‹ De Québec à Lima [microforme]Chapitre 7 sur 54 · F ANSE VERS RS EEE AE ES · texte numérisé non relu

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l'tle de Manhattan avance sa forme allongée, qu'on pourrait comparer à une langue, vers le port admirablement abrité que forment l’île de Staten et la Longue-Ile, ancienne résidence des Indiens montauks, dont la pointe Est de cette île porte encore le nom. Cette position est une des plus belles du monde; les plus grands vaisseaux peuvent venir de tous les côtés s’amarrer aux quais. Au delà de la rivière de l’Est, se trouve Brooklyn; au delà de l'Hudson, Jersey-City, qui s'agrandit rapidement. En y comprenant ces deux villes, qui à proprement parler lui appartiennent, New-York a plus de huit cent mille âmes. Sa population s'accroît tous les jours, et elle est destinée à devenir une des plus grandes cités de l’univers.

C'est dès aujourd’hui la troisième ville de la chrétienté. La population de l'État de New-York, où cette ville joue le même rôle que Paris dans le département de la Seine, a auginenté de huit cent soixante mille âmes entre le recensement de 1845 et celui de 1855, et dépasse trois millions et demi; aussi envoie-t-il, à lui seul, trente-trois représentants à Washington !

Broadway part du jardin public de la Batterie, situé à l'extrémité méridionale de l’ile de Manhatlan : cette admirable rue est tracée jusqu’à l’autre bout de l’île, et a plusieurs lieues de long. Rien ne peut donner une idée de son mouvement à cer-

taines heures du jour, pas même le Strand à Londres.

Je me promène à la Batterie : ce pourrait être une des plus belles promenades du monde, et digne de rivaliser avec la Villa-Reale de Naples, sauf le Vésuve. Mais elle est complétement négligée par les auiorités de New-York. Est-ce parce qu’elle se trouve dans le quartier peu fashionable, et que ces messieurs, comme tous les démocrates, pensent fort peu aux pauvres ? Je compte revenir à New-York, et parler plus tard du singulier gouvernement de cette ville; mais il me semble déjà que la sécurité n’y est pas considérable. Aujourd’hui, des vauriens (rowdies) appartenant à l’aimable association des Lapins-Morts (Dead Rabbits) se sont répandus dans Staten-Island, ont insulté les promeneurs paisibles et ont tué un brave père de famille, qui voulait leur résister. La police dormait sans doute ; puis les Rowdies sont des électeurs si précieux!!

Je suis fort content du Metropolitan-hotel. Comme dans tous les principaux hôtels des États-Unis, on raÿe un prix fixe de deux dollars et demi (12 fr. 50 c.) par jour. Ce prix est assez modéré, lorsqu'on pense qu’on peut déjeuner, dîner, souper, prendre le lunch et le thé, et qu’on n’a rien à donner aux domestiques. Cependant l’on fait bien de glisser une

Journaux de New-York du 24 août 1858,

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gratification au waïter qui vous sert au premier repas, si l’on veut manger chaud et avoir de bons morceaux. Ici, l’on est servi par des nègres; ce sont d'excellents domestiques ; ils sont vêtus de blanc, et fort propres. Je ne remarque pas leur mauvaise odeur. Je les trouve intelligents et gais; parmi ceux qui ont un peu de sang blanc, il y en a de fort beaux, mais ils sont beaucoup moins honnêtes que les garçons irlandais du Saint- Nicolas.

La cuisine est excellente. Elle est bien supérieure à celle des hôtels anglais. Un hôtel comme celui-ci serait bien agréable à Londres. Mais il faudrait adopter le système d’un prix fixe.

Ce qu'il y a de cher, ce sont les extra. Une bouteille de vin ne coûte pas moins de dix fr.; un salon, dix à douze dollars; une voiture, au moins un dollar par heure.

Samedi nous allons, les Robertson et moi, visiter le cimetière de Greenwood, sur la Longue île, à quelques milles derrière Brooklyn. Le cimetière est ravissant : des eaux courantes,* bordées de saules ; des collines d’où l’on découvre la ville et la mer ; des arbres magnifiques, sous lesquels les Indiens campaient, lorsque Hendrick Hudson, dans son troisième voyage, en 1609, découvrit l'embouchure du fleuve qui porte son nom ; des vallons écartés, où les malheureux peuvent pleurer en secret!

Un des tombeaux les plus remarquables est consacré à la mémoire de Mlle..., jeune Française qui périt d’une chute de voiture; c'était une fille unique, et ses parents ont consacré à ce tombeau la fortune qu'ils comptaient lui donner en dot. L'architecture en est gracieuse, mais les dentelures sont trop fragiles pour un monument funèbre. J'aime mieux les caveaux massifs de quelques vieilles familles hollandaises. Ils ont, pour ainsi dire, un aspect égyptien. Au moment où nous revenons, le soleil se couche sur la rade, par delà New-York. Même les couchers de soleil de l’ouest. de l'Irlande sont surpassés. Le cerise, le violet le plus intense, se disputent le ciel; ces couleurs se reflètent dans les flots. Nous ne regrettons pas d’avoir traversé l'Océan.

Aujourd’hui, je vais prendre un bain de mer à Cooney-Island, sur la Longue-Ile. Il y a un assez bel établissement ; mais la plage balayée par la houle est dangereuse ; de plus, on assure que les requins y sont fort communs. Cooney-Island est à dix ou douze milles de New-York. La route qui y conduit est ce qu'on nomme plank-road, c’est-à-dire qu’elle est formée de planches jetées l’une près de l’autre : je dois déclarer qu’elle est détestable. Elle traverse un pays boisé et accidenté; c’est en se glissant à la faveur de la nuit, derrière ces collines et ces bois, que les vicilles troupes ‘anglaises du général Hove surprirent les miliciens américains, et leur

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infligèrent, le 27 août 1776, la défaite que l’on nomme combat de Long-Island. Le cocher qui me conduit est du comté de Tyrone, dans l’Ulster. C’est un spécimen d’Irlandais gâté par l'Amérique. De trop humble, il est devenu arrogant; d'intelligent, trop rusé. Il n’a plus de religion; et n'a gardé de l'Irlande qu’une haine déraisonnable pour ce qui est Anglais. Hélas, il y à un grand laisser-aller dans tout, en Amérique, religion comme politique! Je causais avec un jeune Polonais catholique, établi à New- York : « Mes parents vont à la messe, me disait-il; moi, je vais dans n'importe quelle église, il n'ya pas de dif'érence. »

Je pars demain avec M. et Mlle Robertson pour les Cutskill et Suratoga.

Mountain-House, Catskill, lundi, 23 août 1858.

Ce matin, nous prenons l’Armenia pour remonter l’Hudson. Nous faisons connaissance avec les bateaux de rivière américains. Je ne peux les comparer qu'à des maisons flottantes. En quittant New- York, nous longeons de hautes falaises basaltiques, qui ressemblent aux colonnes de la chaussée des

Géants, en Irlande. On les nomme les « Palissades de Hudson. » Le fleuve est superbe; s’il avait de vieux châteaux, il serait bien supérieur au Rhin. Mais s’il manque de ruines, comme tant d'autres rivières américaines, il ne manque pas pour cela de souve-

nirs. Tappan-Sea , Harlem, Yonkers, rappellent les’

jours, si lointains déjà pour ce monde nouveau, où vivaient ici ces vieux Hollandais bizarres, que Washington Irving caricature si spirituellement dans son « Histoire de New-York, par Knickerbocker!. » Voici, à moitié cachée par les arbres, Sunnyside, la gentille habitation de cet aimable écrivain. Ici eurent lieu la plupart des scènes de la guerre de l'Indépendance. La Fayette et Washington parcoururent souvent ces bords. Nous passons West-Point, qu'Arnold, gagné à prix d’or, tenta de livrer au général anglais Hènry Clinton, en septembre 1780. « Étrange complot, dit M. C. de Witt, qui avait failli

compromettre une fois de plus le succès de la cause

américaine ! » West-Point était à cette époque le fort principal des Américains sur l’Hudson, la clef des communications entre le Canada et New-York, le nœud de la chaîne de postes établis autour de cette ville, et le dépôt de toutes les munitions de siége des Américains; c’étaitla clef des Hautes-Terres. Ici,

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