I.E COLONEL DU TIN
cite même de lui un trait d'une certaine grandeur que je vais vous conter.
Le colonel Du Pin ne prenait jamais d'autre nourriture que la soupe préparée par ses soldats, car il craignait le poison. Cependant, pendant une marche dans les terres-chaudes, il s'arrêta dans un village. La chaleur était extrême, et le colonel mourait de soif.
Il entra dans une cabane et demanda à boire... On lui apporta un verre de limonade. Au moment où il porta le verre à ses lèvres, il avisa un officier en contemplation devant un verre d'absinthe.
— Donnez-moi la moitié de votre boisson, dit Du Pin à son lieutenant ; j'aime mieux ça que cette fade limonade.
Une heure après on appella le chirurgien .... L'interprète du colonel était malade. Le médecin accourut et signala l'empoisonnement par la strychnine ; il donna des soins au malade et le sauva. Des explications il résulta que l'interprète avait bu la limonade. On rechercha le propriétaire de cette cabane hospitalière. . . On le trouva dans une cave voisine et on le conduisit devant le colonel.
— Vous êtes un misérable ! s'écria Du Pin, et je vais vous faire pendre !
Le Mexicain tomba à genoux et demanda grâce au Padre Dou Fine ; le colonel le fixa de son regard d'aigle ou de vautour, comme vous voudrez, réfléchit quelques secondes et dit à ses hommes :
— Ce drôle est libre !
Vous voyez d'ici la stupéfaction des soldats.
— Mes enfants, leur dit le colonel, si le poison eût été destiné à l'un de vous, j'eusse fait pendre ce misérable par la langue ; mais comme il était pour moi, j'ai le droit de faire grâce. En route !
Un moment de bonne humeur avait sauvé la vie à ce Mexicain. D'ailleurs le colonel du Pin était bien sûr de prendre sa revanche de cet acte de clémence.
Un chef dissident était tombé en son pouvoir. C'était un adversaire redoutable. Il fut gardé à vue en attendant que Du Pin décidât de son sort. Au milieu de la nuit, le lieutenant Sudry vient trouver son colonel ; le prisonnier lui a offert cinquante mille piastres pour sa liberté.
— Qu'on l'amène i dit le colonel.
Le prisonnier fait des aveux et offre cinq cent mille francs à Du Pin, s'il veut le laisser s'évader.
— Je comptais vous garder comme otage, dit le colonel ; mais vous venez de vous condamner à mort. Sur l'heure, je vais vous faire pendre !
Un instant après, l'ennemi flotte suspendu à un arbre. Des cris déchirants se font entendre : c'est la veuve de l'exécuté qui vient d'apercevoir la face bleuie de son mari. Elle s'élance sur Du Pin, le traite d'assassin et jure qu'elle consacrera sa vie et sa fortune à la vengeance. Le colonel la fait chasser. Mais la Mexicaine tint parole ; ce fut elle qui fit dérailler le train dans lequel elle supposait le colonel Du Pin,