez prompte à l'observer. Plusieurs fois Minette a fait des excursions dans les cordages à sa poursuite, mais le léger volatil, toujours sur ses gardes, savait d'un coup d'aile se soustraire à ses poursuites.
Vers le soir, nous avons encore un orage avec éclairs et tonnerre, cependant la mer demeure encore peu agitée.
Vendredi, 13 mai — Gros vent ce matin ; mer passablement houleuse ; le mal de mer fait de nouvelles victimes, cependant je tiens toujours bon. Vers 9 h., beau soleil et le vent tombe.
A lOh. nous commençons à voir l'Etna, ainsi que les montagnes de la C ilabre.
A 3 h., nous avons une vue distincte des montagnes de la Calabre ; nous voyons les habitations et les masses basaltiques de ses montagnes exhibant les échelons qui les distinguent. Je pense qu'on ne pourrait trouver nulle part de montagnes plus pittoresques. Leur forme carrée, simulant souvent des tours ;
les pointes anguleuses, la verdure de leurs plateaux tranchant sur le brun rougeâtre de leurs flancs escarpés, leur impriment un cachet tout particulier d'originale sauvagerie, pouvant les faire prendre pour de gigantesques constructions titaniques. Mais ce qui m'étonne surtout, c'est de voir par-ci, par-là, des édifices sur ces blocs à parois perpendiculaires paraissant inaccessibles. Je ne suis plus si surpris maintenant que les brigands des Galabres soient si redoutables et si difficiles à dénicher. Cachés dans leurs repaires, ils peuvent, avec la connaissance parfaite qu'ils ont des lieux, tenir tète à toute une armée de gendarmes.
Nous approchons davantage de la côte, et nous voyons un train de chemin de fer dessinant sa silhouette sur le flanc des montagnes, en serpentant à travers les habitations et certaines pointes de rochers qu'il coupe par des tunnels.
A 5 h. nous passons devant Messine, sur la côte de Sicile. Presque en face, de l'autre côte du détroit, nous voyons Reggio, qui présente aussi une jolie apparence.
La largeur du détroit varie entre 4 à 6 milles. Les steamers le traversent en tout temps, à toute vapeur, sans rien craindre ; mais il est lacile de comprendre, qu'avec les anciennes galères qui n'avaient que les rames et les voiles pour se mouvoir, ce passage pouvait être très dangereux par certains temps. Deux pointes se projetant assez loin au large, l'une de chaque côté, et à peu de distance l'une de l'autre, rendaient le passage presque impossible avec certains vents, car en évitant l'une on se jetait sur l'autre. C'étaient là Charhybde et Scylla, dont la mythologie avait su s'emparer pour faire des remous qu'elles produisent, des monstres dévorant les vaisseaux s'aventurant dans leur voisinage.
Vers les 8h., nous voyons poindre à notre gauche, au dessus des collines de la côte Sicilienne, le grand fanal de la Méditerrannée, comme l'appellent les marins, le Stromboli. Le Stromboli est un volcan des îles Lipari, situées au N. des côtes de Sicile. Il est continuellement en éruptions, qui se répètent deux fois par quart d'heure. Comme nous passons assez près, nous pouvons l'examiner tout à notre aise. La montagne qui est très élevée, a la forme la plus gracieuse ; on diiait un immense cône émergeant de la mer. Le volcan semble occuper toute l'île à lui soûl, cependant, en l'abordan de plus près, ou voit un village reposant à ses pieds. Nous
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persévérons jusqu'à 10 h. sur le pont, dans l'espoir de voir le grand-fanal briller dans l'obscurité, m;iis il fait un clair de lune décourageant, c'est à peine si le jet de fumée s'échappant du sommet du cône se colore en ronssâtre.
Naples, samedi 14 mai. — Peu après 7 h. ce malin, nous voyons le Vésuve dominant de sa pointe fumante, les cimes élevées qui bordent la côte occidentale de cette partie de la presqu'île Italique. Nous passons devant le golfe de Saleme, laissons à notre gauche l'Ile de Capri, célèbre par la retraite du fameux brigand moderne, Garibaldi, et entronsdans le golfe de Naples. Laissante notre droite la baie de Castellamare, et à notre gauche l'île d'Ischia, qui cette année encore a été si épouvautablement ravagée par un tremblementde terre, nous saluons en passant le Vésuve, et allons jeter l'ancre vers 11 h. a quelques arpents des quais de la ville.
Comme lors de notre départ, à peine sommes-nous mouillés, que les chaloupes viennent de tous côtés s'accrocher aux fîmes de notre vaisseau, dans l'espoir d'avoir quelques passagers à transporter. Je n'en ai pas compté moins de 54 qui sont venues ainsi taire le guet, lorsque nous n'étions que 8 à 10 passagers devant prendre terre ici. Mais personne ne peut descendre et nul étranger ne peut monter à bord, tant que le médecin du port n'est pas venu faire sa visite. Et ce médecin se l'ait longtemps attendre. Nous avons pour nous amuser eu l'attendant, nos chanteurs et chanteuses ordinaires, avec leurs guitares et tambourines, et nos plongeurs à la chasse des sous qu'on leur jette. Nous pouvons aussi tout à notre aise jouir du coup d'oeil sans pareil que nous offre ce port de Naples, l'un des plus beaux du mo;ide. La ville s'éiève en face de nous en amphithéâtre sur le flanc de la montagne qui l'abrite au N. Ses constructions ainsi etagées lés unes sur les autres, toutes aux toits en terrasses, sont dominées ça et là par les clochers des églises aux tuiles fayencées, dont le poli ajoute encore au brillant des couleurs qu'elles portent. Quelques pointes, comme San-Martino, plus saillantes sur le reste, nous montrent des constructions isolées et des escarpements que voilent des arbres fruitiers ou d'ornement. Au bas, sur la rive, derrière les quais que des grillages richement ornementés séparent de la rue, on voit s'étaler le palais royal, avec ses vastes galeries et ses allées d'arbres. A notre droite, c'est Portici qui se continue jusqu'au Vésuve simulant un pilier
auquel serait attachée la portion de cercle que forme cette banlieue.
Naples nous offre tout à la fois l'aspect d'une ville occidentale et d'une ville orientale. La couleur nette de la pierre taillée de ses constructions, ses rues l;irges et macadémUées, en certains quartiers, ses clochers coniques et non en flûtes comme les minarets musulmans, la verdure des nombreux arbres d'ornement qu'on voit presque partout, nous montrent une véritable ville Européenne. Et d'un autre côté, sa basseville où les constructions laissent à peine entrevoir les couloirs servant de rues, ces toits en terrasses donnant une forme cubique à tous les bâtiments, cette armée de faquins déguenillés encombrant les rues du port, et obsédant les voyageurs de leurs importunités, ce spectacle de fainéants affamés, couverts des haillons de la misère, qui dorment sur les trottoirs ou le long des palissades, nous reportent en plein Orient.
Tous les voyageurs se sont plus à vanter Naples, comme sans pareille au monde pour la beauté de son port : "voir Naples et mourir", a t-on dit. Mais ce port l'emporte-t il réellement sur Québec en beauté ?
Pour le port, je le concède. L'étendue est plus considérable à Naples, la vue plus grandiose, l'aspect plus gracieux. Mais pour le panorama des environs, je n'hésiterais pas adonner la préférence à Québec. Transportez-vous donc sur la terrasse Frontenac, par exemple, et voyez s'il peut être panorama plus étendu et plus varié. \ vos pieds, c'est la basse- ville qui semble être resserrée entre le cap et cette forêt de mats couvrant notre fleuve dans la belle saison. De l'autre côté, sur la rive, ce sont les voies ferrées avec leurs gares, et, couronnant les collines, les riches et coquettes constructions de Lévis. En amont, c'est S. Romuald avec les hautes cheminées de ses usines et ses riches dépots de bois d'exportation. En aval, c'est St-Joseph, s'avançant sur le courant comme menaçant de l'intercepter, et le refoulant au N. pour le forcera aller se fendre en deux sur la pointe de l'Ile d'Orléans.qui nous étale ses coquet- villages et s^s champs fertiles, A gauche c'eiit la rivière St-Gharles, offrant sou contingent pour baigner le promontoire de trois côtés ; et au delà, c'est la Canardière avec ses riches cultures, Charles, bourg, Beau port avec sa longue file de constructions qui se continue jusqu'à Montmorency, dont on voit bondir les eaux éeumaïues, etc. Et tout ce paysage se dessine sur une zone de
verdure que n'interrompt nulle part des cimes dénudées que nous en voyons tout autour de Naples, et que couronne encore, du côîé du Nord, la chaîne des Laurentides, dont les découpures aux teintas bleuâtres se confondent à l'horizon avec les nuages. Sans contredit l'immense cône du Vésuve est d'un majestueux sans pareil ; mais notre Montmorency, précipitant une masse masse d'eau considérable d'une hauteur de 160 pieds, n'est pas non plus un phénomène ordinaire. Je dirais donc que Naples l'importe pour la beauté du port, mais que Québec lui est supérieure pour le panorama général.
Il est midi, les officiers ont fait leur visite, et nous descendons dans les chaloupes. On nous dépose sur le quai de la douane, par l'intérieur de laquelle il nous faut passer et soumettre nos malles à l'inspection. Je dépose mes deux malles sur le comptoir sans les ouvrir, à côté des deux Frères franciscains qui n'avaient qu'un petit sac de coton pour tout bagage. La question habituelle est posée: avez vous de Peau-de-vie ? du tabac? — J'ai du tabac dit l'un des frères. — Montrez.
Et le Frère délie son sac assez lentement, en tire une petite boite de fer blanc enveloppée dans une gazette, pouvant contenir environ une livre de tabac en poudre. Bon, me dis-je à moi-même, c'est du tabac du mont Thabor, si l'officier peut s'aviser d'y goûter, il va être bien puni de ses inutiles perquisitions. Deux pauvres Frères dont tout le bagage est renfermé dans un sac de coton ne pesant pas dix livres, peuvent ils porter des effets de commerce intéressant le fisc ? — Ouvrez la boîte, fait l'officier. Le Frère l'ouvre avec difficulté ; l'odeur qui s'en échappe embaume l'appartement. — Oh! c'est du tabac en poudre, dit le douanier, il n'y a pas de conséquence; mais je vais toujours bien prendre une prise. Et plongeant le pouce et l'index dans la boite, il se porte la poudre au nez. Mais aussitôt commence les éternuements, et c'est à n'en plus finir, — Je n'ai ni tabac, ni eau de-vie, dis-je à l'officier, pendant que les Frères refaisaient leur paquet, veuillez me laisser passer. — Arrêtez ..pst... quelle diable...pst...de poudre ont ils là...pst, ce n'est pas fait .... pst ... . pour être mis dans le nez 1
Les yeux tout pleureurs, et voyant à peine clair, il fait la marque officielle sur mes malles et me laisse aller. Je suis bien sûr que s'il a trouvé du tabac en poudre dans quelque autre malie, il ne s'est pas avisé d'en prendre une prise.
A peine avais-je franchi la porte de la douane, que je suis
assailli par une foule de voyous désœuvrés qui m'arrachent mes malles en se les disputant, pour avoir l'occasion de gagner quelques sons. Mais je voulais prendre une voiture, et, mon homme voulait à tout prix aller à pied. C'est à peine si je puis le suivre dans la foule pour le ramener à la voiture que j'avais retenue. Cependant il s'obstine encore et veut porter ma malle quand même, la porter probablement là où il lui plaira, c'est-à-dire m'en débarrasser. Le cocher et lui en sont à se tirailler ma malle en se disant de gros mots, lorsque j'appelle un homme de police qui vient régler le différent, en s'emparant de ma malle et en la mettant lui-môme dans la voiture. — Rien pour ce faquin, dit le policier.
— Donnez à ce malheureux, dis-je au cocher, en lui remettant une petite pièce de quatre sous.
— Au faquin ? mais vous ne lui devez rien.
— Donnez toujours.
Je fus un peu surpris de ce nom de faquin qu'on donne ici aux porte-faix ; j'aurais cru leur faire injure en le leur appliquant, mais ils ne s'en offensent nullement et le reclament aux mêmes.
Je me rends à un hôtel de la via Santa-Lucia, dont un ami m'avait donné l'adresse, et aussitôt mon dîner pris, je me mets à la visite de la ville.
Et tout d'abord, je prends une voiture pour me rendre à San-Martino, dont je n'avais pu faire la visite en allant. La montée est longue et raide, et les chevaux de Naples sont loin de valoir ceux de Québec.
San-Martino est un monastère de Bénédictins situé sur un plateau dominant toute la ville de Naples, ayant vue sur le port, le Vésuve et tous les environs. Mais ces vastes édifices, dont les murs ont retenti tant de fois des chants religieux des bons moines, dont les cellules ont été si souvent témoins dos actes de mortification de saintes âmes que les dangers du monde avaient portées à venir chercher là la retraite et la paix du cœur, sont aujourd'hui déserts . C'est à peine si le costume de cinq à six frères qui en ont la garde peut nous donner une idée de ses anciens habitants.
On admire la richesse de décoration des sanctuaires, corridors, sacristies, etc., les œuvres d'art, ouvrages des moines, que recèlent ces murs solitaires ; mais ce ne sont plus que des reliques du passé : les cloîtres sont silencieux, la poussière
siège en permanence sur les riches boiseries et les sculptures des stalles, les pupitres sont veufs de leurs in-folios, les autels sont sans lumières, et seuls les pas des visiteurs sur les dalles, avec les remarques que ieur suggèrent les souvenirs attaches à ces lieux, viennent rompre de temps en temps le silence de ces retraites abandonnées. C'est que la révolution est venue ici faire son œuvre. Ceux qui font la guerre à Dieu, ont craint sans doute la puissance d'âmes séparées du monde et rapprochées en quelque sorte du Ciel, pour le succès de leurs desseins pervers, et n'ont rien vu de mieux à faire que de les faire disparaître.
On nous fait payer une entrée, et un des soldats qui tiennent ici garnison, nous fait parcourir les différentes pièces du couvent. Nous admirons dans le cloître, en arrière de l'autel principal, dps sculptures que seuls des moines pouvaient exécuter, tant elles ont nécessité de temps, de patience et d'habileté. C'est une richesse de détails et de bon goût à défier toute imagination. La balustrade devant le maître-autel, est peutêtre la pièce la plus riche de toute cette église. Les marbres les plus rares, d'un travail exquis, découpés en coquilles, cornes d'abondance, arabesques, fruits, etc., présentent le plus agréable coup d'oeil qu'on puisse imaginer. Les fresques des murs et de la voûte ont des pièces que les artistes les plus habiles viennent étudier et admirer. Oh! qu'ils devaient vivre heureux ces moines qui. débarrassés de tous les soucis de la vie, s'en venaient ici, couler dans la paix, au milieu de ces merveilles du génie de l'homme, des jours que le monde peutêtre avait déjà semés d'amertume, et prendre au milieu de ces richesses et de ces beautés de l'art, un avant goût des félicités de l'autre vie. Et il a suffi du soufle d'un impie pour faire disparaître tout cela! Mais attendons; on ne se moque pas impunément de Dieu, et tôt ou tard sa vengeance aura son tour 1
Je redescends dans la ville et congédie mon cocher pour avoir le temps de parcourir les rues plus à mon aise. Je suis tout étonné de voir comme partout, dans les magazins, on me répond en français, lorsque je leur adresse la parole.
En passant près du port, en revenant à mon hôtel, je remarque sur le quai un étalage de coquilles. Je les examine; il y avait plusieurs belles pièces, des Toupies, des Fuseaux, des Buci ins, des Porcelaines etc. mais malheureusement toutes d'espèces que je possédais déjà. Jeu choisis cependant un
certain lot, des Rostellaires, des Cônes, des Olives etc. que je me fais céder pour cinq francs, lorsqu'on m'en demandait dixhuit.
Comme je voulais visiter le Vésuve le lendemain, je prends mes mesures avec un conducteur de voiture pour tout le trajet. Il s'offre de me faire visiter Hercnlannm, Pompéï et le Vésuve pour 15 francs. Je lui dis que je ne pourrais donner de réponse définitive que le lendemain, vers les sept heures, s'il venait à mon hôtel.
Les gens de mon hôtel, dont le propriétaire était allemand) s'étaient montrés affables et complaisants. Je dis à l'un des employés qu'on m'avait offert de me conduire au Vésuve el de m'y servir de cicérone pour 15 francs. — Et moi je vous y conduirai pour 10, et vous servirai tout de même de cicérone. — Très bien ; nous partirons à 7 h., et vous direz au cocher qui viendra me demander que je n'ai pas besoin de ses services.
Je demeure tranquille en m'applaudissant de mon marché. L'ascension seule du Vésuve, en chemin de fer, coûte 25 francs, et je vais tout voir pour 10. J'aurais dû cependant ne pas oublier que l'Italie n'est pas fort éloignée de la Grèce, et que ;es Italiens se montrent Grecs assez souvent, surtout auprès des étrangers.
Naples, dimanche 25 moi. — Je fus tristement affecté, en sortant ce matin pour aller dire la messe, de voir des ouvriers déjà à l'œuvre, sur une maison en construction de l'autre côté de la rue. Qu'un malheureux s'oublie et reste en arrière, tout en en rougissant, dans l'accomplissement de ses devoirs religieux, la chose se comprend assez, si l'on tient compte de notre nature viciée et de notre faiblesse ; mais qu'on affiche publiquement sa violation des lois divines, que l'on fasse ainsi abstraction de la Providence dans le gouvernement des choses de ce monde, voila ce qui révolte tout sentiment chrétien et ce que Dieu ne peut laisser impuni. Tôt au tard il aura son tour.
Je vais dire la messe à l'église Ste Lucie, sur le port môme. Je suis très courtoisement accueilli par les prêtres de cette église, qui sans être considérable, est cependant propre et bien ornée.
Peu après 7 h. je pars en compagnie de mon employé de l'autel, dans une bonne voiture, pour Pompéï. Le temps est serein, la fraîcheur du matin les plus agréables, et la promenade des plus attrayantes-
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Nous longeons toujours le port, en suivant la courbe qui le termine au N. Sur la ligne qui divise la ville de Portici, nous voyons une magnifique statue colossale de S. Janvier, eu marbre blanc, levant un bras menaçant vers le Vésuve, et semblant lui dire: "tu n'iras pas plus loin." C'est un exvoto commémoratif du saint protecteur de la ville lors d'une éruption extraordinaire du volcan.
Portici n'est pour ainsi dire que la continuation de la rue de Naples la plus rapprochée du bord de l'eau, qui se prolonge jusqu'au pied du Vésuve, et même jusqu'à Pouipéï. L'industrie de la pâte, macaroni, vermicelle, etc., parait être l'occupation principale des habitants de Portici. A toutes les portes on voit des étalages de pâte séchant au soleil. Des espèces de cadres portant des baguettes sur lesquelles des lanières de pâte sont suspendues, se voient partout. Il va sans dire que les mouches trouvent là une table toute dressée pour elles. Aussi y abondent elles par milliers ; ajoutez à cela les nuages de poussière que soulèvent les voitures eu passant dans le chemin, et les chiens qui de temps à autres viennent y lever la patte, et vous aurez là une idée de la propreté qu'on apporte à la préparation de ces pâtes.
Nous passons devant une église dont on devait le lendemain célébrer la fête patronale. Tout était disposé pour une illumination qu'on devait donner le soir même. Lesjpréparatifs que l'on faisait, non seulement à l'église, mais encore dans toute la paroisse, étaient vraiment extraordinaires. La façade de l'église ne portait moins de 500 lumières, et partout la rue était traversée de cordons supportant des lampes, des lanternes chinoises et des inscriptions.
Mais nous voici au pied du Vésuve même, qui de ce côté est tout rapproché de la mer. Notre cocher nous arrête à une certaine maison faisant suite à la file de la rue, et n'ayant rien de bien remarquable. C'est l'entrée d'Herculanum. Nous payons un franc d'entrée, et nous pénétrons à l'intérieur. Ou nous munit de bougies, et nous descendons dans les profondeurs par un très long escalier. Nous suivons certains corridors et arrivons à une grande place, ou plutôt à une grande construction, qui était le théâtre même qui a été englouti sous la lave du volcan. Le parterre, l'orchestre, les salles des acteurs, les couloirs etc., tout est dans une conservation parfaite. Herculanum, aujourd'hui Résina, fut d'abord détruite l'ai 63 de J. C. par
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un tremblement de terre, puis en 79 couverte par la lave de la fameuse éruption du volcan.
La Résina d'aujourd'hui, bâtie sur l'Herciilaniim d'autrefois, est encore un joli village, aux maisons proprettes et bien entretenues.
Nous tombons à sa suite dans une campagne des mieux cultivées, se prolongeant jusqu'au bord de la mer. Ou aurait peine à croire qu'on marche là sur une immense couche de lave et sur des constructions, si les fouilles avoisinantes ne venaient nous en démontrer l'évidence.
Vers les 10 h., nous sommes à Pomp ï Nous laissons notre cocher avec sa voiture à l'hôtel, et pénétrons de suite dans la ville d'autrefois. L'endroit où est construit l'hôtel, semble se trouver en dehors du champ quîa recouvert 1 1 lave, car pour parvenir à la ville déblayée, il faut monter une colline assez élevée. Il est probable que Sa ville était bâtiesur ce plat -ai et qu'en cet endroit la lave s-: serait arrêtée au bord, car ailleurs ce n'est que l'eau môme de la mer qui a arrêté le courant.
Nous franchissons une lourde porte en maçonnerie, montons la colline, et nous trouvons de suite dans ta ville fossile. Toutes les constructions sont allignées le long de^ rues et semblent ne manquer que de leurs toits. Les rues nu méiotées, sont pourvues de trottoirs en pierre de même que leur pavé. Ces trottoirs sont élevés d'au moins 12 pouces, et à l'intersection des rues, nous voyons de gros blocs de pierre, sur lesquels les piétons mettaient les pieds pour les traverser, sans être forces de descendre sur le pavé même. Nous voyons la pierre du pavé usée à ces endroits par le sillage des roues des voitures, que les blocs soulevés foiçaient à passer toutes au même endroit.
Nous trouvons des places publiques, des temples, des théâtres etc. avec colonnes, statues etc., des fontaines plus ou moins ornées etc., etc. Nous pénétrons dans un grand nombre de maisons, dont plusieurs portent encore le nom de leur propriétaire. Nous admirons la parfaite conservation des mosaïques de l'atrium en marbres plus ou moins riches, et ce qui est encore plus étonnant, les fresques des appartements encore si fraîches, si distinctes qu'on à peine à croire qu'elles datent de plus de dix-huit cents ans.
En effet, c'est en l'année 79 de notre ère qu'eut lieu c»'tte fameuse éruption du Vésuve, qui ensevelit sous les lavja et
cendres Pompéï, Herculanum et Stabbies, et dans laquelle périt Pline l'ancien. L'éruption dura trois jours, et répandit dans l'air une si grande abondance de cendres, que la lumière du soleil en fut obscurcie, et que les habitants, pour fuir plus aisément devant la lave qui s'avançait sur leur ville, étaient obligés de se servir de fanaux. Nul doute que cette épaisse couche de cendre n'a pas peu contribué à la conservation de tout ce qu'on retrouve aujourd'hui dans les fouilles, en s'interposant entre les objets et le flot de lave qui vint les recouvrir. Cette durée de trois jours avant l'écoulement de la lave explique aussi comment il se fait qu'on a trouvé ci peu de cadavres (7 à 8) dans les décombres ; les habitants ayant eu le temps de passer de l'autre côté de la baie de Castellamare avant la destruction de leurs demeures.
Les résidences d'alors étaient comme celles d'aujourd'hui, toutes à toits en terrasses. Ces terrasses se sont effondrées sans doute à l'intérieur, mais en déblayant les démeures avec précaution, on retrouve toute leur distribution parfaite, avec en outre l'ameublement que chaque pièce portait alors : peintures sur les murs, tables, bancs, lampes, ustensiles de cuisine etc.
La partie déblayée forme déjcà une ville assez considérable, et les fouilles se poursuivent toujours.
On voit un bon nombre de maisons dans la partie déblayée, dont l'intérieur est encore rempli de décombres, lorsque les voisines sont découvertes jusqu'au pavé. On en agit ainsi pour offrir aux riches visiteurs, et surtout aux tètes couronnées, l'occasion d'acquérir des reliques de ces temps reculés, en faisant déblayer ces demeures à leurs frais. Plusieurs princes se sont déjà rendus acquéreurs de telles propriétés.
Avant de nous retirer, nous visitons aussi le musée où les objets retirés des fouilles sont étalés et gardés. Nous y voyons des cadavres, des meubles, des lampes, des ustensiles de différents genres etc.
Revenus à l'hôtel, il est près de midi, c'est le temps de prendie notre lepas avant de revenir sur nos pas pour faire l'ascension du volcan. Je paye la note, non seulement pour moi, mais encore pour mou conducteur et pour le cocher qui réclame quelque chose pour son cheval, en tout 7 francs. Sans doute, me dis-je en moi même, qu'on me tiendra compte de ces dépenses.
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Revenus près de la montagne, nous laissons la route principale pour suivre une rue à droite nous cou luisant au village de Torre del-Annunziata, situé à L'endroit même où commence l'ascension. C'est de ce village que sort ce fameux vin connu sous le nom de lacryma-Christi.
Ici, il faut laisser la voiture pour prendre la selle, car la route n'est plus carossable au delà. On nous amène donc deux chevaux conduits chacun par un homme, l'un de ces chevaux pour moi et l'autre pour mou conducteur. Puisque je prenais ici un guide spécial, je n'avais plus besoin de mon cicérone de la ville. Cependant, pensais-je, s'il veut venir, c'est son affaire. Mais avant de partir, voici qu'on réclame des arrhes pour la voyage qu'on va entreprendre. Tenez, dis je à mon conducteur, voici les dix francs convenus, et laissez moi tranquille pour tout le reste. Nous voici partis.
Nous passons dans des petites rues sales, mal entretenues, étroites, à travers des maisons et des vergers, et commençons à monter. Bientôt nous sommes au delà des maisons et poursuivons la route à travers des champs cultivés, pour ne trouver plus loin que la terre nue ou couverte de broussailles. Nos deux conducteurs, le père et le fils, suivaient à pied, à côté de chacun de nous, excitant nos bêtes de temps en temps. Après bien des montées plus ou moins raides et plus on moins pénibles pour nos bêtes, entremêlées dequelques petites descentes, nous atteignons un plateau où nous trouvons une petite cabane avec quatre hommes là qui attendent les voyageurs, pour les conduire à pied jusqu'au sommet même, car au delà, les chevaux ne peuvent plus servir pour l'ascension.
Nous mettons pied à-terre, pour nous reposer un peu et admirer la beauté du coup d'œil que nous avons de ce point. L'Annunziata, Résina, Pompeï, plusieurs villages au del i de la baie de Castellamare, le beau golfe de Naples avec ses îles, etc., le coup d'œil est vraiment enchanteur !
On m'offre de me passer une corde sous les bras, dont deux hommes tiendraient chacun une extrémité, pour m'aider à gravir la rampe ; mais ce mode ne me cou vient pas. Je préfère marcher à la suite d'un homme qui me donnera simplement la main. Nous avons bien encore 400 à 500 pieds à gravir, et la pente est des plus raides. Ajoutez que nous enfonçons à chaque pas dans la cendre, à te! point que le sentier de la route est à peine visible. Mou conducteur ùte son habit, se le
met sur l'épaule, et j'en saisis l'extrémité. J'ai soin de mettre me- pieds dans ses piste.-, afin de moins enfoncer dans la cénflré. Quelquefois un caillou ou des blocs de lave nous servent comme de marches, mais il arrive souvent que ces échelons, pour ètie trop élevés, nous sont plus nuisibles qu'avantageux. Mon compagnon de l'hôtel, avec l'autre conducteur, marchent séparément à notre suite ; nos deux homme aux chevaux sont restés à la cabane du plateau.
Je ne fus pas longtemps sans reconnaître que mon guide avait des poumons plus jeunes et plus vigoureux que les miens, aussi à toutes les huit ou dix minutes, je l'arrêtais pour m'essouffler un peu.
Le sentier, qui n'a d'autre avantage que d'avoir la cendre lin p'ii plus foulée et moins mobile, se dirigeait à. l'E. pour faire une espèce de zigzag afin d'adoucir la rampe ; il nous amène droit en face 'Je la déchirure de la lèvre du cratère, par où s' chappe la lave. C'est que dans le cratère même, qui offre un circuit de plus d'un mille de parcours, s'élève un cône, d'une soixantaine de pieds, au dessus même de la matière en ébuilition. Ce cône est beaucoup plus rapproché du bord du cratère du côté de l'Est que partout ailleurs, et laisse échapper li fumée et la lave, non par son sommet, mais par une fissure de son flanOé Nous voyons la lave, semblable à un métal en fusion, s'échipper de cette ouverture et couler sur la pente de la montagne. De temps en temps nous entendons des détonations à l'intérieur et nous sentons le sol vibrer sous nos pieds. La lave, plus ou moins refroidie au dessus de l'ouverture, se dégige parfois eu masses semidiquides qui roulent souvent à une grande distance sur les cendres de la montagne.
Mais voici que le sentier que nous suivons se trouve intercepté par le courant de lave qui s'est échappé du cratère pui'iant la nuit. La couche de nouvelle lave peut avoir une couple de cents pieds de long sur une cinquantaine de large. Brillante comme laflunme pi es de l'oiï6ce: elle passe au violet, au bleu Aire, et au noir suivant qu'elle est plus ou moins refroidie. Notre guiile n'ayant pas prêté assez d'attention, nous nous trouvons obligés de descendre pour contourner une pointe de la nouvelle couverture qu'a reçue la cendre, ou de travers. r cette pointe en marchant dessus. "Elle est assez dure pour nous porter dit le guide, avançons." Nous nous aventurons sur cette surface. Mais quelle chaleur assitôt nous monte à la figure ! Ji la touche de la main, et c'est à peine si je puis en-
durer son contact. Nous avons une trentaine de pieds à traverser ainsi, et a chaque instant je crains toujours d'enfoncer dans la matière en fusion ;je crains d'autant plus que nous avons souvent à écraser sons nos pieds des portions de lave qui se sont soulevées en se refroidissant. Nous reprenons à la (in notre sentier et parvenons en peu de temps sur le bord môme du cratère. L'ascension depuis l'endroit où nous avions laissé nos chevaux avait duré 40 minutes.
Lorsqu'on voit la montagne du bas, on ne s'imaginerait guères que son sommet puisse présenter une telle dépression. C'est que les lèvres du cratère se confondent alors avec le cône même qui s'élève au sein de celui ci.
Le cratère forme une immense chaudière, d'environ un mille de tour, portant, à une profondeur de 10 à 20 pieds du bord, nnecroute solide sur laquelle nous marchons sans aucune crainte, bien qu'elle soit fendillée en plusieurs endroits, et qu'on voie des vapeurs s'échapper de ces fissures. La descente sur cette croûte est plus au moins facile, suivant les escarpements et la hauteur des lèvres qui sont très inégales dans tout le pourtour; en certains endroits elle est des plus faciles, et en d'autres tout-à-fait impossible. Tmte la surface de cette croûte, qui présente des inégalités plus ou moins considérables, bien que son aspect dénote au premier coup d'oeil, qu'elle n'est que la solidification d'une matière liquide, est couverte d'une couche de soufre du plus beau jaune, faisant un contraste frappant avec le brun foncé du cône qui s'élève au milieu.
Cette croûte, dont on ne peut juger de la solidité au simple coup d'œil, ces fissures émettant des jets de vapeur, la lave que nous voyons sortir liquide et enflammée du réservoir à quelques pas plus loin, la haute température du sol que nous foulons à nos pieds, tout nous détournerait de nous aventurer à l'intérieur sur cette surface solidifiée du liquide en ébullition ; mais nous apercevons, en arrivant sur les bords, des groupes de messieurs et di dames par-ci par-là, qui ne paraissent rien redouter ; aussi, à leur exemple, y descendons-nous sans aucune app éhension.
Les conducteurs m'offrent de me faire faire l'ascension du cône même, qui s'élève d'une soixantaine de pieds et d'avantage au dessus de cette croûte, un peu en dehors du centre, et qui laisse échapper la fumée et la 1 ave par une fissure de son flanc du côté de TE.; mais la rampe me parait très raide.et une station
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sur le sommet du cône même, dont l'intérieur est pinson moins évidé, m'inspirait autant de crainte qu'elle me promettait de jouissance pour me déterminera me soumettre à cette nouvelle fatigue. Nous remontons par une autre issue sur le bord du cratère pour nous reposer un peu, y prendre un verre de vin avec un gâteau que nos conducteurs avaient apportés, et reprendre ensuite la descente.
Nous voyons à quelques arpents au dessous de nous, dn côté de l'O., la station du chemin de fer à chaîne qui sert à transporter là les voyageurs qui veulent prendre cette voie. Mais en outre du tarif pour ce trajet (25 francs), on se trouve privé du plaisir de faire une connaissance plus intime avec la montagne en en gravissant le flanc, de pouvoir jouir du point de vue à divers degrés d'élévation, et on nous laisse encore à faiie à pied 5 à 6 arpents de la rampe, là ou elle est le plus raide et le plus pénible.
Malheureusement des petits nuages interposés entre le sol et la hauteur où nous nous trouvons, 3500 pieds, nous privent du magnifique coup d'œil que nous offrirait le panorama des environs.
Sur la cendre où nous nous asseyons, se trouvent épars çà et là de nombreux fragments de roches, portant des traces de la chaleur plus ou moins intense à laquelle ils ont été soumis. Autant que je pus en juger malgré leur altération, je crus reconnaître des roches stratifiées, ce qui serait la preuve qu'elles auraient été violemment détachées des parois de l'ouverture du cratère sous la violence des éruptions. Quelques uns de ces fragments paraissent môme avoir peu souffert de la chaleur, et confirment la théorie que la formation de la montagne est due au redressement des couches par une force agissant de l'intérieur, et dont les lèvres plus ou moins déchirées laisseraient se détacher de leur masse ces fragments sous la violence des courants de lave.
Nous reprenons la descente sans tenir compte pour ainsi dire du sentier que nous avions suivi, faisant des pas de géant dans la déclivité, mais toujours en enfonçant dans la cendre jusqu'à mi jambe. "Mettez donc la main dans les Irous que forment vos nieds," me dit le guide. Et je la retirai aussitôt, craignant de me brûler, tant cette cendre mouvante était échauffée. Aussi fallait-il voir le cuir de nos bottes tout mousseux, ayant toute l'apparence d'une fourrure à poil ras.
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Nous voyons des champs de lave qui s'étendent sur le flanc Sud de la montagne, couvrant des espaces immenses, et parvenant, à un certain endroit, jusqu'à des mai.-ons de la plaine. La lave, non encore assez altérée par l'action de l'atmosphère, n'a pu permettre qu'en de rares endroits, à de misérables broussailles de prendre racine. Vers l'O. nous voyons cinq à six monticules, en forme de pains de sucre, qui ont surgi du sol lors d'une éruption toute récente.
En moins d'un quart d'heure, nous rejoignons la station où nous attendent nos chevaux, montons de suite en selle et opérons notre retraite sans tarder.
Je vois en plusieurs endroits des touffes de genêts d'Espagne, aux branches effilées, aux feuilles rares et peu apparentes, toutes couvertes de leurs belles fleurs jaunes du plus bel aspect.
Revenus à Résina, nous reprenons notre voiture, et nous nous dirigeons vers la ville.
En repassant à Portici. nous admirons encore les préparatifs île l'illumination qui doit avoir lieu le soir même, ainsi que les pièces d'artifice, en grand nombre, qu'on y a déjà montées. Mou conducteur s'offre de m'y l'amener le soir ; mais je trouve la place et la rue trop étroites pour m'aventurer seul, sans pouvoir comprendre le langage du peuple, dans une foule considérable en une telle circonstance. Le moindre accident pourrait avoir les conséquences les plus graves.
Je rentre à mon hôtel peu après cinq heures, enchanté de mon excursion, Mais j'oubliais que j'avais affaire à d'honnêtes italiens qui se montreraient en tout fort aimables.
Voici que le cocher commence le premier à réclamer son salaire, 10 francs.— Ce n'est pas mon affaire, lui répondis-je, j'ai payé au conducteur. Ne vous ai je pas donné 10 francs, demandai je à celui-ci ?- Oui, mais c'était pour payer les chevaux pour faire l'ascension.— Gomment ? n'êtes vous pas convenu de me faire visiter Pompéï et le Vésuve pour 10 francs? et je vous les ai donnés, que m'importe à moi ce que vous en avez fait ?— Vous avez donné les 10 francs po ir les deux chevaux de Résina, mais le cocher reste encore à payer, et c'est votre affaire.— Peut on voir malhonnêteté plus révoltante ! Vous êtes employé de la maison, vous m'offrez de me conduire à Pompeï et au Vésuve pour H francs. Ce n'est pas assez que, pendant que court ma pension ici, j'aie encore à payer mou
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dîner ailleurs et déplus le votre, il faut encore que pour le plaisir de vos beaux yeux, je suppose, je vous paye un cheval pour vous faire faire l'ascension du Vésuve en bourgeois, lorsque vous vous étiez engagera couvrir toutes ces dépenses ? Je n'en ferai rien.
Là dessus le maître de l'établissement intervient ; nous lui expliquons tonte l'affaire. — "Voyons donc, dit celui-ci fort gravement : combien vous coûte l'excursion ? Vous
avez payé pour le cocher? — Et que m'importent les
détails ? nous sommes convenus de 10 francs pour toute l'excursion.— Vous avez payé pour Herculanum 1 — Un franc. — C'est 2 francs ; pour Ponipéï ? — Trois francs pour mon dîner et quatre pour celui de votre homme et le cocher.— Sept francs et 2 font 9; pour l'ascension? — Cinq francs pour mon cheval et autant pour celui de voire homme. — Dix francs; 10 et 9 donnent 19 ; maintenant le cocher 10 francs ; c'est 29 ; le conducteur aussi 10 francs ; c'est 39 francs en tout. — Trente-neuf francs, lorsqu'on est convenu de 10 ?— Mais, mon cher monsieur, vous avez fait là un excellent marché ; il n'est pas rare que des voyageurs payent jusqu'à 50 francs pour cette excursion ! — De ce que des voyageurs se sont fait voler 50 francs, il ne faut conclure que je dois être content qu'on m'en extorque seulement 39. Vous m'apprenez à vous connaître! Tenez, pour couper court, voici la balance de trente francs, et si vous exigez davantage, nous irons demain nous expliquer devant le consul anglais, et vous apprendrez là à êtres honnêtes.
On empocha les douze francs d'un air fort satisfait et on ne reclama rien davantage.
Allons, me dis-je à moi même, voilà encore une déception dont il me faudra tenir compte.
Je ne manque pas, dans la soirée, de m'avancer de quelques pas seulement dans la rue du côté du port, pour jouir du spectacle qu'offrait alors le Vésuve dans son éruption partielle. Toute la colonne de fumée blanchâtre qu'on voyait dans le jour s'échapper du cône, paraissait alors lumineuse, surtout à sa base, bien que le courant d'air échauffé ne fût pas assez fort pour la faire résister aux ondulations des courants atmosphériques. Allons, me dis-je, le Stromboli a paru me bouder en me refusant son spectacle, et voici que le Vésuve semble déroger à ses habitudes uniquement pour uf offrir une compensation. L'un vaut bien l'autre, je pense.
Rome, lundi 16 mai. — Dès les 6^h. ce matin, j'étais à la gare de Naples me dirigeant sur Rome.
La journée est magnifique, et le trajet promet devoir être des plus agréables.
Nous traversons des campagnes très riches et des mieux cultivées. Nous sommes ici dans cette riche Terre-de-Labour si renommée pour sa fertilité. Nous voyons des champs eutiers de céréales tout plantés d'arbres en lignes, portant des vignes pendant- en festons entre chacun, et offrant le coup d'oeil le plus gracieux.
Avant de franchir les limites de l'ancien royaume de Naples, nous passons au pied du Mont-Cassin, où S. Benoit, en 529, jeta les fondements de son ordre célèbre.
Puis nous passons Frosinone, dans l'ancien pays des Volsques ; Velletri, patrie d'Auguste ; Albano où se trouve le tombeau des Horaces, etc.
Peu après 1 h., nous voyons se dessiner à notre gauche les édifices de Rome. Celui qui se présente avant tous les autres, est la basilique de StJean de Latran qui nous montre les statues qui la décorent.
Enfin à H nous entrons dans la gare de la Ville-Eternelle, à l'endroit même des Thermes de Dioclétien.
De la gare, je me rends au Séminaire français, pour savoir là où je pourrais retrouver M. Bolduc, mon compagnon de voyage. C'est au No. 42, via Gestari, me dit-on, tout près d'ici, que vous le trouverez. Je m'y dirige aussitôt, et deux minutes après nous étions dans les bras l'un de l'autre. Il n'y avait que quinze jours que nous nous étions séparés, et il me semblait que des mois s'étaient écoulés depuis cette époque, tant il est vrai que notre affection se concentre d'autant plus sur ceux que l'on aime, que le nombre en est plus restreint, et les attachements qui pourraient diviser notre cœur moins nombreux !
Je ne trouvai pas moins de huit lettres du Canada qui
m'attendaient à Rome. J'oubliai un moment, à la lecture de
ces lettres, que plus de quinze cents lieux me séparaient de ceux
avec qui je m'entretenais ainsi, tant les nouvelles qu'on m'y
donnait avaient d'intérêt pour moi et captivaient mon attention.
Ma pensée était toute entière au Canada, c'est à peine si je pus
aller faire une petite excursion dans les rues avec M. Bolduc,
sur les cinq heures.
Reine et Jérusalem. — Eglise S. Marc— Nouvelles du pays.— Le Qnirinal.
— Basilique Eudoxienne. — Eglise du Gésu ; reliques de S. Ignace.
— Le Cardinal Hassoun. — Le3 Catacombes; Domine quovadis ; la voie Appienne. — Demande d'audience.— Eglise S. Ignace; reliques de S. Louis de Gonzague ; le collège Romain. — Le Panthéon. — Audience du Saint-Père; Léon XIII. — La Prison Mamertine. — Le Cardinal Siméoni. — StPierre ; la basilique, la Confession, la place.
Home, mardi 17 avril.— On va chercher en Orient de bien douces émotions dans la visite des Sainls-Lieux ; mais Rome a a.issi une voix qui sait se faire entendre et qui ne manque pas d'émouvoir.
J'ai été à Jérusalem chercher le Christ dans la poussière du tombeau ; je viens le voir ici glorieux et régnant.
Mon cœur s'est attendri en voyant des infidèles maîires du Golgotha ; aiîiis les musulmans de l'impiété qui régnent ici sont encore plus redoutables. Les francs-maçons et les librespenseurs peuvent rendre des points au Sanhédrin d'Hérode et aux bourreaux de Pilate.
Du Cénacle au Calvaire, du Sion au Mont des Olives, j'ai cru voir toute l'atmosphère sillonnée de canaux multiples qui avaieut servi aux communications du Ciel avec la terre; ces canaux ne sont pas en moindre nombre ici ; du Latran au Vatican, du Qnirinal à St Paul, un réseau de téléphones célestes a mis la terre en communications constantes avec le Ciel.
L'auteur de notre foi a succombé à Jérusalem sous la malice des Juifs; son représentant, son vicaire règne et com. mande ici,
Roi sans couronne ! potentat sans territoire ! il règne cependant. Il parle, et 200,000,000 d'hommes obéis-ent à sa voix.
fin vain le vent de l'hérésie, les vagues des mauvaises passions excitées par l'enfer, l'écume de l'impiété, les noirceurs de l'apostasie fondent à la fois sur la b irque qui le porte ; nautonier sans crainte, il demeure calme et plein de confiance ; pourquoi ? Par ce que celui qui lui a confié le gouvernement de sa barque, lui a dit : Et portx inferi non prsevulcbunt advenus eim!
Sous le coup du châtiment, dans l'expiation de so: foi fut, Jérusalem n'est plus que la ville des pleurs, de la tristesse et de l'abandon ; pleine de confiance eu la promesse d'en haut, rassurée par le calme de celui qui la commande, Rome est avant tout la ville de l'espérance et de la consolation.
On va pleurer à Jérusalem; on vient se consoler à Rome !
Que de contrastes ces deux villes ne peuvent-elles pas encore présenter au cœur du chrétien qui sait sentir et réfléchir 1
Je me dirige ce matin, pour célébrer, à l'église du Gésu, que j'avais entrevue hier en passant. Je présente mon celebrrt au sacristain ; mais voila qu'on me répond par de longues explications en italien, dans lesquelles je comprends seulement que la permission m'est refusée. J'allai? me retirer en leur disant que je ne les comprenais pas, lorsqu'arrive un prêtre parlant le français. — Vjtre celebret, me dit ce prêtre, n'est pas visé par le Cardinal Vicaire ?- Non ; par ce que je ne suis arrivé à Rome qu'hier l'après midi. — Alors nous ne pouvons pas vous permettre de célébrer ici ; veillez vous adresser ail leurs. — Mais pensez-vous que je vais parcourir les sacristies pour tâcher d'eu trouver qui seraient moins difficiles que vous ? Si je ne suis pas dans l'ordre ici, est ce que je pourraH l'être ailleurs? — Certainement j parce que ce n'est pas une église paroissiale ici. Nous ne pouvons, nous, autoriser un prêtre à célébrer une seule fois dans notre église, si ses papiers n'ont été visés par le Cardinal-Vicaire; mais dans tonte église paroissiale, on vous permettra de le faire pendant trois jours avant cette formalité. — Je comprends maintenant, mais étranger comme je le suis, je ne sais où m'adressu*. — Allez à l'église S. Marc qui est tout près d'ici. Puis, me faisant passer à travers leur couvent (Jésuites), il m'ouvrit une porte et me montra l'église S. Marc a 20 pas de là.
Je fus accueilli là fort courtoisement, par le vice-curé, qui parlait passablement Le françois. L'église St Marc est une des plus anciennes de Rome, puisque sa fondation remonte eu 336, sous le Pape St Marc qui la fit construire. On me permit de célébrer au principal autel qui renferme, dans un riche sarcophage en marbre gris, couvert de bronzes du plus beau dessin, les restes de l'Evangiliste St Marc, auquel l'église est dédiée, de St Marc Pape, et des martyrs Persans Abdon et Sennen. Cette église appartenait autrefois à la république de Venise, aussi y trouve t on les tombeaux de plusieurs nobles Vénitiens, entre autres celui du peintre Leonardo Pesaro, un des premiers ouvrages de Canova.
Ce récit de voyage ayant pour but principal de faire connaître plus particulièrement l'Orient aux lecteurs Canadiens, je m'abstiendrai de longues descriptions des villes et monuments qu'il m'a été donné de pouvoir visiter en Europe, les livres qui en traitent au long étant nombreux et à la portée de tout le inonde. Je me contenterai, comme je l'ai fait d'ailleurs pour tout le reste de mon voyage, de faire suivre au lecteur l'itinéraire que j'ai suivi moi-même, me bornant à narrer les incidences qui m'ont été particulières et qui pourraient plus spécialement intéresser ou amuser.
Je fais la connaissance, après la messe, du secrétaire italien du Cardinal Hâssoun,ci-de van t Patriarche Arménien àConstantinopie, dont l'abbé Asgian, que j'avais rencontré à Jérusalem, m'avait longuement entretenu, ayant été lui-même son secrétaire au patriaicat de Gonstantinople. Il me donne l'adresse du Cardinal et m'engage fortement à lui faire visite, réassurant que Son Eminence sera fort aise de s'entretenir avec moi de l'Orient dont Elle s'occupe tout spécialement.
Je vais avec M. Bolduc dans l'avant midi faire quelques tours dans la ville, notamment dans le Corso, pour avoir une idée de sa physionomie générale. Mais passant trop rapidement, je me désoriente aussitôt et ne puis que très imparfaitement juger de l'ensemble. Je me convaincs une fois de plus que je ne serai satisfait que lorsque j'aurai assezétudié le plan, à tête reposée, pour pouvoir m'orienter moi-même dans le dédale des rues tortueuses, étroites, irrégulières, qui caractérisent la Ville Eternelle.
La ville de Romulus, d'Auguste et des Papes, qui reporte à vingt-six siècles la date de sa foijdaiion, prend son cachet de
grandeur, sans doute, dans les fastes de son histoire, dans les grands hommes qu'elle a produits, dans les événements mémorables dont elle a été le théâtre, dans les irionuments qu'elle renferme, plus que dans son aspect général extéiieur, la régu larité de ses rues et la richesse de ses demeures; cependant, j'en avais entendu parler souvent si désavantageusement, que je fus tout surpris de la trouver encore telle qu'elle est. Quand on a vu les rues de Jérusalem et de Bethléem, les bazars de Naplouse et de Nazareth, les rues de Rome n'ont rien qui doivent surprendre sous le rapport de la régularité et de la propreté. D'ailleurs, Rome, môme pour l'écolier encore tout neuf en histoire, c'est la ville des souvenirs, la ville des glorieuses réminiscences, la ville où les héros de tous les siècles ont tracé l'empreinte de leurs pas, doit-on s'attendre à ce qu'elle nous éblouisse par la somptuosité de ses décorations modernes ? Non ; les rides que la durée des siècles ont creusées sur son front ne lui permettent pas cet anachronisme, qui blesserait nos sentiments des convenances. Ce serait la sexagénaire aux cheveux de neige s'affublant des colifichets de la fillette, pour se rendre ridicule lorsqu'elle croirait plaire. Non, c'est dans ses monuments qu'il faut étudier Rome. Ses ruines anciennes nous diront sa gloire d'autrefois; ses arènes désertes, teintes autrefois du sang des martyrs, nous rappelleront le triomphe de la croix sur le paganisme; et ses temples nombreux, remplis des plus merveilleuses conceptions du génie humain, et dont la fondation dépasse même pour un grand nombre l'époque de la renaissance, nous montreront l'esprit chrétien de ses habitants, nous feront admirer le sublime de l'art faisant ressortir les plus hautes expressions du sentiment religieux.
Rome n'est rien autre chose qu'un immense musée chrétien. Tout ce que le génie de l'homme a su inventer de grand et de sublime se trouve étalé là, pour exalter le sentiment religieux. C'est sous le couvert de ses 360 églises qu'il faut aller étudier chaque pièce de ce musée immense. La perfection de chacune de ces pièces nous émerveille autant que leur multitude nous étonne. On sent qu'il est passé là, non pas un génie supérieur qui a fait sa marque parmi ceux de sa famille qui ont occupé le trône; mais une succession de rois qui tous, les uns plus que les autres, ont su multiplier les chefsd'ceuvres, en fournissant au taltnt l'appoint indispensable à la production du sublime, le sentiment religieux.
M'étant rendu, avec M. Bolduc, au bureau du Cardinal- Vicaire, nous visitons l'église St-Angustin, qui se trouve tout auprès, et qui est desservie par les moines du même nom.
La façade est construite de blocs de travertin qu'on a arrachés au Golisée. L'intérieur est à trois nefs, divisées par des piliers cantonnés de colonnes. Sa fondation remonte à la fin du XVe siècle.
En entrant par la porte de la nef latérale de droite, on rencontre immédiatement à sa gauche une statue de la Ste Vierge tenue en grande vénération ; à chaque visite que je lui ai faite, je l'ai toujours trouvée couverte de lumières et d'ex voto, avec un grand nombre de personnes priant à ses pieds. Le chapitre de St-Pierre a couronné cette statue en 1851, en action de grâces de la délivrance de Rome en 1849.
La 6e chapelle à droite contient un crucifix devant lequel S. Philippe de Néri se plaisait particulièrement à prier.
La chapelle qui termine la nef de gauche renferme le corps de Ste Monique, mère de S. Augustin; et celle qui la commence, une toile de Michel-Ange, Notre-Dame de Lorette.
On voit sur le 3e pilier à gauche une fresque de Raphaël représentant Isaïe ; cette fresque est malheureusement fort détériorée. On dit que le personnage qui l'avait commandée en trouvant le prix trop élevé, alla trouver Michel-Ange pour le consulter. Celui-ci. après avoir examiné l'œuvre, répondit: " le genou seul d'Isaïe vaut le prix demandé ; c'est un chef d'œ uvre ".
C'est dans le couvent annexé à cette église que se trouve la bibliothèque Ange'.ica, la 3e de Rome, qui renferme 90,000 volumes et 3,000 manuscrits. La fondation de cette bibliothèque est due au Cardinal Angelo Rocca, en 1605.
Continuant notre route de ce point, nous traversons le pont St-Ange et allons faire une première visite à St-Pierre.
Je vais, dans l'après-midi, faire visite au Séminaire français aux élèves Canadiens qui font là leur théologie. Ils sont actuellement au nombre de quatre, savoir : M. Laroque, du diocèse de St Hyacinthe, ancien missionnaire de la Floride, et MM. L'ibrèque, Feuilteau et Dupuis, tous trois de l'archidiocèse de Québec.
Mais quelles nouvelles ne nous apprennent-ils pas du pays ! Lorsque nous l'avons laissé en février dernier, nous étions loin de soupçonner que le calme qui y régnait alors n'était que le
précurseur d'une tempête ; qu'il se couvait sous la cendre un feu qui dans quelques semaines, allait éclater et mettre en émoi la Province tout entière. C'est encore la question de l'Université Laval et de l'Ecole de Médecine de Montréal qui a excité les esprits, à tel point que les archevêques Taschereau et Bourget en sont à s'échanger des lettres fort piquantes dans les journaux. On nous dit encore que la législature de Québec, actuellement en session, était saisie d'une demande de monopole pour l'éducation supérieure, par l'Université-Laval, pour toute la Province. On nous passe des journaux du pays, dont aucun ne nous était parvenu depuis quatre mois, qui achèvent de nous édifier sur le tapage qui se faisait alors à Q ébec au sujet de l'Université. D'après la lecture de ces journaux, la question de sérieuse et grave qu'elle était, était dégénérée en véritable chicane où les mauvaises passions se donnaient libre cours. On s'acusait réciproquement en ternies fort peu réservés, on criait à la mauvaise foi, au manque de franchise, à l'hypochrisie. à l'influence indue auprès de Rome, à un indigne tirage de ficelles etc. etc. ; et tout cela sous prétexte de zèle pour servir plus utilement la cause de la religion. Espérons, nous dîmes nous, que Rome, suffisamment renseignée, parlera bientôt et mettra fin à toutes ces difficultés qui viennent faire ombre dans le tableau du bonheur dont nous pouvons jouir et que iant d'autres peuples pourraient nous envier.
Nous passons ensuite sur la place du Quirinal, où réside, comme le lecteur ne l'ignore pas, l'usurpateur Humbert. Les armes papales, en relief sur le marbre au dessus de l'entrée principale, sont encore là pour attester à tous les yeux l'usurpation sacrilège du roi impie, usurpation qui devrait lui faire craindre le châtiment que n'a pu éviter aucun de ceux qui ont porté la main sur les oints du Seigneur.
Le6juitlet 1809, par l'ordre de Napoléon I, le général Radet pénétrait dans le palais du Quirinal pour enlever le pape Pie VIL Six ans plus tard, le saint Pape rentrait triomphalement dans Rome, et Napoléon prenait le chemin de l'exil, pour aller expirer sur un rocher au milieu de l'océan.
Le 24 novembre 1848, le duc d'Harcourt, ambassadeur de France, et le comte de Spaur, ambassadeur de Bavière, s'entendaient ensemble pour soustraire la personne de Pie IX aux sbires révolutionnaires domina ît dans Rome au nom de Victor Emmanuel , le Saint-Père, après deux ans d'exil, revenait
à Rome, mais l'usurpateur occupait son palais. Jeune encore, il rentrait dans la tombe peu de temps après, pour faire place à son fils dans sou occupation sacrilège ; attendons ; nous verrons encore une fois que la parole de Dieu ne faillit jamais à son accomplissement. "Qui vous touche, me touche à la prunelle de l'oeil," a dit le Seigneur!
La place Monte-Cavallo qui s'étend devant le Quirinal, porte au milieu un obélisque flanqué à la hase des statues de Castor et de Pollux.
Nous admirons en passant les ruines gigantesques du Golisée, et entrons plus loin dans l'église de S. Pierre-aux-liens, ou basilique Eudoxienne, desservie par les chanoines réguliers de S. Jean de Latrau.
La fondation de cette hasilique remonte au Ve siècle ; c'est le Pape S. Léon qui en jeta les fondements pour conserver les chaînes qui avaient servi à lier l'Apôtre S. Pierre. Arrêté par Hérode à Jérusalem, le S. Apôtre fut délivré par un ange et laissa ses chaînes dans sa prison Ces chaînes, rapportées plus tard à Rome par l'impératrice Eudoxie, et rapprochées de celles qui avaient servi au même apôtre sous Néron, se soudèrent d'eiles-mêmes pour n'en former qu'une seule, et ce sont ces mêmes chaînes que nous vénérons encore là aujourd'hui.
La façade présente un portique à 5 arcades, et l'intérieur a trois nefs séparées par 22 colonnes antiques d'ordre dorique.
On voit dans la 7e chapelle à droite, immédiatement avant la porte de la sacristie, une statue en marbre de Moïse par Michel-Ange. Cette statue a été vertement critiquée ; la figure en effet est plutôt celle d'un brigand que celle d'un législateur inspiré du Ciel. Mais si la composition est défectueuse, l'exé. cution n'en dénote pas moins un maître du ciseau ; les bras et les mains sont irréprochables.
C'est dans la sacristie que sont conservées les chainesj dans une chasse fermant à trois clefs, dont l'une est entre les mains du Saint-Père, l'autre chez le Cardinal protecteur de cette église, et la 3e appartient à l'abbé de Saint-Pierre in- Vincoli. Il faut avoir une permission du Cardinal protecteur de cette basilique pour être admis à vénérer les chaînes.
On voit encore dans la même sacristie : une Espérance de Guide Reni ; une Délivrance de S. Pierre, du Dominiquin ; une effigie du Sauveur du Guerchin, etc.
Dan? la chapelle de S. Sébastien, la 8e à gauche, on voir une mosaïque datant du Vile siècle. Le saint est représenté
debout ayant sur sa main gauclie, recouverte de sa chlamyde. sa couronne de martyr qu'il soutient de la droite
Comme il devait y avoir une audience papale le jeudi, et que M. Bolduc avait déjà son billet d'admission, je me rends le soir, vers les 7h., cà la Propagande, pour présenter mes lettres de recommandation an Cardinal Préfet, dans le but d'obtenir par son entremise la môme faveur. Je m'adresse à un jeune secrétaire dans l'antichambre, et lui demande si je ne pourrais pas avoir une audience du Cardinal ? — Oh ! pas pour ce soir ; il y en a trop d'autres. — Demain, alors?— Oh! demain, il y aura encore bien du monde. — Mais que voulez-vous donc dire, il y a bien du monde? Faut-il que j'attende que le inonde soit passé pour avoir mon tour? Ne suis-je pas moi-même une unité du monde ? . . . . Me prendriez vous pour un chien ?. ...
Là dessus mon jeune abbé s'éclate de rire ; oh ! non, dit-il je ne vous prends pas pour un chien. Venez demain si vous voulez, il y aura beaucoup de monde, mais vous courrez votre chance. — Mais c'est ce que j'entends ; si j'arrive assez tôt. je passerai avant ceux qui viendront après moi. — Très bien. Mais si c'était une affaire par écrit que je pourrais faire moi-même ? — C'est dans le but d'avoir la recommandation du Cardinal pour l'audience du Saint-Père après demain. — Dans ce cas, donnez-moi votre lettre, et vous êtes sûr qu'en vous présentant demain au Vatican, la recommandation du Cardinal y sera déjà rendue.
Je lui laisse donc ma lettre, non très rassuré, car je doutais un peu de la sincérité de sa promesse, et je me retire.
Revenu à ma pension chez la Marguerita. j'y trouve M. l'abbé Huberdeau. du diocèse d'Albany, qui s'y entrenait avec M. Bolduc. M. Huberdeau appartenait autrefois au diocèse de Montréal, et j'ai été heureux de pouvoir renouveler une vielle connaissance remontant à plus de trente ans.
Rome, mercredi 18 avril.— Comme j'avais fait hier viser mon celebret au bureau du Cardinal-Vicaire, Monacco La Valetta, je me présente de nouveau, ce matin, à l'église du Gésu, où mon admission ne souffre aucune difficulté.
On me permet de célébrer sur le corps même de S. Ignace,
dont la chapelle se trouve à gauche du transept. Ou y voit
quatre grandes colonnes revêtues de lapis-iazuii et rayées de
bronze doré. Un groupe de marbre dans le fronton représente la Sainte-Trinité. Le globe que le Père-Eternel tient dans sa main est le pins beau morceau de lapis-lazuli qu'on puisse voir. Le tombeau de L'autel, où repose le corps de S. Ignace, est de bronze doré orné de pierres précieuses et de bas reliefs représentant divers miracles obtenus par l'intercession du saint. Au dessus est un tableau du P. Pozzi, fermant complètement une nicbe. Dans les grandes solennités, au moyen d'un mécanisme ingénieux, le tableau disparait pour laisser voir l'admirable statue de S. Ignace, mesurant plus de buit pieds de hauteur. La tète et la chasuble sont en argent, le reste de bronze aigenté.
Faisant face à la chapelle S. Ignace, de l'autre côté du transept, est la chapelle S. François-Xavier. On voit sur l'autel un médaillon de bronze doré orné d'un bas relief. Ce médaillon renferme le bras droit et la main de l'apôtre du Japon. Ce bras est desséché, mais encore intacte ; les cinq doigts sont ornés de pierres précieuses.
L'église du Gésu, dont la fondation remonte à 1575, est une des plus be.les et des plus riches de Rome. On sait que c'est adossée à cette église que se trouve la maison professe des Jésuites, là où réside le Général de la Compagnie. On nous fait voir là l'appartement qu'occupait le fondateur de la Compagnie de Jésus, maintenant converti en chapelle. C'est là aussi qu'est mort S. François de Borgia. C*est sur cet autel que S. Charles Borromée a dit sa première messe et qu'a aussi plusieurs fois célébré S François de Sales. C'est encore dans le même lieu que S.Philippe de Neri, l'apôtre de Rome, le fondateur de l'Oratoire, a converse tant de fois avec S. Ignace. On nous y montre sou portrait ainsi que celui de S. Ignace, et de S. Chanes Borromée. On y voit encore des autographes de tous ces saints, de même que du Bienheureux Alphonse Rodriguez, de S. François de Hieronymo etc. Une fouie d'autres reliques, comme les habits sacerdotaux du Cardinal Bellarmin, le parasol porte .par S François Xavier lors de son audience chez l'empereur du Japon etc.
Comme son secrétaire nous y avait invités, nous allons, dans l'av nt midi, solliciter une audience du Cardinal Hassoun, qui nous accueille avec bienveillance et s'intéresse à tout ce que nous pouvons lui rapporter de l'Orient. Il nous parut surtout garder un excellent souvenir de son ancien secrétaire»
l'abbé Asgian, dont nous avions fait la connaissance à Jérusalem. Le Cardinal Arménien est un vieillard à figure tonte orientale, parle très bien le français, et se montre d'un abord des plus faciles.
Bien que le temps ne fût pas des plus rassurants, nous allons dans l'après-midi visiter les Catacombes de S. Callixte, les plus considérables de Rome.
Nous nous rendons d'abord sur la place de Venise pour prendre une voiture, puis, contournant le mont Capitolin par la rueMarforio (1), nous traversons les ruines du Forum Romanu m, passons près de l'arc de Titus, tournant ensuite à droite en arrivant au Colisée. nous passons sous l'arc de Constantin, pour suivre la rue S. Grégoire, qui divise le mont Palatin qui portait les palais des Césars, du Célius où se trouvaient les Thermes de Claudius. Arrivés à l'extrémité d-> cette rue, nous touchons à droite au Cirque de Maxime, et tournant un peu à gauche nous prenons la rue de la porte S. Sébastien qui nous donne entrée sur la voie Appienne, conduisant dans la campagne.
Nous n'avions pas encore passé la porte, que l'orage qui nous menaçait fondit sur nous ; tonnerre, éclairs et pluie abondante ; mais nous sommes à l'abri sous le couvert de la voiture et poursuivons notre route. C'est au milieu de cet orage que nous laissons la voiture pour pénétrer dans la loge du gardien des catacombes, qui s'élève dans un champ près de la route, afin d'y prendre les billets d'autorisation pour la visite.
Armés de bougies et précédés de notre guide, nous descendons un long escalier, et nous dirigeons de suite vers la crypte des Papes, qui n'a été découverte qu'en 1851 par le chevallier de P«ossi.
Les catacombes ont été creusées pour servir de retraites aux chrétiens dans la célébration de leurs offices religieux. C'est là, sous la terre, que, pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, les prêtres recevaient l'ordination, que les souverains-Pontifes étaient couronnés, et que les fidèles par-
(1) Marforio était le conipagnou de Pasquino qui se sont distingués tous deux par leurs railleries à l'égar.l des passants. Tous deux sont passée à la postérité; la statue de Marforio, en outre «Je la rue partant son nom, ee trouve encore au capitole, et ie second adonné son nom à la place faisant face au palais Braschi, près de la place Xavone.
608 DE QUÉBEC A JÉRUSALUM
ticioaient aux sacrements de l'Eglise. C'est là aussi qu'on en sevelissait les corps des fidèles qui laissaient cette vie, et les nombreux martyrs que les persécutions incessantes multipliaient si prodigieusement. Cette crypte forme une chapelle irrégulière, ayant un autel au fond. C'est là que reposent les restes de S. Eutychianus, mort en 275, de S. Anthère m. en 235, de S. Fabien m. en 236, de S. Lucius m. en 232. Le Pape Damase, qui avait restauré cette chapelle, avait placé au dessus de l'autel une touchante inscription latine que M. De Rossi a aussi rétablie ..." C'est ici qu'est la foule des ministres saints qui gardent les autels du Christ ; c'est ici que repose le Pontife qui vécut jouissant de la longue paix ; ici sont les saints confesseurs que la Grèce a envoyés à Rome ; ici reposent des enfants, des jeunes gens, des vieillards et des vierges. Ici, je l'avoue, moi Damase, j'aurais voulu ensevelir ma dépouille ; mais j'ai craint d'insulter aux cendres des saints."
A gauche de cette crypte, est un couloir conduisant à la chapelle de Ste Cécile. Des fresques sur les parois nous montrent l'image de trois saints dont les noms sont inscrits à côté de chacun d'eux. Ce sont: SS. Polycamus, Sébastianus et Cyrinus ; et de l'autre côté, l'image de Ste Cécile, ainsi que celle de S. Urbain en habits pontificaux. La sainte est représentée richement parée, chargée de bracelets et de colliers, comme en portaient les nobles dames de son temps. Ces fresques doivent dater du Vie ou VII siècle.
Nous parcourons de longs corridors sur les parois desquels nous voyons grand nombre de sépultures, et en quelques endroits des élargissements formant des chapelles. Nul doute que les fouilles que l'on continue toujours n'amènent encore d'intéressantes découvertes. Les milliers de martyrs qu'une persécution de trois siècles a fournis à l'Eglise, ont nécessité des excavations considérables pour leur sépulture, et comme on tenait à cacher aux paye lis et les lieux de prières des chré. tiens et les endroits de leurs sépultures, on remplissait souvent les excavations déjà faites des débris qu'on retirait en en pratiquant de nouvelles. Les conduits en général sont assez étroits pour n'avoir rien à redouter des effondrements, et en plusieurs endroits les parois sont recouvertes de murs en briques.
Mais les catacombes de S. Callixte ne sont pas les seules qui ont servi aux sépultures et aux assemblées des chrétiens. Ou compte encore celle de S.Sébastien, sous la basilique de-
même nom, où furent conservés pendant plusieurs années les corps de S. Pierre et S. Paul; celle, de S. Prétextât, de l'autre côté de la voie Applenne ; celle de Ste Lucine, à l'endroit où est bâli S. Paul hors des murs ; celle de S. Hermès, sur la voie Salaria Vecchia ; celle de Ste Agnès en dehors de la porte Pia, etc.
Lorsque nous remontons à la lumière, l'orage n'est pas encore entièrement terminé, cependant la pluie semble tirer à la fin.
Nous nous arrêtons en revenant pour visiter sur notre droite une petite chapelle au motif très touchant de Dominequo-vadis; malheureusement elle était fermée, et le temps ne nous permettait pas de faire les perquisitions nécessaires pour la faire ouvrir. S. Pierre qui avait fui la croix à Jérusalem, était bien éloigné de vouloir la fuir à Rome, mais cédant aux sollicitations des fidèles, il avait cru devoir s'éloigner devant la persécution de Néron. Il sortit donc la nuit de la ville, eu se dirigeant par la voie Appienne, et arrivé à cet endroit, il rencontra le Sauveur sur la route. Seigneur, lui dit Pierre, où allez vous? Domine quo vadis? — Je vais à Rome, lui réoondit le Sauveur, pour être crucifié de nouveau. Pierre n'hésita pas ; il rentra à Rome, dit Mgr Gerbet, pour sortir de ce monde. Cette chapelle est tenue en grande vénération par toutes les âmes affligées qui se sentent prises de découragement. Et qui de nous n'a jamais éprouvé de défaillances ! On donne encore à cette chapelle le nom de Ste Marie des-pieds, par ce qu'on j vénère une pierre sur le modèle de celle que le Sauveur foula de ses pieds, lorsqu'il parla à Pierre, et que l'on conserve dans la basilique de S. Sébastien.
J'ai eu occasion, au sujet de l'aqueduc de Salomon, de faire remarquer que les modernes, tout en se vantant de leur science et de leurs hauts faits, peuvent trouver des défis à leur savoir-faire dans plusieurs monuments des anciens. La voie Appienne sur laquelle nous roulons, est une de ces conceptions que seules les voies ferrées ont surpassée, si toutefois elle ne leur a pas servi de molèle. Partant de Rome, elle allait à Capoue, et de là coupant la péninsule Italique, elle allait aboutira Brin des, port de mer des Galabres ; comprenant un parcours de 140 lieues, son nivellement nécessitait ici des excavations dans des montagnes, là ries remblais dans des dépressions, des ponts sur des ravines et des rivières, etc.
Et après 2000 ans, son niveau est encore à peu près le même.
Revenus à notre pension, je me rends aussitôt au Vatican pour m'assurer de mon admission à l'audience du lendemain. C'est au Maestro di Caméra, M*r Macchi, qu'il faut s'adresser pour cette fin. Conduit par les serviteurs du palais, je pénètre dans l'anti-chambre où je trouve une vingtaine de personnes déjà rendues et attendant leur tour pour l'admission. Comme j'avais prévu la chose, je m'étais pourvu de mon bréviaire pour utiliser ce temps d'attente. Je me retire donc dans l'embrasure d'une fenêtre, et récite mon office.
Lorsque mon tour fut arrivé, je nasse dans la chambre voisine où je trouve un jeune prêtre à son bureau, attendant les visiteurs. Je m'enquiers de lui s'il n'a pas reçu une note du Cardinal Siméoni me recommandant pour l'audience du lendemain ?— Nous n'avons reçu aucune telle note. — Me serat-il possible tout de même d'avoir mon admission à l'audience ? — oh! non ; la chose n'est pas possible ; le Saint-Père, que les audiences fatiguent toujours beaucoup, fixe lui-même le nombre de ceux qui devront être admis, et ce nombre est déjà rempli. — Ainsi, impossible d'être admis demain ? Je le regrette beaucoup ; j'ai d'excellentes recommandations, je suis un ;uicien membre du clergé avec de bons états de service, j'aurai fait 1500 lieues pour venir à Rome, et je m'en retournerai sans avoir pu voir le Pape ? c'est loin d'être satisfesant. — Quinze-cents lieux? mais d'où êtes-vous donc? — De l'Amérique, du Canada, de l'archidiocèse de Québec. — Eh vous le verrez, le Pape, mais pas demain; à une autre audience, dans deux ou trois semaines.— C'est-à-dire lorsque je serai parti, car je dois partir dans quelques jours. D'ailleurs, si j'insiste à cet égard, ce n'est pas tant pour ma satisfaction personnelle, que pour ce qu'on en pourra penser au pays. Etant écrivain public, je serai obligé de dire ce qui en a été, et quand on saura qu'un ancien curé, avec d'excellentes recommandations n'a pu voir le Pape, lorsque tant d'autres sans caractère ni position, commerçants, artisans, hérétiques mêmes etc. obtiennent cette faveur, la chose sera vue de fort mauvais œil.— Oh! oh I oh! fit il en riant, et qu'est-ce que cela nous fera à nous autres? — Oui ! à vous autres, je pense bien que ça ne fera pas grand'chose; mais on en jugera tout atrement de l'autre côté de l'Atlantique ; les évoques en seront attristés, le clergé froissé, et les fidèles scandalises. L'église du Canada n'a encore rien fait, je puise,
pour être déshéritée du chef commun ? Lorsque ses recettes
du denier de S. Pierre vous arrivent, vous savez fort bien les accepter. — Mais qui vous tient un langage contraire ? . . — C'est assez, lui dis je en l'interrompant; je ne veux pas vous amuser plus longtemps. Vous m'avez dit que la chose était impossible, j'aurais dû me retirer de suite. Veuillez me pardonner mon importunité et je me retire, dis je en le saluant. — Attendez donc encore un peu, fit-il. Il y a un autre prêtre du Canada qui a obtenu son admission à l'audience? — Oui. M. Bolduc, mon compagnon de voyage. — Mais pourquoi n'avezvous pas fait applicatian en même temps que lui ? — Comment aurais je pu le faire, n'étant pas encore arrivé ? je ne suis à Rorue que depuis trois jours. — Et bien, ajouta-t-il, venez demain avec ce monsieur, avant l'audience, et j'ajouterai votre nom sur sa feuille. — La chose peut se faire ainsi ? — On la fait quelquefois — C'est bien, nous y serons.
Puis je saluai et me retirai en me disant à part moi : voici une impossibilité qui se résout très facilement, si toutefois la chose se fait comme il le dit.
Rome, jeudi 19 mai.— C'est encore dans une église des Jésuites que je vais célébrer ce matin. Hier, j'ai dit la messe sur le corps du fondateur de la Compagnie de Jésus, aujourd'hui c'est dans l'église érigée à son nom que je me rends. L'église de S. Ignace, qui est située tout près du Corso, fut érigée par le Cardinal Ludovisi, neveu de Grégoire XV, lors de la canonisation du saint en 1626. Elle est à trois nefs divisées par d'énormes piliers.
La 4e chapelle à droite possède le corpr; de S. Louis de Gonzague, renfermé dans un urne de lapis lazuli, ornée de bas-reliefs de Legros. Dans la chapelle vis-à-vis, à gauche, se trouve le corps du Bienheureux Berchmans, dans une tombe provisoire en stuc, toute couverte de dorures. Les deux jeunes saints (lj qui furent presque contemporains, qui habitèrent la même maison, faisani partie de la même compagnie, reposent aussi dans la même église, en face l'un de l'autre. Tous deux se sanctifièrent par la même voie : la stricte observance de la règle de leur saint institut; et tous deux sont offerts comme modèles à la jeunesse, particulièrement à la jeui s col-
lèges. C'est S. Louis de Gonzague qui répondit à un de ses
(1) S. Louis de Gonzague mourut à l'âge de 21 ans eu 1 ôD 1 ; le B Berchmans, belge de uation, mourut à l'âge de 22 ans, en 16.U.
compagnons lui faisant cette question, au milieu d'une partie de quilles, dans une récréation : " si un ange venait t'avertir que tu mourras dans un quart d'heure, que ferais. tu ? — Je continuerais ma partie, répondit le saint!
Le collège Romain, auquel est attenante l'église de S. Ignace, renferme les chambres qu'ont occupées les deux saints. On me permit de célébrer dans la chambre même de S. Louis de Gonzague. Sous l'autel se trouve une caisse qui a renfermé le corps du saint, et au dessus son véritable portrait.
Dans la sacristie qui sépare cette chambre de celle du B. Berchmans, on me montre des autographes de Ste Véronique d; Juliani, de S. François de Hieronymo, et de S. Louis de Çonzague, ainsi que le crucifix devant lequel, il pria souvent.
Le Collège Romain est la plus importante institution d'éducation de la Viile-Sainte. Tontes les branches de l'enseignement, depuis les éléments de la grammaire, jusqu'aux plus hautes sciences abstraites, philosophie, théologie, droit-canon, astronomie etc. y sont enseignées par les professeurs les plus habiles et les plus renommés. C'est là qu'est mort dernière* ment, presque dans son abservatoire. le R. P. Sechi, le pins grand astronome de notre siècle. On compte parmi les professeurs anciens du Collège Romain : Grégoire XIII, Clément XIV, Bellarmin, Suarez. de Lugo, a Lapide, Kircher, Tolomei et une foule d'autres. Neuf papes sont sortis de ses murs. Et ce qui peut à bon droit nous surprendre, c'est que l'instruction est donnée à tous gratuitement; le riche et le pauvre, l'indigène et l'étranger, l'enfant du peuple et le noble Romain s'y font inscrire et y reçoivent, sans distinction, le bienfait de l'instruction. Notre clergé Canadien compte plusieurs de ses membres qui ont été compléter leurs études théologiques sous les savants Jésuites du Collège Romain.
Les élèves sont ordinairement chaque année au nombre de 1200 à 1300 ; 700 pour les humanités, 300 pour la philosophie et 240 pour la théologie. Le musée Kircher qui est attaché à l'établissement est un des plus intéressants en fait d'archéologie. Depuis les peintures religieuses du premier siècle de l'ère chrétienne, qu'on a relevées sur les murs des catacombes, jusqu'aux plus anciennes productions de l'art payen, le visiteur a sous les yeux les archives les plus précieuses du progrès de l'art dans tous les siècles. Ce musée, ainsi que l'obvervatoire, est ouvert au public tous les dimanches de 10 h. à midi.
DE QDÉBEO A JÉRUSALEM 613
En revenant à ma pension, je visite le Panthéon, situé à peu près à mi-distance entre le Corso et la place Navone.
Voici bien l'église la plus singulière qu'on puisse imaginer. Que penser d'une église toute ronde, qui n'a aucune fenêtre, et qui ne reçoit la lumière que par la voûte qui reste à ciel ouvert ?
Le Panthéon est la plus précieuse relique qui nous reste des temps payens. Il fut érigé par Agrippa, 27 ans avant J. C, et dédié à Jupiter Vengeur et aux autres dieux. L'enfer a dû frémir, lorsqu'il vit, en 608, le Pape Bonif.ice IV consacrer au culte du vrai Dieu, le temple le plus remarquable que l'idolâtrie avait érigé à ses divinités. Ce temple, en effet, était des plus riches qu'on put voir, et malgré son état de vétusté et ses détériorations, il étale encore un caractère de grandeur et de somptuosité qui étonne. Jusqu'aux poutres, au toit et à la porte, ce n'était qu'ornements de bronze aux plus riches des. sins ; la porte est encore la même que celle, de l'antique temple. Les colonnes sont toutes en marbres précieux, et l'entablement qu'elles portent est en partie en marbre blanc et en bronze.
Les murs ont 25 pieds d'épaisseur, et dans leur intérieur sont ménagés huit édicules, consacrés aujourd'hui en chapelles richement ornées. De forme circulaire, ce mur est couronné par une rotonde de 45 pieds de diamètre sur autant de hauteur. Et comme il n'y a point de fenêtres, la lumière vient à l'édifice par une ouverture de 32 pieds de diamètre au centre de la rotonde, qui reste toujours ouverte. Le pavé, qui est en porphyre, est un peu abaissé au milieu, pour permettre l'écoulement des eaux venant par cette ouver ture. Les 15 chapelles que porte l'édifice sont toutes rangées autour, dans les édicules anciens et d'autres que l'on a creusés depuis dans l'épaisseur du mur. C'est dans la 4e chapelle à gauche, que reposent les restes du fameux peintre Raphaël Sanzio d'Urbin, qui mourut en 1520, à l'âge peu avancé de 37 ans.
Les environs de ce temple qui, comme je l'ai dit, date de 87 ans avant J. C, étaient bien différents de ce qu'ils sont aujourd'hui. Un escalier de 7 marclvs, dont on n'en voit plus que deux, conduisait au péristyle. C'est que là. comme dans toutes les villes anciennes, plusieurs fois ravagées et détruites
le sol a été exhaussé, et de nouvelles constructions se sont élevées sur les débris des anciennes.
Vers les 11 h., je prends l'omnibus, avec M. Bolduc, pour nous rendre au Vatican, afin de m'assurer de mon admission à l'audience. Plusieurs dames sont avec nous s'y rendant dans le même but. Nous les reconnaissons à leur costume noir et au grand voile leur couvrant la tête à la place du cha. peau. Tel est le costume de rigueur pour les dames. Les messieurs doivent aussi être en noir. Quant aux ecclésiastiques, ils doivent porter leur costume ordinaire, avec en outre le manteau romain sur les épaules.
Nous arrivons au palais bien décidés à forcer la consigne, s'il était nécessaire, pour ne pas courir les risques de rester encore dans les antichambres, lorsque l'heure de l'audience, 12£h., serait arrivée. Marchant donc grand pas, nous enfilons toutes les chambres sans que les officiers aient le temps de nous arrêter, et parvenons dans le cabinet de mon secrétaire de la veille. Il était alors occupé à régler l'affaire d'un monsieur et d'une dame se tenant debout près de son bureau. — Et bien, dit-il en me regardant, avez-vous votre feuille ? — La voici. — Ce Monsieur, ajouta-t il en s'adressant à M. Bolduc tout en écrivant, a voulu hier, nous faire des menaces. — Pardonnez, repliquai-je, je vous ai seulement averti que je dirais la vérité. Hier l'admission, disiez- vous, était impossible; j'aurais dit qu'elle était telle. Aujourd'hui elle me semble très facile ; je dirai qu'il en est ainsi.
Mon nom inscrit sur la marge de la feuille de M. Bolduc, avec le sceau qu'il appose au dessous, il nous remet la feuille en riant. Nous saluons en le remerciant et nous retirons pour faire place à d'autres.
Des officiers, en habits de cour en soie violette moirée, nous conduisent de là dans une salle, ou plutôt nne longue galerie, car sa largeur n'avait pas de proportion avec sa longueur, où nous allons prendre place à côté d'autres déjà rendus, sur des sièges rangés des deux côtés. C'est là que devra avoir lieu l'audience. Nous nous amusons en attendant, à examiner la riche décoration de cette galerie, et surtout les superbes fresques de la voûte et des murs. On échange bien aussi quelques mots avec les voisins, mais l'émotion est sur toutes les figures, et l'esprit ne semble pas assez libre pour se livrer aux conversations suivies. Il n'est pas donné à tous, en effet,
de s'approcher des rois; et celui que nous allons voir, joint encore à cette dignité, la plus grande somme d'autorité qu'il soit donné à un homme d'exercer sur la terre; ce n'est rien moins que le Vicaire du Christ sur la terre, le dépositaire même de son autorité ! Aussi, quand les officiers, annonçant son arrivée, écartent les deux battants de la porte par laquelle nous étions entrés, c'est comme un courant électrique qui parcourt les deux files des assistants, et tous, instinctivement, tombent à genoux.
Le Saint Père n'était accompagné que de Mgr Macchi, le Maestro di Caméra, et d'un jeune ecclésiastique. Il portait un manteau écarlate sur sa soutane blanche, et était coiffé du chapeau rouge à large bord avec glands d'or. Un officier reçoit le manteau des mains de Mgr Macchi, et l'ecclésiastique le chapeau qu'il tient constamment dans ses mains en suivant le Saint-Père.
Commençant par le côté droit, le Saint-Père écoute le nom d'un chacun, avec ses titres et qualités, que Mgr Macchi lit sur la feuille qu'on lui remet, prête l'oreille à ce qu'on peut avoir à lui dire, et adresse à chacun quelques paroles be bienveillance et de bonté. Quelques uns baisent sa mule, mais la plupart ne baisent que son anneau qu'il présente.
Comme nous nous trouvions vers le milieu de la salle sur le côté gauche, nous avons tout le temps d'examiner le Saint- Père et d'écouter ce qu'il dit à chacun, car il ne doit venir a nous que lorsqu'il aura épuisé la file de droite et repris celle de gauche.
Sur le signal qui nous en est donné, nous nous asseyons, les personnes s'agenouillant seulement à mesure que le Saint- Père s'approche d'elles.
Nous étions à peu près une centaine, les dames un peu moins nombreuses que les messieurs, et sur le nombre total, environ une vingtaine d'ecclésiastiques de divers pays.
Il y avait vis à-vis nous, sur la file de droite, cinq prêtres allemands, nous dit-on, dont l'un fit une demande, en mauvais français, à laquelle le Saint-Père donna son assentiment, mais qu'il ne comprit pas sans doute; car elle était tout à fait inadmissible.
Vis-à-vis de nous se trouvait aussi une dame avec une petite fille de 4 à 5 ans. La petite s'agenouilla avec sa mère, mais lorsqu'elle vit que le Pape s'entrenaitavec celle-ci, elle se leva, fit le tour du Saint-Père, et s'en vint jouer avec les glands
de sa ceinture. Malheureusement le Pape ne s'en aperçut pas, car sans doute il lui aurait adressé quelques mots.
Mon voisin de gauche était un prêtre du diocèse ai Cleveland, Ohio qui avait écrit une longue liste des faveurs qu'il désirait obtenir du Saint-Père. C'était une bénédiction spéciale pour son vieux père et sa vieille mère, pour un nouveau converti qu'il devait marier à son retour etc. etc. Comme le Pape ne parle pas l'anglais, Mgr Macchi étaitobligé de traduire chaque demande en italien, et aussitôt sa première demande accordée, Le Pape pensant sans doute que c'était tout, passa à moi en me livrant sa main droite, en môme temps qu'il offrait sa gauche à M. Bolduc, pour prendre moins de temps. Le Pape nous écouta avec bonté,et nous accorda ce que nous lui demandâmes. Il voulut bien nous autoriser à porter un anneau à son effigie, en souvenir du pèlerinage que nous faisions. Diie ce que l'on éprouve lorsqu'on tient la main du Vicaire de Jésus-Christ qui veut bien se prêter à nous accorder les amples bénédictions que nous lui demandons, est plus facile à comprendre qu'à exprimer.
Léon XIII e*t de bonne taille, assez fluet, extrêmement maigre, d'un teint très pâle, et me parut très nerveux. Sa figure n'est pas ce qu'on peut appeler un beau type, cependant elle reflète un caractère de grandeur qui fascine. Il a le front large et noble, les yeux très vifs, et lorsqu'il parle, sa figure perd ce reflet de rigide ascétisme qu'on serait porté à lui prêter, pour prendre un air souriant et plein de bonté, qui subjugue et entraine; ses lèvres fines s'écartant avec un sourire, accentuent davantage les grosses rides qui sillonnent ses joues, pour nous faire saisir un grand fond de douceur uni à une énergique fermeté. Ii paraissait fatigué lorsqu'il vint à nous, des sueurs perlaient même sur son front, aussi s'empressaif-il de terminer sa lâche laborieuse, car il y avait plus d'une heure, qu'il était ainsi debout à écouter ce que chacun voulait lui dire.
Arrivé à l'extrémité de la salle, il se tourna vers nous pour nous donner sa bénédiction et bénir en même temps tous les objets de piété que nous avions apportés ; puis se retira.
Mon voisin Américain avait à côté de lui deux dames, dont l'une encore assez jeune. Lorsque le Pape vint à celle ci : Saint-Père, dit-elle, priez pour moi ; moi, je suis protestante.— Et comment vous êtes protestante ? dit le Pape avec surprime ; et
bien, il faut prier le Bon Dieu de vous éclairer. Puis il passa. La jeune femme s'asseya aussitôt fondant en larmes. Il y avait là sans doute quelque mystère caché qu'elle ne se sentait pas le courage d'exposer, mais dont elle attendait peutêtre la solution des questions qui lui seraient faites. Qui sait ? peu tôtre une apostasie ? une contrainte de famille qui l'empêchait
de correspondre à l'inspiration de la grâce ? Car pourquoi,
elle protestante, serait-elle venue demander la bénédiction du Saint-Père en se recommandant spécialement à ses prières.... ? Je rejoignis, dans une chambre qu'il nous fallait traverser, mon prêtre allemand de vis-à-vis, qui s'exclamait sur la faveur extraordinaire qu'il avait obtenue.
— Qu'avez-vous donc demandé au Saint-Père ?
— Voici, dit il, exhibant un crucifix; je lui ai demandé une indulgence plénière pour toutes les personnes qui baise raient ce crucifix avec dévolion ; et il me l'a accordée.
— Désabusez-vous, monami; vous n'avez certainement pas obtenu telle faveur ; j'ai cru remarquer en effet que vous aviez fait votre demande dans ce sens, mais le Pape ne vous a pas compris certainement, car de telles faveurs ne s'accordent jamais. Vous avez pu obtenir, comme nous, que toute personne possédant tel crucifix béni par le Pape, étant d'ailleurs bien disposée, pourra, à l'article de la mort, gagner une indulgence plénière en le baisant avec dévotion, mais non une telle indulgence pour tout le monde et en tout temps ; ce serait alors faire un véritable abus des indulgences. Les Papes ne peuvent en agir ainsi, soyez en certain.
Il ne fallut rien moins que le concours de ses propres compagnons approuvant mon objection, pour persuader ce trop confiant ecclésiastique qu'il s'était trompé.
Rome, jeudi 20 mai. — C'est à la prison Mamertine que je porte mes pas ce matin pour célébrer. Mais avant de m'y rendre, je dois faire mes adieux à AI. Bolduc, qui prend les devants pour visiter le nord de l'Italie, la Suisse etc. avant de nous réunir de nouveau à Paris. Passant près du Gésn, je gravis l'escalier du Cipitole qui conduit à l'Ara-Gœli. traverse l'église des Pères franciscains, et vers le bas de la montagne de l'autre côté, m'arrête à la'porte qui donne^entrée sur la prison où fut renfermé le chef des apôtres.
Il y a ici trois églises superposées, celle du milieu par où l'on pénètre d'ordinaire est la Prison de S. Pierre ; au dessous
le cachot même où le chef des apôtres fut renfermé ; et au dessus l'église de S. Joseph, qui appartient à la confrérie des menuisiers.
C'est dans la sacristie, à gauche de l'église du milieu, qu'on obtient la permission de célébrer. C'est par là aussi qu'on descend dans le cachot inférieur. Ce cachot, taillé dans le roc, n'avait ni portes ni fenêtres ; la seule ouverture pour y pénétrer était un trou circulaire dans le plafond, si étroit que le corps seul d'un homme pouvait y pénétrer. Mgr de Forbin^ Janson, que nous avons vu en Canada en 1840, a fait construire à ses frais l'escalier actuel qui y conduit, et ériger l'autel en marbre sur lequel on y célèbre.
Rien de plus horrible et de plus affreux que ce cachot, où suinte une humidité énervente, et où l'air ne peut se renouveler. Il mesure 18 pieds sur 9, et n'a que 6 pieds et quelques pouces de hauteur. Il est tout revêtu eu dedans de murs qui se rapprochent par le haut pour former une voûte à peine ceintrée qui en constitue le plafond.
Que d'horreurs, de tortures, de plaintes et de gémissements les murs de cet obscur cachot n'ont-ils pas été témoins 1 Car c'est là que les rois vaincus par les potentats de Rome, après avoir servi au triomphe du vainqueur se rendant au temple de Jupiter Gapitolin, étaient traînés et étranglés. Le triomphateur même ne descendait du Capitole que lorsqu'on venait lui annoncer que tout était terminé, que l'exécution avait eu lieu: aclum est ; tout est fini. C'est là que Jugurtha, roi de Numidie, y mourut de faim; que les complices de Catilina y furent étranglés, par ordre de Cicéron ; qu'Aristobule roi de Judée, et Tigrane roi d'Arménie, y furent tués après avoir servi au triomphe de Pompée, etc.
On attribue la construction de cette prison à Ancus Marti us, 640 ans avant J. C. Le cachot porta le nom de Tullianum, de Servius Tullius qui l'aurait fait creuser.
Il est consolant toutefois que le plus ancien monument de l'histoire Romaine soit aussi le pins ancien monument de la tradition chrétienne à Rome. S. Pierre, après avoir été renfermé avec S. Paul dans la prison de Ste Marie in-via-Lata, au Corso, aurait été amené à la prison Tullienne où il aurait demeuré 8 à 9 mois. C'est la qu'il a converti ses geôliers Processus et Marlinien, ainsi que 47 autres prisonniers, et que pour les baptiser, il aurait fait jaillir du roc la source qu<* l'on
y voit encore aujourd'hui. Cette source est tout auprès de la colonne à laquelle était attaché l'apôtre, de sorte qu'il put, sans laisser ses liens, faire couler sur la tète de ces prémices de l'évangile l'eau régénératrice.
Lorsque je me présentai à la sacristie, on me montra d'abord de la mauvaise humeur, de ce que je n'avais pas demandé la veille cette permission; mais comme personne d'autre ne célébrait alors, on me permit à la fin de le faire, non sans un long sermon italien qu'on me débita d'un ton fort mécon. tent, mais qu'heureusement je ne pouvais comprendre. Deux personnes étrangères, en outre du servant, assistèrent à ma messe. Je ne manquai pas, avant de remonter, malgré le malaise que j'éprouvais dans ce lieu humide et privé d'air, de faire une inspection minutieuse delà pièce, et de boire un verre d'eau de la source miraculeuse où d'ailleurs la burette avait été remplie.
Après avoir déposé les ornements, j'allai faire mon action de grâces à l'église de la prison où se célébrait une messe à laquelle une trentaine de personnes assistaient avec beaucoup de recueillement et de piété.
Avant de me retirer, je fus dans la sacristie glisser une petite pièce dans la main du servant, et offrir mes remercîments au sacristain qui me régala encore d'un long discours italien, mais cette fois d'un ton tout riant, sans que cependant je ne pusse pas plus le comprendre que la première fois. Si le ton fait la chanson, il faisait encore plus ici, car il était pour moi toute l'expression de l'harmonieuse harangue.
Je me rends vers les 5h. à la Propagande pour reprendre mon audience au Cardinal Siméoni. Comme le Cardinal n'était pas encore à son bureau, je fus le premier à y être introduit dès qu'il fut arrivé. Son Eminence me dit avoir lu la recommandation que j'avais l'avant-veille laissée entre les mains de son jeune secrétaire, qui, on se le rappelle — sans ma réclamation, me retranchait des unités du monde. Elle ne me dit pas avoir appuyé ma demande d'audience au Vatican ; cependant Elle s'informa si j'avais vu le Saint-Père. Je lui dis que les recommandations me manquant, j'avais éprouvé quelques difficultés, mais qu'à la fin j'avais réussi à me faire admettre.
Son Eminence me parut prendre un vif intérêt aux difficultés de l'Université-Laval, et me fit maintes questions à ce
sujet. Malheureusement, ou plutôt heureusement pour moi, j'ignorais complètement ce dont il s'agissait dans le moment ; parti de Québec depuis plus de trois mois, je n'avais eu aucune connaissance de ces nouvelles questions avant mon départ.
Comme je désirais obtenir quelques reliques du Cardinal "Vicaire, je priai Son Eminence de vouloir bien appuyer ma demande. Elle s'y rendit de bonne grâce, me faisant observer cependant que pour les reliques de la vraie Croix, la chose devenait très difficile, parce que la matière toucherait bientôt à son épuisement, si l'on ne s'en montrait pas très parcimonieux.
Le Cardinal est de forte stature, au teint brun, et parait toucher à peine à la cinquantaine. Affable, simple dans ses manières, sa figure respire un air de bonté qui exclut toute contrainte quand on se trouve en sa présence.
Rome, samedi 21 mai.— C'est dans la prison de S. Pierre que j'ai été célébrer hier, c'est sur son corps même que je veux célébrer aujourd'hui. Je me rends donc à la Basilique Vaticane peu après six heures.
Il faut d'ordinaire faire sa demande à l'avance pour être sûr d'avoir son tour. Je n'avais pas observé cette formalité, mais j'avais espoir que peut-être il se trouverait peu de prêtres dans ce but ce jour là, et après tout, j'en serais quitte pour y retourner un autre jour.
Je m'adressai donc au sacristain, M. l'abbé Suarez, qui me dit que je pourrais célébrer sans difficulté dans la crypte, vu qu'il n'y avait encore qu'un seul étranger qui avait retenu son tour. Puis il me donna un servant qui, muni de torches allumées, me conduisit dans le souterrain. Le prêtre étranger était sur le point de terminer sa messe, et j'allais me disposer à prendre les ornements, lorsqu'un monsieur, en habits gris, agenouillé sur un prie-dieu, et que je croyais bien être un laie, vint me devancer et commença à s'habiller. Ce doit être sans doute un Américain, me dis-je en moi même, car il n'y a qu'un yankee pour mettre ainsi décote toute convenance et tout décorum, sans compter les rubriques. Sans donc s'occuper de soutane, il prend l'amict et l'aube sur son surtout gris ordinaire et se rend à l'autel. Et je ne pense pas m'être trompé sur sa nationalité, car il prononçait le latin tout-à-fait à l'anglaise.
La crypte où reposent les reste de S. Pierre et S. Paul est
immédiatement au dessous de la Confession, où célèbre le Souverain Pontife dans les grandes solennités. Elle foi me une petite chapelle avec une petite sacristie à côté. Nul lieu porte plus au recueillement et à la dévotion que ce petit sanctuaire souterrain, érigé sur le tombeau du premier des Papes et à l'endroit môme où il souffrit le martyre ; car il est bien constaté que c'est sur le Janicule, au cirque de Néron, à l'endroit duquel s'élève aujourd'hui la Basilique Vaticane, que le prince des Apôtres soufïrit le supplice de la Croix, en ordonnant toutefois qu'on le mît la tète en bas, par respect pour son divin maître, dont il se considérait indigne de partager le supplice sans en changer la forme.
Revenu à la sacristie, M. l'abbé Suarez m'invite à prendre le café avec lui dans une salle attenante, et me dit que je pourrais célébrer à la Chaire de S. Pierre, lorsque je voudrais y revenir. Ce dont je ne manquai pas de lui donner l'assura ne .
Que dire de la basilique St-Pierre? L'ensemble est une merveille ; les détails sont des chefs-d'œuvre de l'art et du b m goût! Tout est ici grand, riche, sublime : matériaux, plan exécution, harmonie des différentes parties. On ne sait ee<|ue Ton doit admirer davantage, de la conception de l'œuvre, ou de la perfection des différentes parties qui la composent. L s princes de l'art sont venus appliquer ici leur cachet dans l'architecture, les statues, les fresques, les mosaïques du monument. Les Raphaël, les Michel-Ange, les Bramante, les Vignole, les Maderne, les Bernin etc. ont laissé ici des preuves de Tins piration qui les guidait, sur des œuvres que n'a pu surpasser aucun des grands génies qui leur ont succédé.
Cependant on s'accorde à reconnaître un grand défaut à St Pierre, c'est que le coup d'œil ne répond pas à la grandeur de l'édifice. Tous ceux qui entrent dans la basilique pour la première fois, éprouvent la même illusion. On trouve tout d'abord que la réalité ne répond pas à l'idée que l'on eu av.it conçue d'après les descriptions. On proclame que si ou s'en fut tenu au plan préalablement conçu par Bramante, et confirmé plus tard par Michel-Ange, de faire simplement une croix grecque, le coup d'oeil eut été tout autre ; les lignes de projection partant du pavé pour se perdre dans le dôme, sans inter. ruptiou, auraient permis à l'œil de saisir l'ensemble du premier coup, et la pensée retenue par nul obstacle, se serait perdue
nécessairement dans l'immensité, Mais Sangallo et Raphaël
en ramenant la croix grecque à une croix latine, ont considérablement fait perdre à la vue de l'ensemble. Le coup d'œil arrêté par la voûte et les corniches de cette longue nef qui précède la coupole, ne peut donner une juste idée de l'immense édifice qu'après réflexion. Soit; mais alors le temple aurait-il pu revêtir le caractère religieux qui le distingue au. jourd'hui? Ce premier coup d'œil faisant voir tout l'ensemble aurait sans doute émerveillé le spectateur ; mais ne l'aurait-ii pas en même temps découragé en le frappant subitement d'une grandeur dont il n'aurait pu se rendre compte ? Tandis que la construction actuelle, sur le modèle des beautés de ce monde, qui nous donnent une idée de celles du Ciel, nous offre dans la nef qui précède la coupole, des termes de comparaison pour juger de l'immensité de ce,couronnement de l'œuvre.
Quoiqu'il en puisse être, St-Pierre est bien la plus étonnante merveille d'architecture que rien n'a pu encore surpasser. Il convenait que le temple à l'usage du représentant sur la terre de Jésus-Christ, l'emportât sur tous les autres en grandeur, en somptuosité, en richesse ; et sous tous ces rapports, St- Pierre ne connaît pas de rivaux. "Voyons ses proportions. Longueur 560 pieds, largeur de la nef 75 pieds, hauteur 135 pieds ; hauteur des piliers 72 pieds, largeur 12 pieds. ; largeur du transept 411 pieds ; hauteur totale de la coupole 425 pieds, hauteur à intérieur 351 pieds, diamètre 130 pieds, largeur des piliers de la coupole dans leur plus grande face 57 pieds.
Comparons maintenant ces mesures avec les plus grands monuments que l'on connaisse:
St-Pierre de Rome, longueur 560 pieds, hauteur 425 pieds. St-Paul de Londres, " 476 " " 338 "
Dôme de Florence " 448 " « ,;
Dôme de Milan, " 406 " " 335 "
St-Paul, hors-des-murs, " 383 " "
Ste Sophie de Constantinople "329 " « 178 "
Commencé en 1450. ce n'est qu'en 1626 que le monument a été terminé, c'est-à-dire que son érection a duré 176 ans, et a coûté l'énorme somme de 250 millions de francs.
Presque tous les tableaux de la basilique sont des copies des chefs-d'œuvre des grands maîtres, en mosaïques (1). Une
(1) On pait que les mosaïques sont des marqueteries en marbre et, le plus souvent en verre que tient unies un mastic spécial, pour représenter
des plus belles pièces de ce genre est la Ste Pétronille du Guerchin, qui se trouve dans l'abside de la nef latérale droite. On voit dans la partie inférieure l'exhumation de la sainte en présence de Flacons, jeune noble, qui l'avait recherchée en mariage ; dans la partie supérieure la sainte est reçue par N. S. J. C, de qui elle avait obtenu la grâce de mourir vierge.
Les nefs latérales sont toutes remplies des tombeaux des Papes, formant autant de monuments plus ou moins riches et plus ou moins remarquables comme œuvres d'art. L'un des plus beaux est celui de Paul III, au fond de l'abside, à gauche de la Chaire de S. Pierre. On sait que Paul III est celui-là même qui excommunia Henri VIII pour son hérésie.
Presque tous ces tombeaux sont accompagnés de statues allégoriques représentant diverses vertus, comme la Justice, la Vérité, la Clémence etc. sous des figures de femmes. Il arrive malheureusement souvent que les artistes qui vivent trop d'idéal parfois, ne s'inspirent pas assez du véritable sentiment religieux qui doit diriger leur pinceau ou leur ciseau, et nous mettent sous les yeux, dans ces allégories, des personnages de l'Olympe dans une absence de vêtements que des regards de mortels ne pourraient pas toujours considérer sans courir les risques de ternir la pureté de leur âme. Il faut sans doute tenir compte des coutumes et des habitudes des peuples (1),
des arabesques, des animaux, des fleurs, des personnages, etc. L'artiste en mosaïque qui veut reproduire un tableau quelconque, a devant lui le modèle, et à sa disposition, disposés dans des cases, comme les caractères des typographes, des milliers de petits morceaux de verre coloriés des diverses nuances de chaque couleur. Son cadre étant préparé et enduit de mastic, il procède alors de ia même manière que le font les lames brodant sur canevas, c'est-à-dire, qu'il choisit les nuances nécessaires pour reproduire son sujet, et au moyen d'un petit maillet en bois, enfonce dans le mastic les morceaux à la suite les uns des autres suivant la uuance nécessaire. Les morceaux de verre ayant été coloriés en les fondant même, gardent inaltérablement leurs coulenrs. Et c'est là le principal mérite des mosaïques. La plupart des tableaux de St-Pierre datent de deux à trois cents ans, et ils sont encore aussi frais de coloris que s'ils sortaient de l'atelier de l'artiste. Les mosaïques coûtent très cher, par ce que c'est un travail loDg et qui requiert une grande habileté. La reproduction d'un tableau de grandeur ordinaire prend de 12 à 20 ans aux artistes. Les artistes du Vatican n'ont pas moins de 10,000 morceaux de verre de diverses ouances à leur disposition.
(I) Grand nombre des statues des églises de Rome seraient condamnées dans notre pays comme pouvant scandaliser le peuple.
mais il est des excès qui ne peuvent être admis nulle part.
\nssi a t on dû couvrir de draperies la statue de la Justice au lombeau de Paul III, de même que celle de la Vérité à celui d'Alexandre VII. La rareté des œuvres d'art dans notre pays, du même que la sévérité de notre climat qui oblige tout le
nonle à se couvrir si soigneusement durant sept mois de l'année, nous ont rendus peut être excessifs, exagérés, sous ce rapport ; mais si les excès doivent être évités partout, il vaut encore mieux que le défaut vienne du côté de la réserve, que du côté du laisser-aller.
La nef centrale nous montre sur ses piliers, les statues de tous les fondateurs des grands ordres religieux. C'est d'abord, en commençant par le bas :
Ste Thérèse à droite, faisant face à S-Pierre d'Alcantara, à gau. S- Vincent de Paul " " " S. Camille de Lellis ««
S Philippe de Néri :t " " S. Ignace de Loyola u
S. Pierre, en bronze " " " S. François de Paule *'
Au delà du transept :
S. Elie, à droite, " " " S. Benoit de Montauti "
S François de Sales " " " Ste Françoise Romaine "
Dans l'abside :
S. François Garacciolo " " " S. Alphonse de Ligori u S. Dominique " " " S. François d'Assise "
D.ms le transept à droite :
S. Gaétan en face de S. Bruno
S. Jérôme Emilien " '' S. Joseph Galasanctio
à gauche :
S. Jean de Dieu " " Ste Julienne de Falconieri
S. Pierre Nolasque " " S, Norbert.
C'est dans cette même aile gauche du transept que se trouvent les confessionnaux des pénitenciers de différentes langues : italien, français, anglais, polonais, espagnol, grec etc. La oénitencerie de St-Pierre est dévolue aux Mineurs-Conventuels, celle de S. Jean de Latran aux Observants, et celle de Ste Marie Majeure aux Dominicains. Les confesseurs tiennent à la main une longue baguette avec laquelle ils frappent légèrement la tête de ceux qui viennent s'agenouiller devant eux. Il y a 40 jours d'indulgence pour les personnes bien disposées qui s'astreignent à cet acte d'humilité.
Sur les énormes piliers qui supportent la coupole, on voit les statues de S. Longin, tenant la lance avec laquelle i* perça
le côté du Sauveur; en face à gauche, S. André. De l'autre côté, Ste Hélène tenant la croix et les clous de la Passion ; en face Ste Véronique montrant le S. Suaire. C'est dans les niches en arrière de ces statues qu'on garde les grandes reliques de la Passion, la Croix, le voile de Ste Véronique etc. On montre ces précieuses reliques au peuple le jeudi et le vendredi de la semaine Sainte.
L'autel du milieu de la rotonde est exclusivement à l'uage du Pape. Le baldaquin en bronze qui le surmonte est un des plus beaux morceaux qu'on puisse voir. Il est supporté par 4 colonnes torses en bronze avec guirlandes de feuille- dorées dans lesquelles jouent des enfants. Les colonnes mesurent 87 pieds de hauteur, elles sont appuyées sur des piliers de marbre.
C'est au-dessous de ce baldaquin, en face de l'autel papal, que se trouve la statue de Pie VI, en marbre blanc, représenté en oraison, agenouillé sur un prie-dieu.
Le portique mesure 46 pieds de profondeur, sur 428 de largeur ; on y pénètre par 5 entrées différentes, correspondant à autant de portes s'ouvrant dans le temple. La porte de l'extrémité droite est murée ; c'est la porte sainte, qui ne s'ouvre que tous les 25 ans, aux années jubilaires.
La place en face de la basilique est de forme elliptique et mesure 588 pieds de largeur sur 719 de longueur. Cette place est bordée de chaque côté par une colonnade de 4 par rangée, formant trois allées, et surmontée de 192 statues de 12 pieds de hauteur. De chaque côté de l'obélisque qui s'élève au milieu, est une fontaine faisant jaillir une magnifique gerbe d'eau venant du lac Braccioni, le môme qui alimente les autres fontaines de la ville.
L'obélisque est un monolithe de granit sien i tique qui fut taillé à Héliopolis en Egypte, et apporté à Rome par Caligula. Il mesure 83 pieds de hauteur et il est surmonté d'une croix. Il y a indulgence de 10 ans pour ceux qui récitent un Pater et un Ave en passant devant l'obélisque.
DE QUÉBEC A JÉRUSALUM
Rome; St- André della-Valle. — Le Forum; leColisée; St-Jean-de-Latran ; la Scala-Sancta. — Ste Croix-de-Jérusalem. — Ste Marie Majeure. — Les Musées du Capitole. — Eglise de la Conception des Capucins. — Place Navone; église Ste- Agnès. — Eglise S. Charles du Catinari. — Chaire de S. Pierre; la Coupole; Musées du Vatican; Ste Marie in-viu-lata du Corso. — Eglise de l'Ara-Cœli des Observants. — St- Paul hors-des-murs; les Trois-Fontaines. — Eglise S-Bonaventure; S-François à Ripa; Ste Marie du Transtévère ; St-Âlexis ; Ste Sabine.— Eglise des SS. Apôtres des Conventuels; S. Clément. — Eglise Ste Marie la Neuve; S. Grégoire — SS. Jean et Paul ; St-Etienne le Rond. — St André du Quirinal; St Laurent hors-les-murs ; Cimetière. — Ste Madeleine; S. Camille de Lellis; S.Louis des Français- Ste Marie de-la-Miuerve. — Départ.
Rome, samedi 21 mai. —En revenant de St-Pierre, je visite l'église de St-André della-Valle, desservie par les Théatins, Cette église renferme des tableaux de plusieurs grands-maîtres, entre autres les quatre évangilistes du Dominiquin, que l'on, voit aux pendentifs de la coupole, et qui passent pour des chefsd'œuvre. Ces tableaux de la coupole occupèrent le célèbre peintre pendant quatre ans. On dit qu'examinant un jour son propre ouvrage attentivement, il laissa échapper ces paroles : " Cela ne me parait pas si mal." Dans la nef se voient les tombeaux de Pie II et de Pie III.
On voit au dessous de la chaire la tombe du P.Ventura.
A Rome, il n'y a pas de visites d'églises à faire de midi à 4h., car elles sont alors fermées. C'est le temps de la sieste, et
les bons Romains se considéreraient comme coupables, je crois, s'ils y manquaient. En passant dans les mes, on peut s'assurer de suite si les églises sont fermées ou non. sans qu'il soit nécessaire d'en franchir les degrés. L'église est-elle ouverte? vous voyez un matelas en cuir suspendu sur la porte pour en fermer l'entrée. Vous poussez ou tirez ce matelas et vous pénétrez à l'intérieur. Au contraire l'église est-elle fermée ? vous voyez le matelas relevé à mi hauteur, laissant paraître la porte au dessous. Pas d'admission alors. Ces matelas out l'avantage de ne faire aucun bruit pour les entrées et sorties, de rendre le passage plus facile, et d'arrêter les chiens qui voudraient pénétrer dans le lieu saint.
Désirant visiter St-Jean-de-Latran cet après midi, je m'arrête d'abord aux ruines du Forum et au Cotisée, en attendant l'heure de l'ouverture des églises.
Contournant le Capitule, j'examine en passant la Roche Tarpéïenne, du haut de laquelle on précipitait les coupables de lèze-majesté. Le roc, qu'on ne voudrait certainement pas franchir d'un bond encore aujourd'hui, n'a cependant plus cet aspect horrible qu'on lui prêtait autrefois. On dit que le sol actuellement, n'est pas élevé moins de 46 pieds au bas de ce roc.
Je laisse à droite la Prison Marner ti ne que j'ai déjà visisitée, et débouche sur la place même de l'antique Forum, lieu où se tenaient les marchés de même que les grandes assemblées. Je passe devant l'arc de Septime-Sévère, qui offre encore des restes imposants d'une hauteur de 69 pieds. Tout à coté ce sont les rostres de la Tribune aux Harangues. C'est là que les orateurs venaient haranguer le peuple. C'est là que Cicéron éprouva tant de fois le pouvoir de son éloquence. Un peu plus loin à droite était le temple de Saturne, et à gauche la Basilique Julienne. La Voie-Sacrée s'ouvrait entre cette basilique et l'arc de Septime-Lévère.
L'emplacement du Forum formant une dépression entre les monts Capitolin et Palatin, se trouve aujouid'hui exhaussé de 2-1 pieds au dessus de son ancien niveau, de sorte que ce n'est qu'au moyen de fouilles qu'on a pu déterminer et reconnaître ces anciens monuments.
M'avançant toujours sur la place, je laisse à droite l'entrée aux jardins Farnèse qui s'étendent sur le mont Palatin, en fuce de la basilique de Constantin à gauche. Puis plus loin
encore, c'est à ma droite l'arc de Titus, l'un des mieux conservés, qui fut érigé par le Sénat à Titus eu commémoraison de sa conquête de la Judée et surtout de sa prise de Jérusaleml'an 70. On sait que Titus fut l'instrument dont Dieu se servit pour détruire la ville déicide, tel que le Sauveur l'avait lui même prédit. Cet arc en marbre blanc, présente encore un coup d'oeil imposant. On voit dans un bas relief des soldats portant les pains de proposition, et d'autres le chandelier d'or à 7 branches du temple de Jérusalem, etc-
Vis-à-vis, à gauche, se voit l'église de Ste Françoise Romaine, élevée au IXe siècle sur l'emplacement du temple de Vénus et-de-Rome ; elle est desservie par les Olivétains. On voit encastrée dans la muraille du transept de cette égtise la pierre sur laquelle s'agenouilla S. Pierre, lorsque Simon le magicien voulant se faire passer pour un dieu, entreprit de voler dans l'air, en présence du peuple et de Néron lui-même. Le chef de l'Eglise s'adressa alors à son maître, qui confondit l'orgueil de l'imposteur en le précipitant sur le sol où il se tua. Les deux genoux de l'apôtre demeurèrent imprimés dans la pierre, comme on peut encore les distinguer aujourd'hui.
C'est dans la crypte, à l'entrée du chœur, que se trouve le tombeau de Ste Françoise, qui renferme sou corps. Dix huit lampes de bronze dore y brûlent sans cesse.
Au delà des restes du temple de Vénus-et-de-Rome, je trouve la Meta sudans, fontaine où l'eau ictombant sur une pierre en forme de cône ayant la l'apparence d'une borne, et où les gladiateurs se lavaient après leurs combats dans le Cotisée; et plus loin encore, à ma gauche, je vois la base de la statue de Néron, Cette statue d'or et d'argent mesurait 120 pieds de hauteur; mais il n'en reste plus que le socle aujourd'hui.
Tout près de la Meta sudans, se voit l'arc de Constantin, encore bien conservé, présentant trois arcades, avec bas-reliefs rappelant les victoires du grand empereur.
Enfin me voici au Colisée, la plus gigantesque des ruines de l'ancienne Rome.
Le Colisée ou amphithéâtre de Flavien, fut construit l'an 72 par Vespasien et dédié en 80 par TiLus, le vainqueur de Jérusalem. Dii forme elliptique, sou grand axe mesure 600 pieds et son petit 500, la hauteur de ses murs 150 pieds.
On sait que les amphithéâtres étaient les lieux des spectacles qu'on donnait au peuple; c'est là que se faisaient les
combat- contre des animaux et des glatlia mus entre eux Mais le Golisée eut une autre destination pai tien Mère, ce fut de servir, pendant trois siècles, d'arène au martyre des chiétiens. C'est à-dire que les empereurs, an lieu d'amener des gladiateurs à combattre contre des lions ou îles tigres, ei présence lu peuple, faisaient entrer dans l'arène des chrétiens, contre! spielson la:içiit 'es bètes féroces pmir les dévorer. C'étaient là ljs spectacles (ju'on inett il sous les yeux du peuple pour tortiller la h lîue qu'il entretenait contre les disciples lu Ch isi. nour étouff-r, dès sa naissance, cette religion si ennemie du page Rtsme ; mais c'était là aussi que l'enfer se tromp il lui môme.
Eu décimant les chrétiens, il peu niait le Ciel; et i g les
martyrs répandu dans l'arène, était une rosée qui fa'rsiitgerm r de toutes parts la semence de nouveaux ch étions! Q ie le milliers de saints qui triomphent aujourd'hui dm-; le Ciel sont venus ici, d ma cette arène que j'ai son le:, y ■ \x cm lir leu couronne de la dent du bâtes fôrocds ou le.ih.ciij l s bourreaux !
Les murs sont partout garnis de galeries où s'asseyaient les spectateurs, qui nouv. tient y trouver place au nombre de 100.000. Tout autour et donnant sur e <ol, étaienl le- loges dans lesquelles on tenait les animaux l'erxvs . t T tu o.i l -s lançait sur les victimes qu'on leur offrait pour proie.
Cet édifice était sans toit, cependant une un n ms • toile, velarium, servait dans l'occasion à pro éger ies spectateurs contre le soleil ou la pluie.
Quatre-vingt-deux portes donnaient accès dans l'intérieur en s'ouvrant sur les vomitaria ou couloirs circulant dans les galeries. Je pénètre dans l'un de ces couloirs, et je m > île jusqu'à la galerie supérieure qu'on ap lelait la termse. Je m'assis un instant sur le bord du gradin, et reportant m pensée au temps de Néron et de Dioclétien, je repeuple ces banquettes des spectateurs qui les occupaient alors. J'entends une immense clameur s'élever de toutes les galeries : Les chrétiens aux hèles! Puis, je vois s'avancer dans l'arène, le calme dans les traits, la figure rayonnant d'avance de la couronne de gloire que bientôt va ceindre leur front : Eustache un b avegier ier, et à côté de lui, ces illustres vierges de ià noblesse Ro nain •, Martine, Tatiane et Prisca ; voici même des sénateurs, Julius, Morin; de nobles princes étrangers, Abdon et Sennen ; ries évoques, Alexandre, Ëleulhère, Ignace d'^utinrh • qui prie lus
siens de ne pas le priver, par leurs démarches, de la couronne qu'il va bientôt posséder. Je vois les bêtes déchaînées fondre dans l'arène, s'élancer sur leurs proies, et quelquefois, comme frapnées de l'atmosphère de sainteté qui rayonne autour des victime-, ramper à leurs pieds, et attendre que les victimes elles mômes donnent l'ordre, à ces muets instruments de la sagesse de Dieu, de '-emplir leur mission. Je vois les habits des victimes voler en lambeaux, les dents et les griffes acérées des ours, des lions, des tigres, s'enfoncer dans les chairs pures de ces prédestinés ; les os sont mis à nu, le sang coule à flots, et, ô horreur ! ces galeries remplies de spectateurs de tout âge, de mères de filles ignorant la vertu, éclater en applaudissement-, au lieu de s'attend) ir et de se voiler la face !
M ti • les siècles s'écoulent; les monstres à figure humaine qui ont teint l'arène du sang des chrétiens sont passés, en laissant une mémoire avilie, souillée, exécrée ; et leurs victimes régnent à leur tour. De superbes mausolés leur sont érigés, des temples leur sont dédiés, leurs os sont enchâssés dans les métaux les plus précieux, et portés avec honneur sur les autels, la tyrannie est détrônée, l'enfer est vaincu, et le Christ triomphe ! La croix du Golgotha est érigée au milieu de l'arène même, une foule respectueuse et recueillie envahit l'enceinte, et jnsjue sur le podium où siégeait Néron, se pressent îles spectateurs qui viennent écouter religieusement et entendre le récit des souffrances du crucifié du Calvaire, dont on retrace les différentes stations (1>
Mais hélas ! l'enfer vaincu n'est pas encore complètemen désarmé. Voici qu'il suscite de nouveaux Nérons pour persécuter encore les chrétiens. La croix est enlevée de l'arène du Colisée ; on n'y fait plus comme autrefois couler le sang de martyrs qui serait un appoint de triomphe pour la religion du Christ ; m lis on se contente d'assassiner en secret lésâmes; on déchaîne L'impiété ; on souille et p'-ofane les lieux saints ! Attendez, tyrans modernes, et tremblez ; le Christ aura encore son tour.
Je descends enfin de mon lieu d'observation, enfiie la rut qui me mène droit à St-Jean-de-Latr-an, et pénètre dans la pi mière des églises de la chrétienté, celle qui a la proéminent sur toutes les autres, la basilique du Saint-Sauveur, comme \i
( 1 ) De 1750 à 1874> il y a eu un Chemin de Croix érigé dans le
Colisée.
désigne encore la sainte liturgie. CVst là que les Papes, lorsqu'ils étaient libres, venaient prendre possession de leur trône; cette église étant l'église particulière du pontife Romain (1).
Ce fut en effet le premier temple chrétien érigé à la gloire de Dieu. La religion sortie des catacombes en 321, monta sur le trône avec Constantin. L'empereur voulut que le premier temple élevé an vrai Dieu, le fût dans son palais même, qui portait le non de Latra 1. Loi -même commença de ses propres mains l'excavation pour l'édifice, et le Pa;>e Sylvestre en fit la dédicace, en y plaçant l'autel de bois qu< avait servi à S. Pierre et à S. Paul et qu'on y voit encore aujourd'hui.
C'est là que Constantin reçut le baptême; et on y conserve encore son baptistère.
L'Eglise est comme St-Pierre pourvue d'un portique à 5 entrées, correspondant à autant de portes donnant accès à l'intérieur. La porte de droite est aussi murée, c'est la porte sainte, qui ne s'ouvre qu'aux années jubilaires. Ce portique est surmonté d'une loggia d'où le Pape, avant qu'on Teût depossédé de ses états, donnait la bénédiction urLi et orbi, le jour de l'Ascension. On voit à l'extrémité gauche de ce portique, la statue de Constantin qu'on dit être son véritable portrait, et a L'extrémité droite, celle de Charlemague.
L'église est à cinq nefs, et offre un coup d'oeil imposant, bien qu'en examinant les détails, on reconnaisse que l'aichiteelure, en beaucoup d'endroits, n'a pas eu ses règles respectées.
Le baldaquin qui recouvre l'autel papal est de forme ogivale, supporté par quatre colonnes de granit. On conserve dans sa partie supérieure, qui est entourée d'une grille en bronze doré, des reliques des plus précieuses, entre autres les têtes des apôtres S. Pierre et S. Paul.
Dans l'abside, on voit une magnifique mosaïque qui n'est surpassée par aucune autre eu grandeur. Son exécution a duré près d'un siècle. Elle représente N. S., la Ste Vierge, les 12 apôtres etc. Elle date du Xille siècle.
Une colonnade règne tout autour du chœur, et en arrière de cette colonnade, du côté gauche, se trouve nu petit sanc. tuaire, où, entre autres reliques, ou conserve: la taule sur
(l) A la procession du Saint-Sacrement à St- Pierre à Ea b'èle Dieu lÇ8 chauoiued de Sl-Jeau out le y*à our Ceux de/Î3l-lJierie inênr-.,.
laquelle N. S. célébra la dernière cène, un bras de Ste-Hélène, mie pnhe tlu cerveau de S. Viucent-de-Paul, du sang île S. Cli rie.-. Borrom ie, la coupe dans laquelle ou présenta du poison i S. Jean, me partie du vêtement de pourpre dont ou revètïl N. S eic Qn conserve encore diverses autres reliques dans le cloître, mais sur l'an; henticité desquelles la Congregatiou ne -'est >a- encore prononcée, telles sont : la margelle du puits de la S i uantaiue ; la pla pie de i orphyre sur laquelle les soldats ont tiré au soit la i obe île N. S. eic.
Toui près de la basilique de S Jean de-Latran, de l'autre rôle de la nie, est un édifice où l'on va vénérer la Scala-S ncla, ou -se ilier du palais de Pilate que N. S. moula quati e fois durant sa passion. *'et escalier fut apporte à Rome par Sle Hélène l; est en mai hr b anc et est composé de 28 m irch s. 0 i ne ie monte qu'à genoux, pour gagnei les nombreuses indulgences attachées i sa visi:e. On descend, pour revenir, par l'un des deux escalie s en bois qui se trouvent de chaque côté. Comme le marbre s'usait sous les genoux des pèlerins, on a recouvert les marches de bois pour les protéger.
Arrivé au haut de la Scala-Suncla, on se trouve en face du Sunclo Smictoruin. oratoire particulier des Papes, qui entre autres reliques renferme un portrait, de grandeur naturelle, sur bois, de Notre-Seigneur, qu'on dit avoir é;è commencé par S. Luc et terminé par les anges. Dans les grandes calamités, on porte le précieux lab. eau en procession à Ste Marie Majeure.
Tout à côté, se trouve un autre sanctuaire, c'est le Tricliii i uni de Léon 111. C' lieu servait autrefois de réfectoire au Sacré Collège lors de ses réunions à S. Jean de-Latran.
Dimnclv. 22 mai. -Je retourne ce matin à l'église de St Augustin pour célébrer sur le corps de Ste Monique, mère du grand docteur, patron de cet'e église.
La coupole de cette église est la première que l'on ait construite à Rome ; Ile date de 1580.
C'est dans l' ibsi le de la nef de gauche que se trouve l'autel de S e .Monique, où l'on conserve ses re.-tes dans une urne de vert a iti pie. Connu • on garde le S. Sacrement à cet autel, je donnai La sainte communion à une trentaine de personm s.
A uès mon déjeuner, fallai continuer mon excursion de la veille en me dirigeant encore du côté de S. Jean de Latran. ,T ■ ;i avei sai de nouveau 4c Forum, fis le tom du Cotisée, et me rendis lia basilique. J'admirai en passant l'obélisque de
la place, qui comme celui de Si. Pierçt , init aussi de l'K*y ►te. C'est i!'1 Thèb -s «| i l'on l'aurait tiré. C'est le filus élnvé de ions ceux de I«o ne. ne luesut'aiil pas moins de 141 pied- avec son piédestal. L'obélisque seul mesure 96 p., il est en granit rouge et couvert d'hiéroglyphes.
Passant outre, je me dirigeai sur Ste-G' oix-de-Jérusalem. où conduit une large allée, en partie plantée d'arbres. Je fis rencoi) re dans le trajet d'une troupe de pèlerins Espagnols, au no nbre de plus de 100, qui venaient en chantant des psaumes el des cantiques.
Cette église fut bâtie pu- S:e Hélène, dans les jardins de Variauus. père d'iïeliog ib lie pour plae r les précieuses reliques que la sainte avait apportées de Terre-S linte, savoir: une portion considérable de la vraie Croix, deux épines, un clou et le titre au dessus de la Croix avec ses inscriptions. Le clou a environ 5 pouces de long fia pointe lui manque), a qu tire arêtes avec la tôle roule. Oi en délivre des facsiuiiie dans la sacristie. Ces g an les reliques sont exposées au peupie le IVe dimanche de carême, le vendredi saint, et ie 3 mai.
On conserve en outre une notable partie de la Croix du bon larron, ainsi que le doigt de S. Thomas qui toucha la plaie du côte du Sauveur.
L' maître-autel sous lequel sont l s corps de S. Césaire et S. Anastase, martyrs, est. surmonté d'un baldiquin que supportent 4 colonnes de marbre précieux.
Ou voit à gauche la chapelle de Ste Hélène, construite sur la terre du Calvaire que la sainte avait apportée de Jérusale n.
De. là, je p irte mes pas à Ste Marie Majeure, i ù me conduit nue rue. en droite ligne, presque entièrement taillée dans des jardins. Oi peut voir dans des excavations pratiquées pour le nivellement de cette rue, quelle a été, eu certains endroits, l'exhaussement du sol. A 11), 12 pieds de profondeur, ou voit des mm s presque entiers encore, et tout le dessus rem pli de décombres qui constituent le sol des jardins actuels que l'on cultive. C'est dans h-s fouilles de ces décombres qu'on découvre encore si souvent des statues et autres restes de monuments anciens.
Ou sait que la basilique de Ste Marie Majeure est due à un miracle. Un riche et pieux patricien, au 16e siècle avait résolu de concert avec son épouse, de donner ses bi -us pour quelque bonne œuvre. Or dans la nuit du -4 au 5 août, la Ste
Vierge lui apparut et lui dit de lui bâtir une église à l'endroit de l'Bs|nilin qui lendemain serait couvert de neige. Le Pape Libère qui avait eu la même révélation, se rendit sur l'Esquilin le lendemain, et le trouva en partie couvert de neige, malgré les grandes chaleurs qui se font alors sentir à Rome. Dès lors, la construction fut résolue.
L'église est précédée d'un portique supportant une loggia de laquelle le Pape donne la bénédiction le jour de l'Assomption. Trois portes donnent accès dans le temple, et la 4e à gauche est murée, c'est la porte sainte, qui ne s'ouvre qu'aux années jubilaires.
Au moment où je pénétrai dans le lieu saint, il se chantait une grand' messe l l;l chapelle Patrizzi, à droite, à laquelle une foule assez considérable assistait, ce qui n'empêchait pas les étiang rs, comme je le faisais moi-même, de poursuivre tout de môme leurs visites dans le reste de l'édifice. J'y rencontrai aussi un évoque américain, suivi d'un secrétaire, qui, comme moi, le guide à la m un, se rendaient compte des diverses chapelles, tabeaux et statues du saint iieu.
C'est dans une chapelle à droite qu'on conserve la sainte- Crèche de Bethléem, qu'on n'expose à la vénération du peuple qu'une fois par année, au jour de Noël. C'est là aussi que se trouve le corps de S. Jérôme, qu'on a de même rapporté de Bj hléem pour ne pis ie séparer de la sainte-Crèche qu'il avait tant vénérée durant sa vie. Pins loin, à droite, se trouve la chapelle Sixtine, dans Laquelle se conserve ie S. Sacrement, et où l'on garde aussi le corps de S. Pie V., exempt de corruption. Pie V était un lounnicain, de la famille Ghislieri. La sainte dépouille est exposée a la vue du peuple seulement le 5 mai ch ique année, jour de sa fête.
Les fresques de la voûte de l'abside, représentent les différents my-tères sujets de fêtes particulières en honneur de la Ste Vierge. Sous le maître autel est la confession de S. Mathias, exécutée par les soins de Pie IX.
Faisant face à la chapelle Sixtine, du côté gauche, est la chapelle Pauline ou Borghese, érigée par le Pape Paul V. C'est sans contredit la plus liche de toutes les chapelles de Rome. C'est dans cette chapelle que se trouve l'image la pius parfaite de la Ste Vierge, peinte sur bois par S. Luc. Cette image est l'objet d'une vénération toute particulière, que de nombreux miracles n'ont pas peu servi à favoriser. L'autel qui est au
dessous consiste en une urne de lapis-laznli élevée sur trois marches de marbre blanc. Un entablement à frise d'agate est supporté par des colonnes de jaspe orientai à cannelures dorées, avec bases et chapiteaux de bronze doré. Les piédestaux des colonnes sont aussi en agate. La sainte image, qui est peinte sur bois de cèdre, repose sur un fond de lapis-lazuli encadré d'améthiste avec marches de vermeil enrichies de rubis, U'éraeraudes, de topazes et de grenais. Ce radie est soutenu par 7 anges dorés, et l'b irmonie de l'ensemble produit un effet correspondant à la richesse de ses diverses parties.
La voûte de la coupole représente dans ses fresques le triomphe de la Mère de Dien, pour la venger de# attaques de Nestorins et autres hérétiques qui sont venus après lui.
Revenu à ma pension, je ne fus pas peu agréab'ement surpris de trouver là chambre voisine de la mienne, qu'occupait M. Bjlduc. en possession d'un autre compatrio eqtii venait d'arriver. C'était M. Eugène Hamel. notre peintre Canadien. Je profite des connaissances que M. Hamel avait déjà de Rome pour faire plusieurs visites avec lui. entre autres celles des musées du Capitole et du Vatican. Nous commençons cet après-midi par ceux du Capitole.
La place du Cauitole porte nu milieu une statue équestre de M irc-Auièle, en bronze, très ancienne, que Michel-Ange cou sidérait lui même comme un chef-d'œuvre. Les trois palais qui composent les bâtisses du Capito e ainsi que les musées qu'ils renferment, appartenaient aux Papes; mais depuis l'usurpation ils sont devenus propriétés des usurpateurs.
Je n'entreprendrai pas même de donner un résumé de tout ce que contiennent ces précieux musées, tableaux, statues, bronzes, portraits etc. je renvoie le lecteur, de même que le visiteur, aux guides spéciaux qui nous donnent le sujet de chaque pièce.
Lundi, 23 mai. — Je vais célébrer ce matin, chez les Capucins. à la place B irberini. Comme c'était la fête du R. Crisnin, dont i s ont le corps conservé, j'avais espoir de pouvoir célébrer à l'autel même de ce Bienheureux; mais malheureusement une grand'messe qu'on y chantait, puis un évoque qui arriva au moment où je croyais pouvoir avoir mon tour, me foncèrent à renoncer à ce dessein. Je m'en dédommageai en célébrant sur le corps de S. Félix de Cautalice, autre saint Capucin, et
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dont la chapelle 'lu côté de l'évangile est directement opposée à celle du B. Grispin.
L'église de la Ganception desGipncins n'est qu'à une seule nef, mais présente un coup d'œil imposant. Elle renferme des tableaux de grande valeur, dont quelques uns sont réputés d s chefs-d'œuvre, entre autres le S. Michel terrassant le dragon du G ii le et le S. François eu extase du Dominiquin,
Malgré 1>js messes nombreuses qui se célébraient à l'autel di B. Oispin. je nus tout de même vénérer le corps encore intact du Bienheureux et l'examiner île près. Il repose sous P..utel. Les lèvres entre ouvertes laissent voir deux dents. Il n'a nullement l'apparence -d'un cadavre, on dirait un viellard qui dort ou qui viendrait de mourir, et cependant il y a de à plus de 151 ans que son âme s'est envolée de ce moule. Si barbe, non très épaisse est à peine grisonnante. Le pieuh ui veux frère est mort à l'âge de G2 ans. Ouvrier cordonnier dans le monde, il entra encore jeune chez les Capucins, et se lit remarquer par la pratique de tontes les vertus religieuses dont il donnait l'exerajple, et par sa tendre dévotion pour la Ste Mère de Dieu.
On nous montre dans le cloître la cellule que le Bienheureux occuna pendant 40 ans. C'est un cube de 6|p. en tout sens. Les pa:ois se composent de roseaux fixés à des pièces de bois et enduits de mortier. On les a revêtues d'un grillagé en fer pour les conserver.
Je ne voulus pas me retirer sans visiter le cimetière des bons Pères qui se trouve an rez-de-chaussée de leur établissement, et dont j'avais entendu plus d'une fois parler. Ou dit que l'espace pour les fosses sépucrales étant tout rempli, à la mort des religieux, on retire les restes des plus anciens pour leur donner la place. Mais par une idée assez bizarre, ou s'est servi des os des morts pour en faire des ornements pour ce lugubre lieu. La voûte, les parois, sont partout ornées d'os humains disposés en rosaces, en guirlandes, en nich »s etc. Et dans ces niches, que couronnera souvent un chapelet de crânes, on verra un squelette revêtu de l'habit de l'ordre, leciucifix à la main, dans l'attitude de la prière ou du sommeil. Plusieurs de ces s pielettes ont des portions de chair attachées à leurs os, comme de la barbe au menton, des cheveux au crâne etc. Cest à tout prendre un véritable musé'.' de la mort.
La place Barberini en face du couvent porte une magni-
fiTue fontaine à son centre. Un Triton souffle dans une conque marine dont il fait jaillir une superbe, gerbe d'eau.
Je passe en revenant par la fontaine de Trévi, la pins belle et la plus abondante de Rome. Neptune, entouré de tritons et de chevaux marins, s'avance majestueusement à travers les écneils. A côté se trouvent les statues de l'Abondance et de la Santé. Cette fontaine est alimentée par l'eau de YAcqua Vergine, qui alimente aussi les fontaines des places Farnèse, d'Espagne et de Navone.
Si la fontaine de Trévi est la plus abondante, celle de la place Navone est bien la plus grande, puisqu'elle est formée de trois fontaines distinctes, qui toutes trois rendent !'•• m à travers des rochers percés, des statues et autres ornements qu'elles portent.
Tous les matins se tient sur la place Nivone un marché aux légumes et aux fruits, et tous les mercredis celui des comestibles et autres objets de toute sorte.
C'est au cMé 0. de la place Navone que se trouve l'église de Ste Agnès que je ne voulais pas manquer de visiter. L'église est en croix grecque et ornée des marbres les plus riches.
La légende de Ste Agnès est des plus intéressantes. On sait que cette sainte enfant souffrit le martyre sous Maximilien Hercule, l'an 394.
Agnès n'était encore qu'une enfant de 13 ans que distinguait encore plus ses vertus que sa beauté remarquable. Rencontrée un jour en revenant de l'école par le fils du proconsul, celui ci l'aima et voulut l'épouser. Mais la jeune vierge qui était déjà fiancée à l'époux des âmes chastes, rejeta avec dédain cette proposition. Quelques temps après, ce jeune homme tomba sérieusement malade; son père attribuant cette maladie au chagrin qu'avait causé à son fils le refus de la jeune fille, se la fit amener, dans l'espoir de la gagner à revenir sur sa première décision ; et pour l'y engager davantage il lui fit de magnifiques promesses. M as Agnès demeura inflexible. "Je ne puis, dit-elle, violer la foi que j'ai jurée à mon époux 'r. Le proconsul en fureur, répliqua : " choisis ; ou sacrifie sur le champ à Vesta avec nos vierges, ou je te ferai jeter au lupanar". Je ne sacrifierai point, dit la jeune fille, et le lupanar me rendra vierge comme il m'aura reçue ; car l'ange de mon époux fait la garde autour de mon corps pour qu'il reste immaculé.
Alors le proconsul la fit dépouiller et conduire aux lieux infâmes. Mais voilà qu'à mesure qu'on lui enlève ses h.ibits, sas cheveux poussent de toutes parts et la couvrent comme d'un vêtement. Arrivée dans la caverne impure, elle trouva l'ange du Seigneur ij ai l'illumina de son auréole et la couvrit d'une tunique blanche comme la neige.
Or le fils du proconsul arriva près d'elle avec d'autres jeunes gens, ceux ci frappés du miracle s'éloignèrent en louant Dieu Mais le malheureux jeune homme ayant voulu s'apprûi-her d'elle, tomba raide mort. Le proconsul »'en vint alors to it en larmes, demander à la jeune fille comment il était mort? L'époux dont il voulut souiller l'épouse l'a frappé et l'a tue. Si tu le ressuscites, dit le père, nous croirons que ce n'est pas toi qui l'as tué. Agnès s'étant mise en prières, le jeuue homme ressuscita et confessa Jesus-Christ.
Les prêtres des idoles se mirent alors à crier que c'était une enchanteresse, une sorcière qui charmait les esprits. Le proconsul redoutant la colère du peuple, la livra avec tristesse au vice-proconsul Aspasius et s'éloigna. Celui-ci la fit jeter dans un bûcher; mais la flamme se divisa et s'écarta sur la foule sans toucher à la jeune vierge. Aspasius transporté de fureur ordonna alors qu'on lui enfonçât un glaive dans le cœur. Et c'est ainsi que le Christ s'unit à son épouse, dans les noces sanglantes du martyre.
Au bout de huit jours, comme les parents d'Agnès pieuraieut autoui de son sépulcre, ils voient tout-à-coup une foule de jeunes vierges, revêtues de cyclades tissues d'or, passer au milieu d'une grande lumière, avec Agnès au milieu d'elles, ayant à sa droite un agneau plus blanc que la neige. Agnès s'adressait t alors à ses parents, leur dit: "Vous ne devez plus me pleurer comme une morte, mais réjouissez-vous, par ce que j'ai été reçue avec ces compagnes dans les demeures lumineuses, et unie à celui que j'ai aimé sur la terre ". Et c'est en mémoire de cette vision que tous les ans, à la fête de Ste Agnès, ou beuit de petits agneaux de la laine desquels on fabrique les pallium que les Papes envoient aux Patiiarches et aux Archevêques comme symbole de leur autorité.
C'est au côté droit de la chapelle de Sle Agnès que se trouve l'escalier qui conduit à la chapelle iuféri ure, qui é lait autrefois le lupanar même où la sainte fut exposée. Dans le premier appa;Lmeut, qu'on rencontre à gauche, qui est celui là même
où Agnès fut gardée par l'ange, se trouve nu ant 1 où un bas relief nous la montre revêtue de sa chevelure. Vis A vis est une grande salle, et au delà deux autres plus petites, la première est la prison où la sainte fut gardée quelque temps, et la seconde l'endroit où elle fut brûlée et décapitée.
On voit lans le pavé des restes des anciennes mosaïiues qui ornaient ce lieu, qui depuis de longs siècles est converti en chapelle.
Je passe delà à l'église de S. Charles a-Catinari qui est une des plus belles de Rome par la noblesse de ses p oponious. La coupole qui la termine est une des plus vastes. C'est aux pendentifs de cette coupole que se trouvent ces peurt lires du Dominiquin considérées comme des chefs d'oeuv: e, mais uni malgré tout leur mérite comme œuvres d'art, semblent là déplacées, n'être pas en leur lieu propre. Car, après tout, les représentations dans les églises doivent être calculées pour élever l'âme à Dieu et inspirer la vertu, et on ne voit pas beaucoup que ces allégories puissent atteindre ce but.
L'artiste à voulu symboliser les quatre vertus qui ont particulièrement distingué S Charles. Il a représenté la Force, par une jeune fille qui dompte un lion; la Tempérance, par deux enfants qui mêlent de l'eau au vin; la Justice est cou ronnuée par un enfant, elle tient un sceptre en main, comme signe d'autorité, et elle presse d'une manière égale le lait de ses deuxseins pour marquer son impartialité ; enfin la Prudence voit à ses pieds le temps, symbole de celui qui attend.
Ce sont là des bizarreries d'imagination dms lesquelles un artiste peut trouver à déployer son talent d'exécution, mais qui ne peuvent guères porter à l'édification.
Comme c'est au bureau du Cardinal Vicaire qu'on obtient des reliques, je vais y présenter ma supplique appuyée de la recommandation du Cardinal Siméoni. Mais qui l'an aitc u ? Je soulève une tempête à propos de cette supplique II n'y a que les Italiens pour pouvoir ainsi faire des tempêtes lans d s verres d'eau! Qu'y avait-il donc? Le voici :
La supplique portait bien la signature du Cardinal Si méoni, mais le sceau n'y était pas.
Comme je devinais plutôt que je ne comprenais ce qu'on voulait me iiire, je fais venir un jeune abbé employé à c-i bureau, avec lequel je prenais le dîner presque tous tes jours au restaurant, pour m'expli i uer njltjmeut la chjso.
Il vous faudrait, me dit-il, avoir le sceau du Cardinal Siméoni avec sa signature. — Le Cardinal se rend à ma demande en appuyant ma supplique, appose sa signature et me remet le papier, est-ce que ce n'est pas suffisant? — Vous auriez dû en sortant faire apposer le sceau par l'un des jeunes secrétaires. — Mais qui m'a jamais parlé de cette formalité? Remarquez donc que ce n'est pas le Cardinal qui fait la demande ? mais moi; qu'est il besoin de son sceau ? Est ce que ce n'est pas là sa signature? On doit la connaître ici? Me soupçonnerait-on coupable de faux?— Retournez à la Propagande et faites mettre le sceau par un secrétaire.— Je n'en ferai rien. Je comprends que lorsque un étranger sort du cabinet du Cardinal avec un papier muni de sa signature, les secrétaires n'ont aucune objection à y joindre le sceau. Mais je serais mal vu, je pense, si, venant de la rue, j'allais réclamer cette formalité. Je préfère renoncer à ma demande.
Après de longues explications en italien entre le premier à qui je m'étais adressé et mon jeune abbé, celui-ci se tournant vers moi : suivez moi, dit il, nous allons trouver M. N. qui arrangera probablement l'affaire.
Nous passons dans plusieurs chambres, et nous trouvons par hasard dans l'une d'elles le Cardinal-Vicaire, Monaco-La- Valetta, à qui l'on explique l'affaire, et qui la résout d'un mot, en signant la feuille lui-môme.
Je retourne porter cette feuille au premier à qui je m'étais adressé, tout étonné qu'on eût fait tant de tapage pour une formalité de ce genre. Je ne connaissais pas encore parfaitement les Italiens.
Rome, mardi, 24 mai.— Je me dirige à St-Pierre pour célébrer ce matin, tenant surtout à le faire à la chaire de S. Pierre même.
Dans la concavité de l'abside, se trouve un autel dédié à la Ste Vierge et à tous les saints Papes, et c'est au dessus de cet autel que se trouve la précieuse chaire, ouvrage du Bernin. Elle parait soutenue par quatre figures représentant quat e des principaux locteursde l'Eglise : deux de l'Occident, S. Ambroise et S.Augustin; et deux de l'Orient, S. Athanase et S. Jean Chrysostôme. C'est dans le trône magnifique que soutiennent ces personnages qu'est renfermée la chaire même dans la juelle s'est assis le prince des apôtres. Tout le monument est en bronze doré, et ne pèse pas moins de 219,161 livres; il a coûté 107,551 écns.
En 1867 la chaire de S. Pierre a été exposée plusieurs jours dans la basilique Vaticane, et voici la description qu'en a donné M. de Rossi, le célèbre aicheologue :
" L'antique chaire de S Pierre est un fauteuil en bois orné d'inscrustations d'ivoire et d'or. Les quatre pieds ont la forme de pilastres carrés, les barres transversales qui les relient et les tiges du dossier sont en bois de chêne jaunâtre. A chacun de ces piliers est attaché un anneau en fer à travers lequel on passe les brancards, de manière à avoir une véritable Seilia gesr tatoria. Ce sont là proprement les parties du siège dont s'est servi le prince des Apôtres. Les espaces compris entre les deux pieds de devant et entte les deux côtés latéraux qi'i y corres pondent, ainsi que le dossier, sont recouverts de bois d'acacia couleur foncée. Ces planches d'acacia sont ornées de bordures ou bandes d'ivoire, sculptées en relief, qui font de la cluire un monument de style bysantiu. La partie de devant qui reçoit le corps de celui qui s'assiei est partagée en 18 compartiments disposés sur trois lignes. Chacun de ces compartiments possède un bas reliel en ivoire et représente les travaux d'Hercule. Le dossier est formé de cinq pilastres reliés entre eux par des arcatures; deux des pilastres ont disparu. Sur les arcatures repose une corniche ou bande horizontale o: née d'arab :squesy et sur celle-ci un fronton triangulaire ou tympan. Ces arabesques représentent des combats d'animaux, de centaures et d'hommes. Au milieu de la bande horizontale du fronton ou tympan, se trouve le buste d'un empereur couronné, tenant de la main droite un sceptre brise, et, de la main gauche un glohe ; il a des moustaches, et point de barbe ; peut-être est-ce Charlemague ou un de ses premiers successeurs, Viennent ensuite deux anges, an de chaque côté, portant chacun une palme."
Il est bien facile de voir que ces ornements et arabesques, quoique fort anciens, sont des additions an siège pincipal, qui n'en ont pas fait toujours partie. Quant aux sujets myhoiogiques représentés, on ne doit pas eu ê.re surpris, car dans le moyen âge on attach lit tant d'importance à ces antiques sculptures, qu'on les appliquait à des objets sacrés, sans aucun égard aux sujets qu'elles représentaient. C'est ainsi qu'on en trouve sur des missels, des reliquaires etc.
Le sacristain, M. l'abbé Suarez. voulut bien aussi me faire visiter le trésor de St-Pierre, qui renferme des ornements d'église riches et très précieux. On y voit entre autres choses : la
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daim 'tique dont se servit Léon TII an ronronnement de Charlemagne, des ch m leliers en vermeil exécutés sur des dessins de Mich'l-A'ige, d'antres garnis de médaillons en crystal de roche, des causes, ostensoirs etc. en argent, en vermeil, en or etc.
Je me rends -ensuite au bas de la nef latérale gauche pour faire l'ascension de la coupole. Lî gardien de la porte fait d'abord quelques difficultés, mais cède enfin à ma qualité de pèlerin pour m'accorder l'admission.
L'escalier en limaçon est à pente si douce, qu'on pourrait le monter à cheval. Sur les murs sont des inscriptions rappelant les divers jubilés, ou donivmt les noms de différentes tètes couronnées qui ont l'ait L'ascension.
Arrivé sur l'im nens • platefo m-*, à la hauteur de la loggia d'où le Pap • donne la bénédiction, on trouve là. installé avec sa famille dans sa demeure, un gardien qui a soin des clefs donnant accès à l'intérieur et aux escaliers conduisant au sommet de la coupole, ctr ce n'est à proprement parler que de ce point., que de cette plateforme que commence le dô.ne. Après divers escaliers, on peut rentrer à l'intérieur où se trouve une galerie qui eu fait le tour. C'est de là qu'on peut juger de la hauteur où nous nous trouvons eu plonge uit le regard en bas; c'est là aussi q Ton demeure tout surpris de voir le travail des mosaïques uni d en bas paraissent si parfaites, et qui vues de près ont l'air si grossières. Les petits-blocs coloriés sont séparés par des bandes de mastic d'au inoins un demi-ponce de largeur; puis quelles limensions dans les personnages repré sentes! Le pied d'un enfant an depisse la long uir du cou le, les paumes de mes deux m uns couvrent à peine le nez d'un personnage etc.
Co mue la coupole est double, nous suivons de ce point un escalier entre les deux calottes qui nous coud lit à une galerie extérieure où nous jouissons d'une vue sans pareille. La ville entière de Rome, les campagnes a voisinantes, les monts Albiins, la Méditerrannée à l'horizon etc. ! Je trouve là deux messieurs et deux dames avec lesquels je m'entretiens longuement ; l'un d'eux, un habitant de Ro ne depuis plusieurs années, me donne les noms des points des plus saillants qui s'offrent à nos regards.
Voulant faire l'ascension complète du monument, je m'engage dans un escalier en 1er en limaçon, auquel succède une échelle presque perpendiculaire qui donne accès dans la boa.e.
Cette boule en bronze, a 7^ pieds de diamètre, et peut contenir 16 personnes. Mais je n'y demeure pas une demi-minute, tant l'air est rare fié *et la tempèialure élevée dans cette boule; on se croirait dans une véritable chaudière.
M. Hamel étant venu me rejoindre sous la colonnade de la place, nous allons ensemble visiter les musées du Vatican. Que dire de ces musées les pins vast< s du inonde ? Je n'entreprendrai pas uièine d'eu effleuier une description ; je craindrais d'affaiblir dans l'esprit de ceux qui les ont visites l'admiration que la vue de tant de chefs d'œuvre leur a imposée, et d'en donner une trop pauvre idée à ceux qui ne les ont pas vus. Je renvoie le lecteur qui voudrait les connaître particulièrement aux ouvrages qui eu ont traité spécialement. Ii y a là réunies les pioduct-.ous de tout ce que l'art a pu produite de plus parfait en l'ait de peintures, de mosaïques, de sculptures, de statues, bas reliefs, antiquités etc., etc. Tous les grands maîtres ont ici leur signature sur quelques productions remarquables.
Nous voyous dans les salles bon nombre d'artistes avec leurs toiles, leurs chevalets et leurs pinceaux, occupes à prendre des copies des chels-d'œuvre des maîtres, bans s'ocouuer des nombreux visiteurs qui prissent à cene d'eux, ou des remarques qu'où peut faire sur leurs ébauches, ils sont là, tantôt absorbes dan? la contemplation du modeie qu'ils ont uevaut les yeux, et tantôt portant u'une main plus ou moins assurée les couleurs sur leurs toiles pour renforcer le dessins qui y sont déjà tiaces.
Nous visitons aussi la chapelle Sixtiue, dont la voûte porte le fameux jugement gênerai de Michel-Ange. Cette peinture n'a pas refondu a l'idée que je m'en étais formée. Elevée dans nue voûte, elle est difficile à examine! attentivement, et ses couleurs sont passablement aiterees. D'un autre C(ke, si l'opinion d'un profane en dehors du sanctuaire sacre des arts ne peut froisser personne, je dirai que cette pièce est admirable comme pouvant montrer le talent immense de l'artiste dans la repioductiou des poses et des attitudes, depuis les plus naturelles jusqu'aux plus excentriques, mais que comme œuvre religieuse, elle ne peut être que d'un médiocre effet pour l'édification, et le soutien de la pieté.
Nous examinons en revenant ie Château St Auge ainsi que le pont de même nom qui lui fait face.
Le château St Ange doit sa construction à Adiien, qui l'avait l'ait exiger pour être son mausoiee. Adrien, Septime-
Sévère, et plusieurs autres empereurs y furent en effjt ensevelis.
D'abord mausolée, puis tour-àtour forferesse et prison, c'est encore à cet usage que sert cet édifice aujourd'hui. Il est surmonté de la statue de S. Michel, en mémoire d'un miracle éclatant dont toute la population fut témoin en 590. La peste ravageait Rome d'une manière épouvantable. Le Pape, S. Grégoire le Grand, se rendit suivi du peuple à S.e Marie Majeure pour y prendre l'image de Marie et la rapporter en pi ocession au Vatican, afin d'eu obtenir la cessation du fléau. Le saint Pontife, pieds nus, prit la sainte image., et l'on se mit en marche. Gomme on approchait du pont, on entendit dans les airs des voix célestes chantant: Rcgina Cœ/i, lœture, alléluia. Quia quem mevuisti jiorlare, alléluia. Resurrexit sieut dixit, alléluia. Le Pape, transporté de joie, tombe à genoux avec tout le peuple, et s'écrie: Ont pro nobis Dcum, alléluia! Au môme moment on vit un messager céleste sur la cime du Château Si-Ange, remettant une épee dans le fourreau, pour faire comprendre que le fléau allait cesser. Et en effet, la peste disparut de Rome de ce moment.
lie pont de même nom qui lui fait face, date aussi du temps d'Adrien. Des huit ponts qui coupent le Tibre dans Rome, c'est le plus considérable ; il est supporté par six ar ches. En outre des statues en marbre de S. Pierre et S. Paul, il porte encore dix autres statues tenant en mains les instruments de la Passion : le marteau, les clous, les fouets, etc. Ces statues sont dues à Clément IX.
Revenant par le Corso, je m'arrête à Ste Marie in-via-lala, pour visiter la prison de S. Paul, qui se trouve dans la crypte de cette église. Cette égli>e a été bàt'e sur l'emplacement de la maison de Martial, et c'est dans la crypte, qu'on visite encoie aujourd'hui, que S. Paul fut enfermé pendant deux ans. Comme S. Pierre, S. Paul avait aussi fait jaillir une source pour baptiser sou gardien. Cette source est toujours remplie de son eau fraîche et limpide. On dit que sou niveau ne change jamais.
Rome, mercredi 25 mat.— Variant toujours les lieux où je dis la messe, chaque jour, je me rends ce matin à i'Ai a Coeii, qui est l'église particulière des Frères-Mineurs Observants, et dont le couvent adjacent sert de demeure au General de l'Ordre.
C^tte église a été bâtie sur l'emplacement même du tem de de Jupiter C ipitolin, aussi, pour l'atteindre, faut-il gravir un escalier en pierre de 124 marches.
L'église est à trois nefs, séparées par des colonnes de granit rouge égyptien ayant toutes des chipiteaux différents. Ge sont des restes de monuments anciens. La troisième à gauche porte une inscription faisant connaître qu'elle a appartenu autrefois au palais des Césars.
Cette église doit son nom à une vision qu'aurait eue l'empereur Auguste. L'empereur ayant consulté Appollou pour savoir qui, après lui, serait le maître du monde? Le dieu aurait répondu: "Un enfant hébreux, Dieu lui-même et le maître des odieux, me force à quitter la place et à rentrer dans les enfers. Désormais vos demandes resteront sans réponses." Et quelques jours après, Auguste ayant fait ériger sur le Capitule un autel à l'Enfaut-Dieu. vit dans le ciel, au milieu d'un cercle d'or, la mère de Jésus tenant son enfant dans ses bras, et entendit une voîx qui disait: " Hxc ara Fdii Dei est, cet autel est celui du Fils de Dieu." On prétend que c'est à l'endroit même de l'autel de Ste Hélène, à quelque pieds à gauche du maître-autel, qu'aurait eu lieu la vision.
Selon mon désir, on me permit de célébrer sur le corps même de Ste Hélène, qui est renferme dans une urne antique de porphyre. Cette chapelle circulaire est isolée et élevée de plusieuis degrés au dessus du pavé ; elle forme une espèce de tribune. Et c'est sous l'autel que repose le corps de la mère du grand Constantin, de celle qui fut par excellence la restauratrice des Lieux-Saints de la Palestine.
Je ne manquai pas, après ma messe, d'aller vénérer, dans l'une des sacristies, le Sanclissimo Bambino, qu'on garde là. C'est une statuette de l'Enfant-Jesus, en bois d'olivier, qu'on dit avoir été taillée au XVIe siècle, par un religieux franciscain, dans un arbre du jardin des Oliviers. Elle mesure 22 pouces et porte une robe de soie olanche ornée de pierres précieuses. On lui attribue des guérisons nombreuses obtenues par son attouchement. Le saint Bambino a une voiture quj lui est propre, et sur demande, on le porte aux malades qui désirent le vénérer. Lorsqu'on le porte ainsi dans les rues, le prêtre laisse pendre en dehors de lu portière de la voiture une extrémité de son étole, et tous ceux qui le rencontrent se découvrent et se mettent à genoux.
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On dit qu'une pieuse dame Romaine était parvenue à garder, une fois, le saint Bambino chez elle; mais voila que dans la nuit la sainte image s'échappe et s'en va frapper à la porte de son couvent. Le portier vient ouvrir, et, à sa grande surprise, il voit le Bambino qui rentre et va reprendre sou gite ordinaire.
De Noël à l'Epiphanie, le saint Bambino est exposé dans une crèche sur l'autel de l'une des chapelles de la nef, et là, des enfants de 7 à 10 ans, viennent tous les jours débiter des sermons ou des pièces de vers sur le saint Enfant Jésus.
La cérémonie attire toujours beaucoup de monde ; on aime à entendre ces Bossuet de 8 ans, 9 ans. parler des amabilités de l'Entant Jésus. Souvent un orateur féminin de 8 ans, 10 ans, débitera avec chaleur un appel à l'amour du divin Enfant, et LOuib ait à genoux à la péroraison, il récitera une invocation avec émotion et terminera en donnant la bénédiction avec toute la gravité d'un Lacordaire ou d'un Monsabré. La sainteté du lieu empêche alors l'auditoire d'éclater en applaudisse, meuts, mais le mouvement de satisfaction qui se manifeste sur toutes les figures, atteste suffisamment que l'éloquence de l'orateur n'a pas été sans effet sur ses auditeurs.
Notre caractère froid nous porterait peut-être à taxer de futilités de telles cérémonies, mais gardons-nons de les condamner ; elles ne sont pas sans avoir une portée morale assez importante. Pour être orateur du Bambino, il faut être sage; la sœur qui prépare l'orateur-bambin et l'accompagne, doit aussi être sage ; durant trois et quatre semaines dans la famille on s'occupera de la sainte enfance de Jésus, on apprendra et on fer.i réciter aux enfants les circonstances mystérieuses de l'incarnation du Fils de Dieu, de sa naissanee etc. Or, tout cela ne peut manquer de produire son effet dans la famille.
Je ne lus pas peu surpris de voir sculptées dans les dalles mêmes du pavé, plusieurs images de saints, à moitié usées parles pieds des pissants.
Le vaste couvent attenant à cette église, et où demeure le Général de l'ordre, est déjà, depuis la suppression des ordres religieux de la part du gouvernement, occupé en partie comme •;aserne par des soldats. (1)
(1) On a pu voir par les journaux qu'on voulait démolir l'église et le couvent, pour en faire une place publique où l'on élèverait un monument à Victor-Emmanuel.
Après mon déjeûner, je prends une voiture pour me rendre à S. Paul hors-les murs. Contournant donc le Capitole, je me dirige vers le S., traverse le mont Aventin pour sortir par la porte St Paul ou Porte d'Ostie, et continuer ensuite dans la campagne.
On passe sur l' Aventin à côté de l'église Ste Prisque, bâtie sur l'emplacement de la maison de cette sainte qui fut baptisée par S. Pierre. Près de la porte St Paul, on voit à droite la pyramide de Gestius, sur le modèle des pyramides d'Egypte, seul monument de ce genre à Rome. Construite en pierre de taille, elle est recouverte d'une chemise de marbre blanc très bien conservée, Son intérieur offre aussi une chambre sépulcrale ornée de peintures très anciennes.
Nous passons plus loin la chapelle du Sauveur, où Plautille. noble dame Romaine, s'était rendue pour voir passer l'apôtre marchant au martyre. S. Paul l'ayant aperçue lui demanda son voile pour se bander les yeux pendant la décollation, lui assurant qu'il lui set ait rendu. Et un peu plus loin, la chapelle de la Séparation S. Pierre et S Paul, sortis de la prison Mamertine, marchèrent ensemble jusqu'à cet endroit. Pierre prit alors la route du Janicule, et Paul celle des Eaux Salviennes. Une inscription sur la façade de la ] etite chapelle rapporte les touchants adieux que les deux apôtres se firent alors.
Enfin nous arrivons à S. Paul, dont l'extérieur des plus simples n'annonce rien d'extraordinaire, bien qu'à l'intérieur cette basilique n'en cède qu'à S. Pierre pour la richesse et la beauté.
Nous entrons par une porte latérale qui nous amène dans le transept de droite. Ce qui frappe d'abord, c'est le poli et la netteté des marbres. On sait que l'antique basilique qui datait des premiers siècles du christianisme, a été incendiée en 1813 la nouvelle, telle qu'eile est aujourd'hui, a été dédiée par Pie IX en 1854.
L'église est à cinq nefs, séparées par 4 rangées de colonnps de granit du Simplon. Au huit de la nef principale se tiouve la confession de S. Timothée, où repose son corps, et un peu plus loin est l'autel papal, sur le corps môme de S. Paul, moins la tète qui, comme je l'ai noté, est conservée à S. Jean-de-Latran . Cet autel est surmonté d'un double baldaquiu, le premier de style gothique, et le second de style renaissance. Quatre co-
lonnes de porphyre rouge supportent le premier, et le second qui lui est superposé est soutenu par 4 colonnes d'albâtre oriental, d'un admirable poli, qu'on croirait presque transparentes, étant à fond jaune avec marbrures brunes. Ces colonnes sont mi présent de Méhémet Ali, vice roi d'Egypte, à Grégoire XVI, leur base est en malachite, don de Nicolas 1er empereur de Russie. On ne peut imaginer rien de plus riche que celte décoration.
La frise de la grande nef porte en mosaïques, les portraits en buste, de tous le» papes, depuis S. Pierre jusqu'à Léon XIII. Chacun de ces portraits a demandé un an de travail à l'artiste.
Les murs du transept sont incrustés de tables de marbre sur lesquelles sont gravés Ihs noms des évêjues qui ont assisté à la dédicace de la b isilique en 1854.
Au fond de l'abside est la chaire papale, d'un travail ad mirable.
La chapelle du Crucifix, la première à gauche de l'abside, garde un remarquable crucifix en bois, tenu en grande vénération, et qu'on dit avoir parlé à S:e Brigitte de Suède.
L'église est desservie par les Bénédictins qui ont leur cloître à côté.
Poursuivant ma courte, je me rends à une vingtaine d'arpents plus loin, toujours en rase campag le, sans aucune habitation aux Trois F mtaines, lieu où l'apôtre des gentils reçut la couronne du martyre. Il y a ici un vaste établissement pénitencier tenu par des Trappistes. Comme toute cette campagne était inhabitable e,i raison des fièvres malignes dues à son humidité constante, on confia en 1868 la garde des Trois Fontaines aux religieux Trappistes. Sur les douze qui s'y fixèrent d'abord, sept furent en moins de deux ans les victimes de la malaria. Mais, comme les braves soldats sur la brèche, de nouveaux était toujours prêts à remplir les vides à mesure qu'ils se fais dent. Les religieux plantèrent un grand nombre d'eucalyptus, arbre de l'Inde, qui croît très promptement dans les lieux humides et qui a la propriété toute pirticulière d'assainir l'air des environs. Aussi, aujourd'hui, religieux et forçus, qui sont en très grand nombre, n'ont-ils plus rien à. redouter de la terrible malaria. Les Pères fabriquent un élixir des feuilles de cet arbre qu'on dit être un spécifique des plus puissants contre la redoutable maladie.
On sait que c'est aux Eaux Salvieunes que fut décapité S.
Paul. Sa tête, séparée du tronc, aurait fait trois bonds, à chacun desquels aurait jailli une source du sol. Les trois sources sont renfermées aujourd'hui dans une chapelle et donnent toujours leur eau claire et saine. Les pèlerins ne manquent pas de s'en abreuver Des bas reliefs en marbre nous montrent à la première, la tête de l'apôtre, conservant encore la vie; à la seconde, la même tête avec les traits légèrement altérés ; enfin, à la troisième, la mort a fait son œuvre, la vie est décicidément absente. On nous montre aussi la colonne sur laquelle a été opérée la décollation.
Les Trappistes qui tiennent ce pénitencier pour le gouverment italien, s'engagent à planter chaque année de<^ milliers d'eucalyptus, et nul doute qu'ils ne viennent ainsi à a-sainir toute cette partie de la campagne avoisinant la ville, réputée tellement malsaine, que chaque animée les bénédictins de S. Paul même, laissaient leur couvent pendant quatre mois au temps où sévit la maladie, n'y venant que pour les offices de la basilique seulement.
Rome, jeudi 26 mai. — C'est à St-Bonaventure, sur le mont Palatin, que je me transporte ce matin pour célébrer. Je gagne donc le Forum, et prenant la droite, je passe sous l'arc de Titus, pour gravir le mont Palatin par la rue S. Bonaventure, qui me conduit en tournant encore à gauche, un peu plus loin, dans une impasse où je trouve l'église de S. Bonaventure avec le couvent des franciscains de la stricte observance t|ui la déservent. C'est là qu'a vécu et qu'est mort S. Léonard de Port-Maurice, ce prédicateur infatigable, cet intrépide propagateur de la dévotion du Chemin delà Croix. Son corps, conservé, repose sous le maitre-autel de l'église. On me permet de célébrer sur le corps du saint, et après la messe je puis l'examiner tout à mon aise. On dirait un vieillard amaigri, plongé dans le sommeil. Décédé en 1751, à l'âge 75 ans, le corps est encore parfaitement conservé, sauf quelqnes légères réparations qu'on a dû lui fai'-e, nous disent les Pères.
On conserve dans le couvent la discipline en fer dont se servait S Léonard, sa ceinture de corde, son crucifix, cinq de ses lettres, etc., etc.
Après mon déjeûner, je pris une voi'ure pour aller visiter S. François-a-/?i'pa, de l'autre côté du Tibre, où je m'étais déjà rendu, mais que je n'avais pu visiter par ce que passant midi, la porte était déjà fermée.
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Prenant donc la direction dn sud. je passe nrès dn Tibre sur la place Montanara, où se trouvent les restes du théâtre Marcetlus, bâti par Auguste, qui pouvait contenir 30.000 spectateurs. Il n'en reste plus que deux étages, le 1er en partie enfoncé dans le sol est d'ordre dorique, le 2e d'ordre ionique, et le 3e, qui n'existe nïus, était d'ordre corinthien. C'était un modèle des plus parfaits de l'architecture Romaine.
Je traverse le Tibre sur les ponts qui le counent à travers l'île S. Barthélémi, et me dirige directement à S. François, à l'extrémité du Transtévère. Gomme c'était le jour de l'Ascension, j'arrive au moment où se terminait la grand'messe. à laquelle se trouvait une assistance assez nombreuse. L'église est belle et renferme plusieurs peintures de mérite.
L'office terminé, je me rends à la sacristie, et sur ma demande, on me fait visiter la ch imbre où se retirait Su François lorsqu'il venait à Rome. Cette chambre est aujourd'hui convertie en chapelle. On me montre, scellée dans le mur, la pierre que S. François se mettait sous la tête pour dormir. L'autel est très riche en reliques des saints de l'ordre. Des planchettes verticales qui forment le retable de cet autel, sont garnies de tablettes chargées de reliques, et au moyen d'un certain mécanisme, lorsqu'on veut les exposer à la vénération des assistants, chaque planchette se retourne, pour nous laisser voir ce qu'elle porte.
Il y avait autrefois en ce lieu un hôpital desservi par des bénédictins. C'était là que se retirait S.François, lorsqu'il venait à Rome, pour se livrer au soin des malades. Sur sa demande, on construisit cette petite cellule pour lui servir de retraite où il pût se reposer et se livrer à ses méditations. On voit au dessus de l'autel, un portrait de S. François peint du temos de son vivant. Le vaste couvent attenant à l'église est aujourd'hui converti en caserne et occupé par des soldats.
D.3 St-François je me dirige sur Ste-Marie du Transtévère.
Il y avait en ce lieu, du temps d'Auguste, une espèce d'hôpital pour les soldats invalides. Or il arriva un jour qu'il sortit du sol tout-à-coup une source d'huile si abondante, qu'elle se répandit jusqu'au Tibre. Les chrétiens ne manquèrent pas de voir, plus tard, dans cette source d'huile se montrant subitement au milieu du quartier des juifs l'annonce de la naissance du Christ, qui est l'oint du Seigneur par excellence. Aussi s'empressèrent ils, dès qu'ils le purent, de s'emparer du li .ai
pour y ériger un oratoire qu'ils consacrèrent à la Reine du Ciel.
Des 63 églises dédiées dans Rome à la Sle Vierge celle-ci est la plus ancienne; et même il est probible que c'est le premier temple consacré à la Mère de Di^u, puisque son érection remonte à l'an 224, un siècle avant la conversion de Constantin.
L'église qui est très riche en marbres précieux' renferme aussi des peintures remarquables. Les marches qui conduisent au sanctuaire sont en porphyre, et tout auprès, à droite, est une ouverture grillée dans le pavé avec l'onlice en marbre blanc, et portant cette inscription : Fous olei. A côté de celte inscription, on voit fixée dans le pilier la pierre qu'on alu ha au con du Pape S. Galixte, pour le précipiter dans le puits où il consuma son mai tyre. An dessus de cette pierre on en voit une autre teinte du sang de Ste Dorothée.
Les restes des Saints Calixte, Jules et Corneille, tous trois Papes, reposent ici sous la confession.
Sous le portique, on voit sur la façade une mosaïque représentant ies vierges sages et les vierges foiles, avec la Vierge- Mère donnant le sein à son divin enfaLt, au milieu, et plus bas, l'inscription latine : •' Occupée par le soldat einérite, je suis le grand hospice ; occupée par Marie, je m'appelle plus grande et je le suis ; alors je répands de l'huile, emblème de la grande miséricorde du Christ naissant, et maintenant je la uonne à ceux qui la demandent."
Prenant de là la via Lungaietta qui conduit directement au Ponte-Rotto, je traverse ce pont, et tournant à droite, je me vois sur la place délia Bocca délia Venta, où se trouve une église circulaire avec colonnade ; cette égase était autrefois le temple de Vesta, aujourd'hui c'est Ste Marie del sole. Prenant de lu le flanc du mont Aventin, je me trouve, comme la veille, en plein désert, c'est-à-dire au milieu de jardins ou de lieux couverts de décombres.
Je passe devant Ste Sabine, et me rends de suite à S. Alexis, que je veux d'abord visiter.
On sait que cette église fut bâtie à l'emplacement môme de la maison du sénateur Euphemianus, père de S. Alexis. Alexis, après avoir été uni en mariage contre son gré, abandonna le soir même de ses noces son épouse, pour aller se livrer plus librement aux œuvres ue pieté en Orient. Revenu plus tard à Rome, et inconnu de tous, il fut reçu par Euphemianus
comme un pauvre à qui par chanté il offrait l'hospitalité. Le saint demeura ainsi 17 ans dans la maison de son père, sans être reconnu de personne. Sa retraite était le dessous d'un escalier où il passait les nuits presque entières dans la méditation et la contemplation des choses célestes. Etant venu à mourir on trouva dans sa main gauche un écrit qu'elle ne voulait pas laisser aller, et aussitôt on entendit dans diverses églises une voix criant : " (Jherch zle saint qui prie pour le salut ae Rome"; puis ; " c'est dans la maison d'Euphénianus que vous trouverez le saint qui priera pour Rome". Le Pape avec l'empereur et une suite nombreuse s'étaut rendus dans 11 maison du Sénateur, on trouva le mon tenant encore son papier. Le Pape lui ayant commandé au nom de Dieu de céder ce papier, le mort le laissa aller. Et quelle ne fut pas la surprise de tous, lorsqu'on y lut que le pauvre mort était Alexis, le fils même d'Euphéuiianus, qui avait ainsi vécu pauvre durant 17 uns dans la maison de ses parents, sans être reconnu ni de son père ni de sa mère, ni même de celle qui un jour lui avait été donnée pour épouse.
0 î nous montre, au bas de la nef de giuche, l'escalier de S. Aiexis, qu'on a recouvert de gaze pour la soustraiie aux indiscrétions des pieux pèlerins ; et vis-à-vis, de l'autre côté, le puits dans lequel le saint puisait de l'eau pour se désaltérer.
Le corps du saint avec ceux de S. Boniface et de Ste Aglaé, reposent sous la confession, dans l'église souieraine.
L'égise est desservie par les frères Somasques, dont S. Jérôme Einilien fut le fondateur. Les frères y tiennent une école pour Leu jeunes aveugles.
Retournons maintenant sur nos pas. Nous avons trouvé S. François sur la rive droite du Tibre, il faut trouver S. Dominique sur la rive gauche, car il semble que Dieu n'a voulu donner la mission à ces deux apôtres des temps modernes, qu'en les envoyant, comme les premiers, deux à deux. On ne peut pour ainsi dire trouver S. François quelque part, sans trouver vis-à-vis S. Dominique. L'un liait dans la péninsule Italique ; l'autre dans le péninsule Ibérique. Tous deux reçoivent la mission du Ciel de régénérer le monde qui se perd. Le premier s'en va pieds nus, ceint d'une corde, disant aux riches du monde : regardez-moi! et il prend l'or et le jette par la fenêtre. Aux charnels et sensuels il dit : voyez! et il se roule dans des épines où se déchire la chair avec sa discipline.
Aux orgueilleux du monde, recherchant les honneurs, il dit : je ne veux être que le serviteur de mes frères ; je ne mérite que mépris, je suis le dernier des hommes. Et cependant Dieu le tient en telle prédilection, qu'il en fait une copie de son Fils bien aimé, il imprime sur son corps les sacrés stigmates de sa passion.
Le second, nourri de la science, porte la parole devant lé peuple ;et montrant le chapelet, il dit aux masses : voici l'arme, voici le talisman qui vous assurera, sur notre nature corrompue, les victoires dont mon frère François vous met l'exemple sous les yeux.
Nous avons vu François avec sa corde et ses pieds nus, dans l'abside de la basilique St-Pierre ; et vis-à-vis, de l'autre côté, S. Dominique avec son chapelet*
Nous avons trouvé S. François à St-Blaise-a-npâ ; nous allons trouver S. Dominique à Ste Sabine, qui fut à proprement parler le berceau de son ordre
L'église, précédée d'un portique, est à trois nefs séparées par 24 colonnes cannelées, de marbre de Paros, à chapiteaux corinthiens. On voit au bas une pierre sur laquelle S. Dominique s'agenouillait pour passer une partie des nuits dans la prière: et ou nous en montre une autre qu'on dit lui avoir été lancée un jour par le démon. Sous la confession, se trouvent les corps de S. Alexandre, Papj, de S. Evence et de S. Théodule, prêtres, puis ceux de Ste Sabine et de sa gouvernante Sérapie, toutes deux martyres.
On nous montre dans le couvent attenant à l'église la chambre de S. Dominique, ainsi que celle de S. Pie V, qui était aussi un dominicain.
Au dessus de l'entrée de celle de S. Dominique, on voit une peinture représentant S. Dominique, S. François et S. Ange, Canne, avec l'inscription latine qui suit : "Ecoute, toi, qui viens ici.' j'idis dans ce lieu, les saints hommes Dominique. François et Ange, carme, passèrent les nuits dans de pieuses veilles et de ce* lestes conversations". Sur l'autel est le portrait, de S. Dominique.
D'autres saints habitèrent encore le môme monastère, entre autres : S. Thomas d'Aquin, S. Hyacinthe, S. Ceslas etc.
On me montra dans le jardin un oranger planté par S.
Dominique. Il est entouré d'une caisse de pierre, mais se
montre encore plein de vigueur, portant fleurs et fruits chaque
année. Je ne manquai pas d'eu prendre, avec la permission du Père qui me conduisait, quelques feuilles pour mon herbier. On a, du cloître, nue magnifique vue de Rome. C'est en f;ic-> de Ste Sabine que se trouvait le pont où Horatius Cochlès s'est immoi talisé en le coupant en présence de l'ennemi.
Rome, vendredi 27 mai.— Je me rends ce matin à l'église des SS Apôtres, au pied du Capitule, pour y célébrer. Cette église appartient aux Frères-Mineurs Conventuels ; c'est laque réside le Générai de cette branche de l'ordre.
Je désirais célébrer sur le corps de Ste Eugénie, cette célèb h martyre du Ille siècle, mais comme l'église a été incendiée en LS71, elle n'est pas encore entièrement réparée, et l'autel de S. Antoine où se trouve le corps de la martyre était occupe par des échafauds. Je célébrai en conséquence à l'autel S. François.
Sous la confession se trouvent les coips de S. Philippe et S. Jac jiies, qui, perdus depuis 1300 ans, n'ont été retrouvés qu'en 1873. On attribue la fondation de cette église à Constantin, au-si lui donue-t-on le nom de basilique Constautii-ienne. () î voit dans la chapelle S. François le tombeau de C.em'utXIV. | li appartenait à cette branche de la famille franciscaine. Les Papes Sixte IV et Sixte quint appartenaient ;mssi à la mène branche.
V.-rs les 2 h. de l'après-midi, un orage sérieux, tonnerre avec nue pluie extraordinaire vint faire suite à la chaleur étouffante que nous avions depuis le matin. Ayant promis à M Bubenlea i d'aller prendre la souper avec lui, à sa résidence an Bon -Pasteur de la rue S Jean de-Latran, sitôt que l'orage fut passe, je me dirigai donc sur la place de Venise pour prendre l'omnibus «Haut dans cette direction. M.iis voilà qu'arrivés eu fice du C jî isée, nous trouvons, par suite de l'obstruction des egoûts, toute la rue S. Jean-de Latian changée en un véritable canal, ou plutôt en un torrent, car l'eau couvrant tous les trottoirs, descendait en bouillonnant comme dans un véritable rapide. L -s chevaux craignent d'avancer et ne vont qu'au petit pas. Je me laisse emporter au delà du Bon Pasteur, jusqu'à la hauteur de S. Clément, où ies trottoirs étaient découverts. Je laisse là L'omnibus et tente de descendre la rue sur la paitie découverte des trottoirs, mais voici que de.> portes enchères, à un niveau un peu plus bas, viennent ni'iutsîrceoter le passage. Je vois alors M. Huberdeau sur le
trottoir devant sa résilence, qui me fut signe de remonter la rue pour la traverser el redescendre de l'autre côté. J'exécute ce manège, mais rendu en face de lui. impossible de traverser encore, l'eau est trop abondante. uJe vais faire comme le gascon, lui criai je alors, le cOùrantest rapid \ je vais attendre que l'eau soit toute passée." — Faites le tour du bloc en arrière de vous, me répliquât il, pour traverser la rue devant le Cotisée et venir ensuite sur le trottoir de mon côté.
Je prends donc une rue transversale et fais le tour du bloc. Arrivé au Colisée. je suis à pied sec, mais voici qu'un courant qui vient en sens contraire frapper l'angle de ia maison du coin, en noymt le trottoir, m'empêche d'exécuter mou projet. Deux femmes se trouvent là qui veulent aussi se diriger comme moi de ce côté. Elles me font comprendre qu'en traversant le courant venant du Colisée, nous pourrons prendre une ruelle en arrière et parvenir à notre but. Oui. mais comment traverser ce courant? il est trop large pinr être enjambé. Je trouve à la fin un caillou que je jette au milieu, et sautant dessus, je me lance de l'autre coté. Les deux femmes fort alertes font comme moi et je les suis pour parvenir à mon hospice.
Mais déjà l'eau a pris sa retraite dans les égouts et les trottoirs sont presque partout à sec. Je me rends avec M. Hu berdeau à un petit couvent de bénédictines un peu plus loin où il lui fallait chanter un salut pour le mois de Marie, et en revenant, nous visitons ensemble l'église de S. Clément lasses vie par des dominicains Irlandais, et l'une des plus anciennes de Rome.
L'église, qui est à trois nefs offre cette étrange singularité que la nef de droite est plus étroite que celle de la gamme. On nesivait à quoi attribuer cette irrégularité, lorsqu'on l->57, grâce aux recherches du R. P. Mullooly, on découvrit une seconde église au dessous de celle qu'on croyait être la première érigée en ce lieu, en honneur du compagnon de S. Paul, qui fut le 4e pipe, à la fin du 1er siècle.
Aujourd'hui l'église souterraine est toute déblayée, et les nombreuses fres pies qu'elle contient offrent des documenta des plus précieux pour les archéologues, surtout »m tiunflrination de nos dogmes et même de nos cérémonies religieuses.
L'église est précédée d'une cour curée que le portique couvre eu partie. C'était là l'atrium où les pêuit.'Uls et les ne-
ophytes se tenaient pendant la célébration des saints mystères.
Lorsque nous revînmes au Bon-Pasteur, les rues étaient partout à sec et pouvaient permettre la libre circulation en tout sens. Les appartements de mon ami me rappelèrent ceux du Ginada, planchers en bois, propreté dans tous les coins etc., ce qu'on ne trouve pas partout dans les pensions de Rome.
Rome, samedi 28 mai. — Je vais dire la messe ce matin à Ste Marie in Vallicella qu'on appelle aussi Chiesa nuava (église neuve). Pour porter le nom d'église neuve, elle ne compte cependant pas moins de 284 ans depuis son érection, puisque c'est en 1599 qu'elle fut consacrée par Léon XI. C'est une église qui porte le plus au recueillement et à la prière. Elle est desservie par les Pères de l'Oratoire, qui y ont leur maison professe. J'ai célébré sur le corps môme de S. Philippe de î"îéri, dans la chapelle qui clôt l'abside de gauche. On voit son portrait en mosaïque au dessus de l'autel.
La sacristie est une des plus belles de celles que j'ai vues» Toute la voûte est couverte de fresques magnifiques. Six grandes armoires à gauche renferment une foule d'objets qui ont aDpartenu au saint fondateur de l'Oratoire. Entre autres : la clochette dont on se servait à sa messe, le crucifix qu'il tenait en main à sa dernière agonie etc. Dans le monastère, on nous montre la chambre où il est mort, celle qui lui servait de cha« pelle dans ses dernières années, son masque en cire, son confessionnal etc.
S. Philippe d' Néri mourut le 26 mai 1595, à l'âge de 80 aus.
Je ne fus pas peu surpris eu passant par l'église, de voir parmi ceux qui assistaient à une grand'messe qu'on y chantait, une dame tenant sur ses genoux un petit chien. Ou voit bien, des affiches aux portes des églises défendant d'y laisser pénétrer les chiens, mais quand les dames les portent dans leurs bras, on ne juge pas convenable de les inquiéter à ce sujet. C'est là un trait de mœurs qu'on jugerait tout-à-fait inadmissible, et avec raison, dans notre pays.
Comme c'était dans l'octave du Saint Patron, le pavé de l'église était tout couvert de feuilles et de branches de buis, et les colonnes ornées le banderolles de diverses couleurs. Ces marbres que nous trouvons si riches et si beaux, on. les couvre ici d'étoffes dans les grandes solennités.
Je me .ends ensuite à 1 église S. Grégoire, sur le Célius.
Traversant donc le Forum, je passe sous l'arc de Constantin, vis-à-vis le Colisée, et prenant la rue qui divise le Palatin du Célius, j'arrive un peu plus loin à S. Grégoire, à gauche, sur la pente du Célius. Cette église est desservie par les moines Çamaldules, et c'est là que réside le Général de tout l'ordre. C'est là qu'on est venu chercher Grégoire XVI qui y remplisait cette fonction, pour le faire asseoir sur la chaire de S. Pierre.
On nous montre, dans la chapelle de l'abside de droite, la chaire en marbre de S. Grégoire, la pierre qui lui seivait de lit etc.
C'est d'ici que sont partis les apôtres qui ont converti l'An gleterre, que S. Grégoire aurait voulu aller évang-liser luimôme: S. Augustin, S. Laurent, évoque de Contorbéry. S. Mélite, évoque de Londres, S. Pierre» abbé de Cantorbéry etc.
A côté du portique de l'église, se trouvent trois chapelles formant comme un trépied, renfermant des peintures de grande valeur. Celle du milieu est dédiée à S. André, celle de droite à Ste Sylvie, et celle de gauche à Ste Barbe. On voit dans celle-ci la table sur laquelle S. Grégoire servait chaque jour à manger à 12 pauvres. Il arriva un jour qu'un ange se glissa parmi les pauvres et se mit à table, mais il disparut aussitôt qu'on le remarqua ; et voila pourquoi les papes, le vendredisaint, servent 13 pauvres à table au lieu de douze.
Je vais ensuite visiter l'église des SS. Jean et Paul» qui furent martyrisés à l'endroit môme, par ordre de Julien l'Apostat. C'est la maison professe des Passionistes, institués par S. Paul de la Croix qui y mourut en 1775, à 1 âge de 81 ans, et que Pie IX a canonisé en 1867. Le corps du saint, conservé, se voit sous l'autel de S. Vincent de Paul, le premier à gauche dans la nef latérale. Les Pères me dirent qu'il avait subi quelques légères réparat'ons, notamment aux mains et aux joues, cependant c'est encore sa chair même qui recouvre ses os.
Continuant; toujours sur le mon Célius, je me rends ensuite à St Etienne le-Rond.
Voici une église qui tranche sur toutes les autres par sa forme originale, étaut circulaire. Elle rappelle un peu le Panthéon, cependant elle porte une voûte et des fenêtres. Elle offre un. aspect des plus imposants. Tous les murs du pourtour sont garnis de peintures nous donnant l'histoire des martyrs des trois premiers siècLes du christianisme. Ou y voit repré-
sentes tons les genres de supplice que la rnge de l'enfer a pu inspirer aux bourreaux qui persécutèrent alors les chrétiens. Les martyrs sont ici crucifiés, lapidés, grillés, fouettés etc. ; là étranglés, dévorés par les bêLes, écartelés, déchirés d'ongles de fer. noyés, brûlés, gelés, assommés, écorchés, mutilés de toute façon. Le cœur en fait mal, de voir ainsi tous ces supplices réunis.
Après avoir parcouru le cercle de leurs tourments, on les voit à la fin triomphants et couronnés aux pieds de Jésus- Christ. Cette église est une des plus intéressantes à voir.
Rome, dimanche 29 mai.— Se vais dire la messe, ce matin, à St-André du Quirinal. C'est là, comme on le sait, que se trouve le noviciat de la Compagnie de Jésus. L'église n'est pas vaste, mais elle est très riche.
On voit dans un couloir, à côté du maître autei, la tomba d'Emmanuel IV, roi de Sardàigue, .aïeul d'Humbert. Ci prince abdiqua la couronne en 1802. pour se retirer à Rome, afin de s'y livrer aux exercices de piété. Il embrassa la règle des Jésuites en 1815, et mourut en 1819.
On me permet de célébrer sur le corps de S. Stanislas Kostk-i, et de visiter ensuite dans le noviciat la chambre qu'il occupa et où il mourut, qui est aujourd'h li transformée en chapelle.
Le saint est représenté en marbre po'yehrome, étendu sur son lit, à l'endroit môme où il rendit le dernier soupir. La tête, les mains et les pieds sont en marbre blanc, la soutane d'un noir foncé, et le matelas jaunâtre. Comme expression de vérité, c'est admirable. On croirait, en voyant les plissures du matelas à l'endroit des piqûres, qu'il va s'affaisser si on appuie la main dessus, tant la représ mtation est fi lèle et exacte. S. Stanislas, qui était le fils d'un sénateur de Pologne, expira le 15 août i 508, à l'âge de 13 ans et dans ie 18e mois de sou noviciat.
Ou nous montre, dans une chambré voisine, les véritables portraits de S. Louis de Gouzigue, de S. Léonard de Port- Maurice, de S. Ignace, du B. B:rch:mns et du vénérable BjIlarmin, ainsi que des autographes de plusieurs de ces saints.
Je me rends ensuite à S. Laurent hors-des-murs. C:tte église se trouve sur la route de Tibur, au dd'i de la ligne du chemin de fer. C'est sous cette église que se trouve l'entrée des Catacombes de Ste Cyriaque, où l'ut enseveli le corps de S-
Laurent, après son martyre sur le Viminal, où se trouve l'église de S. Laurent in Paneperna. On sait que S. Laurent, qui était diacre du pape S. Sixte II, fut rôti sur un gril.
On voit devant L'église un obélisque en porphyre d'Egypte, sui monté de la statue de S. Laurent. Les colonnes qui divisent les trois nefs de l'église proviennent aussi de temples Egyptiens.
A-côté de l'église S. Laurent, se trouve le cimetière actuel de Rome. Les Romains qui ont toujours tenu an culte des morts, s'y rendent en foule chaque mercredi matin, pour y faire dire des messes pour le repos des âmes de leurs chers défunts. Un chemin de la Croix est érigé dans ce cimetière, et c'est surtout là que les vivants pieux vont se souvenir de ceux qu'ils ont confiés à la terre dans ce champ des morts.
J'ai visitai grand nombre de cimetières, mais je n'en ai trouvai aucun plus riche en monuments, et surtout si parfai. tement d'accord avec le sentiment religieux et avec la foi aux dogmes de l'église catholique.
La partie antéiieuredu cimetière forme un parallélogramme ouvert seulement à sa partie postérieure. Et sur les trois autres côtés, règne un portique où se range une multitude de sarcophages plus ou moins riches, et de chapelles funéraires. La voûte que forme ce portique est presque partout peinte à fresques, de môme que lee piliers et la façade intérieure.
Parmi les nombreuses statues qu'on y voit, deux groupes en marbre m'ont surtout frappé; l'un nous montre une jeune fille à l'agonie étendue sur son lit; sa figure illuminée d'un rayon de béatitude, prend nu air souriant qui fascine. Ce n'est pas la douleur de quitter la terre qui se mouLre là, mais bien le désir de posséder le ciel. A sa tète est sa mère eu pleurs, qui se penche vers la mourante, et à côté, un petit frère, en chemise, dressé sur la pointe des orteils pour contempler su sœur.
L'autre est une mère, aussi sur son lit de mort, qui donne à sa fille le baiser d'adieu. Tout parle dans ce marbre froid et sans couleurs, tant les poses sont naturelles et bien rendues.
Je vais après dîner, en compagnie de M. Hainel, faire visite aux ecclésiastiques Québécois qui étudient à la Prop igande. Ils sont au nombre de trois, savoir : MM. Gouin, Lemioux et Paquet. La règle est très seve:e à la Propagande, nous nous étions déjà présentés un autre jour sans pouvoir voir ces élèves,
parce ce que les parloirs ne s'ouvrent que les jeudis et les dimanches. Mais pour celte fois, le directeur voulut bien même dispenser de la règle pour nous permettre de nous entretenir avec nos compatriotes un peu plus longuement.
Rome, lundi 30 mai.— Variant chaque jour les églises où je vais dire la messe, je me rends ce matin, à Ste Madeleine, non loin du Panthéon et où se trouve la maison professe des Mi> nistres des malades, enfants de S. Camille de Lêllis. Le corps du saint se trouve dans une des chapelles de cette église. Dans la chapelle du S. Sacrement, on voit un crucifix qu'on dit avoir parlé à S. Camille, et dans une antre une image miraculeuse de la Madone qui a appartenu à S> Pie V et qu'on dit lui avoir appris la victoire de Lépanfce»
S. Camille de Lellis porta à une jambe un ulcère pendant 40 ans. On nous montre, dans une chambre attenante à la sacristie, où le saint est mort, et qui est maintenant convertie en chapelle, un reliquaire contenant le pied du saint, où l'on reconnaît encore facilement, dans les chairs desséchées, la plaie qu'il portait, puis dans les gradins du tabernacle, divers articles qni lui ont appartenu, tels que sa tasse qui servait aux malades, ses bas, ses brosses, son gilet de laine, de ses lettres, sa lampe, ses lunettes etc. S. Camille mourut en 1614, à l'âge de 65 ans.
J'arrête en passant à l'église de S. Louis des français, qui est aussi une fort belle église La chapelle Ste Cécile, qui est à droite, est surtout remarquable pour ses belles peintures. C'est dans la 2e chapelle à gauche, que se trouve le tombeau du brave Pimodan, qui commandait l'infanterie pontificale à la journée de Castefidardo, le 18 septembre 1860.
Je me rendis ensuite à la chancellerie pour avoir les re. liques qu'on avait dû me préparer. Les reliques étaient prêtes, les authentiques signées, mais il me fallut attendre pour le sceau, celui qui en avait la garde n'étant pas encore arrivé. Je vais, en attendant, examiner avec un jeune abbé, l'endroit pré* cis, sur les marches du rez-de-chaussée, où M. de Rossi, le ministre de Pie IX, tombait en 1848, sous le poignard de lâches assassins.
Je puis enfin avoir mes reliques, et je me mets dès lors à préparer mes malles pour effectuer mon départ dès le lendemain matin.
Rome, mardi 31 mai. — Ste Marie de la Minerve était l'église la plus près de ma pension. Cependant, bien que je l'enté* vi-
sitée plus d'une fois, je n'y avais pas encore célébré. Je réservais cette église pour quelque circonstance où je me trouverais particulièrement pressé parle temps, et c'est au dernier jour que je m'y rends. Cette église appartient aux dominicains, mais leur couvent y attenant, est depuis l'invasion, occupe par le ministère de la guerre.
Au moment où j'arrivai à la sacristie, une grand'messe venait de se terminer, et je fus tout étonné de voir revenir du chœur un si grand nombre de religieux. Mais voici 'i ■• !-."ix que je considérais comme tels se lépouillent du i os tu m blanc et se montrent en habits Laïques ordinaires. C'étaient les chantres et enfants de chœur qui, au lieu de revêtu le su? -, prennent la robe blanche des dominicains pour servir aux offices.
On me permit de célébrer sur le corps de Ste Catherine de Sienne. L'autel est en cuivre doré, du plus bel effet. Cette église, contrairement à toutes les autres de Rome, est en style gothique, et fraîchement réparée, elle offre un coup dœil des plus imposants.
C'est dans cette église que se trouve le siège d'une confrérie bien intéressante ; c'est celle instituée en 1460 p »r le Cardinal Torrecremata, pour fournir d^s lots aux jeunes lilles pauvres de la ville.
Cette confrérie distribue, chaque année. 401 dots de 163 francs chacune à des jeunes filles. Mais elle exige pour admettre la jeune fille à ses largesses, qu'elle soit pan , re, de. bonne conduite, et n'habite pas avec des personnes sus ectes. Ne sont point admises celles qui vivent dans les hôtels, les cabaretières etc. Après trois ans de surveillance et d'épreuves, les jeunes filles obtiennent Imr dot. Le Pape, avant l'invasion, se rendait à l'église de la Minerve le 25 mars, fête de l'Annonciation, et là, en présence de tout le peuple, on lui présentait les aspirantes vêtues de blanc, et elles recevaient leur diplôme dotal. Puis elles se séparaient, les unes pour aller dans le monde, les autres pour aller se retirer à l'ombre du cloîtie.
Enfin voici le moment du départ arrivé. Je n'ai pas vu
tout Rome, mais j'ai beaucoup vu pour le peu de temps à ma
disposition, comme le lecteur a pu en juger. Autant on a hâte
d'arriver à Rome en y venant; autant il en coûte de la laisser
en partant. Ou y a éprouvé de si douces émotions, acquis de
si précieuses satisfactions, contenté de si légitimes curiosités,
DE QUÊBEO A JÉRUSALEM
qu'on voudrait prolonger encore longtemps la durée de ses études et de ses observations. Mais il faudrait des années pour bien connaître dans tous ses détails, la Ville-Eternelle, la Sion de l'Occident, la ville-reine de l'univers; et il n'est pas donné à tous de pouvoir jouir de cet avantage.
A 8h., c'est sous le couvert d'une voiture pour me mettre à l'abri de la pluie que je me rends à la gare ; et à 8.25h.T j'étais emporté dans la campagne, dans la direction d'Assise.
Assise; Convent de Ste Claire, son corps conservé.— Maison du pèrp dp S. François; basilique; corps de S. François. — Ste AJarie-d s- A titre*; Portioncule. — Ancône. — Lorette; la Ste Maison.- Venise; es gondoles.— Milan; exposition. — Turin. — Le Mont-Cénis et le tunnel. — Modane; Lyon. — Dijon. — Arrivée à Paris.
Assise, mardi 31 mai.— Parti de Rome à 8 25 h. A M., jp suis à Assise à 3 h. P. M. Gomme à Folig.io il m* tain h i ger de train, j'avais espoir que si on me laissait s uleiuent un.» demi-heure à ma disposition, je pourrais aller voir, dans te couvent des Clarisses, l'empreinte qu'une âm e du purgatoire laissa de sa main sur une porle de chêne, comme preuve, à une religieuse à qui elle apparut, des souffrances qu'elle endurait dans le lieu d'expiation. Mais je n'avais que 10 minutes à attendre. L'empreinte laissée sur la porte est semblait à celle que produirait une main en fer rougie au feu qu'on appliquerait sur du bois.
Le trajet de quatre lieues, de Foligno à Assise, est à travers des terrains riches et bien cultivés ; ce sont les plus be.lea terres de l'Ombrie.
La station d'Assise est tout près de la basilique de Ste Marie des-Anges ; mais voulant profiter des voitures conduisant à la ville, qu'on voit perchée sur son rocher à environ un mille plus loin, je remets ma visite au lendemain, lors de mon retour.
Descendu à l'hôtel du Lion -d'Or, qu'on m'avait particulière* meut recommande, je vais aussitôt après moi* diuer, vwlur
664 DE QUÉBEC A JÉRDSALDM
l'église et le couvent de Ste Glaire, qui se trouvent tout auprès. C ■ ' t "i' auprès aussi que se trouve le palais épiscopal, dans leq i si S. François, en pi ésence de l'évêque, se dépouilla de ses habits pour les remettre à son père.
L'église attenante au couvent des Cla risses est munie d'un côte de contreforts, non pour servir d'ornements comme on en voit la plus part du temps, mais pour retenir effectivement le mur qui menaçait de se renverser en dehors. Ce sont de la-g -s murs appuyés en acs-boutants sur les longs pans de l'eguse. Ils sont en partie évidés dans le bas pour ne pas interrompre le passage.
lies bonnes Sœurs me montrent le corps intact de leur fou dairice Ste Claire, qui api es plus de six siècles, conserve encore sa chiir. Quoique dans le cloitre, on peut cependant le voir bien distinctement, à travers les grilles des deux côtés, et à la faveur des cierges qu'on allume. La sainte est couchée; la couleur de la peau est très brune, presque noire. Les Sœurs me disent qu'apai t quelques légères réparations en cire aux joui s où la chair se détachait comme du papier, le reste est complètement intact.
Les filles de Ste Claire, auxquelles S. François donna luimême la règle, suivent un genre de vie des plus sévères. Elles vont pieis nus, sans sandales, jeûnent presque toute l'année à un seul repas par jour, couchent dans des espèces de boîtes plus courtes que leurs membres, etc. Si bien que partout elles ont à souffrir et à pratiquer la mortification. Cependant, celles que j'ai vues étaient toutes bien portantes, au teint Irais, et ne portant aucun signe des privations auxquelles elles se livrent.
On me montre aussi la tète de Ste Agnès, sœur de Ste Claire.
Je passe de là à la maison où naquit S. François, qui est aujourd'hui convertie en chapelle où l'on peut dire la messe. On y voit le cachot où le père de S. François l'avait renfermé. Le saint y e>t représenté par une statue qu'on dit être son véritable portrait, qui nous le montre à genoux, les mains attachées,
Je me rends ensuite à la basilique qui renferme le corps de S. François, et qui appartient aux Frères Mineurs Couvent ieis. Elle est située sur le bord même de la coliiue qui porte Assise. Cette basilique se trouve composée de trois églises superposées : la supérieure, où se font les grands offices, et jui
était alors en réparations; celle du milieu où se font les offices ordinaires; et enfin la crypte qui renfeime le corps du saint Patriarche d'Assise.
Ce n'est qu'en 1819 qu'on a retrouvé le corps de S. François qu'on av;iit perdu depuis plusieurs siècles. Des fou'lles pratiquées dans la cave de l'église amenèrent la découverte du saint tombeau. Ses restes, tel que le constataient des actes authentiqués, étaient renfermés dans une auge de pierre cerclée de barres de fer. Après constatation de l'authenticité de la précieuse relique, Rome décida que le corps demeurerait à l'eii'lroit même où il avait été retrouvé. On a donc creusé tout autour pour l'isoler dans la chapelle inférieure, •. s, posé un fort grillage en fer pour retenir la terre et les décombres sur lesquelles il repose, de sorte qu'on peut actuellement célébrer sur son corps, et dans l'église et dans la crypte, le corps se trouvant sous l'autel de l'église et au dessus de celui de la crypte.
L'Eglise est riche, et ornée, surtout dans le chœur des religieux, de superbes fresques, représentant divers traits de la vie de S. François.
Assise est une ville peu considérable et qui me parut très pauvre. En revenant u ma pension, je vis à une maison en construction, une jeune fitle servant d'aide à un maçon ; elle montait des briques sur les echal'auds. Une planchette sur la tête, elle y mettait 7 à 8 briques, et s'aidant des deux mains, elle escaladait, en conservant toujours l'équilibre, une échelle presque verticale allant jusqu'à la hauteur du mur.
Les rues sont partout désertes et silencieuses ; c'est une absence d'activité comme ou n'en voit nulle part dans nos villes.
La ville est fortifiée et peut devenir un poste important en temps de guerre.
Assise est sur une colline, mais au pied s'étend une plaine magnifique et des plus riches. On voit la basilique de Ste Mane-des-Anges au commencement de la plaine, et 5 à 6 lieues plus loin, vers 1*0-, couronnant une autre élévation, les édifices de Pérouse, ci devant siège épiscopat de Léon XIII.
Assise, mercredi 1er juin.- Tel que convenu avec les Pères Conventuels, je vais dire la messe ce matin, à la basilique, dans la crypte, sur le corps de S. François.
Ma messe terminée, le sacristain approcha un escabeau pour me permettre de voir la boîte de pierre cerclée en fer qui renferme la sainte dépouille, et qui se trouve tout près du plafond de cette crypte.
Comme les papes ont défendu de détacher toute portion quelconque des os du saint apôtre de la pauvreté, c'est de la poussière trouvée dans son tombeau, poussière qui n'est autre que la cendre même de sa chair, qu'on forme les reliques qu'on distribue de S. François, lorsque ce ne sont pas des portions de ses habits qu'on conserve encore.
Devant retourner à Foligno par le train de 1.25 P. M. pour continuer ma route vers Lorette, je me rends, peu après 12 h., à Ste Marie-des-Anges pour en faire la visil \
La basilique de Ste Marie-des-Anges est magnifique et très spacieuse. On sait qu'elle renferme la petite église de la Portioncule, dans laquelle N. S. avec la Ste Vierge, accompagnés d'une multitude d'anges, se montrèrent une nuit à S François, et lui accordèrent cette indulgence extraordinaire du grand Pardon que confirma ensuite le Pape Grégoire IX.
J'ai vivement regretté de n'avoir pas eu un jour de plus à passer à Assise pour célébrer dans le sanctuaire même de la Portioncule ; car cVst sur ce sanctuaire que s'élève, comme un monument solide, la noble structure de l'Ordre de S. François. Mais il a fallu me contenter d'y prier et d'y faire une courte méditation sur le grand miracle qui s'y était opéré, sans pouvoir même jouir de la faveur extraordinaire du grand pardon, qui n'a lieu qu'une fois par année, le 2 août. Ért vertu de ce privilège sans pareil accordé par N. S. à S. François, toutes les personnes bien disposées, qui visitent le sanctuaire de la Portioncule le 2 août, gagnent une indulgence plénière qui leur remet complètement tout ce qu'elles pourraient devoir encore pour satisfaire à la justice de Dieu, et cela tout autant de fois qu'elles repètent leurs visites.
J'avais trouvé la ville d'Assise bien pauvre, le peuple en apparence misérable ; cependant ici. quoique la plaine paroisse très riche, les mendiants sont encore plus nombreux. Ils nous poursuivent de leurs obsessions jusque dans le lieu saint, c'est à peine si l'on peut parvenir à s'en débarrasser pour prier un peu.
C'est attenant à cette basilique que se trouve le couvent des Pères de l'Observance qui la desservent. On nous montre
dans le jardin de ce couvent, le rosier dans lequel se roula S. François pour- appâter des révoltes delà chair, et qui depuis lors se montra avec des feuilles portant des taches de sang. On dit que mainte et mainte t'ois on a ess ivé à propager, à multiplier ce rosier, et que toujours ces efforts sont demeurés sans succès. .
Renfermée dans la basilique même, se trouve la cellule dans laquelle expira S. François. Gomme les officieux ne manquent pas dans le nombre des mendiants qui nous poursuivent, on m'offrit de me faire visiter cette cellule. Mais voici que celui qui était allé au couvent chercher la clef retardant trop à revenir, je vois arriver le train qu'il me faut prendre, et je suis forcé de partir sans pouvoir faire cette intéressante visite.
Je repasse à Foligno, et là, changeant de direction, je me dirige vers le N. E. pour atteindre Ancône et Lorette.
En laissant Foligno. on s'engage presque de suite dans la chaîne des Apenins, qu'il nous faut traverser pour parvenir à la côte de l'Adriatique. Nous suivons une petite rivière qui nous ouvre le chemin à travers les montagnes. En général, le pays a l'apparence peu prospère, on voit que le sol manque ici à l'exploitation.
Nous passons Gubbio, qui me rappelle ce loup que S. François avait amené à ne nuire en rien aux habitants, pourvu qu'on lui donnât de quoi manger.
Ce loup était la terreur des habitants de l'endroit et ravageait sans merci leurs troupeaux. S François va au devant de lui : ''Loup, mon frère, dit-il, il ne faut pas en agir ainsi. Voici ce que je te propose : tu ne nuiras à personne et ne toucheras plus aux troupeaux ; et de leur côté les habitants de Gubbio te donneront à manger, lorsque tu auras faim. Mels ta patte dans ma main si tu consens au marché." Et le loup présenta sa patte au saint. Depuis ce moment, le loup se promena sans être inquiété dans les rues de la ville, et lorsqu'il s» présentait aux maisons, on lui offrait de quoi manger.
Je vois ici un champ de mûriers tous taillés en vases et auxquels sont attachés des ceps de vignes, ce qui produit un charmant effet.
Enfin après mille détours et sinuosités dans des gorges plus ou moins resserrées où souvent la route parait interceptée, noua débouchons dans la plaine à Fontanara, où nous avons
une superbe vue de l'Adriatique. La voie ferrée vient ici à côtoyer le rivage même, qui est uni, peu élevé et des plus agréables.
A un certain endroit, je vois à quel] ne distance dans l'eau un objet que je prends pour un poteau fixé au fond, mais dans lequel je crois remarquer certains mouvements. Puis nous approchons et plus je me couvains que mon poteau est loué de la facuté de se mouvoir; mais quelle forme insolite, que ce peut il être? Enfin nous approchons davantage, et je reconnais une femme dans un costume de bain, qui se promène dans l'eau. La tète coiffée d'un large chapeau de paille, elle était couverte d'une robe ou jaquette avec b unies ronges et grises, ce qui lui donnait un aspect tout à fait singulier.
A 7.-i0 h. nous entrons dans la gare d'Ancône. Mais il me faut attendre ici jusqu'à 10.50 h. pour le train qui nie conduira à Lorette, qui ne se trouve pas sur la ro.ite qui va de Fjligno à Venise.
Après mon souper, je vais faire un tour dans la ville qui a une apparence assez coquette, bien qu'elle n'annonce rien d'extraordinaire. Bâtie sur un p'-omontoire qui forme une anse considérable, Ancôue est une place forte de grande importance. La partie basse qui avoisine le rivage, parait assez misérable, et nulle part je n'ai vu poussière plus abmlante dans les rues. Co mue le vent était a-sez fo<t, il venait parfois des rafales qui nous couvraient complètement de cette épaisse poussière.
A 10 50 h. je prends le train allant vers 1*0., et à 12.12 h. je descends dans la g ire de Lorette. qui se trouve dans la piaiue à plus d'un mille de la ville. Je prends de suite une voiture, et me rends à l'hôtel delta Pace dont on m'avait donne l'adresse. Comme j'avais soupe à Aucune, je preu ls mon lit près jne aussitôt et me livre au sommeil.
Lorette, jeudi 2 juin. — Je me lève à 5h. pour nu rendre aussitôt à l'egiise. Miis ne voila-t-il pas que je m'aperçois que je suis sous clef et que je ne puis sortir ? J'ouvre l'a fenêtre, mais personne au dehors et je ne vois de clochette nulle part. Je me mets alors à frapper avec nid canne dans la porte de telle façon que j'étais sûr de parvenir à réveiller quelqu'un. - Qu'y a-t il donc ? me crie-t-ou d'une chambre voi-iue.— Il y a que je suis ici prisonnier, et que je veux être délivré. Oi a fermé ia porte de ma chambre sur moi sans m'en doni.er la
clef. — Attendez un peu. Et une minute plus tard arriv- une fille qui ouvre m;i porte. Inutile d'ajouter que la leçon a été sévère, si bien méritée qu'elle était. — A quoi m'exposiez vous, dis je, s'il était arrivé un incendie, par exemple ? G* n'est pas vous qui devez avoir le contrôle sur vos pensionnaires pour ie les laisser sortir ou pénétrer chez eux que lors |ii'il vois plaira, mais nous qui devons être maîtres de sortir q land o i nous semble et de nous renfermer chez nous quand nous Le | ig mis à p opos. C'est uniquement pour cette fin qu'on vous paye. Je ne connais pas les lois de votre pays, mais d'après le droit commun vous être passibles d'une pénalité pour m'avoir irivé de ma liberté sans ma volonté et contre votre levoir O i ine balbutia des excuses en italien iue je ne compris pas, et je nis la clef de ma porte dans ma poche pour remporter avec moi.
Je me rends de suite à la basilique. Gomme l'hôtel où j'étais était sur le versant nord de la colline sur laqu 'lie est bâtie Lorette, et ne donnait vue que sur les champs delà plaine, je fus tout surpris, en tournant le coin de la rue, de me t-ouver en pleine vue de la mer. Je ne le fus pas moins en avançant davantage, de trouver dans une petite ville assjz modeste, une basilique telle que ceile que j'avais sous les yeux. Elle peut faire un digne pendant à relies de Rome, tant par les dimeu. sions que par la richesse de son ornementation.
Mais ce qui attire à la basilique de Lorette ce ne sont pas ses marbres précieux, ses bas-reliefs si riches, mais bien la Santa-Casa qu'elle renferme, la maison même que la Sainte- Famille occupa à Nazareth. J'ai vu remplacement où elle reposait à Nazareth, et ici je puis voir et toucher les murs qui la composent.
Je ne fis d'abord qu'une courte visite dans la sainte maison, où l'on célébrait alors une messe, et je me rendis de suite à la sacristie pour m'assurer si je pourrais aussi célébrer dans le précieux sanctuaire. Il y en avait déjà huit d'inscrits avant moi, mai-, me dit le sacristain, il arrive presque tous les jouis que des prêtres inscrits font défaut ou viennent après leur heure.
J'étais bien décidé dans tous les cas à attendre jusqu'à midi s'il le fallait. Mais heureusement que plusieurs se trouvèrent à manquer, et j'avais à peine fini la récitation de mes uelites heures, que le sacristain m'iu 'ita à prendre les ornements.
Si l'auguste -acrifice fie la messe, si les paroles de la sainte liturgie qui l'aocom lagnent ont de quoi toucher et émouvoir en tout lien et en tout temps, c'est bien dans la S linte- Maison qu'ils revêtent par excellence ce caractère. Le prêtre à sa parole, l'ait maire Jesus-Christ, dans la maison même où Marie l'a coiiç i ! C'est ici, dans cette petite chambre, qu'à la parole de l'auge, s'accomplit le plus grand des mystères. Le Verbe même de Dieu vint y prendre chair dans le sein de Marie. La multitude des esprit- célestes s'empressa d'y venir aussitôt adorer l'humanité sainte du Sauveur. Le même prodige se renouvelle ! Le prêtre parle, et J. G. descend de nouveau du Ciel pour se mettre entre ses mains; les messagers célestes l'accoui lagnent Je même pour lui prodiguer leurs adorations.... Ksi il ministère plus sublime, fonction plus redoutable que c.die du [> être! Et pourrait-il n'être pas tonche et transporté d\daiiratiou ce prêtre, lorsqu'il renouvelle ces mystères à l'endroit même où ils s'opérèrent en premier lieu !
La Sainte-Maison mesure 30 pieds de longueur sur 13 de largeur, t comme- l'autel laisse en arrière un certain espace libre, la place qui reste aux assistants se trouve assez restieinte, aussi s'emplit elle à chaque messe qui se célèbre.
L s murs de la Sainte Maison sont tous revêtus en dehors d'une i i' lie couverture de marbre de Carrai e, toute sculptée en ba-ieiiefs représentant les différentes circonstances de la vie de Jésus, et rappelant surtout les prophéties concernant sa naissance.
Avant déposé les ornements à la sacristie, je retourne à la S ni Le Maison même pour l'aire mon action de grâces, après laquelle j'examine minutieusement la basilique et tout ce qu'elle contient.
La basilique qui est très vaste, est couronnée par un dôme au lessous duquel se trouve La Sainte Maison. Celte basilique est très riche en peintures des grands maîtres, statues, bronzes, etc.
On sait que la Sainte-Maison qu'elle abrite a été enlevée par les anges à Nazareth, déposée d'abord en Dalmatie, puis sur la cô e d'Italie a quelques milies de Lorette, et enfin à l'endroit où elle se trouve aujourd'hui.
Le rovaume latin de Palestine avait terminé son existence, après un peu m uns de deux siècles de durée ; les Sarrazins, uaaiu-es des lieux-saints, s'efforçaient de faire disparaître out
ce qui pouvait rattacher à Jésus-Christ ; et voila que tont-àcoup la Sainte-Maison de Nazareth, que Jésus, Maie et Joseph avaient habitée, est disparue ; il n'^n reste plus qne les fou dations. Les anges voulant la soustraire aux profanations des infidèles, l'avaient enlevée pour la transporter ailleurs.
Le 10 mai 1291. les habitants de Tersate en Dalmatie, aperçoivent un matin, dans un endroit où la veille il n'y avait aucune construction, une maison de forme toute orientale1. Elle repose sur le sol sans aucune fondation. On pénètre à l'intérieur ; les murs sont de petites pierres rongeâti'es, avec peintures en certains endroits, représentant les différents mystères de la vie de N. S. Au fond de la pièce est un antel en fortes pierres carrées, avec un crucifix portant cette inscrip tion : Jésus Nazarenus rex Jiulseorum. A côté une armoire dans laquelle se tiouvent des vases semblables à ceux dont se servent les mères pour donner la nourriture à leurs enfants. A gauche, un petit foyer au dessus duquel est une image de la Sie Vierge debout, tenant l'enfant Jésus dans ses bras, sculptée eu bois de cèdre.
On se regarde; on s'interroge; on admire !
Mais arrive l'évêque Alexandre, qui. !a veille ei core était retenu au lit par une grave maladie. La St- Vierge lui est anparue dans la nuit et lui a donné l'explication du prodige. Cette maison est sa propre demeure de Nazareth1, l'autel qu'on - y voit y a été fondé par S. Pierre, son image en bois de ce Ire a été sculptée par S. Luc. Et pour confirmer la vérité de ce qu'elle lui annonçait, elle lui rendit de suite la santé.
Des messagers furent envoyés en Galilée, qui constatèrent que les dimensions, longueur et largeur, étaient exactement es mêmes que celles des fondations laissées à Nazareth ; de même aussi pour la nature de la pierre. Il n'y avait donc plu- dé doute que c'était bien là la maison de la Sle Famille.
On accourait de tous les pays pour vénérer la sainte de meure, et de nombreux miracles donnaient la confii mation de sa primitive destination.
Mais voilà qne le 10 décembre 1394, la maison disparait de la Dalmatie. Des bergers dans le voisinage de Récanati, sur la côle d'Italie, l'ont vue transportée par les anges au milieu de la nuit, et ils la trouvent dans un bois de lauriers tout auprès.
Nouvel étnniiement pour le monde catholique et les pèletius qui avaient visité la sainte demeure eu Dalmatie, constatant que c'est réellement la même. Des visiteurs accourent de ions côtés. Des brigands établis dans les forêts voisines, profitant de cette affluence pour détrousser et assassin r ies [lissants, la sainte maison allait rester délaissée; mais la Ste Vierge n'abandonnera pas sa demeure; après huit mois de séjour à Recanati, la Ste Maison se transporte à mille pas plus loin sur une agréable colline.
Mais voila pie les deux frères propriétaires du terrain, en viennent àdesquerelles à propos de la nouvelle maison. Chacun voulait m arer 'les riches offrandes qu'on apportait au précieux sancl laire. Une quatrième fois la Sainte Maison s'élève dan- les airs e va se placer sur la voie publique, à l'endroit où elle esi encore aujourd'hui. Le Pape Boniface VIII, après d.ues constatations, fait diesser des procès verbaux du tout; et c'est là même qu'on l'a abritée sous la vaste et riche basilique qui la couvre encore.
La maison repose là sur le sol, sans aucune fondation ; et ch coie pins extraordinaire, c'est que !e revêtement en
marbre qui la couvre, ne la touche pas. En vain a-t-on essayé de le f ne adhéier aux murs, ce revêtement se détachait aussitôt, Un vide de quelques pouces laisse intacts et isolés les mu: s de la sainte demeure lu Fils de Dieu sur la terre.
Le revêtement en marbre porte une marche au Bas, et cette mai che lai-s ■ voir un sillon que seuls les genoux des p irKnines qui p r evotion en font le tour, en se traînant ainsi su! les genoux, y oui creusé. Il y a indulgence de 10 ans pour faire ainsi le tour à genoux. On ne le fait, toutefois, que de trois côtes, par ce que le devant est occupé par un autel, qui est comme le piincipal de la basilique même.
Trois pot tes donnent accès dans le précieux sanctuaire, une de chajue côté au bas, et une autre en arrière de l'autel. On nous montre là la cheminée avec la statue faite par S. Luc ; et dans l'armoire, la sainte écuelle dans laquelle la mère de Jésus donn dt à manger à son divin Enfant. Cette écuelle est en terre cuite, mais avec un revêtement eu or d'un travail admirable. Les pèlerins ne manquent pas de faire bénir leurs chapelets et médailles dans la sainte écuelle.
Revenu à la saciistie, un ecclésiastique en soutane violette avec . jcLut, cainailet croix pectorale, vint s'offrira me montrer
le trésor.— Mais, Monseigneur, ce serai' abuser de votre bonté. — Je ne suis pas évêque, je suis l'un des chanoines de la basisilique, et je me mets à votre disposition.
Il me fit donc passer dans la salle du trésor, dont la porte donne sur la sacristie même.
La voûte de cette vaste salle est ornée de fresques magnifiques, et tout autour sont des armoires vitrées exhibant les riches présents que les Papes, les rois, les riches pèlerins se sont plus à faire à N. D. de Lorette. Il y a ici pour des millions; et cependant ce n'est que depuis 1797 que ces dons sont venus. Car à cette triste époque, les soldats révolutionnaires français qui pénétrèrent à Lorette pillèrent complètement le trésor. Des trois écuelles recouvertes en or, une seule a échappé à leur convoitise, par ce qu'ils ne l'ont pas trouvée; et tout le reste, calices, ostensoirs, vases précieux etc. est disparu.
On passe d'une surprise à une autre en inspectant les différentes vitrines, tant les objets exposés sont nombreux et précieux: calices, ciboires, ostensoirs, lampes etc. en argent, en vermeil, en or, ornés de pierres précieuses, topazes, saphirs, grenats, diamants. Epingles, chaînes, couronnes, anneaux, diadèmes etc., etc., tous plus au moins riches et plus au moins précieux comme œuvres d'art, à paît la valeur intrinsèque de la matière. Hélas! me disais-je, à la vue de tant de richesses, qui sait, avec cette absence d'honnêteté et de religion qui domina chez nos gouvernants aujourd'hui, qui sait si tous ces joyaux ne deviendront pas encore les objets de rupines sacrilèges? Quand on ne craint pas Dieu et qu'on a la force en mains, de quoi n'est-on pas capable?
Je sors pour prendre une tasse de café dans un restaurant du voisinage, afin de revenir de suite faire plus ample étude de tout ce que contient la basilique.
Lorette m'a paru n'attendre la vie que des étrangers qui la visitent, aussi non seulement les officieux, mais aussi les mendiants sont-ils nombreux et d'un zèle parfois fort impôt tun. Comme à Assise, ils nous poursuivent de leurs onses-dons jusque dans le lieu saint. Sur toute la rue qui conduit à la basilique, on ne voit qu'étalages d'objets de piété, chapelets, médailles, madones etc. et de toute part, on nous appelle et nous invite. J'accepte les services intéressés de l'un de ces complaisants, pour visiter le Palais apostolique qui est contigu à la basilique, bordant la place de la Madone qui la précède sur
le côté gauche ainsi que dans une grande partie de celle qui fait face au portail.
Ce palais, qui servait aux Papes lorsqu'ils venaient à Loi'ette, est d'une grande magnificence. A part les fresques des lambris et des plafonds, grand nombre de pièces de peinture des grands maîtres y sont installées. On me montra la chambre et le lit où avait couché Pie IX, de même que celle qui avait servi à Victor-Emmanuel. Ayant usurpé au Pape ses pro priétés, ce chenapan ne craignait pas le souiller de sa présence des lieux que seuls les Vicaires de Jésus Christ avaient le droit d'occuper. Aussi la main de Dieu n'a t -elle pas tardé à le frapper.
Le palais anostolique a été érigé sous Jules IT, d'après les dessins de Bramante.
La basilique, en outre de sa coupole qui se dessine comme un srlobe lumineux sur ce ciel bleu de l'Italie, nous montre encore un clocher ne s'élevant pas à moins de i 80 pieds dans les airs.
La place fie la Madone porte au milieu une fontaine qui répand continuellement une gerbe d'eau fraîche des plus agréables. Et sur le parvis même du temple, s'élève la statue en bronze de Sixte V, assis sur un trône, la main levée pour bénir.
Les portes en bronze de la basilique sont d'un travail merveilleux, représentant : la création d'Eve, l'ange .chassant du paradis nos p'emiers^ parents, &c. Elles sont l'œuvre de Jérôme Lombard et de ses trois fils.
Vers midi, je retourne à mon hôtel pour le dîner. Bien que j'eusse encore plus de 4 h. à ma disposition, je refuse les offivs des cochers qui veulent m'emmener voir le célèbre champ de bataille de Gastelfidardo ; je crains de trop me fatiguer et je préfère aller encore une fois faire visite à la Sainte- Maison.
A 5 h. je prenais le train qui me ramenait à Ancône, pour continuer de suite à Bologne et Venise, étant décidé à me rendre directement à cette dernière ville, conséquemment à passer la nuit sur la route.
A minuit, nous étions à Bologne. J'aurais bien désiré m'y arrêter un peu. surtout pour voir le corps de Ste Catherine, assis dans son fauteuil et si bien conservé qu'il excite l'admi-
ration de tons ceux qui le visitent; mais il me fallait passer outre sans [n'attarder.
Venise, vendredi 3 juin.— Lorsque vers les 4|h. ce matin, je mis l'œil à la fenêtre, je reconnus que nous roulions sur une plaine très basse et couverte de prairies eomme celles qui très souvent avoisinent les rivages. Et portant mes regards en avant, j'apei eus tout près les édifices de la ville des D )ges, de la reine de l'Adriatique, de Venise, cette ville amphibie, si je puis ainsi parler, reposant autant sur eau que sur terre. A 5.10h. nous entrions dans la gare.
Comme dans toutes les gares des villes, il ne maque pas d'officieux pour nous offrir leurs services. Je donne il >nc mes malles à 1 un de ces hommes et je lui dis : a/Lergo di Milano, Otlime, reprit-il, si compiaccia di seguirmi (très bien, donnezvous la peine de me suivre). Je le suis ; à une centaine de pieds plus loin ce n'est pas dans un carosse qu'il m'invite à monter, mais bien dans une gondole qu'il me prie de descendre, car ici les rues sont des canaux, et les véhicules des gondoles.
Je m'installe donc dans la gondole sur une banqueLte couverte en tapis, et protégée par nu petit dais contre les rayons du soleil, et mon homme, debout sur l'arrière, faisant jouer sa rame dans les crans d'une espèce de crémaillère, enfile les rues , je veux dire les canaux, en ligne droite et sans secousse aucune. A tous les coins qu'il nous faut tourner, il l'ait entendre un peu auparavant une espèce de chant ou de cri, pour mettre en garde ceux qui viendraient dans une direction apposée, afin d'éviter les collisions dans larencoutre. Nous filons ainsi à travets les maisons des deux côiés, lesquelles, le plus souvent, n'offrent que des fenêtres donnant ainsi sur le canal, les portes se trouvant en anière sur la cour ou sur des places à sec.
Après environ 5 minutes de cette agréable navigation, mon homme m'arrête à un endroit d'embarquement près d'un pont, met mes malles sur le quai, et me montre mon hôtel qui est là tout près- Gomme à côté même de cette hôtel se trouve une église, je m'y rends de suite pour y dire la messe. C'est l'église S. Moyse, qui me parait ancienne, mais qui est cependant fort belle.
Aussitôt après mon déjeuner, je me mets à la visite de la ville. Poursuivant la rue ou je me trouve, laquelle est toute
bordée de magazins à vitrines plus ou moins riches, je tombe, après quelques pas, sur la place S. Marc, en face de la cathédrale.
La place forme un grand carré long, toiu pavé en pierre et bordé sur trois de ses côtés par des magazins portant une espèce de portique continu, qui met les visiteurs à l'abri du soleil et de la pluie. Le 4e côté est rempli par la cathédrale même, qui présente un coup d'oeil magnifique et qui est très riche à l'intérieur.
Tous les voyageurs qui ont visité Venise, nous parlent de ses pigeons. Et de fait, ils sont en immense quantité. Gomme je débouchais sur la place, je vis une jeune fille sortant d'une maison en tenant son tablier relevé, s'avancer un peu et faire un appel ; aussitôt une multitude de volatiles arrivent de tous côtés et se disputent la place aux pieds de la jeune fille, pour s'emparer des miettes qu'elle leur jette.
Tout à côté de la cathédrale, s'étend vers le S. une autre place ou plutôt un quai, si tant est que la mer la baigne à son extrémité, bordée des deux côtés d'immenses palais et des plus riches, statues, corniches en marbre, fenêtres sculptées, etc. C'est l'ancienne demeure des Doges au temps où Venise prenait rang parmi les nations indépendantes, et commandait en souveraine sur presque toutes les mers. Je me rends au bord de ce quai, et là je vois au bas des degrés un grand nombre de «ondoies avec leurs conducteurs, qui attendent des pratiques à la manière de nos cochers. Des planchettes érigées de distance en distance portent ie tarif de ces véhicules pour les diti'erentee courses.
Ce n'est plus une rue bordée de maisons que nous avons ici en face, mais c'est la mer même dont cependant des îles en avant nous disputent la vue. Ces îles sont toutes couvertes d'édifices au milieu desquels on voit les églises se distinguer par leurs proportions et les clochers qui les accompagnent. Je descends dans la première gondole venue, et la prenant à l'heure, je passe de l'une à l'autre de ces îles. Un nie conduit ensuite dans le grand canal, où je m'arrête à un certain endroit pour visiter une verrerie des [dus considérables.
Ici on travaille le verre de toute façon; on nous le montre en échevaux de toutes couleurs comme du fil, en bâtonnets pour le soufflage, en mosaïques, corbeilles, coiliers, bracelets et ornements de tout genre, mais surtout dans ces magnifiques
•glaces de Venise, qui ont une réputation universelle. Ri n de plus riche que de telles pièces, et je sfuis surpris que nos Crésus Canadiens n'aient jamais songé à s'en procurer. Je lis nos Crésus, cependant les prix ne m'ont pas paru extraordin ire-. Pour une glace d'environ 7 pieds sur 5, 350 francs. Mais il faut remarquer que le miroir est complet par lui même, le cadre, de largeur proportionnée, est aussi en verre, et des feuilles de verre, d'une délicatesse extrême, sont ajoutées par dessus avec d'autres ornements dans les coins, pour en faire un ornement de premier ordre dans un salon. Et rien à redouter contre les accidents dans le transport, car, me dit le manufactureur, nous les emballons de telle sorte que nous ne craignons pas de nous engager à les livrer intacts au lieu de destination. C'est ainsi, ajouta-t-il, que nous les expédions au Brézil.
Revenu à mon hôtel pour le dîner, j'y fais la rencontre de deux ecclésiastiques, qui, arrivés le matin comme moi, se disposaient à partir par le train de 2 h. de l'api es midi. Je me décide à faire route avec eux, et à 2.30 h. nous sommes dans les chars en route vers Milan, où nous arrivons à 7.20 h.
Milan, samedi 4 juin. — Milan est une bien belle ville, à rues larges et droites. Mais ce qui la recommande surtout à l'attention des voyageurs, c'est sa superbe cathédrale, qui surprend d'autant plus que les autres constructions n'ont rien d'approchant d'un si vaste et si riche édifice. Nulle part je n'ai vu le marbre sculpté, façonné, frisé comme dans cette cathédrale. Les statues s'y comptent par centaines. On monte sur le toit, qui est en pierre Comme tout le reste, et anivé près des tours, on est tout étonné de les voir remplies de niches sans nombre, et dans chacune de ces niches, se dresser des statues qu'on ne pouvait qu'à peine distinguer du bas, et qui sont d'un fini d'exécution à ravir d'admiration,
Je dis la messe dans la crypte, sur le corps de S. Charles Borromée.
La cathédrale est précédée d'une vaste place, qui nous permet d'en bien saisir les proportions.
Comme je me plaisais à reporter ma mémoire en arrière, pour me représenter les scènes dont ce lieu fut autrefois témoin. N'est-ce pas ici que, vers la fin du IVe siècle, le peuple assemblé pour l'élection d'un évêque, en était sur le point d'en venir aux mains, par ce que l'hérésie d \rius avait déjà fait de nombreuses victimes dans ce troupeau. Survient alors le gouverneur
de la ville, qui harangue la Foule avec une telle éloquence et tant de droiture, qu'où s'arrête tout étonné. Mais voila qu'un cri part de la foule poussé par un enfant que le ciel inspire : "Ambroise évoque!" Et la foule de répéter: '• Ainbroise évèque !" Le Gouverneur, car c'était lui, s'en excuse s'en reconnaissant indigne il n'était encore que catéchumène. Mais Dieu a parlé par la bouche de cet enfant, et son oracle doit s'accomplir.
Ambroise renonce à sa dignité," s'instruit davantage, reçoit le baptême, et presque sans interruption les ordres sacrés. De gouverneur civil qu'il était naguèies, le voici gouverneur spirituel de sa ville, il est revêtu de la haute dignité d'évêque Mais laissons s'écouler quelques années, et nous allons voir l'appelé de Dieu agir aussi en envoyé de Dieu.
La ville de Thèsp'aloniqiie dans une sédition, avait massacré un envoyé de l'empereur Théodose. Celui-ci. outré de fureur, livre la ville au pillage des soldats, qui mettent à mort plus de 15,000 personnes, sans distinction d'âge, de sexe ou de condition.
Quelque temps aprè- Théodose à Milan se présente pour entrer dans l'église, afin d'y assister aux cérémonies du culte. Ambroise va hardiment au devant de lui à la porte. Arrêtez, Prince, lui dit il : comment les mains encore souillées du sang des victimes de Thessalonique, oseriez-vous vous montrer devant le trône de Dieu '.—Cependant, Seigneur, David coupable d'homicide et d'adultère, ne fut pas rejeté de D .eu. — Vous citez David, et bien, imitez le dans sa pénitence. -Je me repents, dit l'Empereur.
Et là dessus, Ambroise lui impose la pénitence publique. Pendant huit mois, il ne pourra entrer dans l'ègiise; sans au cune marque de sa dignité, comme le dernier de ses sujets, il s'agenouillera à la porte et gémira sur ses péchés, pendant qu'à l'intérieur on priera le Ciel de lui pardonner.
Mais la pénitence est achevée. Amboise vient solennelle. ment absoudre l'Empereur et l'introduit dans le lieu saint. Le Prince, les pieds nus, couvert d'habits de deuil, ne veut pas même rester genoux devant le ministre de Dieu, c'est prosterné sur le pavé et le baignant de ses larmes, qu'il reçoit l'assurance de son pardon.
Théodose, quel modèle à l'imitation de tous les pécheurs ! Ambroise, Charles Bon ornée, quelles lumières, quels appuis
de la doctrine et de la discipline de l'église ! Qu'il fait hou à un peuple de vivre sous an tel patronage.
Mes deux compagnons de route, étaient tons deux élèves en théologie à Rome, l'un Français, était prêtre depuis deux mois, il aopartenait au diocèse de Bordeaux, et s'en allait prendre possession d'un vicariat dans cette ville qu'on venait de lui assigne!-. L'autre était Suisse, et n'était encore que diacre. Nous ahons ensemble visiter L'expo-ition qui se tenait alors à Milan. J'étais fort aise de visiter une exposition européenne, et après avoir bien examiné le to it, j'avoue, qu'à part les arts, nos expositions pourraient soutenir la concurrence avec celle que j'ai vue. Miis en fait d'oeuvres d'art, nous n'avons pas môme une ombre de ce qu'il y avait d'exposé là. Rien de surprenant. Pour nous, il nous faut avant tout songer à la vie ; dans notre pays, à peu près dépourvu de fortunes, il faut qu'un chacun cherche dans le travail à assurer son avenir. Il est bien naturel qu'on repousse l'agréable pour s'attacher d'abord, non seulement à l'utile, mais même au nécessaire. Si du moins nos gouvernants et ceux à qui il incombe par devoir de promouvoir le progrès, saval-nt s'occuper un peu de ce qui peut lui servir de base ; mais la science qui sert de pivot à tout progrès, semble souvent n'être pas même connue de ceux qui nous gouvernent, du moins sont ils prêts à sacrifier ses intérêts à la moindre amélioration matérielle.
Hè'tas! nous nous américanisons d'une manière épouvantable ; le culte de la matière l'emporte sur tous les autres intérêts. El cherchez le patriotisme sincère; on dirait que ce n'est plus qu'un mythe. On ne le retrouve que dans les hâbleurs des tribunes pour engueuler les badauds. Et on sait si le i ombre de ceux ci est grand. Ennuyé d'attendre son avenir d'un travail continu et souvent pénible, on se rue dans l'arène politique, où l'on a vu l'audace et l'effronterie l'emporter si sou vent sir la capacité ré. die et l'honnêteté. Promesses, menaces, mensonges ehontés. tout est mis en jeu ; ou tire les ficelles à gauche et à droite, ou rit de ceux que l'hoilnètete éctrte de sa route ; il faut arriver par n'importe quels moyens ; et .le là ces scandales qui si souvent s'étalent devant le public, scandales. |iii ne sont cepend int que des exceptions à ceux bien plusnoniDreux que des voiles ténébreux derobentaux regards. Qu'on favorise les scie. ces ; et avec les heureuses aptitudes de notre peuple, 01 verra en peu d'années notre bumble pays produire son contingent, et en uom.n-j respeq-
DE QUÉBEC A JÉRUSALUM
table, de sommités dans tontes les branches ; architectes, astronomes, peintres, naturalistes, musiciens, statuaires, etc., etc.
Tl n'y avait pas moins de 10 à 12 pièces originales en fait de statues à l'exposition de Milan, et pins de 50 copies d'oeuvres pins ou moins remarquables.
Un département fort intéressant était relui de la soie. On pouvait en suivre les différentes manipulations dans tous les plus petits détails, depuis le ruban de la largeur d'une ficelle, jusqu'au i damas les plus recherchés.
Nous laissons Milan à 2.50 h., et à 8.40 h. nous sommes à Turin, la capitale du ci-devant royaume de Piémont.
Depuis Véni-e jusqu'à Turin, j'ai admiré la beauté des eau agnes que nous traversons. C'est partout un sol uni, riche et admirablement bien cultivé. Aussi toutes ces campagnes dénotent-elles un grand air d'aisance.
Nous descendons à l'hôtel du Prince Amédée, tout près de la gare. Mais voici que mon compagnon français, M. Castaing. se trouve pris ici d'une migraine qui me fait craindre qu'il ne pourra pas continuer la route le lendemain. Son coudisciple suisse, pisse une partie de la nuit à ie soigner. Cependant, comme ce u'étiit pas la première fois qu'il ressentait de semblables attaques, il assurait que ce ne serait i ien, et qu'une dose de quinine qu'il prit de suite serait suffisante pour faire disparaître tout malaise. Et eu effet, dès le lendemain, il était sur pied.
Turin, dimanche 5 juin. — Je me rends avec M. Castaing à l'église S. uhul. 's iour célébrer. Je ne fus pas peu surpris de la trouver, vers les six heures, pleine de monde; et à chaque messe qui se célébrait, c'étaient des communions à n'en plus finir.
Revenus à notre hôtel, nous n'avons pour ainsi dire que le temps de faire un petit tour dans les rues pour reprendre les ch rs à 9 h , nous dirigeant sur Lyon Mais notre compagnon suisse, se sépare de nous ici, se dirigeant pour traverser les Alpes par le St. Gotha rd.
Plus nous avançons, et plus nous voyons grandir la chaîne des Alpes qui se dresse devant nous. Et bientôt nous commençons a gravir quelques échelons ; nous passons môme plusieurs tunnels d'une certaine étendue. Ou nous arrête à nue petite station où nous pou vous prendre quelques biscuits au co.wptûir d une vendeuse, que plus d'un voyageur, anciennes
connaissance probablement, se plaisent à étriver, mais qui savait fort bien se défendre, n'ayant pas froid aux yeux, comme on dit vulgairement, ni la langue dans sa poche.
Nous gravissons toujours des rampes et coupons des pointes par des tunnels. Déjà nous nous voyons tout près de la neige qui couronne les sommets au dessus de nos têtes, et à ma grande surprise, je vois accoilé au flanc d'une profonde ravine que nous suivons, un village avec son église au milieu. De terres cultivables on en voit à peine; et de quoi peuvent vivre ces malheureux? Aussi l'apparence annonce-telle que l'aisance est loin de se trouver là.
Mais voici que tout à coup le train s'arrête, el qu'il nous faut faire 5 à 6 arpents à pied, chacun chargé de son bagage, sur un éboulis de glaise qui a glissé de la hauteur que nous avons à gauche dans la ravine qui est à notre droite, conviant la voie de 10 à 20 pieds de terre ou même davantage. Les chais italiens viennent jusqu'à cet éboulis, et les chars français attendent de l'autre côté.
Enfin nous arrivons tout haletants à nos chars, ils sont à l'embouchure même du grand tunnel. Eblouis par le brillant soleil qu'il faisait au dehors, nous ne voyons plus rien lorsque nous entrons dans le tunnel. Ce n'est qu'à tritons que nous cherchons des nlaces dans les divers compartiments, les lampes enfumées qu'on voit ça et là étant bien insuffisantes pour nous éclairer convenablement.
Nous nous trouvons au complet, 10, dans notre compartiment, avec un surcroît de bagage pour nous gêner, et par dessus le marché, deux femmes avec chacune un enfant, que la fraîcheur de la neige voisine n'a encore nullement enrhumes. car ils s'égosillent tous deux de façon à nous déchirer les oreilles. Nous avançons toujours bon train sous terre, cependant nous trouvons fort longues ces 40 minutes que nous passons en telle compagnie.
Enfin les 10 milles de ténèbres sont passés; nous avons laissé derrière nous l'Italie, et nous sortons à la lumière en foulant le sol de la France. Nous sommes à Modane, où nous mettons pied à terre, pour nous distribuer plus convenable» ment dans les divers compartiments.
ACuloz, je fais mes adieux à M. Caslaing. qui se dii ige, lui, directement sur Màcou, pendant que je continue, moi, vers Lyon.
La Savoie que nous parcourons ici a une bien moles! ■ apparence ; c'est une espèce de gorge entre deux rhiînes de montagnes assez rapprochées, nù le sol ne parait pas des plus riches. Chambéry, sa capitale, n'a rien qui puisse frapper le
passant.
Enfin, à 9.40 h. nous entrons dans la trare de Lyon, et prenant, une voiture, ]e me ivn ls de suite h l'hôtel de la Petite Bombarde, dont on m'avait donne l'adresse.
Lymi. lundi, 6 juin. — En sortant pour aller à l'église ce matin j'aurais pu me croire à Québec; je m'y rends par la rue S: J; m. je vois sir une eus durne " Dumas, tailleur." et je me trouve -au pied d'un ca i uni n'a pas peu de ressemblance avec le nôtre Lorsqu'on Le voit de la basse ville.
J- suis acene ili avec une extrême bienveillance par le chanoine sacristain, qui pour n • pas me retarder, me l'ait célébrer dans le chœur d'hiver du chapitre, dont l'autel était libre dans Le moment.
Après mon déjeuner, je monte, par l'asrenspur, à Noire D nue de Fouivine-, que je voyais sur le haut du Ci ». Mais cet ascenseur nous laisse encore à quelques centaines de pieds du vénéré sanctuaire. La rue des tieux côtés est bordée de boutiqu 's où l'on étale tàrce obj us le pieté pour les visiteurs.
Le temps annonce de la pluie et il l'ait un vent du Sud .-i fort qu'on a peine à lui résister dans la rue.
J'entre dans l'église où se chantait une gran l'uiesse fort solennelle, avec une telle afflueuce d'assistants, que L'ensemble formait une masse compacte qu'il était presque i npos- SlbiÇ de pénétrer ; ajoutez à cela des centaines de lumières allumées de tontes parts, et vous pourrez juger de l'atmosphère qui y régnait. Aussi c'était effectivement suffoquait, pour ceux surtout qui arrivaient du dehors. Je dus me' retirer bientôt, car je sentais qiiti les fore *s allaient me manquer.
Au lieu de retourner à l'ascenseur, je descen ls pu- un chemin eu zigzags tout près c l'église, jouissant un instant du iiiaguili jue coup d'œil qu'pffre ce point élevé, qui permet d'embr.isser du regard la vile entière qu'on a à ses pie ls, conviant toute La pointe que l'orme le Rhô ne dans sa jonction avec la Saône.
A 2 50 h. je me rends à la gare pour continuer ma route vers Pans. Le vent du matin s'est appaise, m lis c'est pour
fairp place à la pluie rjni menace de durer longtemps, tant l'atmosphère parait chargée.
Partout ce sont des campagnes cultivées, avec un soin extrême. Le sol parait aussi de foi I bonne qualité, sans valoir cependant celui de la Beauc'e ou de la Normandie. Kieii de surprenant si avec un tel sol, une culture >i perfectionnée; L'amour du travail et l'esprit d'économie qu'on recounail aux français, la Fiance se range parmi les pays les plus riches et les plus prospères du monde.
A 5.30h. nous sommes à Mâcon, et à 8.32h. à Beaune, où j'avais eu quelque dessein de passer la nuit pou»' voir trois de ines compagnons de pèlerinage qui sont de celte •- le. Mus connue tous trois étaient revenus par le M. de la Méditen année, je voulais savoir s'ils étaient de retour ch»-z eux. Je m'informe donc à quelqu'un sur le trottoir, qui me dit connaître mes voyageurs d'Orient et qu'ils n'étaient pas encore de retour. La pluie était cessée, mais je voyais tous les trottoirs et les rues baignés d'eau. Je me décide de suite à poursuivre pour passer la nuit à Dijon, où j'arrive à 9.3-ih.
Je me sentais fatigué, d'autant plus qu'un for! rhume que j'avais pris en passant la nuit dans les chars entre Lorette et Venise, me tourmentait sans cesse ; j'avais grande hâte d'être rendu à Paris pour prendre quelques jours de repos.
Dijon, mardi 7 juin. — Je crus ne pouvoir pas célébrer ce matin, tant la toux m'avait fatigué durant la nuit. Je me contentai de visiter les églises. D'abord la cathédrale S. Bénigne, superbe édifice gothique. C'est dans cette église que S. François île Sales prêchant une retraite, remarqua pour la première fois Madame de Chantai, jeune veuve alors et qui devint ensuite la fondatrice de la Visitation et cette Ste Jeanne que nous connaissons tous. Ces deux saints étaient faits pour se compléter l'un par l'autre, aussi du moment qu'ils se connurent n'y eut-il que La mort pour rompre leur sainte union. Et même les auteurs de la vie du grand évoque de Genève rapportent que le saint étant mort à Lyon, on rapporta son corps à Annecy, et que Ste Chantai ayant eu la permission d'aller prier devant sa dépouille, ou vit te mort élever le bras et lui donner une dernière bénédiction.
Je visite aussi l'église S. Jean et celle de S. Michel qui est très ancienne.
A 9.15h. ja repren ls les chars. A 2.11h. nous faisons à Laroche un arrêt de 6 minutes dont je profite pour faire provision de râteaux avec lesquels je fais mon dîner. A 6.15h. nous passons à Fontainebleau, si célèbre par son incomparable forêt et pour avoir été le théâtre où Napoléon 1er dût renoncer à cette suprême autorité lout il n'avait use, pour ainsi dire, que pour humilier ses ri aux et troubler la paix du monde.
Enfin à 8. 1 9h. nous entrions dans la °rare le Paris.
Paris ; M. Bolduc. — Le Père Lachaise : Musées du Louvre ; Musées du Luxembourg. — Les Invalides. — Ordination. — Versailles. — S. Mandé ; Missions étrangères. — Le Jardin des Plantes. — Le Bois de Boulogne — S. Denis. — Eglises. — Départ. — Amiens. — Boulogne-surmer. — Folkstone; Londres. — Le British Muséum ; Musée de Mad. Tussault; Regent's Park ; Hyde-Park ; Westminster Abbey. — Liverpool. — Moville. — L'océan. — Terreneuve ; Côtes du Labrador; le Golfe ; Anticosti ; la côte du Sud. — Arrivée à Québec. — Conclusion.
Paris, mercredi 8 juin.— Je retrouve M. BoMuc à notre hôtel S. Sulpice. Il était passé par la Suisse, le Rhin et la Belgique pour revenir à Paris.
Je fais la connaissance de jeunes médecins Canadiens qui sont venus ici compléter leurs études. Ce sont MM. Dupont des Trois-Rivières, Lacaille et Godin de Montréal, Asseliu de Juliette, et un jeune Normand, de Montmagny, qui arrive des Etats-Unis. Bien que nous ne nous connussions pas auparavant, notre communauté de vues, jointe à notre nationalité, nous rend frères dès le premier moment. Tous les soirs ils se rendent à ma chambre, et nous passons les plus agréables soirées à nous entretenir du pays.
A part M. Normand qui est un ouvrier, tous les autres sont des médecins diplômés. Venus ici pour compléter leurs études médicales, ils emploient scrupuleusement leur temps à l'étude des cours qu'ils poursuivent ; c'est à peine s'ils prennent quelques heures les dimanches pour visiter la ville ; et j'ai pu
me convaincre de pins qu'aucun d'eux n'avait encore oublié sa qualité de catholique en eu négligeant lés devoirs. Nous faisons plusieurs excursions ensemble pour visiter la ville, entre autres le cimetière du Pere-Lachaise, le Bois de Bon-
logne. S. Denis, etc.
Le Père-Lachaise n'a pis répondu à ce que j'en attendais ; je l'ai trouvé bien inférieur, en fait de monuments remarquables, au cimetièreS. Laurent de Rome, et à plusieurs autres que j'avais visites aux Etats-Unis. Suis doute il s'y trouve des pièces bien capables d'attirer l'attention,) mais il y a confusion dans la multitude et le rapprochement des monuments, et ce sont bien plus les personnages historiques dont les noms inscrits évoquent le souvenir qui excitent l'intérêt, que le grandiose ou l'architecture des monuments m ê nies.
Paris, jeudi 9 juin. Je consacre cette journée à la visite des Musées. Je commence par ceux du Louvre.
Quels immenses trésors, en fait d'œuvres d'art et de productions du génie, sont renfermés ici! Mais aussi, quelle absence des convenances et quel dévergondage d'imagination de la part des ai tistes ! G est parfois d'un réalisme dégoûtant, et dans un grand noTubre de pièces, on cherche en vainl'idéai du beau qui aurait dû inspirer l'auteur; on ne trouve que de révoltantes représentations qui n'ont l'air à s'adresser qu'aux bas sentiments d'une nature pervertie.
Encore plus que dans les musées de Rome, on voit ici une foule d'artistes occupés à copier les œuvres les plus recommandables des grands maîtres, Et parmi ces artistes, un bon nombre du sexe délicat, et souvent d'un âge dont les années et les études ne peuvent encore avoir mûri le jugement. ~7
Les Musées du Luxembourg sont à peu près semblables à ceux du Louvre. Il y a. m'a-t-on dit. cette différence. C'est qu'au Luxembourg toutes les œuvres de quelque mérite du salon de chique année sont exposées là d'abord, et on en fait ensuite un choix pour les transporter au Louvre, de sorte que les pièces sont moins choisies et sont souvent ent.emèléesà des productions de peu de mérite.
Paris, vendredi 10 juin. — Nous portons nos pis. ce matin, dans la direction de PO., pour visiter les Invalides. L'établissement des Invalides, comme l'on sait, est une retraite pour ies militaires biesses ou hors d'étal de service qui sont sans res-
sources. C'est, là aussi que se trouve le tombeau de Napoléon 1er, dont on a rapporté les restes en 1841 de l'île Ste Hélène. C'est un monument des plus riches de Paris.
Nous ne manquons pas, étant dans ce quartier, de faire visite à M. l'abbé Baron, aumônier de notre caravane, qui parti malade, en était revenu plus mal encore. M. Baron, qui a depuis succombe aux suites de sa maladie, était nu prêtre zélé, rempli de piété, d'une humeur charmante, et possédait de très vastes connaissances. Son compagnon de tente en Galilée et en Syrie, de chambre au Garmei, à Beyrouth, dans le steamer, c'était à chaque fois pour moi un nouveau plaisir que de pou. voir jouir de sa conversation. Il fut enchanté des de îx jeunes ' V Canadiens que nous lui présentâmes. " Je retrouve en eux, ' m'a-t-il plusieurs fois répété plus tard, les allures franches et naïves de ceux de nos jeunes militaires que le contact des compagnons du camp n'a pis encore pervertis."
Gomme nous étions chez M. Baron, arrive une visiteuse dont la rencontre ne nous fut pas peu agréable. C'était Mad -moiselle de Ghelke, de Belgique. Ayant opéré le retour d'Orient par Smyrne, Gonstantinople, etc., elle ne faisait que d'arriver directement de Marseille. La bonne entente qui a constamment régné entre tous les membres de notre caravane, nous a créé des liens que jamais rien ne pourra rompre, et qui nous rendront toujours chère toute occasion que nous pourrons avoir de les renouveler.
Paris, samedi 11 juin. — Comme c'est aujourd'h ii le samedi des quatre-temps, l'église S. Sulpice prend un caractère tout particulier par la nombreuse ordination que vient y faire Mgr Richard, coadjuteur du Cardinal Guibert, archevêque de - Paris. Les ordinants sont au nombre de 65, des divers ordres. L'assistance est assez nombreuse ; mais la cérémonie ne revêt pas ce caractère majestueux et imposant qu'elle prend dans la cathédrale de Québec dans de telles circonstances. Et d'abord, l'autel étant très rapproché du balustre, le chœur se trouve trop petit, si bien qu'une grande partie des ordinants se trouvent obligés à déborder dans la nef, en contact avec les assistants qui rapprochent leurs (diaises autant qu'ils le peuvent. Il y a confusion dans les cérémonies et absence de cette solen Dite, de cette réserve qui placent les ministres des autels aux ^ postes qu'eaxseuls ont le droit d'occuper dans les temples sacrés.
Pour cette cérémonie comme pour bien d'autres dont j'ai
»t.é ré'tio'n à Rim*3. h Ninles et ailleurs, je trouve que nous sommes bien plus particuliers eu Canada, sur le décorum que nous savons y observer et les plus petites prescriptions que nous nous gardons bien d'omettre, ce qui ne contribue pas peu à ajouter à la solennité et à faire l'édification de l'assistance.
G*est Versailles que nous avons choisie pour notre excursion de ce jour.
Nous nous transportons d'abord près du Louvre, pour prendre là la diligence qui nous y conduira. Nous préférons le service de la diligence à celui du chemin de fer, par ce que le trajet étant moins rapide, nous permet de jouir bien d'avantage de la vue de la campagne.
Nous traversons la Seine en face de Sèvres, village célèbre, comme on sait, par ses manufactures sans pareilles de fines porcelaines.
Les maisons bordent presque continuement la route depuis Sèvres jusqu'à Versailles, comme une rue de ville.
Versailles est une petite ville qui n'attirerait l'attention de personne, n'était la résidence royale qu'elle possède, et par suite le dénouement de plusieurs faits historiques dont elle fut le théâtre. On sait qu'il n'y a encore que quelques années, c'était à Versailles que s'assemblaient les chambres françaises. On n'a pas oublie non plus qu'en 1871, l'empereur Guillaume de Prusse vint y établir ses quartiers généraux, pour infliger à la Fin. .ce cette humiliation dont elle ressent encore tout le poids, et dont, sans nul doute, elle saura tôt ou tard exiger réparation.
Le château de Versailles, que tous les Bourbons ont successivement habité, est une très vaste construction, à extérieur assez ordinaire, mais d'une grande somptuosité à l'intérieur.
Si le Louvre est le musée du génie et du talent de la France, Versailles est celui de ses gloires militaires et administratives, car tous les braves soldats, les grand diplomates, les sages rois qui ont contribué à mettre la France à la tête de tontes les nations du monde, ont ici leur inscription, soit dans des marbres nous en représentant les traits, ou dans des peintures nous les montrant à l'œuvre. Quelles toiles immenses et sans nombre de batailles où les soldat français ont fait primer l'honneur de leur patrie! Les nations du globe sont presque toute- appelées les unes après les autres à servir de marchepieds à ia gloire du pays de nos ancêtres.
Lps visiteurs sont admis à parcourir les diverses pièces du château. La salle des glaces nous montre tous les murs couverts de ces superbes places de Venise qui nous renvoient notre image, de quelque côté que nous nous tournions.
On nous montre la chambre de Louis XIV étant enfant, celle de l'infortunée Marie Antoinette, etc., etc.
Après l'insppction du palais, nous visitons aussi le parc, les bosquets, les pièces d'eau, etc. En voyant ces riches constructions, ces bosquets si bien allignés, ces gazons tondus, ces parterres à fleurs si variées, ces massifs si bien taillés, si bien entretenus, ces allées ombragées, etc., je me disais : tous les hommes courent après le bonheur sur la terre; les grands personnages qui ont habité ces lieux en ont-ils possédé une plus large part q ne le pauvre qui vit dans sa chaumière du fruit de son travail ?.... Certainement non ; il s'est dévoré plus de soucis cuisants, d'amertumes de tout genre sous ces coquettes charmilles et ces lambris dorés, que dans la pauvre demeure de l'humble ouvrier, ou dans la cellule étroite et nue des reclus volontaires de la piété, que nous visitons avec respect dans les couvents et les monastères. Les grands personnages qui ont passé ici ont fait des actions d'éclat, le monde a parlé d'eux; ils ont été couverts de gloire. Mais la gloire qu'ils recherchaient a-t-elle pu les rassasier? En outils trouvé suivant leurs désirs? Helas le cœur de l'homme est un abyme ! Mais le sage qui l'a sondé cet ahyme du cœur humain, a compris la véritable grandeur, il a de bonne heure commandé àses appétits déréglés, il a vaincu le inonde qui aurait pu le troubler, et ayant trouvé la paix en Dieu, il a trouvé le bonheur ;il a été heureux.
Que d'illustres personnages qui ont pendant quelque temps occupé le monde de leur nom. sont aujourd'hui oubliés, ou peut-être honnis et exécrés! Lorsque des deshérités de la fortune ou des pauvres volontaires qui ont vécu dans l'oubli et l'abjection, sont aujourd'hui exaltés, honores, vénérés de tous. Ce qu'il y a de consolant pour tous, c'est qu'à la fin une infaillible justice présidera à tout, et que cet équilibre que nous ne pouvons souvent reconnaître dans le conflit des éventualités qui nous environnent, sera un jour établi pour la satisfaction de tous. C'est aiors que l'humble, le pauvre, le délaissé d'aujourd'hui s'écrira en toute confiance. "Iule, Domine, speraci
non confundar in mternum. J'ai compté sur vous Seigneur, je ne serai pas confondu dans l'éterniLé."
Paris, dimanche 12 juin.— Nous allons dans l'après midi, à la demande de M. Asseiin, faire une excursion à St Mandé. St- Mandé est un village dans la banlieue de Paris, du côté de l'est. M. Asseiin avait là une connaissance dans la personne de l'un des Clercs de St-Viateur qui y tiennent un établissement d'éducation. Gefnt pour nous une agréable excursion, qui nous permit 4'examiner un quartier de la vaste capitale que nous n'avions pas encore visité.
Comme il nous fallait changer d'omnibus à la porte de la ville, nous avons eu le temps d'examiner les retranchements, ou plutôt le lieu des campements des Prussiens lors du siège de 1871.
Paris, lundi 13 juin. — Nous nous rendons dans la rue du Bac pour visiter le Séminaire ùes Missions étrangères. La chambre des martyrs surtout nous intéresse vivement. On a réuni là tous les instruments qui ont servi à torturer les courageux missionnaires qui, dans ces dernières années, ont versé leur sang pour confesser la foi de jés us-Christ, particulièrement en Chine et au Thibet : chaînes, cangues, menotes, verges etc., avec divers articles ayant appartenu a ces confesseurs de la foi, comme soutanes souillées de sang, chaussures, lettres, etc., etc.
Les vastes jardins du Luxembourg étant tout près de ma pension, je ne manque pis d'y faire de fréquentes visites. Mus c'est surtout au Jardin-des Plantes que je me plais particulièrement. 11 y a là amples sujets d'étude pour un naturaliste. Je ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pas plus de temps à ma disposition pour suivre les cours intéressants qu'on y donne.
J'écoute aujourd'hui M. le Professeur Milne-Edwards donnant son cours de zoologie. lien était dans les mammifères aux porcs-épics. Le professeur est dans l'allée en face des lo°-es pu «les enclos où sont renfermées les bêtes. Une foule se presse autour de lui. J'en remarque un bon nombre tenant des carnets et notant les explications données. Ce sont, je suppose, les élèves de l'université qui auront à rendre compte plus taid ou du moins à passer examen sur cette branche des sciences.^-'
M. le professeur, qui est jeune encore, parait posséder au
parfait le sujet qu'il traite. Sans se perdre dans des divagations diffuses, ni chercher à en imposer par des théories nouvelles, il se renferme dans un pur éclectisme pour ne présenter que des appréciations raisonnées et pouvant être comprises de tous.
Les gardiens entrent le plus souvent dans les loges des animaux pour les faire sortir et les tenir en vue du public, qui peut juger de suite, le plus souvent, de l'exactitude des faits qu'on expose.
Des porcs-épics il passe ensuite aux singes, qui nous amusent beaucoup par leurs gambades et leurs excenlricites. Le Professeur nous fait sur'out admirer la force museulaire de ces quadrumanes. Des poteaux en fer, de 2 pouces de diamètre, sont disposés à 20 pieds de distance les uns des autres, et très souvent, un singe grimpant à l'un de ces potaux se transporte d'un bond au poteau voisin, avec la plus grande aisance.
Que de moyens d'acquérir des connaissances, de s'initier à l'étude des sciences ou d'en poursuivre le cours, sont mis ici à la disposition de tout le monde.
Le Jardin-des Plantes forme un immense enclos, planté d'une quantité d'arbres pour prêter leur ombre aux visiteurs et aussi aux centaines d'animaux qu'on garde ici de toutes les parties du monde, depuis des colosses d'éléphants, des rhinocéros, d'énormes tortues, etc., jusqu'aux oiseaux mouches, aux serpents et aux plus petits rongeurs. Er tons sont là exposés à l'inspection du public, chacun avec son nom technique, son nom vulgaire et le lieu de sa provenance.
Les allées sont en dédales à travers les enclos et les pièces d'eau, et par ci par-là sont semées de bancs pour permettre aux visiteurs de se reposer. Eu plusieurs endroits j'ai rencontré des artistes avec chevalets, crayons et couleurs, occupés à peindre des animaux qu'ils avaient .'levant eux.
Diverses bâtisses distribuées çà et là renferment les collections qui ne peuvent être exposées en plein air. comme les animaux montés, les spécimens d'anatomie, des, etc.
La partie de TE., qui donne spécialement son nom à l'établissement, est occupée par le jardin botanique. On voit dan« un compartiment les plantes médicinales, à côté les tinctoriales, les textiles, etc., et ailleurs, la collection générale, c'est à-dire la classe entière des végétaux rangée suivant ses divisions en
embranchements, tribus, familles, genres et espèces. La conservation d'un tel jardin exige des soins continuels et assidus, car souvent une plante requérant beaucoup d'humidité, se trouve à côté d'une autre demandant un sol sec et léger.[C'est par suite de cette difficulté, je pense, que j'ai pu constater de nombreuses absences parmi surtout les arbrisseaux et les sousarbrisseaux. Plusieurs espèces de notre Flore ne figurent pas là* Ils auront péri, je suppose, et on aura négligé de les remplacer.
Paris, mardi 14 juin. — C'est au Bois-de-Boulogne que nous portons aujourd'hui nos pas.
Il y a sur la Seine un double service de petits bateau x-àvapeur, ce sont les Mouches et les Hirondelles, que l'on distingue par la couleur. Nous prenons donc une Mouche pour nous rendre à St-Cloud, qui se trouve au N. du Bois-de-Boulogne. Nous avions occasion par là de voir Paris sous un nouvel aspect, et prenant le Bois de Boulogne en arrière, il nous faudra le traverser pour revenir, ce qui nous permettra de le bien examiner.
Le trajet sur la Seine e-4 des plus agréables. Le bateau nous entraîne avec une grande vitesse en suivant le courant au dessous des arcades des ponts. Un peu au delà des Invalides, les rives sont désertes, comme en pleine campagne. Puis, nous passons devant Sèvres, et nous arrêtons plus loin à St- Clond. Le quai est sur la rive N. du fleuve, mais nous le traversons aussitôt sur le pont qui se trouve là, et tombons de suite dans le Bois de Boulogne. £Nous ne savions pas quelle distance nous avions ainsi à parcourir à pied, car si nous l'eussions connu, nous aurions retenu le service d'une voiture, pour faire une telle course, par une chaleur écrasante et souvent dans des chemins bordés d'arbres et d'arbrisseaux où le vent ne pouvait se faire sentir. Aussi éliocs-nous rendus, lorsque nous atteignîmes la barrière de l'Etoile qui est l'entrée par où l'on pénètre dans le Bois-de Boulogne eu venant directement de Pans. Nous étions si l'alignés, que nous remîmes à un autre jour la visite du jardin d'Acclimatation, et pour l'avoir remise, j'ai ainsi perdu l'occasion de le visiter qui ne s'est plus présentée ensuite.
Le Bois-de-Boulongne est un parc immense par son étendue, aussi ceux qui ne veulent que le visiter font-ils bien de prendre une voiture à l'entrée, car on n'en trouve plus ailleurs. Ce parc est inférieur en ornementation a plusieurs que j'ai
visités aux Etats-Unis, mais son immense étendue fait qu'il met, pour ainsi dire, une campagne à la disposition des habitants de la vaste capitale, qui vont y passer des journées entières dans les prés tondus, les bosquets, les forêts incultes, etc.
Après avoir admiré le monument de la barrière de l'Etoile' nous prenons un omnibus pour revenir en viile. Nous passons le Trocadéro, la place de la Concorde, et nous arrêtons au jardin des Tuileries, où devait commencer quelques minutes plus tard un concert donné par la bande de la République, qui passe pour le premier corps de musique qu'aucun autre n'a encore pu surpasser.
Nous payons deux sous pour nous assurer àe?, lièges en dedans de l'enceinte rapprochée des exécutants — car ceux qui veulent se tenir debout en dehors ne payent rien — et tout en nous reposant, nous écoutons la musique de la célèbre bande. On joua des morceaux— on nous en passa le programme— fort difficiles, et d'une exécution parfaite, où les dilettanli pouvaient trouver ample matière à leur admiration, /mais où le commun des mortels aurait pu désirer plus de mouvements, un ^:hythme plus accentué, car presque toutes les pièces étaient des airs doux et à mesure lente. ^7
Ce qui m'étonnait surtout c'était de voir la foule immense réunie là pour entendre cette musique. Mais rien de surpreprenant, me dit un voisin à qui je faisais cette remarque, comptez donc les désœuvrés dans une population d'un million et demi ? Paris, continua-t-il, possède 34 théâtres, dont le nombre de places varie de 800 à 1500, et bien, tous les soirs, ces sièges sont remplis et un grand nombre souvent s'en retourne sans avoir pu se trouver une place.
Paris, mercredi i5 juin. — M. Bolduc qui veut pousser une pointe à Jersey et en Irlande, se sépare encore une fois de moi, en me donnant rendez-vous à Moville, à bord du steamer qui doit laisser Liverpool le "23 pour Québec.
En compagnie de MM. Dupont & Asselin, je me rends à S. Denis pour visiter les tombeaux des rois. C'est un trajet en chemin de fer d'une quarantaine de minutes.
La plupart des rois ont de superbes mausolées, qui nous rappellent par leurs marbres ceux des papes et des cardinaux de Rome ; mais hélas ! ces mausolées sont là pour indiquer où ont reposé les restes de ces grands princes qui ont gouverné la
DE QUÉBEC A JÉBUSALUM
Fronce ; mais ils sont vides, leurs cendres n'y sont plus. Les Vandales de la révolution sont passés ici, et ont tout balayé. ï\u nom de la liberté, les piètres, les nobles, et tous ceux que le génie où le talent élevait an dessus du vulgaire, furent Iraînés su i l'échafaud ; et au nom de la liberté on viola les sépultures et on arracha de Jeurs sépulcres les resLes des princes qui ont imprimé à. l;j Fiance ce caractère de grandeur qui l'a toujours distinguée, pour les faire voler au vent. Jamais l'arbitraire, la tyrannie, le despotisme n'ont eu de plus zélés partisans que ces monstres révolutionnaires agissant au nom de la libertëTJ 1
On sait que le chapitre de S. Denis, se compose presque entièrement d anciens. évoques, qui viennent finir ici, dans la retraite et la prière, le reste des jours qu'ils ont consacrés à un ministère plus actif et souvent semé de mille difficultés. Mais attendons, aujourd'hui encore la France est sous le régime de révolutionnaires qui ne craignent pas plus que ceux de 1793 d'exercer l'oppression au nom de la liberté ; la suppression des traitements des chanoines de S. Denis ne se fera pas longtemps attendre, après qu'on aura effectué celle des autres ministres du culte, dont on a déjà agité la question.
Paris samedi 18 juin. — Les jours s'écoulent rapidement dans la visite de la grande ville, ses églises ses parcs publics, si's musées, ses riches boutiques, ses bibliothèques, ses librairies, etc., off. eut tant d'intérêt, qu'une visite ne peut suffire pour ( l'im qui veut un tant soit peu apprécier le tout ; et cependant mon départ est arrête pour le lendemain. Il me faudra aussi consacrer quelques jours à parcourir l'immense métropole de l'empire Britannique, où j'aurai a faire quelques acquisitions en l'ait d'ouvrages pour les études que je pouisuis.
.Mais si ie temps que j'ai passé à Paris a été bien trop court suivant mes désirs, d'un autre côté le lecteur peut voir qu'il a été très activement employé. Les musées du jardins des Plantes m'ont surtout attiré plus d'une fois, de même que certaines librairies u'oùje ne suis pas toujours revenu les mains vides.
Paris, dimanche 19 juin.— Je vais, comme à l'ordinaire, dire la messe à S. Sulpice, et peu après je me rends à la gare du Nord pour prendre la route d'Angleterre par Boulogne et Folkstoue.
On nous donne quelques minutes à Amiens pour prendr le diuer, mais trop peu pour nous perm.ei.tie de visiter la ville.
DE QUÉBKC A JÉRUSALEM 695
A 2 h. P. M. 10'ii étio îs \ B rilogne, et un quart li'heure
après je disais adieu aux côtes de France.
Boulogne est une bien jolie ville, et possède s irtout une magnifiée grève de beau sable, aussi est elle une place très fréquentée pour ses bains.
Le temps est beau, la mer à peu près calme, la traversée de la Manche n'est pour ainsi dire qu'une agréable prora m i le sur l'eau, d'un peu plus de deux heures. G*est à peine si nous perdons la terre de vue, les côtes d'Angleterre se montrant aussitôt que disparaissent celles de France.
Une foule assez considérable garnissait le quai aagl us . Les officiers de douane se montrent des plus aceomo lants. Les deux questions de rigueur au sujet 'lu tab ic et de l'eau- 1 '-vie sont posées, et sur notre réponse négative, nos milles reçoivent la marque officielle sans qu'on nous les fasse ouvrir.
Nous passons du quai aux chars qui sont là tout près ; mais quel jeu d'avant et de recul avant de non- mettre en marché ; plus d'une fois je me crus définitivement parti, et aussitôt s'opérait le recul qui nous ramenait sur une élévation où nous dominions la ville toute entière. Quelle solitude dans ces villes anglaises aux jours du dimanche! C'est à peine si iarci, par-là on voit quelques personnes isolées dans le- rues. 0 i dirait une ville subitement abandonnée par ses habitant-.
A 6. 15 h. nous descendons dans la gare de Chtring O »ss, et cinq minutes après j'éteis à ma pension dn Lutgate Ci < us, cù à ma grande surprise, je retrouvai mon compagnon M. Bolduc. Il avait mis de côte l'excursion qu'il avait projetée à Jersey, pour ne se contenter que de celle de l'Irlande.
Si j'ai été surpris de voir Folkstoue déserte et silencieuse, je le suis autant de voir Londres* tout agitée et aussi bruyante que durant la semaine ; les tramways, Tes omnibus, fis chemins de fer font leur service, et les piétons encombrent les trottoirs. Cependant nulle part l'affligeant spectacle d'ouviaerj à l'ouvragj comme on le voit en France et eu Italie.
Londres, lundi 20 juin. — M. Bolduc voulant toujours faire une petite excursion en L lande, prend le train de Liverpool de 10.30 h. La visite qu'il me tardait le plus de faire à Lon dres, était eelles du British Muséum. Aussi ne suis-je pas lent à m'y rendre ce matin.
Quel immense musée ! Lt non seulement les spécimens sont nombreux, de qualité supérieure, mais iis sont dia^o^eo
avec un art qui ajoute encore à l'intérêt qu'on peut lenr porter. C'est partout un luxe d'ameublement et d'exposition? dans chaque département, des plus recherchés.
Les coquilles ont particulièrement attiré mon attention, aussi ai-je consacré la journée presque entière à leur examen. J'ai pu trouver là la solution de plus d'une difficulté que j'avais sollicitée en vain depuis longtemps de divers côtés. J'avais noté les caractères de plusieurs pièces douteuses de ma collection, et j'ai pu là écarter des doutes et corriger certaines erreurs d'une manière sure. Quelle immense ressource pour l'étude^ Gomme la détermination des espèces devient facile avec de telles collections ! Avec l'apathie que la plupart de nos maisons d'éducation montrent de ce côté là, et l'hostilité j'oserais dire qu'y manifeste notre gouvernement, il nous faudra attendre encore longtemps avant de pouvoir jouir de tels avantages."?
Après le British Muséum, je passe à un musée d'un autre genre, c'est celui de Mad. Tussault. Ici ce ne sont point des spécimens d'histoire naturelle qu'on exhibe, mais bien des personnages en cire. Depuis Luther, Calvin,. Cromwell, jusqu'à Pie IX étendu sur son lit de mort, on nous montre les portraits de plus de 300 personnages célèbres, de grandeur naturelle, et avec les costumes qu'ils portaient. Toutes les têtes couronnées du jour, la reine Victoria avec sa famille et ses ministres, et une foule d'autres personnages distingués sont là, à poser devant les visiteurs, dans des accoutrements et des costumes qui leur sont propres. Le coup d'œil est partout frappant de vraisemblance et excite un grand intérêt.
Il y a une annexe au fond de la salle principale qu'on qualifie de "chambre des horreurs." Là sont les portraits de tous les grands scélérats qui se sont distingués par leurs crimes, les Robespierre, les Tropmanu, Charlotte Corday plongeant son poignard dans le sein de Marat qui est au bain, etc., etc. A côté de ces grands criminels sont les instruments qui ont servi à leur exécution, sabres, cimeterres, jusqu'à la trop fameuse guillotine qui a moisonné tant de têtes durant la révolution française.
On voit aussi, dans une chambre voisine, divers habits et ustensiles qui ont appartenu à de grands personnages, tels que des bottes, des éperons, une épée de Napoléon 1er, etc.
Des musées je passe aux parcs, en commençant par le Regenfs Park, où se trouve un jardin botanique, et le jardin de zoologie.
Le jardin botanique n'est pas très étendu, et semble destiné à offrir aux visiteurs la vue de plantes rares et remarquables, plutôt que les plantes en général rangées suivant leurs familles, genres et espèces.
La ménagerie est très considérable, inférieure cependant à celle du Jardin des Plantes de Paris. Les animaux n'y occupent pas un si grand espace, et je les crois aussi moins nombreux.
Du Régent1 s-Park je passe aux Kensington Gardens, au Hyde Park et au Green Park qui tous trois se tiennent et offrent des lieux de promenades d'une longueur extraordinaire. C'est, en un mot, une vaste campagne, avec ses bois, ses pièces d'eau, ses chemins gravés, ses charmilles, ses bosquets, etc., à la disposition d'une ville qui à elle seule formerait un état important puisqu'elle ne renferme pas moins de 5.000,000 d'habitants.
Le protestantisme n'étant qu'une négation, comme le déclarait nagiièueuuuui^lican sincère, le visiteur chercherait en vaàn dans ses tem nies l'expression d'un symbole ; il n'y trouve toujours que de lourdes constructions, sans presque d'ornements, figurant la foi spéculative de la froide réforme, sans ce surnaturalisme, cet idéal pieux et sublime des églises catholiques qui contribue si puissamment à élever l'âme, en lui inspirant le goût des choses invisibles. Cependant à Londres il est deux temples qui tranchent sur tous les autres sous ce rapport, et que le catholique va visiter avec intérêt ; c'est St- Paul avec l'abbaye de Westminster, par ce que l'un et l'autre ont été ravis aux catholiques et reflètent T esprit catholique tel qu'il dominait en Angleterre avant le XVIe siècle.
J'avais déjà visité St-Paul, il me restaità voir Westminster. C'est une vaste construction, de style ogival, irrégulière dans son pourtour, très ornementée, mais dont la hauteur ne répond pas à l'étendue. Pénétrons à l'intérieur. Quel contraste avec nos églises! On se croirait plutôt dans un [^ musée que dans un véritable temple religieux. Ce ne sont partout que de riches sarcophages, que mausolées superbes, qui au lieu d'occuper des annexes ou des alcôves en retraites, remplissent ici les nefs principales, Cependant si nous élevons nos regards vers La voûte, nous voyons les arrêtes des ares multiples se croisant en tout sens, découpées ou sculptées avec un soin extrême, et i ous offrant le véritable caractère religieux de nos temples.
La plupart des rois et des grands hommes de l'Angleterre ont là leurs sarcophages avec statues en marbre plus ou moins remarquables.
Londres, mercredi 22 juin. — A dix heures je suis rendu à la gare St- Pancrace, pour prendre la voie de Liverpool par le Midland Rnilwny. Etmt venu par le London cf- Norlh Western, je préférais retourner par une autre ligne, afin d'avoir L'occasion de voir une plus grande partie des campignes d'Angleterre. C'est ici comme dans tout le reste du pays, de vastes domaines, admirablement bien cultivés, avec par-ci par-là le château du land-lord et les établissements des fermiers.
A Manchester, dont la voie fait presque le tour, on peut admirer une forêt du cheminées d'usines comme nul lieu au monde ne peut en offrir de semblable. Et toutes ces bouches vomissent une fumée noire et épaisse qui se môle aux vapeurs de L'atmosphère pour faire de l'Angleterre le pays des brouillards par excellence. Rien de surprenant alors si à Londres on est parfois si longtemps sans voir le soleil. L'astre du jour a peine à faite pénétrer ses rayons à travers les brouillards que les vents transportent de tous côtés sur cette île, lors pie tant de milliers d'usines viennent y joindre leurs fumées pour épaissir davantage cette atmosphère.
A 3.40 h. P. M nous entrons dans la gare de Liverpool, où, à ma grande surprise, je retrouve M. Boiduc. Ayant rencontré une de ses connaissances Irlandaises, il avait été la veille faire eu sa compagnie, une excursion à Dublin, et en était revenu aussitôt.
Je vais loger avec mon compagnon au Family Hôtel, 11, Islinglon slrcet. C'est une véritable maison Irlandaise, la mère et les tilles n'ont que des révérences à prodiger aux rccerend f allier s.
Nous nous rendons au bureau de la Compagnie Allan pour faire viser nos billets de retour et noua assurer des cabines pour le départ du lendemain.
Liverpool, jeudi 2$ juin. — Nous allons dire la messe, ce matin, chez les RU. PP. Jésuites. Nous sommes étonnés de trouver ici, comme à Londres, un si grand nombre de personnes entendant la messe en pleine semaine.
Liverpool est une grande et belle ville Ses docks surtout, les plus grands du monde, sont une merveille de construction, de canaux et d'endi^ruenients. Lijs centaines de vaisseaux en
réparations, élevés dans leurs réservoirs, forment une véritable forêt de leur mature.
Liverpool possède aussi de- nombreuses usines, et son voisinage de la nier lui amenant de fréquents brouillards, leur humidité fait adhérer aux constructions la fumée du charbon qui s'élève de toutes parts, si bien qu'on dirait ces constructions formées d'une pierre noire ou très foncée, tandis que fraîche elle est d'un gris assez clair.
Nous sommes aux jours les plus longs de l'année, et à la latitude où nous nous trouvons, il ne reste presque pins de nuit. A lOh. du soir, il fait encore passablement clair dans les rues et à 2. h. du matin le gaz des rues devient 'nnsile.
Comme c'est aujourd'hui le jour du départ, nous achevons nos derniers préparatifs, faisant quelques petites emplettes qui nous étonnent par le bon marché, c'est qu'il y a ici abstraction des droits que les marchandises doivent payer pour entrer chex nous ; puis nous nous disposons à nous rendre an quai.
Mais il faut auparavant régler avec notre hôtesse ; etqui le croirait? eile se refuse absolument à tout payement. En brave catholique Irlandaise qu'elle était, eile se trouvait assez payée, disait elle, de l'honneur qu'elle avait eu d'héberger deux p'ètres, deux ministres du Seigneur. Le service laissait parfois à désirer, mais on y mettait une telle kbonue volonté, on s'efforçait tellement de nous être agréable, qu'il y avait ample compensation à ce qu'on aurait pu désirer de plus. L'une des deux demoiselles parlait fort bien le français, ayant eu son éducation dans un couvent de Belgique.
A 5 h. P. M., nous sommes à bord du Moravian qui doit nous ramener à Québec, et à 6 h. nous voyions Liverpool, avec ses immenses docks, s'effacer derrière nous. Le temps est beau, la mer calme et la navigation des plus agréables.
En mer, vendredi 24 juin. — Beui soleil et temps calme ce matin, nous côtoyons les côtes d'Irlande pour entrer à Moville où nous arrivons à 10 h. Il nous faut attendre ici jusqu'à 5 h. P. M., pour la malle par chemin de fer, qui est traversée de Liverpool eu Irlande plus de 12 heures après notre départ.
Nous trouvons dans les campagnes qui s'offrent ici à nos regards une grande ressemblance avec les nôtres. Les champs sont clôturés, et les maisons à la suite les unes des autres, tout comme chez ut us.
Vers midi, le temps se couvre et un fort vent d'E. commence à se faire sentir. Nous n'en éprouvons pas encore les effets, à l'abri que nous sommes dans ce petit golfe, mais tout nous fait présager dn mouvement lorsque nous serons en pleine mer.
A 5.15 h. la malle est arrivée, l'ancre levée et nous sommes en marche. Nous sortons du Loch Foyle et aussitôt nous tombons sur une mer fort^agitée, mais comme le vent nous vient de l'arrière, nonsrPen ressentons encore aucun mauvais effet; nous prévoyons cependant que lorsque nous changerons de direction en laissant les côtes d'Irlande, nous aurons à résister à une mer bouleversée qui nous prenant par le flanc, nous ballotera d'une manière plus ou moins agréable.
En mer, samedi, 25 juin. — Vers les 8 h. A. M. le vent passe de l'E. au N. 0. et nous fait échanger un assez bénin roulis, contre un tangage très incommode ; déjà plusieurs se sentent pris du mal de mer. A 9 h., nous perdons la terre de vue.
Dimanche, 26 juin. — Nous avons de la pluie par intervalles, et toujours une mer très agitée ; quand nous ne sommes pas ballottés par le roulis, nous sommes bercés par le tangage. Nous croyions nous être aguerris à la mer avec notre longue navigation, et cependant il nous fallut encore payer le tribut à Neptune. Mais comme en allant, nous en fûmes quittes, mon compagnon et moi, pour une journée de malaise, et bien que la mer continuât encore à déployer sa furie, nous n'en fûmes plus ensuite en aucune façon incommodés.
Nous avons à bord un trosième prêtre Canadien, c'est M. l'abbé Monk, de Montréal, qui revient au pays après quelques années de séjour en Europe. Nous avons aussi avec nous le Président de la fameuse ligne de steamers à laquelle appartient notre vaisseau, Sir Hugh Allan, avec son fils. Partis de Montréal en mai, ils avaient reçu un télégramme en arrivant à Liverpool leur annonçant la mort de Mad. Allan. Mad. Allan ne jouissait plus de ses facultés mentales depuis plusieurs années.
Nous eûmes pendant plus de trois jours un vent debout, qui nous retarda beaucoup et nous fit présager une longue traversée, heureusement que nous pûmes nous racheter un peu une fois dans le golfe. z
On peut voir par le tableau qui suit la route que nous
Dimanche 26 "
Lundi 27 «
Mardi 28 "
Mercredi 29 "
Jeudi 30 "
Vendredi 1er juillet
Samedi 2 "
avons suivie sur la carte, et la distance que nous avons parcourue chaque jour.
Samedi 25 juin, latitude 55°34, long. 12Q23, course dans les 24 heures 203 milles.
Dimaache 3 u à 7.30 h. A. M. nous laissous Rimouski, et à 3.40 h. nous accostons au quai de Lévis.
Le premier juillet, vers 11 h. A.M , nous pûmes distinguer les côtes du Labrador, qui, à notre grande surprise, n ;us montraient encore de la neige sur leurs sommets. Nous fîmes dans le détroit de Belle-isle la rencontre de trois icebergs d'une centaine de pieds de hauteur, mais étant échoués, il est tout probable qu'ils ne pourraient plus reprendre le mouvement et devaient fondre là.
Une fois dans le Golfe, nous eûmes une mer calme comme un Beau miroir, et notre vaisseau mit tout dehors pour rattraper le temps perdu. Nous longeâmes d'assez près l'île d'An* ticosti, et de ce moment jusqu'à Québec, rien de plus agréable que cette navigation. Nous voyons tous les établissements de la côte Sud défiler devant nous, remarquant surtout leurs églises et les villages qui les avoisinent.
Dimanche matin, 3 juillet, nous mouillons en face du quai d3 Rimouski, où un petit steamboat vient prendre les malles pour les remettre au chemin de fer; nous continuons aussitôt, et à 8.30 h. P. M. nous étions dans les bras de nos amis sur le quai de Lévis.
Il existe à Liverpool une société de secours pour les veuves et les enfants orphelins des marins, et l'on nous impose une espèce d'obligation, à bord des vaisseaux de la ligne Allan, de contribuer à ce fonds. L'on organisa, une fois dans le Golfe, où nous jouissions d'une mer calme, une espèce de concert entre les passagers, comme contribution à cette caisse. On chanta force chansons, on déclama des vers anglais avec plus ou moins de succès et d'apropos, et on tendit l'escarcelle à tous les assistants. Il nous répugnait d'autant plus de souscrire à ce fonds, qu'il est mis, nous a-ton dit, à la disposion d'une société de propagande biblique qui en Ube pour favoriser ses vues.
On a généralement raison d'être satisfait dn service des vapeurs Ailan, mais les employés ont été un peu gâtés dans Leurs voyages d'Europe. Bien que le pourboire, cette mendicité sous une autre forme, n'existe pas en Angleterre, les serviteurs des vaisseaux Ailan ont appris à L'exercer à leur bord. Arrivés à Lévis. je demande à un garçon de monter mes malles sur le pont; oui, me répond-il, et il transporte celles des voisins. Gomme j'avais grande hâte de descendre au plus tôt sur le quai, je les monte moi-même, et ne voila-t-il pas que ce garçon s'en vient me trouver sur le pont réclamant son salaire? — Oui ? pour m'avoir forcé à transporter mes malles moi-même? — , Pourle servicede la table, pouravoir frotté vos bottes— Quoique mécontent, je lu' mets un écu dans la main. Ce n'est pas assez, dit-il, c'est un dollar. — Ce n'est pas assjz? bien, rendezmoi cet écu. Je le reme;s dans ma poche, et l'invite à aller se faire payer par ceux qui l'ont engagé.
Pourquoi la compagnie n'interdit-elle pas ces obsessions sur ses administrés par ses employés, comme on le voit affiché dans les grands hôtels de Londres ? Nous payons assez cher, je pense, pour qu'on ne nous soumette pas à ces désagréments.