PRIEZ POUR LUI
C'était là tout ce qui me restait sur terre de mon bon et brave Daniélou.
Mais pourquoi toujours parler ainsi de ceux qui ne sont plus ? C'est une manie déplorable dont j'aurai peut être grand' peine à me corriger ; mais puisque je dois m'y essayer, mieux vaut de suite. Je reprends donc le fil de mon récit et vous dirai que nos douces flâneries durèrent depuis le 22 jusqu'au 27 janvier, jour de l'arrivée si attendue du convoi du colonel Doutrelaine.
Alors nous reçûmes l'ordre de nous tenir sur le qui-vive, car on devait commencer à tracer la ligne
de circonvallation et à ouvrir la tranchée. Cela n'empêcha pas le statu quo de durer jusqu'au ler février. Jusqu'à ce jour il ne se passa rien d'extraordinaire, si ce n'est une fausse alerte que nous eûmes pendant la nuit du 29 janvier, et le saisissant spectacle d'une partie de la ville incendiée par les troupes de Porfirio Diaz, pour circonscrire ainsi sa ligne de défense, et que nous apercevions tout à notre aise, du haut du beffroi de l'église de San Felipe.
Par ordre du général ennemi la torche et le bitumne furent promenés pendant sept jours consécutifs dans les quartiers de Cozula, de los Principes, de San Francisco, du Marquesado, de la Concepcion, et de Guadalupe. Ce ciel tout embrasé, ces coupoles et ces clochers qui s'effondraient, cette mer de feu qui roulait mugissante, ces spirales de fumée, et de temps à autre les terribles explosions qui déchiraient l'air, tout cela nous faisaient involontairement songer à Moscou et à son Kremlin.
Trois mois plus tard, Maximilien faisait reconstruire à ses propres frais quatre-vingts de ces maisons détruites, et envoyait dix mille piastres, dont six mille prises sur sa cassette particulière et quatre mille sur celle de l'impératrice, aux malheureux qui erraient à demimorts de faim et couverts de haillons, dans les rues de leur ville ruinée.
Le ler février, à quatre heures et un quart de l'après-midi, une estafette nous apporta à toute bride l'ordre de nous porter en avant, dans le but de protéger des soldats du génie qui devaient travailler à
ouvrir une rampe destinée à relier l'hacienda d'Aguillera à un ravin situé au pied d'un des forts de l'ennemi, le Dominante.
C'était là que nous devions asseoir notre camp pendant la durée du siège.
Tandis que nous opérions ce mouvement, le 3ème zouave devait faire diversion et attirer sur lui l'attention des assiégés, en simulant une fausse attaque sur le Panthéon, vaste édifice situé au sud de la ville, où l'ennemi avait construit de fortes batteries.
Une demi' heure après avoir reçu communication de cette dépêche, nous nous ébranlions en ligne de bataille.
Ce spectacle d'une poignée d'hommes, s'exposant à tout moment à être anéantis sous l'ouragan de mitraille que chaque seconde pouvait précipiter du haut des trois forts sous lesquels elle marchait insouciante, tambours battants et drapeau au vent, était bien fait pour donner une idée sublime du courage qu'à su toujours déployer la France, même à ses heures les plus tristes et les plus poignantes. Cette intrépidité à toute épreuve étonna l'ennemi, comme plusieurs officiers prisonniers nous l'avouèrent plus tard. Croyant à une mystification, il se tint coi derrière ses mortiers, pendant qu'à la faveur de l'obscurité nous parvenions à nous masser auprès du tunnel de l'aqueduc où nous restâmes embusqués l'arme au bras jusqu'à une heure du matin, prêts à ouvrir un feu de tirailleurs au moindre mouvement
CAMI'AGNE ET SIEGE E OAJACA. 43
hostile. La rampe étant alors achevée sans accident, le commandant fit prendre le pas accéléré à son bataillon, et disparut du côté du ravin où était son poste de combat, me laissant avec une compagnie sous le commandement du capitaine Chopin, occuper l'hacienda, avec consigne de nous y défendre jusqu'à la dernière extrémité.
D'après l'avis même de Chopin, l'officier le plus flegmatique qu'il soit donné de rencontrer, nous devions avoir du fort tabac pour le lendemain.
Le reste de la nuit s'employa à créneler l'hacienda, à creuser autour deux larges fossés, et à élever sous la poterne un terre-plein où nous plaçâmes en batterie les deux obusiers de montagne du lieutenant Tissier.
Jusqu'à dix heures du matin, tout fut d'une tranquillité désespérante ; mais au moment où nous déjeûnions, le bal commença.
Toute la journée, ce ne fut que le cri lugubre : '' Gare à la bombe ! " poussé par le factionnaire, au milieu des déchirements des morceaux d'obus qui éclataient, du sifflement des boulets en plomb qui allaient couper les arbres du jardin et du ronflement des pots à feu qu'on envoyait sur notre forteresse improvisée, pour essayer de la réduire en cendres.
Malgré tout ce brouhaha impossible à décrire, et tous ces débris de fer qui semaient autour d'eux plus de bruit que de consternation, nous n'eûmes que deux artilleurs légèrement blessés, et en fait de pertes, que la fontaine de la cour, réduite en atomes par une
bombe qui vint éclater sur le ventre tout oxidé de son vieux Cupidon.
Cet incident procura à Chopin l'occasion de nous raconter un léger désagrément qu'il avait éprouvé à l'assaut de Malakoff.
Un indiscret éclat d'obus s'était permis de lui pratiquer un ventilateur, au même endroit que le malheureux Cupidon, et comme nous n'avions rien de mieux à faire qu'à nous tenir sur l'éveil, nos soldats vinrent faire cercle autour du jovial causeur, et écouter ses récits avec autant d'attention que le permettaient les fréquents déplacements que nous obligeaient de faire nos terribles visiteurs.
Le capitaine Chopin, passé plus tard commandant du bataillon d'Afrique, par suite de la promotion de M. d'Ornano au grade de lieutenant-colonel au 5ème bataillon de la légion étrangère, représentait pour moi le type le plus parfait de l' officier français.
Insouciant de caractère, paresseux même à l'occasion, au feu il était superbe d'audace et d'intrépidité. On aurait dit qu'il y avait deux incarnations cachées sous cette enveloppe osseuse, mais souple et pleine de force et de vigueur. C'était la coqueluche de sa compagnie ; pour l'amour de lui, les soldats auraient fait des prodiges de bravoure et d'abnégation, car pas un n'ignorait qu'au besoin le capitaine se serait fait hacher pour ses enfants, comme il les appelait.
Pendant une nuit tout entière, au plus fort du bombardement, il ne voulut pas exposer inutilement
le zéphir qui devait être de faction sur la terrasse. Il prit lui-même sa place, se contentant de se faire apporter de temps à autre une pipe bien bourrée, et une timbale d'argent remplie d'eau coupée de Jamaïque.
Cinq jours, le bombardement continua sans désemparer sur notre hacienda, en dentelant le toit comme la rosace de la cathédrale de Strasbourg. Comme l'ennemi manquait de munitions, il avait fondu les cloches de tous les villages environnants pour en confectionner des obus et des bombes d'un très beau bronze, il est vrai, mais qui éclataient mal et donnaient un tir défectueux. Nos soldats furent donc épargnés et n'eurent à souffrir que des chiques, petits insectes du genre des aptères, qui leur pénétraient entre les doigts des pieds et des mains, et leur causaient des douleurs insupportables. On ne parvenait à s'en défaire qu'en les extrayant avec la pointe d'un canif, amusement d'autant plus désagréable qu'il n'existait qu'un seul de ces instruments dans la compagnie.
Pendant ce temps-là, le maréchal avait ouvert la tranchée, et les travaux de siège avançaient avec une rapidité inconcevable.
Le 4 février, nous commencions à ouvrir le feu de nos mortiers sur la ville ; notre tir, ce jour-là, fit sauter une poudrière et incendia un magasin de fourrage. Le 5, nous passâmes la journée à bombarder les forts, et plusieurs de nos projectiles firent embrasure.
Une bombe entre autres de la batterie du capitaine Comeau, tapa dans une masse de sacs de terre, les
dispersant en atomes, et causant une telle panique parmi les artilleurs ennemis qu'un capitaine fou de terreur enjamba lestement le parapet du Dominante, et, faisant fi des railleries et des coups de feu de ses hommes, courut se rendre à notre tranchée.
Ce jour-là, je reçus l'ordre d'aller au camp du commandant pour lui communiquer une dépêche et prendre ses dispositions pour le lendemain. Un sergent du bataillon, Rouffia, un fourrier, M. Maignac, et un maréchal des logis du quatrième régiment d'artillerie, Quesnel, m'accompagnaient.
Déjà, nous étions parvenus, grâce à la rampe, à une bonne distance de l'hacienda; lorsqu'un malencontreux obus éclata à peine à un mètre de notre groupe. Un de ses débris alla frappa en ricochet un tronc d'arbre, et revenant sur lui-même broya le dessus de ma botte àl'écuyère, et me blessa au pied gauche, me mettant dans l'impossibilité de faire un pas.
Le commandant prévenu en toute hâte, pendant que je me rendais cahin-caha à l'ambulance de San Felipe, me dépêcha le chirurgien major du régiment, le docteur Eychenne. Après avoir eu toutes les peines du monde à taillader ma botte raidie sur l'enflure de la plaie, il en prononça le peu de gravité, et dressant mon certificat attesté, me recommanda de fréquents pansements et un repos absolu, (i)
(i) Comme ce qui touche à l'économie interne de l'armée française peut renfermer quelque sujet de curiosité pour le lecteur canadien, je lui transcris la teneur de ce certificat d'origine
Je me conformai à cette ordonnance, passant la nuit du six février à contempler le bombardement de la ville, du haut de la lunette que Daniélou avait construite pour sauvegarder San Felipe d'un coup de main.
Ce bombardement était lugubre et terrible. A tout prix, il fallait se rapprocher des ouvrages ennemis, et du poste avancé où j'étais on entendait distinctement, dans le silence de la nuit, rouler nos gros projectiles de siège sur les pavés en lave des rues d'Oajaca.
de blessure, qui est à peu près la même pour tout le monde. Il verra combien tout y est relaté soigneusement et avec minutie.