‹ De Québec à Lima [microforme]Chapitre 6 sur 54 · LE DÉPART; LA TRAVERSÉE · texte numérisé non relu

LE DÉPART; LA TRAVERSÉE

Duras, 5 août 1858.

4 Je pars demain d'ici. Ce soir, au coucher du s0i leil, j'ai été me promener au bord de la mer. L’Oc-

| cident était en feu; les grandes lames de l’Atlan-

1 Ru venaient expirer sur la grève sablonneuse de | Traught. Les montagnes pierreuses se penchaicnt vers l’un des pius beaux golfes de l'Irlande. Les rudes paysans de ces contrées, à la fois laboureurs

Æ ct marins, moissonnaient des champs de blé qui

4 s'élendaicnt jusqu'au rivage. Jamais ces côtes sau-

à émane

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vages ne m'avaient paru plus splendides et plus étranges ; jamais cette population mâle et religieuse ne m'avait semblé plus sympathique et plus belle. Et cependant, je suis impatient de visiter ce monde occidental, qui m’attire depuis l'enfance. Je crois qu’au delà des mers je dois trouver des impressions meilleures, plus nouvelles, plus énergiques, et plus fières ! Puis, il arrive des moments dans la vie, où tout homme désire quitter pour un temps des lieux

chers, qui lui rappellent de trop poignants souvenirs ! | |

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Sur l’Arabia, en mer, 7 août 1858.

A dix heures du matin, le magnifique steamer de la compagnie Cunard, l’Arabia, sortait majestueusement de la rivière Mersey, et traçait un large sillon sur les eaux paisibles de la mer, si souvent orageuse, qui sépare l'Angleterre de l'Irlande; mer

que les galères romaines ne franchirent jamais. 4 as Cependant nous pouvons à peine nous figurer que | prend nous avons commencé notre voyage d'un monde à M pour l’autre. En effet, nous avons vu des terres presque 4 temps toute, la journée; d’abord, les hautes falaises de tre

l’île de Man, dont nous avons pour ainsi dire effleuré U nous :

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la pointe méridionale, puis les côtes du Galloway, en Écosse; et en Irlande, à notre gauche, les cimes coniques du Donard, du Bingian, dans ces montagnes granitiques de Mourne, qui dominent les vallées de Rostrevor, en Ulster. Ge soir, à la clarté d'un long crépuscule, tandis qu’une fumée rouge monte à l’ouest, nous apercevons les rivages élevés du comté d’Antrim. Je les suis du regard avec émotion : tant que je vois les grèves bénies de île Verte, je ne me sens pas encore bien loin des miens.

C’est un moment solennel que celui d’un départ pour le nouveau continent; un moment bien fait

4 pour marquer la séparation de l'adolescence et de , 4 la jeunesse.

Qui de nous n’aime l’histoire ; les premiers âges

° avec leurs mythes grandioses, et leurs héros mysté- Î | rieux ;

les siècles romanesques du moyen âge ; V les Hohenstautron : la révolution d’Angleterre ; la

‘ Fronde, cette Hériode la plus joyeuse et la plus L: spirituelle de l’histoire de France? Qui de nous, en 1 voyant ce que la ruine de l'aristocratie coûta à la “liberté de notre pays et au salut de nos rois, ne

prend parti pour Montmorency contre Richelieu ,

“pour Condé contre Mazarin? Mais l'énigme des } temps futurs ne sollicite pas moins l’activité de Anotre pensée, aussi les pays d’avenir ont-ils pour © nous un merveilleux attrait.

k DE QUÉBEC A LIMA.

Quels que soient les hommes, quelle que soit la nature même, dans ces contrées lointaines vers lesquelles nous nous dirigeons, c’est assurément un grand spectacle que celui de l'invasion puissante de cette race anglo-américaine, qui porte partout avec elle le self-government, sinon la liberté. Il est à l'honneur de l'énergie de l’espèce humaine qu’on puisse contempler des fabriques, des villages, des cités, là où s’étendait , il y a cent ans à peine, l'impénétrable forêt. Et l'on doit éprouver une singulière émotion, lorsqu’en parcourant des savanes désertes, on peut se dire : ici s’élèveront, avant peu, les plus grandes métropoles de l'univers!

Sur l’Arabia, en mer, 19 août 1858.

Dans la matinée du 8 août, nous perdions de vue les montagnes du comté de Donegal. Un coup de vent du nord-ouest nous accucillait à notre entrée dans l'Atlantique ; pendant deux ou trois jours, nous avons été victimes de toutes les excentricités de motion de l’Arabia, navire beau et rapide, mais essentiellement incomfortable. Au bout de ce temps, nous sommes sortis de la zone des tem-

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pêtes, mais pour entrer aussitôt dans celle des brouiilards.

Heureusement les passagers sont nombreux et agréables. M. William R..., grand propriétaire australien, d’origine écossaise, et sa fille, Mlle Christine R...,le charme et la joie du navire; l'honorable Alfred S..., l'héritier d’une des plus vieilles pairies catholiques de l'Angleterre; M. Felton, professeur de littérature grecque à l’université d'Harvard , ami intime de Longfellow, de Prescott, d'Ampère, et que je dois retrouver à Boston, sa nièce, fille de l’illustre géologue Louis Agassiz; plusieurs autres Américains, la plupart prévenants et instruits; quelques-uns assez bizarres, surtout un capitaine de commerce, qui, par ses jurons, sa chique, sa grossièreté, nous donne un avant-goût des jolies manières démocratiques que nous devons rencontrer, nous dit-on, dans certaines parties des Élats- Unis.

On.fait promptement connaissance à bord , en se groupant un peu d’après certaines affinités sympathiques. Malgré la tristesse du ciel et de la mer, le temps passait assez joyeusement, lorsqu'un accident imprévu nous mit en danger de voir se terminer à la fois, et notre voyage, et notre vie, de la manière la plus tragique.

Le 14 août, dans la soirée, nous nous trouvions à la hauteur de Terre-Neuve, au sein de la brume et

de l'obscurité. Nous approchions de l'endroit où l'Arctic périt, à la suite d’une collision; où le Président, le Pacific et la Cité de Glascow s’abimèrent corps et biens, du moins d’après les suppositions générales, car on n’a jamais connu exactement leur sort! Le matin, à la faveur d’une éclaircie de peu de durée, nous avions aperçu deux montagnes de glace, chose assez rare à ce moment de l’été. Une vague inquiétude nous dominait, et la conversation roulait sur les naufrages, les collisions, les banquises. Comme toujours, par ces temps de brouil lard$, la mer était paisible ; et rien ne s’opposant à l'impulsion vigoureuse des machines, l’Arabia filait avec une rapidité effrayante, dans l’obscurité la plus profonde.

" Les dames se couchèrent de bonne heure; la plupart d’entre nous se rendirent alors dans le fumoir, où des passagers complaisants donnaient une espèce de concert tous les soirs. Au moment où l’un d'eux entonnait la chanson

Adieu mon beau navire, Au grand mât pavoisé..….

un choc épouvantable nous renversa pêle-mêle sur le plancher. Nous fûmes bientôt relevés. Les uns se précipitèrent sur le pont, les autres vers les cabines, pour faire monter les dames ; car on pouvait supposer un désastre.

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Arrivés sur le pont, un spectacle à ne jamais oublier de la vie, s’offrait à nos yeux, à la lueur d’une mèche soufrée, qui seule, pouvait éclairer ces ténèbres. Nous nous étions rencontrés avec un grand steamer, que l'on reconnut pour un autre Cunard, l'Europa. Les deux immenses navires s’éloignaient l’un de l’autre, chancelant sur les flots, comme des géants avinés; on entendait les sifflements de la machine, mèlés aux commandements des officiers, qui ordonnaient de mettre les embarcations à la mer.

Nous pouvions nous attendre en effet à couler d’un moment à l’autre, comme l’Arctic, comme le Lyonnais, etc. Mais tous faisaient leur devoir, officiers, matelots, et à peu d’exceptions près, passagers, — Mile R..…. et Mile Agassiz montraient le plus admirable sang-froid. .

Enfin, nos angoisses immédiates eurent un terme; on reconnut que nos nachines étaient brisées, mais que nos principales avaries étaient au-dessus de la ligne de flottaison. L'Europa était plus endommagée, mais ses machines marchaient encore; son Capitaine, après avoir communiqué avec le nôtre, s’éloigna et se dirigea à toute vitesse vers le havre de St-Jean-de-Terre-Neuve.

Le jour était venu; notre position aurait été critique, si la houle s’était élevée; une de nos roues était en pièces ; la violence du choc avait désarrimé

le charbon et la cargaison; ils s'étaient portés tout d'un côté, et le navire donnait de la bande d’une façon effrayantes

Heureusement, la mer resta paisible, l'équilibre fut rétabli, la machine réparée; et, avant la nuit, nous pümes nous remettre en marche avec une seule roue, non sans songer à la divine protectrice qui quitta la terre en ce même jour (4ssomption).

Les tristes et dangereux brouillards nous ont suivis tout le long des’ côtes de la Nouvelle-Écosse, et à travers la baie de Fundy. Ce n'est que depuis ce matin que nous apercevons un beau ciel. Un pilote est venu à bord. On est inquiet de nous à New-York; car l'Europa a annoncé l'accident en arrivant à Terre-Neuve. La nouvelle a dû parvenir aussi à nos familles par le câble atlantique. °

Nous formons tous nos plans de voyage. Je dois faire la première partie de la route avec M. R... et sa fille. Plus tard, au Niagara, j'espère retrouver l'honorable Alfred S... En attendant, nous sommes bien heureux de penser que nous verrons l’Amérique demain. Cette traversée de l'Atlantique est bien longue; et la ligne de vapeurs qui va être établie partant de la baie de Galway en Connaught, côte ouest de l'Irlande, en abrégeant le trajet d’en- ” viron deux jours, sera un grand bienfait pour les voyageurs.

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Le soir, le coucher du soleil élève à l'occident une porte gigantesque ; il serait beau d'entrer dans le nouveau monde, en passant sous cette arche triomphale, lumineuse et dorée.…

NEW-YORK. L'HUDSON. LES CATSKIL. LA CASCADE DE CATTERSKILL. LES EAUX DE SARATOGA.

New-York, ce 22 août 1858.

Les étoiles commencent à pâlir dans un beau ciel méridional, au moment où nous entrons dans la rade magnifique de New-York. Les collines de Siaten-Island , couvertes de maisons de campagne blanches, sont gracieuses, mais peu élevées. Ce n'est pas la baie de Naples. Le soleil se lève; la scène est animée et joyeuse. Le débarcadère des Cunards est à Jersey-City, de l’autre côté du fleuve Hudson, nommé plus communément ici North- River. Les employés de la douane sont remar-

quablement grossiers, les cochers d’une insolence rare. Seraient-ce des symptômes d’un pays libre? Enfin je me trouve assis dans l’omnibus de l'hôtel Saint-Nicolas, grande calèche à six places, qui a quelque ressemblance avec le carrosse du marquis de - Carabas. IL faut passer un bac pour arriver à New- York. Nous entrons sous une voûte qui me semble un long passage menant au bac; il y a au moins douze à quinze voitures à la file. Tout à coup nous commençons à marcher : j'ai fait connaissance avec un de ces bacs gigantesques qu'on ne voit qu'aux États-Unis. Nous sommes bientôt dans Broadway; il n’y a pas un seul lit vacant au Saint- Nicolas, plus grand que l'hôtel du Louvre! nous descendons au Metropolitan, quelques portes plus loin (quelques blocs, squares, comme on dit ici). Ma première impression, à New-York, est trèsfavorable. Je me sens plein de gaieté. Le temps est radieux. Partout on vend des fleurs et des fruits. Des pastèques, d'immenses paniers de pêches, annoncent le Midi. Je trouve un certain air de famille entre New-York et Naples. Les deux villes sont plus longues que larges. Broadway joue le même rôle ici, que la rue de Tolède là-bas. Mais, au lieu d’être resserrée par de hautes collines comme Naples, New-York est bornée par le fleuve Hudson d’un côté, de l’autre par le golfe de Long-Island, que l'on nomme East-River. Entre ces deux rivières,

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