ET A
M. Elzear Gerin
Homme de Lettres.
DÉPUTÉ A l'assemblée LÉGISLATIVE
En témoignage d'une bonne et vieille amitié
Faucher de Saint-Maurice.
Avant le Déluge. — L'établissement du pays de Cocagne. — Un pupitre de collégien. — Comment l'histoire du Canada peut avoir quelque influence sur le choix d'une vocation. — En route ! — Une tombe. — La gloire militaire — Une goutte d'eau. — Rouse's Point. — Burlington. — Ce que c'est qu'un slecping car ? — Troy. — Au voleur ! — L'Hudson d'Albany à New- York. — Les pilules de Bristol.
Comme il convient toujours de commencer son premier volume de la manière la plus grave possible, et que tous les sujets sérieux remontent à la période antédiluvienne, je me garderai bien d'enfreindre cette
règle méconnue trop souvent de nos jours, et, sous prétexte de vous mener sous le tropique, je m'en vais vous raconter une histoire.
Il lui manque, il est vrai, un certain air de jeunesse; mais il me semble qu'abrités derrière ses cheveux blancs, nous n'en ferons que meilleure connaissance, et que notre poignée de main n'en sera que plus cordiale.
Lorsque Dieu, sortant de son éternel repos, se décida à pétrir le globe de ses mains divines et à l'envoyer rouler dans l'espace, ses cinq doigts, en s' imprimant dans la substance informe, laissèrent derrière eux, comme traces de leur pression, cinq grands continents.
Chacune de ces parties de la terre reçut l'ordre de garder pendant la durée des siècles l'empreinte oubliée par le doigt de l'Eternel.
L'Europe, qui avait à peine été effleurée, demeura blanche. L'Asie resta cuivrée comne les flancs de son Caucase et de ses Ourals. L'Amérique rougit d'indépendance et de plaisir en se sentant caressée par les brises sauvages de ses forêts. L'Océanie, brisée en se plaçant sur le sein des mers, conserva un peu de la physionomie du tout, et l'Afrique, malheureuse esclave, se couvrit d'un sombre voile de deuil, comme si elle avait prévu tous les malheurs que lui préparait l'avenir.
Puis, quand Dieu eut pétri de leur argile respective les populations de ces cinq vastes îles, il laissa errer pendant quelque temps son esprit snr l'immense
étendue de son ouvrage, de l'Orient à l'Occident, du pôle Arctique au pôle Antarctique, et voyant que les choses étaient bien à leur place, il se réserva pour l'avenir un petit coin de la terre où il devait plus tard — lorsque l'homme se serait bien habitué à voir couler la sueur de son front — établir le pays de Cocagne.
Quelques géographes en goguette, ignorant quels étaient les projets de la Providence, crurent faire une niche aux confrères qui viendraient après eux, en baptisant ce pays solitaire du nom de Canada — deux mensonges espagnols, qui veulent dire aca ici, nada rien ; — et dès ce jour, pour donner un démenti à ces savants, il fut décrété que tous ceux qui feraient leur apparition de ce côté-là de la boule, y deviendraient médecins, avocats, notaires, députés ou ministres.
Le pays de Cocagne était désormais un fait acquis à la science géographique, et le i8 avril 1844, j'arrivais, tout essoufflé, grossir l'heureuse phalange de ces prédestinés.
Comme un grand nombre de mes compatriotes qui se destinent aux honorables carrières sus-mentionnées, je fis tant bien que mal mes études dans un collège quelconque. J'y appris un soupçon de latin, quelque peu de français, et de la paresse, comme seul sait en faire un lézard.
Mon pupitre représentait en petit la chambre d'un célibataire de nos jours ; à cette exception près que la vieille malle, le lit d<} sangle réglementaire et la
lO DE QUEBEC A MEXICO.
chaise écloppée étaient remplacés par un tohu-bohu de vieux bouquins bien jaunis, de bouteilles d'encre donnant de fraternelles accolades à quelques flacons d'un vin assez hétéroclite, et d'un nombre très-restreint de classiques, neufs pour la plupart, et tous relégués dans un des coins les plus poudreux.
Malheureusement, entre certaines racines grecques — de votre connaissance, sans doute, — et un gros Virgile, édition ad usum Delphini, dont mon grand'père m'avait fait l'héritier légitime — s'étaient discrètement glissés, sans qu'on ait jamais pu savoir comment, les trois volumes de la première édition de V Histoire du Canada par Garneau.
Un soir — je n'avais pas encore fait mon thème, si je me souviens bien — j'entrouvris le fameux pupitre — histoire de flâner pendant l'étude. Un des tomes magiques était là; je me mis à en lire quelques chapitres détachés, et cette nuit, je me couchai après avoir fait une importante découverte, qui va vous faire sourire. Je m'aperçus que nos ancêtres ne manquaient pas d'une certaine gloire militaire. Toute la nuit, je ne rêvai qu'Iroquois, Hurons, amiral Phipps, frère Latour, etc., tout cela entremêlé d'un tourbillon de tomahawks, de chevelures scalpées et de mille gentillesses ejusdem farinœ.
Comme l'imagination va vite, au collège surtout — cela dit sans malice aucune — quelques jours après avoir terminé la lecture de l'histoire de mon pays, je me surpris à me demander pourquoi le Canadien, ce fier soldat, ce hardi trappeur d'autrefois, n'était
plus qu'un humble pékin, dans toute l'acception du mot, un bon Berrichon échappé à l'un des romans de George Sand.
Je ne pus m' expliquer comment il se pouvait faire que la vivacité d'un sang ne pût se transmettre d'une génération à l'autre. L'expérience ne m'avait pas encore appris qu'à la fatigue toujours occasionnée par une longue lutte succède un moment d'apathie qui fait bientôt place à l'amour de la paix et de la tranquillité. Je crus que l'unique solution possible au théorème que je me posais serait de tâcher de faire agrandir le cercle rétréci des professions, où nous sommes obligés de graviter misérablement, au sortir du collège, en y ajoutant, par l'exemple, celle qui avait jeté un rayon si lumineux sur le bon '^ vieux temps" de notre histoire, la carrière militaire.
— Idée fille d'une cervelle née du vent ! pense déjà le lecteur qui vient à peine d'entrouvrir ce volume.
Oui, tout ce que l'on voudra ; mais je m'étais crânement posé en face de mon problême, décidé à en venir à bout, coûte que coûte, et Dieu sait si je tiens de mes dignes ancêtres une tête bretonne.
Pendant trois longues années je luttai, sans rompre d'une semelle, avec parents, amis, famille ; peine inutile. Dans l'armée anglaise, le grade était alors chose vénale, et, nonobstant l'appui du gouverneurgénéral. Sir Edmund Head, comme je n'étais pas assez heureux pour avoir suivi la mode du siècle, qui consiste naïvement, pour certaines célébrités, à
naître après leur père, , force me fut de choisir entre renoncer à la carrière militaire ou m' expatrier.
Le jour où je me vis obligé de reprendre Pothier, mes malles se firent.
Une heure après, je causais avec le capit?ane de V Europa, M. Labelle : j'étais en route pour Montréal et de là pour Mexico où les lettres dont on m'avait fait porteur me mettaient à même de prendre du service.
Je ne décrirai pas le commencement de mon voyage. Tout le monde sait quels sont les délicieux paysages de Québec à Montréal, et d'ailleurs, j'avoue franchement n'avoir rien admiré ce soir-là ; j'avais sur le cœur les larmes que ma mère avait versées à mon départ. Du reste, la journée que je passai à Montréal ne fut guère propre à me faire oublier ma mélancolie ; on venait d'enterrer ce pauvre Paris (i) noyé, quelques jours auparavant, et, quoique je ne sois pas superstitieux, ce voyage commencé sur le bord d'une tombe me semblait de mauvais augure.
Un excellent ami, cette bonne Providence de la vie donnée par une autre Providence, avait tenu à m'accompagner depuis mon départ de Québec jusqu'à St. Lambert, terminus du chemin de fer de New- York, il y a quelques années. A quatre heures de
(i) M. Ovide Paris, jeune ingénieur et architecte de la ville de Montréal, frappé d'apoplexie le 13 Juillet 1864, en se l)aignant au Pied du Courant.
l'après-midi, je m'embarquais pour cette ville, après avoir pressé pour longtemps la main d'un compatriote :
— Adieu ! mon cher, me cria-t-il, au moment où la locomotive se mettait en marche. N'oubliez pas que Byron a dit que, pour avoir la gloire militaire, il faut mourir sur le champ de bataille, et voir son nom légué à la postérité avec une faute de typographie !
Plus tard, j'ai vu que la boutade du sceptique poète renfermait plus de philosophie que cela ne semble de prime -abord. Combien de fois, là-bas, n'avons-nous pas semé des cadavres qui avaient renfermé de grandes âmes dont la vie n'avait été qu'abnégation ? Pourtant, la gloire militaire ne leur avait gardé qu'une simple croix de bois sur laquelle la main d'un soldat dévoué avait estropié un nom le plus souvent illisible, et en fait de pleurs, que les larmes de la pluie, les sanglots du vent qui venaient s'engouffrer dans les gorges solitaires de la Sierra- Madré.
Longtemps je tins, morne et silencieux, ma tête hors de la portière du wagon.
On a beau avoir vingt ans et de l'enthousiasme, cela donne toujours des spasmes à l'âme lorsque l'on quitte son pays, une première fois. Je suivis, tant que je pus le faire, les vagues de notre grand fleuve miroitant au soleil couchant, et il me semblait que mon cœur navré s'en allait, à mesure qu'elles disparaissaient à l'horizon.
Ce que c'est pourtant qu'une goutte d'eau, lorsqu'elle s'appelle le Saint-Laurent et qu'elle coule dans la patrie ! Jamais je ne l'ai trouvé aussi beau que ce soir-là : je ne puis dire si c'était par un effet des sombres idées où j'étais plongé ; mais il me paraissait avoir un peu de cette coquetterie qu'a une poitrinaire, lorsqu'elle va mourir.
J'en étais là dans mes réflexions qui commençaient à friser la gaieté des ^^ Nuits d^^oufig,^^ lorsqu'une rude tape, m' arrivant sur l'épaule, me fit faire un soubresaut, lequel soubresaut me mit face à face avec la figure joufflue et enluminée d'un monsieur tout chamarré de boutons et de galons dorés. C'était un douanier américain, et nous étions à Rouse's-Point, là où se terminent deux énormes contradictions : une monarchie qui ne voit jamais le soleil se coucher sur ses terres, et le gouvernement du peuple par le peuple. Ce bon monsieur me demanda, avec une intonation nasale fortement prononcée, tout ce que j'avais en fait de clefs sur moi ; mais, sur production de mon passeport, il me salua profondément, me souhaita un bon voyage, et cinq minutes après, quelques bouteilles d'une bonne vieille eau-de-vie que ma mère m'avait glissées dans ma malle faisaient triomphalement leur entrée sur le territoire de la République, sans être molestées le moins du monde.
De Rouse's-Point, le train se rend à Burlington, petite ville de l'état du Vermont, assise sur les bords du poétique lac Champlain, et qui présente un charmant effet de paysage.
L'Etat du Vermont est assez pittoresque ; le commencement ressemble beaucoup au Canada : même végétation, mêmes mœurs, mêmes chaumières ; seulement vers le milieu le sol est assez accidenté, et l'on dirait qu'il se yankéfie, à mesure qu'il devient plus montagneux.
Il était onze heures du soir lorsque nous quittâmes Burlington, et fatigué je pris un sleeping car. On ne saurait avoir une idée de ce que peut être un wagonlit sur un chemin de fer américain, et je ne puis en faire une meilleure description que celle que m'en donnait un spirituel flâneur. Ce sont des chars à dormir, — traduction littérale, — debout, le lendemain, après avoir fait passer une nuit blanche. A peine se croit-on installé pour quelque temps sur le matelas hyperbolique qui les couvre, qu'un commis entêté choisit exactement ce moment-là pour venir nous demander, toutes les cinq minutes, notre billet de passage. Puis à l'instant où, lassés et ahuris, nous nous disposons à nous endormir, un gros rosbif, orné d'un brandy nose excessivement prononcé, vous arrive à l'état de projectile, et tout en baragouinant une litanie de "Je vous demande pardon, monsieur," vous rélègue avec un sang-froid épatant dans la partie extrême nord-ouest de votre instrument de supplice.
Au gros monsieur classique, qui s'était donné bien de garde de manquer au rendez-vous, j'ajouterai le caquetage d'un certain nombre de blessés fédéraux, se racontant avec force " goddams " leurs prouesses et leurs aventures, et l'on peut juger s'il était
possible de fermer un tant soit peu le coin de l'œil. Cependant, à leur louange, je dois dire que leurs récits étaient moins soporifiques que les ronflements sonores de mon massif voisin, et presque tous ils les terminaient en jurant, mais un peu tard, qu'ils ne se rengageraient pas, dût-on leur offrir la présidence des Etats-Unis.
Pendant la nuit, nous passons les stations de Rutland et de North-Bennington, après avoir changé de wagons trois fois, et le matin nous arrivons à Troy, horrible faubourg enveloppé fièrement dans la fumée de ses manufactures, bâti en briques rouges, à toits plats et aux trottoirs en terre cuite.
Ce fut dans la gare de cette ville que l'affiche traditionnelle, m'assure-t-on, aux Etats-Unis :
" Beware of pickpockets ! "
me frappa pour la première fois.
Je me suis toujours un peu habitué à juger un peuple d'après ses coupe-jarrets et ses siffle-bourses, pour la simple raison que lorsque, j'étais enfant, ma bonne répétait souvent : ^
— Petit, quand tu voudras bien connaître une personne, commence toujours par ses défauts et ses mauvaises qualités.
Mais je confesse sincèrement que les exploits des Gringalets américains laissent loin derrière eux ce que l'Europe a pu produire de plus subtil et de plus scientifique dans le genre.
Le filou yankee, suivant la classe à laquelle il appartient — il y en a de toutes les classes — vous fera votre bourse de mille manières ; en cirant vos bottes, en brossant votre habit, en vous offrant un fiacre, un verre de vin, à dîner même, toujours en se rendant nécessaire, aimable et poli.
C'est le lion, le d'Orsay de la truanderie.
Puis avec cela, il a toujours une moustache si provocante, des petits airs marquis de régence, et une figure d'honnête bourgeois tellement rassurante que ce serait le dernier homme du monde que vous prendriez sur vous de soupçonner d'indélicatesse.
De Troy à Albany, la distance n'est pas longue ; aussi y arrive-t-on en trois quarts d'heure.
Albany est une ville plus considérable que Montréal, bâtie sur l'Hudson, à cet endroit à peine plus large que le Saint-Charles devant Québec. Ses rues sont spacieuses et bordées d'arbres, ses trottoirs sont immenses, et ses habitants résument tout ce qu'il y a de plus yankee.
J'appris que le bateau à vapeur sur lequel j'avais un billet de passage, ne devait partir qu'à sept heures et demie du soir. Il était, dit-on, retardé par une marche que les troupes confédérées faisaient sur Washington. Force me fut donc d'attendre jusqu'au soir et de descendre à l'hôtel de Lavan, palais de marbre, réunissant à un luxe inouï, les commodités les plus minutieuses de la vie privée.
De la fenêtre de ma chambre, faisant face à l'Hudson, j'apercevais les vapeurs qui le sillonnaient
l8 DE QUEBEC A MEXICO.
en tous sens. A chaque moment, c'étaient les cris stridents du sifflet des trains qui partaient et couraient dans toutes les directions, et dans l'espace de six minutes, j'ai compté onze locomotives arrivant à la gare les unes après les autres. Quels hommes d'affaires et quels négociants que ces Américains !
A sept heures je quittais Albany par le Saint-John, grand palais flottant, qui devait plus tard, hélas ! en faisant explosion, jeter le deuil dans un si grand nombre de familles. A peine étions-nous sortis du port que nous échouâmes sur un des nombreux bancs de sable qui en bouchent l'entrée, et ce ne fut qu'après être restés là quatre longues heures, par un magnifique clair de lune, que nous réussîmes à nous remettre à flot.
Rien de plus beau et de plus grandiose que ces paysages de l'Hudson, auxquels presque toujours se rattache une légende.
On se croirait en plein Rhin, ou mieux encore en plein Saint-Laurent, et je me pris à regretter amèrement le retard forcé qui nous avait empêchés de les admirer à notre aise ; car maintenant que nous voguions, la lune avait jugé à propos de se coucher derrière de gros nuages.
Cette nuit, nous laissons derrière nous West-Point, qui renferme la célèbre école militaire de ce nom, retraite favorite du vieux général Scott ; le village de Crotton, où se trouve l'immense aqueduc qui fournit l'eau à la ville de New-York tout entière, et qui a coûté le modeste chiffre de ^14,000,000 ; Sing-Sing,
le bagne célèbre ; Tarrytown, bourg où se fit prendre le romanesque major André, pendant la révolution de 1780; Tappan, où il fut pendu; Sunnyside, résidence d'une des plus charmantes plumes américaines, Washington Irving ; Fordham, qui possède un magnifique collège catholique dirigé alors par un Canadien, le Rév. P. Moylan ; le fort Washington, fameux dans les annales du dernier siècle par la capture de 2,000 prisonniers qu'y firent les troupes anglaises ; puis enfin Manhattanville, où le naturaliste Audubon est venu écrire quelques-unes de ses plus gracieuses descriptions.
Tous ces villages sont délicieusement encadrés dans les pittoresques montagnes des Highlands et des Catskills, et présentent l'effet le plus coquet, vus du fleuve, avec leurs formes amphithéâtrales qui s'allongent sur leurs versants rocailleux.
A mesure qu'un officier américain, né au Canada, m'expliquait les noms et les faits historiques se rattachant à ces lieux qui fuyaient rapidement, pour aller se cacher dans l'épaisse traînée de fumée laissée derrière lui par le vapeur, je maugréais intérieurement d'avoir cédé aux charmes d'un voyage de nuit. Aussi, de bon matin, étais-je à flâner sur le pont. Mais, hélas ! plus rien, si ce n'est de sales bateaux pêcheurs, des manufactures enfuméee, et çà et là, gravés sur les rochers et les granits du rivage, de longues annonces réclamant l'attention du public en faveur du ''Baume de Wistar," de "l'Eau de Floride," ou du " Sozodont."
L'esprit de mercantilisme de nos nasillards voisins se manifestait jusque sur les rives dont ils sont si fiers, et m'annonçait les approches d'une grande ville.
En effet, au loin se dessinent, dans le brouillard du matin, Jersey et New-York couchée nonchalemment sur son île, et je descends dans ma cabine m' occuper un instant de mes bagages, tout en me demandant si Lamartine pourrait écrire de nouveau son Lac, assis sur un rocher qui lui parlerait des '' Pilules de Bristol."
Un atome de pi-éface. — Carthage à propos de New-York. — Quelles éponges ! — Un boyau qui n'est pas vide. — L'église de la Trinité. — Les apôtres de nos jours. — Une balle perdue. — Des compatriotes. — Le parc Central. — Brooklyn. — Le père Lachaise américain. — Une réclame sur un cercueil. — Adieu ! — Le baron Gauldrée-Boilleau. — De grand matin. — Un ange tombé. — Un enfer. — Les Cinq-Points. — Une visite au Courrier des Etats-Unis. — La corvette française le PJdégéton. — Les salons de madame la l^aronne de Trobriand. — Le Steven's tlouse. — Au bruit du vent.
Maintenant que je suis installé douillettement dans mon hôtel, le Metropolitan, à l'endroit même où le prince de Talleyrand écrivait une brochure à sensation sur les Etats-Unis — je parle de cent ans, — il
me sera bien permis de loger un mot à propos de la préface que je n'ai pas mise à la tête de mon carnet de voyage.
Pour ne pas être obligé d'en faire une, je préfère en causer, et pour qu'elle n'en ait pas l'air du tout je commets une innovation littéraire et je la place au second chapitre.
Une préface pour moi est simplement une petite réclame où l'auteur, sans avoir l'air d'y toucher le moins du monde, se brûle sous le nez le plus '^ doulcettement " possible, comme dirait Rabelais, force encens et force parfums aux dépens de sa chatouilleuse modestie. Vous connaissez tous ces vers :
Il se crut un grand homme et fit une préface.
Quant à moi, je ne crois pas plus à la modestie d'un auteur, que Théophile Gautier ne croyait à l'ingénuité d'un capitaine de dragons ; et comme je ne voudrais pas troquer, contre le gros titre de littérateur, mes coudées franches de militaire, de touriste, ou, si vous l'aimez mieux, de rêveur, comme on m'appelait au régiment, j'esquisse à grands coups de crayon mes flâneries et mes impressions, me gardant bien surtout d'y mettre trop d'ordre. Pour avoir de l'ordre, il faut ne pas être comme Régnier, qui disait :
J'écris très-rarement et me plais à le faire ; Non pas que la paresse en moi soit ordinaire ; Mais sitôt que je prends la plume à ce dessein, Je crois prendre en galère une rame à la main.
Ma plume est comme celle de l'immortel devancier de Molière. Il me faut y réfléchir longtemps, avant de me laisser séduire par ses chatteries ; mais une fois le moment de réflexion passé, je griffonne d'un seul trait ma blanche feuille de papier. Aussitôt qu'elle est terminée, je la fais voltiger sur la tête de ceux qui m'entourent, sans même crier : " Gare ! " leur laissant le soin de deviner si elle sent le goudron, la poudre, l'algue marine, les parfums d'un salon, d'un boudoir ; si elle laisse échapper un gros rire de caserne, une furtive larme de poète.
J'ai contracté ce laisser-aller dans mes pérégrinations lointaines, et tous les jours mou médecin me défend de changer mes vieilles habitudes, cela pouvant, dit-il, nuire à la guérison de mes rhumatismes.
Maintenant que voilà le grand mot lâché, rhumatismes, c'est assez causer, et je reprends ma plume pour vous expliquer comment nos bons voisins savent adapter délicieusement les légendes de l'histoire ancienne aux temps primitifs de la leur.
Lorsque Hudson, poussé par le démon de l'inconnu, ce roi des existences déclassées, vint enraper son ancre sur les rochers de l'île où la main de l'homme a jeté New- York, il demanda au sachem des Peaux- Rouges — on était encore poli en ces temps de soudards et de routiers — de vouloir bien lui en concéder ifne partie.
A quoi le chef se rendit gracieusement, en lui permettant de s'approprier la quantité de terre que pourrait couvrir une peau d'élan, (i)
Le loup de mer riposta au fier sagamos, en homme qui connaît son histoire ancienne sur le bout de son doigt. Faisant exactement comme le fondateur de Carthage, il découpa en étroites lanières la peau de l'animal, et par ce moyen se vit possesseur d'une vaste étendue de terrain.
Jusqu'ici, il n'y a rien d'extraordinaire; mais voici venir le beau de l'affaire.
Les Indiens furent tellement enchantés de ce cours d'histoire que le soir il y eut noce générale, aux dépens du nouveau propriétaire — les propriétaires ont toujours payé les vitres cassées, — et, lorsque les cerveaux échauffés furent arrivés à ce degré d'ivresse où l'on éprouve le besoin irrésistible de faire de la musique vocale, ou de prononcer un discours, le chef se leva après des prodiges d'équilibre, et décréta qu'à l'avenir l'île s'appellerait Manhattan — en indien '' Manahactanienks " — joli petit nom qui signifie, en français, " lieu où nous avons tous perdu les jambes ! "
Cet aparté fut reçu par un tonnerre d'applaudissements.
(i) Cette bourde est racontée tout au long dans un Guide de New- York intitulé: "■ New- York as it is," par Miller. Cet écrivain prenait sans doute les étrangers qui visitent la reine du Nouveau-Monde pour les cousins-germains de MM. Perriclion et Prud'homme.
A les voir tous, raides comme la justice, exécuter, à la lueur mourante des feux, leurs danses infernales, on eût dit qu'ils connaissaient de longue date le fameux vers qui a tué Alfred de Musset :
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.
De nos jours, on semble ne pas avoir perdu le souvenir de cette soulographie homérique ; car en 1864 la ville impériale offrait à ses libres citoyens 9,270 tavernes et cafés où ils pouvaient s'imbiber à volonté. Un certain dimanche, M. Haie Smith, célèbre écrivain américain, s' étant mis en tête de compter le nombre de personnes qui, pendant cinq heures consécutives, entreraient dans deux tavernes de la ville, arriva à l'effrayant total de 1,054, dont 450 hommes, 455 femmes, 91 adultes et 6S petites filles.
On peut se faire une idée des profits que font ces établissements, lorsqu'on saura que les propriétaires de jardins où se débite le " lager béer," payent volontiers cinq cents dollars aux grandes associations qui viennent passer une journée chez eux.
— Quelles éponges ces gaillards-là doivent avoir au fond de l'estomac ! me disait pendant une promenade dans Broadway, lors de mon second passage à New- York, le capitaine de Merles, vieil officier du Si*^ de ligne, qui s'en allait prendre sa retraite.
A part cette ingurgitation quotidienne qui, si elle n'a pas le mérite de surprendre le stoïque Yankee, étonne grandement l'étranger, je ne vois rien de plus digne d'attention que Broadway, cette immense artère
de dix-huit milles, qui parcourt la ville d'une extrémité à l'autre. On ne saurait se figurer le pêle-mêle d'hommes, de femmes, d'enfants, courant, flânant, criant, sifflant — on fait de tout là - bas — le tohu-bohu de chevaux, de voitures, d'omnibus, se heurtant et se croisant au milieu des colis qui se meuvent, des conducteurs qui jurent et tempêtent, des chiens qui aboient et des sergents de ville qui restent graves et imperturbables dans ce pandœmonium à rendre fou ou maniaque !
Au dire du Directory de New- York, plus de 18,000 voitures circulent en une seule journée dans cette interminable entraille ; et chose très-drôle pour une République, où tout devrait être sur un haut pied d'égalité, je n'ai jamais vu les piétons se faire éclabousser par un luxe aussi écrasant d'équipages aux écussons armoriés.
Le duc de Lévis ne pensait guère être si près de la vérité, lorsqu'il écrivait, il y a cinquante ans :
— J'ai connu des partisans outrés de l'égalité à qui il ne manquait qu'une généalogie pour être les plus vains des hommes.
Pour l'étranger, Broadway est le seul point convenable où l'on puisse se passer la fantaisie de chercher à connaître superficiellement les éléments hétérogènes dont se compose la société de New-York.
Là, on verra le lion de la fashion coudoyer le mendiant sans pain et sans espoir ; la riche désœuvrée jeter dédaigneusement sa mince aumône dans la sébille de la mère de famille qui meurt de faim
et manque de travail ; le millionnaire de la 5*^ avenue faire d'un air modeste décrotter ses bottes, par un gamin déguenillé ; le courtier de Wall-Street se croire déjà marquis de Carabas, parce que l'or a été en hausse ou en baisse ce matin ; l'émigrant, trompé par de vils traiteurs, demander en pleurant de l'emploi à des indifférents qui ne comprennent pas sa langue ; (i) toutes les grandeurs enfin, toutes les misères qui rendent une ville riche et célèbre.
Si, fatigué de toute cette comédie baptisée par Jules Noriac du nom de " Bêtises humaines, " l'étranger veut oublier tous ces ris et tous ces sanglots en présence de ce que l'activité et l'énergie peuvent faire, il n'a qu'à grimper les 320 pieds du clocher de l'église de la Trinité, pour avoir une des plus pittoresques vues qu'il soit donné à un touriste d'embrasser. A ses pieds, il verra ces hommes si fiers ou si suppliants, si hautains ou si malheureux, il n'y a qu'un instant, ne formant plus qu'une masse grouillante d'animalcules confondus dans un grand tout. Autour de lui, s'étendront, comme les simples coups du crayon d'une esquisse topographique, Broadway, Bowery, et les centaines de rues et impasses qui forment New-York, Jersey, Brooklyn et Williamsburg. Puis, au loin,
(i) Lors de mon premier séjour à New- York, une société de recruteurs avait fait venir de Belgique et d'Allemagne un vaisseau chargé d'émigrants, sous le prétexte de leur donner du travail. Arrivés au quai du " Castle-Garden," on les mit dans la pénible alternative de se faire soldats ou de mourir de faim à l'étranger ! Chaque homme engagé ainsi donnait à ces vendeurs de chair humaine un bénéfice net de i^300 à ^400.
tant que l'œil peut aller, d'un côté les bords de l'Hudson, de l'autre les solitudes de l'Atlantique.
Ce coup d'œil charmant gratuit pour le vo3^ageur coûte assez cher à la corporation de l'église méthodiste de la Trinité. Le recteur touche dix mille dollars d'appointements par an et a de plus un logement princier. Ses six assistants ont maisons séparées et six mille dollars de traitement. En outre, tous sont permanents, et ont droit à de magnifiques présents, à un tour d'Europe, à une pension en cas de maladie, et à la retraite quand ils seront vieux. Ce ne sont pas les seuls qui jouissent de ces avantages ; beaucoup de ministres touchent des sommes aussi fabuleuses, ce qui n'empêche pas la population de New-York de compter 500,000 catholiques et 350,000 protestants.
En descendant du clocher de la Trinité, l'âme encore toute pleine de ce que je venais d'admirer, je fus témoin d'un meurtre commis avec le plus grand sang-froid du monde. Je venais de parcourir lentement, après les avoir lues, une à une, la longue file d'épitaphes qui ornent les tombeaux des révolutionnaires de 1770, et j'étais en train de songer à 'M' Espion" de Fenimore Cooper, lorsque tout-àcoup j'entends un coup de carabine partir du milieu d'un peloton de soldats, et immédiatement, de l'autre côté de la rue, un homme tomber à la renverse.
Tout le monde de faire cercle autour du blessé, et de s'informer auprès de l'officier de la cause de cette mort d'homme.
Quelle fut sa réponse, croyez-vous ?
— Ce n'est rien, dit-il ; un simple accident : nous conduisons des recrues au dépôt. Il vient de nous en échapper une, et nous avons pris monsieur pour elle.
Tout cela de l'air d'un homme qui vous demande pardon de vous avoir coudoyé ! Franchement, je fus atterré de ce sang-froid, et il paraît que les assistants firent de même, car le lieutenant finit ses excuses en commandant à son détachement : ^^ Forward ! ^^ de l'air d'un homme bien fâché d'avoir ainsi jeté sa poudre aux moineaux, et disparut au pas accéléré.
Ils appellent cela de la liberté, paraît-il.
Du reste, rien d'étonnant ; toujours, sur terre, l'homme prendra plaisir à accoler à tout ce qu'il y a de saint et de sublime le repoussant, le hideux ou le burlesque. On dirait qu'il n'a été créé que pour faire des antithèses.
Je remontais le boulevard, en proie aux tristes réflexions qu'avait éveillées en moi cet acte de froide barbarie, lorsque je me trouvai face à face, au coin d'une rue, avec un compatriote de Québec. A l'étranger, qui dit pays, dit famille. Nous nous embrassâmes, et il m'apprit la présence en ville du Dr. Roy, de sa femme, et de MM. Chapleau, Edouard Gauthier, Alexis Giard et Soupras.
Le soir, nous nous étions tous donné une cordiale poignée de main. Il semblait que nous nous connaissions depuis des siècleS; et le lendemain, madame
Roy, le docteur et moi" nous visitions ensemble le Parc Central.
Le Parc Central, malgré ses 843 acres de terrain, n'est pas aussi grand, il s'en faut de beaucoup, que le bois de Boulogne ; néanmoins, aucun des parcs de Londres ne peut lui être comparé. Des sommes immenses ont été dépensées pour son établissement ; sans doute, de prime abord, il peut frapper l'étranger un instant ; mais après avoir parcouru ses vingt-un milles de promenades, on s'aperçoit bien vite de la vérité du vers de Lamothe-Houdard :
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
On peut admirer un moment des lacs, des vallées et des collines artificielles ; mais la nature finit toujours par l'emporter sur l'art, et l'on part de là avec l'envie la plus irrésistible de laisser aller son regard sur un arbre que la main de l'homme n'a pas planté, de fouler aux pieds une terre vierge de la bêche d'un horticulteur.
D'un jardin anglais à un cimetière il n'y a pas loin, et en sortant du parc, madame Roy exprima le désir d'aller prier un instant au cimetière de Greenwood, le Père Lachaise américain.
Pour se rendre à Greenwood, il faut traverser la rivière de l'Est et une partie de Brooklyn, petit village en 1816, aujourd'hui ville de plus de 200,000 âmes !
De toutes les merveilles que renferme le nouveaumonde, ce cimetière est peut-être ce qu'il y a de plus solennel, de plus religieux et de plus imposant.
Tout, depuis son modeste gazon, ses arbres élancés, ses bosquets, jusqu'à ses eaux dormantes où se penchent pour pleurer de longues files de saules et de cyprès, tout respire cette douce mélancolie, ce douloureux silence que nous nous plaisons par moment à laisser planer, dans nos heures de sombres rêveries, sur la pierre qui nous couvrira un jour. Si je ne tenais pas à rendre à la patrie le peu de poussière qu'elle m'a donnée, il me prendrait par fois, en me promenant sous ces allées touffues, le désir d'aller mourir à New-York, pour me voir dormir doucement sur le bord du Sylvan Lake, entre la modeste tombe de Dohummé, la chaste fille des bois, qui échangea si vite le satin de sa couche nuptiale contre un frais suaire, et la tombe solitaire du pauvre poète McDonald Clark. Je pourrais réfléchir tout à mon aise, dans mon lit de gazon, sur les vanités des choses humaines, en voyant à mes pieds le monument fastueux de mademoiselle Canda, qui a coûté ^10,000, exactement la dot qu'elle devait avoir le jour de son mariage ; et si j'avais le malheur de m'y trop ennuyer, je n'aurais qu'à faire chorus aux éclats de rire des touristes qui viendraient pour ne pas visiter ma tombe, en les entendant lire à haute voix la réclame suivante affichée sur le tombeau d'en face :
^' Le Baume Grec pour les Cheveux est maintenant en vente, et occupe la première place parmi les découvertes scientifiques les plus importantes.
'' Les principaux ingrédients dont on se sert pour sa préparation furent classés par les Anciens Grecs qui
s'en servaient pour échapper à la calvitie ; car l'histoire nous informe que cette grande nation fut, à un moment donné, affligée de ce triste inconvénient qui se propagea d'une manière alarmante jusqu'à la découverte de ce précieux cosmétique, faite par Hippocrate â^Tp avant Jésus- Christ, et gardée secrètement yV^j/'?^randuni, par ceux qui appartenaient à la Corporation sacrée à^ Esculape.
'^ Socfate, qui était l'ami intime à'' Hippocrate et qui partageait entièrement ses idées, le recommanda non-seulement pour la pousse des cheveux, mais encore comme grand préservatif contre les maux de tête et la perte de la mémoire.
*' Il était tellement convaincu de ses vertus, que lorsque Xénophon tomba de cheval, à la bataille qui se livra près de Délium, il le prit sur ses épaules, passa par-dessus les cadavres des Athéniens et rencontrant 'Ihésalius, fils à' Hippocrate, il l'envoya immédiatement chercher le Baume Grec et en appliqua des compresses sur le front du blessé, craignant que, dans l'excitation du moment, il ne perdît la mémoire pour toujours.
'' D'après une autre source très-authentique, le Docteur Kélejnen, propriétaire de cette exquise préparation, apprend que 202 avant Jésus-Christ, une grande peste s'abattit sur Rome. Tous ceux qui n'en moururent pas demeurèrent chauves, et le bruit des merveilleuses cures de l'onguent qu'il vous offre aujourd'hui, étant parvenu aux oreilles du gouverneur, il dépêcha immédiatement une députation aux cités
de Kos et de K/iidos, pour les supplier de lui envoyer quelques amphores du :
^' Baume Grfx pour les Cheveux. " (i)
Du bouffon et du grotesque à côté de douleurs vraies et navrantes ! De la réclame sur le couvercle d'un cercueil ! Aussi, aux Etats-Unis, l'étranger a-t-il toujours peur d'admirer ou de pleurer, dans la crainte d'être obligé cinq minutes plus tard de rire et d'oublier !
Mais pendant que je m'amuse à faire ces réflexions, mes compatriotes sont tous venus, les uns après les autres, me souhaiter le bonheur et me dire adieu.
Le bonheur ! ils l'emportent avec eux, car ils retournent dans la patrie, et moi je reste seul avec l'adieu !
Avez-vous jamais réfléchi au long sanglot renfermé dans ce seul mot : adieu ? Adieu, on ne dit cela que quand on souffre ou que l'on meurt. Alors nos sensations les plus intimes, les pulsations fiévreuses du cœur prêt à se briser, se reportent vers l'Etre Suprême qui seul peut les comprendre, et toutes nos larmes, toutes nos angoisses se traduisent par le seul mot que peuvent balbutier nos pauvres lèvres — Son nom.
Bien des fois, plus tard, j'ai eu occasion de le prononcer dans de solennelles circonstances, mais
(i) Cette reclame était accompagnée de la note suivante qui ne déparerait pas une édition Panckouke.
— Vide Expidiiion Cyri at Historia Grîeca Xenophonii et Fragmenta Historioe Medicoe Œconomioe Hippocrates, Bas. 1550.
jamais je n'ai été aussi ému que le jour où je l'ai dit à mes compatriotes qui s'en allaient. C'est qu'avec eux disparaissait le dernier lambeau de la patrie absente.
Le vaisseau sur lequel je devais me rendre à la Vera-Cruz ne pouvait quitter le port que le 13 août, sa cargaison n'étant pas prête. Quant à moi, mon séjour à New-York commençait à me paraître monotone, aucune affaire ne m'y retenant plus.
Le baron Gauldrée-Boilleau, pour qui l'honorable ministre de l'instruction publique, M. Chauveau, m'avait donné une lettre de recommandation, me fit remettre dès les premiers jours de mon arrivée tout ce qu'il avait de dépêches pour le gouvernement mexicain, ainsi que pour le corps expéditionnaire français, en les faisant accompagner d'une lettre spéciale à l'adresse de Son Excellence M. le marquis de Montholon, alors ambassadeur de France auprès de Maximilien.
Plus tard, j'eus occasion d'en voir l'utilité, mais malheureusement, à mon retour je ne pus exprim-er au baron toute ma reconnaissance pour ses bons procédés. Dieu qui lui a donné d'autres épreuves depuis, et de plus tristes encore, avait voulu que dans ces salons où, à mon départ, je n'avais laissé que des lustres dorés et des tapis de Perse, il n'y eût maintenant qu'un cercueil ! A chacun de ses pas à l'étranger, aux Indes, a* Canada, aux Etats-Unis, une fatalité inexplicable a voulu que le baron semât ses blondes
tètes d'enfants. Pourquoi la patrie refuse-t-elle si souvent une tombe au berceau qu'elle a choyé !
A New- York, comme à Londres, comme à Paris, tout ce bruit, tout ce brouhaha qui dès les premiers jours entraîne et séduit celui qui n'est habitué qu'à la vie tranquille et réglée des petites villes, perd bien vite de son prestige, et l'on se prend alors à regretter la solitude et la paix de son chez soi.
En cinq jours on peut visiter tout ce que la cité renferme de curieux. J'en pris dix pour flâner plus à mon aise, et quand ces dix jours furent passés, il ne me resta plus qu'à garder ma chambre une partie de la journée, car la chaleur était étouffante, le thermomètre marquant 96 Farenheit, soit 35° 2 centigrade. Là, j'avais pour agréable passetemps le griffonnage de mon journal que j'interrompais de temps à autre pour me réciter in petto les vers de l'auteur du '' Mie-Prigioni : "
C'est une belle perspective,
De grand matin, Que des gens qui font la lessive
Dans le lointain.
Pour se distraire, si l'on bâille
On aperçoit D'abord une longue muraille
Puis un long toit.
Ceux à qui ce séjour tranquille
Est inconnu Ignorent l'effet d'une tuile,
Sur un mur nu.
Je n'aurais jamais cru, moi-même,
Sans l'avoir vu, Ce que ce spectacle suprême
A d'imprévu.
On le voit, j'avais à ma disposition toute cette variété d'amusements qui peuvent faire assassiner les heures à un homme s' ennuyant bien, et n'osant sortir de son fromage de Hollande, de crainte de s'ennuyer mieux.
M. Soupras partageait ma chambre d'hôtel. Quelquefois, le soir, M. Charles Drolet, un compatriote, venait nous voir et nous causions du pays. Quand nous étions seuls, nous passions une grande partie de nos soirées à notre croisée, et là, silencieux tous les deux, le menton appuyé sur la paume de la main, nous regardions l'immense cité s'endormir lentement, ou nous prêtions l'oreille aux chants tristes et mélancoliques d'une de ces pauvres femmes perdues qui, la mort dans l'âme, passent leurs nuits à vendre, dans un café chantant, des notes suaves et brillantes qui n'ont jamais été faites pour être exprimées par la honte et par le vice.
Régulièrement tous les soirs, vers onze heures, la même voix se faisait entendre, et il y avait tellement de larmes dans ses trilles, de sombre mélancolie dans l'expression de son jeu et de son chant que je ne pus résister à la tentation de voir moi-même cette femme que je soupçonnais avoir dû souffrir.
Elle n'était pas jolie, mais un grand air de distinction laissait penser qu'elle était tombée d'une hauteur d'où ne glissent pas ordinairement ces délaissées. Par ses quelques rides et de rares cheveux blancs, on voyait qu'elle dépassait la trentaine.
Voici ce que j'appris du capitaine de police du quartier.
Cette femme était une noble Russe, qui avait voulu braver ce qu'elle appelait les préjugés du siècle, et lutter contre les lois immuables de la morale en se laissant aller à son fatal penchant pour le théâtre. Elle s'était faite chanteuse à l'Opéra ; mais abandonnée par sa famille, et jalousée par ses propres camarades de coulisses, elle avait dû quitter le théâtre impérial de Saint-Petersburg, et venir aux Etats-Unis, où sans argent et sans amis, elle s'était vue dans l'obligation de mettre son talent à l'enchère dans un café chantant.
Lors de mon retour à New-York, je n'entendis plus cette cantatrice qui m'avait fait rêver plus d'une fois, et le même capitaine m'apprit que pendant l'hiver de 1865, elle s'était sentie prise de la poitrine. Quelque temps, de sa voix de fauvette, elle continua à disputer à la mort une bouchée de pain, mais un beau jour les notes harmonieuses se changèrent en râle, et fatiguée et brisée, elle se coucha pour mourir.
Aujourd'hui la comtesse Russe dort dans la fosse des pauvres, au cimetière d'Evergreen.
Combien d'existences qui auraient été nobles et pures, combien de femmes qui se sentaient quelque
chose de grand et de saint caché dans un des plis de leur âme, n'ont-elle pas été étiolées et fanées par l'atmosphère imprégnée de bière et de tabac de ces cafés chantants ?
Trop souvent, hélas ! une grande ville fait taire sous son joyeux bourdonnement le cri du vieux proverbe : — Pauvreté n'est pas vice.
Du reste, comment résister à la tentation, pour un être faible et frêle, lorsqu'à côté de la vertu, avec le travail sans relâche et du pa^n noir — quand il y en a — on fait chatoyer à ses yeux éblouis les boudoirs parfumés, l'éclat des glaces de Venise, les moelleux Turquie, les épais Bruxelles, où viennent s'étouffer les pas lourds et chancelants du vice et du crime ? Devant ces luxes inouïs qu'il lui est facile d'avoir et de posséder, la vertu trop souvent agonise, pour voir le vice et l'abrutissement assister à ses funérailles, et bien vite les sons joyeux d'une valse bondissante, échevelée, les grandes lumières des candélabres d'or lui font oublier que ce chemin de fleurs et de parfums mène sans pitié à la fosse commune et à la salle de dissection.
New-York renferme plus de 7,500 de ces âmes brisées et déchues, le même chiffre que présente la population d'une de nos petites villes.
A côté de la prostitution, ce chancre de la civilisation, se dresse ici, fier et arrogant, avec les airs dégagés d'un véritable principicule allemand, le jeu suivi du joli cortège de péchés mignons qu'il traîne derrière lui.
Lorsque le spleen s'obstinait avenir s'installer chez nous, nous descendions dans Broadway. Bien souvent, comme cela m'est arrivé, l'étranger s'y promenant le soir se fera poliment arrêter par un individu ganté, parfumé, cravaté de blanc, portant habits noirs, la main ornée d'une jolie badine, ayant enfin tout ce qu'il faut pour être extérieurement un gentleman. Presque toujours, ce monsieur vous demande d'un air dégagé, si vous n'étiez pas passager hier ou avant-hier sur telle ou telle ligne de vapeur. Sur votre réponse négative, il se tourne vers un camarade arrêté à regarder quelque chose dans un vitrine et lui crie qu'il a perdu son pari. L'enjeu est ordinairement du bordeaux, du Champagne ou du tokaï, suivant la mine que vous avez vous-même, et le monsieur vous prie instamment de vous joindre à eux pour faire sauter le bouchon, et de monter au club qui se trouve invariablement à deux pas de là.
Si vous avez le malheur de vous y laisser prendre, votre soirée vous coûtera quelques centaines de francs j on veut vous mener dans ce qu'on appelle en termes techniques un enfer, et vous y plumer à loisir, autre terme technique.
Le soir que j'eus occasion de faire cette esquisse de mœurs, j'étais avec M. Chapleau, et nous partions pour aller visiter les Cinq-Points. Malheureusement pour ces messieurs, le coup rata, car nous déclinâmes gracieusement l'extrême honneur qu'on daignait nous faire.
Les Cinq-Points sont peut-être ce qu'il y a de plus curieux à voir dans New-York, pour un observateur.
Un statisticien américain a trouvé là, dans un seul bloc de maisons, 382 familles composées de 812 Irlandais, 218 Allemands, 186 Italiens, 189 Polonais, 12 Français, 9 Anglais, 7 Portugais, 2 Gallois, 39 Nègres, et 10 Américains. 118 pratiquaient la religion protestante ; 287 étaient Juifs et 160 Catholiques. De 614 enfants, un sur 66 allait à l'école, et sur 916 adultes 605 ne savaient ni lire ni écrire.
Placez dans un pareil endroit l'admirable description de la Cour des Miracles de Notre-Dame de Paris ^ et vous aurez une excellente idée des Cinq-Points. Un auteur anglais dit qu'on y voit une exposition de pauvreté sans égale, des scènes de dégradation trop immondes pour être décrites, le vice sans châtiment, la honte sans rougeur, le crime sans repentir et la mort sans espérance. Aussi les tableaux les plus terribles des Mystères de Paris pâlissent-ils devant ce qui se fait journellement dans ce modeste quartier, si l'on en croit les rapports de la police urbaine.
Aux Cinq-Points se termine la liste peu nombreuse des curiosités que renferme New-York.
Je ne tenais plus qu'à une seule chose, voir les ateliers d'un journal qui joue un rôle influent sur les affaires d'Amérique, et y représente dignement les intérêts de la France — le Courrier des Etats- Unis. Le propriétaire, M. Lassalle, me reçut le plus cordialement du monde et voulut me faire visiter le bel établissement où s'imprime cette feuille qui a
déjà plus de quarante-six ans d'existence. Son tirage est considérable, et elle compte parmi les hommes qui en ont été les collaborateurs et les rédacteurs, la plume de plus d'un charmant écrivain, de plus d'un penseur émérite. Frédéric Gaillardet, Charles de Boigne, le général baron de Trobriand, M. Pierre Chauveau, M. Masseras, M. l'Héritier et M. Léon Meunier sont venus tour à tour y jeter leurs écrits pleins de verve et d'originalité.
En ce temps-là, il était rédigé par M. L'Héritier, que me présenta M. Lassalle. C'était un jeune homme rempli de sève, de force et de volonté, que la nature de ses qualités appelait à de hautes destinées littéraires. Il est mort depuis, et le temps qui emporte tout, n'a pas encore effacé l'aimable impression que m'a laissée, ce jour-là, sa causerie fine et enjouée.
Pendant les derniers jours que je passai dans la ville impériale, le hasard me mit en relations avec les officiers de la corvette française le Phlégéton, faisant partie de la croisière des Antilles, (i) Pendant que dura notre trop courte liaison, ces messieurs n'eurent
(i) J'extrais de mon journal le personnel du carré des officiers du Phlégéton :
Commandant — Le Capitaine de frégate Maudet.
Lieutenants de vaisseau — MM. Pouvreau, Guibaud.
Enseignes de vaisseau — MM. Régneault, Rivet et le comte de Fitz-James.
Chirurgiens — MM. Jacquet, Grùson.
Commissaire — M. Latapye.
Aspirants de Marine — MM. Juliel, de Trobriand, Goguet et Ternet.
qu'un plaisir, tâcher de me faire passer le temps gaiement, et Dieu sait si la chose est facile avec des officiers de la marine française ! Durant six jours, ce ne furent que dîners à bord, promenades sur l'eau, théâtre, manœuvres, et longtemps je compterai parmi mes m'eilleurs moments les heures que j'ai passées à fouler le pont de leur coquet vaisseau.
L'année suivante, quand, debout sur un des bastingages du transport de guerre français V Allier, j'aperçus dans la rade new-yorkaise les mâts fiers et droits de cette gentille corvette, abritée par le drapeau de la France, mon cœur se prit à battre comme si j'eusse entrevu dans le lointain la silhouette vaporeuse d'un coin de la patrie. Comme l'âme de l'homme, lorsqu'elle a besoin d'affection, sait s'attacher à tout, même à une coquille de noix !
Par l'entremise d'un des officiers du bord, M. Louis Rivet, enseigne de vaisseau, je fus admis à une réception de madame la baronne de Trobriand , femme du général américain de ce nom. L'hôtel de madame la baronne se trouve situé dans la cinquième Avenue, au milieu du quartier fashionable par excellence, et dans ses salons se réunit tout ce que la société newyorkaise compte de sommités dans Jes lettres, les sciences, les arts ou la politique. Parfois un modeste voyageur, un rêveur quelconque vient jeter sa mince obole parmi toute cette cohue de réparties fines ou de réflexions de penseurs ; mais toujours, par un charmant sourire sur les lèvres, par une bonne parole à la
bouche, madame la baronne sait faire croire à son monde qu'il est parfaitement chez lui, au milieu de toute cette foule d'illustrations et de célébrités.
Involontairement, en regardant, ce soir-là, la brune tête de la maîtresse de céans, encadrée par les chevelures blondes de ses deux charmantes filles, je pensais à ces sylphides que Gérard de Nerval — ce sublime fou — appelait ses Filles du jeu, et qu'il nous faisait l'une belle comme Aurélie, l'autre spirituelle et douce comme la reine de Saba.
La soirée que je passai chez madame de Trobriand fut une de mes dernières à New- York.
Le soir suivant, j'étais installé avec mes bagages au Steven's House, sur la batterie, tout près du quai d'où VAcmée — le vaisseau sur lequel je partais — devait démarrer le lendemain à six heures de l'après-midi.
M. le lieutenant de vaisseau, Guibaud, du Phlègéton^ avait voulu passer ces dernières heures avec moi, et une partie de la nuit nous causâmes de trois choses bien belles — les lettres, la France et le Canada.
Le lendemain soir, j'étais à bord de V Acmée, après avoir embrassé tous les amis de la corvette et m' être chargé de leurs correspondances pour les camarades du Mexique. Quelques heures après le vaisseau virait ; les îlots de verdure qui entourent New- York disparaissaient à mes yeux les uns après les autres, et je m'endormais bercé mollement par l'Atlantique, au chant mélancolique d'un mousse marseillais qui chantait
doucement dans les haubans, les naïves paroles de la romance de Casimir Delavigne :
Mon pauvre père Verra souvent Pâlir ma mère Au bruit du vent.
UAcmêe. — Notre capitaine. — Profils et Silhouettes. — La vie à bord. — Des officiers français causant littérature canadienne. — O divine harmonie ! — La fiancée du Prussien. — Le Gulf Stream. — Le sillage d'un corsaire. — Un requin qui flâne. — L'île d'Abaco. — Le phare d'Hermagoura. — Le feu Saint- Elme. — Les récifs des Tortugas. — Dans le canal de la Floride.— Un rayon de jeunesse. — La Havane. — Le théâtre Tacon. — Une volante. — Au tombeau de Christophe Colomb. — A propos d'un cigare. — Une pêche au thon. — Le Golfe du Mexique. — Terre !
Le vaisseau sur lequel je voguais n'était pas joli, tant s'en faut. C'était une vieille cuve norvégienne, aux formes lourdes et arrondies, appartenant à je ne sais déjà plus quelle maison de New- York ; mais il avait à mes yeux une précieuse réputation, celle d'être le
plus fin voilier de tous les lougres qui sillonnent le golfe du Mexique.
Comme c'était plaisir de le voir se cabrer sous ses vilaines toiles, obéissant au moindre courant d'air, et bondir comme un duvet sur les courtes lames de l'Atlantique.
Pour moi qui ai la passion de la vélocité, j'éprouvais une volupté indicible à être porté sur les eaux et à raser la face de l'abîme. Cela m'aidait, par instants, à oublier les dangereuses discussions qu'aimait à entamer avec tout le monde notre capitaine, dont le jugement se ressentait un peu du trop plein d'eau-devie que ses joues hydropiques accusaient avec opulence.
C'était vraiment un curieux bipède que notre capitaine. Joignant à un physique large, carré et trapu, la solide qualité d'être Ecossais, il était entêté et brutal en diable, et traitait ses passagers et son équipage comme on traite des colis ou des boîtes de vieux fer.
Pour s'exempter d'entendre prononcer son nom, Campbell, — tous les Ecossais que j'ai connus s'appelaient Scott ou Campbell, — ses matelots auraient préféré déroger aux us et coutumes de la mer, et se seraient tous embarqués un vendredi, avec une cargaison de chats à bord, (i) Arsène Houssaye l'avait
(l) J'ai vu dans les starions maritimes de l'Atlantique et de la mer des Antilles, des matelots appartenant à toutes les marines du globe, et presque partout je leur ai connu la même superstition ; — ne pas quitter le mouillage un vendredi et ne jamais tolérer de chats à bord.
Cela porte malheur, parait-il.
sans doute dans l'idée, quand il écrivait l'histoire de ce monsieur qui avait appris à pleurer, à rire et à chanter sur l'air des pièces de cent sous, et nous nous amusions à les voir tous, le premier lieutenant comme le dernier mousse, se heurter à qui mieux mieux les uns contre les autres, pour mettre la main à la manœuvre, au cabestan ou à la pompe, lorsque son commandement clair et métallique retentissait sur le pont, comme un coup de garcette.
Alors tout le monde grimpait, tournait ou faisait la chaîne, dans cette course au clocher de crainte et d'obéissance passive.
En fait de manœuvres, j'ai vu faire, sur notre modeste vaisseau marchand, des miracles de voltige et de gymnastique qui auraient fait passer de tribord à bâbord la chique de plus d'un loup de mer de la marine de l'Etat. Une seule chose m'étonne encore aujourd'hui, c'est que nous ayons jeté l'ancre devant la Vera-Cruz sans avoir perdu un seul homme de notre équipage, malgré la série de gros grains qui nous surprirent par le travers de Bahamas, nous enlevant nos bonnettes, nos perroquets et nos mâts de hune.
Nous comptions au carré onze passagers dont les silhouettes méritent d'être croquées, ne serait-ce que pour me rappeler les vingt-cinq jours passés nez à nez avec plusieurs d'entre eux dans l'espèce de cabine qui nous servait de sarcophage.
Depuis longtemps je suis comme madame de Girardin j je professe une horreur extrême pour l'affreux mot même répété à chaque phrase de notre existence.
Toujours ici-bas on voit les mêmes figures, les mêmes idées, les mêmes habits, les mêmes dollars. L'homme n'invente plus rien depuis que son doigt s'est arrêté sur cette ligne du dictionnaire, et je ne sais si le docteur Luiz Ordaz avait eu vent de mon antipathie pour ce mot, mais il semblait s'être tout particulièrement chargé de me le rappeler. A chaque seconde, de la corne d'artimon au mât de misaine, je rencontrais sa figure de parchemin jauni, contractée par l'affreux sourire qu'Alfred de Musset met sur les lèvres du spectie qui vient la nuit voltiger sur les os décharnés de Voltaire.
Lui-même, s'il lisait le gracieux profil que je donne de sa fantastique personne — Hoffmann, en le voyant, s'en serait, coûte que coûte, emparé pour le glisser dans ses contes nocturnes — ne s'en formaliserait pas le moins du monde, car ^' le nom seul du patriarche de Ferney suffit pour me mettre de bonne humeur," me disait-il souvent dans les moments d'expansions anti-religieuses qu'il avait toutes les dix minutes.
Vous le voyez, je connais mon homme par cœur, et j'appelle intentionnellement à mon secours le chantre de RoUa, pour ne pas trop me brouiller avec lui, car je sais qu'il serait capable de venir chez Duvernay frères & Dansereau, tout exprès pour acheter un exemplaire de mes souvenirs, et entamer avec moi une de ses éternelles controverses philosophiques.
A côté de mon terrible ami le docteur, se promène gravement sur la dunette un Canadien de St. Jean
d'Iberville, M. Dérome, qui a conservé l'habitude que nos ancêtres appelaient pittoresquement courir V Amérique, et qui, revenu du Pérou il y avait à peine six mois, s'en vient voir au Mexique de nouveaux paysages et de nouvelles étoiles.
Hélas, pierre qui roule n'a pas amassé mousse \ depuis, le bras du vieux forgeron a déserté l'enclume, les feux du fourneau se sont éteints, le marteau chôme et le père Dérome a tout juste trouvé le temps de venir mourir au pays. En novembre 1872, le député de St. Jean, M. Marchand, m'indiquait du doigt la tombe où mon camarade de traversée est venu trouver le port.
Entre l'escalier menant à la salle à manger et un petit canon de six, se berce nonchalamment dans son hamac en fil d'aloés, une créole de Guadalajara, qui s'en retourne demander à sa patrie ce que la poussière de New-York lui a fait perdre — son amant. Un officier de la marine anglaise des Indes est assis auprès d'elle, et semble réussir à la consoler j car en débarquant, tous deux se jurèrent un amour éternel qui dura quatre jours, le temps de franchir la distance entre la Vera-Cruz et Mexico.
Non loin de là, trois Espagnols jouent au monte sur une futaille vide, frappant du pied et blasphémant à chaque tour de la roue de fortune, pendant qu'un Français, ancien sous-officier confédéré, se moque poliment d'eux à leur barbe, et qu'un Strasbourgeois et un Prussien fument mélancoliquement dans leurs
longues pipes en porcelaine. Peut-être l'un d'eux songet-il au Rhin qui le sépare du camarade ? Axiome : il faut toujours se méfier d'un Prussien mélancolique.
Jusqu'à présent il n'y a que demi-mal ; j'ai choisi un jour de calme pour vous présenter mes compagnons de voyage dont il ne vous serait pas bon de cultiver la connaissance pendant un temps de grosse mer ou de brise carabinée. C'est alors qu'il fallait voir mes Espagnols se casser la tête à inventer quelques blasphèmes ou quelques propos cyniques ; le Français faire chorus avec son gros rire de fourrier ; les Allemands s'envelopper majestueusement dans un nuage de fumée, et mes autres personnages, à l'exception toutefois de l'heureux Anglais et de moi — qui ai le pied assez marin — se tordre dans les spasmes du mal de mer.
Tous ces cris, ces rires, cette odeur de tabac et ces soupirs de malades, s' échappant d'un salon à peine fait pour contenir à l'aise cinq personnes, étaient de nature à donner des crises de nerf et des syncopes à un tambour-major de la garde, et c'était plaisir de voir la bonne humeur du capitaine en ces jours-là. Ses plus douces paroles et ses sourires les plus gracieux auraient tordu des clous à dix pieds de distance.
A part ces légers désagréments auxquels doit s'attendre tout voyageur, je m'accommodais assez bien de la vie du bord, et passais mon temps à lire, couché sur la dunette, une quinzaine de volumes dont le lieutenant de vaisseau Pouvreau, du Fhlégèton, m'avait fait cadeau, lors de mon départ.
Outre ces ouvrages qui, pour la plupart, étaient les derniers romans parus, j'avais eu la précaution d'emporter avec moi quelques bons auteurs canadiens. Bien souvent le jour, ou le soir, à la lueur bleuâtre du falot de tribord, je m'amusais à parcourir de nouveau toutes ces lignes qui m'apportaient comme un parfum de la patrie, et jamais je n'ai refermé les pages où pleure le poëte des *' Morts " et de " Carillon," où chante le barde du '' Rocher Noir" et du ^^ Héros de 1760," sans me sentir courir sur les reins ce singulier frisson qu'éprouvent les personnes nerveuses dans un moment d'exaltation ou d'enthousiasme.
Penché sur l'ouverture du hublot de ma cabine, je regardais longtemps, au clair de la lune, les algues mouvantes caresser les flancs du navire, et minuit souvent me surprenait à écouter
La mer chantant toujours son hymne de souffrance, (i)
pour voir si elle ne m'apporterait pas, avec les soupirs du poëte, un écho de ceux de ma mère.
L'année suivante, quand, lors de nos veillées sur le tillac de Y Allier, je relisais aux officiers français qui s'éloignaient du Mexique avec moi, les plus beaux vers de MM. Crémazie et Fréchette, ils s'étonnaient tous que ces poëtes ne fussent pas encore connus en France, et ils me demandaient si au moins leurs œuvres étaient
(1) Octave Crémazie — Promenade des trois morts.
appréciées au pays? Hélas ! pour l'un, je ne pouvais mieux leur répondre qu'en lui adressant ses propres vers :
Dans la coupe de vie, aux bords couverts de fiel, Où vous vous abreuviez sans murmure et sans plainte, La mort vous a laissé boire toute l'absinthe Sans vous laisser goûter au miel.
On eût dit, en voyant plein de sombres pensées, Votre front refléter bien des douleurs passées. Que jamais le bonheur ne vous avait souri ! Une douleur secrète avait brisé votre âme, Nulle main n'a donc pu verser un pur dictame Sur votre cœur endolori ? (i)
Tous ces hommes au teint bronzé par la gloire et par le soleil baissèrent la tête en silence. Le déchirement des obus et les cliquetis de sabres n'avaient pu empêcher le son des pièces d'or de parvenir jusqu'à eux, et tous écoutaient encore ce cri d'angoisse poussé par le poëte qui s'affaisse :
l'homme sur la terre
A tout ce qui fut grand semble avoir dit adieu ! (2)
La '^ Promenade des trois morts" excitait surtout l'admiration de mes camarades, et le chef d'escadron d'état-major, aujourd'hui le général marquis de Gallifet, qui a écrit un livre charmant intitulé : "Les bivouacs du Mexique," disait un jour qu'il était bien
(i) Octave Crémazie. Ode sur la mort de M. de Fenouillet. (2) Octave Crémazie. La guerre d'Italie.
malheureux pour la littérature canadienne que ce poème n'eût jamais été terminé. Rajoutait: Si pareil volume paraissait à Paris sous le voile de l'anonyme, personne n'hésiterait à l'attribuer à Théophile Gautier. Un autre officier s'amusait aussi à trouver des points de comparaison entre les esquisses de mœurs canadiennes décalquées par M. Chauveau, et celles que Georges Sand avait faites sur la Beauce et sur le Perche, (i)
A part ces temps de rêveries que je passais à causer avec mes auteurs favoris, le soir quelquefois, lorsqu'il faisait beau et que la brise n'était pas trop forte, deux passagers allemands prenaient, l'un sa guitare et l'autre son violon, un vrai stradivarius à faire pâmer d'aise Lavigueur, Damis Paul ou mon père. (2) Puis, tous deux assis sur un des bastingages, ils exécutaient à ravir les morceaux des grands maîtres allemands. Il me faisait plaisir, au sortir des chants de ma patrie, d'entendre monter vers Celui qui est toute harmonie et toute poésie, ces notes si suaves, si remplies d'espérance, de foi et d'amour, qu'ont laissées tomber de leurs doigts Beethoven,
(i) Ce serait faire contracter au pays une dette de reconnaissance, si un éditeur intelligent s'occupait à réimprimer les œuvres éparses de Crémazie et de Lenoir. Ce dernier a laissé tout un volume de poésies inédites. — ^^ les Occidentales.^''
(2) Le violon de mon père est un instrument qui a dégringolé de père en iils, dans ma famille, depuis bientôt cent cinquante ans. De ses fréquentes chutes, il n'a gagné que de la douceur dans le ton et dans son jeu. Dernièrement, un officier anglais en offrait une somme assez ronde en guinées. Pas n'est besoin d'ajouter que cette offrande séduisante n'empêcha pas notre vieil ami d'être fidèle au toit hospitalier.
Mozart, Schubert, Meyerbeer et Balfe. Les pensées sublimes de ces rois de l'art, rendues par deux bohèmes de l'art et accompagnées par le trémolo grave et solennel de l'Océan, valaient à elles seules toutes les aspirations possibles. L'âme enlevée sur ces purs et chastes cantiques allait se plonger dans l'inconnue, pour n'y voir et n'y entendre que le mot Dieu, dont chaque rayon éblouit, qu'il s'appelle làhaut le vrai, le bon ou le beau, ici-bas la science, les lettres, la gloire, la vertu, l'art ou l'amour.
Ces deux Allemands dont j'ai oublié les noms — d'ailleurs, quand je m'en souviendrais, à quoi cela servirait-il ? — me représentaient le véritable type des troubadours du moyen-âge, allant gaîment de castel en castel, débiter aux pages, aux damoiseaux et aux châtelaines leurs joyeux lais ou leurs navrantes ballades, sans s'occuper autrement de la vie que de la passer en aimant et en chantant. Comme le temps des châteaux gothiques n'est plus, ils cheminaient en fredonnant de pays en pays, les plaintives romances de leur nébuleuse Allemagne, n'ayant pour toute fortune que leur violon et leur guitare, tout cela enveloppé de beaucoup d'espoir en Dieu, et comme des fauvettes, ils vivaient tranquillement leur vie, en jetant aux quatre vents des cieux leurs notes tristes ou joyeuses, suivant les dispositions de leur âme.
Pourtant, l'un d'eux, le Prussien, n'avait pas toujours mené cette vie d'épave. Il s'était fait soldat, et brave soldat encore, si l'on eu croyait la superbe balafre qui faisait perpétuellement sourire sa joue
gauche. A vingt-deux ans, il avait été forcé de quitter le service dans une circonstance assez singulière, que, tout en fumant sa longue pipe, il me faisait connaître un soir — ce qui signifie que je m'en vais être assez indiscret pour vous la dire, tout en vous priant de ne pas trop vous désoler, car le capitaine nous a appris au dîner que nous arriverions bientôt à la Havane.
Mon ami le Prussien s'était engagé à i8 ans dans le régiment de Wézel.
Cela, parce qu'il était né à Dusseldorf, jolie petite ville qui contient plusieurs chefs-d'œuvre de peintres célèbres, et qui en outre, à cette époque, renfermait le plus gracieux corsage du monde, lequel corsage appartenait à une Gretchen quelconque.
Gretchen avait un frère tombé à la conscription.
Or, ce frère il fallait le sauver à tout prix, et la blonde allemande fit croire au Prussien qu'elle l'aimerait un jour éperdûment. Seulement, pour conquérir cet adverbe, il fallait s'engager.
Le jour où mon ami se fit soldat, ils étaient fiancés, et trois mois après, Gretchen était marié à son. . capitaine, qui avait su lui faire remarquer que des épaulettes d'or chatoyaient bien mieux au soleil que des épaulettes de laine verte.
Le Prussien en fit une maladie de langueur qui lui valut plus d'un jour de cachot, grâce au capitaine, qui ne badinait pas du tout, paraît-il, sur les détails de discipline. Mais un jour que, par une faveur toute spéciale, on ne lui avait donné que deux heures
de boulet pour avoir été propriétaire, à l'inspection du matin, d'une tache sur sa tunique, il profita du moment où le capitaine prenait seul l'air du soir, pour lui causer une petite surprise, et lui dépêcher, entre la deuxième et la troisième côte, un léger coup de bayonnette.
En échange, il attrapa au vol le coup de latte d'un hulan qui se promenait par là, ce qui ne l'empêcha pas de mettre au plus vite ses jambes à son cou, et de prendre une telle passion pour ce genre d'exercice, qu'il continue sa course de par le monde, depuis déjà près de quatorze ans.
— Et Gretchen, que devint-elle ?
— Che n'en chais rien, me répondit-il flegmatiquement, en aspirant une bouffée de tabac, ce qui ne l'empêcha pas d'ajouter sous forme d'aparté philosophique — qu'ils prient le bon Dieu du roi Guillaume ou qu'ils fusillent de braves gens, les Prussiens en font partout j
— A bart l'abour et la dentresse, dont n'est que banité !
Les heures s'écoulaient assez agréablement, comme vous le voyez. Une seule occupation prenait toutes mes journées, celle de trouver un petit coin du pont où il n'y eût pas trop de soleil. Une fois ce bonheur sous la main, les causeries arrivaient en foule. Déjà, le 1 7 août, nous entrions dans le Gulf Streani, et
bientôt des averses torrentielles et quelques calmes plats nous annoncèrent l'approche du tropique, (i)
Le 18, toute la journée, nous passâmes des balles de coton qui s'en allaient à la dérive. Notre curiosité était excitée au plus haut point, et à tout moment nous nous attendions à rencontrer le fameux croiseur confédéré, V Alabama^ qui écumait alors ces parages. Notre capitaine en avait des contractions de cœur et fut presque poli ce jour-là j heureusement, la vigie de grande hune ne signala rien.
Le hardi corsaire s'était évanoui, ne laissant derrière lui que l'empreinte de son ongle, qui s'était amusé à échiffer ces blancs flocons de ouate sur lesquels plus d'un bon gros bourgeois avait basé ses rêves de fortune, le matin, en allant à la Bourse, et que ballottaient maintenant, solitaires, les vagues de l'océan.
En revanche, si nous ne fûmes pas gratifiés de la visite du terrible écumeur de mer, nous vîmes dans l'après-midi, un confrère pirate qui, pour se passer la fantaisie d'une navigation sous-marine, n'en était pas moins dangereux.
J'étais sur le tillac d'arrière, en train de me livrer à la grave occupation de regarder les irradiations du
(i) Le Gulf Stream, écrit Bouillet dans son Dictionnaire de Géographie, est un grand courant de l'Océan Atlantique qui fait suite au courant équinoxial. Il commence vers le canal des Bahamas, suit les côtes de l'Amérique du Nord jusqu'au banc de Terreneuve, et se dirige alors directement à l'est vers l'Europe, où il se perd dans le courant des tropiques. On le reconnaît à la température élevée de ses eaux, à leur couleur bleue et à leur forte salure.
soleil sur la mer, lorsque j'aperçus des petits poissons d'une forme tout à fait singulière qui, depuis quelques minutes, faisaient le tour des flancs du navire. J'en étais réduit aux conjectures sur leur classification ichthyologique, lorsque tout à coup mes yeux tombèrent sur un énorme requin précédé de quatre pilotes. Il se tenait mélancoliquement dans le remou que faisait le gouvernail, et me regardait avec ses petits yeux gris d'un air semi-sentimental et semifamilier.
Prévenir le lieutenant Welch fut pour moi l'affaire d'une seconde, et deux minutes après, un grapin couvert d'un gros morceau de lard pendait à l'arrière, comme invitation pressante au monstre de monter à bord. Mais, après l'avoir flairé un instant, et fait ruisseler gracieusement au soleil les paillettes d'argent de son ventre blanc, exactement comme un chat qui joue avec un mulot — si j'avais le temps d'être naturaliste, je classerais le requin parmi les produits de la race féline — notre nouvel ami sentit la mèche, et se cacha sous le dos d'une lame.
Plus tard, je l'ai probablement rencontré parmi les myriades de ses camarades qui font république dans la rade de la Vera-Cruz, mais il ne jugea plus à propos de renouveler connaissance avec moi. Peutêtre se souvenait-il du tour inoffensif que nous voulions lui jouer !
Pour la première fois, depuis notre départ de New- York, la vigie signala terre à tribord.
Nous étions au 25 août, et la langue de brisant qui s'allongeait à trois quarts de mille de nous, s'appelait l'Ile d'Abaco, formant partie de l'archipel des Bahamas, ou des Lucayes. Située non loin de San Salvador, première terre découverte par Christophe Colomb, en Amérique, cette île est à peu près trois fois aussi longue que l'île d'Orléans, au-dessous de Québec. Elle est à 125 pieds au-dessus du niveau de l'océan, et possède un joli phare que l'on aperçoit de fort loin, en mer. Quelques bouquets d'arbres disséminés, servent à rompre la désolation et l'isolement qui semblent peser sur ses blancs récifs rongés petit à petit par le monotone baiser de la vague.
A l'une des extrémités de l'île se trouve un curieux rocher qui en est entièrement séparé, exactement de la forme et de la dimension d'une de ces tours que les officiers du génie anglais désignent sous le nom de martello.
Un peu plus loin, sur la terre ferme et tout près du phare, on aperçoit du pont de VAcmée^ une arche naturelle, dans le même genre, mais plus grande que celle de Percé. Ces éboulements s'expliquent facilement, si j'en juge d'après la formation géologique du terrain, qui est calcaire et sédimentaire.
L'île d'Abaco, vue de la mer, ressemble à un mausolée.
A une heure, cette nuit, nous passons, toutes voiles dehors, devant la lumière rêveuse du phare d'Hermagoura, autre île du groupe des Bahamas.
6o DE QUEBEC A MEXICO.
La phosphorescence des vagues me fit flâner trèstard sur le gaillard d'arrière, et lorsque, le matin, en montant sur le pont, j'aperçus nos perroquets entièrement rasés par un grain, je me convainquis de la bonté de mon sommeil.
On me raconta que le long de chaque poulie, au haut de chaque vergue, à l'extrémité de chaque bouthors, le feu St. Elme avait promené toute la nuit sa danse macabre, comme si l'âme du docteur Morse eut été à notre bord. Ce fut par un temps pareil que le célèbre professeur, revenant d'un voyage à la Havane, et fasciné par la valse du feu mystérieux, se frappa le front tout-à-coup, en disant :
— Si pareil phénomène électrique pouvait être contrôlé par une batterie, la parole écrite, prompte comme la pensée humaine, ferait en un instant le tour du globe.
Dieu venait de toucher cet homme de son souffle et lui avait confié le secret de la télégraphie.
Deux jours après notre avarie, nous laissions derrière nous, poussés par une tempête de vent de largue, la longue chaîne de brisants nommés par les navigateurs " las Tortugas " — le Cayenne de nos voisins — et nous quittions les eaux vertes, mais peu profondes du canal des Bahamas — on voit le fond presque partout — pour courir des bordées dans le détroit de la Floride.
Ce détroit est tout parsemé d'écueils, et nous ne nous y avancions qu'avec précaution, toujours un
DANS LES ANTILLES. 6l
quart de matelots sur le pont, se tenant prêt à manœuvrer au moindre danger.
Quant aux passagers, ils ne s'occupaient qu'à varier leur paresse.
Une moitié se livrait aux douceurs de la pêche à la ligne, prenant des poissons gros comme des saumons, que les Espagnols appelaient baracouta, pendant que les autres — j'étais du nombre — regardaient d'un air gourmand de dodues et bien grasses tortues de mer, passant nonchalemment endormies sur la crête des vagues, sans paraître se soucier le moins du monde des milliers de poissons volants qui se livraient, sur leurs têtes, à des études de voltige et d'aérostation.
Dans le canal de la Floride, vers cette époque de l'année, les vents sont ordinairement excellents pour la navigation du Golfe, et un midi que le second relevait le point, il répondit à un passager curieux de savoir notre position, que nous étions déjà par le travers de la Louisiane.
La Louisiane ! je n'ai jamais pu entendre prononcer ce nom sans ressentir mon cœur se serrer. C'est que, voyez-vous, la Louisiane c'est la terre des bayous, et qu'au bord de l'un d'eux, une simple croix de bois protège la tombe isolée d'un camarade d'enfance qui, l'âme martelée par l'égoïsme des autres, et se sentant aller parcelles par parcelles au contact de l'amitié menteuse des hommes, avait eu la triste pensée de se détacher de tout ce qu'il aimait.
Fils de député, employé de ministère, Médard Fortier, renonça un jour à une carrière certaine pour s'engager dans le régiment de Zouaves du colonel Duryea. Blessé mortellement, lors de la prise de Port Hudson par les troupes du général Banks, il tomba bravement, frappé par un éclat d'obus à côté d'un autre compatriote, Fleury d'Eschambault, et mourut à l'hôpital de Bâton Rouge, des suites de sa douloureuse blessure.
Pauvre enfant, il s'en était allé demander à l'étranger, deux chimères, la gloire et le bonheur !
A chaque pas que l'homme — ce grand voyageur — fait dans la famille, dans la patrie ou dans l'univers, il heurte ses pieds contre un cercueil ,ou il sent voltiger sur sa joue les froides caresses du suaire qui enveloppe ses amitiés, ses amours, ses illusions.
Pour ma part, dans le cours de ce voyage, ce ne sera pas la dernière tombe sur laquelle je pleurerai, et par pitié pour ceux que j'ai aimés, le lecteur me pardonnera bien si dans le cours des pages qui vont suivre, je l'emmène encore avec moi prier au cimetière de mes affections.
La Havane approchait et déjà le capitaine nous la promettait depuis quelques jours ; mais l'île de Cuba, cette reine des Antilles, paraissait se soucier fort peu de nous, car elle fuyait sans cesse devant la proue de VAcmée.
Ce ne fut que le 25 août, que ses crêtes montagneuses, semblables à celles des Laurentides vues de
Québec, eurent la complaisance de s'offrir à nos regards. Les côtes de l'île sont pittoresques avec leurs gracieuses touffes de palmiers et de cocotiers, qui s'élèvent çà et là autour des blanches haciendas des planteurs, et d'après l'apparence des falaises, elles doivent être de formation calcaire.
Vers neuf heures du matin, nous passions devant Matanzas, mais sans l'apercevoir, et nous traversions bientôt le tropique du Cancer qui se trouve entre cette dernière ville et la Havane, pour croiser toute la nuit devant le Morro, immense château fort qui défend l'entrée du port.
Du golfe du Mexique où nous sommes depuis minuit, on n'aperçoit que le phare de la ville, dont la lumière mobile se distingue à ^6 milles en mer ; la lourde masse du château, et quelques habitations qui se détachent sur le talus blanchâtre des falaises, au sud de la baie.
Pour y entrer, il faut passer par un étroit goulet, flanqué de deux bastilles, le Morro et le Puntal. Lorsque ce canal est franchi, un port vaste et rempli de navires se déroule magiquement à nos yeux, encadré par les maisons bleues, jaunes, rouges ou blanches de la ville, à laquelle, certes, on ne donnerait pas sa population de deux cent mille âmes. La Havane est assise sur un terrain plat et marécageux et ne se présente que par fragments aux yeux de l'étranger.
Une fois dans la ville, on est tout étonné de ne trouver, là où on s'attendait à rencontrer le goût, l'élégance et la propreté si vantés de la race créole, que
de lourdes maisons grillées, des rues sales et boueuses, et pas un monument digne d'être mentionné, à part le théâtre Tacon qui, je dois lui rendre cette justice, est peut-être un des plus beaux édifices publics de l'Amérique, du moins c'est ce qu'assure l'auteur des ''Monuments modernes du Nouveau-Monde," qui ajoute :
— "La structure, en est svelte, gracieuse, admirablement adaptée au climat. L'air y circule librement partout. La salle est éblouissante de blancheur, comme celle de la Pergola à Florence. Au lieu d'être surchargée d'ornements qui alourdissent l'effet de l'ensemble, elle n'a que de légères dorures en parfaite harmonie avec son élégante simplicité. " —
En sortant du théâtre — on jouait, à quatre heures de l'après-midi, l'opéra de Balfe — la Fille de Bohême^ je fus émerveillé par la vue des volantes qui se rendaient en foule à la promenade fashionable, le Paseo.
Posséder un jour, quand je me permettrai de devenir propriétaire, un hamac et une volante, voilà un des rêves de paresse que je caresse le plus \ et comme je ne suis pas encore égoïste, Dieu merci ! dans le cas où il viendrait à ceux qui me lisent cette légitime fantaisie, je m'en vais leur donner la description qu'un spirituel Français faisait de cette plume de colibri, de ce morceau de haschish échappé aux lèvres endormies de Monte Christo, et qui suffirait à engourdir ou à rendre nonchalant l'homme le plus actif du monde, rien que d'y rêver deux secondes.
— ** Il n'y a pas d'équipage qui s'harmonise mieux que la volante avec le laisser-aller d'un climat énervant. On y est bercé comme dans un hamac, avec assez d'espace devant soi pour être plutôt couché qu'assis. Cette espèce de cabriolet ne verse jamais, ses roues, d'un diamètre énorme — six à sept pieds — étant très-séparées l'une de l'autre. Traînée d'ordinaire par un seul cheval, qui, de plus, porte sur son dos le postillon nègre {calesero), la volante fend l'air comme une légère nacelle, sans faire éprouver le roulis de la disgracieuse calesa de Lima. On y ajoute un second cheval pour les courses à la campagne. La volante est à la Havane ce que la gondole est à Venise, le caïque à Constantinople. En remplaçant ce curieux et commode véhicule par quelque innovation européenne, la Havane perdrait sa plus piquante originalité. Vive la volante ! Far niente des Italiens, Keff àes Turcs, doux repos de l'âme momentanément dégagée de tous les soins terrestres, où goûte-t-on mieux cette sensation de l'horizontal que dans une volante ?"
Pendant que la plupart des passagers s'en vont au Paseo respirer la brise du soir ou entendre la musique du régiment espagnol, je profite de ce moment de solitude pour entrer à la cathédrale, et visiter le simple monument qui recouvre les restes de Christophe Colomb.
Un méchant buste qui n'a pas même le mérite de lui ressembler et les trois mauvais vers suivants :
•' O restes y imagen del gran Colon !
" Mil siglos durad guardados en la urna
" Y en la remembrancia de nuestra nacion,"
indiquent seuls le lieu où repose enfin celui qui a commis l'énorme crime d'avoir eu du génie dans un temps où il était fort dangereux d'en montrer.
Le vent de la haine et de la proscription semble avoir poursuivi jusqu'au-delà du cercueil les ossements du grand navigateur, et l'âme s'attriste quand le front découvert, debout devant cette modeste pierre funéraire, on se prend à rêver à tous les voyages qu'a faits depuis des siècles ce squelette desséché.
D'après un biographe de Christophe Colomb, voici la liste des pérégrinations que ses restes ont eu à subir :
— " Enterré d'abord dans le couvent de Saint- François à Valladolid, son corps fut transporté en 15 13 dans le couvent de las Cuevas à Séville. Enlevé de là en 1536, il traversa la mer pour trouver un long repos dans la cathédrale de San Domingo, où il resta jusqu'en 1795. A cette époque, l'Espagne ayant cédé à la république française sa part de droits sur l'ancienne Hispaniola, les précieuses reliques furent encore déplacées et transférées à la Havane. "
A cinq heures, le lendemain soir, nous devions, de par ordre, être tous réunis à bord.
Pas un seul ne manquait à l'appel, et une heure après, nous cinglions vers la baie de Campèche, avec un vent favorable.
Nous quittions la capitale de Cuba tout inondée des rayons du soleil couchant, et je ne sais si le
pur havane que j'avais aux lèvres ce soir-là contribuait à donner des teintes roses à tout ce que je voyais, mais je n'ai jamais rien contemplé de si beau que cette lumière diaphane, noyant dans sa transparence les faubourgs de la ville, après être venue se jouer sur les murs blancs des haciendas, et finissant par mourir au loin, dans les petits villages qui couronnent les versants montagneux de l'île.
Peut-être, me dira-t-on, le cigare y était-il pour beaucoup. Mais si l'on voulait me rendre les chauds rayons que le soleil du tropique avait ce soir-là, et me permettre de humer encore, pendant cinq minutes seulement, le bout parfiimé de tabac que j'ai jeté à la mer, je me sentirais des dispositions à admirer tout, même les joues d'ébène d'une dame de la cour du Monomotapa ou d'une des cousines du bon roi de Dahomey. De grâce, n'allez pas déduire de là que je veuille poser en négrophile ; j'avais tout simplement envie de vous amener à me dire :
— Eve était-elle blanche ou noire ?
Voilà un joli problème que l'on n'a pas encore eu l'idée de raisonner, et je proposerai un prix pour sa solution, le jour où je ferai un héritage.
Le reste de la traversée n'offrit rien de remarquable, à part quelques gros vents que nous ramassâmes par-ci par-là dans le golfe du Mexique, et un énorme thon de 80 livres que nous eûmes la bonne fortune de pêcher.
Le deux septembre, nous n'étions plus qu'à 40 milles de la Vera-Cruz, et nous espérions y arriver le soir
même ; mais nous comptions sans une tempête qui fit faire le tour à la rose des vents en vingt-quatre heures, et nous jeta vis-à-vis les côtes de Sisal, dans le Yucatan. Pendant trois jours nous croisâmes au fond de la baie, et ce ne fut que le cinq septembre que nous pûmes apercevoir, dans la brume du soir, les clochers et les minarets de la Vera-Cruz.
A huit heures, nous mouillions à une quinzaine d'encablures du fort de San Juan de Ulloa, et, après avoir prêté l'oreille à un concert d'adieu que nous donnaient nos amis les Allemands, j'allai m'asseoir tout rêveur près du gouvernail, regardant les lumières de la ville s'éteindre une à une, et me demandant quelles étaient les destinées que Dieu me réservait dans cet immense empire du Mexique.
Longtemps je restai plongé dans ce tête-à-tête avec moi-même, et quand je regagnai, pour la dernière fois, la pauvre cabine où j'avais dépensé vingt-cinq jours de mon existence, le cri " Centinela alerta! " des soldats Mexicains en faction au fort, et le sifflet de quart du contre-maître d'équipage m'annoncèrent qu'il était trois heures du matin.
Tout le monde dormait.
Je crus prudent de suivre cet exemple, et mes rêves, habitués déjà à la discipline du service, emboîtèrent le pas derrière leur caporal d'escouade.
La Vera-Cruz. — Description du Zopilote. — Le château de San Juan de Ulloa. — M. le commandant Maréchal et M. le consul de France. — En chemin de fer. — Le roi vomito. — La Soledad. — Une diligence Mexicaine. — La trégédie du Camerone. — La tierra caliente. — Les Chiquihuites. — Un gouffre de boue. — Une nuit à Salsipuedes. — Une recette du temps de Champlain. — Cordova. — Un excès pernicieux. — Le comfort espagnol. — Effet du vide dans un porte-monnaie. — Orizava. — Le train de la garde. — Une messe militaire, — L'aumône à un amiral et le tabac d'un général. — M. Corta. — Les régiments qui rentrent. — La comédie du Cerro- Borégo. — Encore en diligence ! — Les Cumbres. — Etapes. — La légende de la sensitive. — Relais à Puebla. — Les sapins du Rio Frio. — Attaque de diligence. — Les croix du chemin. — Mexico et ses lagunes.
Je me souviens d'avoir lu quelque part, dans Sterne je crois, que jamais on ne désire autant le soleil que lorsque le baromètre est à la pluie. Je puis bien
me permettre de commencer ce chapitre en empruntant l'idée du caustique Irlandais, et en assurant à mes lecteurs que jamais un touriste ne regrette autant la vieille atmosphère et l'architecture bourgeoise des pays du Nord, que lorsqu'il tombe parmi les sales rues, et qu'il respire les miasmes fétides d'une ville espagnole ou créole.
Du pont du navire qu'il vient de quitter, la Vera- Cruz lui a semblé assez gentille avec ses dômes bleus et ses minarets dorés par les jets du soleil levant.
Elle a un petit air oriental qui plaît.
Mais tout cela s'évanouit dès qu'on met le pied sur le quai de la douane, et lorsqu' échappé aux cargadores qui nous entourent et aux douaniers qui nous arrachent nos clefs pour ouvrir nos malles, on se prépare à admirer ce qui nous a charmés de loin, on ne trouve plus que des édifices massifs, humides et lézardés, alignés le long de ruelles toutes tapissées d'herbes et de champignons, exactement comme un jardin de botaniste ; à cette exception près, qu'un amateur de plantes les arrose avec de l'eau claire et limpide, tandis qu'ici tous ces cryptogames poussent à qui mieux mieux parmi les mares stagnantes et autour de l'égoût réglementaire qui traverse chaque rue mexicaine.
Quant à ses 16,000 habitants, ils ne se croient guère mieux que leurs maisons et leurs édifices, si j'en juge d'après l'isolement et le silence qui pèsent partout sur la ville.
A part quelques marchands affairés, ou quelques porteurs d'eau — aguadores — poussant flegmatiquement
leur âne devant eux, on ne rencontre guère que des forçats enchaînés deux à deux, des miliciens faisant service de gardes chiourmes auprès de ces malheureux et paraissant, soit dit entre nous, ne pas les valoir de beaucoup ; puis, des soldats égyptiens dont la tenue magnifique et l'allure martiale contraste avec l'uniforme hyperbolique de la garde nationale et témoignent assez favorablement du splendide prêt fait à la France. Informé que les troupes européennes ne pouvaient supporter longtemps les effets meurtriers du climat de la Vera-Cruz, le vice-roi d'Egypte fit offrir un de ses régiments noirs à l'empereur Napoléon III : l'offre fut acceptée, et l'on ne saurait croire tous les services que ces braves troupes ont rendus au corps d'occupation. Marchands, soldats, gardeschiourmes et fellahs sont entremêlés de mulets, d'ânes écloppés, de mendiants et de zopilotes qui courent, braient, pleurent ou sautent dans les jambes du pauvre voyageur, à peine déshabitué du roulis de la mer, et qui voudrait déjà voir le Mexique, le climat du tropique et le type créole aux cinq cents diables, pour retourner voir sa Normandie.
De toutes les particularités que le Mexique renferme, et qui peuvent exciter plus ou moins la curiosité de l'étranger, je ne sais rien qui vaille le zopilote.
C'est un oiseau noir et dégoûtant, gros comme un dindon, appartenant au genre des rapaces, et qui pullule par tout le Mexique, mais particulièrement à
la Vera-Cruz, où il remplit les graves fonctions de cureur d'égoûts.
Ne riez pas, s'il vous plaît ; ici le zopilote est respecté à l'égal d'un magistrat.
Sa vie est sauvegardée de par la loi, et si Saint- Hubert vous faisait passer par la tête la fantaisie d'en occire un — ne serait-ce que dans le but philanthropique d'en enrichir la belle collection ornithologique de M. LeMoine ou de l'abbé Provencher — cela vous coûterait la modique somme de vingt piastres ; ce qui, répété à petites doses, pourrait bien faire passer vos goûts de naturaliste.
A le voir sautillant sur ses longues pattes noires, enfonçant son bec de vautour partout où il y a des immondices ou une saleté quelconque, s'en gorgeant avec autant d'insouciance que s'il dînait chez Brillât-Savarin, puis dirigeant son lourd vol vers une église ou une tourelle isolée, pour y digérer à loisir son copieux, sinon délicat festin, on pense involontairement à ces terribles goules dont nos grand' mères nous faisaient un si hideux portrait, quand nous étions bambins, et qui se rendaient au cimetière vers l'heure de minuit, pour y déguster à leur aise les chairs violacées du cadavre enterré de la veille.
Une douzaine de zopilotes trouveront aisément le moyen de déchiqueter et de faire disparaître le corps d'un cheval en vingt-quatre heures, et celui d'un homme en trois.
Aussi n'était-ce pas le favori du piou-piou français. Il en voyait partout : sur les armes nationales du
Mexique, (i) sur le drapeau de Maximilien, et même sur le ruban de la médaille commémorative de l'expédition, frappée par Napoléon III, et qu'un loustic baptisa un jour du nom de "décoration au Zopilote, " sobriquet qui la désigna bientôt à tout le corps expéditionnaire.
Il faut en convenir, cette population crétinisée, qui semble s'identifier petit à petit avec ses affreux vautours, n'est guère propre à rassurer un homme qui n'a jamais sorti de chez lui.
Si, pour oublier cette désolation muette qui tue, on veut chercher le grand spectacle de la mer qui, au moins, sait cacher à travers le prisme de son miroir les douleurs et les sanglots qu'elle dévore sans cesse, l'œil n'a pour se reposer que des carcasses de bâtiments et des carènes démembrées, éparpillées comme des épaves sur les récifs du port, où ces navires sont venus se briser en voulant fuir les coups de fouet du terrible vent de Nord, — el Norie — ce simoun du littoral du Mexique. Du haut du balcon de mon
(i) D'après M. Girard qui a écrit sur le Mexique, un oracle avait annoncé aux Astèques qu'ils finiraient leur long pèlerinage là où ils trouveraient vm aigle sur un nopal, sortant du creux d'un rocher. Cette prédiction s'étant réalisée, ils jetèrent les fondements de leur cité dans une île du lac où l'aigle leur était apparu, donnant à la nouvelle ville le nom de Tenochtitlan — aujourd'hui Mexico — qui rappelait son origine miraculeuse.
Cette légende est représentée sur l'écusson du Mexique par un aigle perché sur l'arbre saint et tenant dans son bec un serpent. Quand l'aigle n'est pas bien exécuté, ce qui arrive assez fréquemment, il ressemble à s'y méprendre à un zopilote. Les armes mexicaines sont brodées sur le ruban en moire blanche qui soutient la médaille commémorative de l'expédition.
hôtel — el Hôtel del Commercio — j'ai pu en compter jusqu'à trente-huit échelonnés entre l'île de Sacrificios et le château de San Juan de Ulloa.
Comme cela doit être gai, un pays qui s'annonce sous un aspect aussi attrayant !
Pour chasser de l'imagination ces longs squelettes ensablés qui crient et gémissent sous la pression du flot de la baie, on ne trouve que l'énorme masse du château, réputé imprenable jusqu'au jour où il perdit sa renommée, après quelques heures de canonnade en 1838, grâce à l'amiral Baudin et au prestige que Dieu, dans sa miséricorde, a longtemps jeté autour des plis frémissants du drapeau de la France. Situé à trois quarts de mille en mer, et bâti sur des récifs sous-marins, San Juan de Ulloa défend l'entrée du port et de la ville, et peut contenir une garnison de mille hommes. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'une prison où l'on envoie les condamnés aux travaux forcés rêver à loisir dans leurs humides cachots au grand mot de liberté.
Le seul bruit du monde qui parvienne jusqu'à eux, c'est le cliquetis de leurs chaînes \ et, pour tuer le temps, ils n'ont que les ennuis du présent, ce vague soupir que l'éternité jette à l'immensité.
Au mois de septembre, le séjour de la ville est encore mortel pour les étrangers, le voniito y régnant depuis mai jusqu'en octobre, et M. le commandant supérieur du district, le commandant Maréchal, pour qui j'avais une lettre de recommandation, me conseilla d'aller remettre immédiatement au consul de France,
M. Jules Doazan, les trois dépêches que j'avais pour lui, et de quitter la Vera-Cruz le soir même.
Cinq mois plus tard, le 25 février 1865, le brave commandant Maréchal se faisait tuer au combat de Tlaliscoyam, en pointant lui-même contre l'ennemi l'unique pièce dont il pouvait disposer. Au quatrième coup l'affût se cassa, le canon roula à terre, et les guérillas qui l'avaient reconnu, dirigèrent plus de quarante coups de feu sur le petit groupe où se tenait le commandant. Déjà blessé à la jambe et à la poitrine, deux balles atteignirent de nouveau M. Maréchal, qui s'affaissa lentement sur le canon qu'il ne pouvait plus défendre. Pour arracher son cadavre aux mains des Juaristes qui avaient déjà commencé à outrager cette noble dépouille, un brigadier fut obligé de jeter le corps de son chef sur la croupe de son cheval et de le traîner ainsi pendant deux heures et demie. Bientôt la chaleur devint suffocante. La bête se fatiguait : de petites taches marbrées commencèrent à paraître sur la belle et mâle figure du pauvre officier. La terre réclamait sa proie, et, loin de tout ce qui lui fut cher, France et famille, le commandant Maréchal fut enfoui sous les sables de la plaine d'Alvarado.
Sa fille a été dotée par l'impératrice Charlotte d'une somme de 25000 dollars.
Je trouvai en M. Doazan un homme aimable et poli, qui me reçut parfaitement et m'engagea fortement à suivre le conseil de M. Maréchal. A quatre
heures j'avais en poche mon billet de chemin de fer, et je quittais sans regret la Vera-Cruz, qui m'a laissé l'impression de ces sépulcres blanchis dont parle r Ecriture-Sainte.
En route, j'eus à me féliciter d'avoir suivi les sages avis qu'on m'avait donnés; à la Soledad, j'appris que deux officiers du génie de la Martinique, arrivés presqu'en même temps que moi, avaient succombé aux attaques de la terrible maladie.
Une partie du pays que traverse la voie ferrée — lors de mon retour, elle s'était allongée de quinze lieues — est marécageuse et couverte de plantes particulières aux terrains bourbeux et humides. C'est de ces cloaques verts et infects que s'élèvent chaque année ces miasmes délétères qui font tant de ravages sous le nom de vomito.
Le vomito est une maladie fort singulière et fort capricieuse, qui n'a pas encore été parfaitement décrite par les médecins. Presque toujours endémique, elle devient quelquefois épidémique, lorsqu'il y a agglomération d'étrangers et de troupes. Alors ses ravages sont épouvantables, si l'on doit en croire les nombreux cimetières qui enlacent la Vera-Cruz dans leurs embrassements funèbres.
Un fait très-singulier, c'est que le vomito ne s'attaque jamais au nègre, tandis que bien souvent l'Indien du pays y succombe, et qu'ennemi juré du choléra morbus, à son tour il ne touche pas à ceux qui souffrent des fièvres paludéennes.
SUR LE GIUND THEMIN, 77
N'est-ce pas là un fait curieux de pathogénie qui aurait mérité d'être étudié par quelques-uns des hommes compétents dont se composait la société scientifique du Mexique ? Pendant mon séjour là-bas, un chirurgien de l'armée française, M. le docteur Fuzier s'était mis à l'œuvre, et poursuivait de longues et fructueuses études sur cette intéressante question. Ce travail promettait d'être d'autant plus attrayant que ce modeste savant avait failli succomber sous les coups de l'épidémie. Aujourd'hui que sont devenus l'auteur et ses précieuses notes?
Tout affreuses qu'elles soient, les attaques du vomito ne sont pas mortelles, quand on a soin de se faire traiter sur les lieux mêmes, et de ne pas sortir de la terre chaude, car il ne faut pas oublier que le Mexique se divise en trois zones distinctes : la zone torride ou terre chaude, tierra caliente : la terre tempérée, tierra templada^ et la zone froide, tierra fria. Mais malheur à celui qui a pris le germe de la maladie et l'emporte avec lui sur les hauts plateaux ! La mort l'attend là pour lui souhaiter la bienvenue, et lui offrir une hospitalité qui est loin d'être écossaise.
A Mexico, j'ai vu mon voisin de chambrée, un tout jeune homme de dix-neuf ans, fils d'un millionnaire de Cuba, poète comme on l'est à son âge, agoniser dans mes bras sous les frissons de la terrible fièvre, et mourir quatre jours après avoir quitté la Vera- Cruz, plein d'énergie, de santé et d'espérances, (i)
(i) Dans un mémoire adressé à l'Académie des sciences, M. le docteur Victor Herran, diagnostique ainsi la marche du vomito.
Le train, si l'on peut donner ce nom à la machine poussive qui tire derrière elle sept ou huit chariots où Ton ne mettrait pas même les bagages chez nous, arrive à la Soledad vers quatre heures de l'après-midi.
La Soledad est un petit village bâti en bambous, dont les marécages sont remplis de sauriens et de caïmans, et qui a légué son nom à l'histoire contemporaine avec celui du traité signé entre la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Mexique, le 19 février 1862, quelques jours seulement avant le commencement des hostilités.
Ici, en 1864, on quittait la voix ferrée pour prendre la diligence.
— Au mois de mai, écrit-il, le vent du nord cesse et se trouve remplacé par celui du sud ; il ramène les orages et les pluies : alors les terres se ramollissent de nouveau d'une manière progressive ; leurs particules se dilatent, et les miasmes se dégageant jusqu'à la superficie du sol, sont transportés avec la pluie au centre de la ville : contenu dans l'atmosphère, le poison est alors respiré par les habitants.
La chaleur étouffante qui se fait sentir à cette époque de l'année produit de la gêne dans la respiration, une transpiration abondante et continuelle, ainsi qu'un soif dévorante ; il résulte de tout cela un affaiblissement et une torpeur inexplicables. De là on cherche à combattre la soif par les boissons rafraîchissantes et par les fruits acidulés et sucrés qui se trouvent en abondance dans le pays ; alors les organes digestifs se trouvant affaiblis par la transpiration et noyés par des boissons rafraîchissantes, tombent dans un état de délabrement tel qu'ils ne fonctionnent presque plus.
Il résulte de cet état de choses un commencement de dyssenterie accompagnée de tranchées ; un dégagement de gaz se déclare, un mal de gorge assez prononcé se fait sentir, des aigreurs dans l'estomac ont lieu, le mal de tête, et enfin la fièvre surviennent ; dès lors le malade s'affaisse rapidement et succombe dans très peu de jours — quelquefois dans très peu d'heures — ou il entre en convalescence.
SUR LE GRAND CHEiMIN. 79
Les diligences mexicaines valent la peine qu'on en fasse une description, malgré leur lourdeur proverbiale.
Traînées ordinairement par neuf mules, elles sont admirablement fabriquées pour résister aux routes affreuses qu'elles ont à parcourir, surtout pendant la saison des pluies. Elles peuvent contenir jusqu'à douze voyageurs, et mettent, lorsque les chemins sont beaux, trois jours à franchir la distance de quatrevingt-seize lieues qui sépare la Vera-Cruz de Mexico.
Les relais sont établis de trois lieues en trois lieues, et le pauvre voyageur dont les os sont moulus par les ornières et par les trous antédiluviens de la vieille route impériale, dont la tête est endolorie par les fréquentes accolades qu'elle distribue au front de ses voisins de face, de derrière, de droite et de gauche, soupire ardemment après le quart d'heure de répit que lui donne le cocher, lorsqu'il détèle ses jolies petites mules toutes couvertes de flocons d'écume et les flancs lacérés de coups de fouet. La tête basse, les oreilles tristement baissées, elles regagnent doucement leurs étables, pendant que les camarades viennent à leur tour prendre part au pénible labeur de la journée, et souvent le touriste se demande à quoi peut rêver la mélancolie de leur grand œil noir.
Peut-être, disent -elles que toujours gourmandées, mal traitées, mal nourries, fouettées pour un service comme pour une ruade, elles ont rendu plus de services réels au Mexique que tous ses diplomates et tous ses politiciens depuis son demi-siècle de guerres civiles.
8o DE QUEBEC A MEXICO.
Une partie de mes compagnons de V Acmée, l'officier anglais, la créole, l'inévitable docteur et mes deux amis les Allemands, toujours avec leur guitare et leur violon, formaient, ce soir-là, le contingent de pauvres diables que la diligence devait se donner le malin plaisir de martyriser.
Depuis huit heures du soir jusqu'à minuit, je me tins assez coi, dormant, tantôt d'un œil, tantôt de l'autre, solidement emboîté entre mes deux torses slaves. Mais au relais de la douzième heure, je me trouvai vaincu, et je profitai avec volupté de notre court instant de repos pour descendre un moment me dégourdir et prendre à la tienda, petite buvette en bambou, dont le comptoir se tient en plein vent, un verre de tepache, liqueur rafraîchissante composée du jus de l'agave, de l'ananas et de la canne à sucre.
Deux factionnaires français se tenaient dans la pénombre que formait l'angle du toit.
Cela me rappela l'horreur innée que j'ai pour un verre quelconque, lorsque je ne puis avoir sous la main un second verre ami pour trinquer le mien, et mes deux piou-pious acceptèrent cordialement un bock.
Ils appartenaient à la Légion Etrangère, et comme une politesse en attire une autre, l'un d'eux, beau parleur, se mit à me raconter la tragédie glorieuse qui s'était jouée, il y avait à peine quelques mois, dans ces lieux si tranquilles et si paisibles cette nuit.
Soixante et deux hommes appartenant à la 3me compagnie du ler bataillon de la légion étrangère,
SUR LE GRAND CHEMIN. 8l
lancés en éclaireiirs sur ce petit village — le Camérone — sous les ordres du brave capitaine Danjou et de MM. Vilain et Mandet, s'étaient trouvés attaqués inopinément par 2,000 hommes de troupes régulières et par des guérillas sous les ordres du colonel Milan, au moment même où ils venaient de faire halte pour préparer le café.
Il était sept heures du matin. Après avoir lutté bravement pendant de longues heures contre les forces nombreuses qui l'écrasaient, le capitaine Danjou s'était vu forcé de lâcher le terrain pied à pied, et de venir s'abriter dans l'hacienda qui faisait face à notre buvette.
Là, cette poignée de braves continua la lutte gigantesque qu'elle avait entreprise. Aux demandes réitérées que Milan leur faisait de se rendre à discrétion, ils ne répondirent que par des coups de feu et par deux charges à la baïonnette.
A neuf heures le capitaine tombait percé d'une balle, au cœur ; vers deux heures le sous-lieutenant Vilain, s'affaissait le front fracassé. Par la chaleur accablante qu'il faisait, la soif, surexcitée par les acres émanations de la poudre et les cris du combat, forçait plusieurs soldats à boire leur sang comme Beaumanoir.
Bientôt à ce soleil brûlant vint se joindre un ennemi plus terrible encore. Désespéré de cette résistance opiniâtre, Milan avait fait mettre le feu à l'hacienda.
Alors se passa l'un des faits d'armes les plus glorieux de l'histoire de France.
A la tête de sept hommes qui seuls survivaient à leur compagnie, le lieutenant porte-drapeau Mandet s'élance hors de la fournaise et fait une charge à la baïonnette sur ces 2,500 hommes, les forçant à reculer et à lui donner le temps de se retirer sous les débris d'un hangard en ruine.
Dans cette charge le lieutenant est atteint de deux coups de feu. Qu'importe ? il luttera jusqu'à la dernière cartouche.
Il est six heures du soir et, petit à petit, la fusillade cesse.
Un à un ces hommes de fer se raidissent dans les crispations de l'agonie, et lorsque Milan, étonné du profond silence qui avait succédé aux bruits du combat, fit percer à coups de baïonnettes la toiture du hangar, il n'aperçut que des cadavres, là où une demiheure auparavant, il y avait encore un rempart de poitrines françaises.
Officiers, sous-officiers et soldats étaient tombés, comme César tombant au sénat, enveloppés dans les plis de leur drapeau déchiré, et, pour raconter les péripéties de cette glorieuse page de l'histoire militaire de la France ; il ne restait plus qu'un tambour tout criblé de blessures, oublié parmi les morts, et qui profita des ombres de la nuit pour s'échapper, et courir mettre sur sa poitrine la croix et l'épaulette qu'il avait si bien gagnées.
Cette terrible journée avait coûté à l'ennemi deux cent-quarante morts et cent soixante-seize blessés.
Les restes mortels de cette poignée de braves sont enfouis à dix pas de là, et le capitaine comme le dernier de ses soldats dorment tous en ligne de bataille, n'ayant pour indiquer le lieu de leur dernier bivouac au voyageur qui écoute, la tête nue, cette merveilleuse histoire, qu'une grande croix de bois peinte en noir surmontée d'un petit drapeau tricolore.
Une planche porte l'inscription suivante :
— Ici reposent les braves de la troisième compagnie DU premier bataillon du régiment étranger, GLORIEUSEMENT TUÉS AU COMBAT DE CaMERONE, LE 30 AVRIL 1863. M. DaNJOU, CAPITAINE ; M, MaN- DET, LIEUTENANT ; M. ViLAIN, SOUS-LIEUTENANT.
Cette croix indiquait aux régiments qui allaient de France à Mexico, la récompense qui attendait un jour leur dévouement et leur abnégation sur cette terre lointaine.
Lorsque, tête basse, ils défilaient au commandement : Portez armes ! et aux roulements des tambours qui battaient aux champs devant ce modeste mausolée où se repose la gloire fatiguée, ils ont souvent réfléchi, sous leurs képis noircis par la poudre et par la poussière, à cette grande vérité que Salomon proclamait du haut de sa puissance :
— Vanité des vanités ! tout n'est que vanité !
Un second bock paya au factionnaire la leçon d'histoire contemporaine qu'il venait de me donner — de nos jours où la Bourse règne en souveraine, il n'y a plus que les prêtres et les soldats qui font de l'histoire,
— et la diligence se remit à rouler sur ses grosses roues de chêne.
Le spectacle qui nous attendait au lever du soleil était vraiment admirable.
Nous voyagions en plein cœur de la terre chaude.
Par les stores soulevés de la voiture, les senteurs embaumées des forêts de manguiers, d'acajou, de bananiers, de magnolias, de palmiers et de bois de rose nous arrivaient sur les ailes du vent. Autour de nous voltigeaient des myriades d'oiseaux-mouches, de colibris, de perruches, de perroquets, d'aras et de becfigues effrayés par les pirouettes fantastiques des singes du bois : sur notre tête, l'azur du ciel des tropiques, et devant nous, fier et immense, se dressait le premier chaînon de la Cordillière.
Nous étions tout yeux et tout oreilles pour écouter la voix tantôt suave, tantôt stridente ou ironique de l'oiseau moqueur, pour contempler la marche nonchalante et pleine d'ivresse du paon sauvage, pour suivre les bonds gracieux de la gazelle mexicaine qui fuyait rapide comme la flèche, devant le bruit de la diligence ou le frôlement mystérieux des lianes et des vanilles dont les arabesques capricieuses étaient dérangées à tout moment par la brise qui passait. Des nuages de papillons couraient à travers tout cela, et rien de plus joli que de voir ces légers sylphes, nuancés de toutes les couleurs possibles, décrire par milliers leurs valses fantastiques, venir baiser amoureusement du bout de l'aile les fleurs du tropique qui, les jalouses, luttent de
coloris avec eux, puis tout à coup les quitter étourdiment pour aller s'abattre autour d'une mare stagnante, au milieu du chemin, s'y rafraîchir un instant et disparaître encore aux yeux du touriste stupéfié, qui croit n'avoir qu'à tendre son chapeau pour y retenir prisonniers ces petits rois de l'air.
Tous ces parfums, ces chants d'oiseaux, ces fleurs si suaves, ce soleil si pur, feraient de la terre chaude un Eden, si ces odoriférantes senteurs ne cachaient pas des poisons aussi subtils que ceux de la Borgia : si ces pétales ravissantes, blanches comme les perles que découvre le sourire d'une coquette, ne couvraient le hideux scorpion, le venin foudroyant de cet imperceptible bijou, le serpent coral ; si enfin, ce ciel serein et poétique n'emprisonnait sous sa coupole bleue, comme les dahlias mythologiques de l'Inde, des miasmes terribles et des fièvres mortelles.
Cette nature, qui donnait des rêves de feu au grand Humbolt, s'étend jusqu'aux pieds des Chiquihuites, et quand la lourde voiture a gravi les pentes escarpées de cette première artère des Andes, alors se déroule devant le touriste émerveillé un spectacle étourdissant.
Il peut admirer, à ses pieds, tout ce qui l'a étonné depuis le matin.
Une partie de la terre chaude est là dans cette vaste plaine qui, toute haletante sous les brûlantes caresses du tropique, court se baigner dans la baie de Campèche. La brise est plus tiède, et sa poitrine peut s'emplir à volonté de ses fraîches émanations j
car bientôt la terre tempérée va venir donner une poignée de main à sa sœur, la tierra calïente.
Si, fatigué par la vue de toutes ces forêts vierges dont les ombres épaisses sont tranchées, ici et là, d'un rayon de soleil curieux sans doute de surprendre les mystérieuses amours du jaguar ou les haineuses délibérations du conseil de guerre des guérilleros, il cherche quelque chose pour ne plus rêver à cette chatoyante poésie, il n'a qu'à promener ses regards sur les ravins et les abîmes qui l'entourent, pour tomber dans le réalisme de l'existence. Il y verra des canons de bronze de 32, abandonnés sur la route depuis fort longtemps, et des centaines de cloches décrochées des beffrois de leurs monastères et de leurs couvents par la main patriotique de Juarez, et que l'intervention n'a pas eu le temps de rendre à leurs vieux murs tout étonnés de n'y plus entendre la voix argentine de V Angélus.
Comme je l'ai déjà fait remarquer, nous étions au temps des pluies.
Or, l'imprévu entre pour beaucoup dans les charmes de cette saison, et une singulière surprise nous attendait de l'autre côté du versant des Chiquihuites.
Jusqu'ici les chemins avaient été passables ; tout à coup nos mules nous précipitèrent dans un abîme de boue, long de quatre bonnes lieues, d'où nous eûmes toutes les peines du monde à nous dégager sains et saufs. Faire la description exacte de ce gouffre mouvant serait chercher à ne pas voir le lecteur ajouter foi à mon récit, et je préfère en laisser peser la
SUR LE GRAND CHEMIN. Sj
responsabilité sur un extrait de V E staff ette, journal français publié à Mexico :
— "La distance entre Cordova et Orizava est à peine de cinq lieues : eh ! bien, il y a des voyageurs qui ont mis deux jours à fliire ce trajet. Les diligences ont cessé leur service entre les deux villes, et les touristes sont forcés de faire ces cinq lieues à cheval, et cela non sans danger. Il est arrivé trèssouvent que des animaux ont péri dans ces lacs de boue, et il a fallu en retirer les voyageurs, sur le point de se noyer, à l'aide du lazo. Il importe, pour parcourir cet espace de cinq lieues, d'avoir reçu l'absolution et d'être en état de grâce. " —
Parlez-moi d'un tableau qui frise le terrible comme cela, mais seulement quand je suis chez moi, les deux pieds chaudement appuyés sur les chenets de ma grille, et l'épine dorsale bien emmaillottée dans un bon fauteuil, comme l'est la vôtre en ce moment, cher lecteur.
En diligence, c'est différent.
Au lieu d'admirer ces choses-là, elles nous font venir à la bouche les jurons les plus expressifs. Je me rappelle avoir prononcé dans les Chiquihuites mon premier mot d'Espagnol j c'était : caramba I et je suis encore à me demander comment nous avons pu nous tirer de là.
A tout prendre, cependant, nous n'étions pas les plus malheureux.
A côté de nous pataugeaient à qui mieux mieux, le fusil sur l'épaule, le sac au dos, Béranger aux lèvres,
des zéphirs de la colonne du commandant d'Ornano, lancés à la poursuite d'une bande de guérillas.
Leurs chansons et leurs joyeux lazzis nous remirent la gaîté au ventre, et quand la diligence les eut tous laissés derrière elle, j'étais loin de me douter que plus tard je serais attaché à ce même bataillon, et que je ferais mes premières armes sous les ordres de son brave commandant.
La saison des pluies commence en mai et finit en octobre, au Mexique. Pendant tout ce temps, les chemins sont transformés en lacs de boue, et il est presqu' impossible aux troupes d'effectuer aucune expédition.
On peut se faire une idée des épreuves qui attendent le malheureux soldat, lorsqu'il est obligé de se mettre en route par un temps pareil, rien qu'en lisant le fragment suivant d'une lettre que m'écrivait un lieutenant du train de la garde impériale, M. Jean Girard, décoré et plus tard capitaine au ler régiment du train des équipages militaires. Il est mort depuis — à l'âge de 45 ans — à Lille, le 25 décembre 1870, des suites d'une blessure reçue dans un des combats livrés aux Prussiens i^ar le corps d'armée du général Bourbaki.
Cette dépêche, en date de Cordova, le 26 Septembre 1864, disait :
'^ Pour venir, à Cordova, où nous ne sommes arrivés qu'hier vers les trois heures de l'après-midi, nous avons été forcés de quitter la route impériale à environ une lieue d'Orizava, et de nous engager dans un sentier
étroit, escarpé, semé de trous et recouvert de trente à quarante centimètres de boue noire et visqueuse. Ajoutez à ces légers inconvénients six rivières qui le coupaient à points donnés, profondes de cinquante à soixante centimètres, et que nos hommes ont dû traverser, sac au dos, et luttant à l'envi avec nos mules pour dégager nos fourgons qui s'embourbaient. Aussi, il fallait voir l'état affreux dans lequel ils sont arrivés à l'étape : mouillés de la tête aux pieds par la pluie battante qui tombait, et tout enduits de vase, ils faisaient peur à voir. L'idée que nous allons cingler bientôt vers la France nous fait oublier tous ces déboires, et l'air de la mer chassera loin de nous la pensée de cet infect pays, que Dante sans doute ne connaissait pas, car il y aurait placé son purgatoire, à coup sur ! ' '
A mesure que nous avancions, les chemins devenaient de plus en plus impraticables, et la nuit arrivait avec de larges gouttes de pluie. Bientôt le cocher nous annonça qu'il ne pouvait plus guider ses mules, et, moitié de gré, moitié de force, il fallut nous résigner à passer cette nuit d'orage dans le méchant petit bourg où nous étions — Salsipuedes, — nom expressif qui, en français,, veut dire :
— Saute si tu peux !
Après un frugal souper composé de frijoles, espèce
de bouillie aux haricots, délicieuse au goût, et de
tortillas, mince galette de maïs trop sèche pour être
savoureuse, nous nous installâmes de notre mieux sur
. les banquettes de la voiture, passant une fort mauvaise
nuit à rêver aux bandits qui, deux heures après notre départ de la Soledad, étaient venus y enlever des mules pour une valeur de 35,000 francs.
Depuis des siècles, rien n'a bougé dans ce malheureux pays, si ce n'est sa végétation tropicale. Brigandage et cuisine sont demeurés stationnaires, et la scène de la confection des tortillas s'est passée ce soir là, sous mes yeux, telle que la vit Samuel de Champlain en 1599.
— '' Les Indiens, écrivait-il alors, se servent d'une espèce de bled qu'ils nomment mammaix — maïs — qui est de la grosseur d'un pois, jaune et rouge, et quand ils le veulent manger, ils prennent une pierre cavée comme un mortier, et une autre ronde en forme de pilon, et après que le dit bled a trempé une heure, ils le meulent et réduisent en farine en la dite pierre, puis le pétrissent et le font cuire en cette manière. Ils ont une platine de fer ou de pierre qu'ils font chauffer sur le feu, et comme elle est bien chaude, ils prennent leur pâte, et l' étendent dessus assez tenue, comme tourteaux, et l'ayant fait ainsi cuire, le mangent tout chaud, car il ne vaut rien froid ni gardé." —
Cet antique plat reparut au déjeûner, et immédiatement après l'avoir expédié, nous nous remettions en route pour Cordova, petite ville située à trois lieues de là, grande comme Sorel, mal bâtie et malpropre à l'excès, mais ne faisant paraître que véniels ces gros péchés, grâce à l'arôme de son café noir qui surpasse en saveur le Moka d'Arabie, considéré jusqu'à ce jour par les gourmets comme le premier café du monde.
Cinq lieues séparent Cordova d'Orizava.
Nous les franchîmes à dos de mulet, et bientôt nous étions installés à l'hôtel des diligences de cette ville.
Le trajet m'avait fatigué horriblement.
Après avoir dîné, je me mis au lit, et pendant la nuit je faillis tortiller de V œil indéfiniment, comme disent les troupiers, dans leur langage énergique. Pendant dix jours, je fus forcé de garder le lit, et je ne pus me remettre à flot que grâce aux soins du docteur de l'hôpital militaire, M. Bedel, et de M. Lucien Biart, alors modeste pharmacien, aujourd'hui brillant écrivain de la Revue des Deux Mondes, (i) Encore, me défendirent-ils de quitter Orizava avant de prendre une dizaine de jours de répit pour me reposer entièrement.
Pendant que j'étais en train d'être malade, mes compagnons de voyage continuèrent leur route vers la capitale de l'empire, où, plus tard, je retrouvai l'officier anglais, oublieux de sa créole, distribuant des tracts de la Société biblique de Londres, mes deux Allemands faisant de la photographie, et l'infatigable docteur Ordaz toujours engagé dans ses interminables controverses.
(i) M. Lucien Biart a écrit des livres charmants, remplis de vérité, sur le Mexique — et principalement sur sa ville de prédilection, la gracieuse Orizava. — Parmi ses meilleurs ouvrages, je citerai : '* Les clientes du docteur Bernagius, " " La terre chaude," <' La terre tempérée, " " Le bizco, " " Benito Vasquez, " " Pile et face, " " Laborde & Gie., " etc., etc., et un livre ravissant, destiné spécialement à l'enfance : " Les promenades d'un jeune naturaliste au Mexique."
Les premiers moments que je passai à Orizava ne furent guère agréables et récréatifs.
Pour me distraire des crises nerveuses que me valait la maladie occasionnée par le changement de climat, je n'avais que les charmes d'une promenade dans mon appartement, tout resplendissant du luxe espagnol. Transportez-vous dans une chambre immense, vaste comme une salle d'armes de château, avec un parquet en terre cuite, et deux grandes fenêtres grillées. Pour ameublement, placez-y quatre lits en fer, un méchant lavabo tout vermoulu, un cadre noir où se trouve affiché le règlement de l'hôtel, quelques chaises en bois de fer de la pesanteur d'une voiture de roulage et après vingt-quatre heures de tête-à-tête avec ce musée, venez me donner des nouvelles de vos dispositions joviales.
Lorsque je m'ennuyais trop à contempler les splendeurs démon boudoir, j'avais l'agréable distraction de m'escrimer six heures sur douze, contre l'essaim par trop sociable de puces et de moustiques qui se disputait mes pauvres mollets, avec un acharnement tout à fait indigne d'animaux que le crayon de Granville a immortalisés.
Pourtant, petit à petit mes forces revenaient, mais, hélas ! en proportion inverse mes fonds s'en allaient avec une rapidité effrayante.
Il en coûte cher de tomber malade loin des siens, et, pour comble de malheur, je suis propriétaire d'un porte-monnaie qui ressemble à s'y méprendre à celui
de certain poëte célèbre, toujours désolé de ses nombreuses infidélités :
De même que pour mettre une armée en déroute,
Il ne faut qu'un poltron qui lui montre la route,
De même dans ma bourse il ne faut qu'un écu
Qui tourne les talons, et le reste est perdu !
Tout ce que je possède a quelque ressemblance
Aux moutons de Panurge : au premier qui commence,
Voilà Panurge à sec et son troupeau tondu.
Hélas ! le premier pas se fait sans qu'on y pense !
Ma poche est comme une île escarpée et sans bords ;
On n'y saurait entrer quand on est en dehors.
Au moindre fil cassé, l'écheveau se dévide ;
Entraînement funeste et d'autant plus perfide
Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du vide,
Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts !
Heureusement que Dieu pense de temps à autre aux misères qui forment notre ombre derrière nous, et ce fut lui, sans doute, qui souffla dans l'oreille du marquis de Montholon — prévenu de ma maladie par dépêche télégraphique — un léger soupçon du vide désastreux qui se faisait au dedans de mon escarcelle.
Quelques jours après l'envoi de mes dépêches, je recevais, par la bienveillante entremise de M. d'Ornamo, ses remercîments, accompagnés d'une traite sur le commandant supérieur.
Délivré de la lourde responsabilité que faisait peser sur moi l'attention continuelle qu'il me fallait donner à la conservation de ces dépêches, j'eus le loisir, pendant quelques jours, de visiter Orizava et ses environs.
C'est une ville considérable, encaissée dans les montagnes, — ce qui en rend le séjour excessivement désagréable pendant la saison des pluies, — et entourée de jardins magnifiques dont les plantes tropicales nous rappellent involontairement les ravissantes descriptions que Méry nous fait de certains paysages de l'Inde et de Ceylan.
Elle est malheureusement, comme toutes ses sœurs du Mexique, d'une malpropreté révoltante.
En fait de monuments, la ville ne possède rien de très-remarquable, si ce n'est le beau et vaste couvent de la Concordia, transformé en hôpital militaire et ruiné plus tard par un tremblement de terre. En revanche, elle a son fameux pic, le volcan d'Orizava, haut de 5,295 mètres, — soit 15,885 pieds — et dont la crête éternellement couverte de neige se distingue facilement à trente lieues en mer.
En 1860, un Anglais excentrique en tenta l'ascension et réussit à aller planter le drapeau du léopard sur la crête du cratère. Pendant mon séjour, un officier français voulut donner un camarade de faction à r Union Jack, et grimpa mettre à ses côtés l'oriflamme tricolore, sans vouloir, je le suppose bien, faire allusion au volcan éteint où l'Angleterre et la France ont planté la hampe de leurs couleurs.
A Orizava, je liai connaissance avec les officiers d'un escadron du train de la garde impériale, qui n'attendait plus que le passage d'un convoi pour rentrer en France. Ces messieurs furent d'une politesse charmante, me priant d'assister à leur mess
pendant toute la durée de mon séjour, et me donnant sur le pays de précieux renseignements que plus tard j'eus occasion de mettre en pratique, (i)
Ici, je vis pour la première fois l'imposante cérémonie d'une messe militaire.
L'aumônier de la garnison officiait dans la modeste cathédrale de la ville, aidé dans son saint ministère par deux zouaves en grande tenue. Sac au dos, ils répondaient avec ferveur aux paroles du sacrifice, pendant que l'escadron du train de la garde était formé en haie et présentait les armes à l'heure solennelle de l'élévation, faite au milieu du roulement des tambours et de la fanfare des clairons sonnant aux champs.
L'impression que laissent ces fronts basanés inclinés devant la majesté du Dieu des armées, est grande et sublime comme le sacrifice auquel ils assistent, et l'on sort de l'église ayant au cœur ces battements que devait éprouver le grand pontife des Hébreux, quand il pénétrait dans le sanctuaire de l'arche sainte.
A la porte, un curieux spectacle nous attendait.
Au moment où les officiers, deux par deux, sortaient de la nef, un vieillard tout sale, le bras et la
(i) Les officiers de cet escadron étaient MM. les capitaines Fourguemin et Billet, les lieutenants Girard et Auberteau, le sous-lieutenant Joly et le vétérinaire Baillif. Je leur donnai des lettres pour les officiers du Phlégéton. A Mexico, je rencontrai trois autres officiers du même escadron, MM. les lieutenants Masclet, Minot et Sémidéï.
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jambe amputés, se mit à leur tendre la seule main qui lui restait et presque tous y déposèrent une pièce blanche. Quand notre tour arriva, un officier, M. Girard, qui était avec moi, me pria de considérer attentivement la figure de ce mendiant, et lorsque nous fûmes sur le terre-plein de l'église, il me raconta quelque chose qui laisse bien loin derrière elles les histoires extraordinaires d'Edgar Poe.
Ce vieillard n'était autre — vous perdriez votre temps à vouloir le deviner — qu'un amiral qui avait assisté à la défense de San Juan de Ulloa contre Baudin ! Le même coup de canon avait emporté son bras, sa jambe, son drapeau et son prestige de brave marin, ne lui laissant pour toute fortune que la pitié moqueuse de ses compatriotes et la commisération courtoise de ceux contre qui il s'était battu.
Au Mexique, cela n'a rien de bien extraordinaire. Les rues de la capitale sont pavées d'invalides mutilés par les éclats des cent et une révolutions qui sont venues, depuis un demi-siècle s'abattre sur leur malheureuse patrie comme un ouragan de mitraille, et tous se voient réduits à mendier un morceau de pain, que tantôt leur donne un parti et que tantôt l'autre leur refuse.
Sous l'empire, Maximilien pourvoyait aux besoins les plus pressants de ces invalides, et la plupart de ceux qui avaient des droits réels à la retraite, étaient pensionnés sur sa cassette particulière.
En allant prendre un vermouth au café de San Pedro, nous eûmes occasion de contempler un autre exemple
du triste état où peut descendre une nation qui a perdu toute idée de ce qui est grand.
Nous achetâmes des cigares dans un misérable bureau de tabac tenu par un général de brigade ! Ils nous furent vendus par l'auguste personnage lui-même — jeune homme de trente-cinq ans — et à force d'obséquiosités, il finit par nous faire oublier notre menue monnaie sur le comptoir !
Décidément, la fin de cette journée devait être une comédie d'un bout à l'autre.
A peine avais-je mis le pied sur les larges marches en pierre grise de l'escalier de mon hôtel, que j'entendis le bruit d'une escarmouche assez vive engagée entre le propriétaire et un monsieur, qni disparaissait littéralement sous une avalanche de portemanteaux.
Ce monsieur voulait avoir une chambre à lui seul, et le propriétaire, peu confiant dans la mine renfrognée de son chapeau crotté et de son habit déchiré, se refusait obstinément à lui rendre ce service, à moins d'être payé d'avance, ce qui paraissait ne plaire que médiocrement au nouvel arrivé.
Après une demi-heure de pourparlers, la figure du propriétaire devint tout à coup humble et polie : la chaleur de la lutte disparut pour faire place à un air de soumission modeste, et je regagnais mon logement tout intrigué de ce changement à vue, lorsque je me croisai avec M. de la Tour du Pin de Chambly, sous-lieutenant aux chasseurs d'Afrique, qui se sauvait à toutes jambes en pouffant de rire.
Je l'arrêtai par le bord de son spencer, et le mystère me fut expliqué, à la grande hilarité de deux locataires venus se mêler à notre groupe.
En gesticulant trop vivement, le monsieur aux portemanteaux avait laissé entrevoir aux yeux ébahis de son interlocuteur, la boutonnière d'un deuxième habit, lequel habit était enjolivé de la rosette d'officier de la légion d'honneur. Cela fit réfléchir fortement l'hôtelier, et il eut raison de le faire ; car il découvrait, le lendemain matin, que son hôte était M. Corta, sénateur français, détaché temporairement comme ministre des finances au Mexique, et rappelé en France.
On a beau dire, faire, écrire ou penser, l'habit fera toujours le moine en ce siècle de tailleurs.
Vers cette époque — au mois de septembre 1864 — Orizava avait une garnison de plus de mille hommes, composée en grande partie de soldats congédiés et de convalescents qui retournaient en France, tous joyeux d'aller humer un peu l'air natal.
Parmi les nombreux officiers qui allaient s'embarquer à la Vera-Cruz, se trouvait le neveu d'un homme qui a laissé de beaux et purs souvenirs au Canada, M. de Puisbusque, sous-lieutenant aux chasseurs de Vincennes. Cet officier avait commencé sa carrière comme simple troubade, et il s'informa avec un vif intérêt de tout ce qui concernait cette jeune France, restée si profondément empreinte dans la mémoire de son parent.
Un autre officier, M. le baron de Briche, lieutenantcolonel aux tirailleurs algériens, me témoigna aussi beaucoup d'intérêt, et me donna plusieurs lettres de recommandation auprès des officiers supérieurs de la légion étrangère, alors en garnison à Puebla.
Le docteur m'avait enfin permis de quitter la ville vers la fin de septembre ; mais je ne voulus pas profiter de la permission avant d'avoir visité un lieu célèbre dans l'histoire militaire du Mexique, le Cerro-Borrego.
Donc, un beau matin, MM. Royet, capitaine au 74me de ligne, Fourcoual, sous-lieutenant au 62me, le docteur Desnoyers de Liniers, aide-major au ler Zouaves, le capitaine du génie d'Ombres et mon humble individualité, étions tous les six occupés à grimper les flancs escarpés de cette montagne, qui se trouve à quelques arpents de la ville.
Là, le docteur se mit à nous raconter avec sa verve de zouave — il avait servi comme tel en Crimée — la jolie comédie qui s'était déroulée sur cette colline : ce qui ne nous empêcha pas, tout en l'écoutant, de faire honneur à notre déjeûner, composé d'un superbe buisson d'écrevisses sur lequel le capitaine d'Ombres avait déployé tous ses talents culinaires.
Les troupes françaises, repoussées devant le fort de Guadalupe à Puebla par le nombre et le hazard, étaient venues se replier sur les réserves qui se trouvaient à Orizava.
Les vivres commencèrent à manquer, et pour comble de malheur, un corps d'observation vint se
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placer sur cette montagne, et appuyé par l'armée de Zaragossa qui s'avançait, menaçait de bombarder la ville. La position était des plus critiques ; mais un soir, par un temps sombre et nuageux, un capitaine promu de la veille, M. Dietrie et l'un de ses collègues, M. Leclère, se dévouant avec leurs compagnies, la 2me et la 3me du ler bataillon du 99me de ligne, vinrent demander au général de Lorencez la permission d'essayer de déloger l'importun.
Le général en chef, comme ces officiers de fortune, eut confiance en la bonne étoile de la France, et quelques heures après, cent quarante soldats se traînaient sur le ventre et rampaient silencieusement sur le bord de l'abîme.
Puis soudain, Dietrie s'improvise maréchal de France.
— A moi les zouaves ! crie-t-il ; à moi les chasseurs ! à moi la légion ! Les chasseurs au centre ! les zouaves à gauche ! les fusiliers marins à droite ! A la bayonnette, mes enfants !
Les deux compagnies se précipitent sur l'ennemi qui dormait sur les deux oreilles, et mettent vingt minutes à culbuter quatre mille hommes. Ivres de terreur ils allaient se briser la tête dans le gouffre ouvert sous leurs pieds, croyant que toute l'armée Française était à leurs trousses. Ce fait d'armes inouï rendit la sécurité à la ville, tua trois cents hommes, un général, trois colonels et deux lieutenants-colonels à l'ennemi, lui fit perdre trois
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obusiers de montagne, un drapeau, trois fanions et deux cents prisonniers, valut à son auteur le grade mérité de commandant, ainsi que la rosette d'officier de la légion d'honneur, et augmenta la liste des traits d'héroïsme dont l'histoire de cette expédition est parsemée.
Rentré en France quelque temps après, la fortune a depuis prodigué ses sourires les plus roses à M. Diétrie, et dernièrement le héros du Borrego prenait part à la brillante expédition algérienne de l'Oued- Guir, en qualité de colonel de zouaves.
Le 30 septembre, après un repos de vingt-deux jours, je me remettais sur la sellette de la diligence de Mexico, et bientôt au pied des Cumbres nous escaladions la terre tempérée.
A part les magnifiques paysages de ces montagnes, la route de Puebla et de Mexico offre peu de curiosités. Bordé presque des deux côtés par de longues files de cactus, de poivriers et d'aloës, le chemin ne traverse que des villages insignifiants tels que Tecamalucan, où le chef de bataillon du 99e de ligne, M. Lefèvre, à la tête de quatre cents hommes enleva 1,000 prisonniers et deux drapeaux à l'ennemi, Aculcingo, Puente- Colorado, la Canada, vaste plaine où l'armée française campa pendant quelque temps, Palmar avec son unique rue toute bordée de palissades, en cactus hauts de quinze pieds et taillés en cierge pascal, Tecamachalco, Chalchicomula, Acacingo, et enfin Amozoc, célèbre par la fabrication de ses magnifiques éperons.
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En voilà au moins des noms harmonieux ! et à les entendre prononcer par mes camarades de route, six gros Anglais qui, si j'en crois la longue discussion métallurgique qu'ils eurent ensemble, devaient appartenir à quelque riche compagnie minière, je m'endormis profondément, rêvant aux convolvulus bleus et aux petites sensitives blanches que j'avais entrevues poindre curieusement entre les haies de la route, et pensant à cette naïve croyance des Indiens de l'Hymalaya, qui se figuraient que l'açoka — la sensitive — ne fleurissait que lorsqu'elle était touchée par le pied ou par le visage d'une jeune vierge .
La diligence n'arrive que vers minuit à Puebla.
Là, on accorde quatre heures de repos au voyageur exténué, puis la lourde machine se remet à rouler de plus belle, ne donnant pas même le temps à sa victime d'examiner les traces du long siège que la ville eut à subir, au commencement de l'expédition.
Pendant la matinée, on passe non loin des deux célèbres montagnes, le Popocatepetl et la Dame- Blanche ; puis on laisse derrière soi, les bourgs du Rio Prieto, de Tesmelucan, et de San Martin pour aller dîner à l'excellente posada du Rio Frio, lieu célèbre sur une route célèbre par les brigandages et les crimes qui s'y commettent tous les jours.
C'est à cette hôtellerie, au fond du ravin de Juanes, que la mission belge, sous les ordres du général Foury, fut attaquée le 4 mars 1866, par une bande d'assassins. Dans ce lâche guet-à-pens M. le baron
d'Huart, officier d'artillerie et aide-de-camp de S. A. R. le comte de Flandres, fut tué raide par une balle qui vint le frapper au milieu du front.
Revenus de cette surprise, le général Foury et le major Haltueis, — celui-ci blessé, — dégainèrent et sautèrent en bas de la diligence ', mais devant ces deux hommes de cœur, les vingt bandits tournèrent les talons et s'enfuirent.
Quant à moi, je n'eus pas même la bonne fortune de m' entendre dire par quelqu'un :
Les brigands t'ont-ils arrêté Sur le chemin tant redouté
De Terracine ?
Les as-tu vus dans les roseaux Où le buffle aux larges naseaux
Dort et rumine ?
Hélas ! hélas ! tu n'as rien vu !
Oh ! — comme on dit — temps dépourvu
De poésie !
Ces grands chemins sûrs nuit et jour Sont ennuyeux comme un amour
Sans jalousie !
Les brigands se reposaient : c'était un samedi — le samedi étant consacré à la Sainte Vierge, le Mexicain ne vole pas ce jour là — et pour toute émotion, je n'eus que les frissons que font éprouver la température élevée des montagnes du Rio Frio, et la vue de leurs grands sapins verts, beaux arbres — dignes d'appartenir
à une forêt du Canada ou de la Norvège, — qui auraient pu faire répéter à Byron ses deux vers favoris :
Quand je vois aux sapins cet air de cimetière, Cela ressemble à mes amis.
Une chose qui frappe l'étranger, c'est la multitude de croix plantées de côté et d'autre sur les bords du chemin ; elles sont entourées de petites roches. L'usage du pays veut qu'on en place une ainsi partout où quelqu'un a été exécuté ou assassiné. Le passant fait un acte de pieuse dévotion s'il y jeté une pierre en murmurant un De profundis.
Tous les chemins du Mexique sont ornés de ces curieux échantillons de la sûreté publique.
On pille ici, on vole là, on tue partout, et si quelqu'un demeure étonné de tous ces crimes et de toutes ces horreurs, c'est bien certainement le pauvre voyageur qui passe d'une ville à l'autre sans se voir arrêté au moins deux ou trois fois. Pendant mon séjour au pays, ces petites émotions n'arrivaient plus aussi souvent, car l'empereur faisait protéger les voies publiques par de nombreuses brigades de gendarmerie.
En passant par San Martin, j'avais acheté à un marchand de bric-à-brac un roman de Gustave Aymard — V Eclair eur — et j'étais à le feuilleter pendant que la voiture descendait à fond de train les pentes rapides de Buenavista, lorsque mes yeux distraits tombèrent sur Mexico, qui, comme une
paresseuse créole, se préparait à s'endormir dans l'alcôve à demi-fermée par le rideau de saules que lui forment ses trois lagunes.
Champlain, qui se connaissait en site de ville — à preuve c'est qu'il a fondé Québec — écrivait, il y a deux cent soixante-quinze ans :
— '^ Tous les contentements que j'avais eus à la vue des choses si agréables de la route, n'étaient que peu de chose au regard de celui que je reçus lorsque je vis cette belle ville de Mechique, que je ne croyais pas si superbement bâtie de beaux temples, pallais et belles maisons. " —
Je fus pour le moins aussi agréablement frappé que Samuel de Champlain, et pendant que nous franchissions les fortifications provisoires qui ferment l'entrée de la ville et sa garita, je n'eus que le temps de lire ces deux phrases de Gustave Aymard, sur lesquelles j'étais tombé par un curieux hasard :
— L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité Aztèque, et qui seule aujourd'hui reste isolée au milieu des eaux du lac de Tezcuco sur lequel elle est construite, éprouve, à la vue de cette ville, une émotion étrange dont il ne peut se rendre compte. L'architecture des édifices, les maisons peintes de couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents qui couvrent, pour ainsi dire, la capitale tout entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par les derniers
rayons du soleil à son déclin ; la brise tiède et parfumée du soir, qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des arbres, tout concourt à donner à Mexico un air tout à fait mauresque qui étonne et séduit à la fois. ' ' —
Cette description de l'ancienne capitale de Maximilien ne manque pas de vérité, et ma curiosité était excitée au plus haut point par ce début de l'émouvant feuilletoniste, lorsque nos mules, toutes frémissantes d'impatience, entrèrent au galop dans la vaste cour de l'hôtel Iturbide.
Les claquements formidables du fouet satisfait de notre cocher nous annoncèrent que nous étions arrivés sains et saufs dans cette ville de fée, que notre naïve imagination de moutard nous représentait toute bâtie d'or, avec des pavés de saphirs et d'émeraudes.