‹ De Québec à Mexico, souvenirs de voyage, de garnison, de combat et de bivouac [microforme] (volume 2)Chapitre 24 sur 34 · UNE · texte numérisé non relu

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Peut-être avait-il raison ? Où aurais-je pu trouver ailleurs la joie et le bonheur qui régnaient dans cette maison bénie ?

Il est d'usage en campagne, pour un offcier qui arrive dans une place de guerre, de se rendre le lendemain matin, au rapport de neuf heures, chez le commandant supérieur, pour lui décliner son nom et ses titres et se mettre à sa disposition, pendant toute la durée de son séjour en ville. Toujours cette démarche a pour résultat une invitation à déjeûner de la part de l'officier supérieur — ce qui n’est pas absolument désagréable en route, et comme après tout, on a la conscience déchargée du plus léger péché véniel contre les ‘* Ordonnances et Règlements, ‘’ on n’en savoure qu'avec plus de plaisir le bordeaux et le champagne de son amphitryon.

Lors de mon passage à Puébla, la ville était placée sous les ordres du colonel Jeanningros, commandant de la légion étrangère et aujourd’hui général de division. C'était à ce brave officier que s’adressait la lettre que le colonel baron de Briche m'avait donnée à Orizava, et pendant le classique déjeûner je le trouvai tel que me l'avait décrit son collègue.

Parfait type de grenadier, son torse aurait donné à Canova des inspirations pour la coupe d’un Hercule. Parti enfant de troupe, il avait su parvenir, à force d'énergie et d’intrépidité, jusqu’au grade qu’il occupait, et cela sans autre protection que les muscles de fer de son poignet, sans autre influence que le rayonnement de sa bonne étoile. Aussi, possédait-il les

plus beaux états de service d’une armée où l’on ne les compte plus, et ses vingt-trois blessures l’avaient fait surnommer par ses soldats le père ÆBa/afre.

C'était là le petit nom de bonne humeur qu’il recevait lorsqu'il ne les envoyait pas trop souvent au clou ; mais si par malheur le violon ou le silos (1) pendaient au bout du nez d’un récalcitrant, ce n’était plus que le colonel Carrrément. Par ce sobriquet, le conscrit croyait avoir tiré une éclatante vengeance du père Balafre qui, se défiant de son éloquence et de sa rhétorique, avait pris le parti d'apprendre par cœur cette phrase énergique qu’il adressait invariablement au régiment, dans les jours difficiles.

— ‘€ Mes enfants ! l'ennemi est devant nous, mais ce sont des asperrrités que nous ezfoncerrrons carrrément ! en avant ! charrrge ! ”

Plus tard, lors de la triste capitulation de Metz, ce brave officier général, devenu commandant de la garde impériale, faisait mettre à l’ordre du jour ces lignes simples et héroïques qui resteront pour l'éternel honneur de son nom :

— ‘Mes drapeaux ont été déchirés par mon ordre, les hampes et les aigles sciées, les morceaux distribués

(1) Le violon est tout simplement la salle de police, Le silos est plussérieux. Il consiste en un trou d’une vingtaine de pieds de profondeur, sur sept à huit de largeur, On y descend le condamné, et dans ce souterrain, il n’a pour distraction que le bruit des pas du factionnnaire veillant sur cette nouvelle fosse de Daniel, et qui lui jette ses rations deux fois le jour, Cette punition n’est en usage que parmi les corps d'Afrique,

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à mes deux régiments ; les drapeaux de ma brigade n’iront pas à Berlin.”’

A ses qualités de rude soldat et de terrible sabreur, le colonel Jeanningros joignait cette politesse exquise qui est l'apanage des âmes sensibles et des bons cœurs. Les officiers de la garnison avaient formé entre eux un club, sous la présidence du chef de bataillon Rolland, où soir et matin il y avait réunion pour lire les journaux de Mexico et de France, prendre son verre d’absinthe et faire un whist ou un lansquenet. Il le mit galamment à ma disposition pendant tout mon séjour — le général d’Hurbal ayant dépassé Puébla de plusieurs étapes, il me fallait attendre le passage d’une escorte — et il chargea son officier d'ordonnance, M. Achilli, de me présenter à la plupart de ses subordonnés.

Parmi ces derniers, se trouvait M. le vicomte de Montessuit, sous-lieutenant à la légion.

Fils d’un ancien diplomate français, M. le vicomte Paul de Montessuit, n’était entré comme officier à la légion étrangère qu'après avoir été tour à tour homme de lettres, élève en diplomatie, volontaire lors de la dernière guerre de Pologne, condamné à être fusillé par les autorités russes, et retiré de leurs mains à force de mettre en jeu des influences de famille. Tout portait à croire que l’épaulette calmerait peu à peu cette rude soif d'aventures, lorsque de retour à Puébla, j'appris que M. de M acessuit venait de donner sa démission, pour aller prendre à la Havane la direction d’un journal français.

Je n’en ai plus entendu parler depuis : seulement en feuilletant dernièrement une liasse de journaux, je

tombai par hasard sur l’entrefilet suivant du Courrier de Saint-Hyacinthe :

CURIEUSE INVENTION. — M. Paul de Montessuy a exhibé et expliqué hier matin, au No. 161, Broadway, les plans d’un nouveau navire de son invention, auquel il donne le nom de seffmover ship. Il n'y a, dit-on, d'autre moteur qu’un système bâsé sur l’attraction terrestre combinée avec la résistance offerte par la densité de l’eau. Un bâtiment de 300 pieds de long sur 120 pieds de large, construit d’après ce principe, ne coûterait que $8,000 et pourrait traverser l’océan avec une vitesse moyenne de 50 milles à l'heure, soit deux jours et demi.

MM. Masson, sous-lieutenant au train, Péchoux, vétérinaire au même corps, ét Luquet, officier d’administrat:on étaient avec M. de Montessuit. Ils se firent mes ciceroni à travers la ville, qui serait un véritable bijou de propreté et d'élégance même ailleurs qu’au Mexique.

A peine m'y étais-je promené pendant quelques heures que je compris bientôt pourquoi les naïfs Indiens l’avaient surnommée la ville sainte. Bien qu’elle soit de la grandeur de Québec, elle renferme cinq églises paroissiales, soixante et un temples et chapelles catholiques, neuf couvents de moines, onze

de religieuses et un oratoire en l’honneur de San Félipe de Néri.

Pendant ces longues promenades sans but où chacun de nous oubliait à qui mieux mieux le Mexique, pour causer de ses souvenirs, de son cœur, de son pays, une des choses qui m’étonnèrent le plus, fut de voir certaines rues de la ville, presqu’entièrement jonchées de roses effeuillées.

L’habitude mexicaine veut qu’il en soit ainsi, tout le long du parcours que fait le Saint Viatique, lorsqu'on le porte à un mourant, et je ne connais rien de plus touchant que cette charmante coutume de jeter ainsi sous les pas du bon Dieu, ce qu’il y a de plus suave dans sa création, les fleurs. (C’est un peu murmurer à l'oreille de celui qui va mourir que son ï âme doit partir sans regret, car rien ne se perdra de cette poussière qu’elle oublie derrière elle, et

involontairement . en pensant à toutes ces pauvres

roses hachées sans pitié par les mollettes de mes dt éperons, je songeais à ces navrantes strophes qu’exhaja lait la puissante muse d’Octave Crémazie, mourante elle aussi :

Sur le champ du repos, quand la brise sereine Vient souffler dans l’ombre des nuits, , Elle emporte en passant cette poussière humaine Qui doit se transformer en fruits.

Quand au pied de l’aut-1 la douce fiancée,

Vient courber son front virginal, C’est peut-être du cœur de sa sœur trépassée Qu'’est fait son bouquet nuptial.

En revanche, je ne me sens guère les dispositions d'admirer le stoïcisme d’un autre usage qui, m’assurait

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un officier d’artillerie, M. Anderer, prévaut dans certaines parties du Mexique.

Du moment qu’un enfant expire dans 1ne maison, le salon prend un air de fête inaccoutumé, le cadavre est enveloppé de nuages de mousseline et de guirlandes, les meubles sont cirés, les parquets frottés, les amis affluent de toutes parts, et tout le monde, rit, babille, danse et se réjouit en l’honneur du petit ange — angelito — qui vient de déserter la terre pour les cieux.

Peut-être aux yeux des créoles, passerai-je pour avoir le cœur bizarrement confectionné, mais pour moi — et bien des mères se rangeront à mon avis — Victor Hugo aura raison, tant que dureront les siècles :

Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires, Hélas ! quand on a vu dans sa vie, un matin, Au milieu dés ennuis, des peines, des misères, Et de l’ombre que fait sur nous notre destin,

Apparaître un enfant, tête chère et sacrée, Petit être joyeux,

Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir à son entrée

Une porte des cieux ;

Quand on a vu longtemps de cet autre soi-même Croître la grâce aimable et la douce raison,

Lorsqu'on a reconnu que cet enfant qu’on aime Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,

Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste De tout ce qu’on rêva,

Considérez que c’est une chose bien triste

De le voir qui s’en va !

La cathédrale de Puébla dans le style italien de la fin de XVIIme siècle est de l’avis de plus d’un connaisseur, un des plus purs monuments religieux de l’Amérique. Elle est bâtie en pierre brune, au milieu de la grande place, entourée de tous côtés par de gracieux portiques, et parmi les nombreuses merveilles que renferme la basilique, je me suis souvent surpris à admirer sur le maître-autel un superbe crucifix en bois noir, don royal de Charles-Quint.

M. le général marquis de Gallifet s’est amusé à faire de cette magnifique cathédrale la description suivante qui est on ne peut plus complète. D’après une légende locale, ses beffrois élancés furent terminés dans une seule nuit, par des anges et des séraphins.

— ‘Ce bel édifice s'élève majestueusement, présentant un parallélogramme de 90 mètres de longueur sur 80 mètres de largeur, non compris le parvis qui est trèsvaste. La façade principale est ornée de superbes statues en pierre blanche ; les portes et tambours sont en bois de cèdre, ornés de dessins bizarres en bronze. On voit à chaque angle de la façade une tour carrée d’une hauteur perpendiculaire, au-dessus du parvis, de soixante-quinze mèêtres. Le sommet est orné d’une coupole en brique vernie, qui s'élève sur un socle octogone à crémeaux, et est surmonté d’une lanterne à colonnettes, qui porte à son extrémité un globe et une croix en marbre blanc. La tour du sud à coûté cinq cent truille francs elle est garnie de cloches énormes au nombre d’une trentaine. Lorsque ce carillon est mis en branle, ce qui arrive à chacune des

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nombreuses fêtes du calendrier mexicain, c'est à devenir fou. Les mexicains affectionnent cette assourdissante harmonie. La plus grosse cloche fondue par un certain Francisco Marquez, pèse 185 quintaux et a coûté quarante-cinq mille francs.

‘La grande coupole du temple est en faïence jaune et verte, elle s'élève majestueusement au-dessus d’un acrotère octogone, avec pilastres d’ordre ionien à chaque angle. La lanterne est dominée par une statue.

‘€ À l’intérieur, l’architecture est en général, d'ordre dorique, de double dimension et en pierre de taille.

‘ Le tabernacle est une œuvre remarquable en son genre. Son plan est circulaire, il a la forme d’une petite tour ouverte par quatre faces. Il a une hauteur de 25 mètres au-dessus du sol. II se compose de deux corps : le premier, d’ordre dorique, est orné de seize colonnes cannelées de sept mètres de hauteur ; par groupes de quatre à chaque angle où l’on remarque les statues colossales des saints docteurs. Les colonnes ont une magnifique corniche garnie sur ch‘que façade d’un fronton semi-circulaire avec des anges en saillie dans des nuages. La coupole de ce splendide tabernacle est couronnée par un socle qui sert de piédestal à la statue de saint Pierre ; l’extérieur est en rapport par sa richesse d’ornementation avec l’intérieur. Au centre, on voit un autre tabernacle, plus petit, qui sert à recevoir le Saint-Sacrement. Le premier corps, ainsi que le tabernacle

210 DE QUEBEC À MEXICO, central, sont de marbre fin ; tout le deuxième corps semblable, sauf les dimensions, au premier, est en stuc imitant le marbre.

‘ Au bas de chaque façade, se trouve un autel de beau marbre. La table est de trois mètres de long, d’une seule pièce. Tout autour on voit de riches ornementations de broe. Au-dessus de chaque autel est placé un tabernacle d’une seule pièce, avec colonnes d’albâtre aux angles. Les portes sont ornées de basreliefs en vermeil.

‘€ Dans l'intervalle d’un angle à l’autre des autels, existent quatre portes qui communiquent au panthéon des évêques, situé sous le tabernacle principal. Les encadrements et les frontons semi-circulaires de ces portes sont fort curieux. Au centre, on remarque des groupes de séraphins enlacés dans des festons d’un goût parfait ; les portes sont de bois précieux, et les décors de bronze doré. La voûte du caveau et des sépulcres sont en marbre noir et blanc, de même que le pavé au milieu duquel se trouve l’ossuaire. Le sanctuaire de l’Eglise semble être le socle immense de ce beau monument, un des plus remarquables qui existent sur le globe ; on mit près de quarante années à le construire et on y dépensa iuillions sur millions de francs.

‘ Au fond de l’église, derrière le chœur, la chapelle des âmes du purgatoire possède une magnifique peinture du jugement dernier.

‘€ Aux colonnes des nefs latérales sont suspendues quatorze cadres ovales de deux mètres de hauteur,

représentant les stations du chemin de la croix, œuvres admirables de don Miguel Cabrera, et plus loin on remarque d’autres toiles de peintres célèbres. Dans une des chapelles latérales, on est saisi d’admiration à la vue d’une image de la Vierge entourée d’anges ravissants ; c’est le chef-d'œuvre du P. Garcia Ferrer, ami intime de monseigneur Palafox. L’autel supporte un tabernacle fort riche en argent massif, au-dessus duquel est une niche qui renferme la statue de la Vierge de Bon Secours, assise sur un piédestal. Tout cet ouvrage est en argent massif. On remarque, dans toutes les chapelles, une grande profusion d’or et d’argent pour l’ornementation.

‘6 Dans la sacristie, de belles peintures de Paul Rubens ornent les murs. Les armoires qui renferment les ornements sacerdotaux sont de bois précieux. On y voyait, avant la dernière révolution, un lavabo de trois mètres de haut et de deux mètres de diamétre ; il était en argent masssf, avec une belle statue de Saint Michel entièrement faite de ce métal.

‘ L'argenterie de la cathédrale de Puébla était autrefois d’une richesse extraordinaire ; on peut en juger par ce que les révolutions y ont encore laissé subsister après de nombreuses spoliations. Il y avait des lustres immenses en argent massif avec bobêches en or ; de somptueuses urnes avec des bouquets gigantesques de fleurs artificielles d’un luxe éblouissant. Les candélabres du maître-autel sont en argent massif — d’une hauteur de trois mètres. Le lustre le plus beau est composé de deux mille pièces, avec bobêches cn or;

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