LES RUINES U'UN PASSÉ. I
toujours une espèce de crainte, et j'ai le pressentiment que si je venais à mourir, ce serait à minuit. Je mourrai donc un jour ! Comment ? je mourrai ! moi qui parle, moi qui me sens et qui me touche, je pourrais mourir ! J'ai quelque peine à le croire ; car, enfin, que les autres meurent, rien n'est plus naturel ! On voit cela tous les jours ; on les voit passer, on s'y accoutume ; mais mourir soi-même ! mourir en personne : c'est un peu fort ! et vous, lecteurs, qui prenez ces réflexions pour du galimatias, apprenez que telle est la manière de penser de tout le monde, et la vôtre à vous-même."
— Personne ne songe qu'il doit mourir. S'il existait une race d'hommes immortels, l'idée de la mort les effraierait plus que nous." —
Mexico.
Venise et Mexico. — Des bouts d'ailes de colibris. — Un grand enfant. — A piè y a caballo. — Le type créole. — L'Alaméda et le Paséo. — La télégraphie de l'éventail. — Sur un tapis vert. — Une arène à la Néron. — Le jour des morts. — La semaine sainte. — Mosaïque politique. — L'indien Meztitos. — Le marquis de Montholon. — Le meilleur écusson. — Mon ami Delport. — La Minéria. — Une page des mille et une nuits. — Une étable de cavalerie. — La cathédrale et le Sagrario. — Le zodiaque. — Pour les collectionneurs. — Un musée sous une remise. — Ce qu'on peut avoir pour cinquante piastres.— Une idée. — Enigmes sur énigmes, — La langue Maya. — La main rouge. — La bande noire. — Eaux-fortes et culs de lampe. — L'aspic de Cléopâtre — Des croquis de romans. — Un homme de bien. — La vie du moine. — Une dernière épave. — Un éclat de rire. — Un gendre présidentiel. — Madame de Léon. — Anecdote sur la présidence de M. Juarez. — Pauvre Charlotte ! — Le calvaire. — Loin du cadavre. — Tacubaya. — Agustine de Iturbide. — Le parc de Chapultepec. — L'arbre de la nuit triste. — Notre-Dame de Guadeloupe. — Examen. — Une lettre de service. — Sur la route des grands hommes,
La plupart des voyageurs et des touristes qui ont visité Mexico n'ont pu s'empêcher de comparer cette grande paresseuse du tropique à l'éternelle fiancée de l'Adriatique, à Venise, sa sœur aînée en nonchalance.
Quant à moi, je puis assurer qu'elle ne ressemble
pas du tout à la cité des doges, et cela avec d'autant plus d'aplomb que je n'ai entrevu le dôme de Saint- Marc se dessiner, que sous les chauds reflets de mon imagination qui — l'indiscrète — regardait peut-être,
Les belles amoureuses Glisser toutes peureuses Vers le pont du Soupir Attendre dans la brume L'amour et le froid rhume Qui font tous deux mourir.
Que voulez-vous, mon bon lecteur, nous vivons dans un temps où ceux qui n'ont rien vu font plus de bruit que les Saint-Thomas qui sont allés toucher la vérité et s'en convaincre par eux-mêmes.
Ne voit-on pas tous les jours des gens, qui passent pour hommes sensés, venir nous faire avaler les sornettes les plus impossibles ? des savants nous prouver presqu'aussi clairement que notre professeur de mathématiques nous démontrait la solution de l'effrayant problème — le pont aux ânes — que le Christ est un homme comme vous et moi ? des diplomates gantés beurre-frais, musqués à la violette et portant en brochette tous les ordres de la terre, déclamer, de leurs petites voix de roués, que Rome ne sera plus à l'avenir qu'un chef-lieu de l'Italie ?
César de sa pourpre est tombé Dans un petit manteau d'abbé, Sa veuve expire.
Pourquoi n'essaierai -je pas d'être aussi malin qu'eux en affirmant que Venise — sans l'avoir jamais vue — est loin de ressembler à Mexico ?
Qu'on dise ce que l'on voudra, " la pauvre vieille du Lido" ne doit pas voir voltiger ses légères et pimpantes gondoles sur des canaux aussi verts et aussi stagnants que ceux d'ici. Ses grands palais s'écrouleraient, rien qu'à essayer de dissimuler sous leurs nobles pierres, l'immense éclat de rire que leur donnerait l'aspect des vieilles masures espagnoles, bordant les rues et les impasses de la ville impériale, et, à coup sûr, Georges Sand, Byron, Alfred de Musset et tant d'autres n'y perdraient plus leur cœur *^ sur le chemin, sous un pavé, au fond d'un verre," car ils courraient risque de s'y asphyxier, ou tout au moins de s'y salir, ce qui ne vaudrait guère mieux pour des poètes habitués à n'aller qu'au Almack's Hall, ou au faubourg Saint-Germain.
C'était probablement ce dont se souciait fort peu la foule de petits pieds bien mignons et de longues et coûteuses mantilles d'Espagne (i) qui effleuraient et balayaient les rues de Mexico, le lendemain matin de mon arrivée.
Ces bouts d'ailes de colibris pataugeaient sur d'horribles trottoirs — c'était plaisir à voir — en quête des dégâts du tremblement de terre, se signant dévotement aussitôt qu'une pierre tombée ou un débris quelconque frappait leurs regards, pour oublier
(I) Au Mexique, mainte riche senora porte des mantilles qui valent deux ou trois mille piastres, et plus.
un peu plus loin, derrière l'éventail, leur puérile terreur sous l'œillade d'un beau cavalier en costume national, faisant résonner hautement ses incroyables éperons, et se donnant les airs dégagés de cet hidalgo de la vieille romance, qu'un lieutenant de la légion étrangère, M. Tamisey, nous chantait régulièrement tous les matins, quand nous étions en expédition dans la sierra :
A part la reine Isabelle Qui m'a fait mettre en prison, Je ne connais point de belle Dont mon cœur n'ait eu raison.
Toute cette foule riante, parfumée et noyée dans un rayon de soleil d'octobre, passait sur la Plaza Mayor, oubliant insensiblement l'épouvantable danger auquel elle avait échappé, et donnant une fois de plus raison à l'inconcevable légèreté de l'homme, qui — le grand enfant — s'amuse, devant un frôlement de soie quelconque ou devant le bruissement métallique d'une pièce d'or, jusqu'à perdre le souvenir des larmes et des sanglots qu'il a versés la veille.
De tout temps, le costume national du Mexique a servi de thème à l'imagination descriptive de ceux qui se sont occupés de ce pays.
Romans, nouvelles, récits de voyage, lettres particulières, il a trouvé moyen de s'installer partout, et j'avais presque l'intention d'être original en lui fermant ma porte au nez, si un mien ami, qui a la
fantaisie d'avoir toujours des habits bien confectionnés, doublés de bonnes et grasses notes de tailleur, ne m'eût assuré que ce serait là une lacune irréparable dans ces croquis esquissés à heures perdues.
Pour satisfaire à cette fantaisie, je débute donc par la culotte, ordinairement en cuir, ouverte sur les côtés, au moyen d'aiguillettes en or ou en argent, — quelquefois de véritables doublons espagnols — et parsemée ainsi d'un système de ventilation on ne peut plus tentant et ingénieux.
Au-dessus du pantalon, vient tout naturellement le gilet, veste courte, brodée en fils métalliques précieux et bouffant légèrement sur la poitrine, de manière à laisser entrevoir une fine chemise de batiste.
Une large ceinture en soie sert de trait-d'union entre ce dernier vêtement et les iiiexpressibles.
Le tout a pour sommet un sombrero^ immense chapeau en laine brune ou blanche de vigogne, orné d'une toquille et d'arabesques ou de fleurs or et argent ; pour base, des botas vacqueras, produits de cordonnerie, chamarrés de dessins décalqués par des formes en bois.
Ceci compose le costume du Mexicain à pied, en y ajoutant, bien entendu, un bipède quelconque.
A cheval, il faut lui passer de longues guêtres en poils d'ours ou de jaguar, destinées à protéger ses cahonillas contre la pluie et la poussière. D'épouvantables éperons, damasquinés, sortent, en faisant un tapage d'enfer, de dessous ces fourrures ; et sur le
côté gauche de la selle bat son fidèle machete, longue épée très-étroite, au fourreau de cuir, et portant le plus souvent, incrustée sur sa lame, la fière devise Tolédane, devenue une amère dérision au Mexique :
Non me saqvies sin razon, Non me embaines sin honor !
Ne me tire pas sans raison, ne me rengaine pas sans honneur !
De l'habit à l'homme, il y a une transition naturelle, et j'en profite.
On a beaucoup écrit et causé sur le type créole ; les uns le donnent comme un modèle de beauté parfaite, les autres le citent comme le suprême du goût et de l'élégance. Tous ces romanciers et ces feuilletonnistes ont été plus heureux que moi ; car pendant les quatorze mois que j'ai eus à ma disposition pour l'étudier, je ne lui ai rien découvert de toutes ces bonnes qualités.
Les hommes ont tous un peu des fourberies de Scapin, mélangées d'orgueil espagnol et de cupidité indienne \ le tout enjolivé d'une pointe de stylet italien.
Quant aux femmes, sans manquer à la galanterie, je puis murmurer tout bas à l'oreille de ma lectrice que bien souvent leurs merveilleuses mantilles, leurs robes en point d'Alençon, cachent un jupon blanc qui a des tendances au gris perle. Puis, je ne sais si l'on doit en accuser leurs baignoires, ou un séjour actif et prolongé dans le même linge, comme
écrirait Louis Teste, ou bien encore les rayons torrides du ciel tropical ; mais à vingt ans elles perdent la fraîcheur de leur teint, et quelques années plus tard, elles deviennent propriétaires d'un visage qui, dans nos climats du nord, poserait à merveille sur un buste de quarante ans.
Pourtant ces choses ne sont que de minces détails, comme disait notre colonel.
Elles savent si bien dissimuler leurs rides précoces derrière leurs éventails de Chine ! elles ont des cheveux si noirs et si soyeux ; puis, elles font sourire si gracieusement leurs lèvres, quand elles se rendent le matin à l'Alaméda — vaste promenade ombragée d'arbres — pour y écouter la musique des régiments ; le soir au Paseo, pour s'y faire admirer dans leurs somptueux et légers équipages, par les officiers et les piétons qui vont s'y reposer des fatigues de la journée !
Il faut voir alors le rôle important que joue l'éventail dans la vie de ces nonchalantes sylphides, et il n'y a qu'un œil exercé et prompt pour comprendre et saisir au vol, *' ces conversations mystérieuses qui se croisent de toutes parts, sans que les lèvres s'entrouvrent."
Aussi n'y a-t-il qi^e certains privilégiés, quelques savants dans cet art plus difficile à déchiffrer que les hiéroglyphes de Champollion, parmi toute cette mosaïque d'officiers sans troupe, de généraux sans armée — je parle des Mexicains — d'ambassadeurs sans lettres de créance, de présidents déchus qui
foulent distraitement sous leurs bottes vernies ou trouées les feuilles mortes des longues allées de l'Alaméda, ou qui passent, en rêvant à leur gloire envolée, devant la statue équestre de Charles IV, sur le Paseo.
Comme tous ces bourbiers marécageux qui enfouissent, sous le noir poli de leur vase infecte, des gouffres sans fond, le Mexicain, sous sa démarche endormie et nonchalante, cache des passions et des vices terribles, qui se développent chez lui avec la rapidité de la végétation de la zone sous laquelle il vit.
Quand il ne passe pas son temps à faire des révolutions— pronunciamentos — et à essayer d'obtenir une position élevée, à force de bousculer les autres et de se hisser sur les cadavres qu'il couche devant lui, il tâche de devenir riche par tous les moyens possibles, afin de satisfaire son terrible penchant pour le jeu.
Il faut alors le voir jeter tout son avoir sur une seule carte à la roulette ou au monté, et doubler ou perdre, avec une indifférence suprême, la fortune qu'il a mis tant d'années à s'amasser.
Pendant les fêtes de Tlalpam, petite ville située à cinq lieues de Mexico, j'ai vu un fermier — ranchero perdre au monté, sur une seule carte, la jolie somme de ^15,000? Cela ne l'empêcha pas de continuer à rouler entre ses doigts la fine cigarette de maïs qu'il était en train de se faire, lorsque le croupier lui annonça cette excentricité de la roue de fortune.
Tous les officiers français passés par Mexico ont dû souvent rencontrer dans la rue fashionable de la ville
— la calle de los Plateros — à l'heure où l'on va au café prendre l'absinthe du soir et faire sa partie de piquet, un petit vieillard tout courbé, marchant avec peine sur son bâton d'épine. Tous ont dû jeter une aumône dans cette main suppliante qui se tendait silencieusement vers eux, mais aucun n'a sans doute songé à se faire raconter le roman incroyable de ce mendiant, jadis un des millionnaires de la cité impériale, et qui, après avoir perdu tout son trésor dans une seule nuit, joua contre sa navrante pauvreté, son fringant équipage piaffant à la porte, les livrées de son cocher et de ses deux chasseurs, et, — la fortune continuant à lui être défavorable, — sa montre, son anneau d'or, puis sa garde-robe !
Des faits terribles comme celui que je cite font bien vite juger du moral d'un peuple, surtout quand ces récits peuvent se multiplier à l'infini.
Du reste, en donnant au Mexique les gouttes de son sang volcanique, l'Espagne lui a légué aussi ses vices, qui se ressentent un peu des âpres et brûlantes caresses du vent de ses Pyrénées.
Le Mexicain — à quelques nobles exceptions prés
— est aussi vindicatif, rancunier et fanatique que l'Espagnol, moins honnête et moins énergique que lui.
Je suis sévère, mais j'ai le droit de l'être.
Pendant mon séjour dans son pays, je l'ai vu peu souvent à nos côtés comme allié fidèle, presque tout le temps derrière la toile de nos tentes, ou mieux
encore, aux coins de ses sombres ruelles comme lâche assassin, rarement devant la gueule de nos canons comme franc et loyal ennemi.
Ses goûts dégradés et sanglants se manifestent jusqu'au milieu de ses amusements les plus frivoles et les plus inoffensifs.
A Mexico, les combats de coqs font courir toute la ville. On bat des mains et l'on se lance des bouquets quand ces pauvres bêtes sont parvenues à se déchiqueter avec les longs éperons de fer qu'on leur a mis aux pattes, et le président Santa- Anna lui-même aurait quitté son fauteuil de dictateur, plutôt que de manquer à un spectacle aussi entraînant.
Chaque dimanche, il y a combat de taureaux au Paseo de Bucareli, et jamaris je ne me rappelle avoir entendu pareils cris de joie, et avoir ouï de plus frénétiques applaudissements, que le jour où je vis la victime ne se faire tuer qu'après avoir éventré deux chevaux, tué raide un toréador, cassé le bras à un des picadores et désarçonné trois cavaliers qui caracolaient dans l'arène.
Franchement, on se serait cru au Colysée, tant les oreilles nous bourdonnaient sous les battements de mains de ces chétifs imitateurs de Caligula, d'Héliogabale et de Néron.
Mais je n'ai pas tout dit.
— " Sur le vaste territoire mexicain on aperçoit de distance en distance, écrit M. de Barrés, au bord des routes et des sentiers, de petites fermes mal cultivées, mal tenues, abandonnées à la bonne ou à la mauvaise
chance des saisons. Çà et là, un champ de maïs, une prairie aride dans les temps de sécheresse, touffue de mauvaises herbes à l'époque des pluies, quelques bœufs broussaillant autour des haies et regardant d'un œil morne, passer les voyageurs. Si vous pénétrez dans cette demeure vous vous sentirez glacé par le vide et l'aspect sordide du lieu : de meubles point ; une ou deux nattes sur les briques, quelques escabeaux graissseux ; sur le mur de la salle un trophée énorme de plats de toutes couleurs, de jarres et de petits pots de formes grotesques, modelés en chiens, en canards, en tarasques ; en face une image de la Vierge sous verre ; mais si vous pénétrez dans l'appartement intime, vous y découvrirez des selles plaquées d'argent, des harnais, des éperons, des armes, deux ou trois zarapes de prix, une guitare, et presque toujours une belle fille affairée à la besogne du ménage et au soin des enfants. C'est la femme, ou plus souvent encore la maîtresse de l'homme de l'endroit. Mais le secret de cette mystérieuse existence est dans l' arrière-cour ; deux ou trois chevaux dressés à toute la voltige des grandes routes, irréprochablement bouchonnées, attendent l'heure du repas ou de l'expédition. Il est évident que le propriétaire de cette ferme ne compte pas sur le revenu des champs et qu'il a d'autres ressources que celles de l'agriculture."
'^ Ce fermier là est presque toujours un voleur de grand chemin, joueur de coqs et de mon/é, d'ailleurs fréquentant à ses époques de loisir les courses de taureaux, les foires et les faîidangas.
'' Dans presque tous les villages du plateau mexicain, on voit chevaucher sur la grande place des cavaliers brodés sur toutes les coutures du pantalon à grelots et de la veste de cuir, le sabre croisé sous les courroies de la selle et le lazo en croupe. Ils vont d'une traverse à l'autre, s'enquièrent des arrivages et des départs, interrogent les venants d'un air protecteur, s'informent du mouvement des grandes routes, des colis acheminés, de l'état des barnancas — ravins qui se transforment en torrent lors de la saison des pluies — tout cela très-naturellement comme à la Bourse. — Ces centaures-là sont des chevaliers de la nuit ; ce soir, ils seront des brigands, demain on en fera des généraux.
'' Un de ces généraux au service de l'état de Guanajuato, devait simplement dix-neuf morts avant son entrée en campagne. Il s'en défendait légèrement et en tirait une certaine gloire, comme Lauzun qui souriait en avouant que ce n'étaient pas six millions de francs, mais cinq millions seulement qu'il devait à ses fournisseurs de Paris." —
J'ai dit, quelque part dans ce volume, que l'homme n'était qu'une antithèse, et je serais bien tenté de répéter encore ici cette vérité que beaucoup prendront pour un paradoxe, en voyant un peuple qui pousse le respect des choses vivantes jusqu'à baiser la main d'un prêtre passant dans la rue, et l'oubli de ceux qui ne sont plus jusqu'à danser et valser le soir de la commémoration des Morts.
Je ne suis pas bigot j mais Dieu et ma mère m'ont donné la touchante habitude de me souvenir et de prier pour ceux qui m'ont aimé, et que la mort a fauchés devant mes pas. Je m'évertue en vain à comprendre comment il se peut que chez un peuple catholique, on choisisse le soir du deux novembre pour donner un bal qui se renouvelle chaque année. Mon imagination ne peut se faire à toutes les poses plastiques et voluptueuses que la habanera ou le boléro font prendre à ces tailles de guêpes ; à prêter l'oreille au bruit de cette multitude de pieds chinois, enfouis sous leurs microscopiques mules de satin blanc, battant la mesure au son de la joyeuse ritournelle, pendant que je sais ma mère, mes sœurs et ma famille priant au cimetière, sur destombesoù dorment plus d'une joie du cœur, plus d'un souvenir d'enfance.
Mon âme de chrétien éprouve les mêmes serrements, les mêmes crispations, lorsqu'elle voit, pendant la semaine-sainte, ces longues files d'hommes et de femmes, habillés tout de noir, faisant queue aux portes des églises et roulant entre leurs doigts gantés, qui un rosaire précieux, qui un chapelet en pierreries, pendant qu'ils chuchottent, rient et babillent entre eux, tout comme s'ils se rendaient à l'opéra, ou s'ils étaient masqués pour un bal du carnaval.
Involontairement, je rêve alors à nos grandes et sévères cathédrales du Nord, où tout se passe avec tant de recueillement et de décence, et je me demande
en vain comment il se peut faire qu'un peuple comme celui-là soit essentiellement religieux.
Lorsque j'ai bien réfléchi à cette grave question, je ne trouve de sortie au labyrinthe où je me suis fourré, qu'en m' appuyant sur la légèreté incroyable de la race créole, ou mieux encore, puisqu'il faut le dire, sur l'état de démoralisation où l'ont plongée son oisiveté, son manque d'instruction, et surtout l'épouvantable anarchie où elle a été tenue pendant plus d'un demi siècle, par ses innombrables pronunciamentos.
Depuis 1835 jusqu'en 1864, le Mexique a vu passer sur son sol tourmenté soixante-et-trois vice-rois, deux empereurs, treize dictateurs, trente-et-un présidents ! Toutes les nuances possibles sont venues se fixer un instant, pour disparaître aussitôt, sur la peau ridée et flétrie de ce gigantesque caméléon qui finira de mort subite. De 1535 à 1821, le pays a été vice-royauté espagnole : de 1821 à 1822, indépendant; de 1822 à 1823, empire ; de 1823 à 1824, gouvernement provisoire; de 1824 à 1837, république fédérative ; de 1837 à 1841, république centrale; de 1841 à 1844, dictature absolue; de 1844 à 1846, république centrale ; de 1846 à 1853, république fédérative ; de 1853 à 1860, dictature; de 1860 à 1862, république simple; de 1862 à 1864, gouvernement provisoire, puis, empire de nouveau jusqu'en 1866, et maintenant, anarchie absolue, jusqu'au jour où les Etats-Unis voudront bien se l'annexer.
A tout prendre, la race indienne qui se traîne et languit auprès de la population créole a peut-être quelque chose de plus franc et de plus accusé dans son caractère.
Si, à force de lui faire comprendre son infériorité et de lui inculquer l'oubli de ses nobles traditions, le gouvernement des vice-rois espagnols a réussi à l'abâtardir et à la rendre paresseuse, joueuse et insouciante, elle ne s'en est pas moins conservée douce, affectueuse et naïve comme autrefois.
Ce ne sont plus, il est vrai, ces fières tribus indiennes que l'on est habitué à voir traverser encore furtivement les clairières de nos forêts, et le voyageur perdrait son temps à chercher le dernier rejeton de l'aristocratique lignée aztèque parmi tous ces Meztitos qui passent nonchalamment devant les ruines de leur race — las viegas piedras, les vieilles pierres, comme ils les appellent, — sans même se demander ce qu'elles étaient autrefois, *^ avec cette dignité des sauvages que rien n'étonne, qui prennent les accidents de leur existence comme nous prenons les caprices du sommeil. Ces gens là, je le veux bien, disait Paul de Molènes, sont inférieurs aux habitants des villes; mais on ne peut nier qu'ils ne participent à cette splendeur mystérieuse que Dieu donne aux arbres, aux plantes, à tout ce qui vit sous le regard du ciel."
La civilisation n'a pas réussi à extirper une de leurs meilleures qualités, et une fois leur amitié
donnée, les Indiens ne la retirent pas à la légère. A preuve le fidèle Tomas Mejia et le brave Ramon Mendez tombés à côté de l'empereur.
En me laissant aller tranquillement à la dérive sur le flot brillant où se coudoyaient vivement caballeros élégants et brunes senoritas, je me trouvai bientôt dans la rue de Vergara, en face du modeste hôtel de la légation de France.
Le factionnaire m'ayant affirmé que c'était heure de réception pour M. le marquis de Montholon, un laquais sans livrée m'introduisit dans le grand salon de l'ambassade. Une minute après je causais avec le ministre plénipotentiaire, qui me remerciait de nouveau de lui avoir remis les dépêches dont M. le baron Gauldrée-Boileau m'avait fait l'honneur de me charger, me promettant de voir bientôt le général Bazaine, au sujet de ma lettre de service.
M. le marquis de Montholon porte fièrement l'aristocratie de son blason sur sa belle tête militaire, ornée de cheveux grisonnants. Quelques rides prématurées, une haute taille légèrement voûtée, annoncent que la réflexion et l'expérience sont venues bien vite s'asseoir à côté d'une vie dont le premier chaînon de déception a été rivé au pied du lit de l'illustre mourant de Sainte-Hélène. A sa démarche inquiète et toujours pressée, on sent l'homme qui a appris, pendant un long séjour aux Etats-Unis, toute la vérité du proverbe de la Bourse yankee :
— Time is money !
Quant à ses qualités d'homme d'état, il n'appartient pas à ma plume de touriste de les apprécier. Mes louanges — si j'en faisais — ressembleraient trop à de la reconnaissance mal déguisée.
Rien de plus piquant et de plus curieux pour un observateur que de voir les rues de Mexico telles qu'elles étaient au mois d'octobre 1864.
Toute l'Europe était venue y déverser son trop plein d'aventuriers, de modestes cadets de familles, d'écrivains incompris, d'officiers démissionnaires.
Le pavé était littéralement foulé de nobles allemands, de négociants anglais, d'enfants perdus de Paris, de réfugiés polonais et hongrois, de toutes espèces de héros en quête d'un roman, d'une aventure, d'une position sociale, d'une épaulette, d'un riche mariage, d'une humble place de courtisan, que sais-je enfin ? d'une mie de pain échappée à la table impériale de Maximilien.
Bien souvent le soir, en me promenant sous les arcades de la place, avec un vieux trappeur californien, M. Delport, je m'amusais à écouter les réflexions que le rude chasseur faisait sur toute cette cohue de pauvres barons, de tristes comtes, de maigres marquis, passant en fumant joyeusement XçMx^ puros de la costa, oubliant devant l'espérance rose du lendemain, le piètre dîner de la veille, et usant les coudes de leurs habits râpés à faire antichambre chez un ministre quelconque. Il finissait toujours ses tirades pleines de sel et d'originalité, par
comparer la ville de Mexico au triste tableau que San-Francisco offrait en 1849, ^^ i^ m'assurait que la copie n'était pas mauvaise.
Tant que la terre sera terre, tant que l'homme sera homme, plus d'un vieux blason, plus d'une merlette d'argent, plus d'un épervier d'or verront leur noblesse sans tache se ternir sous le nuage de boue et de poussière que soulève derrière elle cette grande despote qui mène sous sa férule le monde entier, la terrible question du pain et du beurre. Plus d'un noble fils des croisés, plus d'un gentilhomme de vieille roche descendront encore, en se voilant la face de leurs deux mains, du piédestal où sont montés leurs ancêtres, pour venir s'agenouiller devant la pièce de cent sous, et reconnaître en fin de compte que le meilleur écusson possible est celui qui est porté hautement, sans donner à rougir, par un peuple comme le nôtre : sur champ de sable deux épis de blé en sautoir, une charrue et une faulx pour support.
Mais me voilà faisant de la haute philosophie, et pourtant. Dieu sait, si mon ami Delport était plus fort que moi, sur ce terrain là.
Ancien capitaine d'armes à bord de la frégate française l' Océan. Denis-Charles-Edouard Delport possédait un de ces caractères trempés d'acier, devant lesquels tout obstacle ploie et se brise. Passons de suite à l'exemple. Ennuyé de la vie de chercheur d'or, et voulant goûter un peu la vie du Mexique, il s'était embarqué sur un vaisseau faisant voile pour
San Blas, état de Jalisco. Là sans ressource, il s'adjoignit un ami, M. Gosselin, avocat normand, ainsi qu'un autre camarade dont le nom m'échappe, et en leur compagnie, parcourut à cheval les 300 lieues qui séparent ce port de Mexico. Or, vers cette époque, en 1850, si mes notes de voyage ne me trompent pas, les routes étaient encore moins sûres qu'elles ne le sont aujourd'hui, et ce chemin-là surtout pullulait de voleurs, de bandits et d'assassins. Ils arrivèrent tous trois à la capitale, sans avoir même brûlé une cartouche !
Mexico, malgré son air de jeunesse qui s'en va, renferme peu de monuments dignes d'attirer l'attention.
Le collège des mines est d'une architecture assez pure, mais trop massive pour le terrain mouvant sur lequel il s'élève ; et quant aux maisons particulières, leurs grilles et leurs peintures bariolées d'après le goût espagnol, suffisent pour leur donner un faux air de prison peu invitant. Quelques-unes, néanmoins, font exception, entre autres celle de la riche comtesse del Valle de Orizava, toute bâtie en faïence qui imite assez la porcelaine du Japon, et le fastueux palais de M. Francisco Schiafîno de Salinas, dans la rue del Indio Triste, qui a coûté une somme fabuleuse.
Lorsqu'on y pénètre, on rêve involontairement à l'un des contes les plus fantastiques des Mi7/e et une Nuits, — Aladin ou la lampe merveilleuse.
On oublie alors devant ces statues en marbre de Carrare, ces vases antiques, ces tentures de Damas et d'Ispahan, ces tableaux des grands maîtres, ces chinoiseries qui défient l'imagination la plus capricieuse, devant tout ce luxe asiatique que M. Schiafino a conservé en souvenir de ses longs voyages en Orient, l'inquiétante population de puces qui habite la masse informe du palais impérial.
Son vaste parallélogramme, bon tout au plus à faire de magnifiques écuries de cavalerie, n'offre à l'admirateur du beau que des murs blanchis à la chaux, de l'épaisseur d'une fortification permanente, assez forts pour résister, en cas de pronunciamentos , aux canons de l' hôtel-de-ville, leur jaloux voisin. Dans ce vaste carré sont entassés pêle-mêle bureaux de ministère, départements des postes, casernes de la garde et logements de Leurs Majestés et de la cour.
La cathédrale si vantée de Mexico n'a pas du tout l'air d'un édifice qui a coûté deux millions et demi de piastres.
— '^ Appartenant, dit M. Girard, à ce style qui suivit de près celui de la Renaissance, lorsqu'on abandonna la légèreté et la grâce du style ogival ou mauresque pour une sorte de régularité assez lourde et monotone, son aspect ne manque pas cependant d'être assez imposant. Elle est élevée sur l'emplacement de l'ancien temple ou tèocali mexicain : deux tours carrées placées aux deux extrémités, servent de clochers ; entre elles s'élève un fronton. L'intérieur
de cet édifice est plus remarquable par ses richesses métalliques que par le goût des ornements dont il est décoré ; la balustrade qui entoure le maître-autel est d'argent massif, (i) Les statues de la Vierge et des saints sont ou d'argent ou recouvertes d'or et ornées de pierres précieuses. Mais on ne saurait dire ici que l'œuvre surpasse la matière. Le parquet, comme dans toutes les autres églises, est en planches, et il n'y a ni chaises ni bancs ; les hommes se tiennent debout, et les femmes, même les plus riches et les plus élégantes, sont à genoux ou accroupies sur leurs talons.
— ^' Le Sagrario est une petite église qui, suivant l'usage espagnol, accompagne la cathédrale ; là se célèbrent les offices de la paroisse, les baptêmes, les mariages et les enterrements. Le Sagrario, d'une construction plus récente que la cathédrale, appartient au genre nommé en Espagne churrigueresque, du nom de Churriguerra, l'architecte, qui le mit le premier en usage. Ce style est remarquable par la bizarrerie de ses ornements ; mais le génie mexicain a outré encore le goût de l'architecte espagnol." —
Sur le côté droit de la cathédrale est encastrée cette fameuse pierre du zodiaque, découverte par un curieux hasard, en 1 790, au milieu de la grande place,
(i) Cette balustrade a été enlevée dans un jour de pénurie, par un des derniers présidents de la république mexicaine. L'argent a été remplacé par du bois de fer laminé de plaques de cuivre galvanisées d'après le procédé Ruolz ! Cela a été trouvé très-naturel là-bas. ]-,es obusiers de la révolution faisaient un si infernal tapage que les plaintes du pontife et du sanctuaire n'ont pu trouver le plus léger écho, même à l'étranger.
OÙ elle était enfouie depuis des siècles. Elle ne contient plus que la moitié du calendrier aztèque — neuf mois. L'autre moitié dort tranquillement sur le rond point de la Plaza, attendant qu'une main amie des sciences et de l'histoire vienne épousseter l'oubli et la poussière qui en rongent les mystérieuses ciselures.
L'anarchie et l'ambition mal guidées sont encore les malheureuses causes de cet impardonnable indifférence affichée par les Mexicains pour tout ce qui touche à leur passé.
Les antiquités les plus rares et les plus curieuses du pays sont presque toutes exilées dans les bibliothèques d'Europe, ou dans les collections particulières.
J'ai eu occasson de visiter deux de ces collections, l'une à Mexico, appartenant à M. le colonel d'artillerie, Luidgi Constantini, ancien gouverneur de l'école militaire de Chapultepec, et l'autre — une des plus belles qu'il m'ait été permis d'étudier — à don José Manuel Cardosso, avocat de Puebla.
Pendant que j'étais en garnison à Mexico, un marchand de bric-à-brac, M. Boban, offrait en vente un nombre considérable d'idoles aztèques trouvées autour de la ville. Il demandait 15,000 francs de sa collection, et lors de mon départ Sir J. Campbell Scarlett, ambassadeur anglais auprès de Maximilien, se proposait d'en négocier l'achat au nom de son gouvernement.
Le cabinet du colonel Constantini renfermait, entre autres curiosités de l'époque aztèque, des petites
tortues en obsidienne, d'un travail exquis et d'une valeur énorme aux yeux d'un antiquaire. N'est-il pas singulier que la tortue, qui était un objet d'adoration parmi les tribus de l'Anahuac, ait aussi joué un grand rôle dans la mythologie des tribus indiennes de l'Amérique du Nord ? M. l'abbé Maureault, dans son excellente Histoire des Abénakis, dit que les Sokokis conservaient précieusement dans leurs wigwams de petites tortues en pierre. Les Aztèques avaient aussi cette coutume.
Moins digne de curiosité que ces collections, et moins bien classifié le musée national de Mexico présente à peine quelqu' objet qui mérite d'être remarqué.
Ce n'est qu'un pêle-mêle d'idoles jetées sous une espèce de vieille remise, quelques bribes d'un commencement de collection minéralogique, une demie douzaine de quadrupèdes et d'oiseaux rongés par les mites, enfin toute autre chose que l'on voudra, excepté des raretés.
Pourtant les matériaux ne manquent pas.
Tous les jours, le voyageur rencontre au Mexique des vieux temples, des tombeaux, des villes entières — on vient d'en découvrir une dernièrement — que l'on dirait abandonnées d'hier par leurs anciens habitants.
Mais ces antiquités une fois trouvées, il faut le classifier, les transporter précieusement d'un bout à l'autre d'un département, écrire leur histoire, nommer un curateur pour en avoir bien soin, et cela
est fort ennuyant pour des hommes habitués à ne marcher qu'au pas accéléré de leurs viles passions, et qu'à écouter la voix enrouée de leurs canons sexagénaires.
Ce triste état d'engourdissement et de torpeur semble s'être appesanti sur toute la partie de notre continent qui renferme les données les plus précieuses pour l'avancement des sciences archéologiques.
Il règne en souverain depuis les confins du Texas jusqu'au fond de l'Amérique centrale, et preuve à peine croyable, en 1841, le célèbre voyageur américain, John L. Stephens, achetait pour la somme de cinquante piastres la ville entière de Copan, dans le Honduras, avec ses ruines grandioses, ses sculptures et ses magnifiques bas-reliefs !
Bien que depuis l'apparition de l'ouvrage de Lord Kingsborough, qui n'est réellement qu'une pâle copie des travaux du capitaine Dupaix, — ordonnés en 1805, 1806 et 1807, pour la recherche des antiquités, notamment celles de Mitla et de Palenqué, et publiés à Paris en 1834-35, — l'attention du monde savant, en France et en Angleterre, ait été attirée sur cette maladie chronique d'apathie, l'abandon et l'oubli n'en continuent pas moins à trôner sur tous ces débris d'un passé perdu. Pourtant, une expédition scientifique protégée par les autorités militaires et politiques du pays, et pourvue de tout le matériel requis en pareil cas, trouverait, depuis les frontières de la Sonora jusqu'à l'extrémité des solitudes du Guatemala, un
vaste champ ouvert devant elle pour réunir et collationner bien des pages éparpillées de l'histoire des populations primitives de ces contrées.
J'ai souvent entendu dire à mes confrères de la société de géographie et de statistiques de Mexico, que les bords du Rio Gila, en Sonora, fourmillaient de ruines curieuses et inexplorées.
On en rencontre disséminées çà et là sur les rives du Rio Chaco dans le nouveau Mexique, sur celles du Rio Moqui dans le Durango, dans le Chihuahua entre les villages de Llanos et de Galéana, et à la Quemada dans le Zacatécas.
Plus il se dirige vers le sud, plus le pied du voyageur se heurte contre ces témoins muets d'une antiqne civilisation.
Ils pullulent dans les départements du Michoacan, de Mexico, de Puebla, delà Vera-Cruz, d'Oajaca, et seulement dans le Yucatan, Stephens a exploré quarante-quatre villes, dont les ruines sont encore debout et luttent silencieusement contre la végétation tropicale et contre les intempéries des saisons qui les rongent et les dissèquent lentement, (i)
Bien que toutes ces villes aient un cachet d'architecture qui les fait ressembler les unes aux autres,
(i) L'ouvrage de M. Stephens est très-minutieux dans ses nomljreuses descriptions ; mais ses réflexions anti-catholiques le déparent. Je préfère aussi à ses planches, dessinées au crayon ou prises au daguerréotype, les belles photographies sur les mêmes sujets, que M. Charnay a éditées à Paris, il y a quelques années.
chacune cache, au dire de ceux qui les ont vues, des énigmes inexplicables pour la science.
Quirigua, dans le Honduras, contient de hautes colonnes massives qui ont un faux air des dolmens et des menhirs de Bretagne : Palenqué, à part sa fameuse croix, est couverte (i) d'hiéroglyphes indéchiffrables ; Uxmal a de ravissantes mosaïques ; Maxcanù dérobe sous ses murs croulants un curieux labyrinthe.
Les ruines de Nohcacab renferment des sculptures mortuaires très-intéressantes : celles de Kobah avec leurs merveilleuses boiseries et les débris de leur arc de triomphe, ne seraient pas déplacées à côté des restes de l'Egypte et de la Grèce ; Zayi, vue de loin, peut être prise pour un pâté de manufactures anglaises : Sacbey est traversée par les fragments d'une ancienne route royale, en pierres blanches polies ; Chichen-Itza recèle, au milieu de ses murailles bien conservées, un ancien gymnase et des peintures à fresques très-curieuses : Aké semble avoir été construite par les descendants de la race cyclopéenne, et l'île de Cozumel, sur les côtes du Yucatan, berce, au bruit de ses flots, le cadavre refroidi de Tuloom, morte dans un site enchanteur, et dont les restes intacts offrent aux yeux du voyageur qui arrive par la voie de mer, l'aspect singulier d'une
(I) Cette croix, dont la révélation a fait tant de bruit, se trouve placée sur la tablette de l'arrière mur de la Casa de piedras^ numéro deux.
suite de châteaux forts, style moyen-âge, égarée sous ces lointains climats, (i)
Ces innombrables trésors d'antiquités, qu'un gouvernement énergique et éclairé pourrait arracher à leur muette léthargie, dorment tranquillement au fond de leurs forêts ou de leurs ravins, et ne sont entrevus que de dix ans en dix ans, par quelque touriste égaré et perdu, juste assez souvent pour faire mentir la fameuse phrase de M. Ernest Renan :
— '' On n'a pas un seul exemple d'une peuplade sauvage qui se soit élevée à la civilisation. "
Si longue que ma digression puisse paraître au lecteur, je ne l'en détache pas moins de mon carnet de voyage pour l'insérer ici, parce que cette page pourrait bien toucher, par quelque côté ignoré, à certains feuillets obscurs de notre histoire.
Leibnitz n'écrivait-il pas au P. Verjus *^que rien ne servait davantage à juger des connexions des peuples que les langues ? ' '
Or, dans mon précédent chapitre, je faisais allusion à la découverte d'une tribu algonquine dans le Yucatan, et voilà qu'un linguiste distingué, M. Hervas, écrit que la langue maya, parlée encore aujourd'hui par les Indiens de cette péninsule, et jadis par les fondateurs d'une grande partie de ces villes, offre beaucoup d'analogie avec l'algonquin et certains mots de la langue finnoise. Par contre, un autre
(i) Exceptée Quirigua, toutes ces villes appartiennent à Yucatan.
dialecte, V otJwmitey encore en usage dans le Michoacan, ressemblerait au chinois !
L'esprit d'aventures et de voyages qui prédominait si fortement dans le caractère de nos hordes algonquines ne planerait-il pas sur tous ces mystères ?
Une bande immigrante plus hardie que les autres ne se serait-elle pas avancée d'étapes en étapes, jusqu'au jour où elle se serait greffée à une colonie chinoise venue en sens contraire, et ne lui aurait-elle pas imposé son joug, pendant que l'autre lui donnait sa civilisation ?
Toutes ces conjectures sont des opinions personnelles que je n'ai ni les moyens ni la liberté de mener à bonne fin ; mais peut-être un jour, quand la paix sera revenue habiter ce pays de mystérieuse poésie, quelque grave savant, du haut de sa chaire, fera-t-il pencher la balance en faveur de mes utopies, (i)
Avant de toucher à un autre genre de désolation qui commence aussi à se répandre sur cette malheureuse contrée, je ne puis m' empêcher de citer une
(i) En attendant, je ne puis que regretter amèrement de m'être départi d'un vocabulaire de la langue maya, que j'avais découvert au fond d'un village aztèque. J'aurais éprouvé beaucoup de satisfaction à le voir entre les mains du savant auteur des belles Etudes philologiques sur quelques langues sauvages de rAméfique, qui probablement s'en serait servi comme point de comparaison pour quelques-uns de ses nouveaux ouvrages. Néanmoins, pour l'amateur curieux, je tiens à sa disposition les dictionnaires de deux dialectes indiens, encore en usage au Mexique : le metlaltzingo et Vopate.
particularité qui mérite d'être un sujet d'étude pour nos archéologues canadiens.
Sur toutes les ruines du Mexique et du Yucatan, les voyageurs ont retrouvé l'empreinte d'une main rouge, '' el mano Colorado," imprimée sur chaque mur et sur presque tous les bas-reliefs.
D'après M. Schoolcraft, qui a longtemps vécu avec les Peaux- Rouges, et a écrit quelques ouvrages d'indianologie, assez défectueux du reste, chez les tribus de l'Amérique dn Nord et particulièrement chez celles qui parlent V algonquin, l'emblème de cette main entraînerait l'idée d'une supplication à la divinité. Souvent il l'a retrouvée dans ses courses au lac Supérieur, et même, assure-t-il, les Indiens des Montagnes- Rocheuses l'emploient pour marquer leurs fourrures et leurs armes. En pénétrant bien au fond de cette tradition et en s'en rendant parfaitement compte, cette main ne tiendrait-elle pas entre ses doigts les cordons du sombre voile qui a dérobé jusqu'à présent toutes ces cités ensevelies dans le silence de la mort et de la destruction ?
Si l'on se contentait encore de n'être apathique que pour tout ce qui touche à une époque embrouillée, il n'y aurait là que demi-mal ; mais plus que partout ailleurs, depuis la présidence de Juarez, la bande noire a semé ses épouvantables ravages sur toute l'étendue du Mexique.
Tout a dû disparaître — c'est bien là le mot — sous la truelle économiste de ces parvenus, de ces
usuriers, de ces prêteurs à la petite semaine qui, du moment où ils peuvent mettre le grapin sur une église, un couvent, ou un monument public, ne palpent plus dans les colonnades que de la pierre de taille ; grattent les fresques des murs pour voir si les matériaux qu'elles recouvrent peuvent valoir un bon prix ; passent au creuset les tabernacles sacrés afin d'en extraire la dorure ; jettent à terre, brisent et démolissent tout ce qu'ils ont devant eux, pour remplacer ces pierres sépulcrales, qui recouvrent peut-être une page de l'histoire de leur pays, par un amas de chaux, de bois de construction et de lave à bâtir.
La plupart de ces vieux cloîtres et de ces anciens couvents renferment une foule de curieuses peintures et de singulières inscriptions, qui auraient mérité d'être l'objet d'un livre spécial, si quelque membre de la commission scientifique du Mexique avait voulu s'en charger. J'en avais recueilli et fait copier un grand nombre, mais lorsque je fus fait prisonnier près de Saltillo, la petite malle renfermant ces notes et le fruit des quelques recherches que me permettait de faire mon service fut prise par l'ennemi, sans que j'aie jamais pu savoir ce qu'elle était devenue.
Par un heureux hasard, j'avais laissé au fond de ma cantine, sous ma tente, mon album d'autographes et mes belles eaux-fortes, chefs-d'œuvre de Philippe Galle, de Gill Sadeler, de Jean-Baptiste Urints, de Wiérix et de Stradan. Entre ses feuillets s'était écarté l'échantillon suivant que j'ai pu sauver
du naufrage. Il était peint sur une guirlande soutenue par deux chérubins, et ornait le plafond de la cellule où j'étais logé, lors de mon second séjour à Mexico, dans le couvent des Franciscains de Santa- Clara :
y Salva \ f„- ^ mori \ „„„ ^ repara \ „xi. ^ sangui \ np <" ^i*-* X m ^ Pecca > ^^^ ^ viv > ^"^ ^ génère > ^^^ ^ crimi > "^^ \ morte > ™-
Le sauveur en mourant réhabilita la vie par son sang, Le pêcheur en vivant régénéra la mort par le crime.
Je me rappelle aussi, au retour de l'expédition d'Oajaca, avoir vu sur le maître-autel du couvent démantelé d'Yanhuitlan, un crâne poli comme s'il eût été d'ivoire, et portant écrits sur le front les mots espagnols suivants :
lo soy
Jésus Pedro Sandoval ;
un Ave Maria y un Padre Nuestro,
por Dios, hermanos !
Je suis Jésus Pierre Sandoval ; un Ave Maria et un Pater I^osier, pour l'amour de Dieu, mon frère !
Je n'ai jamais pu concevoir quelque chose de plus navrant que les grands orbes muets de ce mort m' envisageant fixement, pendant que sa tête dénudée au contact de la tombe implorait tristement mes prières.
Un peu plus loin, dans le corridor qui conduisait à une sacristie, ouverte à tous les vents, au fond d'une immense armoire en bois de cèdre, sous un amas de vieilles paperasses, gisait un ancien manuscrit,
couvert de toiles d'araignée. Il va sans dire que le délaissé ne mit pas grand temps à prendre le chemin de mes alfarjas, ces deux sacs, fidèles compagnons de la selle mexicaine, qui se prêtent si bien aux caprices d'un officier en campagne, et cachent discrètement sous leur peau de jaguar, poulets truffés, plomb de chasse, absinthe de Pernod, purs havanes, et souvent comme dans le cas présent vieux manuscrits jaunis, aux lettres fines et serrées, relevées ça et là par d'exquises vignettes et de jolis culs de lampe (i)
Il fait peine de voir ces vieilles églises pleines de pieux souvenirs, ces majestueux couvents remplis de choses précieuses pour l'art, s'affaisser et mourir lentement sous la pioche du démolisseur ; de contempler, comme je l'ai fait plus d'une fois, ces crânes blanchis.
(l) Ce manuscrit intitulé : " Magni Hippocratis coaca prœsagia opus plane divinum et verœ medicinœ ianquam ihesauruSy'' appartient aujourd'hui à l'honorable M. Chauveau. La première partie : *' Magni Hippocratis coaca prsesagia" est tirée des ouvrages de Jacques Houlliei", fameux médecin d'Etampes, qui écrivit plusieurs oeuvres médicales, très-renommées alors — 1558 — et perdues pour la plupart aujourd'hui. Quant aux *' Prognostica " et aux '* Aphorismi " qui se trouvent à suivre les " Prœsagia, " dom Jo innés Josephus Bermudez de Castro, le laborieux Franciscain qui a consacré ses heures de silence et de loisir à copier ces travaux, indique lui-même la source où il a puisé. " Hippocratis prognastica " ont été tirés des documents laissés par Jean Bravo, célèbre médecin de Salamanque, né à Piedra-Hita en 1588 et dont les rares ouvrages avaient acquis une réputation colossale vers la fin du XVIème siècle. " Hippocratis magni aphorismi '' sortent des lettres de Luc Tozzi, napolitain qui jouissait d'une grande renommée de science médicale vers 1640.
Le tout a été patiemment copié par ce bon moine, désireux de faire sa quote-part et d'enrichir ainsi la bibliothèque de son couvent.
l60 DE QUEBEC A MEXICO.
ces tibias, ces ossements de moines et de religieuses que l'on force à se lever et à s'en aller dormir dans un cimetière quelconque loin des stalles que la mort leur avait assignées. Tous ces débris de crucifix, ces fragments de sanctuaires, ces tessons de vitrines peintes font mal à l'âme et au cœur, et l'on se sauve bien vite et bien loin, en se bouchant les oreilles, pour ne pas entendre le bruit sec et sarcastique du marteau de l'homme fossoyeur. Chacun de ses coups serait capable d'enfoncer sur votre front la couronne d'épines du doute, et avec elle le mépris des hommes et d'une société qui ne sait plus rien respecter, pas même les tombeaux et les choses saintes.
Pendant quelque temps, ces profanations et ces sacrilèges spéculations ont cessé petit à petit, sous le sage gouvernement de Maximilien. Mais il lui a été impossible d'effacer tout le mal qui avait déjà été fait ? Comment réunir et rassurer, pendant le court règne que la Providence lui avait départi, tous ces pauvres missionnaires, toutes ces pauvres religieuses que la baïonnette de la révolution avait refoulés loin devant elle?
Comment a-t-il pu trouver le temps de donner libre cours à ses idées libérales, à ses projets de fusionner les partis, à ses rêves de liberté et de progrès au milieu de cet entourage mexicain où s'étaient glissés cauteleusement des gens dont le seul mérite avait été d'avoir les jarrets d'acier d'un saltimbanque, et qui dissimulaient adroitement; sous leurs cravates blanches, sous leurs
MEXICO, l6l
habits de ville, le sang coagulé de leurs compatriotes. Marquez, Lopez, Ramirez, tous ces hommes contre qui la vindicte publique n'avait osé s'élever, ont fait plus de tort que de bien à la noble cause qu'ils souillaient de leur présence. C'étaient des serpents que la faveur impériale réchauffait dans son sein. Plus tard, quand l'aigle français, appelé ailleurs, eut repris son vol interrompu, ils ont joué, auprès de la monarchie mexicaine, le rôle de l'aspic de Cléopâtre.
Mais, Dieu me pardonne, moi qui ai pris la peine d'écrire ces souvenirs de manière à prouver au lecteur que je ne m'occupais jamais des affaires des autres, ou de politique, ce qui est synonyme, me voilà surpris en flagrant délit de confectionner un paragraphe ressemblant à s'y méprendre, à l'éditorial d'un journal ! Je change donc d'encrier, quoiqu'il m'en coûte de ne pas compter, devant ceux qui me lisent, le nombre de cadavres de femmes et d'enfants sur lesquels se sont empreintes les bottes à l'écuyère de certain brave général de division, ambassadeur pendant quelque temps auprès de la Sublime Porte ; de soulever la voile dégoûtant d'infamies qui pèse sur la vie tout entière d'un des plus hauts personnages du palais et de narrer l'ignoble mariage d'un gros financier, ambassadeur, lui aussi, et ministre plénipotentiaire.
Ces choses auraient une teinte romanesque tout à fait charmante, mais je ne me sens aucune inclination pour le genre.
L'oubli doit veiller à la tête de certains livres, comme à la porte de certains cœurs.
l62 DE QUEBEC A MEXICO.
Autrement, c'en serait asssez pour faire prendre en horreur une société capable de tolérer des abominations qui auraient fait rougir Sodome et Gomorrhe. C'est un mal que de laisser errer sa pensée sur ces abîmes du crime et de la dégradation ; car l'âme se laisse insensiblement emporter par le roulis du doute, si elle ne rencontre sur son chemin quelque chose qui puisse la sauver et l'engager à ne plus se souvenir. Pour cela, il suffit toujours du serrement d'une main amie, de la vue d'un homme de bien. Je profite donc du moment où l'une de ces figures bénies passe à mes côtés, pour faire halte et en crayonner rapidement le portrait.
Maximilien, par sa taille haute, svelte et bien découplée aurait passé volontiers pour un bel homme, parmi un corps d'officiers de la cavalerie autrichienne, où tous les hommes sont beaux. Dans la limpidité de son œil bleu venaient se refléter cette bonté et cette clémence ineffables qui ont marqué tout son règne — les condamnés à mort étaient presque tous commués — et sa figure pleine d'expression et d'intelligence était encadrée par de longs et soyeux favoris blonds.
L'instruction de l'empereur était bonne et solide.
Archéologue très-érudit et naturaliste distingué, c'était lui qui écrivait à son médecin en allant s'interner dans cette ville de Quérétaro qui devait le voir fusiller :
— '^ Périr l'épée à la main, c'est le sort possible, mais il n'y a point de honte ! Comme je regrette que
les sciences de la paix ne puissent pas fleurir à côté de Mars ! Quelles belles choses vous auriez trouvées sur toute la route de Mexico ! Ainsi, dans ce bois de Calpulapam j'ai vu, pendant que les balles sifflaient autour de nous, de superbes papillons voltiger ça et là, tout tranquillement. Ici, à Quérétaro, nous avons découvert une nouvelle espèce de punaise {si?nex domesticus Queretari) qui paraît avoir des mandibules doubles et qui étonne tout le monde. Si j'avais pu emporter des flacons, j'en aurais, malgré la préoccupation de la guerre, conservé quelques-unes pour vous les montrer. " —
L'empereur était aussi d'une jolie force sur les sciences exactes.
Lorsqu'il était officier de marine, il passait pour un des meilleurs navigateurs de l'Europe : je tiens cela de la bouche d'un homme qui s'y entendait, le célèbre commodore Maury.
Suivant l'habitude des militaires autrichiens, qui, presque tous parlent deux ou trois langues vivantes, il en parlait sept avec une facilité et une éloquence presqu' incroyable, et, pour ma part, je lui ai entendu prononcer un anglais que bien certainement n'aurait pas désavoué un élégant de Hyde-Park.
Nature de poète et d'artiste, doublée des vertus énergiques et chevaleresques du soldat, Maximilien ne restait pas inactif au milieu des rares loisirs que lui laissaient ses travaux administratifs et la régie des affaires.
Il faisait des vers, ou écrivait ses mémoires, et plus d'une page remplie d'exquise délicatesse, et du plus fin esprit d'observation se trouve ainsi disséminée parmi ses œuvres posthumes.
L'une d'elles m'a frappé par sa poésie mélancolique et religieuse, et je ne puis résister au plaisir de vous la traduire ici, non sans vous dire que le prince avait alors dix-huit ans, et faisait pour son instruction un tour en Grèce et en Asie-Mineure. La journée s'était passée à courir vallées et montagnes pour atteindre un couvent situé prés d'Athènes, et après avoir décrit cette longue course faite en compagnie de la reine — la Basilissa — de Grèce et de son état -major, Maximilien rentré tard au palais, chuchotte à sa plume les réflexions suivantes : (i)
— ^' Ces paysages et cette longue chevauchée m'ont involontairement rappelé la vie de plus d'un moine. Comme nous, il quitte le foyer domestique où les heures bénies de son enfance se sont écoulées au milieu des fleurs et des parfums du jardin parternel. Il va seul de par le monde qui lui semble être une vallée large, fraîche et verdoyante, bouclée à l'horizon par une mystérieuse chaîne de montagnes.
Il va gaiement en avant ; la route est moelleuse et les toits hospitaliers se pressent de chaque côté du chemin. Pourtant il a bien garde de s'y arrêter : les
(l) On THE wiNG, by Maximilian, latc emperor of Mexico. — London, Saunders, Otley & Co., 7, (latc 66) Brook Streel, W. i{
MRXICO. 165
montagnes, l'horizon l'attirent. Il veut escalader ces pics bleuâtres qui se perdent dans les vapeurs du lointain.
Déjà, il touche à leur base.
— Le plus difficile est fait, murmure-t-il, car maintenant mes yeux embrassent les deux extrémités de la route.
Mais, helas ! il a compté sans la fatigue ! Le pied peut glisser et les précipices sont si profonds et si discrets !
Le voilà qui repart.
Il marche droit devant lui : la vallée se rétrécit ; la plaine monte, les rochers commencent à sortir leurs angles de terre, et tout cela n'est pas encore le danger, car son pied se pose toujours en avant, grignottant bravement l'espace.
Le soleil est sur le bord de l'horizon ; ses rayons inondent le couchant, pendant que le sentier devient de plus en plus difficile, et que l'œil fixe pour un instant, puis pour plus longtemps le précipice sombre, car les premières sensations du vide font toujours plaisir.
Un village n'est pas loin, et le vent du soir lui apporte les cris de joie des habitants qui s'empressent de venir souhaiter la bienvenue au voyageur. Son orgueuil est flatté ; il tressaille, mais qu'est-ce que cette vétille ? N'est-ce pas une autre gloire qu'il lui faut ? Ne doit-il pas escalader les chaînes à pic de làbas ? N'a-t-il pas été créé pour voir les régions hantées seulement par les aiglons, et par leurs pères les aigles ?
l66 DE QUEBEC A MEXICO.
Alors l'aberration humaine s'en mêle, et le danger semble décroître à mesure qu'il songe à la distance qui le sépare de la chaumière paternelle.
Il marche ; le défilé devient gorge, les pentes se dressent et se raidissent, mais il s'arc-boute et grimpe toujours.
Enfin il va toucher au but, et pour la première fois il sent les morsures de la fatigue. Le vertige penche sa tête sur l'abîme j en proie au désespoir, il se heurte et se débat contre la solitude, et pendant tout ce temps le danger l'enlace, et la mort se couche et rampe sous chacun de ses pas.
Néanmoins le sentier monte toujours inexorable devant lui ; il frange maintenant le précipice et le malheureux n'a plus pour appuyer son pied endolori que la dernière aiguille du rocher.
Le désert immense, sauvage, implacable l'enveloppe ; autour de lui la végétation est morte ou se meurt, et abandonné de tous, il reste debout au milieu d'un océan de pierres grises.
Seul ! il est bien seul maintenant ! son courage a déserté, il sent la folie toucher son cerveau, et il entend venir la mort qui accourt lui tenir compagnie. Mais oh ! Providence ! en se retournant, sur le versant de la crête, il avise, par un dernier effort, un mur et une porte close perdus dans le brouillard. Chancelant, il fait quelques pas, et tombe exténué sur le seuil mystérieux.
Sa tête a frappé la dalle de pierre ; un bruit de pas a retenti, la porte grince sur ses gonds, et le voyageur mourant se sent porter doucement le long des corridors d'un monastère.
Sous la fenêtre de sa cellule, la vigne grimpe en festons ombreux ; la chapelle invite son âme aux voluptés de la prière et du repentir, et de vrais amis lui donnent le baiser de paix et cette tranquillité de la terre, pâle reflet de celle que promettent solennellement les cieux à ceux qui sont restés ou qui sont redevenus '^ humbles de cœur. " —
Lorsqu'il fermait son journal, mettait sous clef ses herbiers et ses collections d'archéologie ou d'histoire naturelle, et que les soins de l'état ne le réclamaient pas, l'empereur se livrait à sa passion favorite :
Il bouquinait.
Peu à peu, grâce à son tact exquis et à force de patientes recherches, il était parvenu à se former ainsi une des plus riches bibliothèques de l'univers.
Là, dans son château de Chapultepec, séjour favori des lettres et des beaux-arts, au milieu des tableaux précieux de l'école espagnole et des instruments de musique de son ami d'enfance le comte de Bombelles, se coudoyaient pêle-mêle les splendides éditions des Aides, des Estienne, des Elzevir, les heures de Notre- Dame aux merveilleuses enluminures, une foule de manuscrits introuvables sur l'histoire d'Amérique, et les incunables de la typographie américaine, six
l68 DE QUEBEC A MEXICO.
volumes gothiques imprimés de 1543 à 1547, restés totalement inconnus aux bibliophiles.
Sept mille volumes, consacrés exclusivement à son Mexique bien-aimé, y avaient été réunis à grands frais, et les rayons en bois de fer de la bibliothèque ployaient surchargés, qui sous les livres de la littérature française, anglaise, espagnole, qui sous les travaux de l'économie politique, la théologie, l'éducation, l'histoire ecclésiastique, le droit, la géographie, les sciences exactes et physiques, la philosophie, les histoires d'Afrique, d'Asie et d'Amérique.
Dans sa soif de savoir, l'empereur s'abreuvait à toutes sources.
Notre pays assistait à ce rendez-vous universel, et sous les yeux du visiteur, toujours bien reçu dans cette partie de V alcazar, défilaient les ^^ Voyages de Cartier aux terres Neufves du Canada," ^^ la Nouvelle découverte d'un très-grand pays situé entre le Nouveau Mexique et la mer glaciale par L. Hennepin," les ouvrages du baron de la Hontan, l'histoire de la Nouvelle France, par Lescarbot, l'histoire du Canada et le grand voyage au pays des Hurons, situé en Amérique, vers la mer douce, es derniers confins de la Nouvelle France dite Canada," par Gabriel Sagard Théodat. '
Le royal bibliophile ne dédaignait pas les éditions canadiennes.
Dans le catalogue dressé par ses soins et sous ses yeux, figuraient la rr^lation du P. Bressani, éditée par le P. Martin et imprimée par Lovell,
de Montréal, les biogra[)hies de madame d'Youville et de mademoiselle Mance, ainsi que les Relations des Jésuites. Ce dernier travail, classé sous le numéro d'ordre 1982, était ainsi consigné dans le guide de la bibliothèque.
'* Relations des Jésuites, contenant ce qui s'est passé de plus remarquable dans les missions des Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France, ouvrage publié sous les auspices du gouvernemen'' canadien, 3 vols., Québec, chez A. Côté, 1858, trèsgrand in-8, à 2 colonnes, demi-reliure maroquin vert, non rayée, tête dorée."
Puis venaient les remarques du bibliothécaire. " Exemplaire magnifique de cette collection importante, devenue rare. C'est une réimpression de la collection in-8, 48 vols., imprimée à Paris au commencement du XVIIme siècle et devenue introuvable."
Après la catastrophe de Quérétaro, ces trésors d'érudition, déposés entre les mains d'un fidèle ami de l'auguste martyr, don José Maria Andrade, fiirent précipitamment arrachés des palais, emballés ûirtivement dans plus de 200 caisses, chargés à dos de mulets et conduits hors de Mexico. Ça et là, on eut bien quelques coups de fiisil à tirer à travers ravins et gorges sauvages contre les pillards et la guérilla, mais tout arriva heureusement, après un mois d'incroyables pérégrinations à la Vera-Cruz, et de là en Europe.
Cette précieuse bibliothèque, joyeuse amie de l'empereur, lorsque brillaient les beaux jours de
jadis, colorés par les teintes roses de l'avenir, devenues teintes de sang le 19 juin 1867 — plus tard, sa seule et sincère confidente, lorsque sonnèrent les heures du mensonge et de la trahison, s'est dispersée le 18 janvier 1869, dans la salle des ventes de Leipzic.
Avec l'adjudication du dernier volume, sombrait la dernière épave du naufrage mexicain.
Ame droite et confiante, le rêve de l'empereur, raconte M. Charles d'Héricault, un de ceux qui ont entassé des matériaux précieux pour servir à l'histoire de cet homme aussi savant que modeste, était de s'entendre avec les libéraux, de réunir en congrès les députés choisis par le peuple et d'obéir au pouvoir qui sortirait fort et vénérable de la volonté de la nation assemblée.
Après notre départ, des démarches furent tentées auprès de Juarez et de son cabinet, pour les amener à consulter le vote populaire. Elles demeurèrent sans réponse. Qu'est-ce que le mot patrie pour ces gens-là ?
En politique, Maximilien s'était peint lui-même au complet, dans cette franche allocution qu'il prononçait à l'occasion de la mort de son beau-père le roi Léopold de Belgique :
— " Quant à moi, messieurs, vous avez été témoins de mes travaux. Laissant de côté les vaines théories qui ne conduisent qu'à l'anarchie, j'ai consacré mes veilles à l'organisation de l'administration publique, au développement des éléments de prospérité et de
richesse du pays, et à la solution des grandes questions qui le préoccupaient.
*' Dans cette tâche ardue, j'ai su résister à l'impatience des uns et au découragement des autres, parce que les plaies ouvertes par cinquante années de guerre civile ne se cicatrisent pas en un jour. Mais ferme dans la conscience de ma foi, je marche droit à mon but, avec une infatigable persévérance. Les forces pourront m'abaivionner ; le courage jamais.
" J'ai respecta" la liberté de la presse, lorsqu'elle n'a pas dégénéré en licence, en même temps que j'ai fait respecter l'autorité de la loi. Bien aveugle qui ne voit pas qu'une autorité forte est la dernière ancre de salut pour notre patrie !
** Vous avez pu observer le calme que je garde au milieu des calomnies qui se sont élevées contre nous à l'étranger. En avant, messieurs ! les calomnies passeront et nos œuvres resteront.
*' Fort de l'appui de ma conscience et de la rectitude de mes intentions, je contemple tranquillement l'avenir. Le Mexique a mis son honneur entre mes mains; qu'il sache qu'entre mes mains, son honneur ne périra pas ! "
Ces paroles n'ont pas été de vains mots pour celui qui écrivait un jour les vers suivants :
He lived in order to die He died in order to live. (i)
(i) Voir parmi les pièces justificatives qui sont à la fin du second volume " de Québec à Mexico," — celle qui est intitulée, — Pensées de Maximilien.
Pourtant une ombre venait se poser à côté des beaux effets de lumière que l'on remarquait dans ce doux portrait, aujourd'hui mutilé.
En Europe, cette ombre aurait été une qualité ; au Mexique elle devenait un crime, car elle menait Maximilien au suicide politique. L'empereur, habitué à croire en tout ce qui l'entourait, quand il était sur le pont de sa frégate, au milieu de toutes ces loyales figures de matelots, et plus tard encore, quand, gouverneur de la Lombardie, il voyait à ses pieds un peuple opprimé, tout étonné de rencontrer un Autrichien bon, juste et compatissant, aurait dû laisser à son château de Miramar cette belle et franche confiance, qui ne pouvait que lui nuire et le faire tourner en ridicule par son Mexique gangrené.
Je me souviendrai toujours de l'immense éclat de rire qui retentit un beau matin, d'un bout à l'autre de la capitale, lorsqu'on apprit que l'empereur, parti pour faire une exploration scientifique du côté de Pachuca, avait eu ses chemises en batiste fine, son cheval tout harnaché, son nécessaire de voyage et ses armes enlevés par un de ses aides-de-camp favoris ! Et quelques jours après, quand la rumeur indiscrète eut fait circuler que Sa Majesté venait d'avoir sa montre escamotée en pleine cathédrale, au milieu de son brillant état-major, les lazzis se remirent à pleuvoir sur le malheureux palais impérial. Chacun se souvenait qui d'une anecdote, qui d'un tour de passe-passe opéré sous ses yeux ; mais rien ne pouvait égaler les deux chefs-d'œuvre sus-mentionnés, si ce n'est
pourtant quelque chose de très-véridique, arrivé du temps de M. Juarez.
Présidant un soir le conseil des ministres, l'ex-roi démocratique s'aperçoit que la sonnette d'argent venait d'être enlevée. Voulant épargner à ses conseillers la rougeur de la honte, il se contenta de souffler brusquement les deux candélabres en vermeil qui éclairaient le cabinet des délibérations, donnant cinq minutes au coupable pour remettre furtivement sur la table ce qui appartenait à César. Le délai expiré, le président frotta une allumette chimique pour allumer les bougies . . . mais les chandeliers avaient disparu à leur tour, sans qu'on ait jamais pu savoir .quel honorable portefeuille ils étaient allés éclairer.
Si les tribulations de l'honnête président avaient pu s'arrêter là, tout aurait été couleur de rose pour lui, dans la moins rose des républiques ; mais en ces temps là, il y avait à Mexico un aventurier espagnol ou cubain de naissance, grand parleur de son métier et poëte d'albums par occasion.
*' Associé à une maison de commerce américaine, écrivait bien confidentiellement M. de Barrés à l'un de ces amis qui sont l'indiscrétion même, il était venu au Mexique, attiré par l'eau troublé des révolutions, et dans l'espoir d'y faire un bon coup de filet. Il avait pour lui le ton haut et tranchant, l'art de trouver une rime au premier mot donné, et de danser galamment la havanera, danse perfide où les jeunes
cœurs se laissent prendre, on ne sait comment, aux mailles des balancés et des entrelacements voluptueux.
'' Une jeune fille d'assez bonne mine et d'une trèshaute position, à cette époque, ne retira pas le doigt assez vite lorsqu'elle le sentit pressé pour la première fois ; après le petit doigt vint la main, et comme l'amour est une espèce de machine cylindrique, où une fois l'ongle engagé, tout passe et fait le tour, elle fût pincée au cœur et avoua sa préférence. Le fiancé devenu député, mena l'affaire bon train, fit sa demande, et l'on célébra à Mexico le mariage de Mademoiselle Juarez avec M. Santa-Cilia.
** Lors de la fuite du président, devant les troupes de l'intervention, le gendre suivit le beau-père et s'établit à San Luis ; c'était le fait d'un honnête garçon.
" Comment arrive-t-il que les nouvelles amoureuses qui n'ont à leur service ni télégraphes, ni avisos à vapeur, ni courriers extraordinaires, franchissent si rapidement l'espace et volent d'un bout du monde à l'autre ? Expliquera qui voudra cette mystérieuse vélocité du scandale, mais le fait est certain, dès qu'on a prôné quelque part les bans d'un infidèle, les vents s'empressent de saisir la nouvelle au sortir de l'Eglise, et vous la transportent, tout d'une haleine, aux oreilles de la femme délaissée.
^' Que pensa Madame Santa-Cilia, la première et véritable femme du gendre présidentiel lorsqu'elle apprit, à Malaga ou ailleurs, que son mari convolait à de pareilles noces et la reniait, elle et ses enfants ?
'' Elle protesta sans doute, et menaça. Le danger devenait pressant. La bigamie n'est pas une raillerie ; sans compter les orages et les vengeances de deux femmes trompées et bien disposées à vous indiquer l'article du code pénal qui vous prend l'homme au collet et l'envoie aux galères. Dans cette circonstance critique, le député-poëte prit le parti le plus sage ; il fit ses malles, prétexta une affaire importante aux Etats-Unis, et déguerpit. Dans sa précipitation, il oublia de laisser à sa femme l'écrin qui lui appartenait, sa cassette et sa bourse ; partir sans garder un souvenir du beau-père eût été le comble de l'ingratitude ; il lui emporta donc autant de pièces d'or qu'il put, frappées au millésime de sa présidence, en guise de portraits de famille." —
Voici le pendant de ce croquis de mœurs, et puisque j'ai eu l'indiscrétion de vous montrer la lettre de M. de Barrés, je ne vois pas pourquoi je ne vous la donnerais pas tout entière. Certes, mon ami a trop d'esprit pour se formaliser de ces choses.
'^ M. Porfirio Garcia de Léon était un homme à bonnes fortunes. Il eut d'abord la chance d'échapper au gibet, ensuite de passer de galérien colonel de la police armée sous Comonfort, puis, la fortune soufflant toujours et M. Doblado aidant, d'être fait général de cavalerie. Il eut encore la bonne fortune de faire la conquête des bonnes grâces du général Prim, à la Soledad, et ayant été coupé à la joue d'un coup de tranchet, dans une rixe de mauvais lieu, de
passer pour balafré, (i) La cathédrale de Morelia fut pour lui une mine de perles et de diamants, mais son étoile lui réservait sur la route de Guadalajara à Colima, ses plus insignes faveurs.
^' Il y rencontra dans une auberge une femme de bon usage encore, mûre, blanche et dodue. C'était une aventurière, sans doute ; mais pour qui a la peau noire et le bagne pour point de départ, il y aurait de la pruderie à demander trop de vertu à une blonde, avenante et grassouillette.
'^ Lequel des deux enleva l'autre ? On ne sait. Ils arrivèrent à Mexico, se marièrent et y vécurent en grand état de maison. Ce fut une lune de miel toute dorée et princièrement écoulée. Madame la générale eut laquais et beaux équipages ; elle soupait de volau-vents truffés d'émeraudes, eût pu boire du Champagne aux perles fondues comme Cléopâtre, et prélassait ses charmes sur des meubles étoffés de beau drap d'or et d'argent taillé dans des chasubles d'évêques, volées ici et là.
'^Vraiment, on faisait chère lie. Cette Danaé se baignait en pluie d'or ; elle avait pour écrin les pierres précieuses de Notre-Dame de Morelia, et vivait enchâssée de diamants, d'amour et d'impertinence. Ce couple étincelant et fidèle partit aussi
(i) C'est une manie du peuple mexicain de se balafrer ainsi le visage sous le plus léger prétexte. Ces blessures faites à l'improviste déshonorent celui qui les reçoit, et le médecin qui découvrirait le moyen d'effacer ces cicatrices gagnerait une fortune au Mexique. — LuciEN BlART.
avec la cour de Juarez et porta à San Luis ses diamants et l'exemple de ses vertus.
^' Il faut que le climat de San Luis soit bien dissolvant pour avoir fondu un si bel amour conjugal et séparé deux cœurs que rien ne devait désunir.
'^ Un soir, la blonde vint k réfléchir à l'instabilité des choses humaines, à la vanité des hommes, et à la fragilité de l'existence d'un général de cavalerie.
'' La philosophie est une mauvaise conseillère — femme qui doute est femme perdue. Elle trouva son époux bien brun, bien maussade et certainement trop jaloux pour être enduré.
" Tout en s' entretenant elle-même de ces plaintes, ses mains pliaient la valise, recueillaient bijoux, argent et pierres précieuses, non comme valeurs — fi donc ! — mais comme gages encore chers d'un amour déçu. Quand le paquet fut assez rond, l'épouse enfla sa crinoline, prit le vent et fit voile vers des régions meilleures. On ne sait ce qu'elle est devenue, et depuis ce temps le sentimental et brun général de cavalerie est dans l'abomination de la désolation d'avoir ainsi perdu une mauvaise femme et de trèsbons diamants. "
Ces scènes de cour d'assises se passaient dans l'entourage de Juarez, et depuis des années ces histoires étaient connues par tout le Mexique. Tout le monde en a ri, et personne n'a songé à en contester la vérité.
C'étaient des gens de cette trempe — peut-être les mêmes — qui plus tard s'arrogèrent le droit de juger
le noble, le chevaleresque, le grand empereur, qui avait cru que le courage, l'énergie, l'abnégation, pourraient un jour effacer le sceau de réprobation qui pesait sur le front de ce pays maudit ; de celui qui le 19 juin 1867, tombait sous la balle de ces voleurs de grand chemin, de ces héros du guet-apens et du carrefour.
A force de vouloir porter une main sacrilège sur sa couronne impériale, bénie par le Souverain Pontife, ces lâches ont réussi, sans s'en douter, à la surmonter de la couronne du martyre, et Dieu merci, Maximilien est entré le front haut et le pas ferme, dans ce sanglant et sombre couloir, par où Charles I, Marie Stuart, Louis XVI le roi Murât, et bien d'autres hélas, encore, porteront leurs noms à l'histoire et à la renommée des siècles.
En mourant, ses dernières paroles, fidèle reflet des dernières années de sa vie, ont été un poignant cri d'angoisse et de suprême amour pour sa : '' Pauvre Charlotte ! "
Combien ce dernier soupir de sa violente agonie, écrivait un auteur qui ne l'aimait pas, le rédacteur du New York Herald, dépeint admirablement le caractère viril et généreux de l'empereur tombé ! En têteà-tête avec des bourreaux sans pitié comme sans remords, n'attendant plus que le fatal commandement : '^ En joue !" toute idée de sa grandeur déchue et des épouvantables trahisons qui avaient présidé à sa chute, s'enfuirent, pour ne faire place qu'au souvenir béni de la délicate affection qui était venue se
greffer à sa vie, à sa destinée, à ses rêves d'ambition et à son bonheur envolé — sa ^^ pauvre Charlotte ! " Comme devant un homme qui se noie, et qui revoit dans la seconde qui s'en va, se dérouler jusqu'aux événements les plus imperceptibles de sa vie passée, la douce souvenance de sa jeune, de sa belle, de sa sainte compagne est venue se poser sur les lèvres de Maximilien mourant : ^^ Pauvre Charlotte!''^ Les courtes journées de tranquillité passées avec elle dans son oublieuse capitale, les monceaux de bouquets dont elle avait été couverte par son peuple menteur, ses charités inconnues, sa piété si catholique, et la grâce irrésistible avec laquelle elle savait faire toute chose, tous ces attraits qui le rattachaient au passé, étaient accourus se pencher sur sa fosse entr' ouverte. Derrière eux se coudoyaient les sombres certitudes que les nobles efforts qu'elle avait tentés par de là les mers, pour sauver l'empire croulant n'avaient réussi qu'à la clouer sur le chevet de la folie et ce long cri d'angoisse vint alors s'étouffer dans la gorge de l'empereur : '•^Pauvre Charlotte /"
Jamais l'histoire des temps ne rappellera quelque chose de plus poignant, de plus navrant, quelque chose qui puisse mieux caractériser les sentiments de pitié et d'affection, que ces deux mots si simples, mais si empreints de véritable amour et de saint dévouement : ^^ Paitvre Charlotte ! " Ils éclipseront à eux seuls tout ce que sa trop courte carrière a renfermé d'héroïsme, et jamais discours quelqu' éloquent qu'il puisse être, n'atteindra le sublime accent de
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tendresse et de résignation caché sous ces paroles mourantes de l'Empereur : ^' Pauvre Charlotte ! "
Cette femme, que Dieu avait semée sur leur route pour faire rejaillir sur le sol tourmenté de leur malheureuse patrie un peu de cette sereine et céleste tranquillité qui était venue s'asseoir avec elle au coin de son foyer domestique ; cette princesse qui restera comme un des plus purs portraits d'héroïne que le dixneuvième siècle léguera à l'histoire, ces braves tueurs de femmes et d'enfants l'ont rendue folle de terreur, folle de désespoir, à force de lui jeter à la figure leurs hurlements de vengeance et d'anarchie !
— Alfred de Musset avait donc raison lorsqu'il laissait échapper ce sanglot :
O mon siècle ! est-il vrai que ce qu'on te voit faire Se soit vu de tout temps ? O fleuve impétueux, Tu portes à la mer des cadavres hideux : Ils flottent en silence — et cette vieille terre Qui voit l'humanité vivre et mourir ainsi, Avitour de son soleil tournant dans son orbite, Vers son père immortel n'en monte pas plus vite, Pour tâcher de l'atteindre et de s'en plaindre à lui 1
Qui pourra redire les trahisons, les amertumes, les bassesses, dont on n'a cessé pendant dix mois d'abreuver ces malheureuses têtes couronnées, trop nobles pour reculer devant les sourdes menées de la révolution et du brigandage, trop bonnes pour recourir aux mesures sévères nécessitées par tous ces repris de bagne qui les entouraient, trop fières pour mendier les secours de l'Europe occupée ailleurs ?
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Rien n'a manqué à leur calvaire ; rien, depuis la France, cette fille de Pierre, qui est venue y renier l'œuvre qu'elle avait prêchée et qu'elle avait scellée de ses sueurs et de son sang : depuis les Etats-Unis qui ont joué jusqu'au bout y infernal rôle de pharisiens et d'hypocrites, fournissant des armes, un régiment et de l'artillerie aux sicaires, faisant décacheter dans le Post- Office de New- York les dépêches privées de l'empereur, et lui télégraphiant dès le commencement du siège de Quérétaro la mort supposée de l'impératrice, pour le décourager et en finir plus vite, jusqu'à l'infâme trahison de Judas caché sous le nom de Lopez, jusqu'à la moquerie d'un semblant de tribunal, jusqu'à la fourberie d'un Juarez qui, nouveau Ponce-Pilate, n'osant prendre sur lui la responsabilité du sang versé, et se lavant tranquillement les mains au-dessus des restes défigurés de sa royale victime, rejette sur le front abâtardi du peuple mexicain, les gouttelettes du sang, que Dieu lui a permis de faire jaillir, afin que son pays et sa race fussent éternellement marqués d'un stigmate de honte et d'opprobre.
La balle qui a frappé le cœur de l'empereur Maximilien a tué la nation mexicaine.
Son cadavre putréfié gît maintenant par le 32° 13 latitude, et de longtemps, les peuples qui sentent encore battre en eux quelque chose de noble, passeront bien loin de cet épouvantable charnier, de crainte de respirer les infects miasmes d'anarchie, de démagogie et de meurtre qui s'en élèvent de toutes parts.
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Dévoré et déchiqueté par les chacals de la discorde, par les impitoyables vautours de l'immoralité et de la crapule, son squelette sera encore quelque temps l'effroi des honnêtes gens et des âmes sensibles, mais petit à petit le vent du ciel dispersera l'immonde poussière ; la paix, la civilisation et le respect des dons de Dieu reviendront peu à peu sur ce sol de malédiction.
La terrible, l'inexorable loi de l'expiation sera venue alors se briser sur la tombe de l'Empereur martyr.
Son sang aura fait descendre sur la terre qui l'a bu la rosée de la sainte miséricorde, et l'histoire fermant pour jamais les sombres annales qu'elle a consacrées au Mexique, inscrira sur le premier feuillet de son œuvre sanglante, cet impitoyable axiome qu'elle burine en face de chaque récit de révolution : — Quos vult perdere Deus dementat prius.
Dieu aveugle toujours ceux qu'il veut perdre.
Mais à quoi sert de laisser errer mon esprit sur cette fosse royale ? Certes ce ne sera pas la dernière que creusera de sa griffe galeuse l'homme — ce roi des animaux — et comme il reste toujours du temps pour pleurer, j'aime mieux me rappeler que Dieu a » bien fait de me créer voyageur, au lieu de me faire ' historien.
Nous oublierons donc, et je veux reprendre le fil de mon récit pour vous dire que les environs de Mexico présentent au touriste quelques beaux points de vue qui valent la peine d'être admirés.
J'eus la bonne fortune de parcourir le parc de Chapultepec et la ville de Tacubaya en compagnie de M. Charles de Barrés, rédacteur de V Estafette qui, . avec V Ere Nouvelle de M. Masseras, constitue la presse française de la capitale. Le dernier fils du premier empereur du Mexique, le prince Agustin de Iturbide, colonel de cavalerie au service de l'empire, nous accompagnait.
Hélas ! à mesure (}ue le temps passe et s'enfuit, les journaux, les bulletins, les lettres particulières m' annoncent la mort de personnes qui m'ont été chères.
Agustin de Iturbide vient de prendre place dans cette longue liste funèbre, et jamais meilleur cœur ne battit sous un uniforme de soldat.
Jeune encore, ^fi ^^^s, instruit et plein de verve, il était le bout en train de nos réunioas à Mexico, qu'il égayait par ses réparties fines et par ses récits de voyage. Il fut pendant un mois mon voisin de chambrée à l'hôtel Iturbide — l'ancien palais de son père ! — et souvent il aimait à me rappeler un voyage qu'il avait fait à Québec, en 1838, voyage où il avait visité la citadelle sur les genoux du colonel commandant alors la garnison.
En rapportant son décès, le Courrier des Etats-Unis ajoute qu'instruit par l'exemple de son père, il ne voulut jamais se mêler de politique dans son pays natal, et une fois que la foule, à l'opéra de Mexico,
le contraignit à parler , voici le langage qu'il tint à ses compatriotes :
— '' Mexicains, vous voulez un discours de moi : c'est très-bien. Vous en aurez un. Vous voulez que je parle comme le fils du libérateur du Mexique, l'immortel Iturbide. Vous l'aviez choisi pour empereur ; il était le seul honnête homme du Mexique, et vous l'avez fusillé. En vous conduisant ainsi, vous avez agi en voleurs et en assassins que vous êtes, que vous avez toujours été et que vous serez toujours." —
La foule, confondue par l'évidence de ces vérités, ne répondit rien et laissa parler l'orateur auquel rien n'était plus agréable que de vivre éloigné de son aimable patrie.
Je n'ai guère peine à croire à la vérité de cet étrange discours. Un jour de grande revue passée à Mexico, par l'empereur, j'entendais le prince Agustin adresser cette robuste harangue à son régiment de lanciers qui n'exécutait pas une retraite à son gré :
— Tas de brigands ! vous manœuvriez avec bien plus de précision à la bataille de Tacubaya !
Ces messieurs avaient fait, paraît-il, une magnifique volte-face devant l'ennemi, laissant Iturbide à moitié mort sur le terrain.
Tacubaya est un fort joli faubourg, situé à deux lieues de Mexico. On se rend par la voie ferrée aux belles résidences d'été que la fashion y a bâties, loin de l'atteinte mortelle des fièvres typhoïdes qui désolent la cité pendant toute l'année.
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Outre ces fièvres causées par la malaria des lagunes de Texcoco, de Chalco et de Cochimilco, les maladies de cœur, principalement l'hypertrophie, sont excessivement communes à Mexico.
A moitié chemin, sur la route impériale de Chapultepec, s'élève le château de ce nom, ancienne école militaire de la république. M. Arthur Taschereau lui trouve, avec raison, un faux air des casernes du marché de Québec. Le parc qui l'entoure est d'une magnificence indescriptible. On y voit des cyprès qui ont, d'après M. de Candolle, plus de cinq mille ans d'existence.
Je n'ai pas besoin d'ajouter combien l'homme se sent petit, même devant les feuilles mortes qui tombent en bruissant doucement, le long de l'énorme barbe grise toute moussue qui recouvre ce-s tron-cs forts et noueux, sur la sève desquels quarante siècles n'ont rien fait.
A quelque distance de la route de Tacubaya le voyageur rencontre l'arbre où Fernand Cortès, défait et jeté en retraite, passa cette fameuse nuit du ler juillet 1520, connue dans l'histoire espagnole sous le nom de la nuit triste, la noche iriste.
Malgré le grand nombre de touristes qui viennent en disséquer les branches pour les emporter comme reliques historiques, ce colosse, né en même temps que ses frères du parc, semble être aussi vivace qu'eux.
J'ai fait comme bien d'autres : j'ai glissé une de ses branches dans mon carnet de voyage, et aujourd'hui
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elle orne modestement une des pages de l'album de ma sœur aînée, en souvenir des larmes amèfes versées sous leur ombrage séculaire par le farouche conquérant.
Si chaque sanglot poussé sous l'aiguillon de la douleur ou de la souffrance était devenu aussi célèbre que ceux-là, que de beaux herbiers de nos salons seraient tapissés de feuilles mortes avant le temps, d'herbes jaunies et flétries sur des tombeaux, de fleurs fanées sur des cœurs morts !
Le sanctuaire de Notre-Dame de Guadaloupe, la patronne attitrée du Mexique, forme sans contredit ce qu'il y a de plus curieux à voir, comme échantillon d'art religieux, dans les environs de la ville.
Dans cette chapelle que M. Girard trouvait ce qu'il avait vu de plus ravissant en fajt d'architecture, pendant son voyage en Amérique, la munificence des princes européens et les largesses des Mexicains ont entassé des richesses et des trésors incalculables.
— ' ' Elle est construite, écrit le savant voyageur, audessus de la source miraculeuse de Notre-Dame. Son architecture est très-originale ; elle ne ressemble à rien de connu. C'est bien une sorte de renaissance, mais d'un goût particulier, arabe et mexicain, trèsélégant et très-étrange. Des zigzags blancs et noirs surmontent les fenêtres en étoiles, autour desquelles des anges déroulent des légendes empruntées aux litanies de la sainte Vierge, en langue espagnole. Les colonnes sont à demi-grecques, mais d'un grec de fantaisie. La porte est mauresque et les fenêtres le
sont, pour la plupart, aussi. Tout cela semble devoir être très-incohérent, mais cependant ne l'est point : la disposition de l'ensemble fait de ce caprice architectural quelque chose d'harmonieux, " —
Plus d'un mois s'était écoulé depuis le jour de mon arrivée à Mexico. L'Empereur terminait un voyage qu'il avait entrepris dans l'intérieur de l'empire ; le général Bazaine se reposait de la joie que lui avait causée la réception méritée de son bâton de maréchal de France, en mûrissant le plan de la longue et difficile expédition d'Oajaca, et le marquis de Montholon s'occupait du prochain mariage de sa fille avec M. le capitaine d'état -major Garcin.
Pendant tout ce temps, je me croyais oublié et je commençais déjà à me répéter, plus d'une fois, cet alexandrin célèbre :
Quand je vois l'étranger, je pleure mon pays,
lorsqu'un bon matin, je fus éveillé par le bruit sec et métallique des éperons d'un chasseur d'Afrique.
Il arrivait au triple galop, m'apportant, de la part du colonel d'état-major général, M. Osmont, (i) l'ordre de me rendre à son bureau le soir même, pour y passer un examen.
Un comité, composé des généraux de brigade de Lascours et l'Hérillier, sous la présidence du général de division de Castagny, m'y attendait.
(i) Auguste Adolphe Osmont, grand officier de la légion d'honneur, aujourd'hui général de division commandant la division d'Oran.
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J'eus la bonne fortune de mériter l'approbation de mes examinateurs et d'être attaché, comme capitaine, au quatrième tirailleur mexicain.
Le lendemain, je recevais la lettre de service suivante, en réponse à la requête que le comité m'avait fait dresser, pour être annexée à son rapport :
Mexico, le 27 Novembre 1864.
" Corps expéditionnaire \ du Mexique. r
« Etat-Major Général. )
" No. 8839.
" Capitaine y
'< J'ai l'honneur de vous informer que j'ai reçu la demande que vous m'avez faite de vous joindre à l'expédition d'Oajaca.
" J'accepte vos offres de service, et vous autorise à partir quand vous le jugerez convenable.
" Le maréchal commandant-en-chef, *' Par ordre, " Le colonel chef d'état-major-général,
Ad. Osmont.
" M. le capitaine Faucher de St. Maurice, " Cal le Puente de San Francisco, " No. 14, Mexico."
A cette missive était joint un ordre cacheté adressé au général de division, le vicomte Courtois Roussel d'Hurbal, parti depuis dix jours pour prendre la direction de la campagne qui allait s'ouvrir et une lettre d'introduction auprès de cet officier supérieur,
que je devais à la courtoisie de M. Jules Maurice, secrétaire de M. le ministre des finances, Armand.
Comme je l'ai su plus tard, la note cachetée contenait ma nomination temporaire à l'état-major du général, en attendant qu'il voulût bien disposer de mes services.
Le temps pressait, si je voulais rattraper la colonne expéditionnaire, qui avait plus de quinze étapes sur moi.
Je ne pris que le temps de me faire faire, à la hâte, une tenue de campagne, et trois jours après, la diligence de Puébla m'entraînait sur la route — beaucoup trop poussiéreuse ce jour-là — de la gloire et des contusions qu'elle laisse, bien souvent, aux épaules de ceux qui se mêlent de la coudoyer.
Rêve à dormir debout. — Un miroir de Sheffield. — Mon lecteur qui critique. — Histoire d'un pauvre serin. — Moi. — Le Popocatepetl. — La Dame blanche. — Un chemin de sang, — Chez un compatriote. — Le colonel Jeanningros. — Au club. — Le vicomte de Montessuy. — A travers la ville. — Les roses du Christ. — Une bien triste chose. — La cathédrale. — Deux premières bombes. — Les couvents. — Le coupe-gorge du 5 Mai. — La Malinche. — Un déjeûner à Cholula. — La tour de Babel. — Un animal invraisemblable. — La pierre animée. — De plus en plus invraisemblable. — Vie de garnison.— Les oiseaux de la place — Les soirées de ma tante Rose. — Son roman. — Un déclassé. — La nuit de Noël. — Au revoir !
Pendant que nos mules nous entraînaient du côté de Puébla — la ville des anges — je surpris en flagrant délit de maraude autour de mon pauvre cerveau, la la plus ridicule idée du monde.
Je lisais les souvenirs d'un aveugle par Jacques Arago, livre où tout l'esprit qui restait sur terre est venu se réfugier. Les étincelles qui jaillissaient de ce style de feu me donnaient des éblouissements, et la tête renversée sur le coussin en cuir de la voiture je me laissais aller à cette rêverie indéfinissable, qui s'était emparée un jour d'Alexandre de Tocqueville, lorsqu'il descendait le Mississippi.
Dans son rêve, de Tocqueville avait cru un moment que le mot homme s'était enfui à tout jamais du dictionnaire, pour y être remplacé par le vocable frère.
Un même cœur battait sous chaque âme : chacune de ses pulsations menait aux mêmes amitiés, aux mêmes vertus, aux mêmes croyances et aux mêmes fins.
Mon rêve était difi'érent.
Toutes ces innombrables productions que la librairie a dégorgées depuis un siècle, sous les noms de romans, de nouvelles ou de bouquins, à raison de cinquante centimes la livraison, s'étaient évanouies pour ne plus faire place qu'à des impressions de voyage à travers le monde, le cœur ou l'esprit. Chaque enfant, chaque homme, chaque vieillard venait retracer dans ce journal quotidien les actes et les souvenirs les plus marquants de sa vie.
La littérature moderne était devenue un interminable miroir de Sheffield, où les générations de l'avenir, moyennant finances — il en faut pour vivre et pour
mourir — n'avaient qu'à venir se regarder pour trouver l'éternel 7noi, face à face avec cette fameuse pierre philosophale si vantée, si cherchée et mise en doute en fin de compte :
— L'expérience.
Elle était là, telle que l'a entrevue Jules Sandeau, avec une âme, et se souvenant des larmes qu'elle avait coûtées. " Le soir n'insultait plus au milieu du jour, le milieu du jour ne blasphémait plus le matin. La foi, l'enthousiasme, le désintéressement, tous les sentiments élevés, toutes les nobles aspirations, ces véritables présents du ciel, n'étaient plus condamnés à s'appeler éternellement les illusions de la jeunesse. " Les bêtises de ses prédécesseurs avaient à jamais guéri l'homme de sa funeste passion d'en faire, et il n'avait plus besoin pour se convaincre de la vérité, d'agir comme ces marmots gâtés qui brisent leurs jouets, pour voir ce qu'il y a dedans.
J'en étais venu à voir l'expérience chose aussi tangible que la première manufacture de coton venue, lorsqu'une malencontreuse ornière se permit de me rappeler à une sensation des plus réelles.
Tout disparut, et je me trouvai nez à nez avec l'ouvrage du spirituel aveugle, sur la couverture duquel mon journal de voyage, parti d'un des angles de la diligence, était venu s'abattre comme un aérolithe.
Ma rêverie changea alors de direction, et je me mis à réfléchir au sort qui attendait ces modestes notes,
intéressantes seulement pour celui qui les avait recueillies.
Vous l'avouerai-je, mon bon lecteur, votre figure sarcastique m'apparut, et il me sembla vous entendre murmurer, en mettant la main sur mes humbles souvenirs :
— Bah ! je parierais que ce bouquin est comme tous les autres ! Sous prétexte de nous parler de l'étranger, nous allons ne voir à chaque page que le moi, prenant des poses à sensations ou délivrant des brevets de reconnaissance à ceux qui lui auront donné à dîner. Tous ces messieurs, tous ces penseurs qui vont de Londres à Pékin, et de Naples en Australie, ne grimpent sur les paquebots et ne vont sous d'autres cieux que pour faire des effets de mollet, ou pour se donner les airs de grands hommes incompris.
Parfaitement touché, et parole d'honneur il ne me resterait plus qu'à jeter ces pages au feu, si je n'avais horreur du rôle de Saturne qui dévore ses enfants, tout en fredonnant sur l'air paterne que vous savez :
Enfants soyez bien sages Dedans mes œsophages.
Donc vous êtes condamné à me feuilleter.
Seulement, bien que nous apercevions depuis fort longtemps les cimes neigeuses du Popocatepetl et l'immense mausolée de la Dame blanche, je vais prendre la liberté de vous montrer un tant soit peu ce moi, dont vous commencez à dire déjà du mal. J'aurai le temps de vous jeter un mot sur les deux
géants qui font l'orgueil de la Cordillière, avant que la diligence s'engage dans les rues proprettes de Puébla.
D'après le cathéchisme, le moi ne prendrait possession finale de l'homme que sept années après sa naissance.
J'admets cette vérité comme toutes celles que renferme le modeste et fidèle ami de mon enfance. Néanmoins, j'ose croire que la souffrance, la douleur ou les contrariétés peuvent développer quelques lueurs d'intelligence chez l'enfant, avant l'époque précitée. Or, il suffit bien souvent d'une petite étincelle pour allumer un incendie.
Je me rappelle encore l'impression que laissa derrière elle la première douleur morale que j'ai ressentie.
J'étais bambin de cinq ans, et j'aimais comme mes petits camarades le jeu et le bruit. Ma mère,, comme toutes les mères, avait une peur affreuse des rhumes, des catarrhes, des grippes et des coqueluches. Elle ne me permettait que très-rarement de courir dans la prairie qui entourait notre petit manoir de Beaumont, et pour mieux me retenir à la maison, elle m'avait fait cadeau du plus gentil canari, que l'imagination d'un naturaliste puisse rêver.
Dès lors, plus de jeux, plus de courses, plus de promenades.
Je passais mon temps à le soigner, à le regarder, à l'écouter siffler ses joyeuses chansons, et comme Victor Hugo l'a dit si gracieusement pour sa colombe, *' longtemps nous nous aimâmes."
Pourtant un soir — je venais de donner mon cœur au bon Dieu — je me sentis pris d'une subite inquiétude sur mon petit camarade. Il m'avait semblé tout triste, tout morose ce jour-là, et je ne pus m' empêcher de sauter en bas de mon lit pour courir à sa ca<ge.
Hélas! mon pauvre ami, mon gentil ^' Bijou " était mort ! et je regagnai la petite alcôve en sanglotant.
Là, tout pelotonné entre mes deux draps, mon imagination d'enfant se mit à rouler sur une singulière pente.
Jusqu'à ce jour, il n'y avait eu que la douleur physique pour me faire pleurer : je me demandai comment cela pouvait être que la mort de mon serin, sans me faire mal personnellement, pût m' arracher des larmes brûlantes et véritables.
Pour la première fois, le moi se dressa alors ; il tressaillit avec terreur sous l'aiguillon de la douleur morale, et je compris pourquoi ses piqûres étaient plus profondes et plus poignantes, que celles de sa sœur aînée, la souffrance physique.
Depuis, la leçon de philosophie enfantine que m'avait donnée la mort de ^' Bijou, " m'a suivi
partout, bien que je puisse dire avec un poëte de ces derniers temps :
J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses Que les feuilles des bois et l'écume des eaux, Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses Et le chant des oiseaux.
Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau, Plus affreux que le toast à l'ange des ténèbres Porté par Roméo.
A côté de ces sombres souvenirs tombés à travers les déchirures de la robe du temps, la tristesse que pourraient me causer les paroles amères de ceux qui croient n'avoir rien à apprendre de la bouche des autres, me paraîtra bien légère. Je trouve excessivement logique que l'on puisse ne pas s'amuser à me lire, et mieux encore, ne pas m' aimer une fois que l'on m'a lu, puisque je ne puis placer en tête-à-tête avec mon lecteur que le triste moi, mon seul et unique compagnon de dangers et de voyages.
Il n'est pas trés-gai, je vous l'assure avec connaissance de cause, et bien que je ne tienne guère à la réputation de poser en René — qui, à ses heures de chagrins et de découragements, n'a pas aimé, au moins une fois, à se mirer dans cette mélancolique création de Chateaubriand ? — je ne puis m'empêcher de retrouver à son cœur une ressemblance frappante avec la funèbre route que nous parcourons depuis ce matin. Çà et là, de petites croix de bois
indiquent le lieu où une de ses affections a été mise à mort, une de ses croyances assassinée. Seulement, la coutume espagnole n'a pas encore prévalu sur ceux qui les ont connues, car personne jusqu'à présent n'est venue y jeter une pierre en témoignage de deuil, y murmurer un ae profundis en signe de souvenir.
Que j'en ai vues mourir de ces malheureuses illusions, effrayées par les éclats de rire de ceux qui doutent de tout ! Combien de fois, à travers le bourdonnement et les lazzis de la caserne, dans le silence de ma tente ou de mon cabinet de travail, au milieu d'une patrouille de nuit, même au front d'un joyeux quadrille, n'ai-je pas étouffé un long sanglot en contemplant furtivement toutes ces cendres blanchies, toutes ces feuilles jaunies qui jonchent mon pauvre moi ? Alors on m'accusait d'avoir une figure de saule pleureur, et de me donner des faux airs de poète dans un siècle où ceux qui le sont, passent pour hypocondres, parceque je laissais entrevoir le peu de foi que donnaient les joies factices du monde, et que je trouvais à ses bons mots, à ses sourires artificiels, à ses phrases apprises par cœur, la mélancolie d'une ballade d'Ossian, la tristesse d'un amour perdu.
Pourtant, s'il m'était permis d'exprimer un vœu, à l'avenir le moi oublieux croirait encore peut-être en l'ombre du bonheur, si tout ce défilé de spectres glissant silencieusement sur la poussière de son cœur, s'évanouissait avec la réputation de ce livre.
Mais trêve de confidences. Elles sont comme ces locomotives qui ont perdu leur conducteur et courent à toute vapeur, sans savoir où elles vont, ni. où elles s'arrêteront.
Il vaut mieux causer des choses du dehors que de s'amuser ainsi à déchiffrer les épitaphes du dedans, et puisque le Popocatepetl se montre curieusement par le store de la voiture, je laisse le moi dormir tranquillement sur le rude oreiller de ses souvenirs, pour vous parler un peu de ce roi des Andes qui regarde depuis le commencement du monde sa royale épouse — la Dame blanche — agenouillée à ses pieds en signe de vassalité.
Schiller planait un peu trop haut, lorsqu'il griffonnait rapidement la strophe célèbre qui commence par ces mots : " Sur la montagne est la liberté. " Ces beaux vers devaient plus tard mériter l'approbation d'un grand savant, joignant à son titre incontestable de Prussien celui un peu plus vaporeux de poëte — Alexandre de Humbolt — qui se les répétait souvent, comme il l'avoue lui-même dans son Cosmos^ en gravissant les pentes escarpées des Andes.
De même que tous ces fiers géants de la Cordillière, le Popocatepetl a dû se les entendre adresser lorsque l'illustre explorateur arriva tout essoufflé sur cette cime sauvage, dont le givre et le frimas n'avaient gardé jusqu'à ce jour que l'empreinte de la serre d'acier du condor, du pied craintif et prudent du chercheur de soufre.
Pourtant le sceptique n'a rien cru aux rimes vibrantes du barde Allemand. Il avait vu passer un si grand nombre de rêves morts en naissant, tant de fleuves et de torrents charriant des monceaux de cadavres et des débris d'empires sous son granit immobile ! Sa longue chevelure de pin avait eu le temps de grisonner bien des fois sous l'éternel baiser de son éternel hiver, sans que l'homme en fût devenu pour cela moins ambitieux, moins égoïste, moins orgueilleux, moins jaloux, et sa bise froide et glacée emporta comme tout le reste la pensée de Schiller. Son crâne chauve et blanchi continua à se pencher tout rêveur, du haut de ses 5,400 mètres — soit 16,200 pieds — sur le gigantesque tombeau, où dort depuis la naissance des siècles la dame blanche (i), ne laissant au touriste tombé en arrêt devant ces deux colosses du règne minéral que la conscience de son immense petitesse, et le forçant de se dire in petto, que si un jour la liberté avait dû chercher refuge aussi' haut, il n'est guère possible qu'elle veuille bien se risquer à se tordre les reins, en redescendant parmi nous.
Les derniers rayons du soleil couchant commençaient à se décolorer et à mourir lentement sur le versant de la Malinché, lorsque la diligence fit son entrée dans la ville des Anges, passant à côté du
(i) Vue de loin, la dame blanche ressemble à s'y tromper à un immense cercueil en fer. Sa hauteur est de 4,786 mètres, soit 14,352 pieds.
trop célèbre pénitencier, immense édifice quadrangulaire, tout noirci de fumée, criblé de balles, de boulets et d'éclats de mitraille, et dont chaque lambeau de muraille, chaque pierre tombée cache une goutte de sang français.
Il y avait dans l'intérieur de cette énorme forteresse, une grille en fer qui en sautant écrasa sous son énorme masse, presqu'une compagnie entière de Mexicains.
Forcé de ployer sous la bravoure de nos soldats, Ortega en l'évacuant fit mettre le feu dans une partie de l'édifice, et ses détenus politiques trouvèrent dans cet épouvantable brasier ime mort horrible. Seule, une malheureuse femme put s'échapper, à moitié nue et couverte de brûlures, mais sa raison ne résista pas au choc terrible qu'elle avait subi. Elle mourut folle, et personne ne resta pour raconter les terribles angoisses de ces pauvres enchaînés que la flamme venait lécher et faire mourir longuement.
Les rues de la ville qui conduisent au pénitencier portent partout, les traces des terribles assauts que lui donnèrent les troupes du maréchal Forey, le 29 mars 1863. Elles sont bordées par ces fameux cadres qui offrirent une résistance si désespérée. Chaque grille, chaque gouttière, chaque fissure du pavé était devenu une embrasure par où sortait une escopette, un tromblon, un canon de carabine, et les yeux terrifiés du voyageur ne peuvent s'arrêter sur un angle de maison, sur une corniche de toit qui ne soit éraflée
par une grenade, dentelée par une balle miniée,écorchée par un boulet rayé ou par une éclat d'obus. La ville elle-même est ceinte d'un long ruban de modestes tombes, où généraux, colonels, officiers subalternes et pauvres soldats se sont assoupis, loin de leur belle France. A peine le froid suaire de gazon qui les recouvre, cache-t-il les abîmes de larmes et de sang, où se pose toujours sans y toucher le talon léger de la gloire et du génie des batailles.
En quittant Mexico, un de mes amis, M. Corriston, m'avait chargé d'une lettre pour un compatriote, un Montréalais, M. Kurkzyn, jeune négociant, faisant d'excellentes affaires à Puébla. Je ne sais qui de nous deux ressentit le plus vif plaisir, en échangeant la cordiale poignée de mains que nous nous donnâmes. Lui, apprenait par ma bouche les nouvelles les plus récentes du pays ; politique, changement de ministère, nécrologie, mariages, naissances, pour lui, tout était du nouveau. Moi, je contais tout avec un plaisir indicible. Il me semblait qu'à force de parler de la patrie, la distance diminuait, et l'imagination aidant, je croyais être tranquillement à Québec, passant joyeusement une longue et bonne soirée en têteà-tête avec un vieil ami.
M. Kurkzyn avait emporté avec lui cette franche hospitalité canadienne qui fait reconnaître un de nos compatriotes partout à l'étranger ; aussi, durant le mois de ma garnison à Puébla, ne voulut-il pas me permettre de me servir du billet de logement que m'avait fait tenir le secrétaire de la subdivision militaire.
Peut-être avait-il raison ? Où aurais-je pu trouver ailleurs la joie et le bonheur qui régnaient dans cette maison bénie ?
Il est d'usage en campagne, pour un officier qui arrive dans une place de guerre, de se rendre le lendemain matin, au rapport de neuf heures, chez le commandant supérieur, pour lui décliner son nom et ses titres et se mettre à sa disposition, pendant toute la durée de son séjour en ville. Toujours cette démarche a pour résultat une invitation à déjeûner de la part de l'officier supérieur — ce qui n'est pas absolument désagréable en route, et comme après tout, on a la conscience déchargée du plus léger péché véniel contre les " Ordonnances et Règlements, " on n'en savoure qu'avec plus de plaisir le bordeaux et le Champagne de son amphitryon.
Lors de mon passage à Puébla, la ville était placée sous les ordres du colonel Jeanningros, commandant de la légion étrangère et aujourd'hui général de division. C'était à ce brave officier que s'adressait la lettre que le colonel baron de Briche m'avait donnée à Orizava, et pendant le classique déjeûner je le trouvai tel que me l'avait décrit son collègue.
Parfait type de grenadier, son torse aurait donné à Canova des inspirations pour la coupe d'un Hercule. Parti enfant de troupe, il avait su parvenir, à force d'énergie et d'intrépidité, jusqu'au grade qu'il occupait, et cela sans autre protection que les muscles de fer de son poignet, sans autre influence que le rayonnement de sa bonne étoile. Aussi, possédait-il les
plus beaux états de service d'une armée où l'on ne les compte plus, et ses vingt-trois blessures l'avaient fait surnommer par ses soldats le père Balafre.
C'était là le petit nom de bonne humeur qu'il recevait lorsqu'il ne les envoyait pas trop souvent au clou ; mais si par malheur le violon ou le silos (i) pendaient au bout du nez d'un récalcitrant, ce n'était plus que le colonel Carrréfnent. Par ce sobriquet, le conscrit croyait avoir tiré une éclatante vengeance du père Balafre qui, se défiant de son éloquence et de sa rhétorique, avait pris le parti d'apprendre par cœur cette phrase énergique qu'il adressait invariablement au régiment, dans les jours difficiles.
— '^ Mes enfants ! l'ennemi est devant nous, m.ais ce sont des asperrrités que nous enfoncerrrons carrrèment ! en avant ! charrrge ! "
Plus tard, lors de la triste capitulation de Metz, ce brave officier général, devenu commandant de la garde impériale, faisait mettre à l'ordre du jour ces lignes simples et héroïques qui resteront pour l'éternel honneur de son nom :
— '' Mes drapeaux ont été déchirés par mon ordre, les hampes et les aigles sciées, les morceaux distribués
(i) Le violon est tout simplement la salle de police. Le silos est plus sérieux. Il consiste en un trou d'une vingtaine de pieds de profondeur, sur sept à huit de largeur. On y descend le condamné, et dans ce souterrain, il n'a pour distraction que le bruit des pas du factionnnaire veillant sur cette nouvelle fosse de Daniel, et qui lui jette ses rations deux fois le jour. Cette punition n'est en usage que parmi les corps d'Afrique.
à mes deux régiments ; les drapeaux de ma brigade n'iront pas à Berlin."
A ses qualités de rude soldat et de terrible sabreur, le colonel Jeanningros joignait cette politesse exquise qui est l'apanage des âmes sensibles et des bons cœurs. Les officiers de la garnison avaient formé entre eux un club, sous la présidence du chef de bataillon Rolland, où soir et matin il y avait réunion pour lire les journaux de Mexico et de France, prendre son verre d'absinthe et faire un whist ou un lansquenet. Il le mit galamment à ma disposition pendant tout mon séjour — le général d'Hurbal ayant dépassé Puébla de plusieurs étapes, il me fallait attendre le passage d'une escorte — et il chargea son officier d'ordonnance, M. Achilli, de me présenter à la plupart de ses subordonnés.
Parmi ces derniers, se trouvait M. le vicomte de Montessuit, sous-lieutenant à la légion.
Fils d'un ancien diplomate français, M. le vicomte Paul de Montessuit, n'était entré comme officier à la légion étrangère qu'après avoir été tour à tour homme de lettres, élève en diplomatie, volontaire lors de la dernière guerre de Pologne, condamné à être fusillé par les autorités russes, et retiré de leurs mains à force de mettre en jeu des influences de famille. Tout portait à croire que l'épaulette calmerait peu à peu cette rude soif d'aventures, lorsque de retour à Puébla, j'appris que M. de Montessuit venait de donner sa démission, pour aller prendre à la Havane la direction d'un journal français.
Je n'en ai plus entendu parler depuis : seulement en feuilletant dernièrement une liasse de journaux, je tombai par hasard sur l'entrefilet suivant du Courrier de Sai7it- Hyacinthe :
CURIEUSE INVENTION. — M. Paul de Montessuy a exhibé et expliqué hier matin, au No. i6i, Broadway, les plans d'un nouveau navire de son invention, auquel il donne le nom de self-mover ship. Il n'y a, dit-on, d'autre moteur qu'un système basé sur l'attraction terrestre combinée avec la résistance offerte par la densité de l'eau. Un bâtiment de 300 pieds de long sur 120 pieds de large, construit d'après ce principe, ne coûterait que ^8,000 et pourrait traverser l'océan avec une vitesse moyenne de 50 milles à l'heure, soit deux jours et demi.
MM. Masson, sous-lieutenant au train, Péchoux, vétérinaire au même corps, et Luquet, officier d'administration étaient avec M. de Montessuit. Ils se firent mes ciceroni à travers la ville, qui serait un véritable bijou de propreté et d'élégance même ailleurs qu'au Mexique.
A peine m'y étais-je promené pendant quelques heures que je compris bientôt pourquoi les naïfs Indiens l'avaient surnommée la ville sainte. Bien qu'elle soit de la grandeur de Québec, elle renferme cinq églises paroissiales, soixante et un temples et chapelles catholiques, neuf couvents de moines, onze de religieuses et un oratoire en l'honneur de San Felipe de Néri.
Pendant ces longues promenades sans but où chacun de nous oubliait à qui mieux mieux le Mexique, pour causer de ses souvenirs, de son cœur, de son pays, une des choses qui m' étonnèrent le plus, fut de voir certaines rues de la ville, presqu' entièrement jonchées de roses effeuillées.
L'habitude mexicaine veut qu'il en soit ainsi, tout le long du parcours que fait le Saint Viatique, lorsqu'on le porte à un mourant, et je ne connais rien de plus touchant que cette charmante coutume de jeter ainsi sous les pas du bon Dieu, ce qu'il y a de plus suave dans sa création, les fleurs. C'est un peu murmurer à l'oreille de celui qui va mourir que son âme doit partir sans regret, car rien ne se perdra de cette poussière qu'elle oublie derrière elle, et involontairement en pensant à toutes ces pauvres roses hachées sans pitié par les mollettes de mes éperons, je songeais à ces navrantes strophes qu'exhalait la puissante muse d'Octave Crémazie, mourante elle aussi :
Sur le champ du repos, quand la brise sereine Vient soufîîer dans l'ombre des nuits,
Elle emporte en passant cette poussière humaine Qui doit se transformer en fruits.
Quand au pied de l'autel la douce fiancée,
Vient courber son front virginal, C'est peut-être du cœur de sa sœur trépassée
Qu'est fait son bouquet nuptial.
En revanche, je ne me sens guère les dispositions d'admirer le stoïcisme d'un autre usage qui, m'assurait
un officier d'artillerie, M. Anderer, prévaut dans certaines parties du Mexique.
Du moment qu'un enfant expire dans une maison, le salon prend un air de fête inaccoutumé, le cadavre est enveloppé de nuages de mousseline et de guirlandes, les meuî)les sont cirés, les parquets frottés, les amis affluent de toutes parts, et tout le monde, rit, babille, danse et se réjouit en l'honneur du petit ange — angelito — qui vient de déserter la terre pour les cieux.
Peut-être aux yeux des créoles, passerai -je pour avoir le cœur bizarrement confectionné, mais pour moi — et bien des mères se rangeront à mon avis — Victor Hugo aura raison, tant que dureront les siècles :
Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaire», Hélas ! quand on a vu dans sa vie, un matin, Au milieu des ennuis, des peines, des misères. Et de l'ombre que fait sur nous notre destin,
Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
Petit être joyeux.
Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée
Une porte des cieux ;
Quand on a vu longtemps de cet autre soi-même Croître la grâce aimable et la douce raison. Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu'on aime Fait le jour dans notre âme et dans notre maison.
Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste
De tout ce qu'on rêva, Considérez que c'fest une chose bien triste
De le voir qui s'en va !
La cathédrale de Puébla dans le style italien de la fin de XVIIme siècle est de l'avis de plus d'un connaisseur, un des plus purs monuments religieux de l'Amérique. Elle est bâtie en pierre brune, au milieu de la grande place, entourée de tous côtés par de gracieux portiques, et parmi les nomt^euses merveilles que renferme la basilique, je me suis souvent surpris à admirer sur le maître-autel un superbe crucifix en bois noir, don royal de Charles-Quint.
M. le général marquis de Gallifet s'est amusé à faire de cette magnifique cathédrale la description suivante qui est on ne peut plus complète. D'après une légende locale, ses beffrois élancés furent terminés dans une seule nuit, par des anges et des séraphins.
— ''Ce bel édifice s'élève majestueusement, présentant un parallélogramme de 90 mètres de longueur sur 80 mètres de largeur, non compris le parvis qui est trèsvaste. La façade principale est ornée de superbes statues en pierre blanche ; les portes et tambours sont en bois de cèdre, ornés de dessins bizarres en bronze. On voit à chaque angle de la façade une tour carrée d'une hauteur perpendiculaire, au-dessus du parvis, de soixante-quinze mètres. Le sommet est orné d'une coupole en brique vernie, qui s'élève sur un socle octogone à crémeaux, et est surmonté d'une lanterne à colonnettes, qui porte à son extrémité un globe et une croix en marbre blanc. La tour du sud à coûté cinq cent mille francs elle est garnie de cloches énormes au nombre d'une trentaine. Lorsque ce carillon est mis en branle, ce qui arrive à chacune des
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nombreuses fêtes du calendrier mexicain, c'est à devenir fou. Les mexicains affectionnent cette assourdissante harmonie. La plus grosse cloche fondue par un certain Francisco Marquez, pèse 185 quintaux et a coûté quarante-cinq mille francs.
"La grande coupole du temple est en faïence jaune et verte, elle s'élève majestueusement au-dessus d'un acrotère octogone, avec pilastres d'ordre ionien à chaque angle. La lanterne est dominée par une statue.
"A l'intérieur, l'architecture est en général, d'ordre dorique, de double dimension et en pierre de taille.
* * Le tabernacle est une œuvre remarquable en son genre. Son plan est circulaire, il a la forme d'une petite tour ouverte par quatre faces. Il a une hauteur de 25 mètres au-dessus du sol. Il se compose de deux corps : le premier, d'ordre dorique, est orné de seize colonnes cannelées de sept mètres de hauteur ; par groupes de quatre à chaque angle où l'on remarque les statues colossales des saints docteurs. Les colonnes ont une magnifique corniche garnie sur chaque façade d'un fronton semi-circulaire avec des anges en saillie dans des nuages. La coupole de ce splendide tabernacle est couronnée par un socle qui sert de piédestal à la statue de saint Pierre ; l'extérieur est en rapport par sa richesse d'ornementation avec l'intérieur. Au centre, on voit un autre tabernacle, plus petit, qui sert à recevoir le Saint-Sacrement. Le premier corps, ainsi que le tabernacle
central, sont de marbre fin ; tout le deuxième corps semblable, sauf les dimensions, au premier, est en stuc imitant le marbre.
'^ Au bas de chaque façade, se trouve un autel de beau marbre. La table est de trois mètres de long, d'une seule pièce. Tout autour on voit de riches ornementations de bronze. Au-dessus de chaque autel est placé un tabernacle d'une seule pièce, avec colonnes d'albâtre aux angles. Les portes sont ornées de basreliefs en vermeil.
" Dans l'intervalle d'un angle à l'autre des autels, existent quatre portes qui communiquent au panthéon des évêques, situé sous le tabernacle principal. Les encadrements et les frontons semi-circulaires de ces portes sont fort curieux. Au centre, on remarque des groupes de séraphins enlacés dans des festons d'un goût parfait ; les portes sont de bois précieux, et les décors de bronze doré. La voûte du caveau et des sépulcres sont en marbre noir et blanc, de même que le pavé au milieu duquel se trouve l'ossuaire. Le sanctuaire de l'Eglise semble être le socle immense de ce beau monument, un des plus remarquables qui existent sur le globe ; on mit près de quarante années à le construire et on y dépensa millions sur millions de francs.
" Au fond de l'église, derrière le chœur, la chapelle des âmes du purgatoire possède une magnifique peinture du jugement dernier.
^' Aux colonnes des nefs latérales sont suspendues quatorze cadres ovales de deux mètres de hauteur,
représentant les stations du chemin de la croix, œuvres admirables de don Miguel Cabrera, et plus loin on remarque d'autres toiles de peintres célèbres. Dans une des chapelles latérales, on est saisi d'admiration à la vue d'une image de la Vierge entourée d'anges ravissants ; c'est le chef-d'œuvre du P. Garcia Ferrer, ami intime de monseigneur Palafox. L'autel supporte un tabernacle fort riche en argent massif, au-dessus duquel est une niche qui renferme la statue de la Vierge de Bon Secours, assise sur un piédestal. Tout cet ouvrage est en argent massif. On remarque, dans toutes les chapelles, une grande profusion d'or et d'argent pour l'ornementation.
'' Dans la sacristie, de belles peintures de Paul Rubens ornent les murs. Les armoires qui renferment les ornements sacerdotaux sont de bois précieux. On y voyait, avant la dernière révolution, un lavabo de trois mètres de haut et de deux mètres de diamètre ; il était en argent masssf, avec une belle statue de Saint Michel entièrement faite de ce métal.
'' L'argenterie de la cathédrale de Puébla était autrefois d'une richesse extraordinaire ; on peut en juger par ce que les révolutions y ont encore laissé subsister après de nombreuses spoliations. Il y avait des lustres immenses en argent massif avec bobèches en or ; de somptueuses urnes avec des bouquets gigantesques de fleurs artificielles d'un luxe éblouissant. Les candélabres du maître-autel sont en argent massif — d'une hauteur de trois mètres. Le lustre le plus beau est composé de deux mille pièces, avec bobèches en or ;
il pèse cent quarante kilogrammes et a coûté trois cent soixante mille francs. On montre également deux encensoirs avec leurs navettes en or massif. Un ostensoir, haut de plus d'un mètre, est aussi en or massif, enrichi de diamants d'un côté, et de belles émeraudes du côté opposé. Un autre est garni de la plus belle collection de perles qui se puisse imaginer. Le piédestal est d'un travail exquis, orné de brillants et de pierres précieuses.
'' Le grand chandelier triangulaire, placé au milieu du chœur, est un admirable ouvrage en ébène de huit mètres de haut ; les sculptures sont remarquables.
" Les ornements sacerdotaux sont en rapport avec la richesse des vases sacrés, ainsi que les tapis de pied et de tentures. Les colonnes et corniches de la cathédrale sont toutes recouvertes d'un immense tapis en velours cramoisi, garni de grands galons d'or, fort somptueux. Le dais est d'une magnificence remarquable.
*' Ce temple, vu en passant, se fait remarquer par la régularité de sa belle architecture ; examiné dans ses détails intérieurs, il frappe d'admiration par la richesse et le bon goût de son ornementation ; c'est sans aucun doute un des monuments religieux les plus riches de la terre." —
Le péristyle de la cathédrale porte encore les traces de cette terrible bombe connue par tous les habitants de Puébla, sous le nom de bombe de Forey, qui fut la première lancée, pendant le siège, et s'en vint éclater sur les marches du portique, exactement à
l'heure où la population sortait de la grand'messe, tuant et blessant un grand nombre de personnes.
Celle qui la suivit fut moins malheureuse.
Elle pénétra sournoisement dans l'officine d'un pharmacien en gros, et se paya le malin plaisir d'envoyer toutes ses drogues et ses pilules ad patres, ne touchant cette fois-ci à personne, mais, en revanche, cassant, broyant et anéantissant pour prés de cinq mille piastres de fioles, de clystères et de vases ex professa.
Les bons habitants de la ville sainte croyaient bien dévotement que la terre s'entrouvrirait, pour engloutir ces démons de pantalons rouges, qui se permettaient d'employer, un jour de dimanche, des arguments aussi forts et aussi positifs.
A part le magnifique couvent de San-Francisco, transformé pendant mon séjour en hôpital de cavalerie autrichienne, les autres monuments religieux de la ville n'offrent rien de bien saillant en fait d'architecture. Ils sont presque tous bâtis assez solidement, pour servir indistinctement de retraites religieuses en temps de paix, et de fortifications bonnes et valables, quand le ciel est aux promtndamenfos , ce qui arrive assez souvent.
A quelque distance de l'enceinte de Puébla s'élève le fort de Guadeloupe, fameux par le coupe-gorge du cinq mai, 1862. Attiré par de faux amis et par de fausses promesses, le général de brigade de Lorencez, avec cinq mille hommes du ler, du 2me Zouaves et du 99me de ligne, vint s'y faire écraser sous le feu de
batteries masquées, et sous les efforts combinés de la ville et des troupes du général Zaragossa.
Cette victoire — si c'en est une — gonfla tellement d'orgueil le parti juariste qu'il se garda bien d'y retourner depuis, de crainte sans doute de subir le sort de la grenouille de La Fontaine.
Non loin du fort, commence la pente de la Malin che, montagne aride, doàit la cime cache un volcan éteint et qui recèle dans ses flancs des cavernes, où les dignes Cartouches et les braves Mandrins mexicains allaient se reposer de leurs fatigues à la barbe des autorités, cacher leurs riches trésors et méditer de nouveaux vols et de nouveaux assassinats.
La superstition populaire croyait ces lieux maudits, hantés par les démons et par les esprits : la police du Président se contentait de rire sous cape, en s'appropriant sa part du butin, et le cratère éteint enfouissait parmi ses débris et ses scories ces tristes chauvessouris du crime et de la société. Pendant le court espace de temps qu'ont duré l'intervention et l'empire au Mexique, elles se sont envolées devant la lumière de la force et de la loi mise en pratique. Seule, la montagne restait là, avec sa masse grisâtre, tenant toujours suspendue au-dessus de la tête des Puéblains la terrible épée de Damoclès, qu'il n'a tenu qu'à eux de secouer du bout du doigt, pour faire retomber avec elle sur leurs épaules, tous les maux de l'anarchie.
Dans les environs de Puébla, à quelques milles de distance, se trouvent les débris de l'ancienne ville
LA VILl^E SAINTE. 215
sacrée du Mexique, dé Cholula, la demeure de Quetzalcoalt, l'homme blanc.
Nous résolûmes d'aller y déjeuner un beau matin, et d'y faire sauter une bouteille de Champagne frappé, en souvenir des bienfaits que le dieu de l'air avait répandus sur l'Anahuac.
Jadis Cholula comptait une population de 40,000 âmes, ce qui en faisait une des villes les plus considérables de l'empire Aztèque. Aujourd'hui réduite aux dimensions d'un misérable faubourg, à peine abrite-t-elle 16,000 habitants qui ont bien perdu des habitudes hospitalières de leurs ancêtres, si l'on en juge d'après l'éternel quien sahe — je ne sais pas — qu'ils opposent aux questions de l'étranger.
Parmi les ruines attrayantes qu'elle renferme, la plus curieuse est son immense téocali, pyramide dont la longueur de la base a presque le double de celle de Chéops. L'intérieur servait de tombeaux, et sur sa plate-forme s'élevait l'autel de l'homme blanc.
Un grand nombre de ces pyramides, comme je l'ai déjà remarqué, sont disséminées sur toute l'étendue du Mexique, sans que la science puisse préciser d'une manière positive l'époque de leur origine. Néanmoins une curieuse légende se rattache à celle de Cholula. Elle est rapportée par M. Ampère dans ses ^' Promenades en Amérique ^
— " Lors de la grande inondation, le pays d'Anahuac était habité par des géants. Tous ceux qui ne périrent
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pas dans ce désastre furent changés en poissons, excepté sept géants, qui se réfugièrent dans les cavernes quand les eaux commencèrent à baisser. Un de ces géants, nommé Xelhua — prononcez Chelhuha — qui était architecte, éleva près de Cholula, en mémoire de la montagne de Tlaloc, qui avait servi d'asile à lui et à ses frères, une colonne artificielle de forme pyramidale. Les dieux, voyant avec jalousie cet édifice dont la cime devait toucher aux nuages, irrités de l'audace de Xelhua, lancèrent des feux célestes contre la pyramide, d'où il arriva que beaucoup de constructeurs périrent, et que l'œuvre ne put être achevée. " —
Cette singulière légende confirme de plus en plus l'analogie extraordinaire que l'on trouve entre les traditions primitives de l'histoire du Mexique, et celles dont font mention les auteurs bibliques. Cela devient d'autant plus frappant, qu'à propos des téocalis mexicains, M. Girard fait remarquer que ce sont en général, des pyramides à degrés, ce qui leur donne une grande ressemblance '^ avec l'architecture du monument de Babylone, dans lequel on croit reconnaître la Tour de Babel, et qui, d'après la savante description de M. Fresnel, se composait de huit parallélipipèdes rectangles en retrait l'un sur l'autre. "
Comme nous retournions tranquillement au pas de nos chevaux à travers les immenses plantations d'agave qui entourent Puébla, un Indien occupé à en extraire
du pulqiie (i) se leva en nous prodiguant les fastueux titres de ''Grandeurs et Illustrissimes Excellences, " et nous proposa d'acheter la plus singulière curiosité que j'aie bien certainement rencontrée. C'était un insecte connu des Mexicains sous le nom d'animal plante — el a7iimal planta — sur le dos duquel pousse un véritable petit arbuste, avec ses couches ligneuses, ses feuilles et ses fleurs. Il appartient au genre des hémiptères, et autant que j'ai pu en juger, doit être de la même espèce que la cicada pleheia de Linnée.-
Il est dans la nature humaine de faire beaucoup de bruit sur ce qu'elle ignore ou sur ce qu'elle n'a pas la patience d'étudier et de connaître par elle-même.
L' inoffensif animal qui nous occupe en ce moment, n'en a pas été plus exempt que beaucoup d'autres de ces confrères, et bien des fables absurdes ont été dites sur son compte.
Un savant distingué, M. Leopoldo Rio de la Loza, membre de la Société mexicaine de géographie et de statistiques, après avoir prétendu que la partie réputée plante était une production anormale, une excroissance animale, causée par l'altération organique que subissait la larve, morte pendant sa transition à l'état
(l) Au Mexique le pulque remplace le vin : on l'exirait de la tige de l'agave de la manière que l'on entaille l'érable au Canada. De la couleur du lait, cette boisson possède des propriétés enivrantes : elle est désagréable lorsqu'on y goûie une première fois, mais ce pi^emier dégoût surmonté on en prend vile l'habitude. Ce breuvage fort hygiénique, ne peut être conservé plus de trois jours.
Le bas peuple boit une espèce d'eau-de-vie de canne à sucre nommée mescal, qui n'est pas absolument mauvaise.
2l8 DE QUEBEC A MEXICO.
de nymphe, se voyait obligé d'avouer plus tard, qu'après avoir examiné attentivement la couverture tégumentaire de cet insecte, il avait observé une continuité et une homogénéité parfaite, incompréhensible sans doute, du moment où il fallait admettre que telle production partait de l'intérieur et que, nonobstant cela, la végétation se faisait comme si de rien n'était.
Un Mexicain d'une haute réputation, don Antonio del Castillo, écrivait à son tour dans le bulletin de l'académie des sciences de Mexico, qu'il existait dans les terres chaudes une cigale tellement friande du suc d'une certaine plante qu'elle creusait la terre à un ou deux pieds de profondeur, et que du moment où elle était arrivée à l'extrémité des racines, elle s'y attachait et les suçait jusqu'à ce qu'elle se fût affaissée sous l'effet d'une ivresse mortelle.
Petit-à-petit, ajoutait-il, avec le temps, la racine venait à se pelotonner autour de l'insecte et finissait par l'envelopper entièrement.
Les Indiens de la Misteca, qui ne sont guère plus forts que don Antonio, croient encore aujourd'hui qu'après avoir mangé d'une graine mystérieuse, l'animal se la sentant germer dans le corps s'enterre et meurt en attendant patiemment que son instrument de supplice, daigne prendre sur lui de se vêtir de feuilles et de fleurs, et ombrager pour quelques jours cette tombe creusée pour lui seul.
Enfin deux professeurs, don Alfonso Herrera et don Gumesindo Mendoza, après avoir étudié soigneusement au microscope la production anormale de
cette cigale, assuraient y avoir découvert des corpuscules qu'ils croyaient être les spores d'un champignon.
En face de toutes ces contradictions, de ces hypothèses, la lettre suivante d'un officier adressée à l'académie des sciences de Mexico, venait embrouiller on ne peut plus la question en la tranchant d'un seul coup par ces quelques lignes :
— '^ Pendant la campagne d'Oajaca, j'ai recueilli moi-même dix-sept de ces petits insectes, tous vivants à quelques pouces sous la surface du sol, avec leurs arbustes en parfaite végétation. Le manque d'alcohol me força de les jeter les uns après les autres, et mon intéressante trouvaille ne servit qu'âme faire regretter une fois de plus, le peu de temps que j'avais à consacrer à mes études scientifiques, car j'avais là, entre les mains, une belle lacune de l'histoire naturelle à combler — déterminer exactement la liaison qui existe entre le règne animal et le règne végétal." —
Un grand nombre d'officiers de la colonne du général d'Hurbal, qui, paraît-il, ont pris plaisir à pratiquer ces exhumations, peuvent encore aujourd'hui certifier ce fait authentique dont je laisse l'explication à d'autres plus habiles que moi, pour ne plus m' occuper que de la description du bizarre insecte qui en est la cause.
Comme s'est plu à le reconnaître M. de la Loza, il appartient au genre des hémiptères, et ressemble à s'y méprendre à la cigale commune. Jusqu'au jour de sa mystérieuse inhumation, il conserve parfaitement les habitudes de sa sœur de la fable, et chante.
sinon tout l'été, du moins une grande partie du mois d'août, époque où j'ai commencé à l'observer. Puis il disparaît tout-à-coup pour procéder à la bizarre métamorphose sur le premier fil de laquelle la science n'a pu encore mettre le doigt, et s'en va sous terre opérer le miracle de la liaison du règne animal avec le règne végétal.
Assez rare dans la chaîne de la Misteca où j'ai expéditionné pendant cinq longs mois, je l'ai retrouvé en assez grande quantité à Matamoros de Azucar, à Atlisco et aux pieds du Popocatepetl.
Il choisit ordinairement pour se livrer à son caprice végétal les terrains où croissent l'aloës et le cactus.
Dans ces solitudes toutes grises de poussière et baignées d'un soleil torréfiant, le voyageur rencontrera de temps à autre l' animal-plante, caché sous les dehors d'un petit arbuste grand et gros comme un moyen bluet du Canada, dont il a à peu près les feuilles, mais beaucoup moins nombreuses, et si c'est au temps de la floraison, penchant coquettement sous la brise brûlante, son gai panache de fleurs rosées.
S'il veut se donner la peine de se rendre compte par lui-même de ce phénomène invraisemblable, il n'a qu'à descendre de cheval, qu'à tirer son machete et creuser avec beaucoup de soin la terre autour du précieux végétal.
Au bout d'une minute de travail, il en extraira, greff"é à la racine de l'arbre, un insecte brun, essayant petit à petit de dégager ses pattes du mucus blanc qui les enlace.
S'il continue à l'observer, il les verra remuer bientôt avec vitesse, comme si l'insecte voulait supplier l'importun de le redescendre dans la tombe où il dormait si bien ; puis, peu-à-peu elles se raidiront, redeviendront immobiles, et alors le touriste intrigué peut sans crainte ouvrir les alfarjas de sa selle et glisser sa trouvaille, redevenue cadavre, mais cette fois-ci sans aucune espérance de résurrection.
L'animal plante n'est pas le seul phénomène que le Mexique offre à l'étude du naturaliste et tout en feuilletant mes notes je retrouve dans un journal de la Vera-Cruz, la Revista du 23 juin 1865, la description suivante du vers liane qui me paraît être tout aussi curieux à observer :
— ''Le ver liane {^gusano bejuco) a environ trois pouces de long et trois quarts de pouces de diamètre. Cet insecte subit une transformation ; il a une existence animale et une autre végétale. Sa forme est ronde ; la tête seule se fait remarquer par une espèce de barbe placée à la partie inférieure et qui lui recouvre la tête comme un bonnet ; le reste du corps est d'un blanc transparent qui laisse voir à l'intérieur des filaments semblables à des racines déliées. Cet animal se trouve vivant à la surface du sol et dans certains bois, jusqu'au mois de juin ; à cette époque, il s'enterre et en juillet ou en août il pousse comme une plante. Pendant tout le cours de l'année, il croît jusqu'à atteindre la grosseur de son corps ; ses lianes servent à attacher les haies. Au printemps, il fleurit, les feuilles tombent, et il se couvre entièrement de
fleurs semblables à celle du rouvre ; quand les tiges atteignent quatre ou cinq pouces, on peut le conserver disséqué sous la même forme que de son vivant, et les tiges lui sortent de la nuque, sans se séparer du corps. Jusqu'à présent, on ignore quel est son premier état, s'il est ver avant d'être plante et réciproquement. — "
M. Lucien Biart, dans ses '' aventures d'un jeune naturaliste " mentionne à son tour une chenille d'un vert émeraude, portant sur le dos une rangée de petits arbres systématiquement disposés. Le tronc et les branches d'un rouge vif, se terminent en pointes ramifiées de la même couleur que le corps de l'animal.
Autant, et mieux peut-être que l'animal plante, la pierre animée frappe l'imagination du peuple qui, la nom.mQ pi'edra de los ojos, pierre des yeux.
Elle se rencontre ordinairement dans les sables, où comme tous les cailloux, ses frères, elle gît immobile ; mais placée sur une surface polie, un plat de fer, de cuivre, ou d'étain, elle tremble, s'agite, semble devenir tout nerf, et il suffit alors d'une goutte de jus de citron ou d'un acide quelconque pour le mettre en mouvement et la faire perambuler.
M. Masseras explique ainsi ce phénomène :
— '^ Ces pierres sont des opercules minces et poreuses qui ont fait partie de petites coquilles univalves. Leur diamètre est de deux centimètres au plus. Ces opercules calcaires font effervescence avec l'acide citrique et se mettent à s'agiter à mesure que l'acide carbonique se dégage. Introduite dans les
yeux, la piedra de los ojos agit comme de petites perles, et facilite l'écoulement des larmes, l'expulsion d'un corps étranger. C'est par l'effet d'une semblable réaction que des pains placés au four se meuvent quelquefois sur un plan horizontal, phénomène qui a donné lieu en Europe, il y a une cinquantaine d'années, au préjugé populaire des fours enchantés. " —
L'animal plante et la pierre animée, ne sont pas les seuls excentricités d'un pays où le voyageur qui s'égare dans la terre chaude n'a qu'à creuser de son machete un vtznaga, gros cactus rond et épineux, pour y trouver un abri. Une fois ce gîte sous la main, s'il a soif, il n'a qu'à cueillir la gaîne d'un broméliacée — la fleur de Pâques — et se désaltérer ainsi à la rosée du ciel qui contient cette coupe du bon Dieu. Le gibier vient-il à manquer ? pour apaiser sa faim, le goyavier, la banane, l'orange, l'avocatier — arbre à beurre — le zapote croissent à qui mieux mieux autour de lui, et si les secrets de cette belle nature prise à l' improviste le porte à la coquetterie, il n'a qu'à ramasser la bulbe de Vamolito, pour en tirer une lessive blanche et savonneuse, et mener à bonne fin un brin de toilette.
Au Mexique, tout est imprévu, tout est original.
J'ai vu là-bas des Indiens sucer des tubercules de dahlias, et mordre à belles dents dans des gâteaux de cigales séchées et pilées, pendant qu'à Mexico même la fashion ne dédaignait pas certaines pâtisseries faites avec les œufs d'une mouche qui en dépose des
quantités innombrables sur les lagunes qui entourent la ville. Plus délicat, plus propre que ces fils d'hidalgo j'ai vu aussi, le tejon, espèce de raton, s'installer près d'un des filets d'eau de sa forêt natale et y laver minutieusement sa proie, avant de la manger. Dans mes courses de chasseur, j'ai souventes fois tué des taupes grosses comme de jeunes chats; j'ai collectionné des tettigones, insectes du genre des hémiptères, dont les uns avaient la forme d'une yole, les autres celle d'une poule, et à Tomocavaca, l'un de mes amis m'a montré un échassier — le jacanas — qui avait une griffe fort respectable, attachée aux moignons de ses ailes.
Ici, le bon Lafontaine bifferait une de ses plus jolies fables, et la tortue-alligator — le galapago — partirait en même temps que le lièvre, le vaincrait à la course, et s'endormirait en attendant son rival au but, pendant qu'au-dessus de sa tête l'araignée aviculaire trottine pesamment, emportant dans ses pattes les petits de l' oiseau-mouche, et que sa sœur l'araignée d'eau, confectionne et remplit d'air la cloche qu'elle doit plonger entre les nénuphars et les plantes aquatiques de la lagune voisine.
Combien de fois nos artilleurs ne se sont-ils pas amusés à toucher du doigt le bombardier — coléoptère carabique — qui, en digne fils de Sainte-Barbe, répondait à cette politesse par une salve dont le bruit se perdait dans un petit nuage de fumée. Heureusement que tous ne sont pas d'humeur aussi belliqueuse,
et j'ai examiné des coléoptères plus galants, collectionnés par les doigts mignons des dames de Téhuacan, qui les enfouissaient dans un nid de fines dentelles et de précieux tissus que la petite bête reconnaissante embaumait des plus purs parfums de la rose. D'autres — les scarabées hercules — si ce n'était leur taille et leur force, pourraient se poser sur le bout du nez d'un pair de France, à qui — moins leurs pattes griffées — ils rappelleraient le parfum de la fine civette d'Espagne. D'autres, enfin — les nécroJDhores — moins mondains, plus mélancoliques, plus portés au mysticisme allemand, passent leur temps à chercher le cadavre d'un petit rongeur ou d'un oisillon quelconque, lui creusent une fosse, et déposent leurs œufs auprès du défunt, pour que la vie sortant de ce cimetière improvisé, puisse se nourrir et s'abreuver aux sources de la mort. A côté de ces lugubres fossoyeurs, les mantes religieuses — genre d'orthoptère — joignent benoîtement leurs premières paires de pattes, et semblent se laisser bercer dans les effluves extatiques du troisième ciel de Saint Paul, ce qui ne les empêche pas de quitter soudain leur air pieux et monastique, pour faire le moulinet, et se défendre vigoureusement dès qu'elles sont attaquées.
Nos mœurs constitutionnelles se sont même glissées au milieu des forêts vierges de la terre chaude, et tout comme le gentilhomme huissier de la verge noire, qui par trois coups de masse, annonce aux députés de la chambre des communes que Sa Majesté les attend
pour leur lire un discours qui se termine toujours par une saignée de finances, le carpintero — pic charpentier — frappe les trois appels parlementaires sur le tronc de l'arbre qu'il s'est donné pour domaine, et accourt de suite happer de l'autre côté, les insectes — il y a des badauds même parmi les insectes — qui pour mieux se rendre compte de ce bruit insolite, ont eu l'imprudente curiosité de mettre le nez hors de leur vie privée.
Enfin, les vautours eux-mêmes ont leurs sinistres enseignements en ce pays. Comme chez les rapaces, Juarez, Lerdo de Tejada, Escobedo, ont voulu montrer qu'il pouvait y avoir dans la patrie mexicaine, l'aristocratie de la curée. Chacun s'est abattu sur un cadavre de prédilection, qui sur Maximilien, qui sur Mejia, qui sur Miramon, et ils se sont repus, au bruit des stupides battements d'ailes du menu fretin des Zopilotes, qui regardaient leurs rois {Sarcoramphus papa) se gorger, et n'osaient approcher de l'auguste charnier.
Si en campagne la vie des champs est ennuyeuse par suite de l'oisiveté, et du désœuvrement qu'elle entraîne, en revanche la vie de garnison est agréable, car elle permet de bien employer les heures perdues, surtout s'il existe de bonnes bibliothèques dans la ville où nous jette le hasard. Celle que j'avais à ma disposition n'était pas considérable, mais bien choisie, et pour en compléter l'éloge, appartenait au génie français, mot qui renferme à lui seul, les adjectifs sérieux et savant.
Mes journées se passaient à feuilleter et à compulser ces anciens manuscrits, ces précieux in-folios que la main intelligente de quelques officiers avait arrachés aux griffes de la bande noire, et quand je m'étais fatigué à déchiffrer l'écriture jaunie de ces vieux moines, de ces bons franciscains qui, lorsqu'ils n'étaient pas assez riches pour s'acheter des livres, les copiaient laborieusement, je n'avais pour me distraire qu'à regarder par la fenêtre entr' ouverte la Plaza Mayor.
Alors j'assistais à un curieux spectacle.
On était en décembre, époque où les oiseaux de nos climats du Nord, désertent nos forêts qui pleurent tristement leurs feuilles perdues sous le soufle de la brise d'automne, et viennent à tire d'aile demander au tropique un peu de verdure et de soleil.
Tous les arbres de la place étaient couverts de ces bandes immigrantes. Pas une branche qui ne ployât sous le poids de ces légers flocons de duvet ; pas une feuille qui n'abritât un de ces frileux réfractaires.
Il fallait les entendre se raconter leurs périls et leurs aventures. C'était, surtout au coucher du soleil, un bourdonnement et un caquetage à n'y rien pouvoir comprendre.
A les voir faire ce tapage assourdissant pour la possession d'un bout d'une branche, puis un instant après cesser leurs querelles pour se baiser amoureusement de leur petit bec rose et chanter joyeusement un refrain inconnu, avant de cacher leur tête espiègle sous le bout de leur aile, je me demandai si l'oiseau ne''
partageait pas avec l'homme l'oubli et l'ingratitude ? Beaucoup allaient ne plus se souvenir sous ce ciel balsamique du rude climat de mon pays, et combien peu, parmi toute cette bande de bohémiens, retourneraient au printemps, réchauffer le nid désert et abandonné qui les avait vus naître, (i)
Le temps s'enfuyait gaiement. Au commencement, nous n'avions pour l'oublier que les veillées ennuyeuses et beaucoup trop bruyantes du club. Bientôt nous cessâmes tout à fait de fréquenter ces réunions, pour nous assembler une dizaine au café de ma tante Rose. Là, nous causions à notre aise littérature, histoire, philosophie, art militaire, controverse religieuse, le tout entortillé dans la blanche fumée de nos cigares. Quelquefois la discussion s'échauffait, mais toujours ma tante Rose arrivait à temps pour remettre tout ce monde d'accord.
C'était une singulière femme que ma tante Rose, et sa jolie personne vaut bien la peine d'une description.
Nul à la légion étrangère ne connaissait son âge, pour l'excellente raison que malgré son visage toujours
(i) Rien de plus curieux que ces départs et ces arrivées. Mes lecteurs canadiens doivent se rappeler encore l'incroyable migration d'outardes, de canards et de pleuviers dorés [charadrius iiiannorattis) qui, pendant la nuit du dimanche, 19 octobre 1873, couvrirent les canons, les ramparts moussus, les toits aigus et les rues bourbeuses de Québec. Il pleuvait ce soir-là ; une forte tempête devait passer le lendemain ainsi que le surlendemain sur la ville, et les passants attardés étaient abasourdis par les cris plaintifs de ces pauvres échassiers et de ces palmipèdes dévoyés.
Quelques heures plus tard, le même phénomène se répétait à Ottawa, où ces oiseaux passèrent par milliers.
LA VlT-LE SAINTE. 229
frais et toujours coquet, elle comptait aux cadres depuis fort longtemps. Quant à son nom, personne ne s'en occupait ; il suffisait qu'elle fût la tante de tout le monde.
Sa carrière militaire s'était ouverte par le haut grade d'enfant de troupe, ce qui voulait dire que son père avait dû être un ancien militaire, et jamais l'on ne put savoir si c'était par modestie ou par déception, mais elle avait constamment refusé de se marier, et s'était toujours contentée de l'humble position de vivandière au régiment. Il ne faut pas conclure de toute cette réserve que ma tante Rose, malgré sa blonde figure qui la faisait ressembler à une anglaise, fût d'un sang tranquille et endormi. Au feu, elle tenait un peu de la bravoure de Jeanne Hachette, de l'intrépidité de Jeanne d'Arc, du sang-froid de mademoiselle de Verchères. Sur les champs de bataille d'Algérie, elle avait versé à boire au soldat mourant de soif, sans prendre garde aux balles du Kabyle. En Crimée, elle gravissait au pas de course les pentes escarpées de l'Aima, son petit tonneau d'eau-de-vie sur l'épaule, et à Solférino, l'Empereur chevauchant au milieu d'un ouragan de mitraille, la trouva pansant des blessés et consolant les mourants au fort de la mêlée. Alors il s'était découvert devant la pauvre inconnue, et se penchant sur la crinière de son coursier arabe, avait attaché sur cette loyale poitrine, la croix de chevalier de la légion d'honneur. Aussi, ma tante Rose était-elle le plus chic troupier de toute l'armée française, lorsqu'elle passait crânement
sur les trottoirs de Puébla, dans son gai costume de vivandière, ses quatre décorations au vent, et portant militairement sa petite main à son chapeau lorsque les factionnaires lui présentaient les armes.
Parmi les officiers qui assistaient à nos réunions, se trouvait un de ces caractères excentriques qui restent profondément gravés dans la mémoire, une fois qu'on les a rencontrés.
Comme ma tante Rose, il appartenait à la légion étrangère, où il s'était engagé avant la guerre d'Orient. Soit fatalité, soit insouciance, il n'avait jusqu'à présent, tiré hors de cette loterie où se gagnent indistinctement bâtons de maréchaux de France et chevrons de caporaux, que la contre-épaulette de lieutenant. D'une rigidité excessive dans le service, il causait très-rarement, passait son temps à lire une édition allemande de Goethe, faisait quelquefois des vers, ne riait jamais, et quand il était de bonne humeur fredonnait entre ses dents cette strophe favorite :
Pauvre bouquet ! fleurs aujourd'hui fanées, Nous vieillirons sans nous quitter jamais ! Ton souvenir après bien des années Me redira le doux temps où j'aimais.
Au régiment comme partout ailleurs, quand on n'a rien à se dire, ce qui arrive assez souvent, on invente.
Plusieurs histoires extraordinaires roulaient donc sur le compte du lieutenant alsacien. Quant à moi, bien que je n'aie jamais provoqué ses confidences,
j'ai toujours été sous l'impression que ses dehors austères cachaient une âme de poète, déclassée et jetée d'un seul coup hors de ses gonds, par le réalisme de la vie.
Plus tard, mes doutes furent confirmés jusqu'à un certain point.
Notre malheureux camarade fut tué dans une escarmouche près de San Luis de Potosi, et le soldat qui l'ensevelit trouva dans son scapulaire, la poussière de quelques fleurs desséchées.
Comme le colonel Evrard, de Jules Sandeau, " il avait probablement vu se briser en un jour, l'espoir de sa jeunesse, s'évanouir à jamais tout un avenir de félicité, et se sentant seul il s'était jeté dans l'armée comme on entre à la Trappe. L'armée offre en effet, plus d'un rapport avec le cloître. Elle bride les passions, règle les âmes et ouvre un refuge à bien des douleurs, à bien des mécomptes."
La fin de l'année 1864 approchait, et l'escorte attendue sous les ordres du chef d'escadron don José de Jésus de Ximènes, partie le 14 de Mexico, n'arrivait pas encore.
Déjà nous étions au jour de Noël, et je me rappellerai longtemps cette longue nuit qu'il nous fallut passer sabres nus, mèches allumées, canons chargés à mitraille, devant la porte de la cathédrale, le commandant supérieur ayant été prévenu qu'un soulèvement de leperos se préparait. Enfin le colonel Jeanningros me détacha au convoi que le colonel
Doutrelaine devait conduire au corps expéditionnaire d'Oajaca.
Je ne fus pas long à rejoindre mon poste.
Dans la nuit du 31 décembre, je galopais lestement sur la route d'Amozoc, non sans m' être retourné sur la croupe rebondie de mon mustang mexicain, pour regarder une fois encore Puébla qui s'endormait sous les rayons satins de son clair de lune, et crier au revoir à cette joyeuse ville, aux cloches argentines et aux mystérieuses sérénades, que la main de l'homme a déposée sur le plus haut plateau de la Cordillière avec le même soin et la même coquetterie, qu'un mari heureux place un frais bouquet de violettes et de fleurs des champs sur le corsage de la femme aimée.