LES RUINES D UN PASSÉ
Le numéro 59. — Pourquoi trois lits ? — Où mène une cuisse de poulet. — Les Toltèques et les Aztèques. — Noë au Mexique. — La femme serpent. — Théotl. — La croix et le baptême. — La pierre du sacrifice. — La légende de l'homme blanc. — Une fête à l'âme du monde, — De hauts barons cannibales. — Nouvelle édition des lois de Dracon. — Les médecins d'Europe d'après un chroniqueur. — Deux fragments de poésie mexicaine. — Une feuille de nos forêts. — Auti-efois, aujourd'hui. — Un tremblement de terre. — Mes camarades de chambrée. — Lamennais et nos ombres. — Minuit !
Rien n'égale la sensation de bien-être que l'on éprouve lorsque l'on quitte une diligence mexicaine, pour mettre le pied dans une chambre bien proprette, où l'on peut secouer la poussière de la route dans un
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grand bassin d'eau fraîche, étirer ses membres engourdis, chausser une paire de bonnes pantouffles et fermer l'œil à volonté.
C'était la réflexion que je me faisais, en poussant derrière moi la porte vitrée du numéro 59, jolie chambrette de V Hôtel Iturbide.
Trois lits bien blancs, deux causeuses en velours cramoisi, un buffet et un secrétaire s'y trouvaient.
A la vue de toutes ces bonnes choses, les fatigues de la route, la causerie assommante de mes compagnons de voyage, les sauts fantastiques de la voiture s'envolèrent comme par enchantement, pour ne me laisser croire qu'au légitime repos si laborieusement gagné, et, pour ne pas être dérangé, je sonnai le garçon et lui dis de monter mon souper du restaurant.
Pendant son absence, une chose m'intrigua :
— Pourquoi trois lits dans ma chambre, au lieu d'un?
Cet excès de luxe m'effrayait, et je me représentais déjà mes camarades de chambrée, fumant comme des volcans, buvant comme des cachalots et causant comme une vieille femme qui s'amuse avec son perroquet. Quatre ou cinq pipes culottées à la façon des lèvres d'une Abyssinienne, gisaient à côté de deux verres vides de punch, et restaient là comme témoins muets de la justesse de mes prévisions.
Néanmoins, une chose me rassurait à demi.
Si je pouvais me fier aux excellents ouvrages sur l'histoire ancienne du pays, que je voyais éparpillés
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sur notre secrétaire, mes deux futurs amis ne devaient pas avoir peur de l'étude.
Il était déjà huit heures du soir, et tout en grignottant une cuisse de poulet froid, je me mis à feuilleter un des neuf in-folios de l'œuvre rare et fort recherchée par les bibliophiles, que Lord Kingsborough a écrite sur ^^ Les antiquités du Mexique ^^^ publication princière dans laquelle le noble pair d'Angleterre a englouti toute son immense fortune.
A mesure que les planches magnifiques où sont venus se décalquer les débris de ce que furent jadis les cités populeuses de Cholula, de Ténochtitlan, de Mitla, de Palenqué, de Tlascala, etc., s'échappaient de mes doigts distraits, pour faire place à d'autres monuments et à d'autres ruines, le passé, grand et mystérieux, du sol que je foulais maintenant, secouait la poussière des siècles qui s'était affaissée sur lui, et ramenant sur son frileux squelette les lambeaux de son suaire, se dressait devant moi comme le spectre d'Hamlet, ou mieux encore — puisque j'étais à souper — comme la statue du commandeur.
Petit à petit les inquiétantes préoccupations que m'avaient données les trois lits de mon nouvel intérieur, disparurent derrière un des tronçons de colonne, sur lequel s'appuyait le coude rongé de l'apparition.
Le tibia de mon gallinacée tomba dans mon assiette sans que je m'en aperçusse, et, le front appuyé sur mes deux mains, je me mis à faire ce que Volney faisait
sur les ruines de Palmyre : j'essayai de reconstruire pour un instant tout ce passé ténébreux qui était descendu dans l'oubli, en emportant avec lui jusqu'aux traditions les plus simples des peuples qui l'avaient illustré.
Alors les questions les plus extraordinaires tourbillonnèrent dans ma pensée.
Comment expliquer cette migration mystérieuse des Toltèques qui arriva au Mexique vers le septième siècle, fit disparaître devant elle toutes les tribus qui l'habitent, comme les moissons de l'Orient disparaissent devant les courses périodiques des terribles sauterelles du désert, et apporta avec elle des sciences et des arts inconnus jusque-là dans les riches montagnes de l' Anahuac — nom sous lequel était désigné l'empire aztèque — l'architecture, la mécanique, l'agriculture et presque la civilisation ?
Pourquoi, lorsqu'on s'est habitué à admirer les mœurs douces et polies de cette nation, la voit-on disparaître avec tant de mystère, après quatre siècles de domination, sans presque laisser de trace derrière elle?
A quelle origine faire remonter ces fières tribus de Chichimèques, d' Alcohuas et d'Aztèques, (i) qui sor-
(i) Le premier volume des Archives de la covnnission scientifique du Mexique, qui m'a été transmis par la bienveillante entremise du général Doutrelaine, contient un article signé par le baron Gi"Os, dans lequel il prouve l'impropriété du mot Aztèque, appliqué par la plupart des historiens aux tribus de rAnahuac.
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tent tout à coup des vastes et mornes solitudes du nord, s'installent avec leurs habitudes rudes et austères, avec leurs traditions semblables à celles du peuple de Dieu, sur les foyers encore fumants de la race toltèque et y fondent un puissant empire ?
Lorsque le savant veut percer les mystères de ce passé perdu, il ne se trouve plus en face que des plus singulières hypothèses, des conclusions les plus contradictoires.
En vain croit-il mettre le doigt sur la solution du problême proposé, en retrouvant tout entière, dès ses premières investigations, la tradition primitive du déluge tel que le rapporte Moïse, avec Tezpi — le Noé mexicain — sauvant sa femme et ses enfants dans une grande barque remplie d'animaux et de graines de toutes sortes, puis lâchant, au bout de quelques jours de navigation, un vautour qui oublie sa mission sur les cadavres des géants noyés, et ne quittant son arche que lorsque le colibri, plus fidèle à son message d'amour, est venu lui rapporter un peu de verdure.
En vain reconnaît-il son ancêtre Eve cachée sous les traits charmants de la femme serpent, la déesse Cihuacohuatl, qualifiée dans les rites sacrés de la religion aztèque du titre de '' notre Dame et notre Mère ; la première déesse qui ait mis au monde un enfant ; qui ait légué aux femmes les douleurs de l'enfantement comme un tribut de la mort, et par qui le mal est entré dans le monde."
En vain se découvre-t-il devant la sereine majesté du Dieu mexicain Theotl — presque le Th'eos des Grecs — ce Dieu que le grand-prêtre appelait dans ses prières : ^' le dieu qui donne la vie, présent partout, qui connaît toutes les pensées et dispense tous les biens ; sans lui l'homme n'est rien ; dieu invisible, incorporel, seul Dieu d'une perfection parfaite et d'une égale pureté ; sous ses ailes, l'homme trouve un sûr abri et le repos."
En vain s'étonne-t-il de voir mêlé à toutes ces légendes de l'ancien Testament, le saint emblème de notre Foi, la Croix sculptée en bas-relief sur les murs des temples de Palenqué. (i)
En vain retrouve-t-il, lors de la conquête, une de nos plus pures croyances, le Baptême, ne s' administrant, parmi les peuplades de ces lointaines contrées, qu'après une touchante invocation à la déesse Cihuacohuatl '^ pour que le péché introduit parmi nous dès le commencement du monde, ne s'attache pas à cet enfant, mais que lavé, au contraire, par ces eaux, le nouveau-né puisse vivre et recevoir une nouvelle naissance !"
Toutes ces pieuses traditions, tous ces saints souvenirs d'une foi plus pure, viennent se heurter,
(i) M. le docteur Douglass, de la Canardière — près Québec, — possède dans son riche musée d'antiquités scophtes et égyptiennes, de fort bonnes décalques en carton-pierre des bas-reliefs de Palenqué. Beaucoup d'archéologues se sont complus à trouver plusieurs liens d'affinité entre ces débris de l'ancienne civilisation yucatèque et ce qui nous reste des monuments de la Haute Egypte. M. Douglass est d'une opinion contraire.
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se briser et disparaître devant les rites affreux d'une abominable idolâtrie, qui se pratiquait par un million de prêtres dans les quarante mille temples de l'empire mexicain.
Alors ces pages poétiques qu'on dirait détachées de la Bible, ce Dieu d'une perfection si rapprochée de celle qui est décrite par Saint Jean dans une de ses plus belles pages, cette sainte institution du baptême, cette croix plantée sur une région inconnue par les mains basanées de quelques modestes apôtres du Christ, s'effacent devant les yeux terrifiés du penseur, qui n'entend plus que les cris sinistres des victimes humaines, que l'on offre de tous côtés à des dieux de pierre, et qui essaie rapidement de chasser tout cet horrible cauchemar de poitrines ouvertes, de cœurs sanglants et de mains pontificales fouillant ces chairs toutes palpitantes, pour en faire suinter le sang goutte à goutte sur la formidable pierre des sacrifices.
J'ai vu cette pierre dans la collection d'antiquités mexicaines conservée au musée de Mexico. Lors de la dédicace du grand temple de Huitzilopochtli en i486, soixante-dix mille captifs y furent immolés. D'après un chroniqueur, ils étaient rangés par file, et leur procession occupait près de deux milles d'étendue. Un voyageur qui a parcouru le Mexique en 1854, M. Just Girard, dit que le chiffre des victimes annuellement immolées dans ces contrées était vraiment incroyable. A peine trouve-t-on un historien
qui l'évalue à plus de vingt mille, et plusieurs portent ce nombre à cinquante mille.
J'ai apporté avec moi les fragments d'une idole de Huitzilopochtli trouvés au fond d'un téocali indien — tombeau — au milieu des ruines d'une ancienne ville aztèque, découverte à quelques kilomètres d'Acatlan, état d'Oajaca, par deux officiers de la colonne dont faisait partie mon bataillon. Ces fragments, ainsi que quelques débris de poteries zapotèques sont aujourd'hui dans le musée de l'Université Laval.
Comme à côté des plus beaux feuillets des annales d'Athènes, de Carthage, de Jérusalem, ou de Rome, l'historien ou le chroniqueur, en voulant pénétrer trop avant dans les brouillards qui enveloppent le passé du Mexique, trouve toujours le beau appuyé sur l'horrible, l'idéal accouplé au réalisme le plus hideux et le plus repoussant.
Regardez-le compulser les volumineuses relations des premiers missionnaires espagnols.
Le voilà qui s'arrête avec bonheur sur la figure douce et paisible du dieu de l'air, de Quetzalcoatl, — l'homme blanc — qui, défendant tout sacrifice sanglant, ne voulait offrir à la divinité que les prémices des fleurs et des moissons, se bouchait les oreilles quand on lui parlait de la guerre, occupait ses loisirs à régler le calendrier mexicain, ordonnait les jeûnes et les prières, exhortait les hommes à la concorde. Il disparut soudainement, lorsqu'il crut sa mission de paix accomplie pour aller du côté où *' le soleil se lève."
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Déjà le penseur commence à se croire au milieu d'une terre promise. Tout lui sourit ; ce ciel pur,
cette atmosphère embaumée de senteurs balsamiques, cette religion presque hébraïque ; mais hélas ! il va bientôt voir son beau rêve s'évanouir.
Voici les Aztèques qui arrivent avec leurs fêtes de sang, et, pour en donner une faible idée au lecteur curieux, je lui cite textuellement un passage de l'ouvrage de M. Girard, dans lequel il décrit les solennités qui accompagnaient la fête de V Ame du monde :
— ''Ce Dieu était représenté sous les traits d'un beau jeune homme. Une année avant sa fête — l'année mexicaine se composait de dix-huit mois — on choisissait pour remplir le rôle de cette divinité un captif d'une beauté parfaite. Les prêtres lui apprenaient à jouer son rôle avec la grâce et la dignité convenables. On le couvrait de vêtements magnifiques ; on lui prodiguait l'encens et les fleurs dont les Aztèques n'étaient pas moins amateurs que les Mexicains d'aujourd'hui. Lorsqu'il sortait, il était accompagné d'une multitude de serviteurs, et s'il s'arrêtait dans les rues, la foule se prosternait devant lui, pour lui rendre hommage comme au représentant de la bonne divinité. Quatre jeunes et belles filles, portant les noms des principales déesses, étaient choisies pour être ses épouses. Ses jours s'écoulaient dans la mollesse, dans les festins que lui offraient les principaux nobles, empressés à lui rendre les honneurs dus à un dieu.
Mais le jour fatal arrivait ; le terme de ses courtes splendeurs était proche. On le dépouillait de ses
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riches vêtements ; il disait adieu à ses belles épouses ; une des barques royales le transportait au-delà du lac dans un temple construit sur ses bords à quatre kilomètres environ de la ville. Tous les habitants de la capitale accouraient alors pour assister au dénouement de la tragédie, A mesure que la procession gravissait les flancs de la pyramide, le pauvre captif déchirait ses guirlandes de fleurs, et brisait les instruments de musique qui avaient charmé les heures de sa trompeuse félicité. Six prêtres l'attendaient au haut de l'édifice. Ils saisissaient la victime et retendaient sur la pierre du sacrifice, bloc de jaspe, convexe dans sa partie supérieure. Cinq prêtres tenaient la tête et les membres du patient, tandis que le sixième, couvert d'un manteau rouge, emblème de son sanglant ministère, ouvrait la poitrine de la victime avec un couteau aigu ^istely — obsidienne — substance volcanique presque aussi dure que l'acier, et plongeant la main dans la plaie, il en retirait le cœur palpitant, le présentait au soleil, objet d'adoration dans tout l'Anahuac, et le jetait aux pieds de la divinité à qui le temple était consacré. La triste histoire du prisonnier était offerte en exemple, par les prêtres, comme le type de la destinée humaine, brillante à son début, mais trop souvent terminée dans la douleur et l'infortune. " —
Encore, si le drame sanglant se terminait sur l'horrible pierre, on pourrait lui donner peut-être pour excuse les rites inflexibles d'un culte diabolique ; mais le cœur se soulève à le dire, le soir, ces pauvres membres tout déchirés étaient apprêtés de la manière la
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plus délicate possible, et servis sur des tables fastueuses, toutes chargées de poteries chatoyantes, encombrées de breuvages délicieux et entourées de l'élite de la noblesse du royaume, de cette noblesse qui avait reçu une éducation rafinée dans les solitudes du temple, (i)
Puis, au sortir de ces orgies et de ces dîners d'apparat, tous ces graves magistrats, ces illustres sénateurs gorgés de chair humaine, allaient au tribunal punir de mort le meurtre, faire lapider les adultères, rendre esclaves les voleurs, condamner à la peine capitale l'homme qui reculait les bornes de la propriété de son voisin, qui altérait les mesures établies ou qui ne pouvait pas rendre compte des biens de son pupille. Les généraux et les guerriers s'enfermaient dans leurs casernes pour étudier leur tactique, s'y préparant à conquérir bravement un des trois ordres de chevalerie (2) institués par leurs empereurs, ou allaient visiter dans les hôpitaux leurs camarades ou leurs soldats blessés, traités aux frais de l'Etat par des médecins spéciaux, ** beaucoup plus honnêtes que ceux de l'Europe — dit naïvement un chroniqueur espagnol, Torquemada, — car ils ne retardent jamais la guérison pour augmenter les honoraires. ' ' Les femmes, la lèvre
(i) Les jeunes gens appartenant aux familles qui s'étaient illustrées à la guerre, étaient élevés par les prêtres qui leur donnaient une éducation à part. Quant aux guerriers qui se distinguaient le plus, à l'ennemi, ils recevaient en récompense des territoires à titre d:. fiefs.
(2) D'après M. Girard, le dernier des Moctézuma avait institué trois ordres militaires : celui des princes, des aigles et des tigres. Les Seigneurs décorés de l'un de ces ordres en portaient à la guerre les insignes sur leurs armures.
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encore toute vermeille du sang de la victime, oubliaient l'horrible festin pour se livrer au merveilleux travail des mosaïques en plumes d'oiseaux, et les enfants, encore barbouillés de sauces et de bonbons, allaient, en rechignant, apprendre par cœur quelques-unes des poésies du roi malheureux, Nazahualcoyolt, dont les poèmes se ressentent un peu de cette grandeur sauvage qui règne dans les chants d'Ossian ou sur les Hellas Scandinaves, tempérées, jusqu'à un certain point, par la verve épicurienne d'Horace.
Puisque le mot poésie est venu se glisser si à propos sous ma plume, qu'on me permette de citer ici deux fragments des œuvres du royal poète.
La philosophie légère et pétillante de l'un, et la grave mélancolie du second, contribueront peut-être à nous faire oublier toute cette odeur de chairs rôties et de sang torréfié :
— *' Bannis les soucis, s'écrie le barde mexicain ; si le plaisir a des bornes, la plus triste vie aura aussi une fin. Tresse donc ta guirlande de fleurs et chante les louanges du Dieu tout-puissant : la gloire de ce monde se fane vite. Réjouis-toi dans la verte fraîcheur de ton printemps : le souvenir de ces jours t'arrachera d'inutiles soupirs. Lorsque le sceptre passera dans d'autres mains, on verra tes serviteurs errer, désolés dans les cours de ton palais. Toute la pompe de tes victoires et de tes triomphes ne vivra plus que dans leurs souvenirs .... Le bien que tu as fait sera toujours un titre d'honneur. Les grandeurs de cette vie, ses