EN EUROPE
Aspinwall, 9 février 1829.
Nous sommes revenus du Callao à Panama sur le beau navire à vapeur le Valparaiso ; la mer a toujours été pour nous l'océan Pacifique. — Les nuits ont été splendides, et à la lueur des étoiles, les montagnes arides de la côte se couvraient de reflets argentés. Tandis que nous n’apercewions plus la Grande Ourse, les constellations d’Orion et de la Croix du Sud brillaient d’un merveilleux éclat, et la planète Jupiter trônait au haut du ciel.
Les peuples t’adoraient dans les temples de Grèce, Roi des Olympiens, Jupiter immortel |
Les peuples t’adoraient, et la blonde prêtresse L'œil baissé, les pieds nus, s’avançait vers l’autel !
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Père de la beauté, père de la science,
Le poëte et le sage appréciaient tes lois; Tes oracles charmaient le monde ; et l’éloquence Agitait les rameaux des chênes de tes bois!
Et ta fille, Vénus, sortait du sein de l'onde, Pressant entre ses bras la ceinture du beau : Symbole qui dévoile, en sa grâce profonde, Le secret de l'amour que nous avons pour l’eau.
Ton oracle a cessé ; — les forêts de Dodone Résonnent maintenant des pas du bûcheron :
Sunium est désert; et le flot monotone
Seul encore se courbe au pied de ton fronton!
Mais, Ô grand Jupiter, ta brillante planète Remplit toujours le ciel de sa vive clarté, Lorsque l’ardent soleil que pleure le poëte A disparu sous l’onde avec tranquillité |
Dans ces mers du Midi, parmi les madrépores, Tu montres les écueils aux regards des marins; Ta lueur resplendit sur les pics; et tu dores Les contours dentelés des archipels lointains :
Et ta divine cour, à fils du vieux Saturne, Mars, Vénus, et Vesper, Sirius, et Vesta, Elle t’escorte encore, à l’heure taciturne Où le pâtre repose auprès de ses lhama!
Et cependant là-bas, au-dessus de la terre La Croix du Sud, en feu, dounine l'horizon :
Comme pour annoncer que l'Homme du Calvaire A triomphé de toi, Dieu d'Olympe et d'Ammonl
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Nous passons une seconde fois à Guayaquil, mais sans contempler ses magnifiques paysages, car nous sommes au milieu de la saison des pluies ; et dans l'après-midi du 7 février, nous traversons l’archipel des Perles, et venons jeter l’ancre en face de Panama.
Nous quittons avec regret ce Valparaiso, dont le commandant par sa bienveillance et sa gaieté nous avait rendu le séjour très-agréable. Nommer le capitaine Bloomfield, c'est rappeler de bons souvenirs à tsus ceux qui ont voyagé avec lui. Que le ciel proté:: :: digne vieux marin, qui, au milieu des rudes aventures d’une vie active et laborieuse, a su conserver l’urbanité et la bonne grâce du foyer de la famille.
Pendant notre absence, la fièvre jaune s’est déclarée à Panama ; aussi avons-nous hâte de traverser l’isthme, et de nous trouver à bord du navire qui part pour Saint-Thomas.
Je n’entretiendrai pas le lecteur du récit peu irtéressant de mes démarches pour retrouver ma malle, ou pour obtenir une indemnité. Qu’il me suffise de dire que je n’ai trouvé que la politesse la plus tiède parmi ceux de mes compatriotes qui avaient qualité pour m'être utiles, et que c’est grâce à l’obligeance d’un de mes compagnons de voyage, un Anglais (à qui je ne suis pas recommandé), que je dois de pouvoir regagner l’Europe sans difficulté.
Et c’est bien ici le cas d'observer que, sauf connaissance antérieure, ou lettres de recommandation extrèmem nt pressantes, les Français accueillent mal les autres Français à l'étranger. C'est une chose malheureuse, que tous les voyageurs ont remarquée, mais que peu d’entre eux ont eu le courage de dire. Cependant il ne faudrait pas nous accuser de manquer d’hospitalité ; cela tiert à d’autres causes.
Nous ne sommes pas voyageurs; presque tous les Français qu’on rencontre dans les pays lointains sont des aventuriers ou des proscrits. De plus, nous sommes défiants, tandis qu’une certaine confiance, absolument nécessaire en affaires, existe chez les Américains et les Anglais, nations essentiellement commerçantes. Enfin (dernière raison), moins riches en général que ces deux peuples, nous ne pouvons pas déployer à l'étranger, où nous n’allons guère que pour faire fortune, la même hospitalité fastueuse.
Hier, dans la soirée, nous avons traversé l’isthme de Panama pour la seconde fois, et nous sommes arrivés à bord du Dee, ancré dans la rade d'Aspinwall, mais non sans danger; car un certain agent consulaire péruvien a tellement perdu la tête à la vue de quelques gouttes d’eau qui se trouvaient au fond de notre canot, qu’il a failli nous faire chavirer, en se jetant convulsivement à droite et à gauche. Une immersion aurait été d'autant moins
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agréable que ce port est rempli de requins. L’occupation principale de cette journée a été de les faire paraître à la surface de l’eau, en leur lançant des morceaux de lard.
Nous devons partir dès que le chargement du navire sera terminé. Nous allons à Saint-Thomas, où nous nous embarquerons sur le grand bateau à vapeur qui doit nous reconduire en Europe.
Saint-Thomas, 17 février 1859.
Le 9, à la tombée de la nuit, nous sortons de la rade d’Aspinwall, et le lendemain matin nous avons perdu de vue les hautes montagnes de l’isthme.' Nous apercevons de nouveau la côte dans la soirée, et le 11, de bon matin, nous entrons dans le port de Carthagène, Carthagena de las Indias, où nous restons toute une journée.
Formé ‘ar l’île de Biru et un autre flot dont le nom m'échappe, ce port est un des plus sûrs de l'Amérique du Sud. Son entrée étroite est protégée par deux magnifiques forteresses. C'était sur ces remparts que marchaient les brillantes sentinelles ! C'était de cette tour que la vigie annonçait les vais-
seaux à l’étendard doré des Castilles! Aujourd’hui, ces forteresses tombent en ruines. Plus de troupes, plus d’armements dans le port, plus de caravelles! mais la dé ‘ itude profonde des républiques espagncies ; quelques pêcheurs misérables, amarrant leurs canots aux escaliers; et de grands pélicans mélancoliques, venant se percher sur les créneaux.
La ville elle-même paraît morte et déserte. Nous voyons beaucoup plus de nègres que de blancs. Ccpendant Carthagène a dû avoir de l'importance autrefois; les maisons sont solidement construites, car il pleut souvent ici; et ce n’est pas comme à Lima, oùuneaverse de quelques heures changerait en boue le pisé de presque toutes les habitations particulières. L'ancien palais de l’inquisition, sur la façade duquel sont sculptés deux grands lions, a quelque chose d’énorme et de grandiose. La cathédrale a d’admirables boiseries, encore en assez bon état. Malheureusement, rien ne peut faire prévoir un retour de prospérité. La branche de la Magdalena qui se dirige de ce côté est peu profonde, et c'est la ville voisine de Santa-Martha qui s’enrichira lorsque les bateaux à vapeur américains se seront définitivement établis sur ce grand fleuve. Déjà un certain nombre y naviguent jusqu’à la petite ville de Honda, où il reçoit le Guali, et située à peu de distance de Santa-Fé-de-Bogota; mais leurs départs sont incer-
tains et rares, et ce riche pays est encore peu exploité et peu connu. Comme tout a dégénéré, même depuis les derniers temps de la domination espagnole, il était plus facile à visiter à l’époque de Humboldt qu'aux jours actuels.
Les perroquets de Carthagène sont très-renommés. Une dame qui se trouve à bord, excellente personne du reste, en achète quatre; elle à, de plus, trois petits chiens dans sa cabine; et je puis assurer au lecteur que cette nombreuse famille ne laisse pas de lui donner de l'occupation, malgré toutes les souffrances du rl de mer.
Le 13 février, nous no. ‘rouvons à la hauteur du cap Gallinas, la pointe la plus septentrionale de l'Amérique du Sud. C'est dans ces parages que commence ce fameux courant, ce fleuve océanique, connu sous le nom de Gulf-Stream, qui passe entre l'île de Cuba et le Honduras, fait le tour du golfe du Mexique, en sort à travers les récifs de l'archipel de Baharma, vient fondre, par sa température de 30 degrés centigrades, les glaces que le courant Arctique fait descendre de la baie d'Hudson, enfin traverse l'Atlantique, et va se perdre sur les côtes ouest de l'Irlande, de l'Écosse,‘de la Norvége, en y déposant des plantes et des graines des contrées tropicales",
1. Le professeur Bache, directeur des travaux hydrographiques de l’Union, a publié avec le concours du professeur
La mer est perpétuellement agitée; de grandes lames régulières impriment au navire un tangage très-violent. Mais je ne m'en plains pas; car l’air frais de la mer rétablit ma santé, qui m’inquiétait depuis les courses au soleil, les fatigues, et les ennuis du dernier passage à Panama,
Le Dee est un bon vieux bateau à vapeur très-sûr, mais très-lent. Aussi nous ne faisons que cent milles par jour. Enfin, dans la matinée du 16, nous arrivons en vue des hautes montagnes de Porto-Rico; puis nous apercevons Tortola et Sainte-Croix; le soir même nous arrivons à Saint-Thomas.
Saint-Thomas est le Syra des Antilles. C’est le point central de la grande compagnie des Indes occidentales. C’est là que les bateaux partis d’Aspinwall, de la Vera-Cruz, de la Jamaïque, etc., trouvent le grand navire à vapeur, qui doit transporter en treize ou quaivrze jours leurs cargaisons et leurs voyageurs jusqu'à Southampton. C'est là qu'ils prennent les passagers arrivés d'Angleterre. Saint- Thomas n’est cependant pas une possession britannique : elle appartient au Danemark ; mais elle doit son importance à son port franc, à sa rade
A. G. Pendleton, un volume intitulé : Exploration of the Gulf- Stream, qui fait partie des documents de la grande entreprise dite Coast Survey, pour laquelle le gouvernement a dépensé, depuis 1832 jusqu'à 1857, la somme d’environ quatre millions de dollars!
excellente, et à sa position. Son grand inconvénient est l’insalubrité. L'air se renouvelle difficilement dans la ville, située au fond d’un entonnoir et exposée au midi. Les campagnes sont moins malsaines; mais elles sont peu peuplées, et ne le seront jamais à cause de l'infertilité. L'île, du reste, est très-petite. C’est à Saint-Thomas que demeure Santa-Anna, l’ex-président du Mexique. Il charme ses loisirs forcés par des combats de coqs, et conspire, dit-on, avec l'Espagne.
Nous avions appris à Panama la chute de Soulouque, ce burlesque Napoléon de Saint-Domingue, et nous espérions trouver Sa Majesté noire à bord du bateau à vapeur de Southampton; mais il paraît qu’elle craint les climats froids, et qu’elle s’est décidée à rester à la Jamaïque. Nous aurons à nous contenter de la présence de son grand chambellan et premier ministre, qui se rend en France avec toute sa famille.
Nous ne sommes pas disposés à nous plaindre.
Notre bonne chance nous fait tomber sur le splendide steamship Atrato, le rival du Persia, et le plus rapide des bateaux à vapeur de cette ligne. Nous partons dès demain, sans regretter cet affreux climat des Antilles, chaud, humide, énervant, et malsain,
Sur l’Atrato, 26 février 1859.
Le 18 février, à onze heures du matin, l’Atrato sortait majestueusement du port de Saint-Thomas et tournait l’île pour entrer dans l'Atlantique. Nous apercevions à gauche un rocher blanc, isolé sur la mer, et qui de loin ressemble à un trois-mâts-barque marchant à toutes voiles. Les matelots anglais racontent qu’il fut canonné comme tel par un vais-
scau de guerre français. Le même conte existe aussi dans notre marine; mais, bien entendu, l’ânerie est mise sur le compte d'un équipage britannique. Ceci me rappelle l’histoire que racontait le poëte Rogers. Un Anglais et un Français s’élant insultés, un duel au pistolet dut avoir lieu , mais pour éviter autant que possible des suites sanglantes, les témoins résolurent qu’il aurait lieu dans une chambre entièrement noire. Les combattants prennent leurs armes ; onleslaisse dans l’obscurité. L’Anglais arrive à tâtons jusqu’à la cheminée, décharge son pistolet, et fait tomber le Français qui s’y était caché. « Mais, lorsque c’est à des Français que vous racontez cette anecdote? lui demandait-on. — Bien
entendu alors, disait Rogers, c’est l'Anglais qui monte dans la cheminée. »
Pendant la journée du 18, nous avons encore souffert de la chaleur ; mais le deuxième et le troisième jour après notre départ de Saint-Thomas, nous avons joui d’une iempérature semblable au climat enchanté de la région idéale des amours. Un incomparable azur; quelque chose de velouté sur la mer et dans le ciel. Nous traversions ces immenses bancs d’algues marines (sargassum natans) qui effrayèrent si fort les équipages de Christophe Colomb. Que de fois n’avons-nous pas songé à la grande figure du vieil amiral génois, debout à l’avant de sa caravelle, et sondant l'horizon avec des regards de conquérant!
Maintenant nous sommes à la hauteur des Açores, et par un de ces contrastes qui donnent de l’originalité à ces immenses et rapides traversées du sud au nord, nous nous trouvons au milieu de l’hiver. Les grands vents qui descendent de la mer d'Hudson envahissent l’atmosphère. Mais quelle jouissance d’éprouver de nouveau la sensation du froid, que je n'avais pas sentie depuis que j'avais mis les pieds dans la Havane maudite !
La mer est très-mauvaise, et l’Atrato nous désappointe un peu en ne faisant environ que deux cent quatre-vingts milles par jour, ce qui est déjà marcher assez bien. Heureusement, peu de passagers
sont atteints du mal de mer, et de longues discussions nous aideni à passer le temps. Heureux lorsqu’elles ne tournent pas à l’aigre, ce qui ne manque pas d'arriver, lorsque les commis voyageurs bordelais s’en mêlent.
Parmi mes compagnons de voyage, il y en a plusieurs qui reviennent de la Jamaïque. Ils me donnent une triste description de l'aspect actuel de la colonie. Dans la Barbade (Barbadoes), dans les autres petites îles, où les nègres ont dû travailler parce qu'il n’y avait pas de terrains vacants, l'émancipation a parfaitement réussi. Mais à la Jamaïque beaucoup de noirs se sont retirés dans les montatagnes de l’intérieur, et vivent là sous des abris de branchages, auprès de quelques bananiers. Ceux qui sont restés dans les villes ne sont guère meilleurs ou plus éclairés ; la superstition de l’obiah remplit de terreur même les blancs. Lorsqu'un nègre prend quelqu'un en haine, il se rend chez un sorcier (obiah) et lui demande de faire une statuette en cire de son ennemi; il la fait fondre au soleil, et lorsque la figurine est fondue, l’homme qu’elle représente doit mourir : s’il a connaissance du fait, il peut s’en préserver, en faisant faire par les sorciers certaines cérémonies nommées mweelisms.
On est tenté de dire assurément qu’aucun être sensé ne peut attacher d'importance à ces puérilités. Cependant les esprits ne laissent pas d’être
frappés, en voyant combien de fois l'intervention de l’obiah a des conséquences funestes. Le fait est que les sorciers nègres ont une connaissance profonde des poisons végétaux, les plus dangereux de tous. Des empoisonnements fréquents ont lieu, et la justice découvre rarement les coupables. N'importe, l'Angleterre a eu mille fois raison de supprimer l'esclavage, sans s'arrêter à des considérations peu importantes, en présence d’une injustice si horrible et si sanglante; sa conduite dans cette affaire, conduite grande, généreuse, sans vues étroites et mesquines, l’honorera plus que bien dr: victoires.
Sur l’Atrato, jeudi 3 mars 1859.
Hier nous avons passé à travers une ‘:“‘ie nombreuse de bâtiments à voiles, qui profitaient d’un vent de nord-est pour sortir de la Manche. Le soir, de grands goëlands , venus des rivages de l’Irlande, ont suivi le sillage écumeux du navire. Avec quel plaisir ai-je revu ces oiseaux qui se sont reposés peut-être sur les rochers aimés de Duras, ces oiseaux qui m'annoncent le voisinage de la terre d'Europe, après une traversée orageuse de l’Atlanti-
que au mois de février. Pendant la nuit nous avons aperçu le phare de Sainte-Agnès, l’un des feux des Sorlingues, « : les caps de la Cornouaille. Nous avançons rapidement sur une mer paisible, au milieu de la brume vaporeuse d’une de ces matinées printanières du Nord, qui paraissent si douces à ceux qui viennent des tropiques brûlants !.. Mais voici les dunes blanches de la côte; voici le bec de Portland; voici le château de Hurst, où fut emprisonné Charles Is"; voici ce grand pays qui, malgré les Cromwell et les Guillaume d'Orange, sut récolter le fruit de ses luttes sanglantes ; qui dédaigna les éblouissements du despotisme, et les petitesses de la démocratie envieuse ; ce pays où l’âme active et
courageuse peut jouir sans péril de la liberté.