Voy. le conte de Washington Irving
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Saratoga, United-States-Hotel. Ce 95 août 1858.
Mountain-House est un fort bel hôtel, quoique construit en bois. Il est inhabité en hiver à cause du froid et des orages. On s'étonne qu'il ne soit pas renversé tous les ans.
De la colonnade qui l'entoure (Piazza est l'expression américaine), l’on découvre à l’orient un paysage immense. Les levers du soleil des Catskill sont célèbres comme ceux du Righi, et comme eux, souvent une déception. Nous n’avons pas à nous plaindre. Les premiers rayons du jour paraissent au-dessus des montagnes arrondies du Connecticut, et embrasent la vaste vallée de l'Hudson. Il règne une fraîcheur ravissante dans l'air. Rien d’alpestre, néanmoins. Nous entrons dans les bois, à la recherche de deux petits lacs qu’ils recèlent. Cette promenade n’estrien moins qu’agréable ; sous les rameaux épais, point de cette herbe touffue, point de ces fleurs de nos forêts d'Europe ; point de ces clairières charmantes de la forêt de Sherwood, près de Newstead- Abbey, en Angleterre : où est le cor de Cedric le Saxon, où sont les pourceaux de Gurth? Mais, parmi
le chaos de broussailles et de troncs d'arbres morts, qui pourrissent sur le sol humide, un tintement tout particulier nous annonce le voisinage d’un serpent à sonnette... On revient déjeuner.
Aussitôt après, nous allons visiter la cascade de Catterskill,* célèbre par la description de Cooper, dans les Pionniers, et par les jolis vers de Bryarit.
Je cite ces vers pour ceux de mes lecteurs qui savent l’anglais :
Midst greens and shades, the Catterskill leaps From cliffs where the wood-flower clings ;
All summer, he moistens his verdant steeps :
With the light spray of the mountain svrings; And he Shakes the woods on the mountain’s side, When they drip with the rains of autumn tide.
But when in the forest bare and old
The blast of December calls,
He builds in the star-light, clear and cold, A palace of ice, where his torrent falls, With turret and arch and fretwork fair, And pillars clear as the summer air.
En voici la traduction :
Au milieu de clairières et d’ombrages, le Catterskill s’élance du haut des murailles de rochers, où se cramponne la fleur des bois; tout l’été, il arrose ses escarpements verts avec l’écume lésère des sources de la montagne; et il secoue les arbres, épars sur les flancs de ces sommets, lorsqu'ils dégouttent des pluies de l’équinoxe d'automne.
Mais lorsque, dans la forêt vieille et nue, la bise de décembre appelle, il élève, à la lueur douce et froide des
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étoiles, un palais de glace, où tombe son torrent, avec des tours, des arcades, des: ciselures, avec des colonnes aussi transparentes que l’air pur de l'été. «
C'est en vain que les bois, dans leur rouge parure Charment les voyageurs de ce pays nouveau;
Et que Niagara, la merveille des mondes,
Entoure les mortels dans ses grottes profondes
Des feux de l’arc en ciel et des songes du beau!
En vain que Catterskill dans la gorge boisée
En décembre revêt sa guirlande glacée,
Tandis qu’à Pilatka le ciel toujours joyeux
Chauffe sous les palmiers les couples amoureux ! etc.
Le ravin boisé où elle se trouve est ravissant ; les cimes vert-bleu du fond me rappellent Killarney. Quant à la cascade en elle-même, l’extrème sécheresse de la saison la rend insignifiarite.
Dansl’après-midi, nous quittons Mountain-House; d’autres resteraient plus longtemps,peut-être ; mais sauf dans les lieux exceptionnels, comme Rome, où l'on voit en même temps les merveilles de la nature et celles de l’art, je n'aime pas, en voyage, m'attarder trop dans un même endroit; comme je désire visiter la plus grande partie du monde où nous soinmes jetés, une seule existence n’y suffirait pas ; si les voyages lointains me plaisent, j'aime aussi les joies du foyer, du home, ce mot charmant que nous n'avons pas en français. Je veux jeter un coup d’œil
rapide sur les plus beaux sites de la terre, saisir le
‘caractère des différents pays, puis m’en retourner plein de souvenirs, et faire halte. De cette façon, la locomotion rapide, la durée assez courte des absences, m'empêcheront de ressentir les amertumes de la distance et la tristesse de l'isolement. Quant à l'analyse minutieuse de la nature sous toutes ses faces et dans ses recoins les plus obscurs, je puis la faire dans le beau pays que j'habite, et sans plus avoir à m'éloigner des miens.
Pendant que je fais ces réflexions, nous descendons
rapidement la montagne, et nous voici de retour à.
Catskill; nous traversons l’Hudson dans un bac, et nous prenons le chemin de fer qui nous conduit à Saratoga, en passant par Albany et Troy.
J'espère qu’on excusera ces détails de route et ma mention fréquente des heures, des distances, etc. Je sais que ceux de mes lecteurs qui ont fait ou qui comptent faire le voyage d'Amérique, m’en sauront bon gré. Les premiers verront les progrès de la rapidité ; les seconds pourront s’aider de ces données pour établir leurs plans de voyage. .
On a calomnié les chemins de fer américains; les longs chars à bancs nous paraissent très-gais et très-commodes : l'agrément de pouvoir circuler est très-grand. (Je ne parle pas de certaines autres commodités, qui manquent dans nos chemins de fer d'Europe.) — Il n’y a qu’une scule classe pour tout le monde. |
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Nous remarquons déjà quelques particularités américaines ; mais c’est sans aigreur. Comme partout ailleurs, c'est un mélange de‘bon et de mauvais. Certainement on nous adresse quelques questions saugrenues : D'où nous venons ? Où nous allons ? si Mademoiselle est ma femme? si nous sommes pa-
2 rents, etc. ? Mais si nous ripostons par une autre
série d’interrogations, on nous répond avec la meilleure humeur du monde. Chose très-agréable
pour les voyageurs qui peuvent s'instruire de celte } manière. Au fait, il n’y a rien de plus absurde que
de voyager comme certains Anglais, sans jamais ouvrir la bouche. Il faut se garder d'arriver aux
| États-Unis avec des préjugés défavorables, et de
ne juger ici les hommes et les choses qu’au point de vue européen. Le nasillement des Américains,
leur barbe pointue et malpropre, qui ressemble à
celle d’un bouc; leurs phrases favorites : je devine (1 guess); je calcule (7 calculate), leurs perpétuelles questions ne nous sont pas sympathiques, je l'avoue.
. mais n’avons-nous pas en France l'accent alsacien, … la parole harmonieuse et distinguée de l'habitant de + la Garonne, eten Angleterre, le bredouillement du
Dorsetshire, l'empâtement de l'Écosse, etc.? Les
| Américains ne peuvent-ils pas trouver iort ridi- + cules nos grands favoris en éventail ? En thèse gé-
nérale, on peut tout remarquer. Mais il me semble
qu'on ne doit critiquer amèrement que certaines 0]
choses qui sont grossières et dégottantes partout ; par exemple, la chique.
Nous arrivons à Saratoga en même temps que lord Richard Grosvenor, fils du marquis de Westminster, et que le fils du duc de Devonshire, deux jeunes gens de mon âge. Leur auguste présence cause une sensation profonde dans l'hôtel des États-Unis. Je vois bien que nous sommes parmi des démocrates.
Newport est le Dieppe ou le Brighton, Nahant, avec sa plage délicieuse, est le Biarritz, et Saratoga le Bade de l'Amérique du Nord. A cette saison , il ya un monde énorme. L'hôtel des États-Unis forme un grand rectangle, avec une cour intérieure, plantée d’arbres, et entourée de colonnades. Il peut contenir 600 à 700 personnes. Il y a plusieurs autres établissements, presque aussi vastes. Ces immenses caravansérails donnent à cette petite
ville une physionomie particulière. A part cela, Sa- :! À
ratoga ressemble à tous les endroits de bains, Une longue rue, avec quelques bell.s boutiques, beaucoup de bibelots; des médecir: : ja douzaine. Au bout de la grande rue, se trouve vu village de Peaux- Rouges, mais de Peaux-Rouges très-anodins et assez dévergondés. À quelques milles, un petit lac et un petit café. C’est un lieu de promenade pour ceux qui peuvent payer une voiture quinze francs l'heure. Nous y allons manger une bécasse et des pommes de terre frites. La bécasse est détestable, les pommes
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de terre frites excellentes. Le tout nous coûte quelques dollars. Décidément Saratoga n’est pas bon marché; mais il faut rendre justice aux Américains: ils jettent l'argent par la fenêtre de fort bonne gräce. IL est vrai qu'ils font leur fortune en un an, la perdent en six mois, et recommencent.
J'allais oublier de parler des sources. L'eau a un petit goût aigrelet. C’est le cas de rappeler les vers d'Alfred de Musset :
Bien entendu d’ailleurs, que le but du voyage
Est de prendre les eaux; c’est un compte réglé;
D’eaux, je n’en ai point vu lorsque j'y suis allé ;
Mais, qu’on n’en puisse voir, je n’en mets rien en gage; Je crois même, en honneur, que l’eau du voisinage
À, quand on l’examine, un petit goût salé...
(Une bonne fortune.)
On m'avait beaucoup parlé de la merveilleuse beauté des femmes aux États-Unis. Je suis assez dés-
4 appointé. Quoique je préfère de beaucoup la liberté … anglaise à le : : 1e réserve des jeunes personnes : en France, je "° “eux me dissimuler que cette li- 7 berté est poussée ici beaucoup trop loin. Le beau
sexe a un aplomb inoui; peu de jolies figures; en revanche, beaucoup de personnes chétives, etcomme épuisées par une dissipation précoce. Ce n’est pas sans raison qu'on a créé ici l'expression fast life : l'on vit vite aux États-Unis. Peut-être enfin ne faut-il
pas chercher à Saratoga la meilleure portion de la à
société américaine.
Du reste on est affable, le temps est magnifique, M
la campagne fort curieuse,
Saratoga est plus connu comme endroit de bains #
que comme lieu historique. Cependant, c’est ici que
la capitulation de Burgoyne (17 octobre 1777) con- 1 solant Washington de deux échecs récents, le sien 4
à Brandywine et celui de Sullivan à Germantown,
inaugura, pour les armées américaines, cette suite 4 de triomphes, que devait clore la capitulation de #4
lord Cornwallis à York-Town (17 octobre 1781).
Burgoyne et le général Clinton devaient quitter 4 simultanément, le premier , le Canada, le second 1 New-York, et s’avancer, l’un par le lac Champlain 4 et le lac Georges, l’autre par les bords de l’Hudson. À S'ils faisaient leur jonction, l'insurrection améri- 1 caine était coupée en deux, le Massachussets ne 4
pouvant plus communiquer avec la Pensylvanie et la Virginie. Les émissaires qu’ils s’envoyèrent, pour s’instruire de leur marche, furent tous faits prisonniers par les Américains. Clinton, privé de nou-
velles, regagna New-York, et toutes les forces re- 4
belles se portèrent sur Burgoyne : celui-ci, ébloui
par ses premiers succès, plein de mépris pour les À
troupes américaines et pour leur général, le prudent È Gates, qu’il appelait « une vieille sage-femme, » 4 | n'avait pu se résoudre à rétrograder; il fut obligé de À
les
à DE QUÉBEC A LIMA. 29 rlion de là M subir une capitulation aussi malheureuse que celle du général Mack à Ulm , ou de Dupont à Baylen!!.
Mes aimables compagnons de voyage sont partis cette après-midi pour Niagara; quant à moi, je vais gagner Montréal par le lac Georges et le lac Champlain.
nagnifique,
oit de bains c'est ici que
1777) con- . 1. Horatio Gates était Anglais, ilavait servi autrefois avec Burnts, le sien | ie goyne. Il se montra plein de modération, et n’exigea des soldats rmantown, anglais que le serment de ne plus servir contre l'Amérique,
les laissant libres de retourner en Angleterre; ils sortirent de leur camp avec les fionneurs de la guerre, et obtinrent de ne
déposer leurs armes qu'à un commandement de leurs propres officiers. |
, cette suile :
itulation de re 1781).
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LE LAC CHAMPLAIN. MONTRÉAL, QUÉBEC. LE SAINT-LAURENT ET LE SAGUENAY. TORONTO. LE NIAGARA,
Québec, Clarendon-Hotel, ce 27 août 1858.
Je quitte Saratoga à huit heures du soir, et après une heure de chemin de fer, je me trouve à la station de Moreau. Quatorze milles me séparent de Caldwel. Il faut les faire dans une diligence, c’est-àdire en enfer. Comme toutes celles des États-Unis se ressemblent, je vais les décrire une fois pour toutes : pas de ressorts; une sorte de Berline appuyée sur des courroies de cuir ; six infortunés entassés en avant et en arrière, cela semblerait suffisant; mais non ! une banquette s’étendentre les deux
portières , et là prennent place trois autres martyrs. Ce serait fort bien, si. l’on n'avait pas de jambes; mais les Américains en ont, et de fort longues. Cependant si l’on se plaint, l’on vous répond que c'est un pays nouveau. Des rideaux de cuir, comme .ceux de la voiture qui conduisait Gil-Blas à Astorga, interceplent l'air et la vue, mais ne garantissent pas de la poussière. On attache les bagages par derrière. Quand il y a beaucoup de monde, on fait monter les messieurs sur le haut, où ils s’amarrent comme ils peuvent. Qu'on se figure ce véhicule impayable, traîné par quatre rosses, sur des routes impossibles, et l’on aura une faible idée des agréments du trajet.
À droite est la plaine fameuse, où 1500 Anglais furent massacrés par les Indiens nos alliés, pendant la guerre de Sept ans; plus loin, la grotte où Cooper fait cacher ses héroïnes, dans le dernier des Mohicans. Mais nous ne songeons qu’à nos misères, et, comme toute chose a une fin, nous arrivons passé minuit à Caldwel, sur le lac Georges, dans le comté de Warren.
À la pointe du jour, par une inatinée radieuse, nous nous embarquons sur un gentil steamer, le Minnehaha. Ce mot indien, qui signifie le rire des eaux, est le nom très-expressif d’une cascade où les eaux du lac Harriet se précipitent de près de soixante pieds de haut, avant d'arriver au lac Calhoun; c’est aussi le nom donné par Longfellow,
dE,
TM mm mm = te à
martyrs.
> jambes; longues.
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dans son poëme, à la maîtressse d'Hiawatha. Les vapeurs se détachent lentement des collines boïsées, et vont se fondre dans le ciel bleu ; les îles, couvertes de verdure, embellissent et divisent les flots. Le lac Georges n’a pas la majesté des lacs de la Suisse, dominés par les glaciers; mais il a quelque chose de paisible, d’agreste, ‘et son ciel peut rivaliser de beauté avec celui d'Italie. Ces rives si calmes virent pourtant les scènes les plus sanglantes de la guerre de Sept ans en Amérique, encore plus acharnée qu'en Allemagne; que ces temps sont loin! La guerre peut éclater de nouveau ; mais, plus jamais ces échos ne répéteront les cris formidables des hommes rouges !
Au bout du lac, nous prenons un omnibus qui nous conduit au lac Champlain. En route, nous, visitons, dans le comté d’Essex, les restes du fort de Ticonderoga, nommé par les Canadiens Fort- Carillon, à cause de la cascade bruyante qu’il dominait. Bâti d’abord par les Français, il fut pris et repris plusieurs fois pendant la guerre de Sept ens, et pendant celle de l'Indépendance; sa soumission, le 25 juillet 1759, entraîna pour nous la perte définitive du Canada, car Québec se rendit au mois de septembre suivant. Ethan Allen s’en empare par un coup d’audace, dans la nuit du 9 mai 1775, à la tête de sa bande de volontaires, les Enfants des Monlagnes Vertes ; mais le général Saint-Clair s’y laisse
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