‹ De Québec à Jérusalem [microforme]Chapitre 1 sur 94 · QUÉBEC TYPOGRAPHIE DE C, DARVEAU · texte numérisé non relu

QUÉBEC TYPOGRAPHIE DE C, DARVEAU

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ExreGisTRÉ conformément à l’ Acte du Parlement du Canada, par l'abbé L£on 1 Provaxcasr, en l’année 1884, au bureau du Ministre de l'Agriculture.

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On peut avancer, sans faire injure à la vérité, que les voyages sont presque aussi anciens que l'humanité.

Du moment que l’homme conçut l'idée de connaître ce que l'horizon borné de son lieu d'habitation dérobait à ses regards, data l'époque des voyages et des pèlerinages, si tant est que ces derniers ne se distinguent des premiers que par le motif qui les inspire.

Les besoins de la vie, les exigences du commerce, les rapports entre les différents peuples ont fait naître la nécessité des voyages ; tandis que la piété seule a donné origine aux pèlerinages.

Chacun, à l'audition d’un récit quelconque, se forme de suite une composition de lieux ; l'imagination aidant, il arrange comme il croit le comprendre la topographie de l'endroit où a eu lieu l’action : les rochers, les rivières, les montagnes, les plaines viennent se ranger d'eux-mêmes en leur lieu propre, et il voit de suite les personnages du fait rapporté, chacun avec une physionomie qui lui est particulière, venir prendre place à l'endroit convenable. Et dès lors il n’a plus qu’un désir : voyager, se transporter au lieu où s’est passé l'événement, pour confronter sa composi-

tion imaginaire avec la réalité, afin de faire les rectifications nécessaires pour se rendre un compte exact de l’héroïsme des acteurs dans la circonstance, mieux apprécier la grandeur du dévouement, du sacrifice qu’on fait valoir, se mieux pénétrer enfin d’admiration ou de haine pour les personnages, suivant qu’ils s’en sont rendus dignes.

Les pèlerinages sont aussi anciens que l’histoire des peuples, mais c'est surtout depuis le christianisme qu'ils ont revêtu ce caractère de dévotion qui les distingue aujourd’hui.. Le tombeau du Christ où il a vaincu la mort et le péché, le Calvaire où il a consommé son sacrifice, la grotte de Gethsémani où il s’est livré à ses ennemis, l’étable de Bethléem par laquelle il a fait son entrée dans le monde, les tombeaux des martyrs qui ont répandu leur sang en témoignage de leur foi, ont été, dès les premiers temps de l'ère chrétienne, l’objet de la visite des âmes pieuses. C’est là qu'on venait, et de l'Orient et de l'Occident, raviver sa foi à son foyer même, ranimer sa ferveur, puiser la force nécessaire pour marcher à la suite du divin crucifié, affronter les tyrans qui avaient juré de faire disparaître la foi nouvelle, et se disposer à faire le sacrifice de sa vie même, si la chose devenait nécessaire.

Tout enfant encore sur les bancs du catéchisme, il me souvient comme le récit de la passion du Sauveur embrasait mon imagination, évoquait en mon âme des sensations vives et durables, Je me faisais bien de suite une com:position de lieux à ma façon ; mais que de lacunes, d’interruptions, de contradictions même venaient souvent enlever toute suite à mon arrangement, pour me laisser dans le vague, dans l'incertain ; et alors de me dire : mais tous ces lieux, Bethléem, Jérusalem, Nazareth, le Thabor, Jéricho, Tibériade, sont des lieux qui existent encore sur la terre, ne pourrait-on aller les visiter ?... Sans doute je n'osais alors porter mes désirs jusque là, cependant je savais que d’autres l'avaient déjà fait,

Et bien ce que je n'osais espérer dans mes rêves d'enfant, il m'a été donné de le réaliser dans ma vieillesse, Oui! j'ai vu ces lieux sacrés où se sont accom-

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plies les plus grandes merveilles qu'aient enrégistrées les annales de l'humanité, J'ai foulé de mes pieds les routes où Abraham, David, Salomon avaient marché, le sol qui a reçu les empreintes des pieds de Jésus et de Marie, de Joseph et de Jean-Baptiste, de Pierre et des autres apôtres, des Jérôme, des Hélènes, des St Louis et de tant d'autres lumières de l’église qui font aujourd'hui l’ornement du Ciel. Mais c’est surtout aux pas de Jésus que je me suis attaché. J'ai appliqué avec dévotion mes lèvres sur le rocher de la grotte de Bethléem où il est né, j'ai parcouru toute la Galilée où il a si souvent marché ; j'ai vu le Jourdain où Jean-Baptiste l’a baptisé, Nazareth où il est demeuré pendant près de 30 ans caché, le lac de Tibériade aux eaux duquel il a commandé, le Thabor où 1l s’est transliguré, le Golgotha où on l’a crucifié, le sépulcre d’où il est ressuscité, enfin le mont des Oliviers d’où il s’est enlevé vers le Ciel ; et c’est le récit de ces pérégrinations, des sentiments que la vue de ces lieux ont réveillés dans mon âme, le langage que ces témoins occultes de si grandes merveilles tiennent encore au cœur du croyant, que je viens soumettre à l'appréciation de mes lecteurs, sûr d’avance que ma narration toute simple et sans emphase ne pourra manquer de les instruire et de les édifier, comme la visite de ces lieux m'a éclairé et édifié moi-même,

Il ne manque pas d'ouvrages sur la Terre-Sainte, pleins d'intérêt et mieux écrits que je pourrais le faire, mais j'ai cru que le point de vue où j'étais pour apprécier ces lieux étant mieux connu de mes lecteurs, je les intéresserais par cela même plus que les nombreux récits étrangers qu'on en possède, Canadien, j'ai vu les choses en Canadien, et j'ose le croire, avec tout l'intérêt que mes autres compatriotes mettraient à les voir.

Il n'arrive presque jamais qu'un récit de voyage puisse satisfaire toutes les exigences, mais il est un défaut commun à la plupart des écrivains voyageurs que je veux surtout éviter; c’est de compter trop sur les connaissances du lecteur pour s’autoriser à omettre une foule de détails qu'on est chagrin de ne pas y rencontrer. Voulant me mettre à la portée de tous ceux qui pourront me lire, je ne veux rien

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omettre de tout ce que Je jugerai devoir intéresser, tant sous le rapport religieux qui fait l'âme des pèlerinages, que sous celui de l'histoire naturelle dont je poursuis l'étude en tout temps et partout. Car, qu'on le remarque bien, le motif de religion qui doit nous animer dans les pèlerinages n'exclut pas l'instruction qu'on en peut retirer, ne nous empêche pas de jouir des beautés de la nature qui s'offrent à nos regards. Chaque fois donc que mon intérêt de naturaliste a été excité par les nouvelles productions qui se présentaient à mon inspection, je n'ai pas négligé d’en prendre note, et je veux soumettre ces observations à mes lecteurs, surtout lorsqu'il m'aura été possible, en l'absence d'auteurs, de faire l'identification des spécimens rencontrés.

Dans toutes les nombreuses générations qu se sont succédées depuis la naissance du christianisme, il s’est trouvé des fidèles à foi pius vive, à piété plus ardente, qui se sont sentis pressés d’aller prier sur le tombeau du Sauveur, d'aller visiter les Lieux-Saints qui ont été les houreux témoins des prodiges d'amour et de miséricorde que l'homme Dien n’a cessé de semer sur ses pas durant tout le cours de sa vie mortelle ; d'aller raviver leur foi par le témoignage de ces silentieux témoins des ordres du Ciel communiqués à la terre. Les pèlerinages ont vu leurs jours de plus grande splendeur au temps des croisades ; mais depuis Pierre l'Hermite et St Bernard, sans avoir été jamais discontinués, ils ont subi diverses intermittences dans le plus ou moins d'attention qu’on leur accordait. Dans ces derniers temps d’impiété et d'affaiblissement de la foi, les pèlerinages ont semblé se réveiller, comme pour opposer une nouvelle barrière à la libre pensée qu'on prêche de toute part,

C’est dans le but de rendre plus faciles ces pienses pérégrinations aux catholiques de tous les pays, qu’il s’est formé à Paris, en 1853, un comité composé d’ecclésiastiques et de laïques pour préparer l’organisation de caravanes, assurer par des relations déjà établies en Orient la sécurité et la bonne direction des voyageurs, et enfin servir pour la réduction des prix, d’intermédiaire officieux

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entre les pèlerins et les compagnies qui se chargent d'ordiuaire du transport pour ces contrées.

Le conseil organise deux voyages par an : au mois de mars et an mois d'août; le premier pour les fêtes de Pâques, et le second au moment des vacances.

Le chiffre de 12 pèlerins est le minimum pour chaque pèlerinage.

Le prix du pèlerinage, à partir de Marseille, aller et retour, pour visiter la Judée, la Galilée et la Syrie jusqu’à Beyrouth, est de 1410 francs en 1ère classe, et de 1215 fr, en 2e classe, sur les paquebots des Messageries maritimes françaises,

L'excursion étant un pèlerinage proprement dit, et non un voyage de touriste, les ecciésiastiques pour y être admis doivent présenter une autorisation de leur évêque, et les laïques une recommandation d'un ecclésiastique.

Il est facile de voir par les prix donnés ci-dessus, qu’il n'est pas nécessaire d’être millionnaire pour entreprendre un tel voysge ; pour celui qui sait tant soit peu pratiquer l'économie en voyageant, $800 à $900 peuvent suflire.

À plusieurs reprises déjà j'étais venu sur le point de partir pour l'Europe, surtout dans le but de retirer d’une telle visite l'instruction qui en est la conséquence naturelle, mais surtout des connaissances plus étendues sur la science dont je me suis fait une spécialité ; et toujours des obstacles insurmontables étaient venus renverser mes projets, C’est après avoir pris connaissance des conditions des pèlerinages français que j'ai pu voir que le voyage, nonseulement d'Europe, mais encore d'Orient, n’était pas audessus de mes ressources, et un compagnon de route s'étant présenté, dans la personne de M. Majorique Bolduc, curé de Douglastown, que je connaissais depuis son enfance, je me décidai de suite à tenter l’entreprise,

Après donc m'être entendn avec le comité de Paris pour assurer notre admission et connaître la date précise du départ, je laissai Québec le 17 février dernier pour me diriger sur Halifax, afin de prendre le steamer de la ligne Allan du 19 pour me transporter à Liverpool. Le départ

de Marseille était fixé au 17 mars, j'avais donc tout un mois pour m'y transporter.

Comme mon compagnon ne devait me rejoindre qu'à Dalhousie, je partis seul de Québec, Dès 8kh,a m ,après avoir traversé le fleuve en un bateau qui semblait se faire un plaisir de faire fuir les glaçons flottants devant lui, j'étais installé dans le char de l’Intercolonial qui devait me transporter à Halifax. L’rès de trois pieds de neige recouvraient partout le sol, mais il faisait un beau soleil, et la température, quoique un peu vive, n’était pas au-dessous de nos belles journées d’hiver. Je m'installe seul sur un bane, évitant la rencontre d'étrangers qui pourraient m'arracher aux réflexions que ne manquait pas de faire naître en moi la séparation de tout ce que j'avais de cher et que je laissais derrière moi.

Tous les sentiments tant soit peu vifs de l'âme commandent le recueillement, La tristesse comme la joie vientelle à se faire sentir, qu’aussitôt la pensée se plait à se replier sur elle-même, pour perfectionner, compléter le sentiment qui l’agite, La nature a horreur du vagne, de l'indécis ; un sentiment qui n’est encore pour ainsi dire qu'ébauché ne peut répondre à ses aspirations ; elle ne peut être satisfaite que lorsqu'elle s’est livrée tout entière à la pensée qui l’agite, qu'après que la méditation a donné à ce sentiment sa parfaite complétion.

Pourquoi a-t-on dit que les grandes douleurs comme les grandes joies sont muettes ? C’est en conséquence de la règle que je viens de signaler: que la nature aime à parfaire son œuvre, que les ébauches de sentiments, les sensations imparfaites lui répugnent ; lancée dans la voie, elle tend inpérieusement à parvenir au but, à compléter son ébauche. C’est par ces opérations toutes naturelles de la pensée, que les saints, en outre de la grâce qui les soutenait, trouvaient une satisfaction, une espèce d’enivrement, autant dans les mortifications auxquelles ils se livraient, que dans la contemplation des joies pures qu’ils entrevoyaient dans l’autre vie.

est absorbé tout entier dans les réflexions que fait naître en moi la séparation que je viens d'opérer, c’est en

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mettant les sentiments qui me dominent en unisson, par la pensée, avec ceux des amis que je viens de quitter, et en déroulant dans mon imagination les nombreux accidents de la longne route que je vais parcourir, que nous nous détachons de la gare sans que j'aie remarqué le sifflet qui en avait commandé le départ. Les paroisses de S-Charles, Montmagny, Ste-Louise, Ste-Anne, etc., passent devant nous, sans pour ainsi dire se faire remarquer. C'est à peine si je constate qne la neige semble diminuer d'épaisseur à mesure que nous poursuivons notre route vers l'Est.

Mais voici que nous touchons à la paroisse de l'Isle. Verte, paroisse qui m'intéresse d’une manière toute particulière, parce que j'en ai été le curé de 1852 à 1854 Moins de deux semaines avant mon départ, j'avais rec de mon ancienne paroisse une lettre que mes lecteurs, j'ose le ‘roire, me pardonueront de reproduire ici.

1sLE-VERTE, 27 janvier 1851.

M. l'Abbé PROVANCHER, Cap Rouge.

Cher et ancien pasteur,

En voyant la suscription de la présente, vous allez

sans doute vous demander : mais qu’elle est cette Phiio- :

mène qui se réveille ainsi de l’Isle-Verte, et que peut-elle me vouloir ? J'avoue qu'après un silence de plus d’un quart de siècle, on peut sentir un peu la ressuscitée ; mais vous avez assez bonne mémoire—et je sais aussi que votre cœur n’est pas moins riche que votre mémoire—pour qu'en évoquant vos souvenirs, vous ne vous rappeliez ausitôt cette imparfaite de Philomène C., qui vous amusait tant parfois de ses espiègleries, et qui la veille encore de votre départ, se mêlait même de vous faire des prédictions que les événements sont venus justifier depuis,

Je prends plaisir, parfois, à reporter mes pensées vers ce temps si éloigné déjà, mais si beau ; à me rappeler tous mes enfantillages, dont je me sens souvent pressée de vous demander encore pardon, surtout lorsque je considère la réputation et les honneurs que vous ont si justement assurés vos talents et vos travaux. J'étais si enfant ! mais

j'ai souvenance aussi que, lorsque je m'’associais à vos aièces pour vous faire quelque espièglerie, vous ne dédaigniez pas de vous faire aussi jeune que nous, pour riposter à notre manière, Hélas! ce temps si heureux est déjà bien loiñ de nous.

Votre chère Délima est depuis plusieurs années devant Dieu ; sans doute qu'elle prie là pour son oncle qu’elle aimait tant. Et pour moi, de bien plus graves soucis sont venus remplacer les étourderies de la fillette de 14 ans, Comme bien d’autres, j'ai pris mari, et trois enfants, dont la plus jeune compte déjà 14 ans, sont là sous mes yeux pour me rappeler sans cesse que mon printemps est déjà passé.

J'apprends par les journaux que vous devez faire un lointain voyage, que vous voulez aller visiter les lieux que Jésus-Christ a sanctifiés par sa présence. Je viens donc solliciter une faveur : c’est de m'adresser d’abord votre photographie, à laquelle je tiens beaucoup ; et lorsque vousoffrirez le saint sacrifice de la messe dans les vénérés sanctuaires de la Palestine, j'ose vous demander un petit souvenir pour moi, pour ma vieille mère qui vous a toujours tant aimé, et pour toute ma famille,

Mais ne reviendrez-vous jamais nous revoir ? Oh ! oui; il Le faudra, surtout après votre voyage, pour nous raconter les merveilles sans nombre qu'il vous aura été donné de contempler et d'apprécier, N'est-ce pas que j'ai droit d'espérer cette faveur 2...

Je forme des vœux pour votre voyage, et prie le Ciel qu'il vous accorde santé, bonheur, succès et prompt retour,

Votre toute dévonée.

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