OIVERNAY, TORES ET DANSEREAU, EDITEURS
CANADîANA Cftavisns^
ENREGISTRÉ, Conformément à l'acte du parlement du Canada, en l'année mil huit cent soixante et quatorze, p'^r Faucher de Saint-Maurice (Narcisse- Henri-Edouard), au bureau du ministre de l'agriculture.
Un lamljcau du paradis. — I-cs chemisiers du 7ème. — Les combats de San Antonio et d'Ayotla. — Débuts de la campagne. — Un jour de l'an en route. — Contre-ordre. — Seul en pays ennemi. — Téhuacan. — A cheval ! — Les lanciers de Carillo. — Le drapeau du troisième zouave — Incendie de Salomé. Jacquot et Lafond — Vie en route. — Paysage des Cordillières. — Le général de division d'Hurbal. — Son état-major. — Le maréchal Bazaine. — Combat du col de las Très Cruces. — Qu'est-ce qu'un officier stagiaire ? — Le commandant d'Ornano. — Les joyeux. — Un cheveu sur la soupe. — Reconnaissance d'Iscotelle. — Combat d'Aguilera. — Une tempête dans un verre d'eau. — San Felipe. — Far niente. — Le lieutenant Daniélou. — Une nouvelle Moscou. — En avant ! — Bombardement de l'hacienda d'Aguilera. — Le capitaine Choppin. — Blessé. — Avant l'assaut. — Reddition d'Oajaca. — Désolation et solitude. — Nos déserteurs. — Les forts. — Te Deum. — Ordre du jour du maréchal. — Proclamation de Chato Diaz. — Exploration de Mitla. — L'arbre de Humbolt. — Rétablissement de l'ordre. — Dîner chez le baron de Briand.
Départ. — Le lieutenant Cordier. — Les précipices de las Minas. — Villages de la route. — St. Jérôme en soutane. — Le
St. Thomas de mon ordonnance. — Arrivée à Mexico.
Banquet de Chapultepec. — Le prix d'une bombe.
L'état d'Oajaca où nous allions faire la guerre, est sans contredit le plus riche département de tout le Mexique. Sur son terrain fertile poussent à qui mieux mieux la canne à sucre, le blé, le cacao, la
vanille, l'arbre à caoutchouc, l'indigo, le cactus à cochenille, l'acajou, le palmier, le vernis-copal, toutes les plantes aimées du soleil, tous les fruits savoureux du tropique, pendant qu'un grand nombre de ruines historiques et de grottes sépulcrales, échappées à grand'peine à l'avidité espagnole, se cachent sous son sol productif. C'était ce lambeau du paradis terrestre — patrie de ' Juarez — que nous allions délivrer des bandes de guérillas qui l'infestaient, et la campagne promettait d'être chaude, car de j)art et d'autre on avait contracté l'habitude de ne pas trop se faire quartier, et si d'un côté, nous avions à lutter contre douze mille bandits et le plus capable des généraux Juaristes, don Porfirio Diaz, notre poignée de soldats était commandée par la bravoure personnifiée, le général de division vicomte Courtois Roussel d'Hurbal.
L'expédition avait débuté par la brillante affaire du couvent de San Antonio, où soixante hommes du septième de ligne, sous les ordres de l'héroïque capitaine Noyer, avaient tenu tête une journée entière à deux mille cinq cents hommes commandés par Porfirio Diaz, en personne.
Ce glorieux fait d'armes s'était ainsi passé.
Ignorant la présence de l'çnnemi le capitaine Noyer venait de donner permission à ses hommes d'aller se baigner à la rivière, ne réservant qu'une garde de douze soldats, autour des armes formés en faisceaux, lorsque Diaz déboucha en colonnes serrées, descendant la sierra au pas de course.
CAMPAGNE ET SIEGE D'oAJACA.
A l'aide de caisses de biscuit un léger retranchement fut aussitôt improvisé sur le parvis de l'église du couvent, et là, le capitaine Noyer à la tête de ses douze hommes, commença une vigoureuse défense, en attendant que le reste de sa compagnie pût le rallier.
Bientôt les baigneurs arrivèrent au pas gymnastique, qui en pantalon garance, qui en chemise, qui pieds nus, qui . . . sans rien du tout, et dès lors commença une des luttes les plus héroïques de cette campagne qui en vit tant.
Il faut économiser les cartouches. Noyer commande :
— A la baïonnette !
Et une trombe terrible passe, en hurlant, à travers les rangs Mexicains, qui forts sur le coup de feu, l'embuscade et le lazzo, ont toujours eu une peur horrible de l'arme blanche.
Dix fois ces soixante hommes du yème de ligne reviennent à la charge, et dix fois l'ennemi affolé, recule, hésite et s'éparpille, pour revenir de nouveau en nombreux essaims.
Mais soudain une fanfare retentit dans le lointain ; c'est le capitaine Choppin du 2ème bataillon d'infanterie légère d'Afrique qui arrive à la rescousse, avec une demi compagnie de zéphirs. Alors commence une terrible boucherie, et l'ennemi culbuté, s'enfuit laissant trois cent quatre-vingt-quatre morts sur le terrain, un grand nombre de blessés, quarante prisonniers, deux cents fusils, des équipages et de nombreuses munitions.
L'action avait duré deux heures et le capitaine Noyer, grièvement frappé au bras droit, n'avait eu que cinq morts et vingt-huit blessés ; mais ce combat avait valu aux highlanders improvisés du capitaine le surnom de '* chemisiers du yème de ligne. "
Vers la même heure, à Ayotla, petit village situé à deux lieues de San Antonio, iiio Juaristes avec trois pièces de montagne, attaquaient une autre compagnie du même régiment,commandée par le capitaine Nottet. Ce dernier leur planta ses baïonnettes dans les reins, leur tuant cinquante hommes, en blessant cent deux, leur enclouant un canon et emmenant onze prisonniers.
Les pertes du capitaine Nottet, se montaient à vingt-huit morts et quatre blessés.
Ces échecs avaient rudement ébranlé la vantardise des terribles bandes.
A l'approche du petit corps d'armée du général d'Hurbal, elles s'étaient repliées sur Oajaca. Là, sûrement à l'abri, derrière ses formidables fortifications, elles attendaient patiemment qu'on voulût bien en faire le siège, levant des impôts, pillant les églises et poursuivant de leurs exactions les paisibles habitants de la malheureuse cité, tout cela pour et au nom de la liberté.
L'ennemi n'avait pas même le prétexte de la nécessité pour cacher ces vols et ces déprédations. Porfirio Diaz, fit enlever la riche couronne de diamants qui ornait la statue de la vierge de Soledad,
pour le simple plaisir d'en orner la toquille de son large sombrero mexicain !
Le général d'Hurbal parti de Mexico à la tête de sa colonne expéditionnaire vers le milieu de novembre, était arrivé depuis quelques semaines au petit village d'Etla, à deux lieues de la ville, et après avoir été en reconnaître les environs et s'être persuadé qu'elle ne se rendrait qu'après une vigoureuse défense, cet officier supérieur avait demandé des munitions et des mortiers de siège au maréchal Bazaine.
C'était ce convoi attendu avec tant d'impatience, que nous escortions, et le ler janvier 1865, nous marchions sur Tépéaca, pour de là nous enfoncer à travers les gorges sauvages de la Mistéca, haute chaîne de montagnes qui fait du département d'Oajaca, un repaire inexpugnable où bandits, voleurs, guérilleros, mènent joyeuàe vie et se livrent à de profondes études sur les lois du communisme.
Bien que devant l'ennemi j'aie contracté l'habitude de tenir un journal où je consigne soigneusement les événements les plus importants de la journée — suivant en cela le conseil que le général de Pimodan donnait à ses officiers — je ferai grâce au lecteur de tous ces détails de discipline, de toutes ces répétitions qui ne serviraient qu'à l'ennuyer, et je me contenterai d'en glaner les épisodes les plus intéressants.
La page crayonnée en route, sur le pommeau de la selle ou sur le fond du képi, ne saurait trouver grâce aux yeux de l'homme ou de la femme habitués à ne lire que d'élégants feuilletons, que des vers bien
lO DE QUEBEC A JVIEXICO.
musqués et bien parfumés. Comme leur peu d'indulgence pourrait froisser l'amour paternel que je porte à ces pauvres enfants encore tout basanés par la poudre et par le soleil mexicains, je préfère les retenir dans l'intérieur de mon cabinet de travail, plutôt que les exposer aux regards sarcastiques et railleurs de ces esprits forts, de ces fins critiques de salons, qui n'ont que l'absinthe au cœur et le sourire du chat sur les lèvres.
Nous causerons néanmoins, et puisqu'il est admis que nous causons, je vous avouerai que pour nous autres militaires, s'il est un moment de l'année où l'on se sent plus mélancolique que d'habitude, où l'image si gaie et si tranquille de la famille s'en revient voltiger sous la laine blanche de notre burnous et nous apporter une émanation de nos joyeuses heures d'enfance, c'est un jour de l'an passé en route. En vain, notre service nous appelle de la tête à la queue de la colonne, pendant que d'une oreille distraite nous écoutons le rapport du sous-offtcier de semaine, que nous parcourons la liste des punitions, ou que nous arrêtons l'ordre du jour du lendemain, la grande voix du bonheur envolé est Là, qui murmure doucement ses naïves paroles d'amour et de tendresse.
Sous l'influence de cette sainte vision, plus d'un vieux sabreur, plus d'un grognard se prend à comparer la triste réalité à cette vie qu'insouciant enfant, il n'entrevoyait qu'à travers les yeux aimants et affectueux de sa mère. Son front hâlé devient tout à coup soucieux et rêveur, et si la poudre et le salpêtre n'ont
pas pénétré trop avant dans cette âme rude mais bonne, son cœur s'agenouille encore pour demander une bénédiction à ce souvenir d'une félicité morte pour longtemps.
Cette douce image de la vie de famille que le soldat aime à se retracer pendant ses longues heures de faction, qui réchauffe encore le cœur de l'officier lorsqu'il se sent ennuyé par la monotonie de son service et de la vie qu'il mène, ne saurait s'effacer, même lorsqu'on a la chance d'avoir pour camarade de route un charmant causeur comme l'était ce jourlà le capitaine Trollet du ler Chasseurs d'Afrique, ou de trouver ce même soir comme moi au presbytère de Tépéaca, chez le R. P. José Maria Pélaëz de Llanos, bon gîte, bonne table et franche cordialité.
Ces douloureux retours sur soi-même que souvent nous fait faire l'oisiveté de la pensée où nous force de vivre notre métier, ont pourtant le bon côté de s'envoler aussi vite qu'ils s'en sont venus, devant les nombreuses contrariétés qui nous arrivent au moment le plus inattendu,
A Tépéaca, une estafette du maréchal apportait au colonel Doutrelaine l'ordre de rebrousser chemin pour prendre la route de Tépéji.
— Elle était meilleure, disait-il, pour le passage des lourdes pièces de siège que nous escortions.
Quant à moi, d'après l'ordre du colonel, je devais franchir vingt-deux lieues à marche forcée, et me rendre à Téhuacan, pour y joindre une colonne légère
formée d'un bataillon du 3ème Zouave et de deux pièces de montagnes, sous les ordres du commandant Delloye. (i)
C'était explicite, mais peu sûr.
Les brigands du bandit Figueroa infestaient le chemin, et il me fallait le parcourir seul, en uniforme et sans escorte.
Un ancien sous-officier au ler Zouave, blessé en Crimée, et chevalier de la légion d'honneur, qui s'en allait agir comme fournisseur au corps expéditionnaire, voulut bien se joindre à moi, et le deux janvier nous quittions Tépéaca, pour aller coucher à treize lieues de là, à Tlacotepec, chez l'alcade du village.
Le lendemain soir, à quatre heures, nous faisions notre entrée à Téhuacan, sans avoir été molestés le moins du monde.
Il est vrai qu'en galopant à travers certains bourgs, en passant par les rues de certains villages, plus d'un regard haineux et féroce nous suivait au passage. Mais personne n'osa nous toucher. Tous étaient sous l'impression que deux hommes n'auraient jamais la hardiesse de s'aventurer seuls comme cela en pays ennemi, et que nous devions précéder de quelques heures seulement un fort détachement de troupes françaises.
Notre audace nous sauva.
(i) — Charles-Henri-Maurice Delloye ; aujourd'hui officier de la légion d'honneur et colonel du 3oème de ligne.
En arrivant à Téhiiacan, le commandant supérieur, le sous-lieutenant Miquel du 2ème bataillon d'infanterie légère d'Afrique, nous lit prévenir que le 3ème zouave que nous devions y rencontrer, était parti la veille en toute hâte pour aller au secours d'un poste de dix soldats français, cerné, et sur le point d'être enlevé, à Coscotlan, à deux lieues de là, par quatre cent cinquante guérilleros et deux pièces de canon sous les ordres de Figueroa.
Force nous fut de séjourner dans cette ville pendant vingt-quatre heures.
La bonne fortune avait voulu que nous fussions logés chez un brave normand, M. Olivier, millionnaire de l'endroit, qui essaya autant que possible de nous faire oublier les fatigues et la mauvaise nourriture que nous avions digérées depuis plusieurs jours, en nous comblant de prévenances et de petits soins.
Cette journée de repos nous permit de visiter cette ville, qui, du temps des Aztèques, était un des lieux sacrés de l'empire. Elle est assez petite, mais ses rues sont fort propres. Comme le vent soufflait à la révolution, Téhuacan était, ce jour là, pivelée de barricades et ne présentait partout que des ouvrages de fortifications passagères. Par sa position elle est continuellement exposée aux déprédations des nombreuses bandes qui en infestent les alentours, et que l'espoir des grasses rançons prélevées sur ses riches habitants, y attirent sans cesse.
Le soir en nous couchant nous nous promettions le luxe d'un long et rafraîchissant sommeil, mais.
hélas ! nous comptions encore sans les ordres supérieurs ; car, à deux heures de la nuit nous fûmes éveillés par les trompettes d'un escadron de lanciers mexicains, sous les ordres du colonel Carrillo, et bientôt un courrier de la subdivision vint nous prévenir que nous devions monter à cheval immédiatement pour nous remettre en route, les zouaves s' étant lancés à la poursuite des guérilleros qui détalaient devant eux le plus lestement possible.
Les lanciers qui nous escortaient avaient une tenue remarquablement belle pour des troupes indigènes, et leur commandant était un officier qui n'aurait pas même été déplacé dans les rangs français : néanmoins, pour un chef de partisans, il avait l'énorme défaut de ne pas connaître le pays où il guerroyait.
Nous n'en eûmes une preuve que trop tôt ; et ce ne fut qu'après avoir marché jusqu'à une heure de la nuit, faisant près de trente et une lieues à cheval, en détours et en zig-zags, que le colonel mexicain parvint à opérer sa jonction avec le commandant Delloye, bivouaqué au pied même des ruines encore toutes noircies de l'église de San Antonio.
Fait prisonnier en 1867, par un régiment juariste, le pauvre colonel Carillo, qui avait été créé préfet politique de Téotitlan, fut pendu haut et court, à une branche d'acajou, sans autre forme de procès.
Les zouaves, avec lesquels le hasard me permettait de faire une partie de la campagne, étaient pour la plupart les mêmes qui, au combat de Palaestro, en Italie, étaient venus sabrer les artilleurs autrichiens
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sur leurs pièces. Plus tard, leur drapeau devait être décoré de la croix de la légion d'honneur, en commémoration de la prise de deux drapeaux ennemis au combat mexicain de San Lorenzo gagné par le général Bazaine. Comme on se sentait électrisé en voyant se déployer et flotter sous les caresses de la brise des montagnes, ce vieux lambeau de soie lacéré par les balles, troué d'éclats d'obus, sale, noirci de poudre et de sang, mais dont chaque déchirure indiquait fièrement une victoire ou un triomphe éclatant ! Plus d'une fois, l'ennemi l'avait vu de près, ce glorieux chiffon, à côté duquel notre antique drapeau de Carillon eût été intact. Il connaissait par cœur les fissures de sa hampe ; il savait quels étaient les terribles jeux de muscles de toutes ces figures basanées, placées par la France pour veiller autour de son aigle, et nous le pourchassions devant nous, sans qu'il osât faire la plus petite résistance, le forçant d'abandonner à tout moment des positions formidables où une poignée d'hommes résolus auraient pu nous écraser jusqu'au dernier.
Une fois notre avant -garde put échanger avec lui quelques balles perdues qui n'eurent pour résultat que de faire incendier par nos troupes exaspérées, le village abandonné de Salomé, et de donner à la colonne l'occasion de chaparder un approvisionnement complet de cochons, de poulets et de bananes.
Pendant trois jours, ce fut une bombance à en perdre la tête. C'était curieux de voir comment nos gaillards de zouaves faisaient le frichil, et se tiraient
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des vastes problèmes culinaires où les plongeaient un gigot de mouton, une poule au riz, ou des pommes de terre cuites, en robe de chambre.
De ma vie je n'ai fait de meilleurs dîners, et, m'accusera qui voudra de sensualisme, je me rappellerai longtemps les études gastronomiques auxquelles je me suis livré pendant les quelques jours que je fus en popote avec les officiers de ce bataillon, (i)
Lorsque je ne mangeais pas à la tienda avec mon camarade de route, j'avais pour compagnons d'ordinaire le lieutenant Jacquot et le sous-lieutenant Lafond, deux braves et excellents officiers, causeurs spirituels et enjoués, prenant la vie comme elle venait, et ne se faisant de la bile que les jours où l'ennemi semblait nous attendre de pied ferme pour ne s'en sauver que plus vite. M. Jacquot était parent autant que je puis m'en souvenir d'Eugène de Mirecourt, et la verve caustique de son cousin avait un tant soit peu déteint sur ses fines réparties et ses anecdotes piquantes.
Quant à M. Lafond il ne regrettait qu'une seule chose ; c'était d'avoir laissé aux autrichiens, sur le champ de bataille de Solférino, la plus belle moitié de son nez. Encore s'en consolait-il lestement lorsque son petit miroir de camp reflétait six glorieuses décorations, et il disait alors en se passant la main sous le menton :
(i) Le mess dans l'armée française n'existe qu'en garnison. Les capitaines ont leurs tables à part, et les lieutenants et souslieutenants mangent séparément. En campagne, les officiers d'une même compagnie ioxxacxvS. popote y c'est-à-dire qu'ils vivent au même ordinaire.
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— Trente-quatre millions d'entrailles de démons ! quel dommage que je n'aie pas de médaille commémorative de l'expédition de Chine, j'aurais la collection mumismatique tout entière.
Plus tard — pourquoi ceux qui restent écriventils toujours ce triste mot, plus tard ? — au combat de la Malmaison le 24 octobre 1870, en se portant intrépidement à la tête des tirailleurs du régiment des zouaves de marche, le lieutenant Jacquot devenu commandant, tombait frappé d'une balle prussienne.
— '' Toute la ligne, dit le général Ducrot dans sa mise à l'ordre du jour, pliait accablée par des forces supérieures, lorsque dans ce péril imminent le capitaine Ducos et le sergent-major de Grandville se sont dévoués pour sauver leur chef et l'ont emporté dans leurs bras ; mais bientôt le capitaine Ducos blessé luimême de deux coups de feu a dû se retirer. Le sergent-major Petit de Grandville, seul sous une grêle de balles, a transporté sur ses épaules le commandant Jacquot jusqu'au moment où il s'est affaissé àson tour."
Que de braves officiers, de bons camarades, de nobles cœurs sont tombés en défendant le sol de France, pendant cette épouvantable guerre de 1870 !
Et les voilà mêlés à tant d'autres poussières Sans qu'ils aient désormais plus de geste et de voix Que ces têtes de morts, qui dans les cimetières Se regardent du haut des croix.
En route, lorsqu'elle n'est pas semée des émotions d'un jour de combat, la vie est excessivement
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monotone par elle-même. Presque toujours, c'est la même chose ; devoir de service, et distance d'une étape à l'autre franchie à cheval, avec un soleil vertical sur la tête, un sommeil de plomb sur les yeux. Puis, quand nous sommes arrivés, pour distraction une sieste sous la tente, si par bonheur, il ne prend pas au commandant de la colonne la malencontreuse idée de faire séjour dans un village quelconque, et de nous donner un billet de logement chez une sale famille indienne sous la méchante hutte de laquelle chacun réfléchit tout à son aise à ces vers de Théophile Gautier :
La limace boueuse argenté la muraille Dont la pierre s: gerce et dont l'enduit s'éraille. liCS lézards verts et gris se logent dans les trous ; Et l'on entend, le soir, sur une note haute, Coasser tout auprès la grenouille qui saute, Et râler aigrement les crapeaux à l'œil roux.
Néanmoins le paysage que nous avions sous les yeux depuis notre départ de San Antonio, était bien propre à nous faire oublier ces légers désagréments de la vie militaire. Les précipices et les montagnes sur la crête desquels nous expéditionnions, avaient une ressemblance frappante avec ces lieux maudits du Liban, dont Lamartine fait une description si poétique, dans son itinéraire :
— '' Ces masses étaient posées d'aplomb comme des cubes solides et éternels. Suspendues sur leurs angles et soutenues par la pression d'autres roches invisibles, elles semblaient tomber encore, rouler toujours et
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présentaient l'image d'une ruine en action, d'une chute incessante, d'un chaos de pierre, d'une avalanche intarissable de rochers, rochers de couleur funèbre, gris, noirs, marbrés de feu et de blanc, opaques ; vagues pétrifiées d'un fleuve de granit : pas une goutte d'eau dans les profonds insterstices de ce lit calciné par un soleil brûlant ; pas une herbe, pas une tige, pas une plante grimpante ni dans ce torrent, ni sur les pentes crénelées et ardues des deux côtés de l'abîme. C'était un océan de pierres, une cataracte de rochers à laquelle la diversité de leurs formes, la variété de leurs poses, la bizarrerie de leurs chûtes, le jeu des ombres ou de la lumière sur leurs flancs ou sur leur surface, semblaient prêter le mouvement et la fluidité. Si le Dante eût voulu peindre dans un des cercles de son enfer, l'enfer des pierres, l'enfer de l'aridité, de la ruine, de la chute des choses, de la dégradation des mondes, de la caducité des âges, voilà la scène qu'il aurait dû simplement copier. C'est un fleuve des dernières heures du monde, quand le feu aura tout consumé et que la terre dévoilant ses entrailles ne sera plus qu'un bloc inutile de pierres calcinées sous les pas du terrible Juge qui viendra la visiter. " (i) —
(i) A peu de distance de San Antonio, le préfet politique de Téposcolula, M. Franco, trouvait en 1864, un magnifique bolide, que j'ai eu occasion d'examiner au musée de Mexico. En rendant compte de son arrivée dans la capitale, V Ere Nouvelle faisait la description suivante de cette curiosité de l'autre monde qui pesait près de mille livres.
— Ce bolide cube environ trente centimètres ; il a la forme d'une tête de bœuf et rend un son métallique et argentin, lorsqu'on le frappe avec un corps dur. Sa dureté est très-grande ;
Rien n'est forcé, rien n'est trop accentué dans ce sombre tableau", et souvent par ces chemins dangereux et terribles, nous mettions huit heures à franchir des étapes de deux lieues. La plupart du temps les soldats étaient obligés de grimper sur les saillies de rochers et de retenir par des cordes passées sous les essieux, les roues de nos pièces de montagne dont la moitié se balançait sur l'abîme. Aussi étaitce vraiment un bonheur que l'ordre fût arrivé à temps pour faire retourner le convoi du colonel Doutrelaine : une fois engagé dans ces précipices, les chevaux, les fourgons du train et nos pièces de siège auraient été infailliblement abandonnés par nos hommes, harcelés sans cesse par un ennemi invisible.
Nonobstant toutes ces difficultés, notre colonne ne mit que huit jours à franchir les soixante-deux lieues qui séparent Téhuacan de la ville d'Oajaca.
Le II janvier à dix heures et un quart du matin, nous faisions notre entrée, clairons et tambours en tête dans le petit village d'Etla, point où s'étaient concentrées les forces du corps expéditionnaire.
Le général d'Hurbal avait transporté depuis la veille son quartier-général à six kilomètres en avant, à l'endroit nommé l'hacienda Blanca.
un couteau peut à peine le rayer ; il a la couleur du fer ou de la fonte, aux endroits que le frottement a rendus brillants. Son énorme pesanteur ne nous paraît explicable que par la présence d'un métal d'un grand poids spécifique, tel que le platine, par exemple, car une masse de fonte de ce volume pèserait à coup sur beaucoup moins.
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Ici je dus me séparer de mes amis les zouaves, après avoir partagé quelques heures la bienveillante hospitalité d'un charmant écrivain, monsieur A. L. Nolf, correspondant de V Estafette, aujourd'hui riche négociant à San Francisco, et je profitai d'un convoi de gabions qui partait sous l'escorte d'un escadron du 5ème hussard, pour me rendre en toute hâte à l' état-major.
J'y trouvai le général en petite tenue, se promenant modestement à pied, avec un de ses aides-de-camp, au milieu des tentes des soldats et causant avec quelques sous-officiers. J'étais encore peu familiarisé avec les broderies indiquant les différents grades de l'armée française, et bien qu'en passant au galop, j'eusse remarqué ce groupe formé autour d'un vieil officier, je crus que c'était le médecin-en-chef de l'armée, et je continuai ma course vers le quartier-général, me contentant de lui tirer le salut d'inférieur à supérieur.
Le général, de son côté, voyant passer à fond de train un officier couvert de poussière, s'imagina qu'il y avait quelque anguille sous roche du côté d'Etla, et dépêcha de suite le capitaine Logerot à ma recherche.
Bientôt nous revînmes tous deux de notre méprise, et quand il eut pris connaissance des dépêches que je lui apportais, et qu'il eut été informé du retard mis dans la marche du convoi Doutrelaine, il se mit à rire aux éclats en apprenant ma gaucherie, et continua son inspection toute paternelle, en me faisant l'honneur de m'inviter à dîner pour le soir même.
Le général de division, le vicomte Courtois Roussel d'Hurbal est un des plus vieux officiers d'artillerie de l'Europe, et le soir même, il me disait que de tous ses camarades de promotion à l'école polytechnique, ils n'y en avait plus que cinq vivants. Malgré son âge, sa figure fine et aristocratique est peu ridée ; ses cheveux commencent à peine à grisonner, et l'on sent qu'il y a du fer et de l'acier sous cette petite stature, tenant à la fois du gandin du boulevard et de l'homme brisé à toutes les fatigues de la guerre. Une partie de sa vie s'est passée à être officier d'ordonnance de Louis-Philippe et des princes du sang ; et dans ces fréquents contacts avec la cour il a appris à mettre jusque dans ses rapports avec ses plus infimes subalternes ce tact et cette délicatesse dont le secret se perd de jour en jour avec les traditions de famille qui s'en vont.
Pourtant, malgré sa bravoure personnelle et ses talents de théoricien, je n'ai jamais pu m'expliquer le peu de confiance que ses subordonnés mettaient en ses qualités de practicien.
Je ne sais si les fréquentes promenades militaires qu'il s'amusait à commander faisaient un peu rager le troupier, mais dans l'armée on l'accusait de temporiser, et même quelques officiers supérieurs allèrent jusqu'à prononcer le mot incapacité, lorsque Raoul du Luart, jeune et brillant sous-lieutenant de hussards, paya de sa vie sa bravoure chevaleresque en tombant avec huit de ses hommes dans une embuscade, entre
CAMl'AGNE ET SIEGE D'oAJACA.
Huitzo et Etla, pendant une reconnaissance où le général commandait en personne.
Quant à moi, il est peut-être encore trop tôt pour porter un jugement impartial, mais puisque j'écris une page de l'histoire contemporaine, le général d'Hurbal, suivant l'opinion de plus d'une célébrité militaire, restera dans l'armée française comme le type du brave, du bon et du savant général.
Parmi les officiers de son état-major se trouvaient M. le capitaine Magnan, fils du maréchal de France de ce nom, aujourd'hui colonel commandant l'étatmajor général du corps d'armée de Montpellier, brave cœur qui partagera dans l'histoire avec M. le colonel Willette, l'enviable réputation d'avoir été fidèle et loyal au maréchal Bazaine, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, (i) Les camarades du capitaine Magnan étaient MM. les capitaines Bidot, aujourd'hui officier de la légion d'honneur et chef d'escadron ; Logerot, maintenant lieutenant-colonel d'artillerie et directeur de la poudrerie du Bouchet; le capitaine d'artillerie de Roincé ; M. de Milson, officier stagiaire au titre prussien, et M. de Vaudrimey-Davoust, petit fils du grand général d'artillerie. Ces messieurs m'accueillirent avec la plus franche camaraderie, et comme j'avais été forcé de laisser mes bagages sur les fourgons du convoi
(i) Léopold-Louis-Marie-Maurice Magnan a gagné son grade de lieutenant colonel d'état-major pendant la campagne de la l.oire. Il était chef d'état-major de l'amiral Jaurès; dans ces fonctions, il a montré le zèle le plus asbidu, l'intelligence la plus alerte. [Notes offi.cielles.)
Doutrelaine, ils mirent à ma disposition tout leur matériel de campagne, tente, lit de camp et batterie de cuisine.
En 1869, lors d'un voyage en Italie, la première personne que je rencontrais en débarquant à Civitta- Vecchia, fut M. de Vaudrimey, devenu chef d'escadron d'état-major, et là — à l'hôtel di Orlando — nous passâmes une journée charmante à causer des amis et des choses du bon vieux temps. Ce fut lui qui m'apprit la mort du colonel d'Ornano, mon brave commandant qui s'en était revenu dormir, à Mostaganem, sur cette terre d'Afrique, qu'il aimait tant. Cette délicieuse causerie, éparpillée en face des solitudes de la campagne romaine, sous un ciel de saphir devait être notre dernière ensemble, et comme la paraphrase de Job, sicut nubes, quasi ?iaves, vehit umbra, s'applique surtout à la vie militaire, le colonel Magnan me mandait à son tour, en date de Montpellier, le 11 Janvier dernier.
" Notre cher de Vaudrimey-Davoust est mort
glorieusement sous les murs de Metz en brave soldat qu'il était. "
Le jour se passait à reconnaître les environs de la place, où à accompagner le général dans ses excursions qui avaient pour but, l'étude topographique des terrains où nous devions nous installer, quand s'ouvriraient définitivement les opérations du siège si désiré.
Quant à nos soirées, elles étaient des plus pacifiques.
Lorsque personne n'était de service de nuit, on organisait un whist auquel venaient prendre part le général Mangin des zouaves, le colonel Petit des chasseurs d'Afrique, fils du général de la vieille garde qui reçut les touchants adieux de Fontainebleau, et M. de Quélen, chef d'escadron aux hussards. Comme mes fréquentes distractions m'avaient donné la réputation d'exécrable joueur, aussitôt que j'entendais la grosse voix du général Mangin qui criait :
— Allons messieurs ! à moi de faire les cartes !
Je m'esquivais furtivement pour me glisser tout doucement entre mes couvertures de camp, et là,
prenant la position la plus paresseuse possible, je me livrais à cette grave occupation que les zouaves appellent pioncer dans son pieu, ce qui veut dire en langage chrétien dormir dans son lit.
Le 13 janvier, deux jours après mon arrivée, une estafette accourut de grand matin annoncer au général d'Hurbal que le maréchal Bazaine venait le relever du commandement de l'expédition, et qu'il serait trèsprobable que le soir même il fût à l'hacienda Blanca. En effet, vers 4 heures, les tambours battaient, les clairons sonnaient aux champs, et malgré une forte fièvre dont je souffrais depuis quelques temps, je ne pus résister à la tentation d'assister à l'imposant spectacle de la réception d'un maréchal de France par son corps d'armée.
Les troupes étaient rangées en haie le long de la route qui menait au quartier-général, et présentaient les armes à mesure que le maréchal, entouré de son
état-major et de son escorte, défilait en remerciant de la main les cris de vive l'empereur ! poussés sur son passage.
Le soleil et la route avaient légèrement bruni cette mâle figure que je n'avais fait qu'entrevoir, lors de mon séjour à Mexico, mais rien n'y paraissait des fatigues qu'il avait eu à endurer pour rejoindre si vite le corps expéditionnaire. On n'y lisait que le plaisir de se revoir au milieu des braves troupes, qu'il avait conduites si souvent au triomphe et à la victoire.
Des maréchaux de France vivants, le maréchal Bazaine était alors, après le duc de Magenta, celui qui s'était rendu le plus populaire parmi les troupes, sans distinction de rangs ni de galons. Tous l'avaient vu à l'œuvre en Espagne, en Algérie, en Crimée, en Italie et au Mexique, et pas un soldat dans l'armée qui, à cette époque, ne fût convaincu de son bonheur impossible et de son imperméabilité aux balles.
Depuis, les passions humaines, les exigences de coterie et par-dessus tout cette déplorable manie qu'a la France de se dépouiller volontairement de ses gloires ont fait descendre cet homme du piédestal que lui avaient érigé quarante-deux années passées au service de la patrie ! Mais pour ceux qui croient encore en l'honneur et en la vitalité du vieux sang gaulois, François-Achille Bazaine n'a pas cessé d'être maréchal de France. Plus tard, lorsque les exaspérations de la défaite se seront apaisées, lorsque l'on envisagera de plus haut et de plus loin, ce que fut la
conduite de ce vieillard qui, impassible, n'a opposé que son passé glorieux, ses blessures et le calme pur et inébranlable de sa conscience à ses accusateurs et à ses juges, on se rappellera involontairement les condamnations de l'amiral Byng, de Lolly-Tollendal, du maréchal Ney et de tant d'autres, et la France se souvenant alors qu'elle n'a pas été créée pour éteindre ses gloires et rougir de son sang se tournera d'ellemême vers le délaissé aux applaudissements de tous ceux qui croient encore en sa mission providentielle et en sa justice, et fera briller à ses yeux l'aurore du grand jour de la réhabilitation.
La présence du maréchal parmi nous inquiétait vivement l'ennemi qui s'attendait à quelques coups de main de notre part, et de fortes patrouilles ne cessaient de sillonner les alentours de la ville. Le 15 janvier, nous fûmes mis en émoi par le bruit d'une forte fusillade sur notre gauche, en avant, et le commandant Ximênès fut dépêché avec moi pour voir ce dont il s'agissait.
En pratiquant une reconnaissance, le deuxième bataillon d'infanterie légère d'Afrique était tombé dans une grosse embuscade ennemie, cachée derrière l'hacienda de la Guillera, et après l'avoir refoulée jusque dans le col de las très Cruces, avait mis en déroute les sierranos de Fidencio de Tepéji qui voulaient lui disputer le passage, leur enlevant la position du petit Picacho, et leur tuant un officier et onze hommes.
Il s'emparait en ce moment du village de San Felipe del Agua. Ces renseignements nous furent donnés par le commandant, baron de Briant, qui était venu se poster avec un bataillon de la légion étrangère sur la crête de la montagne, pour surveiller les mouvements de l'ennemi et se préparer à toute éventualité.
Nous continuâmes notre course dans la direction de San Felipe del Agua, à travers un fouillis inextricable de broussailles, de lianes et de palmiers nains, à qui nous fîmes l'hommage d'une bonne moitié de nos pantalons, et nous arrivâmes à temps pour voir l'ennemi déguerpir de sa formidable position et assister aux derniers coups de feu. Cette escarmouche leur coûta onze morts dont un colonel et vingthuit blessés. De notre côté nous n'eûmes que deux contusionnés, mais en revanche pas un homme dont la capote ne fut trouée par une balle indiscrète.
Le village, .dont le bataillon d'Afrique venait de se rendre maître, avait une importance exceptionnelle aux yeux de la garnison ennemie.
Il était traversé par l'aqueduc, qui fournissait l'eau à la ville.
En détourner le cours, c'était les prendre par la soif, et immédiatement, une compagnie du génie, sous les ordres du capitaine Dombres se mit en mesure de couper le tunnel en pierre qui déversait l'eau dans Oajaca.
Quant aux soldats du bataillon, ils se mirent en frais de créneler et de fortifier le réduit de l'église, en
cas d'attaque imprévue de la part des assiégés, ou mieux encore des troupes que nous avions battues le soir même, et que nous avions forcées de chercher refuge dans la montagne en arrière de nous, leur barrant ainsi le chemin de la ville.
Le soir même nous retournions porter au maréchal les dépêches de la journée.
Il était à table quand nous arrivâmes à son quartier général, et j'ai encore dans l'oreille l'énergique juron qu'il lança, lorsqu'il eut fini de lire à haute voix la phrase suivante :
— L'ennemi que nous avons devant nous a du moins le mérite de persévérer toujours dans le chemin franc et loyal où il s'est engagé : un enfant vient de me prévenir de ne. pas laisser nos troupes boire aux citernes particulières, Porfirio Diaz y . ayant fait jeter du poison ! —
Voilà les seules armes que le parti Juariste trouvait efficaces contre nous, car il savait que jamais nous ne le suivrions dans l'infâme sentier de l'hypocrisie et de haine cachée.
En sortant de la salle à dîner, le colonel Osmont me fit passer dans son cabinet particulier, et là m'apprit que le lendemain matin je devais retourner à San Felipe del Agua pour y joindre les cadres du deuxième bataillon d'infanterie légère d'Afrique, en qualité d'officier stagiaire au titre étranger.
On attache au mot stagiaire dans l'armée française une double signification.
Peut être stagiaire tout officier étranger détaché officiellement par son gouvernement pour étudier l'organisation, la discipline ou l'administration de l'armée en campagne. Plusieurs généraux ont ainsi commencé leur célébrité. Le général américain McClennan fit comme stagiaire au génie français, la campagne de Crimée, et le baron de Vandersmissen qui a commandé la garde impériale belge au Mexique, gagna la croix de la légion d'honneur en Algérie. Peuvent encore être stagiaires, mais seulement devant l'ennemi, ceux qui n'étant pas sujets français, sont recommandés et admis à subir un examen militaire, devant un comité d'officiers supérieurs. Suivant l'heureuse ou la malheureuse issue de cette épreuve, quand ils n'entrent pas à la légion étrangère, ils sont internés dans un régiment désigné par le commandant-en-chef, et y font fonctions d'officiers sans troupes pendant la durée de la campagne.
A la demande du marquis de Montholon, j'avais été classé dans cette dernière catégorie, et je n'eus qu'à me louer de l'heureux hazard qui m'avait placé auprès du commandant d'Ornano, en qualité d'officier d'ordonnance. J'avais déjà eu le plaisir de faire sa connaissance, lors de mon passage à Orizava, et je savais que sa réputation d'excellent militaire était répandue dans toute la terre chaude.
Agé de quarante-cinq ans, cet officier avait commencé à porter le havresac, avant de mériter la contreépaulette de commandant. Les vieux grognards qui avaient connu Lamoricière, disaient qu'il avait avec
le général une ressemblance frappante, et par la trempe énergique de son caractère — il était Corse d'origine — il savait en imposer toujours à propos, aux rudes troupes qu'il avait sous ses ordres.
Le commandement qui lui était dévolu était peutêtre un des plus difficiles de toute l'armée française.
Le premier officier venu ne saurait imposer l'amour de la discipline et de l'obéissance passive, premier point du règlement militaire, à des têtes de pipes comme en contient le deuxième bataillon d'Afrique.
Ces bataillons — ils sont quatre — ne sont recrutés que parmi les têtes chaudes des autres corps de l'armée, auxquels une forte contravention à l'ordonnance, un délit ou un larcin ont valu les honneurs d'un conseil de guerre. Tant que dure leur punition, elles sont internées aux régiments d'infanterie légère d'Afrique, mieux connus sous le nom de zéphirs. Bien entendu, s'il est un endroit où l'on s'attend à avoir du tabac, ce sont eux, les joyeux comme les appellent les zouaves, que l'on lance en avant, et toujours lorsqu'ils ne sont pas trop surmenés par l'officier qui les commande, ces braves enfants perdus font plus que leur devoir. A preuve, l'héroïque combat de Mazagran, livré en février 1840, ou cent vingt-trois zéphirs sous les ordres du capitaine Lelièvre se défendirent pendant une journée contre douze mille arabes, et finirent par les mettre en déroute.
Sachant se tenir dans un juste milieu de douceur et de sévérité, le commandant d'Ornano était sinon le chéri de ses officiers, avec qui il ne transigeait jamais,
32 DK QUEBEC A MEXICO.
du moins l'idole de ses troupes. Le soldat savait parfaitement que si, une fois son devoir accompli, la double ration d'eau-de-vie l'attendait, il n'ignorait pas non plus qu'il s'exposait au silos ou à quelque chose de pis en contrevenant au service.
Alors le commandant n'entendait pas badinage.
Un soir, pendant le siège, un soldat trouvant son potage mauvais avait jugé à propos de le faire passer de son écuelle, sur la barbe touffue de son fourrier.
Le supérieur goûtant fort peu cet échaudement, alla se plaindre au commandant.
J'entendis celui-ci donner l'ordre d'attacher le farceur à un arbre, placé dans la ligne de projection des bombes de l'ennemi, et le malheureux passa toute une nuit, dans cette position critique, réfléchissant aux inconvénients que peuvent procurer la présence de plusieurs cheveux sur la soupe.
Tout le monde savait donc qu'on ne gagnait rien à ne pas bien faire son métier, et chacun tâchait de mériter son approbation en se conformant strictement aux ordres donnés, (i)
(i) Les officiers suivants faisaient partie du détachement de siège, placé sous les ordres du commandant d'Ornano dans le village de vSan Felipe de l'Agua. Les noms en italiques sont ceux des officiers qui furent blessés.
Deuxième bataillon d^ infanterie légère d^ Afrique. — Coinvci^ndant : Colonna d'Ornano , — Capitaines : Chopin, Cajard, aujourd'hui commandeur de la légion d'honneur et lieutenant-colonel au 15e régiment de ligne, (adjudant-major), Algan, (commandant la compagnie montée^ Joucaviel, Dupont, Faucher de Saint- Maurice, détaché à l'état-major du commandant. — Lieutenants : — Eugène Chèdcville, officier d'ordonnance du commandant,
CAMrAGNK ET SIEGE D'oAJACA. ^^
Le jour de mon arrivée au bataillon, fera époque dans mes souvenirs, car peu s'en fallut qu'elle ne fût suivie d'une longue promenade dans l'autre monde.
L'ordre du jour consistait à pratiquer une reconnaissance du côté d'Iscotelle, petit village situé à quatre kilomètres sur la gauche de San Felipe de l'Agua, mais éloigné de la ville d'une portée de canon seulement. Arrivés là, nous devions opérer notre jonction avec la brigade de cavalerie du général de Lascours, pendant que le troisième zouave sous les ordres du colonel Tourre, devait occuper les villages de Xojo et de Santa Lucia, et s'y maintenir.
Pendant deux heures, nous suivîmes une barninca ou lit de torrent desséché, croyant notre mouvement complètement ignoré de la ville. Déjà, nous avions réussi à faire notre entrée dans le village, et à nous
aujourd'hui chef de bataillon au 73e régiment de ligne, de Groulard, Dost, commandant la compagnie franche, Carrère, commandant la compagnie montée, Koll, payeur du bataillon, Pomet. — Sous-lieutenants ; de Minières, à la compagnie montée, Vaucher, Dupoux, Ange, à la compagnie franche, Miquel, Giudicelli, adjudant. — Chirurgiens : Eychène, Baldi.
Génie. — Le capitaine Dombres.
Artillerie. — Capitaine : Malesherbes. — Lieutenants : Tissier, Daniélou. "•
Cavalerie. — Bolagnos, commandant, (lanciers indigènes).
Légion Etrangère. — Commandant le baron de Briand. — Capitaines : Rambert, adjudant-major, Bourkart, Legaut, le Doulcet de Pontécoulant, aujourd'hui capitaine adjudant-major au 1er régiment de tirailleurs algériens, Sauvestre, Girard, Duboscq, Poncelet. — Lieutenants : Campion, Cordier, Giovaninelli, Juge, McGoughin de Slane, Tannsey, Jandard, Rageot. — Sous-lieutenants : Glacier, Cicaldi, Blanck, Fargéat, Marton, Farnési, Eychène. — Chirurgiens : de Compigny, Rustégo.
Intendance Militaire. — Briguet.
masser près du portail de l'église, en laissant notre cavalerie et nos tirailleurs escarmoucher avec les avant-postes juaristes, lorsqu'en débouchant par une allée de cactus l'état -major du bataillon fut salué par deux obusiers de montagne que l'ennemi avait réussi à masquer parfaitement derrière un bouquet d'arbres, à la portée de carabine.
J'étais à quelques pas en arrière du commandant, et mon cheval, pur sang mexicain très-ombrageux, entendant le ronflement de l'obus qui arrivait sur nous, fit un écart subit et me força de vider les arçons. Ce fut heureux, car le projectile passa en faisant un tapage infernal à la hauteur de ma tête, siffla près de l'oreille de M. Chédeville, et alla éclater à cinq mètres plus loin, désarticulant l'épaule d'un soldat et brisant le pied d'une malheureuse femme qui lui donnait à boire.
En me voyant mordre la poussière, la plupart des officiers crurent que j'avais été frappé en plein front ; aussi poussèrent-ils un joyeux éclat de rire lorsqu'ils ne virent que la fourrure de mon dolman légèrement endommagée.
Nous tournâmes bride, et le commandant fit alors avancer la batterie du lieutenant Tissier.
Dès les premiers coups, nos mortiers leur démontèrent une pièce, et mirent dix artilleurs hors de combat. Ces messieurs jugèrent alors à propos de rentrer en ville, et nous retournâmes à San Felipe de l'Agua, après nous être emparés de deux espions que je reçus
CAMPAGNE ICT SIEGE D'OAJACA. 35
ordre de conduire avec une escorte de lanciers indigènes au quartier-général.
Tout y était bien tranquille.
Le maréchal ne voulait rien entreprendre de sérieux avant l'arrivée du convoi Doutrelaine sur lequel on commençait à avoir des craintes, car par une nuit obscure Chato Diaz, frère du général juariste, s'était glissé entre nos avant-postes avec mille cavaliers mexicains, et battait l'estrade dans la direction où marchait le colonel.
Le 22, le commandant en chef expédia à M. d'Ornano l'ordre de s'emparer de l'hacienda d'Aguiléra, poste ennemi placé à un kilomètre et demi en avant de San Felipe. La cour de cette hacienda renfermait une citerne où la garnison de la ville venait puiser de l'eau et faire boire ses chevaux, la privation s'en faisant tellement sentir parmi les assiégés, qu'elle se vendait à six sous le verre, dans Oajaca.
Pendant six heures, nous nous battîmes contre 1,500 hommes soutenus par l'artillerie de la place et des forts, et l'acharnement avec lequel l'ennemi défendit sa position, prouva toute l'importance qu'il attachait à s'y maintenir. Cette journée leur coûta cent onze morts. Pour notre part, bien que nous fussions pris entre les feux croisés de trois forts, nous n'eûmes que deux tués et vingt-sept blessés ; dont trois officiers, le capitaine Algan, le lieutenant Carrère, et le sous-lieutenant Ange. M. Carrère à cette occasion, fut créé chevalier de l'ordre
de la Guadeloupe et M. Ange décoré de la légion d'honneur.
Parmi les péripéties de ce combat, il y eut un trait d'héroïsme qui ne saurait être passé sous silence.
Au plus fort de l'action, au moment où les forts ouvrirent leurs feux sur nous, le bataillon fut forcé de rétrograder un instant sous ces masses de mitraille qui l'écrasaient. Une panique se déclara alors sur notre droite, et un de nos blessés fut abandonné sur le terrain, sans que personne le vît.
Au moment où le sergent-major Marginédès restait en arrière, pour rallier son escouade, il aperçut un officier mexicain qui achevait le malheureux à coups de talons de bottes. L'indignation l'emporta, et sans se soucier du feu de peloton que tenaient ouvert sur nous les trois bataillons Juaristes, il marcha droit à ce vilain, l'abattit d'un coup de baïonnette, et chargeant le moribond sur ses épaules, vint reprendre tranquillement sa place de bataille, au milieu des cris de "Vive la France ! " poussés par nos soldats électrisés.
Cet acte de bravoure valut à son auteur la médaille du mérite militaire.
Si légères que fussent nos pertes, le maréchal s'en émut et fit savoir au commandant que ses ordres avaient été mal interprétés.
C'était une surprise de nuit et non une attaque de jour qu'il voulait faire exécuter sur ce point.
CAMl'AGNE ET SIEGE D'OAJACA. 37
En recevant cette missive, M. d'Ornano entra dans une colère corse, et séance tenante, voulut rédiger, en réponse, une note qu'il se proposait de lire au bataillon formé en carré.
Les termes en étaient très-vifs, et ce ne fut qu'à force d'instances que nous parvînmes à le calmer. Ce fut heureux pour lui, car en ces temps-là, on ne badinait pas avec la discipline. Un conseil de guerre pouvait être le résultat de cette boutade de notre supérieur ; mais il n'en fut rien, et cette tempête dans un verre d'eau, s'en alla comme elle était venue.
Le village de San Felipe del Agua, où se trouvait notre quartier-général, était un des sites les plus charmants et les plus pittoresques que j'aie trouvés dans mes courses sous le tropique. Les riches habitants d'Oajaca y avaient construit leurs élégantes villas de campagne, et nous y étions logés comme de véritables nababs. Pianos, salons éblouissants de dorures, jardins de lauriers-roses, d'orangers, de citronniers en fleurs, rien ne nous manquait pour nous faire regretter vivement les scènes de sang et de carnage, qui se passaient à deux pas de ce petit coin du ciel.
Les soirs où nous n'étions pas de service, nous faisions de longues promenades sous ces bosquets embaumés pendant que la musique du régiment jouait des morceaux de grands maîtres, et bien des regrets, bien des soupirs, bien des élans de cœur vers le passé ou vers l'avenir, furent confiés à ces ramées
toutes miroitantes des rayons mélancoliques du plus beau clair de lune qu'il soit possible d'imaginer, (i)
Mon compagnon ordinaire de causerie était un officier d'artillerie distingué, bas -breton de tête c©mme de cœur, M. Daniélou. Lorsque nous nous rencontrâmes plus tard à Mexico, au retour de la campagne, nous revenions avec plaisir sur ces flâneries poétiques, oubliées sur le sable doré des jardins tout parfumés de San Felipe, et nous regrettions souvent ces belles nuits qui devaient avoir un peu de cette sérénité planant sur la soirée où Scudo composa son exquise romance "le fil de la vierge. "
Lorsque je rentrai au pays. Tannée suivante, nous nous promîmes mutuellement d'essayer à nous réunir. Seul j'ai tenu parole, et voici comment.
Depuis quinze jours j'étais à Paris, où j'avais déjà embrassé Girard, Fourcoual, le général d'Hurbal, et tutti quanti. Aucun n'avait pu me donner des nouvelles de mon ami Daniélou, et de guerre lasse, je songeai au café du Helder, ce rendez-vous habituel de tous les officiers de passage à Paris.
(i) Plus d'un camarade se souvient encore de ces heures charmantes qui ne peuvent s'effacer dès qu'on les a connues, et dernièrement le colonel Magnan, en me faisant part de toutes les tristesses du procès Bazaine et de l'immense calme que le maréchal opposait à ses détracteurs, s'écriait :
— " Ah ! mon cher camarade, que nous sommes loin de ces beaux jours et de ces délicieuses soirées d'Oajaca."
CAMI'AONE ET SIEGE d'oAJACA. 39
— Félix, un bock et l'annuaire ! criai-je en m' installant auprès d'une des petites tables alignées sur le boulevard des Italiens.
Quel est le militaire, de passage à Paris, qui n'a pas connu Félix, ce garçon de café, plus savant, plus ferré sur la composition des cadres de l'armée que le maréchal LeBœuf lui-même, qui pourtant savait dès le début de la campagne de 1870, le nombre de boutons qui manquaient dans les longues piles de guêtres, entassées dans les magasins de l'intendance ? Félix m'apporta donc l'annuaire, et après l'avoir rapidement feuilleté, j'acquis la conviction que le régiment de Daniélou était en garnison au château de Vincennes.
Dix minutes après, je sautais sur l'impériale de l'omnibus, et j'étais en route pour aller serrer la main à mon vieux camarade. Mon cœur allait encore plus vite que les claquements de fouet du cocher, et en partant, j'aurais déjà voulu être arrivé.
Enfin, nous sommes à Vincennes !
Je saute à terre et mes yeux tombent sur les épaulettes d'un officier d'artillerie, assis mélancoliquement à la porte d'un café, et en train de prendre seul le vermouth du matin.
— Pourriez-vous m' indiquer l'endroit où loge le lieutenant Daniélou, lui dis-je en saluant.
— Daniélou, reprit-il d'un air tout étonné, mais il loge là-bas; à Saint-Mandé 3 puis, hochant la tête :
— Depuis cinq mois, il est mort, et de la poitrine encore. Ah ! c'est une maladie bien triste pour un artilleur !
Je crus que mes jambes allaient crouler sous moi ; néanmoins, j'eus la force d'aller jusqu'au petit cimetière de Saint-Mandé, et là, près de la tombe d'Armand Carrel, je lus cette phrase lapidaire :
Ici repose
Jean-Baptiste Daniéloii,
lieutenant au 4ème régiment
d'Artillerie,
chevalier de la Légion d'Honneur
et de l'ordre rie la Guadeloupe
du Mexique.
décédé le 28 février 1869
à l'âge de 38 an?,
sincèrement regretté de toute
sa famille.