LES RUINES D UN PASSE. II
gloires et ses richesses ne te sont que prêtées ; sa substance est une ombre illusoire, et les choses d'aujourd'hui changeront demain. Cueille donc les plus belles fleurs de ton jardin pour en couronner ton front, et saisis les joies du présent avant qu'elles ne périssent. " —
Le second fragment roule sur les vanités des choses de ce monde. On y reconnaît la touche grave, rêveuse et mélancolique qui caractérise presque toutes les poésies et les ballades des peuplades du Nord :
— *^ Toutes les choses de ce monde ont un terme rapide. Au milieu de leurs splendeurs, la vie les abandonne ; elles tombent en poussière. Ce vaste univers n'est qu'un sépulcre où tout ce qui s'agite à la surface sera bientôt enseveli. Les rivières, les torrents, les ruisseaux se précipitent vers leur destinée commune. Aucun ne remonte à sa source fortunée ; tous courent se perdre dans le sein profond de l'Océan. Ce qui était hier n'est plus aujourd'hui. Ce qui est aujourd'hui ne sera plus demain. Les cimetières sont pleins de la vile poussière de corps autrefois animés par des âmes vivantes, qui occupaient des trônes, présidaient des conseils, dirigeaient des armées, subjuguaient des provinces, se faisaient adorer comme des dieux enflés par les chimères du luxe, de la puissance, de l'empire.
Si je vous demandais où sont les os du puissant Achalchicihtlanextzin, premier chef des anciens Toltéques, et ceux de Necaxetmitl, le pieux adorateur des
dieux ; si je vous demandais où est la beauté incomparable de la glorieuse impératrice Xiuhtzal .... Toutes ces gloires se sont éteintes comme la terrible flamme du cratère du Popocatepetl, sans laisser d'autres traces de leur existence qu'une page dans les chroniques ; comme les bouquets de fleurs qui passent de mains en mains, qui se fanent et qui finissent par disparaître du monde. ' '
— " Les grands, les sages, les vaillants, les beaux hélas ! où sont-ils ? Ils sont mêlés à la terre. Le même sort nous attend, et ceux qui viendront après nous. " —
Ne dirait-on pas une lamentation tombée des lèvres de Jérémie pleurant et priant sur la cendre, au lieu d'un chant composé peut-être au sortir d'une de ces sinistres orgies, qui laissent bien loin derrière elles tout ce que le sensualisme et le cynisme romains ont pu inventer ? (i)
(i) Je retrouve une curieuse analogie d'idées entre les derniers vers de Nazahualcoyolt et le passage suivant du poème latin de dom Giacomo Bendetti intitulé : " Cur mundus militât sub vana gloria ? ^' Ce poème a été écrit en 1300 par ce moine qui — c'est un auteur protestant du " Macmillan's Magazine" qui l'avoue — a été sauvé de l'oubli par la'création du '* Stabat mater " celte hymne immortelle de la douleur, que la chrétienté répète depuis cinq cents ans, les larmes aux'yeux.
— Qui dira, écrit le pieux franciscain, où. est Salomon, avec toute sa gloire ; et Samson, qui fuyait l'ennemi ; et le bel Absalon, avec ses longs cheveux et ses vêtements magnifiques ? Qu'est devenu César, qui était un grand général, et l'homme opulent qui se délectait dans les festins ? Où trouverez-vous TuUius Cicéron à la langue dorée, et Aristoteles, unique par l'intelligence ? N'appelez pas vôtres les choses de ce monde,
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Pourtant, il ne faut pas trop se hâter de venir poser un Stigmate sur le front de cette civilisation, d'après les simples données que la science moderne a su découvrir jusqu'à présent.
Son dernier mot n'a pas été dit.
Les travaux de la commission scientifique du Mexique, fondée par Napoléon III sur les mêmes bases que le fameux Institut d'Egypte, n'ont pas été tous publiés, (i) et je serais étonné de voir se confirmer
car le monde vous enlèvera bientôt ce qu'il vous a donné ! Elevez votre cœur vers Dieu ; laissez-le reposer dans l'éther. Heureux celui qui méprise le monde et qui le hait. "
Etrange communion de mysticisme et de soif de l'éternité entre cet empereur d'un royaume caché derrière l'immensité des mers, et l'humble religieux du couvent de la ville étrusque de Todi.
(i) Son président, M. le colonel du génie Doutrelaine, a travaillé sans relâche à atteindre le but que se proposait la Société, en recueillant toutes les informations possibles et quelques jours avant mon départ pour le Canada, j'avais le plaisir de recevoir de lui la missive suivante, beaucoup trop flatteuse pour mes humbles notes de voyage. — Promu depuis au grade de général de division, le général Louis Toussaint Simon Doutrelaine s'est vu dans la triste nécessité de présider la commission chargée de la délimitation des frontières franco-allemandes. Sa lettre contient des détails assez piquants sur la commission de Mexico :
" Commission scientifique, littérai^'e \ et artistique du Mexique. J
'* Mexico, ce 22 Juin 1865.
" Mon cher Capitaine,
*' J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire hier, et dans laquelle vous avez bien voulu m'offrirpour la commission scientifique de Mexico, un exemplaire du livre que vous comptez publier à la suite de vos explorations en Amérique.
le jugement défavorable de l'histoire — malheureusement trop vrai jusqu'à présent — contre une nation qui aimait les sciences, les arts, la peinture, la musique, les fleurs et la poésie.
Qui sait ? Peut-être ces travaux ajouteront-ils une nouvelle page à l'histoire du Canada ; car on prétend avoir trouvé au fond du Yucatan, une tribu entière d'Algonquins.
Quelle mystérieuse et sombre bourrasque d'automne aurait pu arracher et emporter sur ses ailes, si loin des bords du Saint-Laurent, cette feuille morte de nos
" Je ne puis qu'accepter avec reconnaissance votre offre obligeante, et vous en remercier à l'avance au nom de la commission. —
" Toutefois, si vous me peimettiez de disposer de cet exemplaire, j'en ferais un meilleur usage, je crois, en l'adressant à notre ministre de l'instruction publique, président de la commission du Mexique à Paris. Cette commission, composée d'hommes plus savants, plus curieux et plus laborieux que la généralité des membres de la commission scientifique de Mexico, appréciera mieux votre travail. — Je crois en outre que ce travail serait mieux placé dans la bibliothèque de la Société mexicaine de géographie et de statistique que dans celle de la commission scientifique, où je n'ai jamais vu un seul de ses membres consulter un seul livre
" J'espère que votre santé n'aura pas à souffrir du long trajet que vous avez à faire pour regagner le Canada, et je vous souhaite de tout mon cœur un bon voyage et un heureux retour dans vos foyers.
" Recevez, je vous prie, mon cher capitaine, la nouvelle assurance de mes meilleurs sentiments.
Le Colonel du Génie,
DOUTRELAINE.
'* Monsieur
*' Faucher de St. Maurice, capitaine, " Hôtel ItjUrbide.
ntaine, l
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forêts ? Aujourd'hui sera-t-il assez fort pour expliquer cette difficile énigme que lui pose autrefois ?
Autrefois y aujouriT hui ! Le chantre des Contemplations^ ce puits béant où " ceux qui se penchent retrouvent leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s'est lentement amassé là, au fond d'une âme," avait bien raison de s'écrier, dans un de ces moments où 'Ma vie filtre goutte à goutte à travers les événements et les souffrances du cœur : "
Un abîme vous sépare, le tombeau !
Paul Féval écrivait qu'une moitié de la vie se passait à désirer et l'autre moitié à regretter.
Ceci est très-vrai, mais un autre philosophe plus grand que lui — l'expérience — a buriné sur toutes choses que la vie ne se composait que du souvenir et de l'imprévu.
J'aime mieux cette définition, malgré toute la poésie que peut avoir celle du romancier.
Depuis fort longtemps j'avais oublié et mon souper, et mon assiette, et ma cuisse de poulet, pour prêter une oreille attentive à ce merveilleux et terrible conte de Perrault, que me murmurait la voix du passé.
Les fatigues du voyage avaient disparu devant le récit fantastique de l'apparition, et quand elle regagna tristement les ruines poudreuses où elle devait se rendormir, j'écoutais encore l'écho de ce timbre sarcastique et cassé, qui répétait sans cesse, en s'affaiblissant de plus en plus :
— Qu'est-ce donc que le passé, si ce n'est les ruines du présent ? Qu'est-ce donc que le présent, si ce n'est les ruines de l'avenir ? —
Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître, Jusqu'à ce que la nuit ferme, à son tour, ses yeux , Car, un jour il faudra que l'étoile aussi tombe. L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe : L'âme verra neiger les astres dans les cieux.
J'étais tout absorbé sous la pression de ces douloureuses pensées, lorsque, tout à coup, je fus tiré de ma profonde rêverie par un long roulement semblable à celui d'un tonnerre lointain. Puis les murs, les trois lits, les causeuses, le buffet et le secrétaire se mirent à danser, à qui mieux mieux, une danse macabre, qui me fait dresser les cheveux sur la tête rien que d'y penser.
C'était l'imprévu qui se présentait sous la forme du fameux tremblement de terre du 2 octobre 1864, dont la durée fut d'une minute et trois secondes, — le temps de ruiner une partie de Puebla et de détruire un grand nombre de villages — et comme j'étais en train de chercher le bouton de la porte pour m' esquiver, mes deux compagnons de chambre m 'arrivèrent comme deux boulets rayés dans les jambes, et s'installèrent tout essoufflés sur leurs lits respectifs.
Je les laissai reprendre haleine avant de faire plus ample connaissance, et quand ils m'eurent expliqué tout à leur aise les horribles dégâts qui venaient de se
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faire, l'un d'eux, M. de Massey-Evans, (i) s'approchant de la table, où étaient déposées les vieilles pipes qui m'avaient effrayé en entrant, jeta par hasard les yeux sur le poème du roi indien, encore ouvert à l'endroit où se trouvait le dernier fragment que j'ai cité plus haut, et devinant peut-être quelles avaient été mes dernières pensées, prit silencieusement sur un des rayons de la petite bibliothèque un ouvrage de Lamennais, le feuilleta pendant quelques instants, et m'indiqua du doigt l'incontestable vérité suivante :
— Il y a six mille ans que les hommes passent, comme des ombres, devant l'homme ! —
Profonde pensée que l'on retrouve partout, sur les débris des empires, comme sur les débris du cœur, sur les ruines du passé comme sur la poussière sous laquelle va s'ensevelir le moment présent !
Tout n'est donc qu'illusion, fumée diaphane, ombre vaine ici-bas ?
La mère meurt pour faire vivre l'enfant ; l'enfant grandit et attend patiemment le moment de mourir en s' habituant à voir mourir les autres. Les fleurs se fanent, les pierres des tombeaux s'égrènent, les
(i) James Loather de Massey-Evans, cousin du célèbre général criméen de Lacy Evans, fit avec distinction les campagnes de l'Inde et du Punjaub en qualité de capitaine au 47e de ligne. Il s'est retiré du service en emportant avec lui l'estime de ses chefs et du regretté Sir Colin Campbell — Lord Clyde — en particulier. Il s'occupe aujourd'hui d'architecture à Mexico, où il exerce une hospitalité, toute de cœur, envers les compatriotes qui vont le visiter.
Mon autre compagnon était M. John Corriston, ingénieur de l'empire.
sanctuaires deviennent des casernes, les palais des auberges, et l'homme s'en va d'ici-bas, sans même pouvoir se dire que le suaire qui l'enveloppe va lui rester.
Tous tombent ; l'un au bout d'une course insensée, L'autre à son premier pas ; l'homme sur sa pensée,
La mère sur son nid ; Et le porteur de sceptre et le joueur de flûte S'en vont ; et rien ne dure ; et le père qui lutte
Suit l'aïeul qui bénit.
Comme me le répète souvent ma spirituelle et brune voisine — spirituelle, brune et voisine, trois choses qui vont admirablement ensemble — mes idées tournaient à tout ce qu'il y a de plus bleu.
Il était tard.
Minuit allait sonner, et mes camarades, peu soucieux des tremblements de terre, s'étaient mis à ronfler paisiblement tout en me laissant le soin d'éteindre la bougie.
C'est ce que je fis au plus tôt, pour couper court au spleen qui me gagnait, et je m'enveloppai soigneusement dans mon moustiquaire, me répétant tout bas un fragment de Xavier de Maistre, bribe que ma mémoire avait sauvée, je ne sais trop comment, de ses fréquents naufrages au collège, pendant que le beffroi du Sagrario de la cathédrale râlait lentement comme des soupirs d'agonisant, ses douze sanglots funèbres.
— '* O minuit .... heure terrible ! . . . je ne suis pas superstitieux, mais cette heure m'inspire