LE COLONEL DU TIN
vie de fatigues, partageait leurs repas et dormait enveloppé dans sa couverture au milieu d'eux. Grâce à son énergie, il avait su faire un véritable corps d'armée de cette poignée d'hommes de tous pays. Courant l'aventure avec sa troupe, au jour le jour, distribuant une fusillade par ci, une pendaison par là, la vie, malgré les privations, lui semblait charmante. D'une santé de fer, le colonel n'admettait pas qu'un de ses soldats pût tomber malade. Ayant été atteint d'une indisposition en route, il refusa de prendre du repos malgré les conseils et les instances du chirurgien ; il resta à cheval et prit en cachette la potion que le docteur lui avait préparée. Au bivouac, quand le petit corps d'armée dormait, le colonel, après avoir pris uninstant de repos, parcourait le camp et visitait les sentinelles perdues.
Avec sa troupe, le colonel Du Pin était la terreur des bandes mexicaines. On a appelé bandits les hommes de la contre -guérilla ; en réalité c'étaient des soldats, et s'ils avaient combattu pour une autre cause, on les eût volontiers traités de héros. D'ailleurs si le colonel laissait sur son passage des traces de cruautés qu'on lui a tant reprochées et que j'ai tout lieu de croire singulièrement exagérées, les Mexicains, eux aussi, étaient féroces dans leurs représailles.
On se souvient encore, dans l'armée, de la mort de M. de Gouzens, sous-officier au 12e chasseurs. Pris par l'ennemi, il fut pendu par une jambe comme un animal de boucherie, et on le laissa mourir ainsi, après lui avoir ouvert le ventre d'un coup de couteau,
Du Pin fut un des principaux acteurs du drame mexicain ; il a rapporté de cette campagne une réputation de férocité qui le rendait odieux à la foule; il est vrai que lui-même, a tout fait pour consolider cette réputation ; sa vanité se plaisait dans la renommée sanglante qui se fit autour de son nom. Le colonel était un peu banquiste, et il aimait à adresser à l'ennemi des boniments dans lesquels il se peignait comme un monstre.
— Je suis le colonel Du Pin, s'écriait-il toujours en haranguant les Mexicains. Obéissez ou vous êtes morts ! Toute résistance est inutile. Connaissez vous bien le colonel Du Pin ? Je vais vous dire qui je suis. Je protège les bons ; mais je n'ai pas de pitié pour les méchants. Je tue les hommes, je viole les femmes, j'assassine les enfants ; j'extermine l'ennemi par le feu, le fer et le sang : tenez-vous-le pour dit !
Et, après avoir ainsi semé la terreur dans le pays, il disait à ses officiers :
— Voilà comment il faut parler à l'ennemi. Plus ils auront peur de nous, moins ils seront dangereux.
Avec ces façons de se poser en ogre, il n'est pas étonnant que la réputation que le colonel se créait lui-même au Mexique, nous soit parvenue avec de nombreuses exagérations.
Au fond, ce croquemitaine n'était pas plus féroce qu'un autre homme de guerre ; ses anciens compagnons d'armes l'affirment unanimement. On me